‹ Éloge historique de James WattChapitre 6 sur 16 · JO ELOGE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

JO ELOGE HISTORIQUE

s'augmentent avec le bon marché des objets qui peuvent les alimenter, et de manière à défier les facultés créatrices des machines les plus puissantes.

Ainsi, pour revenir aux gravures, l'immense majorité du public s'en passait quand elles étaient chères ; leur prix diminue et tout le monde les recherche. Elles sont devenues l'ornement nécessaire des meilleurs livres ; elles donnent aux livres médiocres quelques chances de débit. Il n'est pas jusqu'aux almanachs où les antiques et hideuses figures de Nostradamus, de Mathieu Laensberg, ne soient aujourd'hui remplacées par des vues pittoresques qui transportent, en quelques secondes, nos immobiles citadins, des rives du Gange à celles de l'Amazone, de l'Himalaya aux Cordillères , de Pékin à New- York. Voyez aussi ces graveurs dont on nous annonçait si piteusement la ruine : jamais ils ne furent ni plus nombreux, ni plus occupés.

Je viens de rapporter des faits irrécusables. Ils ne permettront pas, je crois, de soutenir que sur cette terre, que parmi ses habitants, tels du moins que la nature les a créés, l'emploi des machines doive avoir pour conséquence la diminution du nombre d'ouvriers employés dans chaque genre d'industrie. D'autres habitudes, d'autres mœurs, d'autres passions auraient peut-être conduit à un résultat tout différent; mais ce texte, je l'abandonne à ceux qui seraient tentés de composer des traités d'économie industrielle à l'usage des habitants de la lune, de Jupiter ou de Saturne.

Placé sur un théâtre beaucoup plus restreint, je me demande si après avoir sapé par sa base le système des adversaires des machines , il peut être encore nécessaire de jeter un coup d'œil sur quelques critiques de détail. Faut-il re-

marquer, par exeinple, »]u<- la taxe des "pauvres, celle plaie toujours saignante de la nation britannique, cette pluie que l'on s'efforce de faire dériver de l'abus des machines, date du règne d'Elisabeth; d'une époque antérieure de deux siècles ;iu\ travaux des Vrkwrighl et des Watt.

Vous avouerez du moins, nous dit-on. que les machines à feu, que les Mule-.leiinv. i|ue les métiers dont on l'ait usage pour carder, pour imprimer, etc., objets de vos prédilections, n'ont pas empêché le paupérisme de grandir et de se propageri Ce nom ri aveu nie coûtera peu. Quelqu'un présenta-

t-il les machines comme une panacée universelle ? Prétendit-on jamais qu'elles auraient le privilège inouï d'écarter l'erreur et la passion des assemblées politiques; qu'elles dirigeraient les conseillers des princes dans les voies de la modération, de la sagesse, de l'humanité; qu'elles détourneraient Pitt de s'immiscer sans relâche dans les affaires des pa\ s -voisins ; de susciter chaque année , et sur tous les points de l'Europe , des ennemis à la France : de leur payer de riches subsides, de grever enfin l'Angleterre d'une dette fie plusieurs milliards.' Voilà, voilà pourquoi la taxe des pauvres s'e>t si vite et si prodigieusement accrue, .'.es machines n'ont pas produit, n'ont pas pu produire ce mal. J'ose même affirmer qu'elles l'ont beaucoup atténué, et je le prouve en deux mots : Le comte de r.aneastre est le plus manufacturier de toute l'Angleterre; C'est là que se trouvent les villes de Manchester, de Preston , de Bblton, de Warrington , de Liverpool; c'est dans ce comté que les machines ont été le plus brusquement, le plus généralement introduites. Eh bien! répartissons la totalité- de la valeur annuelle de la taxe des pauvres du Lancashire, sur l'ensemble de la population;

cherchons, en d'antres termes, la quote-part de chaque individu, et nous trouverons un résultat près de trois fois pins petit que dans la moyenne de tous les antres comtés! "S ous le voyez , les chiffres traitent sans pitié les faiseurs de systèmes.

Au reste, que ces grands mots de taxe des pauvres ne nous fassent pas croire, sur la foi de quelques déclamateurs, que chez nos voisins les classes laborieuses sont entièrement dépourvues de ressources et de prévoyance. Un travail de fraîche date a montré que dans l'Angleterre seule (l'Irlande et l'Ecosse étant ainsi laissées de coté), le capital appartenant à de simples ouvriers, qui se trouve en dépôt dans les caisses d'épargne, approche de 4°° millions de francs. Les recensements opérés dans les principales villes ne sont pas moins instructifs.

l'n seul principe est resté incontesté au milieu des débats animés que l'économie politique a fait naître : c'est que la population s'accroît avec l'aisance générale, et quelle diminue rapidement dans les temps de misère (i). Plaçons des faits à coté du principe. Tandis que la population moyenne de l'Angleterre s'augmentait, pendant les trente dernières années, de 5o pour ioo, Nottingham et Birmingham, deux des villes les plus industrielles, présentaient des accroissements de 2j et de 4o pour ioo plus considérables encore. Manchester et Glasgow, enfin, qui occupent le premier rang dans tout l'empire britannique, par le nombre, la grandeur et l'importance des

^1) L'Irlande est une exception à cette règle, dont la cause est bien connue, et sur laquelle j aurai occasion de revenir.

machines qu'elles emploient, voyaient, dans le même intervalle des trente dernières années, leur population s'augmenter le i5o et de 160 pour 100. C'était trois ou quatre fois plus 1 1 j « - dans les comtés agricoles el les \ illes non manufacturières.

De pareils chiffres parlent assez d'eux-mêmes. Il n'est pas de sophisme, de fausse philanthropie, de mouvements d'éloquence < | h i puissent leur résister.

Les machines ont soulevé n\t genre particulier d'objections que jene dois point passer sous silence. \u moment < le leur introduction , au moment <>ii elles commencent à remplacer le travail manuel, certaines classes d'ouvriers souffrent de ce changement. Leur honorable, leur laborieuse industrie se trouve anéantie presque tout à coup. Ceux-là même qui, dans l'ancienne méthode, étaient les plus habiles, manquant quelquefois des qualités que le nouveau procédé exige, restent sans ouvrage. Il est rare qu'ils parviennent tout de suite à se rattacher à d'autres genres de travaux.

Ces réflexions sont justes et vraies. J'ajouterai que les tristes conséquences qu'elles signalent, doivent se reproduire fréquemment; qu'il suffît de quelques caprices de la mode pour engendrer de profondes misères. Si je ne conclus pas de là «pie le monde doive rester stationnaire , à Dieu ne plaise qu'en voulant le progrès dans l'intérêt général de la société, je prétende qu'elle puisse rester sourde aux souffrances individuelles dont ce progrès est momentanément la cause! L'autorité, toujours aux aguets des nouvelles inventions, manque rarement de les atteindre par des mesures fiscales; serait-ce trop exiger d'elle, si l'on demandait que les premières contributions lèves sur le génie, servissent à ouvrir des ateliers spéciaux où les ouvriers brusquement dépossédés trouve-

raient, pendant quelque temps, un emploi en harmonie avec leurs forces et leur intelligence! Cette marche a quelquefois été suivie avec succès; il resterait donc à la généraliser. L'humanité en fait un devoir; une saine politique la conseille; au besoin, des événements terribles dont l'histoire a conservé le souvenir, la recommanderaient aussi par son côté économique.

Aux objections des théoriciens qui craignaient de voir les progrès de la mécanique réduire les classes ouvrières à une inaction complète, ont succédé des difficultés tout opposées, sur lesquelles il semble indispensable de s'arrêter quelques instants.

En supprimant dans les manufactures toutes les manœuvres de force, les machines permettent d'y appeler en grand nombre les enfants des deux sexes. Des industriels, des parents cupides abusent souvent de cette faculté. Le temps consacré au travail dépasse toute mesure raisonnable. Pour l'appât journalier de huit à dix centimes , on voue à un abrutissement éternel des intelligences que quelques heures d'étude eussent fécondées; on condamne à un douloureux rachitisme des organes qui auraient besoin, pour se développer, du grand air et de l'action bienfaisante des rayons solaires.

Demander au législateur de mettre un terme à cette hideuse exploitation du pauvre par le riche; solliciter des mesures pour combattre la démoralisation qui est la conséquence ordinaire des nombreuses réunions des jeunes ouvriers ; essayer d'introduire, de disséminer certaines machines dans les chaumières, afin que suivant les saisons les travaux agricoles puissent s'y marier à ceux de l'industrie, c'est faire acte de patriotisme, d'humanité; c'est bien connaître les besoins actuels des classes ouvrières. 3lais s'obstiner à exécuter de main

ni: WATT. jO

d'homme , lalxn ieusemeol , chèrement, des travaux que les machines réalisent en un clin d'ail et à bon marché; mais assimiler les prolétaires à des brutes; leur demander des efforts journaliers qui ruinent leur santé et que la science peut tirer, au centuple, de l'action «lu vent, «le l'eau . de la vapeur', ce serait marcher en sens contraire du but qu'on veut atteindre: ce serait vouer les pauvres à la nudité; réserver exclusivement aux riches une foule de jouissances qui sont maintenant le partage de tout le monde; ce serait, enfin, retenir degaîtéde cœur, aux siècles d'ignorance, de barbarie et de misère.

Il est temps de quitter ce sujet, quoique je sois loin de l'avoir épuisé. Je n'aurai certainement pas triomphé d'une foule de préventions invétérées , systématiques. Du moins, je puis opérer que mon plaidoyer obtiendra l'assentiment de ©es mille et mille oisifs de la capitale, dont la \ie se passe à coordonner le goût des plaisirs avec les exigences de leur mauvaise santé. Dans quelques années . ux découvertes de Watt, tous ces sybarites, incessamment poussés par la vapeur sur des chemins de 1er, pourront visiter rapidement les différentes régions du royaume. Ils iront, dans le même jour, voir appareiller notre escadre à Toulon ; déjeuner à .Marseille avec les succulents rougets de la Méditerranée; plonger à midi leurs membres énervés dans l'eau minérale «le Bagnères, et ils reviendront le soir. par Bordeaux, au bal de l'opéra! Se récrie-t-on? je dirai que mon itinéraire suppose seulement une marche île vingt-six lieues à l'heure; que divers essais de voitures à vapeur ont déjà réalisé des vitesses de quinze lieues; que M. Stephenson, enfin, le célèbre ingénieur de Newcastle, offre de construire

jb ELOGE HISTORIQUE

des machines deux fois et demie plus rapides : des machines qui franchiront quarante lieues à l'heure!

Presse à copier les lettres. Chauffage à la vapeur. Composition de l'eau. Blanchissage à l'aide du chlorée. Essais sur les effets physiologiques rjui peuvent résulter de la respiration de divers gaz.

Birmingham, lorsque Watt alla s'établir à Soho, comptait parmi les habitants du voisinage, Priestley, dont le nom dit tout; Darwin, l'auteur de la Zoonomie et d'un poème célèbre sur les amours des plantes; Withering, médecin et botaniste distingué; Keir, chimiste bien connu par les notes de sa traduction de Macquer et par un mémoire intéressant sur la cristallisation du verre; Galton, à qui l'on devait un traité élémentaire d'ornithologie; Edgeworth, auteur de divers ouvrages justement appréciés, et père de la si célèbre Miss Maria. Ces savants devinrent bientôt les amis du célèbre mécanicien, et formèrent, pour la plupart, avec lui et Boulton une association , sous le nom de Lunar Society (Société lunaire). Un titre si bizarre a donné lieu à d'étranges méprises. Il signifiait seulement qu'on se réunissait le soir même de la pleine lune, époque du mois choisie de préférence , afin que les académiciens y vissent clair en rentrant chez eux.

Chaque séance de la Société lunaire était pour Watt une nouvelle occasion de faire remarquer l'incomparable fécondité d'invention dont la nature l'avait doué. «J'ai imaginé, dit un jour Darwin à ses confrères, certaine plume double, cer-

DE W \TT. jj

faine plume à deux liées, à l'aide de laquelle od écrira chaque chose deux fois; qui donnera ainsi d'un seul coup, l'original et la copie d'une lettre. — J'espère trouver une meilleure solution du problème, reparti 1 Watt presque aussitôt : je mûrirai mes idées ce soir et je vous les communiquerai demain, b Le lendemain la presse à copier était inventée et même un petit modèle permettait déjà de juger de sis effets. Cet instrument si utile et si généralement adopté dans ions les comptoirs anglais, a reçu récemment quelques modifications dont plusieurs artistes ont voulu se l'aire honneur; mais je puis assurer que la forme actuelle était déjà décrite et dessinée, à la date de 17S0, dans le brevet de notre confrère.

I.e chauffage à la vapeur est de trois ans postérieur. V. att l'établit chez lui à la fin de 178.3. Il faut le reconnaître, cette ingénieuse méthode se trouve déjà indiquée par le colonel Cooke, dans les Transactions philosophiques de l'année 1745(1 ; mais l'idée était passée inaperçue. Watt, en tout «as, n'aura pis seulement le mérite de l'avoir i'ait re> i\ re : c'est

1 Je lîs dans un ouvrage de M. Robert Stuart, que sii Hugh Platte avait entrevu avant le- colonel Cooke I» possibilité d'appliquer la vapeur au chauffage des appartements. Dans le Garden 0} eden de cet auteur, publié en 1660 , il est question , en effet , <!e quelque chose d'analogue pour conserver pendant l'hiver les plantes des serres. Sir Hugh Platte propose <lr placer des couvercles d'étain, ou de tout autre métal j sur les vases ou les viandes cuisent et d'adapter ensuite à des ouvertures de ces couvercles, des tuyaux par lesquels la vapeur échauffante peut être conduite partout où on le désire.

Page 1