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DISCOURS DE M. LE MINISTRE

M. Guist'hau, en présentant à M. Gaston Darboux la plaquette d'or gravée par M. de Vernon, a prononcé le discours suivant :

Messieurs, M. le secrétaire perpétuel,

Je tiens, Monsieur le secrétaire perpétuel, à vous

remercier personnellement. Nouveau venu au ministère de l'instruction publique j'ai, grâce à vous, l'heureuse fortune d'inaugurer mes rapports avec l'Institut et l'Université de Paris en rendant hommage à un grand savant, à l'un des hommes qui par leurs travaux, leur caractère et leur vie, font le plus d'honneur à la France.

Je n'entreprendrai point de parler de votre œuvre scientifique après que les plus hautes personnalités de la science viennent de l'analyser et de la louer. Mais ce que je retiendrai des discours qui viennent d'être prononcés, c'est l'unanimité à distinguer dans vos travaux, non seulement cette rigueur de méthode qui est propre aux mathématiciens, mais aussi ces qualités d'invention, de clarté, de simplicité, d'élégance même dans les raisonnements les plus abstraits, que les étrangers reconnaissent volontiers à la France et qui sont tout son génie.

Une nouvelle énumération de vos travaux et de vos découvertes n'ajouterait rien à ce que vos pairs, vos admirateurs et vos amis viennent dédire; je puis cependant y joindre un tribut d'admiration, de reconnaissance et de remerciements qui, pour vous, n'est pas sans prix, celui de l'Université que vous avez aimée, à laquelle vous avez consacré, malgré les honneurs et les titres dont vous avez été de si bonne heure et si justement comblé, une vie d'infatigable dévouement.

Admis premier à la fois à l'Ecole polytechnique et à l'Ecole normale supérieure dans la section des sciences, vous avez, dès octobre 1861, préféré, comme le rappelait tout à l'heure l'éminent M. Lavisse, à l'épée du polytechnicien les fonctions en apparence plus modestes du professeur. Peutêtre, dans votre volonté et votre clairvoyance de

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jeune savant décidé à soutenir l'immense Labeur qui fut le vôtre, saviez vous ne déposer que momentanément cette épée pour la reprendre plus tard à L'Académie des Sciences ? Nous préférons pourtant ne pas le croire, mais plutôt penser, connue en témoignent d'ailleurs votre existence et aussi la vocation de ce frère dont l'Université garde pieusement le souvenir, à votre penchant inné pour L'enseignement qui tète aujourd'hui le cinquantenaire de vos services.

Enumérerai-je ceux-ci ? Je redoute trop d'en oublier, et si je rappelle votre professorat à Sèvres, marqué par la prospérité croissante de L'enseignement des jeunes filles; votre décanat, d'où date la transformation de la Faculté des Sciences, «'est seulement pour souligner la nette volonté d'enseignement et d'action qui fut toujours la vôtre.

Partout dans les comités, dans les conseils dont vous faites partie, vous avez apporté l'autorité de votre expérience, de votre claire raison, de votre parole, ainsi que la constante préoccupation du bien public et de l'intérêt général, et partout vous avez été entouré de respect et de sympathie.

En votre qualité de vice-président du Conseil de l'instruction publique, de président du Comité des travaux historiques et scientifiques, de président du Comité consultatif de l'enseignement supérieur pour la commission des sciences, président du Conseil de l'Observatoire de Paris, président du Conseil d'administration du Bureau central météorologique, à l'Institut d'océanographie, au Muséum d'histoire naturelle, à la fondation Carnegie, comme délégué du gouvernement français à Saint-Louis, puis aux fêtes organisées par la ville et l'Etat de New-York en l'honneur de Hudson et de Fulton : comme chargé

parle ministère de l'instruction publique de publier les œuvres de Fermât, de Fourier et de Lagrange, enfin comme directeur des Annales scientifiques de l'Ecole normale supérieure ai fondateur du Bulletin &es sciences mathématiques et astronomiques, partout on vous a vu témoigner d'une activité intellectuelle qui n'aura pas connu de bornes et qui même aura passé l'Océan.

Aussi lorsque, prononçant le discours de clôture du Congrès des Sociétés savantes de Paris et des départements à Montpellier, vous disiez avec raison : « Le temps est passé où le travail scientifique pouvait rester morcelé, où Le travail du savant, du lettré était celui d'un solitaire enfermé dans son cabinet, la science se mêle à tout aujourd'hui », c'était votre vie d'homme d'action que vous évoquiez alors, vous qui portez par surcroit aux lettres, à l'éloquence ce goût qui est l'indice de la plus haute intelligence, vous qui laisserez à l'art si difficile de l'éloge quelques pages aussi lumineuses que vos garrigues de Nîmes.

Messieurs,

« La science, a écrit celui que nous louons ici, procède, comme Dante dans son poème, par cercles successifs. »

Mais les cercles que M. Darboux a tracés patiemment, dans l'ordre des connaissances scientifiques, sont si nombreux, il a mené les hautes mathématiques à un tel point de perfectionnement, que la parole de Renan à la conférence Scientia : « L'avenir saura plus que nous » semble infirmée par ses travaux.

Gomme votre compatriote, que nous regrettons encore, M. G. Boissier, vous avez étendu, Monsieur

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le secrétaire perpétuel, parmi les plus hautes Sociétés savantes de l'étranger et leurs Académies, cette; Longue suite d'alliances scientifiques qui font l'empire intellectuel de La France et son rayonnement sur le monde. Aussi, les dernières paroles que je vous adresserai comme ministre de l'instruction publique, au nom de l'Université reconnaissante, sont celles de Renan à Berthelot. Je vous les redis. Monsieur le secrétaire perpétuel, avec une •'•motion sincère : « Vivez longtemps, pour la science, pour ceux qui vous aiment ; vivez pour notre chère patrie ».

M. Darboux a répondu en ces ternies :

DISCOURS DE M. DARBOUX Monsieur le Ministre, Mesdames, Messieurs.

Lorsqu'il y aura bientôt un an, des amis, des élèves dévoués ont eu la pensée de célébrer le cinquantième anniversaire de mon entrée dans l'enseignement et mes noces d'argent académiques, j'ai eu quelque crainte sur le résultat de leurs efforts. Au cours de ma carrière, j'avais eu l'occasion d'organiserle jubilé de Charles Hermite, celui de Joseph Bertrand et de Berthelot ; mais je suis loin de me comparer à ces maîtres illustres. Le succès que leur haute situation scientifique leur avait naturellement acquis, c'est votre bienveillance, votre affection qui me le donnent aujourd'hui. Permettez-moi donc tout d'abord de vous en remercier du fond du cœur.

Mon cher Confrère Vernon, vous êtes le digne successeur de ces artistes illustres qui ont renouvelé parmi nous l'éclat de l'art de la médaille. Il y a quelques années, sur mon initiative, le Ministre vous

avait confié l'exécution d'une plaquette destinée à eommémorer la première réunion à Paris de l'Association internationale des Académies. Vous avez représenté les diverses Académies sous la forme de jeunes femmes gracieuses et charmantes ; la tâche que . cette fois vous avait confiée le Comité était certes, moins attrayante, plus austère. Ma famille et moimême, nous vous scions toujours très reconnaissants de l'avoir acceptée, d'avoir mis à l'exécuter toutes vos peines et tout votre talent, d'avoir donné place à mon effigie dans la belle collection de vos œuvres, qui, depuis longtemps, vous a acquis notre admiration.

Dans votre beau discours, mon cher Appell, vous avez parlé en termes élevés de la tache qui incombe au doyen de la Faculté des Sciences. Mais vous avez rappelé aussi un souvenir auquel je suis très. sensible, celui de mon entrée à la Faculté. C'étaiten 1873, j'étais déjà maître de conférences à l'Ecole normale ; le mercredi soir, un de mes maîtres. J. A. Serret, vint me trouver pour m' annoncer que Liouville, trop fatigué, renonçait définitivement à son Cours de Mécanique de la Sorbonne, que j'aurais à le remplacer dès le vendredi suivant et à faire une leçon sur le principe des vitesses virtuelles ; je me rappellerai toujours cette première leçon. L'amphithéâtre de mathématiques de cette époque (il a disparu depuis), pouvait contenir 150 personnes. J'y trouvai exactement 8 auditeurs. Heureusement ils me furent fidèles jusqu'au bout. C'étaient de futurs professeurs de Collège, qui essayaient de conquérir la licence. Ils se présentèrent à l'examen de juillet. Emus de pitié et ne voulant pas briser leur avenir, nous reçûmes, Briot et moi, deux ou trois des plus anciens. Mais nous n'eûmes pas le courage de pro-

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clamer ce piteux résultai et, laissant à notre dévoué secrétaire Philippon le soin de le faire connaître aux intéressés, nous nous sauvâmes par une porte déro-i bée. Aujourd'hui ce n'esi pas par dizaines, c'est par (•cntaincs qu'il tant compter les candidats. El nous ne nous sauvons plus par une porte1 dérobée. Ces simples rapprochements donnent la mesure «les progrès accomplis dans l'Enseignemen1 supérieur.

Vous avez aussi parlé, mon cher doyen, de mes actes administratifs et, en particulier, de la part que j'ai prise, sous la direction de M. Liard et avec le concours de M. Nénot, à la reconstruction de la Faculté des Sciences. Quand j'ai été nommé doyen et même auparavant, si mes souvenirs sont précis, quand M. Liard est devenu directeur de l'Enseignement supérieur, la question était engagée, les plans étaient faits. Je crois bien que, si elle ne l'avait pas été, au lieu d'aménager la Sorbonne à la manière d'un paquebot où nulle place n'est perdue, nous aurions essaimé au dehors, (l'est ce que nous avons fait plus tard pour le P. G. N. ; c'est ce que vous faites aujourd'hui avec grande raison. Vos fonctions, mon cher doyen, sont aussi absorbantes que les miennes : celles de nos successeurs ne le seront pas moins, je le crois. 11 faut s'en réjouir pour le bien du pays ; son avenir, son rôle dans le monde sont liés de la manière la plus étroite et la plus certaine au développement que prendront nos jeunes universités.

Mon cher Poincaré, Les éloges que vous donnez à mes travaux portent la marque de votre bienveillance naturelle ; ils me comblent de joie comme venant de celui que je considère comme le plus grand géomètre vivant. Je me souviendrai toujours des charmantes relations que

j'ai eues avec vous en qualité de doyen. On vous trouvait toujours disposé à rendre service à un collègue, à accomplir ponctuellement les tâches, quelquefois ingrates, qu'où vous confiait. Avec des hommes tels que vous, la Faculté allait toute seule. Il y a plus, lorsque la considération du bien du service m'a déterminé à vous demander de changer d'enseignement, vous l'avez fait sans hésitation, une première fois pour prendre la chaire de physique mathématique, une seconde fois pour passer à celle de Mécanique Céleste. Et ainsi, j'ai aujourd'hui la joie et l'orgueil de penser que j'<ii pu avancer le moment où, en même temps que grand géomètre, vous avez été proclamé par tous grand physicien et grand astronome. Pourquoi la Faculté ne possède-t elle pas aussi une «lui ire de philosophie scientifique ? j'aurais pu vous demander aussi de l'occuper.

Monsieur le Sénateur Vito Volterra, appelé par le Conseil de notre Université, vous êtes venu pour exposer ici, en Sorhonne, vos découvertes si originales, qui ont ouvert une voie nouvelle dans nos mathématiques modernes. Vous appartenez à une grande nation qui s'est illustrée dans les sciences, non moins que dans les lettres et dans les arts. Vos géomètres excellent dans toutes les branches de notre Science, je suis heureux de saisir l'occasion que vous m'offrez de les remercier de l'accueil qu'ils ont toujours fait à mes travaux. C'est sans doute en Italie que ces travaux ont excité le plus d'intérêt et suscité le plus de recherches ; je tiens à grand honneur d'appartenir à cinq de vos Académies. Vous avez bien voulu ajouter à vos félicitations personnelles et vous charger de lire L'adresse préparée par M. Schwarz, le doyen des correspondants de notre Section de Géométrie.

Il y a longtemps déjà que je suis habitué à le

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compter au nombre de mes amis. Son discours d'aujourd'hui oie confirme dans cotte agréable pensée. Mais sos éloges me touchent particulièrement, parce qu'ils viennent d'un géomètre dont j'apprécie particulièrement los hautes el rares qualités. Chose singulière, au moment où notre Cauchy déployait tant de génie et d'invention dans ses ouvrages, sans parvenir cependant à leur donner une forme précise e1 définitive, les grands géomètres allemands, Gauss, Jacobi, Diricblet, nous montraient dans tons leurs écrits des qualités que nous serions tentés d'appeler bien françaises : la clarté, la rigueur, la perfection de la l'orme, le fini de l'exécution. Pain a sed mal ara était leur devise. A une époque où la seconde partie de cette devise semble un peu négïïgée, M. Schwarz a voulu la conserver pour lui-même. Ses travaux, comme ceux dos maîtres illustres auxquels il se rattache naturellement, lui assurent une influence durable et féconde sur le développement de la belle science à laquelle, les uns et les autres, nous avons consacré notre vie.

Vous avez fait allusion, mon cher Lévy, à l'époque lointaine où je vous avais comme élève à Louis le Grand, ainsi que Becquerel, Deslandres, Chaumelin, André Pelletan, Cavaignac et bien d'autres qui ont disparu, ou qui ont fait depuis leur chemin. J'étais jeune alors ; c'était le bon temps où un élève de philosophie du lycée, me prenant pour un de ses camarades, m'invitait à quitter ma (lasse et s'étonnait des observations un peu vives par lesquelles j'essayais de rétablir la situation. Vous avez bien voulu rappeler aussi que j'ai ménagé un asile dans la Sorbonne à notre Société mathématique. Ce ne fut pas sans peine ; mais je tenais à réussir ; car les Sociétés comme celle que vous présidez, me parais-

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sont naturellement appelées à servir de lien et de trait d'union entre les savants de profession, si j'ose m'exprimcr ainsi, et les chercheurs désintéresses.

Mon cher Lavisse,

Tu sais quelle affection je porte à l'Ecole normale, à cette maison de la rue d'Ulm où tous deux nous avons été élèves, tous deux aussi, et en même temps, maîtres de conférences. Nous y avons trouvé des disciples dont la reconnaissance et les succès nous ont bien payés de nos peines. L'Ecole a été, avant la création des Universités, le véritable séminaire de l'Université de Paris. Sans autre force que son organisation libérale, sans aucun privilège pour les concours, où ses élèves rencontrent, dans des conditions égales, tous les candidats venus du dehors, sans autre stimulant que cette libre concurrence, elle a mérité ce magnifique éloge d'un étranger que notre camarade Boutroux rapportait dans son discours de dimanche dernier (1). Gomme tu l'as rappelé, reçu

(1) Ce discours a été prononcé à la réunion amicale de l'Association des anciens Elèves de l'Ecole normale. Voici l'extrait auquel il est fait allusion :

Que l'Ecole normale garde son haut rang dans le monde scientifique, c'est ce qui, en ce moment même, importe particulièrement à notre pays ; car voici que la France est appelée de plus en plus à déployer son génie et à exercer son activité scientifique et littéraire, non seulement chez elle, mais à l'étranger, en lace d'émulés extrêmement actifs et lahorieux. C'est un trait de notre époque, que la multiplication des échanges intellectuels entre les nations. De nombreux professeurs français donnent, non seulement des conférences isolées, mais •les cours suivis, dans des Universités étrangères, des deux côtés de l'Atlantique. Et des Instituts français, centres permanents et organisés d'études françaises, se sont constitués, ou sont en train de se constituer, à Florence, à Madrid, à Saint-Pétershourg, à New- York. A cette influence de notre pays, l'Ecole nor-

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