‹ Éloge historique de l'imprimerie, augmenté d'une réfutation des deux ouvrages: ConspectusChapitre 3 sur 5 · CIRCA AN. CID CCCC XL · texte numérisé non relu

CIRCA AN. CID CCCC XL

pour consacrer la mémoire de Coster^ elle le plaçait au rang de ses artistes célèbres; Mayence conservait précieusement les planches grossières de Guttemberg * , et ne montrait qu'avec vénération le palais qu'il avait habité !

Le règne de Louis XI vit cependant deux docteurs estimables s'élever au - dessus des préventions de la malignité publique, et tenter d'introduire en France la typographie. Ces deux docteurs , dont les imprimeurs anciens et modernes n'ont jamais prononcé et ne répéteront jamais le nom sans reconnaissance, étaient Fichet et de la Pierre. A leur sollicitation, Ulric Géring, de la ville de Constance, Crantz et Friburger , de Colmar , vinrent à Paris , et établirent leurs presses dans la maison de Sorboime ^ , qui devint ainsi la première protectrice de l'art conservateur de tous les autres.

Mais l'envie, qui semblait avoir fui depuis la mortdeFust, s'éveilla tout-à-coup; elle agita ses serpens, et voulut faire éprouver aux nouveaux artistes le sort de leur prédécesseur. La jalousie parla , elle fut écoutée ; une accusation de magie fut dirigée contre les premiers imprimeurs; et le parlement de Paris, servile instrument des caprices de la superstition, ne craignit pas d'ordonner l'instruction du procès.

Louis XI , qui quelquefois se montrait grand monarque , crut devoir arrêter les suiteç d'une affaire déshonorante pour le peuple qui la voyait naître ^ D'un mot il anéantit l'arrêt du parlement , mit

Vana quid archetypos etpraela Mo]g;untia jactas?

Harlemi archetypos praelaque Data scias. Extùlit htc , moDstrante Deo , Lcmrentiaê artem.

Dissimulare virum hune, dissimulare Deum est.

^ (1 Exstant Moguntise (certè antè calamitosum qursuperioribus annis secutus n est, ejus urbis statum exstiterunt) illi ipsi primordiales et antiquissimi typi, « quibus inventores hujus artis , illic usi sunt. (Mallink., cap. YIU , page 6ô.)

« Hodiè vetustissima qusdam, in eum (imprimendi) usum ab auctCH-

H ribus comparata , qu» vidi instrumenta exstant Moguntiœ. (Bergellanus , in tt Prasfat. ) »

Nicolaus Serrarius, de rer. Mogiint^ cap. 37, et^Trithême, rendent le même témoignage.

2 Naudé 9 Supplément à r Histoire de Louis XL

3 Quoique plusieurs auteurs aient gardé le silence sur cette époque de l'histoire de l'imprimerie, il parait assez vraisemblable que Crantz et Friburger eurent

ÉLOGE HISTOAIQUE DE L'IMPRIMERIE. Id

un frein à l'ignorance^ aux passions intéressées^ et ordonna que l'imprimeur étranger jouirait en paix du fruit de ses travaux. Telle fut l'issue d'un procès aussi injuste que solennel , suscité par les premiers détracteurs de l'imprimerie ^ et par les seuls qu on ait jamais connus depuis.

La France ne tarda pas à admirer le désintéressement et les lumières des artistes qu'elle avait adoptés. Des presses de Géring sortirent des ouvrages précieux; chaque jour, il sut donner à ses travaux une perfection nouvelle. Il y consacra son tems , ses soins , son repos ; et lorsqu'aprés de brillantes spéculations, il en recueillait le prix, ses coffres furent ouverts au savant dans l'infortune, à l'indigent vertueux; il devint le bienfaiteur des collèges qui l'entouraient, et à sa mort il légua une partie de ses biens à ceux de Sorbonne et de Montaigu *.

Depuis l'époque à laquelle parut Géring, jusqu'à celle ou la iy^ pographie le perdit, l'Europe, plus civilisée, avait reçu dans différentes villes les imprimeurs qui venaient y apporter leur art. Westphale s'était établi dans les Pays-Bas, Pierre Maufer à Padoue, Sixtus Risinger à Rome, Jean Marie avait élevé des ateliers à Leyde, et un Français, Jenson, allait à Venise, préparer les succès des Manuce.

Vers la fin du XV® siècle, la plupart des bons livres étaient imprimés; les caractères grecs et hébraïques avaient été gravés. Au commencement du XVI* siècle, Paris voyait s'établir une fonderie de caractères grecs , sous la direction de Tissard; et à la même époque. Aide Manuce avait inventé les lettres italiques.

Combien s'accroissent les progrès du génie et des arts, lorsque la première impulsion est donnée ! Depuis la création des matrices et de la fonderie, soixante ans s'étaient à peine écoulés, que de nombreuses productions enrichissaient déjà l'Europe ; elles venaient annoncer

à se défendre des mêmes ennemis que Fust, quoique d'ailleurs ils fussent protégés par deux membres de la Société de Sorbonne. Au reste , je ne donne cette opinion que comme consacrée par la tradition , et comme une de celles qu^l m'a été le plus difficile de vérifier. Je ne connais même qu'un seul ouvrage qui la rapporte , c'est* le Dictionnaire des Hommes célèbres , édit. de Caen , tome II, pag. 82i du Supplément.

* Maittairc, édition de Londres, 1709 \ Clievillicr, Lacaille»

à la terre étonnée que les ouvrages des grands hommes dureraient désormais autant que l'univers !

Alors avaient paru Amerbaeh et Hervagius ; Âmerbach , que l'amour des lettres et de la typographie accompagna jusqu'au tombeau. Qui ne reconnaîtrait l'artiste véritable dans les dernières paroles de cet imprimeur qui^ sentant ses forces défaillir , appelait ses enfans prés de son lit de mort, et leur faisait prononcer le serment de terminer ses ouvrages? — C'était d'Hervagius qu'Erasme avait dit : a que le ii monde littéraire lui était redevable de la perfection dans laquelle « paraissait le prince des orateurs grecs »; c'était en lui que la typographie voyait le digne imitateur d' Amerbach et de Froben.

Alors aussi s'étaient distingués Plantin^ à qui le roi d'Espagne décerna publiquement le titre d'Archi-Imprimeur, et accorda d'assez nombreuses récompenses pour pouvoir le soutenir; Louis ^ le premier imprimeur connu de la famille des Elzévirs; et ensuite Blaew, disciple et ami de Tycho-Brahé.

L'Italie^ en tout tems la patrie des Muses y doit aussi fixer à son tour notre attention. Déjà l'illustre Manuce avait pris naissance , et déjà Manuce avait rivalisé avec les imprimeurs habiles de la Hollande et de la France.

Un protecteur des lettres, le prince de Carpi, dont Aide Manuce avait été le précepteur, l'adopta dans sa famille, l'accabla de bienfaits et lui fit porter son nom; distinction flatteuse, récompense méritée, aussi honorable pour celui qui l'accorda, que pour l'artiste qui en était l'objet. C'est à cet Aide Manuce que la littérature fut redevable des notes sur Homère et sur Horace; ce fut lui qui, des premiers, annonça à la république des lettres que sa noble profession ne se bornait pas seulement aux soins mécaniques , mais qu'elle embrassait encore l'étude des sciences et des beaux arts. — Ce fut lui qui, par un excès de zèle peut-être, mais bien excusable dans un auteur laborieux, redoutant la foule importune des curieux et des oisifs , plaça sur la porte de son cabinet cette inscription : Ne ivî interrompez que pour des choses utiles.

Paul et Aide Manuce U, ses descendans, comme lui célèbres, comme lui se livrant au travail avec une ardeur infatigable, firent briller d'un nouvel éclat la typographie à Venise et à Rome. Tous deux, riches seulement de leurs talens , laissèrent après leur mort un nom illustre ^ mais ne connurent de la fortune que l'inconstance et les rigueurs.

La France, à la fin du XV* siècle et au commencement du XV!**, ne comptait pas moins d'imprimeurs fameux. Rappeler leurs noms , suffirait pour consacrer leur éloge. A cette époque, Paris voyait dans son sein les Badius, les Vérard , les Etienne, les Yascosan, les Chevalon et les Colines; à cette époque, Robert Etienne obtenait de son souverain ces distinctions flatteuses dues au vrai mérite, et qui reçoivent un nouveau prix de la main qui les dispense, et de la grâce que Ton apporte à les décerner.

La postérité ne se rappellera pas sans satisfaction ce trait de François I", que les annales de l'imprimerie ont souvent répété. — Ce monarque , aussi encourageant pour les sciences , qu'il était grand et redoutable sur le champ de bataille, aimait à trouver dans la société des hommes de lettres qui l'entouraient, une conversation ins-* tructive autant qu'aimable, et souvent une distraction à ses graves occupations* Il faisait à Etienne de fréquentes visites; quelquefois même il se plaisait à le voir travailler dans son imprimerie. Un jour il entra pendant qu'il s'occupait à lire une épreuve; Etienne se levait pour aller au-devant de son prince : « Restez, lui dit le roi, « j'attendrai la fin de votre lecture. » Il insista, et ne voulut pas interrompre son imprimeur que l'épreuve ne fût corrigée ^ .

C'est ainsi que d'un seul mot, par une action simple en ellemême , les rois peuvent encourager un artiste , et qu'en nourrissant dans son cœur le feu sacré du génie, ils deviennent eux-mêmes les premières causes de sa gloire; c'est à ce légitime hommage rendu par un prince ou par une nation entière aux sciences et aux lettres, qu'Athènes et Rome ont dû leurs illustres modèles ; c'est avec de telles récompenses que le siècle de Louis XIV produisit ses grands hommes, et qu'il enfanta ses chefs-d'œuvre.

Après Robert Etienne, vinrent Charles son frère, Henri II son fils, Michel de Yascosan et Simon de Colines.

L'anatomie dut au premier le Traité sur la dissection y qu'il fit paraître en 1545. Il avait laissé en mourant une fille qui se distingua

* Ce fait est rapporte par Chevillier, dans son Origine de t Imprimerie de Paris, Maittaîre, Histor. aliquot typograp,; I^acaille, p. 87 de son ouvrage in-4"., et plusieurs autres, l'ont également recueilli.

fi ÉLOGE HISTORIQUE DE L'IMPRIMERIE.

par ses ouvrages en prose et en vers. — Henri II parcourut une carrière plus brillante, et se destina spécialement aux lettres. Ce fut lui qui apporta d'Italie un manuscrit d'Anacréon, qui y avait été long-tems caché , et qui le publia, en l'accompagnant d'une version latine en vers de même mesure que ceux du poète grec. Michel de Vascosan, gendre de Bodius et beau-frère de Robert Etienne, fit connaître son nom vers le milieu du XVI® siècle. Le roi Henri II voulant récompenser son zèle lui accorda un privilège général pour dix ans : il eut pour gendre et pour ami le fameux Frédéric Morel , interprète et imprimeur du roi. Quant à Simon de Colines, qui épousa la veuve de Henri Etienne aîné, la France lui dut l'introduction des caractères italiques , perfectionnés par ses soins , et préférables à ceux de Manuce.

Sous Henri IV parut Pierre Rocolet, aussi connu par ses. talens que par sa fidélité envers son roi , pendant les troubles de la ligue ; sous Louis XIII , Sébastien Cramoisi , que son mérite fit choisir pour diriger l'imprimerie royale établie au Louvre, au commencement du règne de Louis XIV; et Antoine Vitré, qui mit au jour la Polyglotte de Guy-Michel leJay. Camusat, choisi en 1634 par l'Académie, pour son imprimeur, n'obtint pas une réputation moins étendue. On sait que cette illustre assemblée tenait chez lui ses séances; qu'elle le chargea plusieurs fois de faire, en son nom, des complimens et des reraercîmens à des hommes de lettres, et qu'à sa mort, elle ne dédaigna pas d'assister à ses obsèques; on sait aussi que Camusat ne consacrait ses presses qu'à des ouvrages bons par eux-mêmes, ou dont l'excellence était depuis long-tems [reconnue, et que son nom fut bientôt regardé comme le sceau des livres estimables.

Mais au moment où, fidèle historien, j'accomplis la tache que je m'étais imposée; au moment où je suis la marche des faits et des événemens, ma plume s'arrête... Rappellerai-je davantage ces fastes mémorables, sans porter un instant mes regards sur l'époque où les distinctions ennoblirent le génie, où les récompenses l'encouragèrent? Une telle image ne saurait trop fixer l'attention; elle retrace les beaux jours de la France; elle nourrit l'esprit des plus doux souvenirs, et semble n'accorder des louanges au passé que pour donner plus d'éclat encore au siècle où nous vivons.

Les fems malheureux où le talent fut méconnu par l'ignorance cl

persécuté par Fenvie^ se perdent à jamais dans l'antiquité de l'histoire. La jalousie y appuyée du pouvoir suprême, n'exerce plus aucun empire; et bien loin d'arrêter l'essor des arts par haine ou par ambition^ chaque classe de la société s'empresse de les accueillir.

La France l'a donc enfin adoptée cette invention qui, d'une feuille légère, confidente des secrets et des pensées du littérateur, fait pour l'avenir des moniimens éternels de gloire et de célébrité ! Elle a donc entouré de l'honneur qu'elle mérite , cette profession distinguée qui ne doit offrir à l'Etat que des hommes instruits et laborieux, aussi attachés à la patrie par les mœurs, qu'ils le sont par le genre sédeur taire de leurs opérations !

Quelle vaste correspondance entretiendra désormais l'esprit, d'un pôle à l'autre! Rien n'est concentré dans le pays qui le vit naître; les livres d'une langue étrangère s'échangent contre les productions littéraires d'une autre contrée; on les traduit, la lecture s'en propage, on y recueille des idées neuves , des découvertes utiles , et chaque ouvrage devient ainsi l'interprète des réflexions et des besoins de chaque peuple.

L'Europe entière ne craint pas de rendre hommage aux travaux de Guttemberg. -^Depuis François P"" jusqu'à nos jours, l'imprimerie et la librairie y fixent le siège de leur empire. Une nouvelle branche de commerce s'ouvre à l'industrie mercantile; de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Angleterre, viennent avec profusion les écrits du Tasse, de Gessner, de Shakespeare ou de Milton : — Corneille, Bossuet, Molière et Voltaire vont recevoir de nombreux éloges et recueillir de nouveaux suffrages chez les peuples de l'Adige, du Danube ou de la Tamise. — De tous côtés, s'élèvent d'immenses entrepôts , ouverts à la spéculation comme aux recherches du littérateur ; et l'imprimerie remplit le double but d'alimenter les institutions scholastiques, et d'entretenir la 'Circulation du commerce dans les états.

Dans l'existence privée, l'imprimerie n'est pas moins digne de nos r^;ards : en même tems qu'elle forme des hommes utiles et instruits, elle devient l'àme de nos délassemens et de nos plaisirs. — Quand, dans le silence du cabinet, nous cherchons à revivre dans l'antiquité, ou à parcourir les productions de notre siècle; quand, dégagés des affaires, et seuls avec nous-mêmes, nous aimons à médi-

n ÉLOGE HISTORIQUE DE L'IMPRIMERIE.

ter Fauteur moral, à pleurer près du grand tragique, ou à rire avec Thalie des travers du genre humain; maîtres d'un choix aussi varié, entourés de tant de guides et d'amis, pouvons-nous envisager leur étonnante réunion, sans songer à l'art bienfaiteur qui la forma? Ne sommes-nous pas, malgré nous, reportés en idée au tems où une seule bibliothèque existait dans une ville , et où il eût été si difficile d'en former une au sein de sa famille ?

Les ministres du trône et de l'autel , les dépositaires et les dispensateurs de la justice humaine , après avoir accordé successivement des faveurs signalées à l'étonnante découverte qu'ils avaient su apprécier, reçoivent spontanément le juste tribut que méritaient leurs lumières; ils sont récompensés de leurs propres bienfaits, par les progrès et les bienfaits non moins précieux de l'imprimerie.

En effet, la morale et les lois ne lui doivent-elles pas une partie de leur force et de leur puissance? — Que deviendraient les oixlres des magistrats, comment leur voix se ferait-elle entendre d'une extrémité de l'empire à l'autre, si, consignées sur le marbre ou dans un code obscur, les lois n'étaient connues que des hommes lettrés, et si, par le défaut de publicité, elles permettaient au crime, chaque fois qu'il les enfreint, de présenter pour excuse son ignorance?

C'est à l'art divin de la parole, c'est à la sublime éloquence, que l'on doit souvent la conservation des mœurs et la propagation des vertus ; c'est par elle que le disciple de l'Evangile et les ministres de toutes les religions forment le peuple aux devoirs de son état, à l'obéissance au souverain, à l'amour envers la Patrie! Frappantes, mais passagères, quel effet produiraient de telles maximes, si, lorsque la voix les a prononcées, l'esprit n'en gardait plus le souvenir; si des livres respectables, monumens de la sagesse et de la piété de nos ancêtres, ne nourrissaient dans nos cœurs l'amour du bien, ne répondaient à nos scrupules, n'instruisaient notre conscience; s'ils ne nous( présentaient d'utiles exemples, et s'ils ne nous arrachaient à la perfide oisiveté I

Dans un état immense , où cent provinces ne forment plus qu'un peuple, quelle activité recevraient les ordres suprêmes, si pour les distribuer à chaque gouverneur, à chaque chef d'administration, il fallait confier à la lenteur d'un copiste) un arrêté que rend quelquefois nul un instant de retard, et d'où peuvent dépendre un événement heureux, ou le malheur des contrées qui l'attendent vainement!

ÉLOGE HiSTORIiQiJË m L'iMPHIMËRIE. 35

La typographie ne maiiifesta pas avec moins de zèle sa gratitude envers les lettres , auxquelles elle devait sa naissance et sa perfection. — Parlerai-^€ des services que leur rendirent la plupart des imprimeurs célèbres? Citerai-je les ouvrages sortis de leur plume, et dont ils eaorkhîr^it laios ]>ibliothèques ? Mais ce serait ouvrir une liste iminense, que de vouloir y appeler ceux qui parurent avec succès dans cette •carrière. Bl^ew, par ses ouvrages géographiques; les enfaos d'Ameriiadh; dommelin, par ses Notes sur Héliodore; Paul Manuce, par ses Commentaires de €icéron; Manuce le jeune., par ses Lettres , ses Commentaires sur Sailuste , Cicércwn et Horace ; Bomberg , par ses Remarques sur la Bible hébraïque; Robert et Henri Etienne, par leurs Trésors de la langue latine et de la langue grecque; Henri Etienne, qui, dés sa jeunesse, traduisit, le premier, Anacréon; enfin, Dolet, Antoine Etienne, Camusat, et une foule d'autres S suffiraient pour consacrer ce fait honorable.

Les distijoctions et les faveurs dont d'illustres et sages protecteurs entourèrent autrefois l'imprimerie et la librairie, sans doute n'étonneront jamais la postérité. Avant même que Gutteinber;g eAt paru , les rois , jaloux d'encourager ceux qui conservaient les archives éternelles de la littérature et de l'histoire, leur dispaisaient d'immenses privilèges. Charlemagne avait associé la librairie à l'Université , en lui accordant les mêmes prérogatives ; Philippe VI avait imité son exemple; Charles Y avait confironé l'ouvrage de ses prédécesseurs : Louis XII, François P% Henri III et Henri IV , avai^it aussi rendu à ce sujet de nombreuses ordonnances ; et quand l'imprimerie fut parvenue à sa perfection, on sait combien chaque souverain se plut à la protéger et à la faire fleurir.

Mais ce n'est v^itablenneist que sous les grands princes que l'em-

* Tournebeuf ^ la famille des Moral , Adrian-le-Roy , Tbiboust , etc. , n'ont pas obtemi moins de célébrité. — Tonmebettf a laissé des commentaires sur Cicéron, 4ar <^uîiiitilien , êsts trudadtàonsde Tïiéophraste, de Plutarque et de Platon. B ^kait A laborieux et si adonné. aniL aoûences , q«e le jour même 4e son mariage, il ne put s'empêdiQr de trafvaillçr j)eDdant qiielcp^es heures : Montaigne a fait de Toumebenf le flus grand éloge. — Adrian-le-^Eoy ,, musicien aussi renommé qu'il était bon imprimeur , fit paraître un Traité de la tablature de la guitare , pour lequel il s'associa avec Robert Ballard , que le roi Henri II avait attaché à sa chapelle, en qualité d'imprimeur-noteur.

«6 ÉLOGE HISTORIQUE ht L*IMPRIMERIE.

pire des sciences répare ses fréquens interrègnes et qu'il rétablit sa puissance; ce n'est qu'au génie méme^ que le talent peut confier le secret de ses efforts ; ce n'est que des monarques éclairés qu'il peut attendre son bonheur et ses justes récompenses.

Combien se forment et se polissent les arts, sous un gouTemement qu'assurent la sagesse et les lois , quand une main ferme autant que savante conduit les rênes de l'Etat^ et qu'elle encourage les lettres en les environnant d'un nouveau lustre ! Tout cède à cette impulsion de grandeur et de majesté qu'elle imprime au royaume; chaque partie de la machine politique^ quelle que soit sa faiblesse, porte avec elle l'empreinte du caractère du chef suprême qui la dirige.

De même que sous un Tibère, abandonné à la mollesse et à la voix honteuse des passions, les calamités physiques et morales se succèdent sans nombre; de même que l'exemple d'une cour dépravée inspire au peuple imitateur des principes désastreux de la corruption et du luxe, en même temps qu'il étouffe l'imagination; de même aussi, sous un monarque ami de la justice et des sciences , des beaux-arts et du commerce, sous un prince dont les mœurs et le génie laborieux servent de modèle à la multitude, la nation renaît plus active, plus vertueuse, et le savant se Uvre sans crainte aux inspirations de la pensée. Partout s'organisent des institutions plus utiles encore que célèbres, plus sages que fastueuses : là, ne sont point décernés de prix à la lâche flatterie, ni à la férocité des gladiateurs; mais de tous côtés les bienfaits du prince assurent au mérite une protection immuable.

L'artiste ne craint plus que l'envie ou la basse cupidité lui vienne arracher ses lauriers et lui enlève le fruit de ses travaux. Protégé par l'épée, rassuré sur son existence et sur ses droits par des réglemens solennels , il se livre en silence à ses paisibles occupations. Sa famille et sa gloire , voilà ce qui règne sur son cœur, voilà le mobile de son esprit. Sous ses yeux, d'habiles élèves, ou d'ingénieux ouvriers, exécutent chaque jour des productions nouvelles. De ses jeunes enfans , laborieux et dociles, comme il le fut à leur âge, comme lui, formés à la pratique des vertus et des devoirs religieux, il destine les uns à l'imiter, à l'égaler, à le surpasser un jour; et les autres, qu'ehtràihe une plus haute ambition, il les dëistine à la défense de l'Etat.

Que de chemins ouverts, pour lui, à l'honneur et à la fortune! Que d'exemples passés, que d'illustres modèles encore vivans se pré-

sentent à ses regards , et lui indiquent la route qu'il faut parcourir ! L'émulation modeste^ le zèle^ l'enthousiasme, caractérisent tous ces grands maîtres; et un souverain, jaloux de les voir renaître, semble ne les désigner que pour appeler chacun de ses sujets à suivre leurs, traces immortelles.

Mais c'est surtout dans la carrière de la typographie que le souvenir de la vie et les travaux d'Elzéyir, de Manuce ou d'Etienne, doit alimenter l'esprit de leurs successeurs; c'est là surtout qu'il doit leur, inspirer l'activité qui enflammait ces imprimeurs distingués.

Sans doute, leur application était pénible et fastidieuse, mais aussi ^ combien elle était estimable ! — Ce n'était pas assez pour eux de l'éducation et des veilles de la jeunesse; avides de s'instruire, ils ne croyaient devoir renoncer à l'étude que lorsque la mort leur annonçait, par des infirmités , son approche redoutable. Leur existence s'identifiait, pour ainsi dire, avec celle de leur art : tout ce qui l'intéressait charmait leur esprit, tout ce qui s'en éloignait semblait devoir leur déplaire.

En effet, l'imagination s'électrise souvent par le bruit et le tumulte, comme elle s'épure dans le silence et dans l'isolement. — L'agitation, le mouvement d'un atelier, le gémissement et le roulis des presses , offrent autant de charmes à l'homme vraiment épris de son art , que la solitude et le calme de la nature en présentent à l'âme du philosophe. — Dès le lever de l'aurore, lorsque l'indolence et le luxe sont encore livrés au sommeil, je crois voir un laborieux successeur des Etienne ou des Manuce retourner plein d'ardeur à l'ouvrage que la la veille il a laissé imparfait; je crois le voir n'entrant qu'avec l'amour du travail et de la célébrité, dans l'enceinte modeste où reposent les presses et ces tables de métal que l'adresse du fondeur a rendues lisibles. D'un coup-d'œil il a parcouru ses ateliers, il s'est assuré par lui-même si l'ordre y régnait ; il y porte à la fois le bon exemple, l'économie et la vigilance.

Mais c'est à la plus difficile de ses occupations , c'est à la correction des épreuves qu'il aime à s'attacher davantage ; c'est là que relisant avec autant d'attention que de lenteur, quelquefois un chefd'œuvre , quelquefois une faible production, il met à profit les fruits de l'expérience, et qu'incertain sur une phrase incorrecte ou sur un mot inexact, il prend pour guide les bons auteurs, et, à leur défaut, ses propres lumières* De jour en jour il se forme à cette tâche diffîr

28 ÉLOGE HISTaniQVE 0£ L'IMPKIMEftlE.

cile^ et se perfeetioime sans atteindre eirtiérement le bnt* — Etude de tonte la vie ! ce n'est pas assez que les éerits de l'antiquité lui Soient devenus familiers, les langues vivantes mettent encore à l'épreuve son application et sa constance. Chaque science, chaque art, dont un traité se publie, devient pour lui un dédale nouveau qu'il faut qu'il parcourre et qu'il connaisse, sinon avec profondeur, du moins théoriquement. Il a étudié l'histoire et la jurisprudence , demain la médecine et la botanique exigeront ses soins. Il possède les principes et les lois de la littérature; mais que seront-ils pour lui, s'il doit imprimer des ouvrages sur les mathématiques ou sur l'algèbre?

C'est ainsi que partagé entre les sciences et ses occupations variées, il atteint souvent le terme de la vie sans avoir abordé la perfection qu'il ambitionne : plus il s'instruit, plus il brûle d'apprendre; s'il sourit quelquefois à ses connaissances et à ses talens, c'est lorsqu'ils peuvent l'aider à en acquérir de nouveaux; ses distractions, ses plaisirs , n'existent que dans ses travaux ou dans la retraite; et la nuit , qui n'est chez tous les hommes que le signal du repos , devient encore quelquefois pour lui le temps des recherches et de Tétude.

Est-ce exagérer ses idées , est-ce les égarer vers une chimérique perfection, que d'esquisser l'image d'un artiste laborieux, plus attaché à ses devoirs qu'à la dissipation et aux charmes de la société? Non , je ne puis le croire j et la France en offre encore assez d'exemples pour que le tableau que je trace ne prenne pas le caractère et la teinte de la fable.

Quel est doùc ce motif secret qui entraîne un homme hors du monde et du tumulte, pour ne consacrer son temps et sa vie qu'à acquérir plus de lumières? Quelle force agît donc avec assez d'empire pour commander à ses volontés, balancer dans sa jeunesse la fougue des passions , ou détourner dans l'âge mûr son esprit de toute autre ambition que de celle qui tient à son art?

Quel motif! le même qui, chez les Grecs, forma tous les grands hommes ! le m^e qui, dans les temps heureux de Rome, créa les poètes illustres et les savans orateurs ! l'amour de son pays et le suffrage de la postérité.

Oui, dans telle classe que le sort Tait fait naître ou le place par la suite, l'artiste n'a jamais présent à ses regards que le bonheur de sa famille et la réputation qu'un jour il doit obtenir! Soit qu'il se des-

tine aux lettres^ soit que sa main s'aide du maillet ou du pinceau^ le soin de sa fortune ne saurait être indépendant de celui de sa gloire ^ et son esprit inquiet vole toujours au-devant de la sentence que prononceront sur lui les siècles futurs.

Redoutable postérité^ arbitre et divinité des grands hommes^ que ton existence est profonde, qu'elle est immuable, et combien, en s'éloignant de la nôtre, elle en parait inséparable! Qui résisterait à tes lois ou à ton pouvoir? N'est-ce pas ta voix qui arrache le héros au sommeil ou aux illusions des sens, pour le guider vers le chemin de l'honneur? n'est-ce pas toi qui donnes une naissance nouvelle aux lettres et aux arts , en encourageant ceux qui les cultivent.

Tu règnes sur la pensée; et de même que le navigateur n'habite une contrée lointaine que dans l'espoir d'en recueillir les richesses et de revoir sa patrie; de même l'artiste célèbre n'aperçoit dans le présent qu'un tems d'exil et de travaux par lequel il doit acheter l'avenir. L'avenir ! quel mot et quelle idée sublime ! c'est donc là le terme de ses desseins, le but de ses projets; c'est donc dans l'imagination qu'il peut méditer sa récompense ; c'est donc là qu'il doit lire d'avance sa défaite ou son triomphe !

Ne voyez-vous pas le génie des grands maîtres, immortel comme leur âme, planer au milieu du vide immense de l'éternité, n'envisageant le siècle qui s'écoule que comme une ombre légère, et n'arrêtant ses regards que sur ceux qui vont le suivre? Enfans des sciences et des beaux-arts , gravez alors sur l'airain le nom de l'homme illustre qui honora sa patrie; préparez, après une période brillante, une célébrité plus étonnante encore : nourrissez dans son cœur l'idée qu'il ne devra ses titres augustes qu'à la sagesse, aux lumières d'une invariable équité , et que du silence de la tombe il entendra la voix d'un autre univers prononcer un jour sur sa gloire et sur sa destinée.

FIN DE l'Éloge historique de l'imprimerie.

VVVV>A^A/VWVVWV«MVV^A>VVVWV

Au moment où j'allais publier la seconde édition de mon ouvrage sur rimprimerie, j'appris, par la voie du Journal de V Empire y qu'il existait une traduction des Origines Ty pographxcœ, à^ M. Meerman, dans laquelle M. Gockinga traitait à peu prés le même sujet que moi, en différant seulement sur le nom de l'inventeur et sur le lieu de l'invention.

L'idée de réfuter à la fois deux auteurs ne me vint pas d'abord : je sentais toute la disproportion qui pouvait exister entre l'opinion de M. Meerman, connu déjà par de bons ouvrages, et les faibles talens d'un jeune imprimeur ; mais comme la traduction de M. Gockinga n'était pas toujours exactement fidèle, et qu'il mêlait souvent ses fautes aux erreurs de M. Meerman; comme il était à craindre que de nombreuses recherches, un ton d'assurance, et quelquefois une apparence de vrai ne l'emportassent sur la vérité même, j'essayai de discuter son oiivrage.

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