‹ Éloges académiquesChapitre 5 sur 25 · ÉLOGE D*ÉLIB DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

ÉLOGE D*ÉLIB DE BEAUMONT

encore-salle des bonnes gens, devant les trois paroisses solennellement réunies, le défenseur de Calas, après avoir ému et animé au bien les bonnes gens de Canon, en célébrant, comme il savait le faire, l'esprit de dévouement et de * sacrifice, et loué, par le simple récit de leur vie, tourné en leçons pour tous, les lauréats confus de tant d'honneur, remettait à chacun, avec sa médaille, un cordon bleu, que le comte d'Artois, protecteur de la fête, avait daigné porter pendant une journée, et une bourse pleine d'or, qui, pour de pauvres paysans, formait une petite fortune.

De telles scènes se gravent dans les mémoires : la fortune ébranlée de la famille Élie de Beaumont no permettait pas de les renouveler, mais on en parlait dans les chaumières et plus souvent encore au foj'er du château. Les ingénieux emblèmes de la fête des bonnes gens, sculptés sur la façade, frappèrent les premiers regards de Léonce et de son frère Eugène. La grande salle désormais sans usage fut le théâtre de leurs premiers jeux : la visite fréquente des anciens lauréats, la rencontre des bons pères de famille, devenus de bons vieillards, devaient en même temps imprimer dans leur esprit de douces et pieuses émotions.

Le père d'Élie de Beaumont, terrassé par une cruelle maladie, ne pouvait surveiller ni diriger luimême l'éducation de ses deux fils. Sous les yeux d'une mère pleine de bonté, de grâce et de solide instruction, un maître habile, dom Raphaël de Hérino, capable de les élever en . même temps dans les sciences et dans les lettres, déposa dans leur esprit les premières semences du savoir et le goût de l'étude. Charmé de leur zèle, fier de leurs progrès, se promettant tout de ces heureuses prémices, l'habile précep-

teur conduisit les deux frères à Paris, et, au concours général de 1817, Eugène remportait le prix d'honneur de philosophie, et 'Léonce le premier prix de mathématiques spéciales et celui de physique; la même année il entrait le second à TEcole Polytechnique, dont il devait sortir, deux ans après, avec le premier rang et le titre d'élève ingénieur des mines.

Exactement soumis à Tordre et à la discipline, dans la variété de ses nouvelles études:, Élie'de Beaumont ne fît paraître aucune préférence ; avide de tout savoir et soigneux de bien faire en toute circonstance, il conserva à la sortie le premier rang de sa promotion.

Lorsque, suivant les usages et la coutume constante de l'École des Mines, il entreprit le voyage d'instruction dont deux années de' sérieux travaux forment l'utile préparation, son professeur de géologie, Brochant de Villiers, le recommandait en ces termes au savant ingénieur de Strasbourg, M. Vollz : « C'est un de nos plus forts sujets présents et passés, éminent surtout en géologie ». L'Ecole des Mines prescrit pour toute loi à ses jeunes voyageurs de chercher et de mettre à profit les occasions de s'instruire. Le journal de voyage d'Élie de Beaumont, jugé digne d'instruire les autres, fut inséré dans les Annales des Mines,

Un second voyage le conduisit Tannée suivante en Suisse, en compagnie de son camarade Fournel, qui, plus tard , devait doter de puits artésiens notre colonie d'Alger. Recommandés par Brochant de yilliers, ils trouvèrent che» le directeur des salines de Bex, M. Charpentier, un accueil bienveillant et cordial ; mais, en insistant pour les retenir, ce savant géologue, d'un mérite fort au dessus du commun, ne chercha bientôt que le plaisir d'enseigner et de con-

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duire au milieu de ses chères montagnes deux jeunes gens pleins de dislinclion, prêtant à ses conseils, dont ils savaient le prix, une vive et sérieuse attention, et qui, consommés dans les études théoriques, se montraient dignes déjà de son commerce et de ses confidences scientifiques. Il ne soupçonnait pas que l'honneur d'avoir été, dans l'art d'observer sur le terrain, le premier maître d'Élie de Beaumont contribuerait un jour, en attirant sur lui l'attention, à préserver d'un injuste oubli ses consciencieux et solides travaux.

En quittant, après un mois de courses continuelles, le toit hospitalier de Bex , les jeunes voyageurs, attentifs aux grands spectacles de la nature, mais poursuivant de cime en cime les seules beautés géologiques, allèrent terminer en Auvergne un voyage de quinze cents lieues, dont neuf cents, d'après leurs calculs, avaient été parcourues à pied.

Brochant de Villiers, jaloux d'assurer le succès de la Carte géologique' de France dont l'exécution lui était commise, entre les jeunes ingénieurs ses anciens élèves, choisit Elie de Beaumont et Dufrénoy pour réclamer le concours de leur jeunesse et de leurs talents. Vigilants et actifs sans affecter l'indépendance, les deux jeunes camarades devinrent bientôt les conseils de leur ancien maître, puis ses lumières et ses guides. Consentant, pour les mieux préparer, au retardement de leur grand travail, les soins prévoyants de Brochant de Villiers les invitèrent d'abord à étudier l'Angleterre. Les accidents naturels du sol y favorisent, en effet, plus souvent qu'en France, les études géologiques, et de nombreuses falaises y mettent à nu des couches difficilement accessibles sur

nos côlesr Les savants auteurs de la Carte géologique d'Angleterre, récemment terminée, tout pleins encore du souvenir des difficultés surmontées, né pouvaient manquer de leur prêter libéralement un utile et cordial secours. Ingénieurs aussi bien que géologues, Elle de Beaumont et Dufrénoy, mettant à profit les occasions et les moyens d'étude offerts de toute part, s'appliquèrent à connaître, en même temps que le sol, les mines et les usines de la Grande-Bretagne. Le Voyage métallurgique en Anglejerre, heureux commencement de leurs communs travaux, attestait, dès l'année suivante, la variété de leur savoir et le succès de leurs efforts.

Pour se distribuer également le travail, ils divisèrent la France en deux régions : celle de l'est échut à Élie de Beaumont; mais, suivant leur sage coiîvention, chacun des collaborateurs, loin de se tenir rigoureusement dans les bornes du partage, devait, sur une bande commune, conférer les résultats pour ■constater l'accord des méthodes ou pour en faire disparaître les divergences. Désireux d'associer les lumières, non de. diminuer le labeur, on se décida bientôt, dans de communes excursions, à vider sur place les questions de fait pour rechercher ensemble la solution des difficultés et des doutes. L'assiduité de ces savantes études devint le lien nouveau d'une amitié déjà ancienne. La noble émulation de bien faire n'a pu l'altérer un seul instant, et, si les jeunes émules se sont efforcés tour â tour de se convaincre et dé se surpasser l'un l'autre, on ne s'en aperçoit qu'à la perfection de l'œuvre commune.

Brochant de Villiers, leur maître et leur chef, assis tait, arbitre respecté, aux conférences de ses anciens

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élèves; plus d*une fois même, il étendit ses soins jusqu'à prendre part à leurs courses, pour s'assurer, ditil -dans un rapport officiel, de la manière nouvelle dont Elle de Beaumonl envisageait l'étude des terrains les plus difficiles. L'accord dépassa les espérances, et, . dans le fruit admiré de leur long travail, les deux amis, après la mort de leur maître, n'eurent à revendiquer, pour peu que ce fût, ni à décliner sur aucun point de responsabilité séparée.

Émancipé par la contemplation des faits, et préférant ce qu'il a vu à ce qu'il a appris, Élie de Beaumont osa, dès l'année 1827, heurter de front la doctrine de ses maîtres; avec la conscience de sa. force et la franchise d'une âme droite et sincère, il n'hésita pas à les prendre pour juges en leur demandant publiquement de se condamner eux-mêmes.

La Bruyère a dit : « Il n'est pas si aisé de se faire un nom par on ouvrage parfait que d'en faire valoir un médiocre par le nom qu'on s'est déjà acquis ». \

La perspicace bienveillance de nos prédécesseurs • a dans mainte occasion démenti ce trait de satire; leur applaudissement) au contraire, a précédé, en la préparant, plus d'une renommée .éclatante. Entre les beaux et solides rapports dont s'honorent nos archives, aucun, j'ose l'assurer, n'est plus fortement motivé ; aucun, relu après tant d'années, ne doit inspirer plus de respect, que les pages lumineuses et solides dans lesquelles Alexandre Brongniart, juge loyal en sa propre cause, relève avec bonheur et proclame avec assurance la valeur, les conséquences et le mérite du mémorable chef-d'œuvre qui, contrer disant sa doctrine et ses leçons, ébranle la base de ses propres travaux.

« Le mémoire de M. Élie de Beaumont, disait Alexandre Brongniart, expose certainement une des théories les plus nouvelles et les plus ingénieuses qui aient été proposées depuis longtemps; elle semble même détruire des théories qui ont pour elles l'honorable présomption d'un nom illustre et qui ont été professées par plusieurs membres de cette Académie. Cependant votre commission n'hésite pas, non seulement à vous proposer de sanctionner le travail de M. de Beaumont, mais elle vous demande de Tencouragcr par votre plus haute approbation. »

Un demi-siècle de retentissement et de vogue consacrait alors le système qu'Alexandre Brongniart désavoue solennellement et abandonne sans retour.

Wcrner, avait dit Cuvier en 1818, laisse autant d'héritiers de ses méthodes qu'il existe d'observateurs sur le continent. Toutes les couches de l'écorce terrestre, suivant l'illustre Saxon, auraient été successivement formées au sein des eaux, dans leur position actuelle, par voie de sédiment et de cristallisation humide. La négation de ce principe trop absolu était le point de départ, non le résultat et le but du mémoire d'Élie de Beaumont. Plus d'un contradicteur convaincu de Werner avait opposé déjà des objections décisives à l'exagération d'un système trop restreint et trop simple; le Danois Stenon, le Vénitien Lazaro Moro, Desmarets en France, Hutton, l'un des plus beaux génies de l'Ecosse, Léopold de Buch enfin, qu'Élie de Beaumont, avec une modestie qui l'honore, a nommé le plus grand géologue du siècle, avaient, avant et après Werner, signalé dans l'invincible puissance du feu la force nécessaire pour soulever les couches horizontales à l'origine. Suivant ces illus-

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très exemples, Élie de Beaumont, en abordant Tétude des soulèvements, tenait leur réalité pour connue et prouvée.

L'âge inégal des montagnes avait également frappé quelques esprits perspicaces. Saussure les considérait comme d'autant plus anciennes que leurs couches, plus bouleversées, s'éloignent davantage de rhorizon. Son Agenda géologique^ publié en 1786, contient cette note remarquable : Constater s'il y a des coquilles fossiles qui se trouvent dans les montagnes les plus anciennes et non dans celles d'une formation plus récente, et classer ainsi, s'il est possible, les âges relatifs et les époques de l'apparition des différentes espèces. Élie de Beaumont, dans son mémoire, renverse les termes de ce beau problème. A l'ordre de succession supposé connu des fossiles et des roches il veut rattacher l'âge des montagnes, et, sans compter, bien entendu, par années et par siècles, leur assigner un rang dans la suite des périodes découvertes par Werner et dont la durée nous échappe.

a M. Cuvier, dit-il, a montré que la surface du globe a éprouvé une suite de révolutions subites et violentes. M. Léopold de Buch a signalé les différences nettes et tranchées entre les systèmes des montagnes qui se dessinent à la surface de l'Europe. Je ne fais autre chose qu'essayer de mettre en rapport ces deux ordres d'idées. » L'applaudissement des juges les plus illustres consacra la réalisation de ce programme si modestement tracé, et la faveur publique fit rapidement du jeune ingénieur, qui n'y songeait guère, le représentant populaire de la géologie française.

Ni le mémoire d'Élie de Beaumont, ni l'approbation solidement motivée de Brongniart n'auraient franchi

le cercle des géologues de profession. Le style sobre et l'exposition un peu lente du jeune novateur, le langage simple et sévère du rapport académique, s'adressaient aux. seuls initiés ; mais l'Académie des Sciences comptait alors parmi ses membres un savant aussi supérieur par le talent de comprendre, déjuger et de faire retentir les vérités nouvelles que par l'étendue du savoir et l'éclat de ses propres travaux. Héraut empressé de toutes les gloires et semblable au suffisant lecleur que Montaigne définit avec la grâce de son vieux style, Arago, « descouvroit es esprits d'aiiltruy des perfections aultres que celles que l'auteur y avoit mises et aperçues et y prestoit des sens et des visaiges plus riches ».

La théorie d'Élie de Beaumont fut appréciée et comprise par le vaste et lumineux esprit qui, le premier déjà, avait salué de son admiration entraînante les travaux et les brillantes conceptions de Fresnel et d'Ampère. Deux mois après la lecture du rapport de Brongniart, Arago, éclairant à son ordinaire et aplanissant la voie nouvelle, publiait sur l'âge des montagnes une de ces notices tour à tour élevées et familières où la science, présentée sous son vrai jour, apparaît, pour les simples facile et brillante, pour les doctes exacte et profonde. L'ingénieuse et savante analyse obtint le succès accoutumé. Elle fit beaucoup de bruit, et l'opinion, droitement conduite par Arago, accepta l'âge des montagnes pour une des découvertes les plus piquantes, les plus imprévues et les plus assurées de la science de la terre.

Si la découverte de l'âge des montagnes éclate par son brillant et populaire succès au-dessus de ses autres ouvrages, l'esprit attentif d'Élie de Beaumont

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n'en séparait pas rétude.non moins importante et nouvelle de leurs directions. Saussure, qui porta le premier, comme Ta dit Cuvier, un œil investigateur sur ces ceintures hérissées qui entourent le globe, avait depuis longtemps remarqué dans le Jura et dans les Alpes un grand nombre de chaînes, à peu près parallèles, séparées par des vallées qui suivent la même direction. Léopold de Buch divisait les montagnes de l'Allemagne en quatre systèmes, caractérisés •par les directions qui y dominent. Rapprochés par la conformité de leur génie, Élie de Beaumont, bien jeune encore, et l'illustre auteur de cette judicieuse analyse avaient exploré ensemble la Suisse et le Tyrol. Unis bientôt d'une amitié, pleine d'estime chez l'un, souvent d'admiration, reconnaissante et respectueuse chez l'autre, complètement d'accord sur les principes, ils suivaient ensemble la même carrière, et quand Élie de Beaumont se sépara de celui qu'il n'a cessé de nommer son maître, ce fut pour l*y devancer de bien loin. Ses idées sur la direction des montagnes sont d'abord celles de Léopold de Buch, et la nouveauté qulil y ajoute-, en insistant aux mêmes principes, est de les rattacher à l'âge des cataclysmes successifs du globe. L'effort, à chaque période géologique, -s'est exercé suivant une direction déterminée, et les montagnes contemporaines suivent des directions parallèles. Quoique la forme arrondie du globe s'oppose à une identité géométrique, Elie de Beaumont étend ce parallélisme géologique aux régions les plus éloignées, et sa définition rigoureuse n'a rien à redouter du juge le plus sévère.

Dans la géométrie, a dit Descartes, chacun étant prévenu de cette opinion qu'il ne s'y avance rien dont

on n'ait une démonstration certaine, ceux qui ny sont pas entièrement versés pèchent bien plus souvent en approuvant des démonstrations fausses qu'en réfutant des véritables. En géologie, au contraire, Tautorité même des mieux instruits reste vivement contestée. Les théorèmes nouveaux d'Elie de Beaumont appelaient par leur généralité, comme par leur éclat, le contrôle des géologues de tous pays ; ils soulevèrent plus d'une résistance. L'accoutumance aux maximes de l'École anima plus d'un opposant à combattre et à affaiblir ces nouveautés mal connues, mais téméraires et suspectes. Les temps étaient bien loin où Ton pouvait appliquer aux géologues le mot de Cicéron sur les augures; loin de rire en se regardant, ils s'abordaient souvent avec colère. Lorsque la Société Géologique de France, fondée en 1830, tenait ses premières séances, aucun de ses membres n'aurait accepté le titre de Neptunien ni celui de Plutonien exclusif; mais, sans afficher des contrariétés aussi inconciliables que le feu et l'eau, les géologues ont conservé, sur plus d'un point douteux, plus d'un sujet de continuelles disputes. L'enthousiasme sans mesure des uns pour les théories d'Élie de Beaumont et la répugnance souvent mal éclairée des autres partageaient les esprits en entretenant l'incertitude ; l'éminent fondateur de la société, M. Boue, l'un des plus savants géologues de l'Europe, résistait aux démonstrations nouvelles; mais, attentif à se montrer impartial, il hésitait en apparence, sans se déclarer ni prendre parti. De toutes les hypothèses offertes récemment au public, dit-il dans son premier rapport sur les progrès de la géologie, celle de M. Élie de Beaumont est sans contredit une des plus fertiles en conséquences; c'est

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un nouveau champ d'observations qui promet à notre société des discussions intéressantes. C'était une courtoise déclaration de guerre. Beaucoup de combattants y apportèrent plus d'idées préconçues que de science solide, plus d'ardeur que d'esprit d'équité. La polémique cependant était variée et savante. On discutait avec chaleur, on raillait avec enjouement, les écrits se multipliaient. Ne ressentant rien en apparence du trouble qu'il avait ému, et se proposant pour objet de ses continuelles études, non de défendre sa théorie, mais de l'épurer et de l'accroître, Élie de Beaumont descendait rarement dans la lice. Attentif à toute objection sérieuse, il ne s'empressait pas d'y répondre. Les faits mieux observés et mieux connus étaient soutenus de preuves plus certaines : cela seul importait, car ils sont la seule règle pour mesurer toutes les autres, et, juges irréprochables, il leur appartient seuls de mettre fin aux disputes. Tout en redressant quelques assertions trop précipitées, en corrigeant sur quelques points sa doctrine encore imparfaite, il maintint résolument ses principes, et, affermi bien plus qu'ébranlé par l'ingénieuse et vigilante sévérité de ses plus ardents adversaires, il faisait d'eux, sans leur rien céder, d'utiles collaborateurs.

Les géologues se partageaient alors et discutent encore avec ardeur sur le choix à faire entre les bouleversements brusques, produits désordonnés de subites explosions, et les transformations lentes, continuées, invisiblement en quelque sorte, par l'action toujours permanente des causes actuelles. Observateur assidu et perspicace, c'est en transportant son cabinet de travail de colline en colline et de carrière

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en carrière qu'Elie de Beauroont accroissait ses forces et rassemblait des armes nouvelles. Infatigable dans ses courses et patient dans ses recherches, ce sont les gorges inexplorées et désertes qui lui parlent et l'instruisent, c'est aux rochers du plus difficile accès qu'il demande des lumières et des preuves.

Les montagnes de TOisans en Dauphiné lui fournirent les signes les plus certains, les arguments les plus décisifs. Jamais ses yeux n'avaient contemplé dans une telle évidence les marques visibles de bouleversements subits et violents. Au spectacle de tant de preuves ramassées dans un étroit espace, son enthousiasme lui dicte ces vives paroles, ce fier défi à ses adversaires : a Au pied de ces murailles, de ces obélisques dont chaque face est une fente de quelques centaines de mètres de hauteur, quel géologue de cabinet songerait à plaider J'influence exclusive des agents qui opèrent sous nos yeux? Des effets d^une grandeur égale n'ont été constatés nulle part depuis le commencement de là période actuelle. En quel lieu du globe un pareil horizon èst-il en train de se produire?.»

Dufrénoy et Brochant de Yilliers, inclinés dès longtemps, mais hésitant encore à se rendre, ramenés et convaincus dans les gorges de l'Oisans, y cédèrent enfin à leur jeune collaborateur. Élie de Beaumont leur montra, sur une longue étendue et sans aucun doute possible, la superposition du granit aux terrains de sédiment calcaire. Le granit, roche primitive par excellence, doit, suivant les idées anciennes, servir de base à toutes les autres. Les terrains stratifiés l'ont recouvert de leurs dépôts successifs, et, par une suite nécessaire, ne peuvent se rencontrer

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au-dessous. L'observation d'Élie de Beaumonl, marque sensible d'erreur pour une expresse et formelle assertion de Werner, ébranlait l'autorité de toutes les autres.

La méprise d'un guide peu habitué à diriger les touristes vers l'affleurement du granit sur le calcaire en accrut l'intérêt en la renouvelant sur un nouveau point. La petite troupe s'était mise en marche avant le jour. Déroutée d'abord dans l'obscurité, elle fît appel aux souvenirs d'Élie de Beaumont : il prit la direction. Indifférent aux difficultés de terrain, sur un sol mouvant de roches éboulées, au milieu du fracas des pyramides de glace s'écroulant les unes sur les autres, épuisé de forces, mais triomphant, il lui fut donné bientôt de poser à la fois, devant ses compagnons, cédant à l'évidence d'une telle preuve, ses mains sur le granit, ses pieds sur le calcaire qui le supporte. Le but du voyage était atteint : c'était -une incontestable victoire,' mais non la fin de la guerre.

Encore que les traces de soulèvement* lui semblassent évidentes dans les massifs volcaniques de TAuvergne, oh s'appuyait, pour les révoquer en doute, sur des observations récentes faites sur les terrains. analogues qui. entourent l'Etna. Ce dissentiment le conduisit en Sicile; une occasion semblable et un même dessein y ramenaient en même temps Léopold de Buch, engagé plus encore dans cette querelle, et dont un disciple éminent, Hoffmann, en se déclarant incrédule aux soulèvements, avait tout récemment désçrté la cause et excité de nouveaux doutes.

Tout a été dit sur l'Etna depuis trois mille ans qu'on s'efforce de l'expliquer, et il semble difficile

d'être original sur un tel sujet. Parmi les quatre cent cinquante volcans, actifs ou éteints, signalés à la surface du globe, aucun n'a été mieux étudié, plus attentivement surveillé dans tous les temps, que ce gouffre où jadis Homère plaçait Tatelier desCyclopes. Les philosophes anciens n'accordaient nulle créance à ces poétiques fictions, non plus qu'aux efforts convulsifs d'Encelade pour soulever la masse qui Técrase : les sages d'Athènes et les habiles de Rome s'accordent avec les modernes sur les plus minutieuses particularités de ce grand spectacle. La suite des faits est assurée et précise, mais nulle théorie n'explique encore ces torrents enflammés, incessamment vomis par la même source, sans l'épuiser ni l'affaiblir; nul ne sait dire quelle étincelle vient périodiquement irriter l'incendie et l'animer à de nouveaux efforts! Les plus brillants esprits s'arrêtent encore ou s'égarent, devant cette énigme insoluble, qui irritait jadis et désespérait Empédocle; mais, rendue moins présomptueuse par l'étude, l'ignorance, heureusement, est aujourd'hui plus résignée, l'aveu en est plus ingénu. Ne laissant pas de porter sa vue sur l'abîme où frémit impétueusement le mystérieux foyer, Élie de Beaumont n'en recherche pas l'origine, mais il croit pouvoir assigner l'âge géologique et le mode de formation d'une montagne singulière entre toutes. C'est là tout le but qu'il se propose. Deux hypothèses sont en présence : le cratère, suivant les uns, est dû au soulèvement d'un sol volcanique horizontal à l'origine ; suivant les autres, à l'accumulation des déjections vomies par une bouche qu'elles élèvent sans cesse. La question est de grande importance. Ceux qui, suivant la seconde théo-

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rie-, jugent du massif entier sur son étrange écorce, commettent, s'il faut en croire Élie de Beaumont, la même erreur qu'en attribuant à la végétation d'un lierre l'existence d'un vieil arbre mort dont il enlace les rameaux. Le soulèvement de l'Etna n'est pas moins certain à ses yeux que ceux des Pyrénées et des Alpes. La question est la même, mais elle devient le centre et le nœud de la controverse, et, dernier retranchement de ses adversaires, elle excite entre toutes son ardeur et son zèle.

On le pressait en vain d'être moins affirmatif et d'adoucir quelques expressions trop hardies ou trop rudes. Il ignore l'art d'envelopper sa pensée dans des termes prudemment équivoques. Avec autant de fierté que d'obstination, il le déclare par ces courtes paroles : il n'y a pas d'accommodement possible ; la question ne peut être résolue que par oui ou par non.

Sans attribuer aux soulèvements un rôle exclusif dans l'histoire de la terre, Élie de Beaumont s'appliquait, en toute occasion, à en signaler les traces, évidentes, suivant lui, pour tout observateur impartial. En changeant les limites des mers, ils ont, à plusieurs reprises, promené sur les continents, pour en renouveler la face, une effroyable puissance de destruction. La fonte subite des neiges au contact des émanations volcaniques a procuré plus fréquemment encore des déluges partiels qui sont pour lui la clef et le dénouement des problèmes les plus difficiles.

Les blocs isolés ou erratiques, constamment étrangers au sol qui les supporte, ne peuvent quelquefois tirer leur origine que de régions fort lointaines. Elie de* Beaumont les croit transportés, non par des glaciers, comme l'admet aujourd'hui plus d'un géologue,

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mais par des cataclysmes de ce genre. Cesl à eux également qu'il rattache la présence si étrange, dans les glaces de la Sibérie,- de rhinocéros et de mammouths, vestiges incontestés d'un monde disparu. Leur chair, d'une intégrité parfaite et vieille de plusieurs milliers d'années peut-être, est recherchée, de nos jours encore, sinon par les Esquimaux, du moins par leurs chiens. Tout système géologique doit expliquer ces faits aussi certains que singuliers et célèbres. Ces habitants des pays chauds sont né&) suivant Ëlie de Beaumont, renouvelant une assertion de Pallas, dans le sud de l'Asie, antérieurement aux temps historiques, et il a fallu, dit-il, pour les transporter, un événement d'.une dimension colossale. Élie de Beaumont cherche les forces capables d'un tel effet dans l'éruption d'émanations volcaniques qui, faisant fondre tout à coup les neiges et les glaces longtemps accumulées, a précipité des flancs dé l'Himalaya une masse d'eau assez abondante pour engloutir et submerger les habitants de la plaine, assez impétueuse et violente pour les jeter d'une seule course de l'équateur au pôle, en y enveloppant.de glaces. étemelles leurs cadavres encore intacts.

« Dans notre naturel désir de connoissance, nous essayons, dit Montaigne, tous les moyens qui nous y peuvent mener. Quand la raison nous fault, nous y employons l'expérience, qui est, ajoute-t-il, un moyen de beaucoup plus foible et moins digne. » Cette doctrine trouverait aujourd'hui peu d'approbateurs. L'expérience, si nous l'entendons, est mise ici pour rhistôire . Les géologues, d'un xîommun accord, l'écoutent au contraire quand elle veut bien parter comme la source assurée des connaissances les plus

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