PF. WATT. I
je remarquerai qu'elle a été provoqnée. Les hommes d'étude de notre époque avaient-ils jusqu'ici lait entendre des plaintes en ne voyant aucun îles grands auteurs dont ils cultivent l'héritage . figurer dans ces longues rangées de statues colossales que l'autorité élève fastueusement sur nos ponts, sur nos places publiques? Ne savent-ils pas que et s monuments sont fragiles; que les ouragans les ébranlent et les renversent; que les gelées suffisent pour en ronger les contours, pour les réduire à des blocs informes?
I .ciir statuaire, leur peinture à eux, c'est l'imprimerie. Grâce à cette admirable invention, quand les ouvrages que* la science, <]uc l'imagination enfantent, ont un mérite réel, ils peuvent défier le temps et les révolutions politiques. Les exigences du lise, les inquiétudes, les terreurs des despotes ne saluaient empêcher ces productions de franchir les frontières les mieux gardées. Mille navires les transportent, sous tous les formats, d'un hémisphère à l'autre. On les inédite à la fois en Islande et à la terre de \ aii-niemen; on les lit à la veillée de l'humble chaumière, on les lit aux brillantes réunions des palais. L'écrivain, l'artiste, l'ingénieur sont connus, sont appréciés du monde entier par ce qu'il y a dans l'homme de plus noble, de plus élevé: par lame, par la pensée, par l'intelligence. Bien fou celui (jui placé sur un pareil théâtre, se surprendrait à désirer que ses traits . reproduits en marbre ou en bronze, même par le ciseau d'un David, fussent un jour exposés aux regards des promeneurs désœuvrés. De tels honneurs, je le répète, un savant, un littérateur, n\\ artiste peinent ne pas les envier, mais ils ne doivent souffrir à aucun prix qu'on les en déclare indignes. Telle est . du moins, la pensée qui m a SDggéré la discussion que je vais soumettre à \os lumières.
Ip4 ELOGE HISTORIQUE
N'est-ce pas une circonstance vraiment étrange, qu'on se soit avisé de soulever les prétentions orgueilleuses que je combats, précisément à l'occasion de cinq statues cpii n'ont pas coûté une seule obole au trésor public? Loin de moi, cependant, le projet de profiter de cette maladresse. J'aime mieux prendre la question dans sa généralité, telle qu'on la posée : la prétendue prééminence des armes sur les lettres, sur les sciences, sur les arts; car, il ne faut pas s'y tromper , si l'on a associé des magistrats , des administrateurs aux hommes de guerre, c'est seulement comme un passe-port.
Le peu de temps qu'il m'est permis de consacrer à cette discussion, m'impose le devoir d'être méthodique. Pour qu'on ne puisse pas se méprendre sur mes sentiments, je déclare d'abord bien haut, que l'indépendance, que les libertés nationales sont à mes yeux les premiers des biens; que les défendre contre l'étranger ou contre les ennemis intérieurs, est le premier des devoirs; que les avoir détendues au prix de son sang, est le premier des titres à la reconnaissance publique. Elevez, élevez de splendides monuments à la mémoire des soldats qui succombèrent sur les glorieux remparts de Mayence, dans les champs immortels de Zurich , de Marengo, et certes mon offrande ne se fera pas attendre; mais n'exigez pas cpie je fasse violence à ma raison , aux sentiments que la nature a jetés dans le cœur humain; n'espérez pas que je consente jamais à placer tous les services militaires sur une même ligne.
Quel Français, homme de cœur , même au temps de Louis XIV, aurait voulu aller chercher un exemple de courage, soit dans les cruelles scènes des Dragonnades, soit
DE \n ITT. lO'")
dans les tourbillons de flamme qui dévoraient les villes, les villages, K-s riches campagnes du Palatinal ?
Naguère, après mille prodiges de patience, d babileté, de
bravoure, nos vaillants soldats pénétrant dans Saragosse
à moitié renversée, atteignirent la porte d'une église où le
prédicateur taisait retentir aux oreilles île la foule résignée
magnifiques paroles: < Espagnols, je ^ais célébrer vos
funérailles!» Que sais-je.' mais, en ce moment, les vrais amis de notre gloire nationale balançant les mérites divers
des vainqueurs et des vaincus, auraient peut-être volontiers
interverti les rôles !
Mette/, j'y consens, entièrement: de côté la question de moralité. Soumi tte/. an creuset d'une critique consciencieuse, les titres personnels de certains gagneurs de batailles, et erovez qu'après avoir donné une part équitable an hasard, espèce d'allié dont on lait toujours abstraction parce qu'il est muet, bien de prétendus béros vous paraîtront peu dignes de ce titre pompeux.
Si on le croyait nécessaire, je ne reculerais pas devant un examen de détail , moi, cependant, qui, dans \uw carrière purement académique ai dû trouver peu d'occasions île recueillir des documents précis sur un pareil sujet, .le pourrais, par exemple, citer dans nos propres annales, une bataille moderne, une bataille gagnée, dont la relation officielle rend compte comme d'un événement prévu, préparé avec le calme, avec l'habileté la plus consommée, et qui, en réalité, se donna par l'élan spontané des soldats, sans aucun ordre du général en chef auquel l'honneur en est revenu, sans qu'il y lut, sans qu'il le sût.
Pour échapper au reproche banal d'incompétence, j'ap-
pellerai quelques hommes de guerre eux-mêmes au secours de la thèse philosophique que je soutiens. On verra combien ils furent appréciateurs enthousiastes , éclairés des travaux intellectuels; on verra que jamais, dans leur sentiment intime, les œuvres de l'esprit n'occupèrent le second rang. Obligé de me restreindre, j'essaierai de suppléer au nombre et à la nouveauté par l'éclat de la renommée : je citerai Alexandre, Pompée, César, Napoléon!
L'admiration du conquérant macédonien pour Homère est historique. Aristote , sur sa demande, prit le soin de revoir le texte de l'Iliade. Cet exemplaire corrigé devint son livre chéri, et lorsqu'au centre de l'Asie, parmi les dépouilles de Darius, un magnifique coffret enrichi d'or, de perles et de pierreries, paraissait exciter la convoitise de ses premiers lieutenants : « Qu'on me le réserve, » s'écria le vainqueur d'ArbelIes ; « j'y renfermerai mon Homère. C'est le meilleur « et le plus fidèle conseiller que j'aie en mes affaires militaire res. Il est juste, d'ailleurs, que la plus riche production des « arts serve à conserver l'ouvrage le plus précieux de l'esprit « humain. »
Le sac deThèbes avait déjà montré, plus clairement encore, le respect et l'admiration sans bornes d'Alexandre pour les lettres. Une seule famille de cette ville populeuse échappa à la mort et à l'esclavage : ce fut la famille de Pindare. Une seule maison resta debout au milieu des ruines des temples, des palais et des habitations particulières ; ce fut la maison où Pindare naquit et non pas celle d'Epaminondas !
Lorsque après avoir terminé la guerre contre Mithridate , Pompée alla rendre visite au célèbre philosophe Possidonius, il défendit aux licteurs de frapper à la porte avec leurs ba-