L ASSASSINAT DE LINCOLN
Où l'histoire des nations nous montre-t-elle un magistrat suprême entouré de plus de cause de joie et de consolation que n'en eut en ce moment Lincoln? Ses concitoyens venaient de lui prouver leur affection en le renommant à ses hautes fonctions. La guerre furieuse qui avait divisé le pays était apaisée; et les douleurs privées se taisaient devant l'immensité de ses résultats. La nation naissait une seconde fois à la liberté, prête à être à jamais assurée par un amendement à la constitution. Son inaltérable douceur avait enfin calmé la haine violente que lui portait le Sud. Ceux des grands seigneurs européens qui l'avaientle plus raillé commençaient à lui rendre hommage. Partout les classes laborieuses voyaient dans son succès leur succès propre. Tous les peuples lui envoyaient leurs bénédictions. A cet instant de gloire si haute dont sa modestie et son humilité rehaussaient encore les douceurs, il tomba sous les coups d'un assassin ; et pour tout triomphe il eut des funérailles.
Gardons nous bien de répéter aujourd'hui que la gloire terrestre n'est que cendre et poussière, que, mortels, nousnesommes que des ombres à la poursuite d'ombres. Quelle chose vile serait l'homme s'il n'avait point en lui un germe supérieur à luimême, s'il ne {pouvait, maîtrisant les illusions des sens, reconnaître par une lumière qui vient de Dieu le lien qui rattache les effets aux causes. Mais il a sa part des mouvements divins et c'est ce qui lui donne la force de faire plier les passions cupides devant l'amour de la patrie, et l'ambition personnelle devant de plus^ nobles mobiles. Lincoln n'aura pas vécu en
vain, puisqu'il a aidé celte république à devenir un modèle de justice, sans autres castes que la grande caste appelée l'humanité. Les héros qui conduisaient au combat nos flottes et nos armées et qui sont tombés sur le champ de bataille : Lyon, Mac Pherson, Reynolds, Sedgwick, Wadsworth,Foote, Ward, et tant d'autres, ne sont point non plus morts en vain; eux et des milliers d'obscurs martyrs et lui le martyr suprême sont morts avec bonheur « afin que le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ne disparût point de la surface de la terre. »
LE JUSTE MORT POUR l'iNJUSTE.
L'assassinat de Lincoln si pur de toute malice, a frappé la nation d'une horreur solennelle et par je ne sais quelle mystérieuse influence apaisé au lieu de les exciter les passions vengeresses. Il semble que le juste ait sauvé l'injuste. Quand je pense aux amis que m'a enlevés cette guerre, et tous ceux qui m'entendent ont comme moi-même perdu ceux qu'ils aimaient le plus, je sens qu'aucune consolation ne peut pour moi descendre d'échafauds chargés de victimes. Je ne la puis tirer que du rétablissement d'une sincère union dans la nation régénérée.