‹ Éloges académiquesChapitre 7 sur 25 · ÉLOGE D*ÉLIE DE BEAUMONT · texte numérisé non relu

ÉLOGE D*ÉLIE DE BEAUMONT

leales et continues. Elles font tout le sujet de son livre, et, s'il restreint leur influence dans d'étroites limites, on ne saurait sans injustice lui en refuser la parfaite connaissance, ni lui contester l'avantage d'avoir su habilement enchaîner leurs effets avec cette suite logique que recommande Horace et qui produit la lumière.

Laissant pour un temps les grandes convulsions de la nature et les mystérieux abîmes du passé, il s*étend sur des phénomènes moins cachés, et, pour ainsi parler, communs et vulgaires; l'influence des vents et des eaux, ruisseaux, fleuves ou torrents sur la surface du sol; l'action de la mer, soit qu'elle recouvre, soit qu'elle abandonne de nouveaux rivages; la formation et le changement d'embouchure des grands fleuves ; et, dans le détail des occasions les plus communes, son esprit, curieux de toutes les causes, cherche surtout les traces de l'industrie humaine associée, pour les diriger, aux forces aveugles de la nature.

Une autre série de leçons, plus originales p5r la méthode, sinon plus importantes par le sujet, fait admirer en même temps que le savoir du maître l'abondante richesse d'une imagination prudente et hardie. On y trouve, sous ce titre modeste : Note sur les émanations volcaniques et métallifères^ un des chefsd'œuvre de l'auteur, source et modèle aujourd'hui classique de plus d'un écrit admiré.

Présent en esprit aux grands cataclysmes, l'éminent professeur dresse pour chacun d'eux, dans un dénombrement exact, la liste des corps simples amenés en présence et en lutte. Son ingénieuse curiosité évalue leur abondance relative et analyse avec une savante précision l'effet de leurs actions mutuelles.

Comme un historien attentif veut, dans le récit d'une bataille, assignera chaque combattant sa place distinctement marquée, il examine d'une même suite les éléments des roches volcaniques anciennes et modernes, ceux des terrains granitiques, des filons métallifères et singulièrement ceux d'étain, où notre confrère M. Daubrée avait porté déjà son attention pénétrante. En présence de ce chaos tumultueux, mélange confus de tant de composés en puissance, il ose descendre au détail, à la variété véritablement infinie des actions particulières, choisissant dans cette abondance ce qui va directement à son but ; il sait, dans les justes bornes de la vraisemblance, sur ces grands problèmes scientifiquement ordonnés, proposer de larges vues, d'ingénieuses ouvertures et des conclusions sagement réservées, riches de conséquences pour l'avenir. ■

Celui qui cherche, dit-on, est sûr de trouver. Elle de Beaumont cherchait sans relâche ; les années n'ont éteiflt ni refroidi son ardeur. L'œuvre de prédilection de sa vie était la loi des alignements géologiques et des cercles d'activité de la masse interne du globe. Suivant leur attrait, dès qu'elles étaient libres, ses pensées s'y appliquaient, comme par délassement. Il croyait fermement Tunivers disposé avec poids, avec nombre et avec mesure, et que, dans les abîmes de la terre aussi bien que dans l'immensité des cieux, la confuse diversité des effets ne doit cacher qu'aux yeux inattentifs l'harmonieuse simplicité des causes.

11 avait consulté sur ces lois mystérieuses les plus grands maîtres des sciences mathématiques et physiques. Ses fortes études lui permettaient de choisir son guide et de le suivre à toute hauteur; mais les

ÉLOGE D'ÉLIE de BEACMONT. 99

temps ne sont pas venus, et les meilleurs esprits, incapables de ces hauts problèmes, laissent à la présomptueuse ignorance le périlleux honneur de les aborder sans crainte. Étonné d'abord et incertain, désespérant de créer une théorie, mais dédaignant de produire exprès tant d'autres un système vaguement plausible, Élie de Beaumont mit son imagination en campagne : loin de lui lâcher la bride, il prétend l'enfermer dans le domaine des faits, l'épurer à chaque pas par l'observation, la corriger par le calcul ; dans ce dessein de rattacher à un faisceau régulier les efforts successifs des agitations internes, il traça sur la sphère le réseau pentagonal.

Je n'ai garde d'entrer ici au détail de ces cercles, ingénieusement enchaînés, qui se comptent par milliers, empruntant chacun à des règles invariables une importance numériquement assignée. Les savants qui, rebelles à ses preuves, ne purent consentir à ses conclusions, n'en admirèrent pas moins l'assiduité de son immense travail. Il n'est pas croyable avec quelle aisance et quel esprit de finesse il savait se jouer dans ce réseau toujours extensible, soumis à des lois sévères, mais flexible aux irrégularités les plus bizarres, et compatible, sans donner de mécomptes, aux accidents les plus imprévus. Ceux qui n'ont voulu y voir qu'un jeu d'esprit doivent avouer qu'il était difficile. Il n'y a pas épargné sa peine : les triangles résolus, toujours par lui-même, se comptent par milliers, les logarithmes calculés par myriades. On alléguait en vain dans la grossièreté et le vague des alignements géologiques une limite nécessaire & la précision de leurs rapports : il n'en mettait aucune èi celle de ses calculs; et, s'enfonçant toujours plus

avant dans l'œuvre abstraite de son imagination, il la faisait géométrique et pure, capable par conséquent de la dernière perfection que sa persévérance a voulue et patiemment obtenue pour elle.

Le succès aux yeux d*Élie de Beaumont répondit complètement à ses soins : tirant avajitage d'ajustements nombreux et parfaits, alléguant d'exactes coïncidences révélées par des calculs qui ne peuvent tromper, ordonnant les faits particuliers sans rechercher les principes primordiaux qui les dominent, il ne croyait pas proposer un système, mais signaler des vérités démontrées et constantes.

Le réseau pentagonal était pour lui le développement et l'épanouissement des règles droites et simples dont, sur les traces de Léopold de Buch, il avait, jeune encore, ébauché le premier dessein. De nombreux adversaires avaient, par leurs efforts mêmes, consacré l'importance de ses premiers travaux et accru leur retentissement. Le temps et la vérité, sans les réduire au silence, réfutaient peu à peu leurs objections en ramenant l'opinion à peine ébranlée; elle ne le suivit pas jusqu'au bout. L'œuvre travaillée avec tant de soins inspira le respect sans imposer l'attention; beaucoup jugèrent en un instant trente années de méditations et d'efforts. On ne vit plus s'élever ces discussions précises et serrées, cette opposition scrupuleuse et défiante qui, pour discuter toutes les conclusions, veut contrôler tous les détails. Il n'est pas donné à tout le monde de dire avec Lagrange : « Ceci est facile comme de l'algèbre ». Les esprits trop peu nourris à la trigonométrie sphérique pour le bien lire, et plus effrayés par la complication des calculs que choqués par l'incertitude des prin-

ÉLOGE D'ÉLIB de BEAUMONT. 101

cipes, refusèrent leur attention à une œuvre imparfaitement comprise et dont l'avenir seul jugera le vaste ensemble.

Après la mort d'Arago, TAcadémie des Sciences choisit Élie de Beaumont pour secrétaire perpétuel. Les soins et les devoirs de cette laborieuse dignité, en changeant la conduite et Tordre de sa vie, devaient interrompre les voyages, instruments nécessaires et continuels de ses travaux. La confiance de l'Académie les imposa à son dévouement; il accepta avec résignation. Armé de patience, de fermeté et de douceur, son esprit modéré et prudent sut, pendant vingt ans, s'y montrer juste et bienveillant pour tous, sans complaisance et sans faiblesse pour personne.

Héritier d'un nom célèbre dont ses talents avaient renouvelé le lustre et accru l'éclat, Élie de Beaumont aurait pu briguer dans les plus hauts rangs les postes les plus élevés. Sa jeunesse cependant ignora l'ambition, et son active vieillesse, dans Péclat des honneurs simplement acceptés, ne vit que de nouveaux devoirs envers la science ; dans le crédit qui les accompagne, qu'une nouvelle force pour la servir.

Gardien attentif de sa dignité personnelle et humble avec fierté, jamais cependant il ne laissa amoindrir par les apparences du dédain ou de l'indifférence une dignité qu'il avait reçue, une distinction qu'il avait méritée, un titre qu'il avait l'honneur de porter.

Il a souffert cruellement de nos malheurs publics sans vouloir en accuser ni rechercher les auteurs ; il avait accepté une part de responsabilité, et l'inflexible loyauté de son esprit ne lui permettait plus de s'ériger en juge. Le silence seul convenait à sa dignité, et son attitude savait s'imposer autour de lui.

i02 ÉLOGES ACADÉMIQUES.

Pieusement fidèle aux enseignements de son enfance, la foi éclairée d'Élie de Beaumont les conciliait avec la hardiesse de ses études. Les pratiques commandées étaient accomplies avec l'assiduité tranquille qu'il apportait à tous ses devoirs; mais, responsable pour lui seul, il ne voulait connaître la foi ni scruter la conscience de personne : sa tolérance était sans limites.

L'Académie hésitait un jour entre deux candidats éminents. Élie de Beaumont, après avoir donné les motifs scientifiques de sa préférence pour l'un d'eux, ajouta ces nobles paroles : Le candidat que je soutiens est israélite; il serait honorable pour l'Académie de prouver une fois de plus qu'elle ignore les distinctions de culte aussi bien que les préjugés de caste.

L'activité d'Élie de Beaumont est restée entière jusqu'à son dernier jour. Les savants collaborateurs à la Carte de France, habitués à porter simplement vers leur maître leurs difficultés et leurs doutes, n'auraient eu nul besoin de décision officielle pour rester sous ses ordres après l'âge réglementaire de la retraite. M. le Ministre des travaux publics a été heureux, en lui demandant la continuation de son concours, de régulariser une exception imposée plus encore par les besoins du service que par le respect de tous. Uniquement soucieux de son grand ouvrage, il accepta, à la fin de sa glorieuse carrière, les fonctions d'ingénieur détaché à la Carte de France, avec le même empressement qu'au jour où, un demi-siècle plus tôt, la confiance de Brochant de Villiers les lui avait offertes à la sortie de l'école.

L'Académie des Sciences l'a vu chaque lundi rem-

ÉLOGE d'eue DK BEAUMONT. 103

plir jusqu'aux derniers jours de sa vie les fonctions de secrétaire perpétuel. Un long et beau rapport de lui sur les travaux géodésiques du corps d'État-Major fait partie du dernier volume des Comptes rendus publié fious sa direction.

Chaque année, pendant quelques semaines, Ëlie de Beaumont cherchait à Canon, non le repos, mais le loisir de suivre sans distraction ses propres travaux.

Le 21 septembre 1874, plein de force en apparence et d'activité, après avoir fait dans la matinée des calculs de trigonométrie sphérique, il se vit avec joie entouré par la jeune famille du fils de son frère, M. Félix Élie de Beaumont, venue à Canon pour célébrer le 76® anniversaire de sa naissance. Chacun des enfants lui récita une fable apprise à son intention. Élie de Beaumont, pour les remercier, récita à son tour, sans oublier un seul vers, le Rat de ville et le Rat des champs. Ses pensées sans doute se reportèrent tristement vers' le souvenir de l'excellente famille qui l'entourait au jour où, enfant lui-même, dans ce même salon, en la récitant pour la première fois sous la direction de dom Raphaël de Hériho, il avait fait sourire la tristesse de son malheureux père. Il sortit alors et ne devait plus rentrer. On le retrouva privé de vie dans la cour du château, tout auprès de la salle des bonnes gens.

ÉLOGE HISTORIQUE

DE

JEAN-VICTOR PONGELET

Messieurs,

Chamfort raconte qu'un médecin de sa connaissance, entrant un jour dans un salon, s'inclina devant la maîtresse de la maison, c'était Mme du DefTand, en lui disant : Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon très humble respect; il dit ensuite à M. le président Hénault : Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer; à M. de Pont-de-Veyle : Monsieur, je suis votre très humble serviteur; et à d'Alembert : Bonjour, Monsieur. En croyant observer les distances, il se trompait jusqu'au ridicule. Une intelligence vaste et élevée, de sublimes découvertes, une vie de probité et de travail imposaient au xvm® siècle, et inspirent aujourd'hui, en dépit de la plus humble origine, Ja déférence et le respect de tous. L'enfance de Poncelet fut, comme celle de d'Alembert, abandonnée à une direction indifférente aux travaux de l'intelligence; comme le pauvre enfant recueilli par la vitrière de la rue Michel-Lecomte, notre confrère, favorisé des

dons les plus rares de Tesprit et marqué du sceau de la science, se montra, dès l'école primaire, supérieur à ses condisciples. Les espérances de son premier maître parlèrent assez haut pour obtenir d'un père, qui régulièrement s'informait de lui, les moyens de lui faire suivre, comme externe, les cours du lycée de Metz. Ses progrès furent rapides, et après quatre ans d'efforts, en 1807, à l'âge de dix-neuf ans, il entrait le huitième à l'École Polytechnique; fatigué par le travail, il tomba malade et perdit une année. En 1812 seulement, il quitta l'École d'application du Génie de Metz, fut chargé dans l'île de Walcheren de travaux difficiles et urgents, et attaché presque aussitôt à la grande armée que Ton dirigeait vers la Russie.

Intrépide et patient, de Smolensk à Borodino, de Borodino à Moscou, et de Moscou à Krasnoïé, Poncelet supporta, sans se laisser abattre, les fatigues, les souffrances et les cruels désastres dont je n'ai pas à faire le douloureux récit. Dix jours avant le passage de la Bérésina, son corps d'armée, réduit à sept mille hommes, échappa par une fuite nocturne, plus audacieuse que la plus brillante attaque, aux cinquante mille hommes de Miloradovitch. Le Dnieper fut traversé sur une mince couche de glace. Quelques-uns se sacrifièrent à la liberté et au salut de tous : Poncelet fut un de ces braves. Prisonnier de guerre, dès le lendemain il commençait à pied un terrible voyage de quatre mois. Épuisé de forces, malade, dépourvu de tout, mais endurci aux privations et libre par l'esprit, il trouva à Saratov, sur les bords du Volga, deux années de studieux loisirs et de fructueuses méditations. La revision de ses études élémentaires fut son premier exercice. Sans conseils et sans livres, mais

appuyé sur des principes solides, il travailla sur son propre fonds. Préoccupés d'examens décisifs pour son avenir, et sans prévenir à contre-temps des difficultés trop suljtiles, ses maîtres, jusque-là, pour retenir ses études dans les limites prescrites, avaient imposé silence à ses empressements; sans déprimer son esprit d'invention, ils en avaient arrêté l'essor. Plus d'une rêverie , repoussée au lycée de Metz comme une dangereuse intempérance d'esprit, plus d'une curiosité, tenue alors pour vaine et indiscrète, furent avidement rappelées et diligemment suivies, consolatrices bienfaisantes cette fois, précieux divertissement parmi tant de tristesses.

Le point de départ de ses méditations n'était ni transcendant ni nouveau. Ses illustres maîtres de rÉcole Polytechnique, s'il avait pu les consulter, auraient sans doute dirigé ses pensées vers des sujets plus dignes de leurs savantes leçons. Mais, en lui signalant les larges voies qui, sur leurs traces, peuvent conduire si haut, il y a peu d'apparence qu'ils l'y eussent entraîné. Poncelet, déjà tenace, n'aimait pas les sentiers battus, et son indocile fierté n'avait accoutumé d'accorder à personne le droit de choisir pour lui et de juger au-dessus de lui. Il aurait pu répondre, d'ailleurs, que le point d'arrivée importe, non celui de départ, que la distinction entre les recherches transcendantes et les exercices élémentaires est artificielle, antiphilosophique et nuisible au progrès. La dicussion lui fut épargnée. Trop peu versés dans la science élémentaire ou transcendante, ses compagnons ne pouvaient ni l'encourager ni le combattre. 11 n'avait à contenter que lui-même : il n'y parvint pas. Le temps et l'occasion de son long

108 ÉLOGES AGADÉUIQUES.

travail expliquaient rinexpérience et le défaut d'érudition ; il ne lui sembla pas qu'ils les autorisassent. A son retour en France, il n'acheva pas son œuvre imparfaite, il la refît. S'éclairant au contact des Pascal, des Desargue, des Maclaurin et des Lambert, et retrempé dans ces sources intarissables et fécondes, rudoyant sans pitié quelques auteurs médiocres, dont il aurait pu laisser s'éteindre en paix la célébrité usurpée, mais viagère, il composa lentement son beau livre, dont les cahiers de Saratov, publiés depuis, ne sont que le préparatif et l'ébauche.

Descartes avait cru, par des procédés uniformes de calcul, abolir le droit d'inventer avec génie en géométrie. Croyant avoir tout préparé et tout prévu, en laissant, sur plus d'un point, à ses successeurs le plaisir d'accomplir le progrès, il en usurpait par avance tout le mérite et toute la gloire. « J'espère, disait-il, que nos neveux me sauront gré, non seulement des choses que j'ai expliquées, mais aussi de celles quej'ai omises volontairement pour leur laisser le plaisir de les inventer. »

Ceux qui, sur la foi d'un aussi fier génie, ont cru l'ère des découvertes originales terminée dans l'étude des courbes, cherchèrent naturellement dans d'autres parties de la science un plus fructueux emploi de leurs efforts, et le progrès le plus grand, sans difficulté, qu'ait jamais fait cette belle théorie, a été ainsi l'occasion et le signal d'un temps d'arrêt dans sa marche.

Descartes oubliait que, suivant la très heureuse expression d'un géomètre contemporain, la géométrie est un art aussi bien qu'une science : Mathesis ars et scientia dicenda; et, s'il est quelquefois possible à une

science de marquer dans une formule définitive la fin de ses efforts et le terme de ses progrès, Tart est inépuisable et infini, toujours jeune et fécond pour des génies nouveaux. L'étude de toutes les parties du Traité des Propriétés projectives peut seule faire apprécier au lecteur géomètre l'art merveilleux qui les fait naître les unes des autres, en conduisant par une voie singulière et nouvelle jusqu'aux vérités les moins prévues au départ. Les formules algébriques sont strictement bannies des démonstrations ; mais l'algèbre, depuis Descartes, embrasse trop étroitement la géométrie pour que rien puisse les désunir; et les conceptions analytiques les plus subtiles, en guidant, sans se montrer, Tapplication des principes, en'justifîent la hardiesse.

Le Traité des Propriétés projectives étudie les figures dans leur image perspective. Le microscope des naturalistes substitue ainsi à l'objet une image agrandie, mais non déformée. La méthode de Poncelet est analogue, mais, pour la définir par une comparaison plus exacte et transporter l'ingénieuse conception dans la réalité physique, il faudrait tailler et ajuster avec assez d'art des verres assez heureusement trompeurs pour corriger dans l'image les défauts de l'original; ou, par une industrie plus merveilleuse encore, lui procurer en la transformant, avec des beautés nouvelles, une ressemblance désirée et prévue. Tel est le problème résolu par Poncelet. Deux sections coniques, par exemple, sont remplacées par deux cercles, et, lors même qu'elles se touchent, il peut arriver que les deux cercles soient concentriques. De tels et semblables paradoxes répugnent à l'évidence, un écolier les repousserait sans examen,

et Archimède lui-même, pour interpréter un tel langage et en pénétrer la profondeur, aurait dû commencer par apprendre l'algèbre ou l'inventer.

Poncelet, sûr de lui-même, après six années de méditations et d'études, présenta son manuscrit à l'Académie des Sciences. Le rapport des commissaires, Poisson, Arago et Cauchy, ne répondit ni à son attente, ni à l'importance de l'œuvre. Où trouver cependant trois esprits de plus haute portée que Poisson, Arago et Cauchy? trois promoteurs plus zélés pour une théorie grande et neuve? trois juges plus éclairés de démonstrations hardies et subtiles? Ni leur bienveillance n'était douteuse, ni leur autorité contestable; mais ils goûtaient surtout ceux qui de loin suivaient leurs traces, et, sans donner l'exclusion à aucune partie de la science, marquaient la haute idée qu'ils avaient des théories de calcul intégral, de physique mathématique ou de mécanique céleste, en plaçant leurs moindres progrès fort au-dessus des plus élégants résultats d'une étude réputée élémentaire.

La géométrie ancienne, lors de l'éclosion des méthodes nouvelles, avait livré bataille à l'analyse de l'infini; choisissant imprudemment son terrain, un disciple illustre de Galilée, Viviani, avait osé défier les novateurs. Leibniz et Newton trouvèrent dès le premier jour le mot de sa facile énigme. Cela ne prouvait que leur pénétration. On en jugea autrement : Il parut, dit Fontenelle, que ceux qui étaient dans l'ancienne géométrie, quelque profonds qu'ils y fussent, n'étaient pas destinés à faire beaucoup de peine aux géomètres du calcul différentiel. Un siècle s'était écoulé; les analystes, comme les nommait

Poncelet, continuaient à préconiser leurs sublimes et fécondes méthodes, dernier mot pour eux de l'esprit mathématique ; la géométrie des anciens était de moins en moins connue et goûtée. Dans cette mine épuisée et ouverte de toutes parts, on ne voyait plus rien à chercher ni à trouver, et, digne encore peutêtre de la curiosité des géomètres, elle ne Tétait plus de leurs efforts.

Le flambeau dont Poncelet venait ranimer Téclat n'éclairait plus que les exercices des écoliers. La simplicité des méthodes en dissimulait la grandeur et la forxîe. Étranger aux savants travaux de ses juges, et sans prendre place parmi leurs disciples, le jeune débutant osait les convier dans une vaste plaine depuis longtemps en friche : ils y trouvèrent un maître, non un docteur, qui leur montra des vérités plus admirables pour Técole qu'intéressantes pour l'Académie. Ils l'approuvèrent et crurent l'encourager, sans saluer ni deviner en lui le précurseur d'une génération nouvelle de géomètres et le chef d'une grande école. En retenant plus d'une vérité curieuse et nouvelle dont il proclamait l'importance, Cauchy, dans son rapport, contestait l'étendue de la théorie et la solidité des preuves, et, reprochant à l'ingénieux auteur d'avoir trop osé, il le déprimait en l'approuvant. Ces méthodes découvertes avec tant de joie, ces hardiesses heureuses qui ne l'avaient égaré en aucune rencontre, étaient dénoncées comme imprudentes et tenues pour suspectes; ses succès les plus admirés, formellement repris d'incorrection, étaient placés enfin en dehors de la pureté géométrique.

Vivement froissé d'un tel jugement, Poncelet le repoussa toujours avec force, et les critiques, souvent

il2 ÉLOGES AGADÉMIQUES.

renouvelées, d'adversaires inégaux en autorité et en génie, mais clairvoyants d'habitude et se connaissant en démonstrations, n'ont pu lui arracher la plus légère concession ; sans entrer en discussion ni satisfaire à leurs doutes, il ne retrancha rien de ses conclusions, et, imperturbable dans ses principes, il les laissa triompher par leur propre force.

Il y a cependant une réflexion à faire : gardienne inflexible et rigoureuse des règles de la logique, la géométrie ne doit permettre aucune obscurité, ni les géomètres connaître aucun partage; ses démonstrations, non seulement exactes, mais nettes et précises, ne doivent laisser au doute aucun refuge; c'est sa tradition, son honneur et sa force : une rigueur con-; testée ne saurait lui suflire. Mais cela ne touche en rien au mérite d'invention du grand ouvrage : les méthodes comme les arbres se jugent par leurs fruits. Celui qui, par des voies et des lumières nouvelles, sait éclairer et aplanir la science, aura toujours la meilleure part. Poncelet l'a méritée en géométrie, elle ne lui sera pas enlevée. La froideur et les objections de ses juges désappointèrent Poncelet sans le rebuter; il ne ralentit pas ses travaux, et, attendant de l'avenir, dont les suff*rages l'ont dédommagé, une meilleure et plus complète justice, il présenta successivement les beaux mémoires sur le Centre des moyennes harmoniques^ sur V Analyse des transversales et sur la Théorie des Polaires réciproques. L'accueil fut le même. L'ingénieux auteur, remercié cette fois par Ampère, Legendre et Cauchy pour ses communications intéressantes, ne vit s'ouvrir pour aucune d'elles les recueils de l'Académie.

. Une polémique, où sa mauvaise humeur n'était que

trop bien jusliflée, éloignait en même temps Poncelet du seul recueil mathématique publié en France. Un très habile géomètre de Bonn, Plucker, débutait dans la science en traitant par l'algèbre des questions analogues, en quelques points, aux problèmes résolus par Poncelet. Il n'avait pas lu le Traité des Propriétés projecHves, et ses recherches, avec une valeur propre, présentaient une grande part de nouveauté. Gergonne publiait alors à Montpellier les Annales de mathématiques* Zélé pour la science seule, le savant et orgueilleux journaliste n'avait d'égards que pour elle;.s'érigéant indiscrètement en arbitre et en juge, il tranchait du grand géomètre, et, donnant toute liberté à sa plume, distribuait la louange et le blâme avec une impartiale perspicacité, mais de moins haut qu'il ne croyait. Étendant ses droits jusqu'à changer l'ordre et la rédaction des manuscrits acceptés, il appuyait quelquefois par l'expression de ses propres pensées sur ce qu'un auteur n'avait voulu qu'indiquer. En comparant le mémoire de Plucker aux découvertes de Poncelet, il en déduisit, par un jugement trop précipité, des conséquences en partie erronées, et avec une secrète complaisance, sans doute, pour sa générosité modestement cachée, prêta gratuitement à l'auteur les idées de Poncelet, qu'il avait le mérite de trouver profondes, et son propre style, dont il était fier. Les objections et les plaintes de Poncelet précédèrent à Bonn le numéro des Annales. Plucker n'y pouvait rien comprendre. Il n'avait pas lu le Traité des Propriétés projectives, il l'affirmait, et comment douter de sa parole? Poncelet non plus ne pouvait comprendre que, sans l'avoir lu, on le citât textuellement. Gergonne gardait le silence : gêné par l'abon-

114 ilOGlS ACADÊUQUES.

dance des matières, il ne trouva ni le temps ni la place d'expliquer dans la livraison suivante cette énigme dont le mot, compris par Poncelet, le fit renoncer pour toujours à la rédaction du recueil de Montpellier. Ses mémoires de géométrie furent dès lors envoyés au journal de Crelle. C'est là que les géomètres en ont admiré d'abord la profondeur et l'élégance ; les progrès de la science en font chaque jour paraître la haute portée, et, vantés par les meilleurs juges, ils forment aujourd'hui, avec les premiers écrits de Jacobi et d'Abel, un des plus précieux joyaux de cette grande et belle collection.

Sans interrompre ses travaux géométriques, la mécanique, plus d'une fois déjà, était venue l'en détourner et l'en distraire. Ses devoirs d'officier du génie lui imposaient l'occasion de s'y exercer. L'opinion de grand savoir qu'il s'était acquise encourageait ses chefs à lui proposer les questions les plus difficiles, et la pratique, qui d'habitude procède avec plus de lenteur, consacrait l'exactitude de ses solutions et l'importance de ses découvertes. Chargé de la construction d'une roue hydrauUque, il aurait pu, choisissant entre les modèles classiques et suivant les règles établies, s'appliquer seulement à trouver les meilleures dimensions. Le produit du poids de l'eau par sa hauteur de chute mesure le travail théorique dont on dispose ; mais l'eau, pour le transmettre tout entier, doit quitter la roue sans vitesse. La raison en est évidente : que la roue soit verticale ou horizontale, qu'elle reçoive le liquide en dessus ou en dessous, en mécanique aussi bien qu'en droit, donner et retenir ne vaut ; et, quand elle communique sa puissance, l'eau, par une suite nécessaire, doit la perdre

entièrement. Mais dans cette vérité supposée et admise les mécaniciens voyaient un conseil, non un précepte. Toutes les bonnes maximes, a dit Pascal, sont dans le monde, on ne manque qu'à les appliquer. Celle-ci, par une erreur générale, était tenue pour impraticable. Il faut bien, disait-on, que Teau s'écoule, et comment s'écouler sans vitesse? Pendant qu'il pousse la palette qui lui est opposée ou l'auge qui le contient, le liquide les suit et partage leur vitesse : il ne peut donc pas être immobile en les quittant et concilier deux conditions si contraires. Résignés à un inconvénient qui semblait sans remède, les méca*niciens l'acceptaient, comme les frottements et les chocs, que l'on voudrait aussi et qu'on ne peut proscrire. Par un artifice très simple, mais dont personne ne s'était avisé, Poncelet, réussissant où tant d'autres avaient échoué, parvint à l'atténuer au delà de toute espérance.

L'invention d'un nouveau système de pont-levis ne parut pas un service moins considérable ; il fut remarqué et vanté à l'égal de la roue. Éprouvé et froissé, comme géomètre, par des critiques impatiemment supportées et plus encore peut-être par l'indifférence des maîtres de la science, Poncelet, comme mécanicien, était apprécié et compris avec le plus flatteur empressement. L'expérience en mécanique, par les preuves sensibles et démonstratives pour tous, abrège, il est vrai, les contestations, grave les découvertes dans la mémoire, et, en invitant à en tirer profit, rend l'esprit plus facile et plus prompt à y croire; mais cette raison ne saurait suffire, car elle s'applique à tous les inventeurs. On n'accusera pas Poncelet, en tout cas, d'avoir montré pour sa propre gloire trop

ii6 ÉLOGES ACADÉMIQUES.

de complaisance et de zèle. Ayant à citer son pontlevis, en 1857, dans un rapport officiel : « On ne saurait, dit-il, mettre en oubli certaines machines d'équilibre et à poids mobiles telles que les grandes portes d'écluse des ports maritimes, les lourds et immenses ponts tournants servant à traverser les canaux, les élégants et savants ponts-levis en fer et en fonte que nos ingénieurs militaires ont substitués, à partir de 1815, aux vieux ponts-levis à flèche et à bascule en bois des forteresses ou châteaux gothiques, et parmi lesquels on me permettra de citer ceux des capitaines du génie Derché, Delille, Bergère, Poncelet, fondés sur des principes très divers et qui ne manquaient pas d*un certain caractère d'invention et d'originalité dans la conception. »

Le comité du génie ne se demanda pas si les solutions de Poncelet étaient élémentaires ou transcendantes, et moins encore si les travaux faits de si bonne main appartiendraient un jour à l'enseignement supérieur ou à celui des lycées; il les mit à profit, et, guidé par l'applaudissement général, accepta Poncelet pour une des lumières scientifiques du corps, successeur désigné de l'illustre Coulomb.

Le cours de Mécanique à l'École d'application de FArtillerie et du Génie à Metz, confié à Poncelet en 1824, exerça sur sa carrière une influence considérable. Apercevant une grande lacune à combler et un grand service à rendre, il tourna, non sans regret, tous ses efforts vers la mécanique, et, punissant peutêtre la géométrie des torts de quelques géomètres, il fut désormais perdu pour elle.

Neuf promotions seulement ont été initiées par lui aux principes de la science des forces, et ses leçons

publiques du soir les ont profondément imprimés dans l'esprit de quelques centaines d'ouvriers. Tous les mécaniciens, sans exception, reconnaissent cependant Poncelet pour leur maître, et les cahiers lithographies de Metz ont enseigné la mécanique à l'Europe entière. Les savants aussi bien que les ignorants y ont trouvé d'utiles lumières, et les contremaîtres, dans les ateliers, des principes généraux et solides, armes défensives à jamais acquises contre l'illusion des fausses découvertes et le danger de chimériques espérances. Peu de points dans la rédaction de Poncelet eussent paru nouveaux à un géomètre habile et instruit. Les anciens élèves de l'École Polytechnique préparés par des maîtres illustres voyaient cependant à ses leçons naître pour eux une science inconnue. Poncelet, en conduisant leurs pensées avec ordre, s'arrêtait longuement sur les plus simples, et l'étude continuelle des faits venait éclairer chaque raisonnement, en confirmer les conclusions, et, à la certitude ajouter l'évidence.

Lagrange, dans un ouvrage immortel, s'est attaché, au contraire, en ramenant tout au calcul et s'élevant au-dessus des détails et des faits, à remplacer les phénomènes par les formules qui les enveloppent et les cachent. Sans rechercher la cause prochaine de chaque effet, ni s'attarder au fondement de l'édifice, il atteint le sommet d'un vigoureux coup d'aile et résume tout dans une seule formule; la science commence par elle et se résout en elle, elle y est contenue, mais cachée; les doctes seuls peuvent en faire usage, mais, même en guidant ceux qui savent, elle ne satisfait que ceux qui pensent, et, en aplanissant la voie qui les conduit au but, elle ne l'éclairé d'aucune lumière.

il8 ÉLOGES ACADÉMIQUES.

Cet ouvrage de génie exerçait sur l'enseignement une influence toujours croissante. Sans se laisser éblouir par Tautorité d'un si grand nom, Poncelet s'y déroba entièrement, et le cours de Mécanique se tient plus éloigné encore de la Mécanique analytique de Lagrange que le Traité des Propriétés projectives de la Géométrie de Descartes. Les œuvres cependant sont entièrement dissemblables et rien n'y fait paraître l'empreinte d'un même génie. En portant vers l'étude du mouvement toute la puissance et la géométrie de son esprit, l'auteur du Traité des Propriétés p7*oj ectives j^owwait faire espérer, dans un chef-d'œuvre de précision élégante, un triomphe nouveau des méthodes anciennes renouvelées et agrandies. Nul n'était mieux préparé que lui à disputer le premier rang dans le genre dont Poinsot a donné de si parfaits modèles. Ceux qui prévoient ainsi ce qui échappe à toute prévision virent leur perspicacité en défaut; laissant à d'autres la contemplation spéculative et abstraite du vrai, Poncelet révèle dans une voie nouvelle des qualités inconnues jusque-là de son esprit judicieux et sagace. Le nombre et l'importance des applications mesurent pour lui désormais tout l'intérêt d'un problème. S'il conduit la théorie dans les ateliers, c'est pour en distribuer les bienfaits, non pour en faire admirer l'élégance, heureux surtout quand l'application des principes abstraits vient éclairer la coutume, donner des règles à la routine et marquer le but au progrès.

L'histoire de la science cite de brillants esprits qui, réunissant plus d'un talent, ont su se plier, suivant l'accident des circonstances , à la variété des sujets les plus divers : on ne produirait pas

un seul exemple peut-être d'un changement aussi complet.

Ce n'est pas, comme chez Huygens ou chez Gauss, l'esprit d'invention mécanique ou le talent de l'inventeur qui s'ajoute par surabondance à l'ingénieuse profondeur du géomètre; elles s'y substituent. Les mathématiques, qui n'abandonnent jamais l'esprit qu'elles ont fortifié et embelli, deviennent pour lui de fidèles et robustes, mais très humbles servantes; il ne lui demande plus des armes pour conquérir le vrai, mais des outils pour façonner le réel, et il renonce aux bonnes fortunes analytiques que l'ingénieux et profond Lamé accueillait avec une joie confiante et modeste : Hoc vobis signum, disait-il avec TÉcriture; elles sont la marque éclatante de la bonne voie et l'indice plus encore que l'ornement de la vérité. Sans se piquer désormais de simplicité et d'élégance, Poncelet place le signe de la vérité dans l'accord de la théorie avec les faits. Si la roue développe le travail annoncé, si le pont-levis réclame pour sa facile manœuvre la force exactement prévue, si l'écluse dépense la quantité d'eau calculée, les formules sont bonnes et utiles, les admirera qui voudra.

L'assimilation des puissances au travail a, depuis un demi-siècle, dans toutes les parties de la science, agité puissamment et fécondé les esprits d'élite. Aucune force dans la nature ne peut être gagnée ou perdue, le principe est général et absolu, et l'affaire du mécanicien n'est pas de créer la puissance motrice, mais de s'en emparer. Ce germe fécond de tant de vérités est supposé par les plus hardis comme un premier principe posé pour fondement de la science. Brillant pour eux de sa propre lumière, sa certitude éclate au-dessus

de toutes les preuves; son énoncé reste pour d'autres le résultat le plus haut des théories physiques et le résumé de leur étude. Poncelet évite ces deux extrémités, et, s'il fait appel à l'évidence, c'est après l'avoir préparée et produite.

« Les agents de toute espèce que présente la nature, considérés en eux-mêmes, nous paraissent quelquefois, dit-il dans son cours de Mécanique industrielle, doués d'une énergie d'action qui leur est propre et qui ne suppose pas une communication primitive de travail ; mais c'est une erreur qui vient de ce que nous ne réfléchissons pas aux causes plus ou moins immédiates de cette action. Cette eau que nous voyons tomber du haut du réservoir où elle est retenue sur la roue d'un moulin qu'elle fait marcher par son poids, en produisant du travail mécanique, a été d'abord amenée là par l'action de la gravité, qui la fait descendre de la partie supérieure des vallées où elle jaillit des sources naturelles. Ces sources elles-mêmes sont entretenues par les pluies qui tombent sur le sommet des montagnes et s'infiltrent lentement à travers le sol. Or les pluies qui proviennent des nuages ou brouillards supérieurs et les nuages sont produits par l'action de la chaleur du soleil qui a vaporisé l'eau répandue sur la surface de la terre et l'a contrainte à s'élever, malgré l'action de la pesanteur, de sorte que le travail recueilli dans nos usines hydrauliques est en réalité une bien faible partie de celui qui a été primitivement dépensé par la force motrice de la chaleur. »

Ces lignes nettes et précises sont considérables dans l'histoire de la science, mais plus d'un savant philosophe signalait avec force la généralité et la portée

d'une conception dont l'importance et l'étendue, non l'énoncé même, ont été dans ce siècle une nouveauté et un grand progrès. Poncelet n'en a jamais réclamé la découverte.

« Je n'ai pas besoin, dit-il dans la préface de son Traité de Mécanique industrielle, d'insister sur l'utilité du principe des forces vives dans les questions variées de mécanique pratique. Cette utilité est constatée par les heureux résultats qui ont été obtenus à diverses époques de son application à la théorie des fluides, à celle des différentes roues, et en général à toutes les théories concernant le jeu et les effets des diverses machines. Mais il convient de rappeler que c'est plus particulièrement aux travaux de Daniel Bernouilli,de Borda,' de Carnot, de Navier, ainsi qu'à ceux de nos anciens camarades à l'École Polytechnique, Petit, Burdin, Coriolis et Bellanger, qu'on doit cette importante application et les développements les plus clairs, les notions les plus positives sur le principe des forces vives pris pour base de la science des moteurs et des machines. »

En voyant cinq camarades d'école concourir brillamment dans l'application d'un même principe sans en réclamer l'invention ni en marquer précisément l'origine, comment ne pas reporter vers l'enseignement qu'ils ont reçu en commun une part au moins de l'honneur? Outre l'esprit élevé et curieux que tant d'autres après eux ont puisé à l'Ecole Polytechnique, les cinq mécaniciens philosophes, il est impossible de l'oublier, y ont trouvé un avantage que rien ne saurait remplacer : ils y ont reçu les leçons d'Ampère.

Soigneux de conduire les solutions jusqu'aux derniers détails. Poncelet, par une heureuse paresse.

cherchait à abréger les calculs. Il proposa pour transformer d'importantes formules des règles contredites par les lois rigoureuses de l'algèbre, et qui sur les bancs de TÉcole d'application devaient exciter la surprise et le doute. Les formules, en effet, ne sont pas rigoureuses, les moins géomètres parmi les élèves auraient pu les convaincre d'erreur, mais Poncelet avait l'art de rendre la diff'érence assez petite pour n'associer aucun inconvénient à l'avantage d'un calcul dix fois plus rapide. Cette substitution de formules approchées et données pour telles, aux expressions compliquées et exactes, appartient entièrement à Poncelet; utilisée souvent par les calculateurs, elle a suggéré à notre illustre associé M. Tchebitchef quelques-uns de ses travaux les plus utiles. Le grand analyste est devenu, comme tant d'autres, disciple de Poncelet, et il aime à le proclamer. Citons seulement, parmi les applications d'une méthode féconde, un problème dans lequel on retrouve — M. Tchebitchef le fait remarquer avec empressement — non seulement l'idée première, mais la forme même de la règle de Poncelet.

La distance de deux points du globe peut se calculer d'après leurs latitudes et leurs longitudes connues. La solution, théoriquement facile, exige de sérieuses études mathématiques et l'usage d'une table de logarithmes. M. Tchebitchef a proposé, en imitant les formules de Poncelet, une règle assez simple pour que les élèves d'une école primaire puissent en une seule leçon apprendre à l'appliquer, et, sans recourir aux tables, calculer en quelques minutes la distance de deux points quelconques choisis sur la carte de Russie : l'erreur dans les cas extrêmes ne dépasse

ÉLOGE DE JEAN-VICTOR PONCELET. i23

pas quelques lieues. Semblable à un vin trop savamment fabriqué, la formule ne supporte pas le transport; mais chaque pays peut la transformer pour ladapter à son usage.

Appelé, le 17 mars 1834, à remplacer Hachette à TAcadémie des Sciences, dans la section de mécanique, Poncelet fut, peu de temps après, choisi par le comité du génie comme rapporteur des travaux scientifiques et fixé désormais à Paris. C'est vers les questions de mécanique appliquée qu'il porta dès lors toute son attention. Accessible à tous, même aux inventeurs, sa rude franchise les servait mieux qu'une approbation bienveillante et banale. Habile à dissiper les chimères, il excellait surtout à mettre le vrai mérite en lumière, et, dans plus d'une rencontre, les développements originaux ajoutés à ses savants rapports en ont doublé le retentissement. Le juge, pour les travaux qui en sont dignes, devient un maître habile, soigneux de les corriger et de les étendre. Dans son rapport sur le système d'écluses de Girard, pour n'en citer qu'un exemple, les rôles, complètement intervertis, font un honneur égal au savant académicien et à l'ingénieux inventeur ; à Poncelet, depuis longtemps illustre et consommé dans la connaissance des combinaisons hydrauliques, appartenait l'appréciation des vues nouvelles et des desseins de l'auteur, la discussion des principes et l'examen critique- des manœuvres projetées ; les calculs de détail et le devis hydraulique de chaque pièce, application laborieuse et facile des théories connues, revenaient au contraire au disciple en présence du maître, au solliciteur en présence du juge. Il n'importe, le brillant et sagace inventeur semble peu disposé à confirmer et à développer par des cal-

culs précis les conclusions, d'un pénétrant et rapide coup d*œil. Pour accorder au projet de plus justes louanges, Poncelet commencera par l'en rendre digne, et, sans vouloir rien retenir du profit ni de l'honneur, en l'accroissant par son labeur et sa science, il en rehaussera l'intérêt par l'autorité de sa collaboration. Une chaire, créée pour lui à la Faculté des Sciences de Paris, invitait Poncelet, à partir de l'année 1838, à renouveler devant un public très différemment préparé, les lumineuses conférences de mécanique qui naguère, à Metz, avaient su exciter et remuer des esprits si divers. Il ne retrouva ni le même applaudissement ni le même concours d'auditeurs. Des explications trop minutieuses et trop élémentaires souvent fatiguaient les élèves très instruits déjà de la Faculté des Sciences et les disposaient mal pour les savantes discussions qu'elles précédaient; la nouveauté du langage troublait souvent les esprits instruits aux méthodes de Lagrange et lecteurs assidus de la mécanique de Poisson. Si, par exemple, Poncelet analysait l'effort d'un cheval de trait, l'introduction dans les calculs de la force d'inertie du chariot étonnait et choquait les auditeurs, qui, dans la même salle, devant le même tableau, avaient entendu la veille ou devaient entendre le lendemain un autre maître renommé pour la précise clarté de sa parole s'élever contre une telle locution, en répétant avec insistance : Il n'y a pas de force d'inertie ; l'inertie n'a de force ni petite ni grande ; on ne doit pas parler de force d'inertie. Les auditeurs les plus instruits pouvaient seuls, dans cette vaine dispute d'école, démêler, sous la différence des mots, la parfaite conformité des idées, et, sans s'embarrasser des contentieuses subtilités de

langage, retenir la règle incontestée dont les deux maîtres enseignaient distinctement l'application. Le même calcul, en effet, leur donnait, pour TefiFort du même cheval, le même nombre de kilogrammes, de grammes et de milligrammes; après être tombés d'accord sur la résistance du sol et l'action retardatrice de la pesanteur, ils affirmaient tous deux que le cheval, en développant la somme de ces deux forces, maintiendrait le mouvement uniforme. Mais, tandis que, selon la façon de parler de Poncelet, pour accélérer le mouvement, il faut par un effort nouveau •vaincre la force d'inertie de la voiture, Sturm disait, et, oubliant que les définitions de mots sont libres, exigeait qu'on dît avec lui : Pour accélérer le mouvement, le cheval doit, par un efiForl nouveau, produire l'accélération. Les mots sont différents, mais le sens est le même et fort clair. On aurait pu tout accorder peut-être, en disant : Le cheval, pour accélérer le mouvement, doit, par un effort nouveau, vaincre l'inertie de la voiture. Les plus récalcitrants en seraient tombés d'accord; mais, quand Poncelet disait force d'inertie, les auditeurs les mieux préparés, choqués par cette métaphore, se croyaient divisés sur le fond des choses.

Poncelet, habitué à une docilité plus confiante, continua, sans y mêler aucune polémique, à exposer avec simplicité l'enchaînement de ses idées; retenu par des devoirs plus UFgents, il prit sa retraite en 1849, en désignant lui-même pour son successeur notre regretté confrère Delaunay, heureux, dans son zèle pour la mécanique, d'avoir introduit à la Faculté des Sciences un professeur aussi lucide, un esprit

d'aussi haute portée.

Nommé général de brigade le 25 avril 1848, Poncelet, quelque temps après, était appelé au commandement de rÉcole Polytechnique, au moment même où le département de la Moselle, justement fier de l'un de ses plus illustres enfants, l'envoyait à l'Assemblée nationale. Sous sa direction prudente et ferme, l'École Polytechnique ne fit pas parler d'elle, c'était tout ce qu'il pouvait désirer. N'espérant pas soustraire de jeunes esprits à l'agitation et au tumulte du dehors, Poncelet, par un très judicieux conseil, par habitude de mécanicien peut-être, évita les résistances et les chocs. Tempérant, pour satisfaire aux^ circonstances, la rigueur de la discipline, en réservant à la science les heures réglementaires de leçons et d'étude, il introduisit le Journal officiel dans les salles de récréation, laissant aux élèves le droit de discuter les travaux de l'Assemblée nationale et la satisfaction d'employer leurs loisirs à reviser ses décrets.

Chaque jour, à cette triste époque, amenait de nouveaux dangers ; bien souvent, alarmé par le rappel, on endossait l'uniforme, au milieu de la nuit, pour courir, le fusil sur l'épaule, demander des instructions et des ordres. Poncelet joua son rôle dans une de ces scènes.

C'était le 15 mai 1848; les chefs du gouvernement, réunis au Luxembourg, y étaient protégés par la légion du quartier. Arago, ministre de la guerre, quittait à chaque instant la salle du conseil, et, paraissant tout comprendre et tout connaître, en soutenant les chefs par ses judicieuses observations, les animait par l'expression éloquente de son ardeur indignée* Plus satisfait de leur zèle que de leur habileté mili*

taire, il aperçoit, dans la rue de Vaugirard, Poncelet qui, sortant de l'Assemblée envahie, se hâtait vers l'École Polytechnique. « Poncelet, crie Arago, Poncelet, vous qui êtes général, je vous nomme commandant du Luxembourg. » Poncelet entre, prend le bras de son illustre confrère; les gardes nationaux s'éloignent respectueusement, en attendant, suivant la coutume de l'époque, la harangue de leur nouveau chef. Poncelet demande où sont placés les factionnaires, ordonne d'en doubler le nombre, règle les moyens de communication en cas d'alerte, et remonte rappeler à Arago quels devoirs impérieux l'appellent ailleurs. On ne le revit plus, et une heure après, c'était le sculpteur David (d'Angers) qui félicitait les gardes nationaux, rangés en bataille pour l'entendre et l'applaudir, de leur dévouement à la liberté, à l'égalité et à la fraternité.

L'Exposition universelle de Londres, en 1851, sans rien ajouter à la gloire de Poncelet, mit en lumière sa haute renommée et le respect attaché à son nom. Les savants et les ingénieurs étrangers l'accueillirent comme un arbitre et un maître. Nommé président du sixième groupe, il s'imposa, pour répondre à leur confiance, un travail que ses collègues n'auraient pas osé demander à son dévouement. Deux volumes, publiés en 1857, sous le titre de Rapport sur les machines et outils employés dans les manufactures, révélèrent, sous une forme nouvelle, la puissance de cet esprit clairvoyant et tenace. Joignant à de longues et curieuses lectures la patiente recherche des traditions industrielles, et retrouvant la suite des inventions trop souvent anonymes, il se montre exactement in* struit sur des sujets jusqu'alors inexplorés dans leur

i28 ÉLOGES ACADÉMIQUES.

ensemble. Remontant parfois à Torigine des sociétés, il cite la Bible et Homère, et, sans amoindrir les procédés et les arts primitifs, il suit les traces du progrès pour en marquer toute la grandeur. Le livre de Poncelet a occupé six années de travail assidu. On reste surpris en le lisant qu'un temps si court ait suffi à tant d'exactes et difficiles recherches. Les douze cents pages de ce beau livre sont remplies, sans digressions ni longueurs, par des documents exacts et de judicieuses appréciations. La lecture, cependant, en est difficile : l'auteur s'adresse aux mécaniciens. Chaque organe, désigné par le nom qu'on lui donne dans les ateliers, n'est ni défini ni décrit; et le dessin, langage rapide et clair des ingénieurs, ne vient pas une seule fois expliquer et traduire les difficultés du texte.

Poncelet, silencieux d'habitude au milieu des discussions les plus vives, offrait à ses confrères peu d'occasions de lui témoigner toute leur sympathie et leur estime. Il se croyait méconnu; et l'Académie elle-même, en invoquant en toute occasion l'autorité du mécanicien, semblait oublier la gloire du géomètre. La publication de ses œuvres mathématiques, depuis longtemps désirée, fut accueillie avec une joie troublée, chez ses amis, par I^amertume de ses préfaces. Laissant éclater tous ses ressentiments, il y énumère des griefs oubliés et proscrits, reproche des injustices depuis longtemps réparées, rappelle des préventions à jamais évanouies, et réunit laborieusement les pièces d'un procès depuis longtemps jugé. On accepta, sans le reviser, l'arrêt toujours équitable de l'opinion, qui, dans toute l'Europe, sans assigner de rangs, comptait Poncelet et Cauchy parmi les gloires

de la France, et quelques-uns de ses adversaires au nombre des grands géomètres de tous les temps.

Les dernières années de Poncelet furent douces et faciles. Le vieux soldat de Krasnoié avait conservé la rude franchise de ses compagnons d'armes. Son esprit loyal et sans fiel attirait, sans qu'il la recherchât, la sympathie dont il était digne. On Taimait d'autant plus qu'on le connaissait davantage et de plus près. Une compagne digne de lui fut pendant trente ans la confidente assidue de ses pensées, le conseiller prudent et sage de ses actions. Pieusement fidèle à sa mémoire, elle a voulu que, chaque année, en souvenir de lui, on couronnât dans cette enceinte un représentant des sciences qu'il a aimées, et que le prix Poncelet rappelât à jamais à nos successeurs une générosité d'autant plus touchante, que le souvenir qui s'y attache était assuré, dès longtemps déjà, de ne jamais périr parmi nous.

ÉLOGE

DE

Page 1