ÉTENDUE DU TERRITOIRE DE LA RÉPUBLIQUE
Jusqu'alors les républiques n'avaient jamais été que de petits cantons ou des villes avec leurs dépendances; l'Amérique faisant ce que l'on voyait pour la première fois sur la terre, ce que monarques et hommes d'Etat regardaient comme impossible, déploya la forme républicaine sur un continent tout entier. Sous ses auspices, la liberté poussa de profondes racines et couvrit le sol de ses rameaux ; son ombre s'éleva
jusqu'au dessus des montagnes, et comme les cèdres légendaires elle étendit ses branches d'un océan à un autre océan. La renommée de celte fille unique de l'affranchissement pénétra jusqu'aux confins de la terre , et la race humaine se mit à espérer.
LES PROPHÉTIES SUR LES CONSÉQUENCES Qu'eNTRAINERAIT
l'esclavage.
Ni monarchie héréditaire, ni aristocratie héréditaire ne s'étaient implantées sur notre sol; parmi les conditions humaines une seule y avait le caractère d'hérédité, c'était l'esclavage. La nature est sincère dans ses œuvres, elle reste toujours fidèle à ses lois. L'abeille distille le miel, la vipère son venin ; la vigne accumule ses sucs et le mancenillier les siens. De même toute pensée, toute action porte avec elle ses fruits, chacune selon son espèce. Chez les individus, et plus encore chez les nations, une idée juste engendre la vie, le progrès, la gloire; un faux concept entraîne après lui le désastre, la honte et la mort.
Il y a cent vingt années, un quaker de notre West- Jersey écrivait : « Le commerce d'importation d'esclaves est un nuage « sombre suspendu sur le pays; les conséquences en seront « fatales à notre postérité. » Dans nos États du nord, des causes naturelles arrêtèrent le progrès de l'esclavage; mais il prospéra dans les régions plus voisines du tropique et, grandissant, prit place dans l'organisme des États qui s'y fondèrent. La Virginie était intermédiaire; son sol, son climat, ses ressources demandaient le travail libre, mais cependant permettaient avec profit le travail esclave. C'était la patrie de grands hommes d'État et ils virent le danger dont le flot montant la menaçait, assez à temps pour essayer de lutter contre les illusions de l'avarice et de l'orgueil. Ilyaquatre-vingt-quatorze ans, la législature de la Virginie s'adressant au roi d'Angleterre lui disait : «. Le trafic des esclaves est une grande inhumanité.
il est contraire à la sécurité et au bonheur de notre peuple, il aura plus tard une fatale influence, il mettra en danger notre existence même. » Et le roi lui répondait que « sous peine d'encourir son plus vif déplaisir il fallait laisser libre cours à l'importation des esclaves. » « 0 pharisiens de la Grande Bretagne! » écrivait Franklin à propos de la Virginie, « vous vous enorgueillissez de ce que tout esclave qui met le pied sur votre sol est libre, tandis que vos lois protègent un trafic qui voue à l'esclavage des milliers d'hommes et leur postérité. » « Ce sujet envisagé d'un œil sérieux, » disait Patrick Henry en 1773, « rend l'avenir bien sombre. » La même année, Georges Mason écrivait à la législation de la Virginie : « Les lois de la Providence toujours juste vengeront peut-être sur nos enfants nos iniquités d'aujourd'hui. )> En Virginie et au congrès continental, Jefferson, appuyé d'Edmond Pendleton, flétrit du nom de piraterie la traite des nègres, et posa comme la pierre angulaire de l'Amérique, dans la déclaration d'indépendance, ce principe : « Tous les hommes sont créés égaux avec un droit inaliénable à la liberté, m Et n'eût été la résistance de l'État de New-Jersey, lors de la première organisation de nos gouvernements locaux provisoires, Jeiferson dès 1784 eût voué à la liberté toutes les parties de notre territoire. Lors de l'établissement de la constitution nationale, la Virginie lutta en vain contre une partie de la Nouvelle Angleterre pour obtenir dès lors et pour toujours l'abolition de la traite des esclaves; lorsque l'ordonnance de 1787 fut proposée par Nathan Dane sans la clause qui prohibait l'esclavage, ce fut grâce au concours de la Virginie et du Sud que la clause de Jeff'erson y fut réintroduite et que le territoire entier du nordouest, c'est à dire tout le territoire appartenant à la nation comme telle, fut formellement réservé au travail des hommes libres (1).
(1) C'est cette clause qui porte en Amérique le nom AeProviso de Jefferson.