‹ Éloges acadéiques et discoursChapitre 25 sur 44 · ALLOCUTION DE M. LA VISSE · texte numérisé non relu

ALLOCUTION DE M. LA VISSE

Directeur de l'Ecole normale supérieure.

Mon cher Camarade,

Quand ma promotion est entrée à l'Ecole normale en 1862, elle savait qu'elle y trouverait un extra-

ordinaire camarade, nommé Darboux. qui, ayant été reçu l'année d'avant Le premier à l'Ecole polytechnique et à l'Ecole normale, avait choisi l'Ecole normale. Renoncer au chapeau et à l'épée du polytechnicien, au double galon d'or et au manteau dont un pan était rejeté sur l'épaule : préférer au titre d'ingéj nieur, plus rare alors qu'aujourd'hui, et aux espérances brillantes qu'offrait la carrière des Mines <»u des Ponts, le titre de professeur et la modestie des fonctions d'enseignement, je crois que cela ne s'était pas vu encore. Normaliens, nous nous sentions honorés en toi et par toi, qui avais donné cette preuve d'amour à la science pure.

Sur ton travail à l'Ecole, je vais produire un document inédit :

« Elève hors ligne. Travail, conduite, distinction d'esprit, de caractère, de tenue; rien ne laisse à désirer.

« Ce jeune homme se placera rapidement au nombre de nos mathématiciens les plus éminents. L'esprit d'invention était la seule qualité dont il fallait attendre la révélation chez ce jeune maître Or, il en a témoigné récemment par un travail très remarquable présenté à l'Académie des Sciences, et par diverses notes qu'il a remises à MM. les maîtres de conférences dans le courant de l'année sur divers sujets, à l'étude desquels il a pu se livrer sans cesser de tenir le premier rang dans sa division, malgré les préoccupations de la préparation au concours de l'agrégation.

« 11 faut absolument que ce jeune homme reste à Pari-... a

Cette note, tirée de nos registres, est signée Pasteur.

Afin que « ce jeune homme » restât à Paris, on créa, pour lui, en 1864, la fonction d'agrégé préparateur de mathématiques. Tous ceux cpii t'y ont succédé, et qui ont pu ainsi faire leur apprentissage de savants — cet apprentissage réservé jusque-là

aux physiciens, aux chimistes et aux naturalistes — sont redevables de ce bienfait à Pasteur et à toi.

En 1866, tu quittais l'Ecole pour six ans, qui furent bien employés. Tes travaux établirent ta renommée. Déjà, les savants les plus illustres reconnaissaient en toi un de leurs pairs. Eu 1872, tu nous revenais comme maître de conférences. Ta jeunesse, ton ardeur, ton exemple attirèrent les jeunes gens les plus distingués dans la voie que tu avais suivie. Dix ans à peine s'étaient écoulés que l'on voyait arriver à la maîtrise de conférences de l'Ecole ton élève Appell, que suivirent tes élèves Picard, Coursât, Kœnigs, Raffy. A présent, le tour est venu des élèves de tes élèves.

C'est en 1882 que tu as quitté l'Ecole pour la Faculté des Sciences; mais nos mathématiciens ont continué à être tes disciples. Parmi les cours non obligatoires pour eux, qu'ils fréquentent en Sorbonne,est ton cours de Géométrie supérieure. Que tu le professes depuis trente ans ; que tu aies publié tes leçons en volumes, cela n'a pas nui au succès de ta parole. Tu ne te répètes point, parce que ton esprit travaille toujours: l'expérience acquise n'endort pas ton activité toujours jeune. Dans tes leçons, qui leur sèmlent trop courtes, tes élèves trouvent, avec des modèles d'élégance et de sobriété, quantité d'idées nouvelles. Les meilleurs s'enthousiasment pour la recherche ; tu les encourages et tu les guides. Les dédicaces de leurs thèses sont les témoignages de leur reconnaissance. Tu es le patriarche d'une lignée indéfinie et vaillante.

C'est pourquoi, mon cher camarade, de tous les témoignages d'admiration, de respect et de reconnaissance qui t'ont été apportés aujourd'hui, aucun ne t'était plus dû que celui de l'Ecole normale,

aucun n "est plus sincère, ni plus eordialemeni affectueux.

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