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ÉLOGE DE H. DE SENABMONT

M. de Senarmont, pendant toute ^a carrière, s'est montré d'ailleurs fort indifférent à l'honneur d'occuper une position élevée. La considération personnelle dont il fut toujours entouré satisfaisait toute son ambition, et lorsque des amis trop zélés ont désiré l'occasion de fournir à ses talents un théâtre plus étendu ou plus brillant, il a toujours nettement et énergiquement désavoué leurs projets.

En quittant Decazeville il fut nommé ingénieur à Angers. C'est là qu'il épousa Mlle Louise Feray;il eut le malheur de la perdre après quatre années de bonheur, dont le souvenir a jeté sur sa vie un voile de tristesse que ses meilleurs amis apercevaient seuls, mais qui l'enveloppa jusqu'à la fin en le dérobant au commerce des indifférents.

La science avait été jusque-là pour lui un utile auxiliaire dans ses travaux d'ingénieur. Décidé à fuir le monde et à se consacrer à l'éducation de son fils unique, il revint à ses anciennes études, distraction sérieuse et élevée qui convenait à son caractère. Dans ses travaux paisibles et solitaires il ne cherchait que le travail : il y rencontra une réputation durable , et méritée qui ne se fit pas attendre.

Ses premières recherches ont été comme une préparation aux travaux qui l'oat.si rapidement conduit à la célébrité. Dans l'impossibilité de tout dire, nous les passerons donc sous silence, malgré leur importance réelle.

Le premier mémoire qui ait attiré sur lui l'attention du monde savant est relatif aux modifications que la réflexion à la surface des cristaux imprime à la lumière polarisée. Il n'est pas nécessaire d'être |

physicien pour distinguer trois choses dans un rayon j

de lumière : la couleur, rintensité et la -direction dans laquelle il se propage. DeUx rayons pour les^ quels ces trois éléments sont les mêmes sont identiques pour nos yeux; mais, quoique la vue soit le plus clair et le pins distinct de nos sens, les véritables yeux^ du sage sonty comme dit VEeclésiaste^ dans sa tête, et les physiciens, en y regardant de plus près, sont parvenus à établir, suivant les cas, entre ces rayons dé même apparence, des différences essentielles. Supposons,' par exemple, que deux rayons de même couleui^. et dé même intensité, tombés verticalement du haut de la salle, arrivent en même temps sur cette table ; il peut se faire qu'un même cristal transparent, leur étant présenté, laisse passer l'un et arrête Taiitre complètement; qu'un miroir, qui leur serait présenté à tous deux, réfléchisse le premier en éteignant le éecond. Le même cristal et le même miroir, présentés autrement, donneraient des effets inverses et étein^ draCent le premier rayon en laissant subsister le second. On voit, en effets un même rayon tombant sur un même miroir, avec lequel il fait constamment le même angle, être réfléchi ou arrêté', suivant que le pjan dans lequel il devrait se réfléchir est situé de telle ou telle manière. Le rayon vertical dont nous parlons pourra, par exemple, se réfléchir vers Test/ et sera brusquement éteint dès qu'on cherchera à le renvoyer vers le nord. Il n'a donc pas la même ma-! nière d*être par rapport à tous les plans que Ton peut conduire par sa direction, il est polarisé suivant Fùn d'entre eux, perpendiculaire à Celui dans lequel il peut se réfléchir. Il se distingue essentiellement de ceux qui, tout en suivant la même direction, seraient polarisés dans un autre plan ou ne le seraient pas du tout.

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Lorsque Malus eut proclamé cette grande découverte, déjà en partie aperçue par Huygens, on y \i\. tout d'abord un des faits les plus curieux, mais aussi les plus inexplicables de la science. Un physicien auquel on eût demandé, il y a cinquante ans : qu'estce que la polarisation de la lumière? aurait dû, pour être franc, ou seulement prudent, répondre : je n'en sais absolument rien. Nous sommes plus avancés aujourd'hui, et, grâce au génie de Fresnel, nous connaissons avec certitude la nature du phénonifène, ses causes, ses effets et, en partie au moins, ses lois.

C'est par la réflexion ou par la réfraction, accomplies dans des conditions convenables, qu'un rayon ordinaire acquiert la polarisation, et les physiciens ont dû déterminer par le raisonnement et vérifier par l'expérience les lois suivant lesquelles la polarisation se produit ou se modifie lors de la réflexion ou de la réfraction d'un rayon par les substances de nature diverse . L'effet d'un miroir ou d'une lame de verre a été complètement étudié par Fresnel. C'est le cas le plus simple. Mais les miroirs métalliques ou cristallins à opacité métallique modifient plus profondéînent le phénomène. Les formules qui leur conviennent sont plus compliquées. C'est cette question, une des plus difficiles et des plus importantes de la physique, que de Senarmont aborda dans son premier mémoire. Il y démontra ce fait important, que les substances cristallines douées de l'opacité métallique impriment h la lumière des modifications tout autres que les miroirs homogènes métalliques.

Dans un second mémoire sur le même sujet, de Senarmont fit connaître un moven nouveau d'étudier la polarisation nommée elliptique, et démontra pluâ

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simplement l'entière analogie des lois de la réflexion à la surface des corps cristallisés opaques et des cristaux transparents ; il crut pouvoir en conclure par une forte induction que, conformément aux vues de Cauchy, les cristaux opaques réfractent la lumière suivant les mêmes lois que les autres, et sont doués comme eux de la double réfraction; la seule différence est qu'après avoir pénétré dans leur intérieur, le rayon s'éteint à une petite profondeur sans donner lieu à aucun phénomène apparent. Les physicien& applaudirent au début du jeune ingénieur; ils comprirent que Fresnel comptait un disciple habile et un continuateur de plus.

M. de Senarmont avait révélé, en effet, dans ce premier travail toutes les qualités nécessaires pour suivre les traces de l'homme illustre qui fut à ses yeux le plus grand physicien des temps modernes. Minéralogiste et physicien, comme la plupart de ceux qui suivaient la même voie, de Senarmont était, de même que Fresnel, un géomètre très habile, et ses premiers mémoires en donnent la preuve. C'est là une qualité sans laquelle un physicien peut rarement faire produire à ses propres pensées tous les fruits dont elles sont capables; mais la géométrie ne doit être pour lui qu'un puissant auxiliaire : quand elle a poussé les principes à leurs dernières conséquences, il lui est impossible de faire davantage, et Tincerlitude du point de départ ne peut que s'accroître par l'aveugle logique de l'analyse, si l'expérience ne vient à chaque pas servir de boussole et de règle. De Senarmont, de même que Fresnel, ne l'a jamais oublié, et l'alliance si rare de la théorie la plus élevée avec les expériences les plus exactes donne à

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