ET LA CARTE DU CIEL
décesseur Joseph Bertrand, aussi bon qu'il était spirituel, qui tint à honneur de vous assurer, dans la mesure du possible, tout le concours qui vous serait nécessaire de la part de l'Académie.
Vous aussi, Messieurs, et nous vous en serons toujours reconnaissants, vous fîtes à l'initiative de l'Amiral, l'accueil le plus sympathique. L'avenir se présentait à lui sous les couleurs les plus riantes. Il espéra d'abord que la Carte serait terminée en 4 ou 5 ans ; puis il compta que la lin du xix° siècle verrait aussi celle de l'entreprise à laquelle il aura eu l'honneur d'attacher son nom.
L'expérience ne tarda pas à montrer que cette entreprise était infiniment plus complexe qu'on ne l'avait supposé tout d'abord. Rien cependant ne put vous décourager, rien ne vint altérer votre foi en une œuvre dont vous reconnaissiez l'utilité et la grandeur. Abordant toutes les difficultés avec méthode, patience et esprit de concorde, vous les avez toutes surmontées à mesure qu'elles se présentaient. Et l'on peut prévoir aujourd'hui le jour prochain où, réalisant les rêves que les astronomes ne cessaient de former depuis Hipparque, vous aurez donné à votre science les bases et en quelque sorte les titres qui lui manquaient. L'Académie des Sciences se glorifie à juste titre d'avoir contribué à créer par ses travaux la géographie mathématique. C'est à vous, Messieurs, que reviendra l'honneur d'avoir résolu un problème autrement difficile et de nous avoir donné, en moins de quarante ans, une géographie céleste ou, pour parler plus correctement, la description exacte et complète du ciel étoile. Ce travail gigantesque ne pouvait être fait qu'avec des méthodes nouvelles, et par là il ouvre une ère nouvelle dans le développement de l'astronomie. Avant }a carte, c'était la science un peu froide des géomètres.
300 l'académie des sCéences
Après la carte, ce sera l'astronomie abordée avec ces instruments nouveaux, disons le mot, avec ces sens nouveaux et complémentaires dont l'homme a été doté par les physiciens. Ces rayons lumineux dans lesquels les anciens ne voulaient voir qu'une ligne droite, vous les avez décomposés en leurs éléments colorés. Pour employer un mot de géomètre, là où il y avait une constante linéaire, vous avez mis une fonction. Et cela a suffi, et au-delà, pour transformer l'astronomie: L'analyse des rayons envoyés par les astres, en décelant les déplacements en profondeur qui étaient auparavant inaccessibles à nos sens, vous a permis de mieux connaître les mouvements réels ; mais elle a eu aussi l'inappréciable avantage de vous donner les notions les plus précises sur la constitution des corps qui nous entourent. Vous aviez la géométrie et la mécanique célestes ; vous avez créé la physique, la chimie, et môme la météorologie célestes. Grâce à vous, nous connaissons ce fait de haute importance philosophique que l'univers est un dans son ensemble, bien qu'infiniment varié dans ses détails. Mais les méthodes que vous appliquez nous réservent sans doute bien d'autres surprises. La physique nous a habitués à ses merveilles. La pensée et la parole, la forme, et bientôt sans doute aussi la couleur, ont été transmises à travers des milliers de kilomètres et par les méthodes les plus variées. Qui oserait affirmer aujourd'hui qu'il nous sera toujours impossible de résoudre tel ou tel problème d'astronomie, et en particulier de communiquer avec les astres qui nous entourent ; je n'oserai certes pas promettre aux membres de la prochaine Conférence de les conduire en •obus automobile dans la planète Mars, mais je n'oublie pas non plus que l'Académie des Sciences tient en réserve une somme de 100.000 francs destinée à
ET LA CARTE DU CIEL "M\l
récompenser, et ce sera une bien faible récompense, celui qui aura trouvé un jour le moyen de communiquer par des signaux avec une planète autre que Mars.
En attendant que ces grands événements se produisent, vous poursuivez sans trêve vos recherches et parmi les découvertes que vous avez faites grâce à la photographie, il en est une qui est venue accroître l'intérêt, mais aussi la difficulté de vos travaux. Vous devinez que je veux parler de la planète Eros, découverte à la lin du siècle dernier par M. Witt. Grâce à l'excentricité de son orbite, Eros tantôt s'éloigne audelà de Mars, tantôt s'approche de la terre beaucoup plus près que la planète Vénus, fournissant ainsi une nouvelle et excellente méthode pour la détermination du nombre fondamental de l'astronomie, la parallaxe solaire. En 1900, vous étiez encore sous le coup des déceptions que vous avait apportées l'observation des deux derniers passages de Vénus. La nouvelle planète vous offrait une occasion favorable de prendre votre revanche ; vous ne l'avez pas laissé échapper. Mon ami LoeAvy que j'ai eu la douleur de voir mourir à mes côtés, attachait une importance extrême à cette question. Lundi dernier, aux applaudissements de tous, M. Hincks nouf a fait connaître le résultat de vos observations et de ses calculs. On peut le caractériser en disant qu'il confirme définitivement, pour les deux premières décimales de la parallaxe, le résultat auquel vous vous étiez arrêté d'un commun accord, celui que M. Bouquet de la Grye avait trouvé de son côté parla discussion du dernier passage de Vénus, et qu'il nous fait connaître de plus une valeur extrêmement probable de la troisième décimale. Mais vous êtes insatiables, et au Cours de cette dernière conférence vous avez décidé de poursuivre l'étude de ce
368 l'académie i>i:s sciences
beau sujet en profitant des circonstances favorables que présentera l'opposition d'Eros en 1831 , afin d'obtenir, s'il est possible, un nombre encore plus exact.
Votre plan de campagne est déjà dressé. La planète est sujette à de fortes perturbations quand elle s'approche de la terre. Il faudra d'abord calculer son éphéméride ; et puis, quand cette éphéméride sera assurée, déterminer la position des étoiles qui jalonneront sa route dans le ciel en 183K Messieurs, j'ai pleine confiance qu'une attaque si bien conduite réussira entièrement. Pendant que le dieu malin dont la planète porte le nom continuera à troubler et à tourmenter les pauvres humains, la planète elle-même, assujettie à vos lois, deviendra votre prisonnière ; elle vous révélera les secrets que vous cherchez et suivra docilement dans le ciel la route que vous lui aurez assignée
Je voudrais terminer là ce trop long discours. Permettez-moi de vous dire encore quelques mots d'une dernière et troublante question.
Le cas d'Eros sera-t il isolé et en 1831, après une collaboration d'un demi siècle, vous séparerez-vous, pour vaquer uniquement à des travaux particuliers ? Messieurs, nous pouvons nous rappeler ici la belle parole du poète anglais : 11 y a plus de choses sur la terre et dans le ciel qu'il n'en existe dans notre philosophie. Quelque planète, encore plus propice qu'Eros à la détermination de la parallaxe, quelque monde stcllaire d'une constitution extraordinaire, quelque comète, unique de son espèce, pourront surgir à un moment donné et vous inciter à prolonger votre collaboration.
S'il en devait être ainsi, Messieurs, je serais le dernier à le regretter. J'ai eu plus d'une fois à représenter mon pays, ou l'Académie, dans les réunions inter-