‹ Éloges académiquesChapitre 8 sur 25 · GABRIEL LAMÉ · texte numérisé non relu

GABRIEL LAMÉ

Messieurs,

Gabriel Lamé a mérité la louange la plus haute qu'on puisse décerner à un homme de science; en poursuivant la vérité avec ardeur, il n*a jamais désiré qu'elle ; ni la recherche de la fortune ne l'a détourné de sa route, ni l'espoir d'un grand nom n'y a dirigé ses pas. Capable des. théories les plus hautes comme des applications les plus minutieuses, il n'a voulu ni s'enfermer daçis la pure abstraction, où de brillants débuts et un génie plus brillant encore lui auraient permis d'égaler les plus illustres, ni s'adonner à la pratique, où de premiers succès semblaient lui promettre, presque lui offrir, une fortune noblement acquise. Remonter vers la source des phénomènes physiques aussi haut que puisse atteindre l'intelligence humaine ; rattacher et un même principe des vérités dont l'étroite liaison est trop évidente pour que les plus aveugles puissent la méconnaître, trop cachée cependant pour que les plus habiles osent la préciser;

signaler, sans fausse modestie, l'harmonieux enchaînement de ses formules, comme un indice certain de la vérité entrevue; aller, avec franchise, au-devant des difficultés et des doutes, en pressant ses disciples de les éclaircir un jour, telle est la noble tâche à laquelle un des esprits les plus pénétrants et les plus élevés de notre époque a dépensé, avec une ardeur que Vkge semblait accroître, cinquante années d'ingénieuses méditations et de travaux solidement fondés. Lamé naquit à Tours le 22 juillet 1795, 4 thermidor an in, comme on disait alors. La fortune étroite et mal assurée de sa faipiUe ne permettait le superflu en aucun genre ; la nourriture de l'esprit, comme celle du corps, était réduite au nécessaire : le jeune Gabriel fut envoyé à Técole. La nécessité des affaires ayant appelé son père à Paris, il suivit comme externe, avec un médiocre succès, les classes du lycée Louis-le- Grand. Pressé cependant d'utiliser le savoir acquis, il interrompit ses études, à Tâge de seize ans, pour entrer chez un homme de loi. M® Dupont. Tout en s'acquittant vite et bien d'un travail contraire à ses inclinations, le jeune Lamé ne pouvait y accommoder ses projets d'avenir. Au milieu des livres de chicane de son patron, il rencontra par hasard la géométrie de Legendre : la séduction fut irrésistible. Un matin, sans prévenir et sans consulter personne, il reprit en tremblant le chemin du lycée, et, mêlé à ses anciens condisciples, alla s'asseoir dans la classe de mathé» matiques. M® Dupont, qui était un excellent homme, fondant d'ailleurs peu d'espérances sur son dernier clerc, garda le secret de ses absences, mais le Moniteur officiel^ moins discret, en publiant à la fin de l'année les noms des lauréats du concours général,

apprît à M. Lamé père l'escapade de son fils et la fit pardonner. Un an après, Lamé entrait le troisième à TÉcole Polytechnique.

Malgré les progrès accomplis, les jeunes gens, restés jeunes comme au temps de Molière, n'avaient pas acquis « toute la prudence qu'il aurait fallu pour ne rien faire que de raisonnable ». La promotion de Lamé prit fait et cause pour des camarades qui méritaient peut-être quelques jours de salle de police : elle fut licenciée I

« Nous avions reconnu, dit l'ordonnance royale de licenciement, l'utilité de l'École Polytechnique pour le progrès des sciences et des arts et l'amélioration des travaux publics ; mais la désobéissance récente et générale de cette École aux ordres de ses chefs, en même temps qu'elle mérite une prompte répression et un exemple pour l'avenir, vient de nous prouver que ces élèves, s'ils étaient introduits dans les services publics, y porteraient l'esprit d'indiscipline dont ils sont animés. » ■

Les feuilles publiques, aujourd'hui, jugeraient une telle mesure de très haut, en bien ou en mal, suivant leurs passions, leurs préjugés et surtout leur drapeau ; précaution nécessaire pour les unes et acte de sage prudence, elle serait pour les autres une brutalité sans excuse. On s'exprimait moins librement en 1816; les journaux du temps publient le décret de dissolution sans commentaire. Une courte brochure, dont l'exemplaire déposé à la Bibliothèque Nationale est peutêtre unique aujourd'hui, salue comme un bienfait la suppression de l'École Polytechnique. Le fougueux auteur, qui, s'il faut en croire le Dictionnaire des Anonymes, serait l'abbé de Lamennais, applaudit vive-

ment h une mesure qui, « en attestant la gravité du mal, y applique le seul remède véritablement efficace ».

Le professeur de littérature était alors un poète aimable, dont la parole sans fiel, mais non sans malice, a, dans cette salle même, charmé plus d'une fois les esprits délicats. Son éminent successeur a pu dire de lui, sans rien sacrifier aux traditions de courtoisie académique : « Il m'est doux d'avoir à louer devant vous un prédécesseur, homme d'esprit et de bien, homme de lettres véritable, que notre puissante Révolution saisit un instant, emporta au milieu des orages pour le déposer pur et irréprochable dans un asile tranquille où il enseigna utilement la jeunesse ».

Andrieux, en efifet, au milieu des orages de la Révolution, avait accepté et rempli dignement un très modeste rôle. L'auteur de la brochure, qui s'en souvient, le poursuit jusque dans l'asile où, pour délasser Utilement une jeunesse studieuse, il commentait Corneille et Molière avec admiration, Jean-Jacques avec sympathie et Voltaire sans indignation. Son zèle amer le fait responsable de tout le mal, sans oser toutefois, car sa plume s'y refuse, transcrire les dégoûtants blasphèmes dont le bon Andrieux n'a pas rougi de salir toutes les pages de ses livres, espérant que l'École Polytechnique, organisée dans un nouvel esprit, offrira désormais à l'État, au roi, à la religon, aux mœurs, une garantie plus rassurante que l'influence d'un rimailleur philosophe ou d'un philosophe rimailleur.

Andrieux était un sage ; sa douce philosophie méprisait les injures et ce grossier langage ne lui inspira pas même une épigramme. Lamé fut moins patient; prenant en main la cause de son École, il voulut, par

le rapide tableau d'un passé déjà glorieux, confondre le calomniateur. La brochure qu'il composa fut jugée dangereuse et saisie. La Bibliothèque Royale elle-même n'en reçut pas d'exemplaire, et les premières épreuves, conservées par la famille, sont aujourd'hui tout ce qui en, reste.

Les censeurs, heureusement pour eux, ne travaillent pas pour la postérité; elle aurait eu quelque peine à comprendre leur rigueur pour la première œuvre d'un esprit très brillant et très fin, fort attentif déjà à garder la mesure, et incapable d'oublier la prudence.

Les six mois qui suivirent le licenciement furent, pour Lamé, pleins d'inquiétudes et d'angoisses. L'avenir, assuré la veille, devenait tout à coup incertain et précaire; il fallait gagner sa vie, et la situation de sa famille rendait tout délai insupportable. « J'ai pleuré, écrit-il à la première page d'un journal régulièrement tenu du 15 août au 14 octobre 1816, j'ai pleuré mes espérances entièrement déçues. » Il court chez ses anciens maîtres pour demander aide et conseil. On lui propose la place de secrétaire d'un sous-préfet; mais il faut de la discrétion et, en toute matière, des opinions conformes à celles du gouvernement. Il était fort indécis, quand le sous-préfet, après l'avoir vu, le trouva trop jeune pour lui confier les secrets de son arrondissement. On lui propose ensuite un emploi au Brésil. Il recevra, pour se préparer, cent vingt francs par mois, et cela le tente fort; mais il faut s'engager à savoir la chimie générale, à connaître les procédés d'extraction des terres et alcalis, la métallurgie, l'exploitation des mines, l'art du tanneur, l'art du potier, les procédés d'étamage de^ glaces, la minéralogie, la

botanique, la mécanique pratique, la composition des couleurs, la préparation des tabacs, la fabrication des chandelles et des bougies de cire et la langue portugaise. Dans son inquiétude il consulte Thenard qui lui conseille de passer un mois dans une tannerie et de beaucoup manipuler. Il préfère étudier d'abord la langue portugaise, et, s'il faut en juger par quelques pages particulièrement confidentielles de son journal correctement écrites dans cette langue, il y fait de rapides progrès. Tout en éiud\a.ni(\ansV Encyclopédie Tart du tanneur et celui du potier, il donne des leçons de mathématiques, péniblement obtenues d'abord, et qu'on lui paye deux francs. Mais les élèves sont de jour en jour plus nombreux, et le succès devient effrayant \ on le supplie d'accepter de nouveaux élèves. Son esprit déjà inventif, en discutant d'élégants problèmes, savait remonter aux théories générales, ingénieusement éclairées par des applications heureuses et parfois agrandies par des rapprochements imprévus. Tel est le caractère de son premier écrit scientifique.

V Examen des différentes méthodes employées pour résoudre les problèmes de géométrie, très rare aujourd'hui et très justement prisé par les maîtres, fit partager au public le meilleur fruit de ces leçons si recherchées. Il a précédé, on ne doit pas l'oublier, la Théorie des propriétés projeciives de Poncelet et VAperçu historique de M. Chasles. Ces deux grands maîtres de la géométrie moderne, en rencontrant Lamé au seuil des voies nouvelles, l'ont salué tous deux au passage. M. Chasles cite avec éloge la construction d'une surface du second ordre passant par neuf points, premier pas, dit-il, dans une voie devenue féconde, et Poncelet, en démontrant par ses méthodes un élégant

théorème qu'il généralise, en attribue loyalement la découverte à Lamé.

Après une année d'attente et d'inquiétudes, les élèves licenciés, sans rentrer à l'École Polytechnique, furent admis à subir leurs examens de sortie. Lamé, classé en tète de la liste, devint élève ingénieur des mines. Sans interrompre ses études mathématiques, il sut garder pendant trois ans, pour la théorie comme pour les applications, le premier rang de sa promotion.

Le gouvernement russe, voulant fonder, en 1820, une école des voies de communication, en demanda les premiers maîtres à la France. La tradition et Tesprit de TÉcole Polytechnique semblaient la meilleure des garanties et le plus désiré des modèles. Les professeurs de l'École des Mines, consultés, désignèrent Lamé et Clapeyron, tous deux encore élèves ingénieurs. Ils acceptèrent sans hésiter, non moins désireux de faire honneur à la grande École, dont la bonne renommée était leur meilleur titre, qu'empressés de recueillir les avantages promis et la haute situation libéralement stipulée pour eux.

Beaucoup de science ne suffisait pas, le succès exigeait un esprit judicieux et un talent flexible. Les cours de l'École Polytechnique s'adressaient à des élèves d'élite, familiarisés dès longtemps avec les éléments. Il fallait, à Saint-Pétersbourg, réduire surtout les principes en exemples, éloigner les subtilités, et, préférant la clarté à la rigueur, guider les élèves vers l'application, non les armer pour la dialectique.

Un conseil supérieur, analogue à celui des Ponts et Chaussées en France, dirigeait et administrait les grands travaux publics. Les études et les rapports

demandés à Lamé et à Clapeyron par ce conseil devinrent bientôt leur tâche principale; comme sur les projets soumis à leur examen ils retrouvaient souvent la signature d'un ancien élève, ils purent juger leur enseignement par ses fruits et voir dans une entière évidence le succès pratique de leurs doctes leçons.

L'église Saint-Isaac, à Saint-Pétersbourg, commencée sur un plan modeste, avait acquis, avant Tachèvement des travaux, par suite des embellissements du quartier, une importance qu'on n'avait pas prévue. Un architecte français, Ricart de Montferrant, proposait, avec une hardiesse dont on s'alarmait, d'en accroître l'étendue et la magnificence en imposant des charges nouvelles aux fondations déjà préparées. On consulta Lamé et Clapeyron, qui, non contents de comparer le projet aux règles classiques qu'ils enseignaient d'après leurs maîtres, voulurent, pour en mieux juger, en reprenant la théorie des voûtes dans ses principes, éprouver les règles ellesmêmes.

Depuis longtemps déjà, l'art des ingénieurs et la pratique des architectes, mieux justifiés, il est vrai, par le succès que par le raisonnement, permettaient de varier à l'infini les dimensions et la forme de voûtes élégantes et solides; mais là ne saurait être le terme de la science. Lamé et Clapeyron, sans abolir ces règles précieuses, mais suspectes d'empirisme, espéraient les perfectionner, les expliquer, les confirmer peut-être, par des lois rigoureuses et précises, moins désireux d'épargner quelques mètres cubes de maçonnerie que d'accroître d'un beau problème le domaine de la géométrie et de la pure vérité.

Le mémoire des deux amis, envoyé à Paris, mérita

les louanges de Prony et obtint l'approbation de rAcadémie des Sciences sans réussir à les satisfaire eux-mêmes. Plus d'une objection les inquiétait encore très heureusement, car, impatients de toute hypothèse et réunissant de nouveau leurs forces pour les écarter dès le principe, ils étudièrent les lois jusqu'alors inconnues de la pression intérieure dans les corps solides.

Un illustre ingénieur, membre de cette Académie, Navier, avait essayé avant eux une théorie presque semblable, en la faisant reposer sur le même principe, malheureusement contestable. Lamé et Glapeyron admettaient, en efifet, comme Navier, qu'à riatérieur d'un corps solide abandonné à lui-même il n'existe aucune pression. Toujours prêtes à résister, les molécules, dans l'état naturel, seraient sans action mutuelle, en repos par l'absence de toute force, non en équilibre par leur mutuelle destruction : une force extérieure et un premier déplactement seraient l'occasion nécessaire et l'origine de leur énergie. L'incertitude visible de cette hypothèse est faite pour laisser bien des doutes; elle n'altère pas heureusement les formules finales. Lamé et Clapeyron n'avaient donc pas trop présumé de leurs forces ; sans atteindre exactement le but, ils avaient rejoint sur la route et devancé dès leurs premiers pas un de leurs maîtres les plus éminents.

Deux ans après son arrivée en Russie, Lamé épousa une jeune Française, Mlle Bertin de Geraudan, qui, dans les modestes fonctions d'institutrice, avait su se concilier la respectueuse affection et mériter la haute estime de tous. L'aimable et excellent Xavier de Maistre, en servant de témoin à son mariage, s'efforça

de lui faire oublier, par sa bonne grâce empressée, Tabsence de sa famille et l'éloignement de sa patrie. Doublement attirée dès lors vers la maison hospitalière du jeune ingénieur, la colonie française, très brillante alors à Saint-Pétersbourg, aimait à s'y réunir. Là se formèrent de précieuses amitiés qui suivirent en France M. et Mme Lamé; elles furent l'occasion et peut-être la cause de leur prompt retour.

Au mois de juillet 1830, la chute d'un trône mal affermi vint agiter et troubler l'Europe en effrayant tous les souverains. Chargé alors, depuis quelques mois, de visiter l'Angleterre pour étudier les progrès de l'industrie et rapporter en Russie les inventions nouvelles. Lamé trouva à son retour la société de Saint-Pétersbourg émue et troublée. Le gouvernement combattait les idées libérales avec une sorte de rage; son inquiète police trouvait des coupables partout. Suspects de sympathie pour une révolution détestée, les Français excitaient surtout sa défiance. Clapeyron, dénoncé pour avoir parlé trop librement, avait été envoyé en mission à Witegra, sur la route d'Arkangel, pour surveiller des travaux qui n'étaient ni commencés ni projetés. Un cosaque qui l'y attendait, n'ayant pas d'instructions secrètes, lui communiqua sa consigne : elle était de lui obéir en tout dans Tintérieur du village, mais de tirer sur lui s'il tentait d'en sortir. De puissantes influences et le besoin qu'on avait de ses conseils réduisirent l'exil de Clapeyron à quelques mois. Vivement ému par la disgrâce de son ami et justement inquiet de l'avenir. Lamé écrivait à son père : « Reviendrai-je à Paris grossir la foule des solliciteurs et risquer la fortune ou la misère? Il me semble difficile de me prononcer entre deux écueils

également dangereux. Si je quitte la Russie, je perds toute espérance de pension pour Tavenir, et le sort de ma famille devient incertain et même effrayant. Si je reste, adieu la France, adieu la vie intellectuelle.... Tu vois maintenant, ajoute-t-il, ce qui cause mes tourments et mes chagrins. Encore si ma santé ne me donnait pas aussi quelques inquiétudes, je pourrais essayer d'arriver à Paris avec ma femme et mes trois enfants. A force de soins et de persévérance, je parviendrais sans doute en quelques années à ramener dans ma famille un peu d'aisance et de bonheur; mais quelques indispositions semblent m'avertir qu'une vieillesse prématurée m'empêcherait d'arriver au but. »

Il tint conseil avec Clapeyron. Après avoir longuement discuté le pour et le contre, et consulté amis et docteurs, ils envoyèrent leur démission qui fut acceptée sans dédommagement.

Avant la fin de Tannée 1831, les deux amis étaient de retour en France. Associés à deux ingénieurs de grand avenir, Stéphane et Eugène Flachat, Lamé et Clapeyron se tournèrent d'abord vers l'industrie en ne se proposant rien de moins que de devenir pour les grandes entreprises les conseils officieux du public et des compagnies. « Nous nous proposons, disent-ils dans un programme longuement motivé, de donner notre opinion sur Tutilité comme entreprise ou comme spéculation de tout projet de travail public proposé, de provoquer l'examen et l'étude des travaux qui nous paraîtraient utiles, et de faire nous-mêmes les études pour les compagnies qui nous en feraient la demande. » En s'adressant ensuite au gouvernement, ils l'engageaient à entreprendre ou à subventionner pour deux

milliards de travaux exactement définis^ savamment discutés, et dont un grand nombre, reconnus sages et utiles, ont été réalisés depuis.

Il n'y avait pas apparence que des projets aussi lointains absorbassent longtemps des esprits créateurs, impatients et actifs. Lamé et Clapeyron devinrent ingénieurs du chemin de fer de Paris h Saint- Germain. Ni la science des vérités de pratique ne manquait à Lamé, ni l'attention clairvoyante aux plus minutieux détails, mais il avait de grandes idées à produire et de beaux problèmes à résoudre : il voulut s'y appliquer tout entier. Après avoir terminé ses études sur le terrain, et confiant dans le succès qui devait, dans un avenir éloigné, il est vrai, assurer l'aisance de sa famille, il renonça pour toujours à l'art de l'ingénieur, et, changeant de carrière sans changer de dessein et de but, il commença une vie nouvelle. Les suffrages de l'Académie des Sciences, en l'appelant bientôt après à la chaire de physique de l'Ëcole Polytechnique, s'adressaient à un éminent esprit plus encore qu'à un physicien éprouvé. Lamé, pour marcher sûrement, commença, suivant sa coutume, par rechercher la direction et la voie du progrès. Il reconnut l'exacte précision des faits ingénieusement classés dans des théories distinctes, souvent contraires, admirables quelquefois dans leur isolement, mais séparés par de profondes ténèbres. Pendant deux années de méditations solitaires il étudia docilement les pi'incipes acceptés, en vit sur plus d'un point le désaccord, souvent la faiblesse, et ne voulut ni cacher ses doutes ni s'y résigner.

Lamé ne possédait qu'à un faible degré les qualités spéciales d'un professeur; la profondeur, dans ses

leçons, nuisait à la clarté. Les élèves, cependant, le respectaient et Taimaient comme les anciens avaient aimé et respecté Ampère, très justement, car si sa parole attentivement écoutée ne dissipait pas tous les nuages, si plus d'un passage de ses leçons lithographiées exigeait de longues lectures suivies avec ordre et renouvelées avec patience, nul ne lui contestait la solidité du savoir, l'élévation de la pensée et la force d'entraîner les esprits vigoureux; on croyait, sans ironie pour personne, rendre un hommage flatteur & Tintelligence d'un camarade quand on disait de lui : « Il comprend son Lamé ! » Lamé donnait parfois dans de trop hautes régions une trop abondante moisson sans laisser un seul grain d'ivraie à rejeter, et, quand il racontait les expériences sans les reproduire, ceux qui, malgré leur zèle le suivaient d'un peu loin, n'en accusaient que leur faiblesse. Affectueux et cordial, non seulement patient, mais reconnaissant quand on le consultait et lui demandait aide. Lamé faisait effort pour s'accommoder à la portée de chaque esprit; il montrait alors une science si précise, un esprit si habile à établir sur des preuves irréfragables les vérités qui se démontrent, si ingénieux à évoquer des ténèbres, celles qui se devinent seulement, que, le trouvant toujours prêt et toujours convaincu, et le sachant une des gloires du pays, l'élève se retirait fier de lui pour son École, pénétré des grandeurs de la science, capable d'en respecter les victoires et empressé à y applaudir.

L'administration des Mines, sans pouvoir confier à Lamé un service actif, conservait sur la liste des ingénieurs un nom dont elle était fière. Il fut promu, en 1836, au grade d'ingénieur en chef. Les amis de

Lamé retrouveront dans sa lettre de remerciements au directeur général toute la modestie de son esprit et la chaleur g.énéreuse de son cœur :

« C'est avec un sentiment de plaisir mêlé de surprise que j'apprends, écrit-il, ma nomination au grade d'ingénieur en chef. Cette nouvelle preuve de votre constante bonté à mon égard me pénètre d'autant plus que j'étais loin de la prévoir. La part que j'ai pu prendre aux travaux du corps des Mines est si indirecte et si faible que je pensais n'avoir aucun droit à l'avancement. La vive reconnaissance que j'éprouve est cependant accompagnée d'un sentiment pénible, et je penserais manquer à un saint devoir si je ne vous développais pas ici toute ma pensée.

« Sorti de l'École des Mines avec M. Clapeyron, nous avons supporté ensemble les peines d'un exil de onze années; nos travaux ont été longtemps communs; nos noms se sont toujours suivis lors de notre avancement à l'étranger et en France, dans la promotion aux grades d'aspirant, d'ingénieur de seconde et de première classe. Je m'étais ainsi habitué à recevoir des faveurs constamment partagées par celui que tant de circonstances avaient fait mon ami. En voyant nos noms séparés pour la première fois, je ne puis m'empécher de ressentir une peine d'autant plus vive, que c'est moi qui profite de cet isolement, moi surtout dont les droits me paraissent les plus douteux. J'ose espérer de votre bon cœur que vous excuserez l'aveu que je viens de faire : c'est un cri de douleur que ma volonté ne pouvait retenir. »

Dans nn savant mémoire envoyé de Russie à l'Académie des Sciences sur la propagation de la chaleur

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dans les polyèdres, Lamé, qui cette fois avait travaillé seul, en se montrant familier avec les progrès leâ plus récents de la science mathématique, faisait paraître, dès les premières pages, cet esprit méthodique et patient qui, soigneux de déblayer la route pour la parcourir jusqu'au bout, cherche dans Tétude des questions particulières un point d*appui, seulement pour s'élever plus haut et confirmer les principes.

« De toutes les équations offertes par l'analyse physico-mathématique',^ dit-il, lies plus simples sont celles qui expriment les lois de la propagation de la chaleur dans les corps solides homogènes : il y a tout lieu de croire, d'après cela, qu'on ne parviendra à la découverte des équations intégrales qui représentent les phénomènes physiques d'un corps solide de forme donnée, qu'en cherchant d'abord celles qui appartiennent au phénomène particulieù du mouvement de la chaleur dans ce corps. S'il suppose le corps solide polyédrique, c'est que cette forme, sans intérêt spécial pour les études calorifiques, doit au contraire s'imposer quand, traitant la matière à un autre point de vue, on se proposera, soit d'évaluer les efforts supportés et les résistances offertes par les différentes parties d'une construction, soit quand on arrachera à l'analyse le secret de la double réfraction et de la polarisation, ou qu'on se proposera d'étudier les conditions qui président à la formation des cristaux. » Lamé révèle dans ces lignes l'espérance incessamment poursuivie et la pensée dominante de son esprit. Il n'ignore pas, en esquissant le dénombrement de ces hautes et difficiles questions réservées à l'avenir, que ses juges, sur plus d'un point, croyaient en posséder la solution. Il connaissait le^ admirables travaux de

Fresnel sur l'optique, et TÉcole des Mines lui avait enseigné dans le détail les grandes vues d'Haùy sur la formation des cristaux. Mais, en admirant l'élégance de ces théories isolées, il n'y voyait rien de définitif; aucune place ne leur était réservée dans l'édifice harmonieux dont il esquissait le plan et auquel il a travaillé jusqu'à Tépuisement de ses forces. La nature garde encore d'innombrables secrets. A la géométrie seule, il le disait hautement, était réservée la gloire de les lui arracher tous ensemble. De telles aspirations et de si hardies tentatives révélaient tout au moins un esprit puissant et élevé : la nomination de l'auteur d'un mémoire purement mathématique à la chaire de physique de l'École Polytechnique fut la marque flatteuse et méritée de la haute estime inspirée à l'Académie. En poursuivant ses études sur la propagation de la chaleur, Lamé présenta, peu de temps après son retour en France, un mémoire sur les surfaces isothermes. Poisson, juge souvent sévère, aperçut du premier coup d'oeil la fécondité de la méthode employée et le rare mérite de l'auteur. Quelques semaines après la présentation du mémoire, un rapport très louangeur, sans l'être assez pourtant, l'avenir l'a prouvé, demandait l'insertion du mémoire dans le Recueil des savants étrangers. En résolvant, par une méthode dont aucun géomètre aujourd'hui n'ignore les détails, la question qu'il s'était proposée, Lamé ouvrait des voies nouvelles dans le calcul intégral, dans la géométrie et dans plus d'une branche de la physique mathématique. Une grande partie de son activité et son ardente curiosité tout entière resteront dirigées vers la physique, mais il pourra, dès ce moment, traiter d'égal avec les géomètres les plus

illustres. Les géomètres, seuls juges, en effet, de la difficulté yaincue et de Télégance des formules, pouvaient seuls admirer leur simplicité toujours croissante en approchant de la conclusion. A ceux qui, trouvant la géométrie trop prodiguée dans ces questions subtiles où la physique pure ne reçoit aucune utilité immédiate, demanderont pourquoi ce désir si curieux de calculer jusqu'à la dernière précision la loi des températures dans des conditions irréalisables, il faudrait répéter la belle et profonde réponse de Leibniz : le mémoire de Lamé perfectionnait l'art d'inventer» Cela est vrai à la lettre. Admiré il y a quarante ans pour la nouveauté de la méthode, le beau mémoire sur les surfaces isothermes est aujourd'hui un chefd'œuvre classique, et les coordonnées curvilignes dont il enseigne et organise l'emploi, armes puissantes et souvent éprouvées depuis, ont triomphé sur toutes les voies de la science.

Les applaudissements immédiats ne lui firent pas défaut et les rapides succès de la féconde méthode vinrent, en les justifiant, en relever singulièrement le retentissement et l'éclat. M. Liouville, en réimprimant avec empressement le mémoire de Lamé pour les lecteurs de son journal, en signalait chaleureusement l'importance. L'illustre Jacobi, dont le génie mathématique n'a été surpassé en aucun temps, ayant donné pour fondement à l'une de ses découvertes les transformations employées par Lamé, en prenait occasion pour saluer dans l'inventeur de la méthode un des mathématiciens les plus pénétrants. M. Chasles obtenait, en la transportant à la théorie si souvent étudiée de l'attraction des ellipsoïdes, des démons- ♦•♦ations et des résultats admirés comme un modèle

d'élégance et de généralité. M. Liouville, après avoir rappelé, en esquissant l'histoire de la théorie de l'équilibre des mers, « que les progrès continus de l'analyse rendent souvent accessibles au bout d'un temps très court les problèmes que l'on avait, au premier aperçu, regardés comme insolubles », déclarait, en terminant devant l'Académie la lecture de son propre mémoire, que, « en ayant recours à certaines fonctions heureusement introduites en analyse par M. Lamé à l'occasion d'un problème relatif à la théorie de la chaleur, il avait réussi, en quelque sorte, à ajouter un chapitre nouveau à la ùiécanique céleste ». M, Kirchoff, à son tour, en étudiant le mouvement de l'électricité dans une plaque conductrice, retrouvait, en changeant seulement la signification des lettres, les formules données par Lamé. Lamé enfin, persévérant dans sa propre voie, y rencontrait, comme corollaire étroitement uni à l'étude de la chaleur, la grande théorie qui, vingt ans avant, avait immortalisé le nom d'Abel et commencé la gloire de Jacobi.

Si, franchissant enfin plus de quarante années, nous ouvrons les Comptes rendus des séances de l'Académie des Sciences pour le second semestre de 1877, nous y trouvons deux beaux mémoires, l'un dans lequel M. Hermite généralise l'étude d'une équation dont l'intégration, dans un cas particulier, a été « l'une des plus belles découvertes auxquelles est attaché le nom de Lamé », l'autre de l'éminent géomètre italien, M. Brioschi, intitulé Sur Véqualion de Lamé,

Aux yeux de Lamé, la science était une, et les rapprochements, même dans les seules formules, entre des théories encore distinctes, étaient l'indice certain d'une doctrine plus générale qui doit un jour

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les embrasser toutes. La distinction entre les mathématiques pures et les mathématiques appliquées était, à ses yeux, dangereuse et fausse. Le progrès de l'analyse, suivant lui, doit toujours, en effet, tendre aux applications, naître à leur occasion^ les annoncer quelquefois, sans pouvoir, dans la marche nécessaire de la science, les devancer de beaucoup. La rénovation de la physique devait être infailliblement Tœuvre glorieuse de la géométrie, et, si l'expérience doit conserver l'avantage d'être la seule base solide de toute vérité physique, le raisonnement et le calcul, en s'appuyant sur elle, s'élèvent plus haut et portent plus loin. Ils ne créent pas la lumière, mais ils la dirigent; sans eux on marche dans les ténèbres. Loin de se prêter à toutes les hypothèses, c'était l'ardente conviction de Lamé, l'analyse mathématique reste impuissante et stérile tant qu'on n'a pas trouvé les vrais principes. Le droit chemin, pour elle, par une heureuse fortune, est le seul praticable ; elle ne l'enseigne pas, mais, en l'éclairant, elle lui sert d'épreuve.

Tel était souvent son langage, telles furent constamment ses maximes; à elles seules il reportait l'honneur de ses plus brillants succès.

Parmi les travaux mathématiques de Lamé, fruits spontanés pour ainsi dire d'un esprit rigoureux et subtil, il faut citer au premier rang son mémoire sur le théorème si rebelle de Fermât dans le cas où l'exposant est égal au nombre sept. Ce beau travail inscrivit son nom dans un chapitre singulier de l'algèbre dont l'effort infructueux et souvent renouvelé des plus grands géomètres fait la célébrité et toute l'importance. Sur ce terrain de difficile accès, que, sur les traces de Lagrange, d'Ëuler, de Legendre, de Dirichlet

' Il

et de Cauchy, il traversa seulement sans vouloir s'y fixer, on peut dire qu'entre tant d'illustres émules, aucun n'a conquis une parcelle plus importante et plus nettement définie.

Un problème très élémentaire, très simple en apparence, fit paraître, bientôt après, la flexibilité de son talent. Segner l'avait proposé au siècle dernier, et deux formules très difTérentes, dont la plus élégante était due à Euler, devaient nécessairement fournir des résultats identiques; mais cette identité n'était pas facile à établir. Un géomètre, dont l'admirable dévouement à propager la science et l'ardeur à provoquer les travaux d'autrui laissaient oublier quelquefois toute l'originalité, Olry Terquem, y était parvenu par une voie longue et détournée. Il proposa le problème à M. Liouville qui le communiqua à divers géomètres; g.ucun d'eux ne put le résoudre. Lamé fut plus heureux et il envoya la solution le lendemain du jour où il connut l'énoncé. Le premier rang dans cette petite lutte, à laquelle prit part très brillamment aussi notre confrère Binet, ne lui était pas cependant réservé; la solution élégante de Lamé vint réveiller un esprit éminent, depuis longtemps oublieux de la science. Olinde Rodrigues, dans une note de quelques pages, sut rappeler à ses anciens condisciples, devenus de grands maîtres, qu'autrefois, au lycée, il marchait à leur tête, et que, s'il le voulait, il redeviendrait leur égal.

La géométrie pure a toujours charmé et attiré Lamé, mais, comme aux jours de son enfance, dans l'étude de M° Dupont, il croyait en s'y livrant interrompre et négliger sa tâche. Son génie était là cependant, il y sentait sa force, et, comme au premier jour, la séduc-

tion était irrésistible. S'il y cédait sans trop de résistance, s'il ne repoussait pas une distraction aimée, c'est que, bien loin de relâcher son esprit par un Inutile divertissement, en perfectionnant l'instrument universel dont toutes les sciences exactes doivent dépendre un jour, il accroissait ses forces et les renouvelait pour les tourner de nouveau à l'avantage de la physique.

Après en avoir revu e.t ordonné toutes les parties dans son cours de l'École Polytechnique, il n'estimait pas qu'un livre net, concis, exact et profond l'eût suffisamment acquitté envers elle. Il voulait en toutes choses remonter aux principes et tout déduire d'eux par le pur raisonnement : « Lorsqu'un principe général est découvert, disait-il, les applications de la science en sont les conséquences logiques, et c'est le raisonnement qui doit conduire à de nouveaux progrès. Au lieu de suivre péniblement la route que la science a suivie pour s'élever de découverte en découverte jusqu'au principe qui le résume, il faut s'élancer en sens contraire, descendre du principe aux faits partiels. Leur étude devient plus simple et plus complète ; ce qui était obscur lors de la marche ascendante est alors éclairé d'une vive lumière, et les doutes disparaissent par l'infaillibilité du raisonnement. »

Pour plus d'une science malheureusement, pour celle surtout que Lamé avait en vue en écrivant ces lignes, le drapeau arboré avec tant de confiance restera bien longtemps celui de l'avenir. Elles sont extraites, en effet, d'une brochure publiée en 1848 : Esquisse d'un traité de la République,

Nommé en 1850 professeur à la Faculté des Sciences de Paris, il eut dès lors, dût-il y épuiser ses forces, à

partager son zèle entre deux préoccupations : discuter avec les ressources de la science la plus haute les principes des théories physiques, et préparer un auditoire capable de les juger et digne de suivre ses traces.

Soumis à toutes les exigences de la règle, Lamé, pour obéir aux programmes réglementaires, dut enseigner d'abord la théorie des chances et le calcul des probabilités. Son esprit généralisateur et subtil était particulièrement propre à recueillir et à provoquer une riche moisson sur ce terrain si périlleux et si vaste. Une courte note, insérée dans le Journal de mathématiques par un de ses auditeurs les plus zélés, reste la trace unique, mais durable, de ce trop rapide enseignement. La généralisation d'un théorème classique obtenue par Lamé avec son élégance et son habileté analytique accoutumée est réduite à Tévidence la plus intuitive par Emile Barbier, qui, enlevé trop tôt à la science et à ses amis, a su, par ce travail très modeste et très court, donner aux meilleurs juges les plus hautes espérances, et accroître les vifs regrets de ses maîtres.

La chaire de Lamé, bientôt transformée et consacrée tout entière à la physique mathématique, fut l'occasion et l'épreuve de tous ses travaux ultérieurs. Il voulait avant tout rapprocher et unir les principes. Quand les théories isolées et indépendantes demandent le progrès à des hypothèses diverses, les plus brillants succès ne sauraient éblouir jusqu'à justifier les contradictions.

« Vous n'ignorez pas, disait un examinateur interrogeant un candidat sur la théorie de la chaleur, qu'il existe un fluide nommé éther? — Certainement,

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répondit Félève, mais c'est dans la théorie de la lumière. » Cette naïve réponse trahit aujourd'hui encore l'état de la science sur plus d'un point. Des indices trop certains pour laisser place au doute révèlent l'existence de l'air. On le voit agiter les feuilles d'un arbre ; on l'entend siffler dans ses branches ; on comprend qu'il résiste aux ailes d'un biseau, et, en affirmant que l'air existe, nul n'est tenté d'ajouter : enphysique seulement. Aucune main n'a touché l'éther, aucun œil ne l'a vu, aucune balance ne l'a pesé. On lé démontre, on ne le montre pas; il est pourtant aussi réel que l'air, son existence est aussi certaine : si j'osais dire qu'elle l'est davantage, on m'accuserait d'exagération. Lamé, cependant, m'y aurait encouragé. Quoi qu'il en soit, toutes les écoles sur ce point sont d'accord. Fresnel a poussé la démonstration jusqu'à la complète évidence ; il a fait plus que convaincre ses adversaires, il les a réduits au silence. L'univers est rempli par l'éther; il est plus étendu, plus universel et peut-être plus actif que la matière pondérable ; il livre passage aux corps célestes sans leur résister ni les troubler, et vibre librement dans la profondeur des corps diaphanes. Gomment croire que ce fluide, dont l'intervention accorde et concilie jusqu'aux moindres détails les faits relatifs à la lumière, n'intervient pas dans les phénomènes calorifiques? que, mêlé aux molécules matérielles, il n'influe pas sur l'élasticité? et que, présent aux actions électriques, il n'y joue cependant aucun rôle? Il est, disait Lamé, le véritable roi de la nature physique ; mais, en faisant de son avènement la grande préoccupation de sa vie. Lamé reconnaissait qu'on le retarderait indéfiniment peut-être, en voulant le couronner dès

aujourd'hui. « Rivés que nous sommes, disait-il, à la matière pondérable, placés sur l'une des îles de l'élément éthéré, étudions d'abord les vallées, les baies, les ports, les marées du nouvel élément, les vents qui l'agitent, les vagues, les déjections de toute sorte, avant d'essayer d'y voguer à pleines voiles; rectifions nos instruments, purifions notre équipage, n'entreprenons rien de douteux, rien d'indéterminé. »

a Soyez bien convaincus, disait-il un autre jour à ses auditeurs, que vos travaux tendent infailliblement, comme ont fait les nôtres, vers la découverte du principe universel de la nature physique ; mais, éclairée par cette conviction qui nous manquait , votre marche sera beaucoup plus rapide que la nôtre : vous éviterez facilement les retards, les longeurs, les généralisations incidentes. Et d'abord, soyez toujours au courant des lois qu'il s'agit d'expliquer, établies par les physiciens, les chimistes, les cristallographes et les géologues; connaissez aussi les écarts et les anomalies de ces lois, érudition qui souvent nous a manqué. Ensuite, sachez manier tous les instruments des sciences exactes, sans exception et aussi sans exagération. Arrêtez-vous pour chacun d'eux un peu au delà du point marqué par la dernière application. Recueillez ainsi toutes les méthodes analytiques , géométriques, cinématiques, utilisées par vos prédécesseurs. C'est surtout lors de cet approvisionnement que les retards sont menaçants. Qu'une méthode préférée vous retienne, vous absorbe, vous rétendez par des généralisations non encore réclamées et vous oubliez le reste. La variété des préférences peut aussi partager votre groupe en plusieurs camps différents, exclusifs , sinon hostiles, et les

retards s'accumulent. Enfin qu'arrivera- t-il si chaque camp imagine de désigner les autres géomètres par quelque épithète dépréciante, par exemple, si le camp de l'analyse pure appelle rayon de courbure ceux qui étudient les surfaces ou les courbes, si le camp de la géométrie pure croit amoindrir, annihiler ses adversaires en disant avec dédain : « Ce ne sont que des « analystes »? Ce qui arrivera, nous allons vous le dire : quelque pionnier vagabond, convaincu que la découverte dont il s'agit, comme toutes les grandes applications connues, ne peut surgir que d'un mélange harmonique de l'analyse et de la géométrie, extraira de vos travaux isolés les choses convenables; puis, un beau jour, dans le fossé qui sépare les deux camps, et à leur barbe, il dénouera le nœud gordien. Que cet adroit conquérant d'une seconde gloire newtonienne soit l'un des vôtres resté prudemment en dehors des fortifications, ou l'un des élèves du nouvel enseignement, ou tout autre, qu'il soit Italien ou Français, Anglais ou Allemand, Polonais ou Russe, cela nous serait parfaitement égal, car la découverte serait faite. Alors la science humaine, possédant le principe de la nature physique, marcherait à grands pas vers celui de l'organisme, et tous les savants seraient bien obligés de se ranger sous la nouvelle bannière. »

C'est dans ce style pénétrant et ému, et toujours avec la même force, que Lamé, chaque année, se livrait sans réserve à son auditoire, et, relevant, comme Pascal, le courage de ceux qui n'osent rien inventer en physique, il savait leur inspirer de hauts desseins et les exhorter à un grand efi'ort. Par un privilège singulier et presque unique. Lamé savait joindre ensemble, dans un même enseignement, les pro-

156 ÉLOGES AGABÉMIQUES.

messes infinies, mais vagues, de l'avenir, et la plus rigoureuse précision dans le présent. Dès la seconde leçon de son cours, en effet, il entrait dans le particu-^ lier des théories et des principes mathématiques. Une petite phalange, entraînée par son ardeur, soutenue par ses convictions, toujours dévouée, souvent enthousiaste, était initiée et pliée à la discipline sévère des mathématiques. La porte s'ouvrait à tous, mais nul n'osait entrer sans être géomètre, et, confiant ou non dans le parfait accomplissement de ses chères espérances, on savait que, pour les théories physico-mathématiques, il n'était pas d'école plus profitable, de critique plus savante et plus fine, de maître plus patient et plus docte. Quatre ouvrages excellents et profonds, classiques aujourd'hui sans distinction d'écoles, restent le fruit précieux de cet enseignement. Lamé ne s'y montre pas inférieur à son sujet. Ils n'étaient cependant pour lui qu'un commencement et comme une reconnaissance incomplète de la terre promise.

De tels livres ne s'analysent pas. Comment, cependant, ne pas rappeler, en empruntant les expressions mêmes de notre regretté confrère M. Combes, « la magnifique solution du problème de la déformation d'une sphère élastique, pleine ou creuse, sollicitée par des forces distribuées d'une manière quelconque à la surface »?

Par une contrariété parfaitement sincère chez ce grand et noble esprit. Lamé restait modeste jusqu'à l'humilité en prisant très haut ses ouvrages. Comme il excellait à pressentir tous les mérites pour les caractériser à l'avance avec une précision hardie, il se jugeait comme il jugeait les autres, il ne s'effbr-

çait pas, à la façon de Descartes, qui n*y réussissiait guère, de pencher du côté de la défiance; il y inclinait naturellement, s*attachant volontiers à comparer chez lui-même ce qu'il appelait sa faiblesse à l'immensité de l'œuvre entreprise.

Enthousiaste de l'avenir et ne donnant pas de bornes à ses espérances, son but était trop haut pour que les efforts réunis de plusieurs générations pussent réussir entièrement à l'atteindre. Toute supériorité était accueillie par lui comme un secours et saluée comme une espérance; tout progrès, petit ou grand, apporté à la science pure, considéré comme un pas assuré vers le point culminant, où les voies les plus diverses dans le domaine mieux connu du vrai devront forcément aboutir.

Le souvenir de Lamé reste pour ses disciples entouré de reconnaissance, d'admiration et d^ineffaçables regrets. Parmi les investigateurs des ressorts secrets de la nature, aucun n'a regardé plus haut et visé plus loin, aucun n'a mis avec plus de persévérance au service d'une imagination plus brillante et plus nette des études plus profondes et plus larges, aucun n'a su manier avec une dextérité plus ingénieuse le plus subtil, sans contredit, et le plus puissant, à ses yeux, des instruments de succès, je veux dire l'analyse mathématique. Mais, semblable à un capitaine qui lancerait ses troupes à l'assaut avant que la brèche soit ouverte, Lamé a. seulement préparé la victoire. Le jour où elle viendra, quel que soit le triomphateur, réalisera ses espérances et son vœu le plus cher. Il est mort littéralement à la peine, plein de foi dans la vérité entrevue, en conjurant ses disciples de hâter, en y pensant sans cesse, le jour, cer-

tain pour lui, où, en venant renouveler et simplifier les lois physiques, la géométrie fera sortir d'une même source toutes les vérités, en apparence seulement si diverses, que le temps a révélées d'Âge en âge.

ÉLOGE HISTORIQUE

DE

Messieurs,

Au temps seul appartient de consacrer la gloire. L'admiration unanime et bruyante des contemporains a été impuissante, bien souvent, à éveiller les échos de l'avenir, et la voix impartiale de la postérité pourrait au contraire s'élever spontanément et grandir d'âge en âge, pour protester contre un injuste silence. Sans prétendre à juger prématurément des découvertes riches encore peut-être de conséquences imprévues, une tradition respectée nous invite à en rappeler la suite et l'enchaînement, à en raconter l'origine et l'occasion, à évoquer le souvenir des espérances et des succès dont nous avons été les confidents et les témoins.

Les travaux d'un homme de science sont une trop grande part de sa vie pour que l'on puisse séparer les deux souvenirs. C'est dans un même récit que leurs histoires se déroulent et s'expliquent, qu'elles s'éclairent mutuellement en s'unissant, sans

se confondre, dans une mesure qu'un vain caprice ne saurait régler. Plus les travaux sont variés et les découvertes admirées, plus elles attirent et captivent Tesprit, plus elles deviennent impersonnelles et dignes pour ainsi dire d'une vie propre, plus nous devons, pour accorder à l'œuvre un hommage réfléchi et sérieux, saluer rapidement l'ouvrier.

Né à Saint-Lô le 11 mars 1811, Le Verrier fit, au collège de sa ville natale, de bonnes études littéraires, complétées par deux années de mathématiques au collège de Gaen. Comme presque tous les savants dont nous avons à prononcer l'éloge, il était à la tête de sa classe. Son échec au concours de l'École Polytechnique, en 1830, trompa l'espérance de ses maîtres et l'attente de ses condisciples. L'impression fut pour lui douloureuse et durable, elle redoubla son ardeur. Redoutant un nouveau mécompte, son père, dont la position était modeste et la fortune étroite, s^imposa un grand sacrifice pour l'envoyer perfectionner à Paris une instruction déjà très solide. Le succès cette fois fut complet, et Le Verrier obtint un des premiers rangs au concours de 1831.

Appliqué à toutes les études, il réussissait dans toutes les épreuves; mais dans son assiduité au travail ses camarades voyaient plus de volonté tenace que d'inclination pour la science. Dan^ le jugement qu'on portait de lui, on ne signalait aucune aptitude dominante, aucune vocation expresse et certaine. Si un esprit pénétrant et solide, quelquefois brillant, toujours prêt pour la controverse, promettait une carrière honorable et sûre, nul n'en pouvait alors prédire le prochain éclat.

Entre les services publics ouverts aux élèves de

ÉLOGE DE URBAIN-JEAN-JOSEPH LE VERRIER. i61

l'École Polytechnique, Le Verrier, libre de choisir, préféra l'administration des tabacs; la manufacture de Paris servait d'école d'application; sans y négliger l'étude des machines, il prit d'abord parti pour la chimie et y fît de grands progrès. Une étude importante sur les combinaisons du phosphore et de l'hydrogène réalisa bientôt, en les dépassant, les espérances de son maître Gay-Lussac. Ses deux mémoires, jugés excellents, renferment des expériences précises curieusement poursuivies malgré tout le danger qui en relève l'intérêt et en accroît le mérite. Un tel début nous permettrait, en imitant une ingénieuse appréciation de Fontenelle, de voir en lui un chimiste éminent, par la facilité qu'il aurait eu à le devenir. La place de répétiteur de Gay-Lussac devint vacante à l'École Polytechnique ; Le Verrier et Victor Regnault la demandèrent en même temps; l'appui presque décisif de l'illustre professeur semblait acquis à son jeune et brillant élève. Il connaissait cependant les premiers succès de Regnault et savait la haute estime inspirée par lui au sévère et judicieux Berthier, il hésitait entre de telles espérances. Par une heureuse rencontre, la place de répétiteur d'astronomie devint vacante en même temps; on l'offrit à Le Verrier, etl'École Polytechnique put accueillir le même jour les deux savants illustres, qui, presque le même jour aussi, quarante ans plus tard, devaient laisser dans la science un si grand vide.

Sans pressentir les hautes destinées de Le Verrier, on avait souvenir de ses fortes et complètes études, et cette permutation, simplement offerte et résolument acceptée, était, en même temps qu'une difficile épreuve, une marque de confiance qui peut-être,

i62 ÉLOGES ACADÉMIQUES.

malgré son succès, ne sera jamais renouvelée. Loin d'être étonné par ses devoirs nouveaux et imprévus, Le Verrier sans regret comme sans effort, sans se partager, sans regarder en arrière, se détacha de la chimie, et, docile au hasard qui lui montrait la route, devint rapidement astronome. Justement fier de ses humbles fonctions, il ne semble d'abord aspirer qu'à s'en rendre digne. Peu de jours après sa nomination, il écrit à son père : « En osant accepter des fonctions qui ont été successivement remplies par Ârago, Mathieu et Savary, je me suis imposé l'obligation de ne pas laisser baisser dans l'estime publique le poste qu'ils ont occupé, et pour cela je dois non seulement accepter, mais rechercher les occasions d'étendre mes connaissances ». Avec son savoir il sent grandir ses forces et les salue comme une espérance : « J'ai déjà franchi bien des échelons, écrit-il encore, pourquoi ne continuerais-je pas à monter? » Juste et noble ambition! S'il s'émeut et s'empresse, c'est vers le travail et la science ; s'il varie ses études, c'est pour étendre et élever son esprit en se préparant par un continuel effort à accepter de nouveaux devoirs. Chargé de corriger les compositions écrites du concours d'admission à l'École Polytechnique, il écrit à son père : « Le concours écrit dont je suis seul chargé est une sorte de magistrature que j'exerce et dont je comprends toute la portée; je ne dormirais plus si je pensais que par distraction j'ai pu commettre une de ces injustices si cruelles pour un jeune homme et qui tuent son avenir. J'ai trop ressenti, il y a peu d'années, les douleurs d'un candidat pour ne pas traiter leurs droits comme sacrés. »

Conduit par les devoirs de répétiteur sur le seuil

seulement de la mécanique céleste, il s'y exerce bientôt avec passion ; le succès, dès les premiers pas, le surprend et l'attache; sur ce terrain fécond dont chaque parcelle a tant de prix, il comprend qu'aucun effort ne doit rester stérile, qu'aucune déception n'est à redouter.

Si les planètes, indépendantes et libres, n'étaient attirées que par le Soleil, la mécanique céleste, parfaite dès le début dans sa majestueuse pureté, en restant le plus admirable chapitre de la mécanique générale, en deviendrait le plus facile et le plus court : il n'en est pas ainsi, et, si le Soleil les dirige dans l'ellipse de Kepler, d'autres influences, moins puissantes mais innombrables, les écartent et les troublent. Newton ne l'ignorait pas, et, pour montrer la route à ses successeurs, il y a fait quelques pas de géant.

L'étude des perturbations a été le chef-d'œuvre des plus illustres géomètres : Euler, d'Alembert, Clairaut, Lagrange et Laplace ont créé, pour les calculer, de très belles mais très pénibles méthodes, connues d'un bien petit nombre, admirées de tous cependant, car on les juge sur leurs résultats. Les forces sont petites, mais non pas leurs effets. La Terre, à chaque instant, si elle était abandonnée à elle-même, s'élancerait en ligne droite vers les profondeurs de l'espace avec une vitesse de six cent mille lieues par jour environ. Le Soleil, par son attraction, la dévie dans le même temps de quatre mille lieues qui font l'écart de la tangente et de l'ellipse sur laquelle il la maintient. La plus grosse des planètes troublantes, Jupiter, peut, quand elle agit le plus puissamment, ajouter à ces quatre mille lieues un kilomètre seulement. Mercure, Mars et

i64 ÉLOGES ACADÉMIQUES.

Vénus, quoique plus rapprochés, produisent un effet moindre, et la plus active des trois, Vénus, peut à peine nous faire parcourir cinq cents mètres en un jour.

Consacrer une vie de travail et d'efforts à suivre des effets si méprisables en apparence, n'est-ce pas tenter l'impossible, et, par curiosité excessive et frivole, franchir inutilement toutes les bornes? Faut-il admirer la conscience des géomètres astronomes, ou condamner, chez de si grands esprits, un trop bouillant appétit pour la science? De quelle conséquence pourrait être, pour un géographe, une erreur d'un mètre sur la distance de Paris à Saint-Pétersbourg? La proportion est précisément la même.

Les chiffres sont exacts, mais c'est d'une illusion qu'ils tirent leur force apparente. Si Jupiter troublait la Terre pendant une seule journée, les observations les plus minutieuses dans le passé comme dans l'avenir n'en pourraient révéler la moindre trace ; mais, quand l'action se prolonge, les effets s'accumulent, comme il est évident, et s'accroissent beaucoup plus rapidement que le temps. Il ne faut pas dire : un kilomètre en un jour représente, en une année, trois cent soixante-cinq kilomètres, ce serait une très fausse idée. L'opération simple nommée règle de trois n'est ici nullement applicable : un kilomètre par jour n'en représente pas en une année trois cent soixante-cinq, mais cent trente-trois mille, car les effets s'accroissent comme le carré du temps. En suivant cette même progression, un siècle, produisant dix mille fois davantage, pourrait déconcerter l'harmonie des planètes et altéret* complètement l'ordre de l'univers. Un tel excès n'est pas à craindre : la force change de direction,

elle défait en un temps ce qu'elle a fait dans Tautre, et, sans prolonger cette analyse imparfaite et grossière, on aura fait un premier pas dans cette difficile entreprise et obtenu un premier succès, en comprenant que l'action perturbatrice d'une planète n'est ni méprisable ni aisée à calculer. Tel est le problème auquel Le Verrier, depuis l'année 1837, a consacré toute l'application de son esprit et l'énergie de son travail.

Le premier mémoire présenté par lui à l'Académie des Sciences, le 10 septembre 1839, a pour titre : Sur les Yariatiuns séculaires des orbites planétaires. Il y étudie la stabilité du système solaire. Les dimensions des orbites planétaires, continuellement et diverse^ ment troublées, peuvent-elles varier sans limite? Doit-on redouter qu'en renversant l'ordre et l'arrangement de notre système, le temps, qui altère tout, démentant le vieil axiome de l'incorruptibilité du ciel, réalise cette prédiction d'un philosophe ancien, que les cieux se comprimeront vers nous en vieillissant? Les plus illustres géomètres ont accru leur gloire en démêlant, au milieu des variations incessantes, quelques éléments stables et permanents. Introduit par l'étude de Laplace dans les grandes voies des Euler, des d'Alembert et des Clairaut, Le Verrier ne prétend ni les rectifier ni les élargir, mais les suivre. Pour atteindre le but, il ne renouvelle pas les méthodes, il les applique avec une rare intelligence des détails, et sans reculer devant aucun labeur.

Laplace a démontré qu'il existe un degré de petitesse telle que si les excentricités et les inclinaisons des orbites se trouvent ensemble inférieures à ce degré, elles se maintiendront, par cela même, éter-

nellement dans des limites qu'elles ne pourront franchir., La stabilité est donc possible. C'est là une proposition générale; celle de notre système, en particulier, est-elle assurée? Les chiffres seuls peuvent répondre ; c'est par la solution de cette belle question que Le Verrier voulut faire son apprentissage. Une si vaste entreprise exigeait une patience à toute épreuve aussi bien qu'une exactitude consommée dans le maniement des chiffres; mais une science profonde, un esprit judicieux et sagace, pouvaient seuls assurer le succès. Le Verrier, eil deux ans, mena tout à bonne fin. L'incertitude des données aurait pu faire perdre, cependant, le fruit de tant de. veilles, car un petit accroissement de quelques-unes des masses encore mal connues renverserait toutes les conclusions. Sans se laisser arrêter par cette difficulté, qui doit rester longtemps insoluble. Le Verrier i*elève l'importance de son œuvre et la marque d'un cachet personnel, en corrigeant à l'avance, pour ainsi dire, cette erreur qui reste inconnue et préparant tout pour un successeur mieux renseigné. Un tel début est celui d'un maître. En suivant les chemins tracés, Le Verrier y marche les yeux ouverts; évitant les écueils et les pas inutiles, il élève ses regards et étend ses soins jusqu'à la moisson assurée de l'avenir.

La valeur mal connue des masses laisse quelques conclusions douteuses. Non content de l'avoir constaté, Le Verrier cherche curieusement dans quelle région une stabilité plus précaire peut faire craindre pour l'inclinaison de l'orbite un accroissement continu et sans limites, et, par une méthode digne de l'attention des géomètres, il obtient deux régions de stabilité minima qui, par une coïncidence bien

remarquable, correspondent précisément aux orbites de Pallas et de Mercure, dont les inclinaisons surpassent de beaucoup toutes les autres.

Le dénombrement des mémoires composés par Le Verrier avant sa nomination à l'Académie, en 1846, occuperait ici trop de place ; il y faudrait louer uniformément la même puissance de travail, le même succès dans le choix des méthodes, la même prudence à ménager des vérifications, sans s'assurer jamais sur sa grande habileté à manier les chiffres, la même netteté, enfin, dans la correction des erreurs signalées sans ménagements partout où il les rencontre.

Citons, parmi tant d'œuvres importantes, le mémoire sur le mouvement de Mercure. « Nulle planète, dit l'auteur, n'a demandé aux astronomes plus de soins et de peines, et ne leur a donné en récompense tant d'inquiétudes et de contrariétés »; et, sans songer peutêtre, qu'il en accroît le nombre, il ajoute : « M. Lindenau, » c'était alors un des vérérans respectés de l'astronomie, « s'est occupé de Mercure en 1812; mais cet astronome ne me paraît pas avoir été heureux dans ses recherches, un peu de soin l'aurait garanti des fautes nombreuses qu'on y rencontre. » Ni le soin ni l'habileté ne faisaient défaut à Le Verrier; il ajouta beaucoup à la théorie de Mercure, mais sans y mettre la dernière main, et il eut, vers la fin de sa carrière, à reprendre et à perfectionner dans un travail d'ensemble l'œuvre interrompue de sa jeunesse.

La comparaison et l'étude des comètes vinrent bientôt après le montrer aussi habile dans la discussion des observations anciennes et la recherche des influences incertaines ou cachées, que patient et soigneux dans l'exécution des calculs. La comète décou-

verte par Messicr en 1770 aurait dû, d'après les calculs de Lexell, reparaître en 1775; on l'attendit en vain, et la première apparition fut aussi la dernière. Elle était cependant fort brillante et les retours périodiques n'auraient pu demeurer inaperçus. Lexell fît remarquer que la comète, en 1767, avait passé tout près de Jupiter, que, peut-être, elle décrivait antérieurement une parabole, transformée en ellipse par l'action de la grosse planète; en 1779, ajoutait-il, la comète s'approchera une seconde fois de Jupiter, qui nous l'enlèvera peut-être, comme il nous l'a donnée. Dans le mois de septembre 1843, M. Paye découvrait une comète; on reconnut qu'elle décrivait en sept ans et demi une ellipse autour du Soleil. A ceux qui s'étonnaient d'une apparition si tardive, M. Paye faisait remarquer, comme Lexell, que l'orbite de la comète coupait à fort peu près celle de Jupiter. Un an après, M. Vico signala à son tour une comète périodique, qui suivait de trop près ou de trop loin celle de M. Paye pour que l'on pût songer à les confondre ; mais l'une d'elles peut-elle être celle de 1770? la question fut posée, d'habiles astronomes avaient même, par une décision trop précipitée, affirmé pour celle de Vico l'identité comme démontrée et constante. Laplace cependant avait recherché les détails et les suites de la rencontre de 1775; la vitesse imprimée par la puissante planète avait été, suivant ses calculs, immédiatement employée par la comète à se dérober et à s'enfuir sans retour hors des limites de notre système. Le Verrier reprit entièrement la question. Sans conclure expressément contre Laplace, il rejette ses preuves comme insuffisantes et déclare les calculs incertains. Il ne faut pas, dit-il, les compléter,

iS

mais les refaire. Pas un mot de respect pour un si grand génie ne vient adoucir cette sévère sentence et rappeler une admiration, suffisamment prouvée suivant lui, par un commerce de chaque jour avec le grand ouvrage où il a tout appris.

Les observations de 1770, plus nombreuses que précises, laissaient beaucoup d'incertitude. Au lieu de chercher, après Laplace, Torbite la plus probable, Le Verrier ne conserve comme dignes de confiance que les conclusions communes à toutes les ellipses possibles, et, par cette discussion minutieuse et savante, il sépare nettement la comète de Lexell de celles qui Tout suivie, en permettant, à Tavenir, aux inventeurs de comètes nouvelles, de décider, par des principes certains, sur leur identité avec celle de 1770.

Attiré sans doute par une difficulté plus d'une fois signalée. Le Verrier étudia la petite planète Pallas. L'inclinaison considérable de l'orbite et la grandeur de l'excentricité laissent craindre pour la théorie moins d'exactitude et pour le calculateur un travail plus pénible et plus long. Sans s'arrêter à cette appréciation suggérée par la forme habituelle des développements, Le Verrier, serrant la question de plus près, fait voir a priori, dans une discussion très courte et très simple, que la grande inclinaison de l'orbite de Pallas sur celle de Jupiter, loin de s'opposer nécessairement à la convergence des séries employées, peut au contraire lui devenir favorable et compenser, jusqu'à un certain point, l'inconvénient de la grandeur de l'excentricité. Suivant toutefois une route plus pénible, mais très sûre, il eut recours à l'interpolation. Sans se laisser rebuter par la longueur des calculs, il l'appliqua le premier aux pertur-

bâtions de Pallas. Il avait, avec patience, avec adresse tourné la difficulté; Cauchy l'aborda de front. Le Verrier eut la bonne fortune d'exciter son émulation et son zèle. Le grand géomètre, avec une science plus haute encore, vint donner à ses inductions plus de rigueur, à ses résultats plus de retentissement et d'éclat.

Quand, à l'âge de trente-quatre ans, le 19 janvier 1846, l'Académie des Sciences ouvrit ses portes à Le Verrier, les astronomes étrangers durent s'étonner d'apprendre que tant de travaux justement admirés n'eussent pas depuis longtemps déjà reçu tous les encouragements, épuisé toutes les récompenses. Initié dans les plus minutieux détails aux savantes méthodes de la mécanique céleste, Le Verrier, toujours sur la brèche, perfectionnait incessamment et accroissait ce précieux dépôt : dans, l'étude de cette belle science il n'avait plus de supérieurs; une grande et mémorable découverte, annoncée à l'Académie des Sciences le 1" juin 1846, allait le placer hors de pair.

Par une singulière exception dans notre système solaire, la planète Uranus, inégale dans sa marche et indocile aux formules, démentait les calculs des astronomes. Toujours en retard ou en avance, elle mettait en défaut toutes les éphémérides. Bouvard, depuis vingt ans, en signalant ce désordre dans le ciel, en avait accusé vaguement quelque action inconnue et cachée. Des vues superficielles et confuses, des conjectures sans preuves et des hypothèses sans contrôle laissaient le problème presque entier. Six cents millions de lieues, disait-on, séparent le Soleil d'Uranus : les lois de l'attraction, moins sévèrement respectées dans un tel éloignement, souffrent peut-»

être quelques écarts. Une telle explication est la der» nière qu'on doive accepter; en altérant la pureté des principes, elle affaiblirait la science entière. Bessel, ingénieux et profond à son ordinaire, écrivait à Olbers : « Les planètes, comme les substances chimiques, possèdent peut-être des affinités électives; qui peut savoir si Saturne n'attire pas les molécules d'Uranus avec plus d'intensité que celles de ses satellites ? »

Renonçant h cette hypothèse après en avoir discuté les suites, Bessel, quelques années plus tard, écrivait à Humboldt : « Je pense qu'un moment viendra où la solution du mystère d'Uranus sera peut-être bien fournie par une nouvelle planète, dont les éléments seraient reconnus par son action sur Uranus et vérifiés par celle qu'elle exerce sur Saturne ». Dans une conférence publique à Kônigsberg, en présence d'un nombreux auditoire, il revenait sur les mêmes espérances, en reconnaissant prudemment toutefois que la seule preuve sans réplique serait la production de ia planète elle-même. « Mais, ajoutait-il, on surveille Uranus », et, se tournant vers un jeune auditeur assis près de sa chaire, il lui cria : « Courage, Fleming! » Fleming malheureusement mourut Tannée suivante sans avoir rien publié, ni sans doute rien trouvé. La troublante d'Uranus, on le voit, n'était plus ignorée, mais elle demeurait inconnue. On avait beaucoup parlé d'elle : des esprits ingénieux et brillants y avaient amusé leurs loisirs, sans produire de conclusion précise. Aucun géomètre n'avait développé le secret de cette recherche si difficile et si haute, aucun n'avait aplani la voie. Le Verrier y entra sans précurseur et sans guide. Dans trois mémoires suc-

cessifs il osa réunir les éléments du problème, examiner les influences connues, corriger par un sévère examen leur théorie encore incertaine, la comparer aux observations, et, dans le désaccord distinctement marqué, démêler le rôle d'une action nouvelle, le calculer approximativement, et, sans hésiter, sans rien attendre, sans rien cacher sous le voile des formules, publier sa première ébauche. Le 1" juin 1846, il déclara à TAcadémie qu'en assignant à la planète troublante d'Uranus 325° de longitude héliocentrique au l^»" janvier 1847, il ne commettait pas une erreur de 10 degrés. « Ce travail, ajoutait-il, doit être considéré comme l'ébauche d'une théorie qui commence. Je vais m'occuper de lui apporter tous les perfectionnements dont elle est susceptible. » Le 30 août, en effet, en proposant des éléments plus précis, il ajoutait : « Clairaut, en 1758, parlait de planètes trop éloignées pour être jamais aperçues; espérons que ces astres ne seront pas toujours invisibles, et, si le hasard a fait découvrir Uranus, on réussira bien à voir la planète dont je viens de faire connaître la position. »

Les observateurs accueillirent avec défiance cette assertion fondée sur le seul calcul, et les géomètres eux-mêmes, retenant leur jugement, sans cesser de déférer aux principes, n'acceptaient qu'avec réserve, pour les méthodes, une aussi périlleuse épreuve. Directement invité par Le Verrier, M. Galle, de Berlin, par complaisance peut-être, plus que par conviction, entreprit cependant la recherche ; le jour même où il reçut le résultat des dernières corrections, il rencontra, à 52 minutes seulement de la position indiquée, un astre qui ne figurait pas parmi les soixante-

quinze mille étoiles inscrites sur les cartes du ciel, et qui, le lendemain, avait parcouru à très peu près, dans la direction annoncée, le chemin prédit par Le Verrier : c'était la planète Neptune!

Un cri unanime d'admiration salua d'un même hommage la science admirable entre toutes qui permet de si merveilleux desseins, et le savant assez patiemment habile pour atteindre le but, assez audacieux pour le signaler sans étonnement, assez sûr des principes pour s'y arrêter avec une tranquille confiance. Jamais succès plus brillant ne sembla plus incontestable et plus juste. Pendant plusieurs mois, le grand événement agita les Académies, remplit les recueils scientifiques et intéressa le monde entier à la marche de l'astre nouveau. Les témoignages de sympathie s'élevèrent de toute part; l'illustre Gauss, si peu empressé d'ordinaire à appeler l'attention sur un nom fameux à tant de titres, ne dédaigna pas de revendiquer l'avantage fortuit d'avoir le premier observé la planète au méridien. La Société royale de Londres s'empressa de décerner à Le Verrier la médaille de Copley; la Société de Gôttingue, sur la proposition de Gauss, l'inscrivit sur la liste de ses associés étrangers, et celle de Saint-Pétersbourg, par une innovation plus flatteuse encore, décida que la première place vacante, à quelque époque qu'elle se produisît, serait réservée à Le Verrier.

Ce n'est pas sans raison que l'heureux inventeur écrivait naguère à son père : « Pourquoi ne continue* rais-je pas à monter? » Il avait rapidement atteint le faîte. Fortifié par le travail, stimulé par sa propre gloire, il voyait devant lui une vaste et belle carrière et se sentait la force de la parcourir. Bien des dégoûts

l'y attendaient cependant, et, si l'énergie d'un caractère inflexible et hautain sut cacher ses blessures, plus d'un coup devait le frapper au cœur. Absorbé dans ses propres recherches, peu empressé en apparence à les communiquer et â les répandre, il marquait peu de curiosité pour les travaux d' autrui; il les redressait à l'occasion et les reprenait d'erreur, sans tempérer toujours dans ces rencontres et ces chocs de l'esprit la rudesse nécessaire du fond par la bonne grâce facile de la forme. Sévère pour lui-même, il n'affectait pas l'indulgence pour les autres. Pour cette raison peut-être, peut-être sans raison, il avait peu de commerce avec les autres astronomes, et, pour tout dire enfin, comptait peu d'amis parmi eux. L'éclat de son succès n'en accrut pas le nombre, et il ne parut pas cette fois, contrairement à une maxime de Descartes, qu'une vérité très claire et très certaine, en ôtant toute raison de dispute, disposât les esprits à la concorde. De nombreuses discussions s'élevèrent, et à l'admiration des premiers jours ne succéda pas même chez tous les juges une bienveillance équitable. Un jeune et habile astronome de Cambridge , M. Adams, attentif comme Le Verrier aux bizarreries d'Uranus, s'efTorçait, comme lui, d'en pénétrer le mystère. 11 avait à plusieurs reprises communiqué ses calculs encore imparfaits aux savants les plus illustres de la Grande-Bretagne. Ses conclusions inédites, sans convenir dans les détails avec celles de Le Verrier, les confirmaient dans leurs traits essentiels. On pouvait aisément concilier le respect de tous les droits avec la sympathie pour tous les talents» Ceux qui connaissent aujourd'hui le détail des deux solutions, ceux qui savent que M. Adams a réalisé

toutes les promesses de son beau début, doivent conclure seulement et sans difficulté qu'à Cambridge, comme à Paris, on rencontre des savants de premier ordre. Malheureusement les défenseurs de la gloire de Le Verrier, comme, bientôt après, ses détracteurs, faisaient alors, suivant l'expression de Poinsot, de Vastronomie passionnée. Les uns, fermant les yeux au mérite de M. Adams, traitaient de clandestines ses . patientes recherches, modestement confiées à quelques maîtres de la science, en leur déniant le droit de figurer, même par une légère allusion, dans l'histoire de la découverte. Les autres, par une exagération contraire, affectaient d'égaler des droits si différents et d'amoindrir en les réunissant deux gloires devenues importunes. Le jeune et habile astronome de Cambridge devenait un simple étudiant, son travail un bon calcul d'écolier, œuvre de patience plus que de génie et ne méritant pas un si bruyant éclat.

La planète cependant suivait sa route dans le ciel, en démentant peu à peu l'admirable conformité qui avait causé tant de surprise. Chaque mois, chaque semaine amoindrissait l'heureux succès d'une prédiction trop précise. Par un ingénieux mais mauvais emploi de la science, on calculait que la planète théorique, subtilement distinguée de Neptune, en serait dans cent ans fort éloignée dans le ciel ; et dans ce grand écart, qui n'est pas contestable, on prétendait montrer l'illusion d'un triomphe précipité et injuste, en accusant presque de faux témoignage l'astre si malencontreusement coupable d'une concordance que l'on montrait passagère et disait fortuite.

Il serait aujourd'hui superflu de discuter sérieuse*

ment une vérité affermie par le temps. Contentonsnous de rapporter la réponse spirituelle et profonde de sir John Herschel : v II importe peu que M. Le Verrier ait trouvé l'axe, et l'excentricité, et la position de la planète dans cent ans, dès qu'il a trouvé la planète elle-même. »

L'esprit d'opposition et de dénigrement s'étendit cependant jusqu'à louer, presque solennellement, un contempteur obstiné de la grande découverte, pour n'avoir pas montré moins de courage moral en osant contester les téméraires assertions de Le Verrier, que Le Verrier lui-même le jour où il osa les produire.

Dans la séance du 21 août 1848, un savant très spirituel, très aimé du public, mais ce jour-là rebelle à l'évidence, vint affirmer devant l'Académie que l'identité de la planète découverte par M. Galle avec la planète théorique cherchée par MM. Le Verrier et Adams n'était plus admise par personne. La mesure était au comble. D'illustres suffrages s'élevèrent spontanément pour effacer et redresser une impression aussi injuste que fausse. Un des plus grands génies du siècle, l'incomparable géomètre Jacobi, se vantant d'avoir été l'admirateur de Le Verrier même avant le grand événement, laissa parler son indignation en flétrissant dans un vif et beau langage un tel empressement à méconnaître la vérité, une telle audace à la trahir :

« 11 est indigne, écrit-il à l'éditeur des Astronomische Nachrichten, d'abuser de la position du public, dont l'immense majorité ne saurait se faire une opinion sur ces matières, pour ravaler à ses yeux une découverte qui est destinée à faire envier notre époque par la postérité, et à lui suggérer cette idée

monstrueuse que le hasard a pu jouer un rôle dans cette conquête de la science. »

J'oserai reprendre d'exagération ces paroles si fortes tombées d'une telle hauteur. Le hasard, quoi qu'en dise Jacobi, a joué un rôle : c'est par hasard, on peut le dire, qu'Uranus, depuis sa découverte en 1780, s'est trouvé assez près de Neptune pour en être sensiblement troublé ; dans d'autres circonstances, l'action neuf fois moindre aurait passé inaperçue, et Le Verrier n'aurait pas eu à en chercher la cause. C'est par hasard, il est impossible de le nier, que Neptune, brillant comme une étoile de huitième grandeur et visible dans une lunette médiocre, a échappé aux patientes investigations des constructeurs de la carte du ciel. C'est par un hasard bien singulier que Lalande, plus confiant d'habitude en luimême, l'ayant très constamment observé le 8 et le 10 mai 1795, et prenant son déplacement pour une illusion, ne Ta pas dès lors signalé comme planète. Connu depuis cinquante ans, en 1846 il n'aurait pu être découvert de nouveau. C'est par hasard enfin, on peut le dire à la rigueur, que les secrètes harmonies de l'univers ont relégué une dernière planète au delà des limites présumées de notre système. Si elle n'avait pas existé, il eût été impossible de la découvrir.

Telle est la part du hasard dans la découverte de Le Verrier.

La direction de l'Observatoire, à laquelle, sans consulter aucun corps savant, le gouvernement l'appela après la mort d'Arago, aurait pu faire de Le Verrier le maître, en même temps que le chef, d'une grande école astronomique. Tel ne fut pas son rôle cependant^

telle n'était pas son ambition. Lors même que chez ses collaborateurs, qui joignaient h l'avantage de l'ancienneté celui d'une nomination plus régulière, il eût rencontré moins d'opposition et d'aigreur; lors même que l'éclat encore récent de son succès, l'élévation de ses vues, la grandeur de ses projets et sa renommée toujours croissante eussent affermi son autorité en imposant à tous la déférence au moins, à défaut de la sympathie, Le Verrier n'aurait eu ni le goût d'enseigner, ni la patience d'instruire, ni le don de communiquer son zèle, ni le talent de concilier les esprits et de diriger sans contraindre. Sincèrement dévoué à • l'astronomie, dont tous les intérêts lui étaient commis en même temps, lui-même avait besoin d'une préparation à la partie essentielle de ses nouveaux devoirs. Jamais ses yeux jusque-là n'avaient suivi les grands mouvements incessamment étudiés par sa pensée. Partageant inégalement, mais avec persévérance, ées méditations et ses efforts, il sut, à l'âge de quarante ans, prendre rang parmi les astronomes militants, et devenir observateur chaque année plus sûr et plus habile.

La revue des ressources et des forces confiées à son zèle devait être son premier soin. Le rapport sur l'Observatoire et le projet d'organisation présentés dès les premiers mois sont une œuvre considérable, pleine de savoir et de sens pratique. Touchant sans hésitation et sans tâtonnements aux problèmes les plus délicats, il se montre instruit de leur histoire, et sait avec justesse marquer la voie du progrès.

« La vie d'un homme, dit-il, est trop courte pour rassembler les matériaux indispensables à la solution des grands problèmes astronomiques, et, lorsque

à chaque instant nous recueillons les fruits des travaux de nos devanciers, ne comprendrions-nous pas que nous avons à remplir un devoir sacré, celui de laisser à notre tour à la postérité les matériaux dont elle aura besoin pour pénétrer plus avant dans le se* cret de la nature? »

Jamais Le Verrier n'a oublié ce devoir, et jamais son travail régulier et incessant n'entrave, quoi qu'il arrive, le progrès qu'il prévoit et qu'il veut préparer.

L'étude de l'atmosphère, les variations de chaleur et d'électricité, les alternatives d'humidité et de sécheresse, de calme et d'orage, dépasseront toujours peutêtre les ressources de la théorie. Quand l'analyse sommaire des causes si complexes a expliqué la chaleur de l'été et le froid de l'hiver, quand la rotation de la Terre échauffée sur la zone torride a révélé la cause des vents alises, la théorie contemple sans les prédire les innombrables phénomènes qui de l'équateur au pôle, avec une perpétuelle inconstance, se succèdent sans régularité, sans similitu(ie, mais non sans dépendance mutuelle. Le Verrier avait le droit de tenir ces questions pour étrangères à son domaine scientifique aussi bien qu'en dehors de ses devoirs traditionnels. Ni les habitudes de son esprit ne le préparaient à un si difficile problème, ni le zèle pour ses hautes fonctions ne réclamait pour des soins si nouveaux une vigilance aussi minutieuse, une aussi persévérante assiduité. Toujours prêt au travail aussi bien qu'à la lutte, il sut créer et mettre en œuvre, malgré tous les obstacles, ce service tout rempli de détails de pratique, sans ralentir un seul jour sa marche régulière et continue dans les droites et larges voies de la mécanique du ciel.

Remettant à l'avenir de trop difficiles recherches, Le Verrier prit pour guide presque unique les indications incessantes du télégraphe apportant chaque jour, à chaque heure quelquefois, tantôt les données du problème, tantôt une solution imprévue. La vérité, qui est son guide, lui permet d'oublier la rigueur. Il accumule les renseignements, étudie les directions, et, quand il hasarde une prédiction, sa réalisation, commencée sur plus d'un point, a souvent préparé la confiance. Son excellente et très louable ambition n'est pas d'accroître la science : le désir d'être utile est le seul qui le presse. Non seulement, suivant sa coutume, il s'attache à l'application, mais il tend à la seule pratique ; il ne prétend pas, pour contenter l'esprit des philosophes, leur révéler les lois des phénomènes, mais, par d'utiles avertissements, aider le laboureur à préserver sa récolte, le pécheur à fuir la tempête; moins habile que l'hirondelle de la fable, il n'annonce pas les orages devant qu'ils soient éclos, mais il les voit éclore de très loin.

Suivant son grand dessein de reprendre jusqu'aux fondements l'édifice de la mécanique céleste, il voulut pour chaque planète, depuis Mercure jusqu'à Neptune, refaire tous les calculs de sa main. Il espérait, sur une route aussi longue, plus d'une belle et heureuse rencontre. Son attente ne fut pas trompée : il s'avança d'un pas toujours égal et sans demander aucune aide, mais, quand il atteignit le but, ses forces étaient épuisées. Il ne lui fut pas donné, pour jouir de son triomphe, un seul jour de repos et de calme. Le 1" septembre 1877, il signait la dernière feuille imprimée de la théorie de Neptune; trois semaines après, nous recevions la nouvelle de sa mort.

Le Verrier, pour procéder avec ordre, devait, à rimitation des astronomes observateurs, déterminer la position et la route dans l'espace de notre observatoire, je veux dire la Terre; par des calculs où les millièmes de seconde ne sont pas négligés, il corrige dans quelques cas de sept à huit secondes les résultats antérieurement admis. Huit mille neuf cent onze positions du Soleil obtenues depuis cent ans à Greenwich, h Paris et h Kônigsberg imposaient à ses formules un nombre égal d'épreuves. Ces vérifications sont difficiles et demandent beaucoup de soins et d'études. Les astronomes les plus habiles, il ne faut pas l'oublier, n'observent pas le Soleil de la même manière, et leurs précieuses archives, consultées avec une sage défiance, doivent être discutées page par page. En 1816, par exemple, on installe à Greenwich une nouvelle lunette, et, à partir de ce jour, la différence moyenne entre le calcul et l'observation varie de six secondes. A Kônigsberg, en 1812, Terreur moyenne tout à coup varie de deux secondes, et cela coïncide avec l'habitude prise par Bessel d'abriter son instrument du Soleil pendant les observations.

Observer le Soleil, c'est étudier la Terre, car, dans le sentiment de notre apparente immobilité, c'est à lui qui est fixe que nous attribuons notre propre mouvement; mais c'est d'un point seulement qu'on peut déterminer les positions successives, et il est indispensable de définir distinctement, pour la réduire à un point géométrique, la signification astronomique du mot Terre. Les nécessités de la théorie ne laissent pas de choix : ce qui dans les formules porte le nom de Terre n'est ni le centre ni aucun point assignable de notre planète, mais le centre de gravité.

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mobile dans l'intérieur du globe, du système formé par la Terre et la Lune. La distance variable de l'observateur à ce point idéal impose une correction nommée équation lunaire. L'insuccès de cette discussion n'embarrassa pas Le Verrier. Dans l'écart des chiffres calculés il vit une instigation à découvrir la cause inconnue qu'ils décèlent. Pour tout rétablir cette fois, il fallait augmenter la masse de la Terre, et, par une conséquence très sûre, rigoureusement déduite, mais malaisée à développer ici, diminuer la distance de la Terre au Soleil, en invoquant enfin une dernière dépendance plus cachée mais non moins nécessaire, accroître la vitesse de la lumière .'Admirable enchaînement de découvertes, triomphe éclatant d'une science dans laquelle tout est grand, même les fractions de seconde!

Les belles études de 1843 sur la planète Mercure laissaient dans sa marche subsister des imperfections très visibles; les passages sur le Soleil, exactement observés depuis deux siècles, devançaient quelquefois de plusieurs minutes les résultats de la théorie nouvelle. On n'était plus au temps, on le voit, où le roi Louis XV, sur les indications de Lalande, attendait, à six heures du matin, à Meudon, un passage qui, invisible à Paris , était terminé depuis plusieurs heures pour les contrées plus favorisées. Mais Le Verrier, jaloux de la perfection théorique, exigeait de ses formules une précision au moins égale à celle des observations les plus sûres. Après avoir refait la théorie du Soleil, il voulut reprendre celle de Mercure ; une année de calculs assidus lui donnèrent un moyen mouvement contredit par les observations anciennes. Les faits les plus constants résistaient aux derniers

efforts du calcul. Se souvenant que Laplace avait trouvé dans Taplatissement de la Terre la cause incontestée de quelques inégalités de la Lune, il se demande d'abord si l'aplatissement possible du Soleil ne produirait pas la différence observée ; mais d'autres conséquences, démenties par l'observation, devraient suivre cette hypothèse : un accroissement de trentehuit secondes sur le mouvement du périhélie de l'orbite permet de représenter avec une parfaite justesse, et sans se tromper d'une seule seconde, toutes les observations connues de passage depuis le 7 septembre 1631, où Gassendi pour la première fois a vu Mercure sur le Soleil. Le succès est considérable, mais la mécanique céleste, justement exigeante, ne peut, sans déroger à ses principes, y voir qu'un heureux expédient. Quelle que soit, en effet, la convenance d'un chiffre qui fait cadrer sur un point si essentiel les observations et les formules, il ne lève pas la difficulté, il la déplace; il devient inutile, en effet, d'avoir terminé savamment un calcul irréprochable si l'on croit pénétrer plus avant en ajoutant trente-huit secondes au résultat. Le Verrier, sans en disconvenir, y voit la matière et y trouve l'occasion d'une nouvelle découverte; attentif, suivant sa coutume, aux influences cachées, dans le vaste champ des hypothèses possibles, il s'engage au hasard pour ainsi dire et h L'aventure. On sauverait pour Mercure tous les inconvénients en accroissant la masse de Vénus du dixième de sa valeur, mais on altérerait par là dans la théorie de la Terre des résultats achevés et parfaits. C'est entre Mercure et le Soleil que, par une induction presque nécessaire, on doit placer la masse troublante. Une planète égale à Mercure, circulant à

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distance moitié moindre du Soleil, produirait précisément sur le périhélie l'accroissement qui met tout d'accord, mais une masse plus grande circulant plus près du Soleil, ou une plus petite s'approchant davantage de Mercure, un groupe enfin de petits astres analogue à celui qui circule entre Mars et Jupiter, peuvent produire le même effet. Rigoureux et prudent à son . ordinaire. Le Verrier rapporte ces hypothèses sans prendre parti, le calcul les autorise toutes : l'observation seule, quand on pourra la faire, viendra trancher le. doute et donner le dénouement véritable.

Un premier pas ne se fit pas attendre : le 26 mars 1853, le D"" Lescarbault, amateur éclairé d'astronomie, vit, en observant le Soleil, une tache noire traverser son disque en une heure dix-sept minutes, suivant une corde dont il nota la position et la grandeur. Aucune planète connue ne marche aussi vite, et l'observation attestait, pour l'astre nouveau, une orbite intérieure à celle de Mercure. Jaloux de compléter sa découverte, Lescarbault, sans la communiquer à personne, épia pendant neuf mois, avec une vigilante assiduité, un retour que Ton attend encore aujourd'hui : le 22 décembre seulement, dans une lettre très savante et très nette adressée à Le Verrier, il publia sa remarquable observation.

Mars, dont la théorie, fondée sur des tables comparativement grossières, fut le point de départ des découvertes de Kepler, se plie exactement aux conséquences de calcul, mais à la condition, déjà nécessaire, d'accroître la masse de la Terre ; car tous les résultats s'accordent et se fortifient mutuellement.

Cent soixante-quinze planètes ont été signalées entre Mars et Jupiter; chaque année leur nombre

s'accroît; sans essayer un dénombrement impossible, ni étendre à chacune le détail de ses calculs, Le Verrier, dans sa marche à travers le ciel, les salue en passant, pour ainsi parler, et, se dégageant de tant d'inconnues, les réunit et les enferme dans ce beau théorème : L'ensemble des planètes connues ou inconnues qui circulent entre Mars et Jupiter représente tout au plus le tiers de la masse terrestre.

La théorie des quatre premières planètes, Mercure, Vénus, la Terre et Mars, s'était achevée au milieu des soins d'une administration difficile, tourmentée par des malveillances toujours en éveil, traversée par des contradictions secrètes et souvent même entravée par des ruptures ouvertes et des hostilités déclarées : je ne veux ni ne dois évoquer le souvenir de ce siège opiniâtre dont l'effort dura quinze années. Je n'essayerai pas môme de rechercher la part vraisemblable de la vérité dans les accusations incessantes et emportées dont on a décrié et noirci les difficultés d'une humeur inégale et les bizarreries d'un caractère despotique. Toute colère est injuste et ne croit jamais l'être, toute haine est aveugle et se croit clairvoyante; les accusateurs les plus implacables, les adversaires les plus rudes dans l'âpreté de leurs invectives, étaient les plus convaincus.

Une véritable légende s'est formée; rapidement accrue par le temps, elle n'aura plus bientôt besoin de commentaire. Trois mois à peine après la mort de notre confrère, un journal français offrait à ses lecteurs une notice nécrologique lue devant une société illustre dont Le Verrier fut associé étranger. On y lisait : « Même dans la conversation ordinaire, ce n'était pas sans terreur qu'on voyait ce vieux misan-

i86 ÉLOGES ACADÉMIQUES.

thrope s'arrêter au cours d'une discussion avec un autre savant, le frapper vigoureusement du poing et pousser même la vivacité jusqu'à le terrasser d'un coup porté entre les yeux. »

Ce singulier passage éveille un souvenir. L'illustre auteur d'une notice biographique sur Newton, plus attentif d'habitude à vérifier ses citations, attribue à Whiston le passage suivant : « Newton était du caractère le plus craintif, le plus cauteleux, le plus soupçonneux, que j'aie jamais connu; et, s'il eût été vivant quand j'écrivis contre sa chronologie, je n'eusse pas osé publier ma réfutation, car, d'après la connaissance que j'avais de ses habitudes, j'aurais dû craindre qu'il ne me tuât. »

Ceux qui pourront consulter le livre très rare de Whiston y trouveront, en langue anglaise, une phrase à peu près semblable, en effet, dont les derniers mots signifient : J'aurais craint de le tuer. Tout se réduit chez Whiston à un trait de vanité naïve.

L'élôgc de Le Verrier prononcé à Edimbourg par M. Piazzi Smith est heureusement moins rare que le livre de Whiston ; on peut aisément consulter le texte original pour y voir que Le Verrier fermait le poing parfois comme pour frapper un adversaire imaginaire.

Vaincu enfin dans la lutte soutenue dès le premier jour pour la direction de l'Observatoire, réduit à la gêne, presque à la pauvreté, souffrant déjà de la grave maladie à laquelle il devait succomber, Le Verrier se réfugia dans la science ; la grandeur de son œuvre lui fut un asile où les chagrins, la souffrance et l'ennui semblaient rajeunir un zèle que nous n'avons jamais vu vieillir. Il acheva dans les six dernières années de sa vie les théories de Jupiter, de Saturne, d'Uranus et

ÉLOGE DE URBAIN- JEAN-JOSEPH LE VEBRIER. iSl

de Neptune, qui, trop éloignés des autres planètes pour en subir l'influence, forment un système complet et distinct. Réfugié à Versailles pendant les tristes mois de mai et de juin 1871, Le Verrier n'y possédait pour documents astronomiques que V Annuaire du Bureau des Longitudes, Il se procura une table de logarithmes; et, sans autre secours, en reconstituant, quand il était nécessaire, les formules qu'un si long usage avait presque toutes gravées dans sa mémoire, il commença la théorie de Jupiter et de Saturne. Quelle réponse, s'il en fallait une, aux détracteurs obstinés de tant de beaux travaux, qui, refusant à leur auteur la science du géomètre, n'auraient voulu lui accorder que l'avantage de joindre au mérite d'entreprendre de pénibles calculs le facile talent de chiffrer sans fautes!

La théorie des quatre dernières planètes exige des opérations distinctes par les données numériques et plus encore par la marche à suivre. Les masses troublantes, plus que centuplées, créent des nécessités nouvelles. Une circonstance depuis longtemps remarquée accroît la difficulté. Jupiter et Saturne parcourent leurs orbites dans des temps dont la proportion presque rigoureuse est celle des nombres deux et cinq; et tous les soixante ans, en conséquence, Jupiter ayant fait cinq révolutions et Saturne deux, les situations redeviennent les mêmes ; l'influence de cette périodicité est considérable.

Votre attention ne me suivrait pas dans des rapprochements d'un aussi long et difficile détail; déduire et marquer exactement la diversité des méthodes exigerait autant d'eff'ort pour moi et de patience pour vous que pour les analyser Tune et l'autre.

Uillustre émule de Le Verrier dans ses grands jours de triomphe y a brillamment réussi, dans la séance solennelle où la Société astronomique de Londres décerna à notre compatriote la grande médaille d'honneur. Aussi habile que hardi dans ce genre d'écrire, M. Adams, en présence des savants éminents dont il exprimait l'admiration, ne craint pas de suivre, de séance en séance et de chapitre en chapitre, les communications et les mémoires dans lesquels Le Verrier, sans discourir sur ses résultats, laisse toute la place aux formules et aux chifTres. Devant un auditoire nourri, il est vrai, au langage abrégé et précis de l'algèbre, son éminent interprète peut, sans l'adopter, en faire ressortir l'éloquence et la force, et, en dirigeant les esprits dans cette route si pénible et si longue, les préparer à ces paroles strictement équitables t « Un seul homme a eu la patience et la force de parcourir d'un pas assuré le système du monde solaire, en calculant avec la dernière précision les effets innombrables des actions réciproques. Qui l'aurait cru jamais s'il ne nous avait pas été donné de le voir? »

Telle est la conclusion de ce beau et solide discours, qui, dans les apparentes minuties, sait montrer la grandeur de l'ensemble et ne craint pas de louer avec force la persévérante attention accordée aux plus humbles détails.

Quand l'illustre directeur de l'observatoire de Greenwich nommait naguère Le Verrier le géant de l'astronomie moderne, son admiration solidement justifiée n'entendait pas rappeler seulement un trait brillant d'habileté et d'audace : il savait que, dans sa longue carrière, à des problèmes non moins difficiles

que la recherche de Neptune, Le Verrier avait plus d'une fois donné des solutions plus précises, et que les observations, dans toutes les régions du ciel, lui apportaient incessamment le témoignage d*un succès toujours renouvelé et toujours croissant.

Mais nulle discussion ne se termine. Après Taccomplissement d'une tâche qui semblait surpasser les forces d'un seul homme, peut-être celles d'une génération scientifique, Le Verrier, pour beaucoup de ceux qui ne peuvent juger par eux-mêmes, restait l'auteur heureusement inspiré d'une action d'éclat contestée. L'illustre Gauss, sortant de son indifférence, pour saluer ses débuts d'un regard favorable, l'avait nommé jadis : Audax fortunâ adjutus. La prudence et la force avaient depuis longtemps remplacé l'audace, et , guidée cependant par une malveillance opiniâtre, l'opinion refusait de s'en apercevoir. Le souvenir de la page la plus brillante dans une carrière traversée et attristée sans en être troublée par d'incessantes contradictions encouragea peut-être l'infatigable lutteur à rassembler ses forces épuisées pour rechercher, après vingt ans d'oubli, l'astre entrevu le 26 mars 1853, et qu'avec une confiance restée inébranlable il nommait la planète Vulcain. Quelle que soit l'analogie qui y paraisse, pour cette nouvelle entreprise il fallait des ressources nouvelles. Vulcain se déplace probablement en une heure plus que Neptune en un mois; et, si Le Verrier a pu diriger vers la planète aux lentes allures la lunette des astronomes, il serait impossible et inutile en même temps d'obtenir le même succès pour l'astre rapide entrevu par M. Lescarbault. Toujours perdu dans les rayons du Soleil, il n'est visible, sans doute, que pendant les éolipses et dans les occa-

sions aussi courtes que rares dans lesquelles, placé entre le Soleil et nous, il vient lui-même à l'improviste éclipser un point de son disque. Uranus, en révélant par sa marche irrégulière et inquiète, pour ainsi parler, l'approche ou l'éloignement de la masse qui Taccélère ou le retient, faisait pour Neptune l'office d'un chien d'arrêt ; il fallait attendre Vulcain à l'affût : c'est ce qu'avait fait M. Lescarhault. Mais une rencontre ne suffit pas. Comment et quand peuton faire des observations nouvelles? A quelle époque la théorie, sans hasarder d'assurance précise peutelle rendre le succès probable? La solution, pour reposer sur des principes moins assurés que la recherche de Neptune, exige, avec non moins de pénétration et de finesse, une attention vigilante et sévère à recueillir et à discuter des témoignages oubliés et douteux. Les astronomes, d'après les conclusions fortement motivées de Le Verrier, sont conviés, le 15 octobre 1882, à attendre le passage de Vulcain sur le Soleil : effort suprême d'une science assurée, redevenue audacieuse après tant de solides succès.

La science humaine est finie et bornée. Tous les ouvrages dé la nature nous sont d'inexplicables énigmes; toujours en quête de la vérité, lorsque nous en apercevons quelques rayons, c'est sans nous élever au-dessus des nuages qui la dérobent, sans,pénétrer au dedans du voile. L'astronomie ne fait pas exception; le consentement unanime, cependant, lui assure entre toutes les sciences le premier rang, et aux vérités qu'elle enseigne, l'admiration la plus haute; il n'y a là ni préjugé ni injustice. Seule elle a révélé une règle invariable et précise, qui, en demeurant inexplicable et incompréhensible, explique tout et

fait te ut comprendre. Si cet accord avait une limite, si l'étude du ciel apportait une restriction, si petite qu'elle fût, à la loi proclamée par Newton, si le principe restant très approché cessait d'être observé dans la dernière rigueur, l'astronomie aurait perdu sa couronne; Le Verrier la lui a conservée.

ÉLOGE HISTORIQUE

DE

Messieurs,

La mort nous moissonne plus rapidement qu'autrefois, car si, depuis l'année 1666, les progrès de la' science ont rendu nécessaire de tripler au moins le nombre des académiciens, ils n'ont pas accru dans la même proportion la durée de la vie humaine. Chaque secrétaire perpétuel, quel que soit son zèle, lègue à son successeur un arriéré toujours croissant d'éloges qu'il n'a pu prononcer, et nous éprouvons chaque année, pour choisir entre tant de noms dont la mémoire nous est chère, un véritable et pénible embarras. Combien j'aimerais, par exemple, à vous parler de Poinsot, qu'entre tant d'esprits supérieurs, si heureusement rencontrés sur ma route, j'ai plus qu'aucun autre peut-être connu et aimé!

De Charles Sturm, l'excellent géomètre, qu'un juge éminent, associé souvent à ses travaux, a pu comparer à Lagrange pour l'élégajEice de ses découvertes

mathématiques, à Ampère pour la bonté naïve de son cœur!

De Gauchy, dont le nom, illustre dès sa jeunesse, grandit chaque jour encore chez tous les lecteurs de ses œuvres, classiques à la fois et introuvables!

De Léon Foucault, cet ingénieux et brillant esprit, qu'aucun maître n'a formé et dont les fruits spontanés ont instruit tant de savants, dont la lumière a éclairé tant d'inventeurs! •

D'Arago, enfin, si souvent applaudi dans cette enceinte, où sa grande voix conserve trop d'admirateurs pour qu'il soit nécessaire de renouveler un souvenir dont un quart de siècle n'a ni affaibli la vivacité ni terni l'éclat!

La grandeur de ces noms semble imposer un choix immédiat ou prochain; elle éveille cependant un scrupule : la liste des confrères auxquels reste dû ce tribut de louanges et de regrets, dans la division des sciences mathématiques seulement, présente aujourd'hui soixante-douze noms, en tête desquels figure Napoléon Bonaparte, membre de la section de mécanique. Inégaux par l'éclat comme par la durée de leur œuvre, ils ont ici des droits pareils, et si, cédant à un attrait bien naturel, nous choisissons chaque année la renommée la plus retentissante et la plus haute, quelle place réserverions-nous pour les deuils nouveaux qui nous frappent? Devons-nous renoncer à la tradition, maintenue pendant plus d'un siècle, d'évoquer, dans chaque réunion solennelle, le souvenir de nos pertes les plus récentes? J'ai voulu me rapprocher de cette pieuse coutume en rendant un dernier hommage à la mémoire d'Eugène Belgrand.

M. Belgrand, comme un grand nombre de nos con-

frères, appartenait à l'École Polytechnique. Après de bonnes études commencées au collège de Chaumont et terminées à Paris, il n'acheta le succès de ses examens par aucun sacrifice intellectuel. Poussant jusqu'au superflu la culture des lettres, il composait facilement des vers agréables; il aimait la musique, et avait fait assez de progrès dans les arts du dessin pour inquiéter sa famille; renonçant, par déférence pour sa mère, à une carrière vers laquelle ses inclinations se seraient volontiers tournées, il sacrifia la peinture à la science sans la délaisser jamais. Belgrand savait se partager et tout concilier ; rien n'est plus aisé, comme on sait, quand on est doué comme lui et qu'on connaît le prix du temps. Sans fatigue et sans contention pénible, sans faire violence à aucun de ses goûts, il fut admis à son premier concours, et, libre par son rang de choisir sa carrière, il préféra celle des Ponts et Chaussées.

Comme il le fit partout et toujours, Belgrand, pendant son séjour à l'École, sut, en s'acquittant de tous ses devoirs, obtenir l'afifection et mériter la confiance de tous. Ses maîtres estimaient la justesse de son esprit, ses camarades aimaient la droiture de son cœur. L'un d'eux, pendant une longue absence, appelait les lettres de Belgrand le pain de l'amitié ; sa sensibilité, exaltée et déçue par l'impétuosité de la jeunesse, se trouvait loin de son ami sans Mentor et sans guide: « Il y a, mon cher Belgrand, lui écrivait-il, une Capoue où je me suis énervé, une neige sur laquelle je me suis endormi et tu n'étais pas là pour éloigner ma barque et diriger ma voile ! »

La géologie, qui devait jouer un si grand rôle dans la carrière de Belgrand, n'occupait alors aucune place

dans renseignement de l'École des Ponts et Chaussées. Un des anciens de Belgrand, constructeur excellent de travaux justement admirés, ne connaissait, disait-il, que deux sortes de terrains : ceux qui tiennent et ceux qui ne tiennent pas. Docile aux mêmes leçons^ Belgrand, à la sortie de l'École, croyait cette classification suffisante pour un ingénieur. L'avertissement imprévu et rapide de ce maître irrégulier qu'on nomme le hasard vint bientôt démentir cette fausse opinion. Pendant sa première mission d'élève il eut à surveiller la construction d'un pont sur la Brenne ; le débouché, calculé par ses chefs et régulièrement approuvé par le Conseil des Ponts et Chaussées, devait, d'après les formules acceptées, suffire à l'écoulement des plus grandes eaux. Pendant la durée des travaux, un violent orage, changeant la rivière en torrent, réleva tout à coup de plus d'un mètre au-dessus du parapet inachevé. Les constructions résistèrent, mais la règle était convaincue d'erreur.

On avait assorti l'ouverture du pont à la forme et aux dimensions de la vallée sans tenir compte de la nature géologique du sol. Certains terrains, cependant, absorbent l'eau et semblent la boire, d'autres la laissent ruisseler sans en rien retenir. La pluie arrose les premiers sans grossir directement les cours d'eau, qui, dans les seconds, au contraire, la reçoivent rapidement presque tout entière. Cette distinction éveilla la curiosité attentive de Belgrand; il prit part à la déception en bon camarade, et profita de la leçon en écolier qui s'apprête à devenir maître. Vauban, découragé par la variété des mérites nécessaires à un ingénieur, s'écriait un jour : « Pas d'ingénieur parfait! » Belgrand savait comme lui qu'il faut être à

ÉLOGE d'EUGÈNE BELGRAND. 197

la fois charpentier, maçon, architecte, géomètre et peintre, et surtout avoir bon cœur, bon esprit et une longue expérience : il n'hésita pas à y ajouter la nécessité d'être géologue. « Un ingénieur, dit-il en racontant sa mésaventure, doit être non seulement géomètre, mais géologue »; idée bien simple, aujourd'hui commune, alors hardie et nouvelle.

La mission de Belgrand au pont de la Brenne était un apprentissage et une épreuve; envoyé comme ingénieur de troisième classe à Glermont, il y porta pour la première fois la responsabilité d'un service; mais l'admirable réseau de nos routes fait honneur au corps qui le construit et l'entretient, sans qu'aucun des collaborateurs, dans son dévouement, réclame pour sa part rien au delà du titre si justement honoré et accessible alors par une voie grande et large, mais unique, d'ingénieur au corps des Ponts et Chaussées.

La Chambre des Députés fut dissoute. On invita les électeurs à produire, dans la cote de leurs contributions, la mesure de leurs droits politiques. Lorsque, bien jeune encore, Belgrand avait perdu son père, on n'avait fait dans sa famille aucun partage. Son patrimoine et celui de ses cinq frères, réunis à la fortune de leur mère, étaient administrés par elle seule. Belgrand la pria de détacher en son nom une part suffisante pour faire de lui un électeur. Mme Belgrand, pour simplifier une formalité à ses yeux indifférente, fit transporter la cote entière de la famille au nom de son fils aîné, qui, non seulement devint électeur, mais eût occupé, si son âge l'eût permis, un des premiers rangs sur la liste des éligibles. Sans se piquer de jouer un rôle et sans désir de paraître, Belgrand suivit

avec une tranquille curiosité les promesses, les intrigues et les ambitions dont la loi le faisait juge; il vota le mieux qu'il put, et, vainqueur ou vaincu (je l'ignore), reprit ses études et ses travaux.

Les listes électorales, alors curieusement commentées, accrurent auprès du préfet, comme il était juste, le crédit du jeune ingénieur, mais aussi son importance aux yeux des mères de famille. Belgrand avait le cœurélevé,respritgai,rhumeur aimable et ouverte. Quelques ridicules, observés avec clairvoyance, ne le rendirent ni satirique ni chagrin; mais quand, un an après, il quitta la résidence de Clermont pour celle de Montbard, ce fut sans regretter aucun de ceux dont la politesse s'était brusquement transformée en prévenances, et l'indifférence en admiration gênante pour les mérites qu'il avait réellement.

Un grand chagrin l'attendait à Montbard : la santé du second de ses frères exigea le climat de l'Italie; Belgrand prit un congé et accompagna son cher malade à Florence, puis à Rome, où il le vit mourir. Curieux de l'antiquité et incapable d'oublier ses études, même pendant ce triste voyage, il rechercha dans les textes, judicieusement conférés avec les vestiges et les ruines, la savante architecture des eaux de l'ancienne Rome, en puisant .dans ce grand exemple la conviction, défendue plus tard avec tant d'autorité et de succès, qu'on doit, pour les grandes villes, chercher, même au loin et à tout prix, des eaux abondantes et pures.

Par une heureuse rencontre, les eaux de Clermont, déjà, lui avaient montré un modèle admirable et depuis longtemps célèbre; c'est ainsi que le hasard, qui le favorisa toujours, et que toujours il sut mettre à profit,

ÉLOGE D'EUGÉNB BELGRAND. 199

semblait éveiller ses inclinations naturelles et l'aider à les suivre.

Belgrand avait appris, au pont de la Brenne, les avantages qu'un ingénieur peut tirer des connaissances géologiques. Autour de Montbard, les terrains tourmentés et complexes lui offrirent, pour s'avancer dans cette étude, de fréquentes occasions de fatigue et de plaisir; nommé ingénieur à Avallon, au centre même de ces antiques perturbations du sol, il eut le loisir de les contempler et s'appliqua à les comprendre. Une idée nouvelle, quand elle est juste, est souvent féconde. Rendu attentif au discernement des terrains perméables et imperméables, il prit soin d'en rattacher les qualités agricoles à des règles distinctes et précises. Sa carte géologique et agronomique de l'arrondissement d'Avallon est le premier essai de ce rapprochement aujourd'hui accepté de tous; la pratique, on le devine, avait devancé la théorie ; les savants ignoraient la règle, quoique simple ; les ignorants la

*^mettaient en pratique, et Belgrand put la deviner par l'observation des faits enchaînés désormais et éclairés par la théorie.

Les terrains imperméables, lias, granit, craie inférieure ou argile, sont sillonnés par de nombreuses

^'Vallées au fond de chacune desquelles coule un ruisseau; ils sont couverts de forêts, et les prairies naturelles peuvent s'y étendre jusqu'au sommet des montagnes. Les terrains oolithiques, au contraire, sont très perméables; ils abondent en sources intarissables dans des vallées presque toujours sèches même après la pluie ; les prairies n'y existent qu'au voisinage des cours d'eau, toujours peu nombreux; les terres, quoique fertiles, y sont d'aspect triste et monotone. Ces

remarques étaient pour Belgrand plus qu'un délassement; dans le dessein, qu'il se proposa toujours, de rendre la science efficace et pratique, il voulut les tourner à l'avantage de tous en procurant aux campagnes de nouvelles ressources, à Tindustrie de nouvelles forces. Les eaux perdues ou nuisibles dans leur dispersion pourraient, par leur réunion, devenir actives et fécondes et enrichir à jamais le pays. Sans espérer la réalisation prochaine de ses idées, il croyait qu'il n'est jamais trop tôt pour étudier un projet utile.

Chasseur très habile, il rattachait l'abondance et la . qualité du gibier à la nature du sol qui le nourrit; dans les terrains granitiques, par exemple, les lièvres sont détestables; ils ne paraissent pas pour cela s'y déplaire. Des influences analogues s'exercent sur les poissons : les saumons, par exemple, remontent la Seine sans pénétrer dans l'Eure, l'Oise, la Marne ou le Loing; ils la quittent à Montereau pour entrer dans l'Yonne, passent devant la Vanne, l'Armançon et le Serein, pour gagner la Cure, choisissant ainsi, avec une subtilité qui n'est jamais en défaut, le plus court chemin pour atteindre les terrains granitiques où ils se plaisent.

Un travail important vint stimuler Belgrand, et, sans interrompre ses études théoriques, révéler son génie pratique. L'eau était rare à Avallon ; une source existait à huit kilomètres de la ville : Belgrand fut chargé de l'y conduire, sans dépasser, dans le devis, le crédit disponible, qui était fort étroit. Un ruisseau suspendu à quatre-vingt-huit mètres de hauteur sur la charmante vallée de Cousin aurait fourni au jeune ingénieur un succès brillant et facile, mais ruineux

pour les finances de la ville; il proposa modestement un siphon, c'est-à-dire un tuyau qui, posé sur le sol et en suivant les ondulations, dirige l'eau vers le fond de la vallée, pour la faire remonter par une route nécessaire et forcée. Les Romains, si habiles dans la conduite des eaux, employaient rarement une méthode aussi simple, non qu'ils voulussent sans doute étaler une magnificence inutile, mais leurs tuyaux, rudes et imparfaits, fabriqués avec un plomb impur et cassant, ne pouvaient s'emboîter avec justesse ni supporter une forte pression. On étire aujourd'hui, en cylindres réguliers, un plomb homogène et pur, et l'on sait, avec plus d'avantage encore, fabriquer et ajuster des tuyaux de fonte de toute dimension.

Mis à l'étroit par la plus stricte économie, Belgrand, artiste en même temps quïngénieur, mais ingénieur surtout, sut rencontrer l'originalité et l'élégance dans l'excès de la simplicité ; un pont de trente et un mètres d'ouverture fut construit en matériaux bruts, sans pierre de taille ni moellons piqués. A la voûte sphérique recouvrant le réservoir il accorda sept centimètres seulement d'épaisseur. C'est de quoi l'on n'avait aucun exemple; et, si nul depuis n'a imité une telle hardiesse sans exciter la crainte et l'étonnement, que dire de celui qui, au début de sa carrière, affronta résolument une aussi périlleuse épreuve et la fit réussir?

L'ensemble du projet partagea les esprits. Ceux qui, dans Avallon, entendaient les principes de la science créée par Pascal savaient que l'eau, abandonnée à elle-même, remonterait à la hauteur de la source; mais, dans un dessein aussi simple, ils ne

voyaient rien de nouveau, rien d'ingénieux, rien qu'on dût admirer avant Texécution. Les autres, le plus grand nombre sans doute, sans parler la langue ni comprendre les raisonnements de la physique, craignaient, sans alléguer de preuves, que l'eau n'atteignît pas le réservoir préparé pour elle. Tous désiraient le succès, mais, s'il avait manqué, le plaisir d'avoir prédit juste aurait adouci plus d'un regret. Confiant dans la justesse de ses mesures Belgrand laissait dire. Vingt ans après cependant, il l'a avoué, les soixante mille mètres cubes d'eau de la Vanne attendus à Paris le 2 août 1865 lui ont causé moin^ de souci et apporté moins de joie, car l'eau arriva abondante et limpide et la méfiance fit place à des louanges bruyantes et sincères. Sur le bruit de cet heureux succès, la petite ville de Saint-Laurent, dans le Jura, embarrassée par le problème de ses eaux, chargea Belgrand de le résoudre. Après Saint- Laurent devaient venir Castelnaudary, puis Rouen, Amiens, Senlis et Rennes qui, successivement, sollicitèrent ses conseils; mais Belgrand occupait alors une haute position officielle, et ces grandes villes n'eurent à le découvrir aucun mérite et aucune peine. La flatteuse confiance de la petite ville de Saint- Laurent pour un modeste ingénieur ordinaire était justifiée par un premier succès : elle fut récompensée par un second. Belgrand étudia les projets proposés, améliora le meilleur, et, sans ménager ni son temps ni sa peine, mit avec désintéressement au service de cette commune inconnue et lointaine sa jeune expérience et son profond savoir.

Vingt ans après, parmi les préoccupations et les fatigues d'une grande administration dont il était

ÉLOGE D*£UGÈNE BBLGRAND. 203

Tàme, Belgrand avait oublié la modeste distribution d'eau de Saint-Laurent, quand un chef-d'œuvre de l'industrie franc-comtoise vint la lui rappeler. On lisait sur le cadran d'un régulateur destiné à l'Exposition de 1867 : A M, Belgrand la commune de Saint- Laurent reconnaissante. Une œuvre excellente, dont la commune était fîère, avait reporté vers Belgrand les souvenirs de son conseil municipal, et l'excellent ingénieur, justement.ému d'une reconnaissance aussi durable, ne se plaignit pas qu'elle fût tardive.

Le succès d'Avallon fut suivi, je n'ose dire récom-' pensé, par le grade d'ingénieur en chef et la nomination de Belgrand à la résidence de Paris. Un parent, alors fort en crédit, qui connaissait son mérite, vint ajouter spontanément un appui, qu'il ne demandait pas, au souvenir de quinze années d'excellents services. Ceux qui, d'eux-mêmes, n'auraient pas songé à l'appeler, sachant de quelle confiance il était digne, accordèrent de bonne grâce une faveur, accueillie comme un acte de justice, et citée plus d'une fois depuis comme une preuve de perspicacité.

Quoique chargé d'abord du service de la navigation au-dessous de Paris, Belgrand sut se réserver, pendant ses rares loisirs, le temps d'étudier le problème de la distribution des eaux ; appelé à titre officieux à éclairer l'administration, il fît triompher ses principes en préparant les voies nouvelles dont l'exécution lui fut confiée.

Sans faire le récit des lents progrès du service de nos eaux, nous devons y jeter un rapide coup d'œil.

En 1754 un écrivain érudit, Bonnamy, historiographe et bibliothécaire de la ville de Paris, en com-

parant le présent au passé, trouvait le service des eaux irréprochable.

Les fontaines publiques alors et les rares concessions accordées débitaient à peine deux litres par jour pour chaque habitant; des milliers de porteurs d'eau, il est vrai, parcouraient la ville, livrant au premier signe, au prix de deux sols la voie, leur marchandise, souvent puisée dans la Seine ; trente mille puits, enfin, fournissaient une eau détestable que, par un préjugé inexplicable, les Parisiens préféraient souvent à toute autre. On a exagéré en nommant un tel temps le temps de la soif; le comble de la misère n'était pas alors de manquer d'eau, mais d'en boire. Pour achever par un dernier trait le tableau d'une extrême détresse, Voltaire nous montre son pauvre diable

Buvant çle l'eau dans un vieux pot à bière.

11 n'était pas besoin d'insister alors sur la qualité de cette eau.

Les aqueducs de Belleville et des Prés-Saint-Gervais, imitation amoindrie des aqueducs romains, aurjiient pu imposer aux fontaines qu'ils alimentaient le nom commun de Maubuée, mauvaise lessive, donné à Tune d'elles. Les échevins, au xvi° siècle, croyaient cette eau préférable à celle de la Seine. Ils se trompaient; elle contient, en réalité, dix fois plus de matières étrangères. L'eau d'Arcueil, agréable à boire, était chargée aussi de sels nuisibles dans plus d'un cas, et l'eau de Seine, la plus pure de toutes, recevait sans en être souillée, on l'affirmait de bonne foi, les déjections les plu^ répugnantes d'une ville de sept cent mille âmes. L'accoutumance rendait cela

lolérable, indifférent pour mieux dire; Teau filtrée était limpide, on la quittait du reste en renvoyant les moyens de mieux faire à un autre temps.

Lorsque Deparcieux, membre de TAcadémie des Sciences, proposa de donner aux Parisiens Teau qui leur manquait, en les sauvant, comme Ta dit Voltaire, de Topprobre et du ridicule d'entendre toujours crier à Teau, Parmentier, académicien comme lui, n'en fut pas d'avis : une si grande dépense l'effrayait. Moins sensible au ridicule que Voltaire, le cri des porteurs d'eau n'a rien qui l'humilie ou le choque, et, prenant à la lettre le conseil du sage, il veut qu'on s'abstienne des eaux étrangères. Préoccupé surtout de l'honneur de la Seine, il s'indigne, dans un style prétentieusement familier, qu'on ose diffamer un fleuve qu'il admire et que chacun devrait respecter.

« L'ingratitude, ce vice malheureusement trop commun, écrit Parmentier, n'épargne pas même les aliments et les boissons. Quoiqu'une longue expérience prononce journellement depuis des siècles en faveur de la salubrité des eaux de la Seine, quoique cette rivière ait le privilège d'arroser une des plus grandes et des plus riantes villes de l'Europe, qu'elle fournisse à SCS habitants une eau capable d'apaiser agréablement la soif, sans que l'estomac de cette multitude d'hommes qui occupent le premier rang dans l'empire des lettres et des sciences en soit incommodé, sans que le teint et la fraîcheur des plus aimables et des plus jolies femmes de France éprouvent la moindre altération par les usages sans nombre auxquels elles l'emploient,... cependant, malgré cette foule de privilèges incessants, l'eau de Seine n'a pu

se dérober aux traits malins de la méchanceté et de la calomnie; peut-être même ceux qu'elle comble tous les jours de ses bienfaits, peut-être ceux qui lui sont redevables de leur appétit, de leur embonpoint et de leur constitution vigoureuse, sont-ils aujourd'hui ses plus redoutables ennemis. »

Parmentier prévoit les objections, et y répond d'une étrange sorte :

« Supposez, dit-il, qu'un chien pourri soit jeté à la rivière et qu'on puise de l'eau à une très petite distance de l'animal, comme à trois ou quatre pouces, soit devant, soit derrière ou à côté; eh bien! il est certain que l'eau n'en sera pas plus malsaine. »

Cette assertion, exacte ou non, ne s'impose pas par son évidence, et Cuvier, dans l'éloge de Parmentier, a montré une bienveillance un peu trop académique en le louant d'avoir rassuré les Parisiens sur la salubrité de l'eau de Seine.

Pour recommander la pomme de terre, il fut heureusement plus persuasif.

Ceux qui, par respect pour la Seine, voulaient croire à la pureté de ses eaux, auraient dû demeurer d'accord sur l'utilité d'y puiser abondamment; mais ce projet, très froidement accueilli, soulevait, pourrait-on le croire? une opposition opiniâtre. Deux mécaniciens éminents, les frères Perrier, devançant des besoins qu'alors on n'éprouvait guère, avaient cru faire une œuvre profitable et méritoire en appliquant la machine à vapeur, quïls faisaient alors paraître en France pour la première fois, à l'élévation de l'eau de la Seine. Les actions d'une compagnie formée pour la distribuer et la vendre devinrent une occasion d'agiotage et un moyen de jeu; à un enthousiasme

ÉLOGE D'EUGëNE BELGRAND. 207

excessif et intéressé, on répondit par d'injustes attaques. Mirabeau se déclara contre la nouvelle entreprise. Il n'entendait rien à la question, a écrit Belgrand, qui la connaissait mieux que personne. Le futur tribun n'en mit pas avec moins de hauteur sa véhémence infatigable et l'autorité de son nom déjà redouté au service de ceux qui, se fiant à la raison, comme il le dit avec une cynique franchise, avaient vendu des actions sans en avoir. Le succès de la compagnie est pour eux une déception et une ruine. Mirabeau aftecte de s'en indigner : on ne doit pas songer, suivant lui, à nettoyer les rues avec de l'eau, car elle irait salir la Seine ; il faut laisser cet office aux balayeurs et la compagnie n'a rien à faire pour le public. Quant aux particuliers, espérez-vous, dit-il aux frères Perrier, vendre de l'eau à une population qui n'en a que faire? Quelle illusion ou quel charlatanisme! Gompte-t-on par hasard sur la multitude d'étrangers qui se succèdent à Paris? Ils n'y viennent pas pour boire de l'eau î Les objections n'ont rien qui l'embarrasse : si les Anglais et les Hollandais emploient beaucoup d'eau, c'est pour combattre l'humidité . Mirabeau le déclare en ces termes : « Chez eux les dégâts de la malpropreté sont rapides par la fermentation de l'humidité ; de là vient que dans ces pays toutes les classes ont le goût de la propreté : on ne l'a pas en France! » ...« S'il nous prenait d'ailleurs le goût d'inonder nos maisons, les lavages se feraient avec de l'eau de pluie. »

Tel est le style du pamphlet dont l'enflure cache mal, révèle, pour parler mieux, le regret de Mirabeau aux cent mille écus perdus par un ami qui le touche de près.

Beaumarchais cependant spéculait à la hausse et mettait son esprit, comme Mirabeau son éloquence, au service de ses intérêts. Dans un style moins élevé, mais plus habile peut-être, il prend en main la défense de la compagnie en relevant avec ironie l'exagération et l'emphase du pamphlet auquel il répond. Piqué par une attaque, Mirabeau ne gardait aucune mesure. Il laissa sa colère éclater en injures : « De quoi se mêle, dit-il, le médiocre auteur d'une mauvaise comédie, qui a changé le Théâtre-Français en tréteaux et la scène comique en école de mauvaises mœurs? Le style barbare et Tignorance profonde sont essentiellement son cachet. »

A cette époque, dont on vante Texquise politesse, cette façon de discuter n'était pas rare : il est juste d'ajouter qu'elle ne Ta été dans aucun temps. L'utile et loyale entreprise dirigée par les frères Perrier fut lentement ruinée; les actionnaires regrettèrent leur argent, et les Parisiens attendirent, avec indifférence, il faut l'avouer, l'accomplissement du progrès préparé et promis soixante ans trop tôt.

De nombreux successeurs, moins éloquents que Mirabeau, moins spirituels et moins sensés que Beaumarchais, ont discuté sur les avantages et, qui le croirait? sur les inconvénients d'accroître l'abondance et la pureté des eaux. Il faudrait, a dit Fontenelle, abolir la mémoire de toutes choses, car il n'y a rien au monde qui ne soit le monument de quelque sottise des hommes.

Le décret n'est pas rendu, profitons-en.

Un membre de l'Institut écrivait vers le commencement de ce siècle : « Ne peut-on pas conjecturer que la facilité de se procurer de l'eau dans son domi-

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cile multiplie tellement les bains, que leur usage descendra jusqu'à la classe qui pense le moins à cette délicatesse? » Bien différent de Belgrand, qui aspirait à nous rendre les thermes antiques, Petit- Radel ajoute : « On a pu remarquer que Tépoque où Tusage des thermes s'introduisit à Rome fut celle du développement dans son sein du premier germe de la décadence que le luxe asiatique y avait apporté. »

Vingt ans après, à une époque dont beaucoup d'entre nous peuvent garder souvenir, un ingénieur célèbre, Girard, sans redouter d'aussi graves conséquences, déclarait irréalisable la distribution de l'eau dans les maisons; les propriétaires doivent, suivant lui, repousser une telle cause d'humidité et de destruction. « Sur qui compter d'ailleurs pour signaler et réparer les accidents? Sur le portier? Mais, rétribué d'un faible salaire, il ne remplit déjà qu'imparfaitement là tâche qui lui est confiée. Il convient beaucoup mieux aux propriétaires que les locataires s'approvisionnent à la voie et au jour le jour. » Appliquant à l'avenir la statistique du passé, Girard se persuade enfin et ose affirmer qu'après la canalisation complète des rues de Paris on trouvera dans la ville et les faubourgs treize cent trente abonnés tout au plus. C'est ainsi que la science, qui ne joue aucun rôle dans la prétendue démonstration, a été et sera encore compromise bien souvent, même par de vrais savants. Les promoteurs de l'amélioration du régime des eaux ont aussi plus d'une fois dépassé le but.^Un rapport officiel, par exemple, montre dans une eau fraîche et saine gratuitement offerte à tous un spécifique contre l'intempérance. Quand on pourra,

210 ÉLOGES AGADÉIUQUES.

en efTet, préférer Teau au vin, l'ivrognerie deviendra bien rare.

Lorsque les Parisiens voyaient de leurs yeux les immondices se mêler aux eaux de la Seine, on s'efforçait de leur persuader qu'elles ne la souillaient pas, et que le fleuve, en traversant Paris, retenait, avee son nom, la pureté entière de ses eaux. Girard produisait, pour le démontrer, les analyses comparées de deux litres d'eau puisés, l'un au pont d'Austerlitz, à l'entrée du fleuve dans Paris, l'autre au pont de la Concorde, h sa sortie. Quelques milligrammes d'une substance douteuse chimiquement en faisaient toute la difl*érence, et il la déclarait sans importance, toute répugnance que la chimie n'explique pas étant un préjugé.

Belgrand avait ce préjugé. Les égouts, grâce à lui, ont cessé de verser dans la Seine leur flot continu d'infectes ordures; sans attendre les explications de la chimie, ni consulter la règle des mélanges, il a rejeté leur bouche commune au-dessous de Paris. Cette œuvre d'un détail immense a été conçue par lui et réalisée avec l'économie promise, sans aucun mécompte dans les résultats, sans aucune faute dans l'exécution.

L'eau de Seine, dès lors, devenait digne d'être acceptée, sans répugnance, sur les tables les plus délicates. Que restait-il à faire sinon de la distribuer avec abondance? Belgrand ne s'en contenta pas; il voulait une eau fraîche en été, chaude en hiver. La disposition défavorable des terrains le condamnait à la chercher jusqu'à la limite du bassin de Paris ; les sources voisines, en effet, sont chargées de sulfate de chaux, et la géologie, en en révélant la cause, ne

ÉLOGE d'ëUGÈNB BELGBAND. 211

laisse pas espérer d'importantes exceptions. Lorsque, pour d'autres villes, de tels travaux ont été entrepris, l'opinion désignait à l'avance la situation des sources, elle n'en indiquait pour Paris aucune qui fût suffisamment abondante. C'est sur la carte que Belgrand entreprit la recherche, et que, pour ainsi parler, il alla à la découverte. Son œil exercé, en parcourant Tune des vallées où ses théories, devenues d'incontestables théorèmes, rendaient le succès probable, y put lire en petits caractères : moulin de la source. Un tel nom, dans un tel lieu, était un6 révélation. L'éminent ingénieur, sans sortir de son cabinet, avait découvert la source des belles eaux de la Dhuys.

Tacite raconte qu'au temps de l'empereur Auguste, Rome, effrayée par une inondation, voulut rejeter dans l'Arno quelques-uns des affluents du Tibre : plusieurs villes s'en alarmèrent, celles-ci craignant la sécheresse, celles-là les inondations. Contre Rome on ne plaidait pas, on implorait sa bienveillance* Des orateurs furent envoyés vers elle; empressés à saisir une telle occasion d'éloquence, ils invoquèrent le vœu de la nature, sage dispensatrice des vallées et des fleuves, qui règle tout pour le plus grand bien. Laissez faire la nature, a répété Montaigne, elle connaît mieux ses affaires que nous. Les siennes, soit, mais pas toujours les nôtres. La nature n'a pas créé de villes de deux millions d'âmes, et, pour veiller sur elles, elle attend qu'elles s'aident elles-mêmes; les procédés qu'elle enseigne au sauvage pour nettoyer les abords de sa hutte rendraient rapidement celle du voisin inhabitable.

Les propriétaires des sources choisies par Belgrand ne manquèrent pas de défendre leurs eaux, même

212 ÉLOÛES ACADÉMIQUES.

inutiles ou nuisibles; plusieurs d'entre eux reçurent des indemnités dont la dixième partie, quelques années plus tôt, aurait été acceptée avec joie; quelques-uns, dit-on, restèrent attristés pendant le reste de leur vie de n'avoir pas demandé dix fois plus encore. De telles questions ne pouvaient embarrasser ni arrêter la puissante et habile administration de la ville de Paris; un Conseil municipal dont la parcimonie n'était pas le défaut votait toutes les sommes demandées. Belgrand, fort heureusement, était économe des deniers publics, et son application à réduire les dépenses a épargné à la ville bien des millions.

L'eau doit dans une grande ville être gaspillée sous toutes les formes : telle fut la maxime de Bel* grand, telle était celle des Romains qui, poussant à bout l'application, amenaient chaque jour, par neuf aqueducs, plus de mille litres d'eau par habitant. Les eaux du Tibre, grossies par mille ruisseaux lui portant les souillures de la ville, n'étaient acceptées, dit Frontin, que pour les usages les plus vils.

L'abondance des eaux de Paris, sans approcher de la profusion romaine, s'est accrue sous la direction de Belgrand, aussi bien que leur pureté. En 1802 la distribution quotidienne aux fontaines publiques était, suivant le directeur des eaux, de quatre mille mètres cubes : elle avait doublé en 4806. A cette époque, et vingt ans après encore, on comptait sur la pluie pour le lavage des rues. Le canal de l'Ourcq amena cent soixante mille mètres cubes environ, mais ses eaux ont servi à la navigation, et les Parisiens, par une répugnance invincible, les ont toujours éloignées de la consommation domestique : la hauteur

des prises ne permettrait d'ailleurs de les utiliser que dans certains points de la ville et aux étages inférieurs des maisons.

Le volume des eaux de source dont Belgrand a doté la capitale pourra être porté, au moyen de quelques travaux supplémentaires, à cent quarante mille mètres cubes par jour, soit soixante-dix litres par habitant. Le volume total de l'eau disponible réalisé pendant certains jours de l'Exposition universelle de 1878 a été de trois cent soixante-dix mille mètres cubes; mais ce maximum, pendant les années de sécheresse, peut s'abaisser à trois cent mille. Nous recevons, par habitant, trois fois moins environ que les anciens Romains, mais cent fois plus, au moins, que les Parisiens du xviu® siècle.

L'œuvre la plus grandiose de Belgrand, entièrement cachée aux regards, devait mériter la reconnaissance, en se dérobant à l'admiration. Nous ne décrirons ni la disposition savante et simple de l'ensemble, ni la propreté imprévue de ces cloaques ingénieusement ordonnés. Aristote a dit : « Il ne faut pas demander à une tragédie toute sorte de plaisirs, mais seulement celui qui lui est propre. » La maxime est générale. Le charme d'une promenade en bateau au milieu d'immondices largement étendues d'eau n'est pas de nature à se renouveler par le récit qu'on en peut faire. C'est à l'entrée de cette œuvre colossale que la cité reconnaissante devrait inscrire le nom et placer l'image de Belgrand ; laissons l'intérieur à sa destination.

A deux lieues de Paris quand on suit le cours de la Seine, à un kilomètre seulement quand on se dirige en ligne droite, l'égout collecteur, réunissant les eaux pluviales et ménagères, déverse chaque jour deux

cent mille mètres cubes d'un liquide infect et noirâtre : la Seine les reçoit et les porte à la mer.

S'il est indifférent pour les riverains éloignés que les ordures charriées par la Seine viennent de Paris ou d'Asnières, l'introduction subite de l'impur affluent cause à la population voisine un intolérable préjudice. Le mal n'est pas sans remède. Nos ingénieurs, en profitant, comme c'était leur devoir, des études et des essais faits en Angleterre, en Italie et en Suisse, ont adopté une solution admirable par le principe et, malgré plus d'une résistance, triomphante par les résultats. Cette masse infecte où les poissons, qui ne s'y aventurent plus, rencontreraient rapidement la mort, peut vivifier et féconder le sol. Distribuée avec modération, elle peut, sans traitement préalable ni préparation d'aucune sorte, procurer, comme à Edimbourg depuis deux siècles, et à Milan depuis un temps double au moins, à des sables toujours arides, une fécondité incessamment renouvelée. Quelques tâtonnements , méthodiquement dirigés , ont assuré le succès. Sur les vastes terrains de la plaine de Gennevilliers, la production, sous cette influence, a déjà plus que décuplé.

Belgrand avait accueilli l'idée nouvelle avec une grande défiance. Un de ses collaborateurs, M. Mille, réclama la direction et la responsabilité des essais; il doit en conserver tout l'honneur, que Belgrand luimême a pris loyalement le soin de relever. Converti par le succès de son ami, il accepta, après quelques années d'épreuve, la direction du service de Gennevilliers, parce qu'en son âme et conscience, après avoir douté du succès, écrit-il dans un rapport officiel, il avait vu et jugé les résultats obtenus.

Tel était Belgrand, tel il fut toujours; toujours docile aux leçons de l'expérience, toujours respecté pour sa justice, toujours aimé pour sa bonté. On le ferait très mal connaître en ajoutant qu'il était modeste, plus mal encore en laissant croire qu'il ne Tétait pas. Son jugement était vif et prompt, il en avait maintes fois éprouvé la rectitude et avait en lui la même confiance qu'en ses plus habiles collaborateurs. S'il ajoutait en sa faveur un léger poids dans la balance, c'est que, tout en comptant sur le zèle des autres, il était absolument sûr de faire de son mieux : cela justifie la préférence.

Un très savant ingénieur, alors au début de sa carrière, dirigeait sous les ordres de Belgrand la construction d'une galerie souterraine; il essaya, par une légère innovation, de donner plus d'élégance à un profil. L'œil exercé de Belgrand, en révélant à son expérience un accroissement de dépense dans le présent, aperçut pour l'avenir de fréquentes réparations. Dès la première visite il ordonna l'abandon d'une expérience trop hasardeuse, en ajoutant du ton le plus simple : « Si le dessin vient de moi, je me suis complètement trompé; cela arrive à tout le monde ». Et il n'en reparla plus.

Quels que fussent ses occupations et ses devoirs, jamais, pour excuser un retard, il n'allégua le manque de temps : toute autre excuse lui eût semblé préférable; mais il s'arrangeait pour n'avoir pas besoin d'excuse.

Il ne m'est pas permis de le prendre en cela pour modèle. Dans le rapide tableau de l'œuvre de Belgrand j'ai dû laisser de nombreuses lacunes. Que de points oubliés dans l'histoire de ses constructions, si

économiques et si durables! Combien de pages excellentes dans ses études géologiques! A peine ai-je pu dire que, curieux du passé, Belgrand a étudié en archéologue les anciennes conduites d'eau, discuté en érudit les archives qui s'y rattachent, et consacré ses rares loisirs à perpétuer le souvenir de ces vieilles choses. L'analyse complète de ces grands travaux sera faite de bonne main : le corps des Ponts et Chaussées, respectueux comme nous pour ses morts illustres, et soigneux de transformer en leçons pour l'avenir le témoignage intelligent et fidèle du passé, proposera prochainement dans les Annales des Ponts et Chaussées, comme un exemple pour tous les ingénieurs, l'histoire de cette vie laborieuse et utile.

Belgrand a dirigé vers un même but tous ses talents et toute sa science. La Seine et son bassin, théâtre constant de ses travaux, ont fait l'unité de son œuvre, si variée cependant et si vaste.

La Seine n'a pas été, dans tous les temps, le modeste cours d'eau qui n occuperait pas le dixième rang parmi les affluents des grands fleuves de l'Asie ou de l'Amérique. Ses eaux ont reflété des climats bien divers, abreuvé des monstres inconnus de nos jours, et n'ont pas fourni elles-mêmes le spectacle le moins variable dans ces lentes révolutions de la nature. Les graviers qu'elles entraînent, les limons qu'elles déposent, restent comme témoignages du passé, et les sablières, dans l'enchevêtrement de leurs lignes confuses et tourmentées, racontent en un langage souvent obscur, mais presque, toujours déchiffrable, la longue histoire du fleuve qui les a formées.

La tâche est ardue cependant; plusieurs s y sont appliqués avec persévérance, sans réussir à se mettre

d'accord. Le fleuve, plus capricieux que la mer, n'obéit pas comme elle, dans ses dépôts successifs, à une loi régulière et constante ; il défait et recommence souvent son œuvre, et, comme Catulle brouillant les comptes aux pieds de Lesbie, semble vouloir cacher le nombre de ses crues en effaçant, en dispersant, en obscurcissant tout au moins les caractères qu'il a tracés.

Belgrand avait mis en lumière les lois qui relient les allures et les caprices apparents des rivières actuelles à la nature du sol et à la clémence des cieux; il osa les appliquer aux phénomènes anciens, et, avec une sûreté de méthode, une abondance de preuves qui, sans forcer toutes les convictions, rend la contradiction difficile, leur demander l'histoire du bassin de la Seine pendant la période quaternaire.

Lorsque la mer, au fond de laquelle se déposaient les bancs de nos carrières et les sables de nos coteaux, s'éloigna définitivement de nos parages, nulle esquisse de leur relief actuel n'existait encore. Ce fut seulement après une longue période obscure et sans histoire qu'un violent cataclysme vint transformer le sol et créer la vallée de la Seine.

Un grand lac, peut-être une grande mer, furent jetés hors de leur lit par les bouleversements dont les Alpes étaient le théâtre, et un flot torrentiel d'une puissance inouïe, courant les plateaux de la Champagne et de la Beauce, les sillonnant de rides profondes, renversant les obstacles sans se laisser dévier par eux, alla s'écouler dans la mer du Nord.

Quand les eaux boueuses, en modérant leur vitesse, eurent déposé leurs limons sur les hauts plateaux, puis se furent confinées dans les sillons creusés par

elles, le système de nos cours d'eau était ébauché et la voie aux eaux fluviales frayée pour Tavenir. Des pluies procurées par ce déluge ruisselèrent incessamment sur le sol limoneux et stérile, et la Seine roula paisiblement, dans un lit faiblement incliné vers la mer, un volume d'eau trente fois plus considérable que celui de nos plus fortes crues. Large de deux kilomètres à la hauteur de Gorbeil, de six à celle de Paris, elle baignait dans son cours majestueux les coteaux de Montreuil et de Bicêtre, de Marly et de Montmorency; les hauteurs de Passy et de Montmartre formaient deux petites îles en plein courant, et, tour h tour inondée par les eaux de la Seine et par celles de la Marne, la plaine Saint-Denis était un vaste marais.

La vie, interrompue ou refoulée un instant, vint bientôt renouveler dans les forêts et les plaines la faune dispersée ou détruite. Auprès des mammouths, dont l'éléphant actuel n'offre qu'une image affaiblie et dégénérée, se rencontraient les rhinocéros, les tigres et les hyènes; des cerfs énormes, des élans rapides se dérobaient à leur poursuite, le renne et la marmotte se multipliaient rapidement, et les hippopotames remontaient la Seine jusqu'en Bourgogne; l'homme, enfin, prit sa place au milieu de ce bizarre mélange d'espèces aujourd'hui éteintes ou refoulées dans les climats les plus divers. Auprès de leurs ossements on retrouve, sur les anciens bords du fleuve, les traces indéniables des ateliers primitifs où nos ancêtres venaient préparer des haches et des couteaux de silex pour se défendre contre leurs redoutables voisins.

Bien des siècles nous séparent de cette période.

ÉLOGE D*£UGÈNE BELGRAND. 2i9

Sans essayer d'en fixer le nombre, Belgrand nous fait parcourir la succession des phénomènes qui Tont suivie. Le sol s'est élevé de quarante mètres, la Seine y a lentement creusé son lit et dessiné de nombreux méandres, le climat s'est adouci, les pluies sont devenues moins abondantes et plus rares, le fleuve a remblayé avec des graviers ou de la tourbe son lit, devenu trop large; les grands mammifères ont émigré, quelques-uns ont disparu du globe, et quand notre faune actuelle leur a succédé, quand les premiers animaux domestiques se sont fixés sur notre planète, il faut encore traverser tout l'âge de la pierre polie et celui du bronze pour que les traditions les plus lointaines et les plus vagues fassent succéder à l'histoire des variations du sol celle de la civilisation humaine.

Guidée par la contemplation du bassin de la Seine, la pensée de Belgrand, s'élevant plus haut encore, osait sonder parfois les mystères du passé. Des théories naissaient dans son esprit : il en faisait volontiers confidence à ses amis, écoutait leurs objections, mais sans les discuter longtemps, car il n'a jamais connu de longs loisirs, et il disait à peu près comme Candide : « Tout cela est bien pensé et bien dit; mais il faut préparer et surveiller nos travaux ».

Belgrand mourut le 7 mars 1878, actif encore la veille et ardent au travail, toujours dévoué et toujours prêt. Son organisation athlétique avait résisté aux tristesses, aux fatigues et aux cruelles inquiétudes de l'année 1870. Pendant l'anarchie de la Commune il maintint ses ouvriers dans le devoir et mérita un ordre d'arrestation. Prévenu à temps, il organisa une inspection souterraine, et, par des voies connues où

220 ÉLOGES ACADÉKIQUES.

il ne pouvait rencontrer que dévouement et respect, il gagna facilement la c'ampagne : le lendemain, il était en sûreté à Avallon.

L'Académie des Sciences l'avait élu académicien libre le 28 août 1871, en remplacement de M. Duméril. Un nom honoré dans le corps des Ponts et Chaussées par le retentissement de grands et utiles travaux, un esprit étendu et solide, toujours curieux des principes, toujours prêt pour l'application, rehaussé, non caché, par une bonté tranquille et modeste, avaient justiQé la retraite de ses concurrents et l'unanimité de vos suffrages.

ÉLOGE HISTORIQUE

DE

Messieurs,

Vers le milieu du xviii® siècle, le duc de Nivernais harangué, je ne sais à quelle occasion, par un M. Dupin, bourgeois de Nevers, s'étonnait avec impertinence de rencontrer en province un homme de si grand mérite. Le grand seigneur avait le coup d'œil juste, ce Dupin était de bonne race, il transmit à ses enfants, avec les dons les plus rares de l'esprit, une tradition de science, de travail, de généreuses ambitions et de courage, sinon d'héroïsme. Son fils, Charles- André Dupin, membre de l'Assemblée législative, le 10 août 1792, osa recueillir et cacher deux soldats suisses qui, dans leur fuite, franchissaient les murs de son jardin. Ses deux enfants, Charles et André, âgés l'un de huit, l'autre de neuf ans, gardiens fidèles d'un secret dont ils comprenaient l'importance, en portant chaque jour la nourriture à ces hôtes dangereux, prirent leur part de la bonne action. M. et Mme Dupin qui, dit-on, n'étaient pas toujours d'accord, se parta-

gèrent la direction des deux enfants, tous deux intelligents et précoces, tous deux portés au travail et préparés tous deux, chacun dans sa voie, à la même émulation pour la gloire. M. Dupin dirigea vers Tétude des belles-lettres, avec le soin extraordinaire qu'il méritait, .l'esprit judicieux et brillant d'André, tourné bientôt, on sait avec quel succès, vers la jurisprudence et Téloquence du barreau. Mme Dupin fut le guide de Charles ; ingénieuse h exciter et habile à suivre la vivacité de son esprit, elle effleurait pour lui tous les genres d'étude : la géométrie ne fut pas oubliée. En lui ouvrant la route comme par amusement et par jeu, elle eut la joie de le voir s'y avancer plus loin qu'elle; admiratrice de Y Emile et disciple consciencieuse de Rousseau, c'est à la nature seule qu'elle prétendait demander des leçons. L'ardeur de Charles, les trouvant trop lentes, y joignit heureusement la lecture des ouvrages de Bezout; avant d'avoir atteint l'âge de douze ans, il comprenait l'évidence des vérités démontrées, et trouvait à des problèmes faciles des solutions élégantes et justes. Les collèges étaient fermés, la bonne renommée du pensionnat régenté à Orléans par l'abbé Genty s'étendait jusqu'à Clamecy, où M. Dupin père, échappé aux assemblées politiques, exerçait paisiblement la profession d'avocat. Charles, depuis longtemps, désirait les leçons d'un bon maître, il demanda l'autorisation de les chercher à Orléans. Jean-Jacques ne l'eût pas conseillé, le père y consentit; trois jours après, un petit paquet à la main, l'enfant frappait à la porte de l'école. L'accueil fut défiant. « Vous voulez, dit l'abbé, étudier en géométrie! cela ne convient pas à votre âge. » Charles insista : « Je m'y suis exercé déjà avec grand plaisir »,

répondit-il sans se troubler, et, apercevant un tableau noir, il s'empara d'un bâton de craie pour résumer dans une figure habilement tracée la traduction d'un théorème difficile. Sur la demande de l'abbé rendu attentif, il commença la démonstration, que dès les premiers mots, sans délibérer davantage, le maître interrompit pour l'admettre à continuer des études si bien commencées. Le jeune Charles le récompensa en dépassant bientôt ses condisciples ; peut-être accroissait-il seulement l'avance acquise à Glamecy; Fabbé eut, en tout cas, la satisfaction d'avoir deviné du premier coup d'œil un esprit vigoureux et précoce. Reçu, quatre ans après, à l'École Polytechnique, et toujours en tête d'une promotion dont faisaient partie l'illustre physicien Dulong, le savant géomètre Terquem et le général Paixhans, Charles Dupin sortait, à l'âge de dix-huit ans, ingénieur des Constructions Navales. Sur les bancs de l'École, le jeune élève, déjà, osait penser par lui-même, et aux leçons des maîtres mêler un peu du sien. L'emploi du temps à l'École Polytechnique était, en 1801, moins impérieux qu'aujourd'hui et moins gênant. Sans usurper sur aucun devoir, Dupin fit paraître par d'ingénieuses recherches la vigueur de son esprit et par de brillants examens la régularité de son travail. Ses premiers essais, approuvés par Monge, ont été publiés, en 1801, dans la Correspondance sur V Ecole Polytechnique', les bons élèves, aujourd'hui encore, trouvent profit à les consulter.

Fermât et Euler, en s'exerçant au problème d'une sphère tangente à quatre autres, en ont consacré l'importance; les travaux de Monge avaient élargi cette route si bien explorée : le jeune élève sut y rencontrer les propriétés imprévues et nouvelles d'une

224 ÉLOGES ACADÉfiUQUES.

classe de surfaces que personne avant lui n'avait étudiées, et qu'on nomme les cyclides de Dupin,

L'habileté, le savoir et même le génie d'un géomètre de seize ans ne sont pas sans exemple dans l'histoire de la science, mais on vit le jeune inventeur, après avoir goûté la joie du succès et préparé les traits principaux de ses recherches, sïmposer sur ces belles et difficiles questions dix années entières de silence; ambition habile, timidité ou modestie, le cas est rare.

Les circonstances, il est vrai, n'étaient pas favorables. Des ordres de service continuels imposaient au jeune ingénieur des problèmes moins difficiles, mais plus urgents. Sur les chantiers du port d'Anvers, Dupin, pour ses débuts, eut à gouverner quatre cents ouvriers, qu'il fallait instruire. Il remercia le ministre de sa confiance : « Je ne solliciterai jamais, écrivait-il, que des occasions où il y aura des talents à acquérir, des périls à braver et des fatigues à essuyer. » On le servit à souhait en l'envoyant à Gênes, où, s'exerçant à bien faire sous les ordres de l'ingénieur en chef Forfait, il se formata obéir et à commander. Jugé digne d'un poste plus difficile encore et plus périlleux, on lui confia en 1805, à l'âge de vingt et un ans, avec le grade de sous-ingénieur, la direction des travaux du port de Corfou et des sept îles Ioniennes.

La paix de Tilsitt, en nous restituant les îles Ioniennes, abandonnées une première fois à la France par le traité de Campo-Formio, n'avait rien stipulé sur le matériel de la flotte, les approvisionnements du port et la réserve des arsenaux ; les Russes emportèrent tout sans nous laisser, dit un des commissaires, ni vouloir nous vendre une épingle.

ÉLOGE DE PIERRE-CHARLES-FBANÇOIS OUPIN. 225

Le port (le Corfou, menacé par une flotte anglaise, manquait de toutes choses nécessaires pour construire ou pour réparer un navire : pas une poutre dans les chantiers I pas une harque dans les bassins ! pas un câble dans les magasins I II fallait tout acheter, et rargent> était rare, ou tout fabriquer, et les bons ouvriers étaient plus rares encore. Le vaisseau qui amenait Dupin arriva désemparé, les voiles déchirées, les mâts de hune brisés : il y avait urgence. Sans prendre acte des difficultés ni s'étonner de tant d'empêchements, Dupin, prompt à les surmonter, surpassa Tattente des plus confiants; en huit jours, par ses soins, la mâture fut refaite, les voiles enverguées, et le navire, ramenant en France TamiralGanteaume, pouvait gagner les Anglais de vitesse.

Les nécessités et les détails d'un service dont le jeune ingénieur portait tout le poids ne suffisaient pas à remplir son activité et son temps : il y associait d'autres études, d'autres soins et d'autres plaisirs. Plus d'un habitant de l'Ile, en entendant parler d'un jeune danseur recherché dans les salons pour son entrain et sa belle humeur, d'un ingénieur respecté par deux cents ouvriers qu'il instruit et gouverne, d'un orateur applaudi la veille dans une séance de l'Académie ionienne, d'un géomètre enfin cité comme inventeur, tenait pour certain que la France avait envoyé à Corfou plifeieurs Dupin.

Les jeunes fondateurs de l'Académie ionienne, sur cette terre classique de la poésie et de l'art, espéraient conquérir les esprits, réveiller l'amour de la science et rallumer le flambeau des études éteint depuis tant de siècles; ils avaient institué des con^ cours scientifiques et littéraires dont, tous les quatre

ans, le vainqueur devait recevoir une médaille de fer olympiadique à Teffigie de Napoléon, protecteur de Corcyre et ami de tous les talents.

Pour leur montrer la voie et les y entraîner, l'Académie ionienne avait organisé des cours publics. Les programmes font honneur au savoir de nos jeunes officiers, ou à leur confiance en eux-mêmes. Dupin partageait modestement, avec le capitaine du génie Augoyat, le soin d'enseigner la physique; prudents dans leur zèle, les deux amis ajoutaient : « et, s'il est possible, la chimie ».

Ce dévouement et cette ardeur n'eurent pas tout le succès que, dans leur généreuse illusion, les fondateurs trouvaient juste d'en attendre. Indifférents à la médaille de fer, les descendants d'Alcinoiis, comme on les appelait à l'Académie, se tinrent éloignés des concours ; les leçons n'instruisirent que ceux qui les donnaient; pour qui tout est nouveau, la nouveauté est sans attraits. Les Corcyriotes les plus instruits, élevés par de pauvres pédagogues italiens, parlaient le patois de Padoue ou de Bergame et préféraient Boccace à Homère. Paresseux à l'étude, plus surpris que flattés d'être appelés fils de Platon, de Démosthène ou de Sophocle, ils écoulaient avec indifférence rénumération des grandeurs et des joies de la science, tournaient la vue sans indignation vers l'histoire de la domination très inique, mais très douce, exercée pendant quatre siècles sur leur patrie par la Seigneurie usurpatrice de Venise, se persuadant difficilement que, soumis pour toujours à l'empereur des Français et fiers de sa gloire, ils dussent admirer ses vastes desseins, triompher de ses victoires, et envier l'honneur de mourir pour lui.

Dans les Sept Iles, aujourd'hui réunies à la Grèce, il n'existe plus d'Académie ionienne, mais ce beau nom y rappelle encore le souvenir de quelques jeunes Français, aimables, instruits, embrassant tous les çi:cnrGS d'étude et excités à l'éloquence par le voisinage des sommets du Pinde entrevus à l'horizon. L'auditoire quelquefois les excitait aussi. La curiosité des dames avait fait des séances solennelles de l'Académie un divertissement à la mode; le secrétaire Dupin y jouait un grand rôle. Pour former leur goût, pour les instruire, pour leur plaire peut-être, il leur lisait des vers de l'Homère français : c'était alors Jçicques Delille. En s'adressant aux beautés sept-insulaires, le jeune ingénieur s'écriait : « Sexe enchanteur! » C'était la rhétorique du temps. Aujourd'hui nous dirions « Mesdames » ; c'est exactement la même chose.

En invitant les Gorcyriotes à étudier les beaux génies de la Grèce, Charles Dupin, docile à ses propres leçons, choisissait Démosthène pour modèle et pour maître ; attentif au sens littéral, juge subtil des intentions douteuses, en étudiant le texte des harangues olynthiennes, il s'efforçait d'en tourner en français la clarté, l'élégance et la grâce; mais, admirateur de la langue grecque, il trouvait la nôtre trop faible pour en transmettre la force et trop pauvre pour en rendre exactement, comme en désespérait avant lui Henri Estienne, « les jolies, gentilles et gaillardes façons ». « Gomment, disait-il, traduire mot pour mot d'un idiome où tous les termes font image, où souvent un seul fait tableau? Lorsqu'une expression heureuse m'a frappé, j'ai voulu rendre à tout, prix l'impression qu'elle a faite sur moi ; quand ma langue n'a pu offrir

pour cela un mot unique, je n'ai pas craint d'en mettre trois, quatre; j'en aurais mis dix si je l'eusse cru nécessaire ! » En grec cependant, tout comme en français, quand les mots font tableau et valent des phrases entières, ce n'est pas la langue qu'il faut admirer, c'est l'écrivain.

Appliqué à la pratique par devoir, à la science par inclination et par goût, Dupin savait les concilier. L'arsenal de Corfou était son cabinet d'étude , les chantiers son laboratoire; habile au calcul, docile à l'expérience, il empruntait à la physique les données nécessaires, et, toujours géomètre, savait en déduire des règles, quelquefois même des lois. Les expériences sur la flexion des bois, exécutées dans les chantiers avec autant de précision que dans un cabinet de physique, font époque dans l'histoire de cette grande théorie. Sans rechercher les causes profondes, Dupin trouve dans les faits ingénieusement choisis et coordonnés une base solide, aujourd'hui classique, pour l'étude de la résistance des matériaux; parmi tant de titres à la reconnaissance des savants, il a toujours attaché à ce grand travail une importance toute particulière. Géomètre dès son enfance, dans les leçons de Monge pressentes à sa mémoire, Dupin savait puiser, pour ses projets, en même temps que l'exactitude et la précision, l'élégance, la hardiesse et l'heureuse harmonie qui, par un inexplicable mystère, semblent un fruit spontané des mêmes lois.

Trois quarts de siècle ont accru, sans en rien effacer, l'importance des découvertes que, sans conseils, sans confidents, presque sans livres, Dupin a ajoutées aux théories du maître. Tous les élèves de nos savantes écoles connaissent aujourd'hui les tangentes

conjuguées de Dupin, et font usage de son indicatrice. Le beau théorème sur les surfaces orthogonales brille au début d'une théorie féconde, dont chaque génération de géomètres accroît Tétendue et la portée. Un cas particulier, élégant et très remarquable, s'était présenté en 1810 à un élève distingué de TÉcole Polytechnique, J. Binet. Dupin, à cette époque, depuis trois ans déjà, avait communiqué à plusieurs savants l'énoncé du théorème général encore inédit. En produisant sa démonstration rigoureuse mais subtile, il raconta simplement la vérité, on ne l'a jamais contestée ; la belle découverte lui appartient, il en conserve toute la gloire, c'est le mot qu'il faut dire, tout autre serait trop faible.

Osant franchir, sur les traces de Monge, les bornes de la géométrie, Dupin aborda l'étude des déblais et remblais; l'illustre maître, ayons la franchise de le dire, en s'élevaht trop au-dessus des ambitions de la pratique, était resté très éloigné de ses besoins. Les ingénieurs qui, dans leurs heures de loisirs, abordent ces savantes études, doivent les oublier sur le terrain. Pour embellir le problème en le précisant, Monge, en effet, écarte l'idée de masse et fait abstraction de l'effort. Chaque parcelle de volume à enlever est l'origine d'une route idéale, organe fictif d'un transport irréalisable, et lorsque le travail, par leur ensemble, est réduit au minimum, l'épargne est toute géométrique. De cette étude singulière est née la théorie, entièrement neuve alors, des lignes de courbure, offerte comme par hasard au génie de Monge, s'élançant au delà du problème épineux et stérile, mais désormais mémorable, qu'il n'a résolu dans aucun cas*

En raisonnant sur les mêmes principes et sans chercher une solution encore ignorée aujourd'hui, Dupin en fit sortir avec élégance de nouveaux théorèmes de géométrie pure.

Les routes prescrites par Monge se retrouvent dans Tétude de la lumière : les rayons issus d'un même point forment un faisceau conique qui, réfléchi ou rompu suivant les lois de l'optique, conserve, quelle que soit la surface réfléchissante ou celle qui sépare les milieux uniréfringents, un caractère permanent et singulier, trace ineffaçable de son origine. L'illustre Malus, inventeur de ce beau théorème, en a méconnu la généralité : la propriété conservée une première fois pourrait se perdre, suivant lui, dans une seconde rencontre. C'était une erreur; Dupin corrige ce théorème et s'en empare en le généralisant. Son nom restera attaché à l'histoire de cette élégante théorie, enrichie depuis par le géomètre irlandais Hamilton et par notre regretté confrère C. Sturni.

Après cinq belles années de jeunesse, de travail et de glorieux périls, les forces de Dupin le trahirent ; il partit souffrant pour la France. On le retint malade à l'hôpital militaire de Pise. Sa convalescence prolongée lui donna le droit de se reposer et l'occasion avidement saisie d'aborder de- nouvelles études.

Voyageur attentif et curieux, Dupin recherchait les savants, les érudits, les lettrés et les artistes. Digne de leur commerce, il savait s'y instruire, montrant dans la diversité de ses goûts toute la souplesse de son intelligence et la vivacité de son esprit.

Un savant officier piémontais, Vacca, évoquait pour lui les souvenirs de l'ancienne Rome ; il eut la douleur de le voir succomber jeune encore sans avoir

terminé ses savantes recherches sur la sixième campagne de César en Gaule et la lutte suprême de Vercingétorix. Comme il eût fait sur un champ de bataille, Dupin prit la place vide, mit à Tœuvre la dernière main et réussit, tout en s'efTaçant, à se faire écouter des érudits, dont il savait comprendre et parler le langage.

Devenu rapidement connaisseur et digne admirateur des chefs-d'œuvre de Tart, curieux de leur origine, de leur découverte et de leur conservation, Dupin recueillait plus d'un souvenir dont ses leçons publiques ont tiré plus lard des faits utiles, des traits agréables et de brillantes citations.

Nous empruntons une page à ces études qu'il n'oublia jamais :

« Lorsque, dit-il, on descendit de sa place, pour le transporter à Paris, le magnifique tableau de la Transfiguration^ il en sortit tout à coup une énorme quantité de poussière extrêmement ténue qui vint former une couche épaisse sur le carreau. C'était la sciure faite par la dent des insectes dans les ais de peuplier sur lesquels était peint le tableau. Les trous des vers n'avaient pas seulement détruit la cohésion et la force des fibres du bois, ils traversaient et criblaient la peinture. Les commissaires, malgré leurs talents supérieurs, malgré leur désir de faire à la France un aussi beau présent, furent effrayés de la vétusté du tableau ; ils sentaient de quelle responsabilité ils chargeaient leur réputation en entreprenant de transporter dans un tel état la plus grande œuvre du plus grand peintre, à cinq cents lieues de distance à travers les Apennins, sur la mér, les fleuves et les canaux avec des embarquements et des débarque-»

ments toujours difficiles et dangereux . L'Europe entière, se disaient-ils, nous accusera de la perte du plus précieux des monuments confiés à notre surveillance, et nous flétrirons notre nom d'une tache ineffaçable. Heureusement pour les beaux-arts, de plus mûres réflexions rendirent les commissaires plus confiants dans leurs moyens. Non seulement ils parvinrent, en prodiguant les soins ingénieux, à transporter sans accident les tableaux qui menaçaient de s'affaisser, de se briser par leur propre poids ; mais ces tableaux furent bientôt après rendus à leur solidité, à leur fraîcheur première. On approfondit chaque piqûre de ver avec un instrument approprié à ce travail minutieux, ensuite on fit dans la piqûre ainsi nettoyée dégoutter un mordant qui tua le vers et les œufs, on remplit d'un mastic durable faisant corps avec le bois les vides qu'on venait de pratiquer; enfin un artiste habile, avec un pinceau délicat, remplit de nouvelles couleurs les trous que les vers avaient faits depuis trois siècles dans l'ancienne, et le fit avec tant d'art et de bonheur que les teintes générales et leurs plus fines nuances n'en furent aucunement altérées. »

Parmi les admirateurs qui visitent le tableau, bien peu connaissent cette profanation, et, fort heureusement, bien peu la devinent.

Pendant que, sous le charme de l'Italie, Dupin, dans ses studieux loisirs, laissait reposer, épanouir et élever son esprit, on le regrettait à Gorfou.

L'amiral commandant les îles Ioniennes pressait le ministre de la marine de rendre à ses ouvriers le seul chef capable, écrivait-il, de les maintenir dans la discipline et le devoir : « Si les ouvriers formés par

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Tingénieur Dupin, répondit sévèrement le ministre, n'obéissent pas à son successeur, cet officier leur a mal enseigné leur devoir; il faut les rappeler en France et les remplacer par des hommes mieux disciplinés. »

Dupin avait mérité ce reproche... ou cette louange. Dociles apprentis, naguère, d*un chef devenu leur maître et leur ami, les ouvriers, sous son successeur, se montraient agités et défiants. Les projets toujours judicieux, les travaux accomplis sans un seul insuccès, auraient pu justifier la demande de l'amiral; mais la marine réclamait en France cet ingénieur, géomètre, mécanicien, organisateur, curieux du grec, aimant la poésie et les arts, dont le seul tort était de laisser de trop vifs regrets.

On lui confia la direction des chantiers de Toulon. Encore enflammé par Tamour de l'art, il y rassembla, avec une ardeur récemment stimulée par les loisirs d'Italie, les modèles anciens, les ornements et les débris de l'ancienne architecture navale , confiés aujourd'hui, dans les salles du Louvre, à la garde dévouée de notre confrère l'amiral Paris; il recherchait en même temps les archives et l'histoire de l'Académie de marine de Brest, supprimée en 1793, alléguant le mérite et l'utilité de ses travaux pour réclamer la création, désirée encore aujourd'hui, d'une compagnie formée sur son modèle; il rédigeait enfin, pour l'Académie des Sciences, les mémoires et les expériences qu'il n'avait pu écrire pendant sa vie si agitée de Gorfou, et méritait, à Tâge de vingt-neuf ans, le titre de Correspondant de l'Institut pour la section de mécanique.

Charles Dupin avait bien employé sa jeunesse;

atteignant Tinvention dès son premier essor, le temps a respecté ses œuvres d'écolier. Disciple de Monge, animé de son esprit, loué par Carnot, remarqué par Lagrange, cité comme une espérance de TAcadémie, il avait fait son devoir dans cinq campagnes de guerre; ses états de services mentionnaient dix années de commandement; douze cents ouvriers avaient appris de lui, dans les chantiers, sur les remparts ou à bord des navires, leur métier de charpentier, d'ajusteur ou de marin. Heureusement né pour toutes les études, il avait su, dans la diversité des occasions, montrer son savoir, son talent et son zèle. 11 aimait les honneurs et pouvait y prétendre. Toutes les voies lui étaient préparées et ouvertes ; laissant dans la science une trace ineffaçable, il ne voulut ni Taccroître ni la suivre, et se tourna vers les affaires publiques.

Les rancunes, quelquefois latentes, mais toujours implacables, n'acceptaient alors aucune prescription, n'étaient désarmées par aucune gloire. Une ordonnance du 24 juillet 1815, dérogeant, comme on osait le dire, aux lois constitutionnelles — mais pour cette fois seulement, on en faisait la gracieuse promesse, — enlevait à l'armée sans jugement trente-huit officiers déclarés suspects, sans leur imputer rien que la confiance inspirée parleurs noms. L'illustre Carnot était sur la liste. Protecteur constant de Dupin, il avait, en toute rencontre, encouragé par son attention, aidé par ses conseils, servi par son influence, ses légitimes ambitions scientifiques. Fort de son témoignage, fier de son amitié et de l'estime de Monge, le jeune ingénieur sollicitait alors les récompenses les plus hautes, donnant pour toute raison qu'il

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s'en croyait digne. Il était sans fortune, au risque d'ajourner pour longtemps, peut-être pour toujours, des espérances légitimes et prochaines, se fermant peut-être la porte de l'Académie, à laquelle il n'appartenait pas encore, il n'hésita pas; l'atteinte à la justice n'était pas à prouver, il voulut la flétrir. Dans une protestation rapidement écrite et livrée sans retard à l'impression il prit la défense de Carnot, faisant paraître la haine de l'arbitraire, éveillée dans son esprit, aiguisée tout au moins par l'indignité vivement ressentie de l'injure faite à son maître.

« Mon illustre ami, s'écriait-il, si ta voix, si la nôtre, rejetées des balances de la justice, ne l'emportent pas sur le poids de la vengeance, tu partiras; tu partiras avec les regrets de tous les bons citoyens; tu souffriras tout ce qu'une grande âme peut souffrir de grandes afflictions, et ton âme sera plus forte encore que ton immense douleur.

« Tu vivras dans le temple de la gloire, et, ce qui sera plus délicieux encore pour toi, tu vivras dans le cœur de tout ce qui te fut cher; ton nom sera, comme les mânes du grand Condé pour ses amis, l'objet d'un éternel et doux entretien, nous relirons tes écrits, nous redirons tes paroles , nous raconterons tes actions et nous rendrons hommage à tes vertus, en tâchant de les imiter. »

Le grand homme, simple et fler, dédaigneux d'un éclat inutile, accepta avec reconnaissance le premier .exemplaire de l'honnête et hardi pamphlet, et exigea la destruction de tous les autres. Dupin, sans résister, voulut déclarer, tête levée, les motifs de son silence. L'administration, pour toute disgrâce, lui

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accorda l'autorisation, sollicitée depuis longtemps, d'étudier, dans les arsenaux de la Grande-Bretagne, les méthodes et les pratiques nouvelles introduites pendant la guerre, en l'invitant à en profiter sans retard. Une mesure de rigueur aurait accru très maladroitement l'irritation, qui était grande; mais la colère est aveugle, et, dans ces jours troublés, la généreuse hardiesse de Dupin devait faire prévoir un autre dénouement.

Gh. Dupin, content d'avoir fait son devoir, commença les vastes études sur l'Angleterre, dont la réunion forme six volumes. Le succès de son livre excita des deux côtés du détroit la mauvaise humeur et l'inimitié de ceux pour qui la vérité dépend des temps et des lieux. Quand les uns s'indignaient qu'un Français eût pu voir les forces productrices de la Grande- Bretagne exercées et grandies bien plus qu'épuisées par la lutte, l'éditeur d'une version anglaise, en censurant le livre avec aigreur, supprimait dans la traduction maint passage offensant pour son amourpropre national.

Affranchi dans une seconde édition des difficultés et des luttes, Dupin eut hâte de les raconter : « L'autorité, trompée sur l'esprit de mon livre, écrivait-il en 1825, en blâma les vues, en désapprouva les principes et demanda, pour prix de ses faveurs futures, des suppressions qui seraient indiquées par une censure secrète. Ce fut une douleur pour moi àe voir ainsi mes travaux mésestimés par deux ministres estimables et jusqu'alors pleins de bonté à mon égard. Je refusai leurs censures et j'acceptai sans réserve la responsabilité de toutes mes pensées, de toutes mes assertions. Le temps a témoigné de la pureté de vues

ÉLOGE DE PIERRB-GHARLES-FRANÇOIS DUPIN. 237

qui dictaient mes écrits. Mes amis ont eu leur tour de sévérité; quelques passages de mes livres leur ont paru des hors-d'œuvre peu propres à conduire au but national vers lequel j'ai dirigé mon entreprise; ils m'ont demandé le sacrifice des rares et courtes excursions qui leur ont semblé plus louables dans leurs motifs que bien calculées dans leurs effets. J'ai cédé de confiance. De la critique des choses quelques-uns d'entre eux ont passé à la critique des expressions ; ils ont trouvé mon style inégal, redondant, parfois vague et même incorrect. Je suis revenu sur ma première rédaction pour l'épurer, pour tâcher d'y répandre davantage et la clarté, sans laquelle aucun livre ne propage puissamment les idées, et l'intérêt et la rapidité si nécessaires pour nous rendre supportable une lecture grave en elle-même, et la dignité qui convient aux sujets importants et sévères. »

N'est pas modeste qui veut, et c'est beaucoup déjà de le vouloir sincèrement.

En renonçant à défendre Garnot, Dupin n'avait rien accordé à la prudence. Lorsque, épuisé par l'âge, éteint par les déceptions et brisé par le chagrin, son maître admiré, son ami, l'inspirateur des travaux de sa jeunesse, Gaspard Monge, eut achevé de mourir, Dupin, joignant le tribut de sa reconnaissance et de ses regrets à la lumineuse et savante analyse des découvertes que nul plus que lui n'avait le droit de déclarer fécondes, y ajouta, sans en rien désavouer, le récit d'une vie désintéressée et loyale, guidée par une conscience droite et ferme, aveuglée un jour, éblouie plus tard, mats toujours indépendante et pure.

La première place vacante dans la section de mé-

canique à l'Académie des Sciences, après son retour à Paris, fut donnée à Charles Dupin.

Le nouvel académicien, dès qu'il en eut acquis le droit, prit la parole dans la séance annuelle des quatre académies dont se composait alors Tlnstitut; et chaque année, depuis, encouragé par le succès de Tannée précédente, recevant, pour diriger ses gestes et régler sa voix, les utiles conseils du comédien Michaud, il s'y faisait le représentant de la science. Dans la séance publique de 1817, Fontanes avait opposé par une double fiction de rhéteur un peuple de savants illettrés, barbares et presque sauvages à une nation de lettrés ignorants de toutes les sciences et cependant sensibles et polis. Toujours prêt pour les luttes de l'esprit, Dupin releva le gant, et, tenant pour la science, il se servit des lettres, c'était le droit du jeu. L'assemblée l'applaudit comme elle avait applaudi Fontanes, sans se soucier plus qu'eux de l'ingénieux problème.

Le duc Decazes, en créant l'enseigniement scientifique du Conservatoire, pour lui donner autant d'utilité que de relief, confia à Charles Dupin la chaire de géométrie et de mécanique.

Dupin, depuis longtemps, pressait le ministre de travailler à remplacer par l'émulation la guerre qui laissait tant de ruines. A Birmingham, à Manchester, à Glasgow, il avait vu les ouvriers ardents à s'instruire, lès chefs ingénieux à les y aider et le respect commun de la science accroître l'union, le bien-être et le profit de tous. Pour imiter nos voisins, parlons plus exactement, pour se préparer à les imiter, il fallait attirer les auditeurs, donner pour attrait à la science un tour agréable et facile, leur promettre des conseils pro-

chainement utiles et tenir sa promesse. Toujours disposé à étendre sa tâche, Dupin demanda pour premiers disciples les élèves de l'École Polytechnique classés chaque année dans le corps du génie maritime; il voulait, dans un enseignement particulier, les préparer à Tart difficile, où il excellait, d'instruire des contremaîtres et de former de bons ouvriers , proposant comme indemnité du séjour à Paris le partage entre eux de ses propres appointements, cela seulement pour écarter une objection; car, ennemi du luxe, redoutant pour les jeunes gens « le joug du superQu », il eût préféré leur imposer la plus rigoureuse épargne : « J'ai vécu, disait-il, à Paris avec moins de mille francs par an et j'y vivrais aisément encore ; je ne vois pas pourquoi mes jeunes camarades seraient plus exigeants que moi! » Le ministre de la marine en serait volontiers tombé d'accord; mais, tout en louant les généreuses intentions du maître, il lui sembla, non sans apparence de raison, que les jeunes ingénieurs trouveraient dans les ports de mer plus de facilité pour apprendre à construire des vaisseaux, plus d'occasions de s'y perfectionner, plus de chances de connaître et d'aimer la marine, plus d'ouvriers enfin à préparer pour elle.

Charles Dupin, devenu professeur de géométrie, osa braver une tradition digire de respect, mais tyrannique. Dans la science irréfutable d'Euclide, aucune objection ne semble trop subtile ; une rigueur inflexible, depuis l'antiquité, y est imposée comme la règle, pour ainsi dire, d'un jeu qui n'admet aucune tolérance. Faisant les distinctions qu'il faut faire, Dupin voulut la mettre à la portée des esprits plus soucieux d'exactitude que de rigueur, qui, rebelles h

la dialectique, ont cependant un champ à arpenter, une maçonnerie à cuber, une différence de niveau à mesurer. Il s'appliqua, avec un rare succès, à alléger pour eux, jusqu'à le leur cacher, ce joug trop sévère qui leur faisait peine, en leur livrant les armes de la science sans leur imposer la discipline du savant.

Le doyen du Collège royal, en 1566, poursuivait devant le Parlement la révocation du professeur de mathématiques, alléguant dans sa requête que, notoirement ignorant de la langue grecque, Jacques Charpentier ne pouvait enseigner Euclide. Dupin savait le grec, mais ne s'en servait guère; deux fois par an, tout au plus, en commençant et en terminant ses leçons, dans des harangues préparées pour un public choisi, il s'inspirait de Démosthène, non d'Euclide.

Le succès fut retentissant et l'applaudissement universel. Il semblait qu'une lumière nouvelle vint éclairer le pays; toutes les grandes villes de France rivalisaient de promesses et d'efforts. Ces sciences réputées difficiles, exposées avec autant de justesse que de clarté, ces applications bien entendues, disposées sans confusion et enchaînées avec art, attiraient la foule comme un plaisir, et la renvoyaient presque fîère d'avoir compris de si curieux secrets. L'enseignement nouveau eut la singulière fortune d'être favorisé à la fois par les représentants officiels d'un gouvernement que Ton n'accusait pas de craindre l'ignorance, et par les défenseurs attitrés du progrès. Dans ses discours d'ouverture, Dupin, changeant de style, s'appliquait à stimuler les efforts et à encourager les espérances. « Dans les travaux de la guerre, s'écriait-il, aucun département ne voulut céder à d'autres la palme de la valeur et de l'activité; qu'il en

soit donc de même pour les travaux de l'industrie. »

. « Dans le fond du Jura, dit-il dans un de ses dis- . cours, une ville tout entière est brûlée à Texception de deux ou trois édifices que les Qammes ont épargnés et parmi lesquels s*est trouvé le collège. Un ancien élève de l'École Polytechnique, un généreux militaire, habitait cette ville infortunée; au cœur de l'hiver il invite les ouvriers qui venaient de perdre leur toit domestique à se rendre chaque soir dans une des salles du collège pour apprendre de la géométrie et de la mécanique un moyen plus rapide de rebâtir leurs demeures. Chaque soir, des ouvriers courageux quittent leurs décombres pour venir se grouper autour du professeur. » «Honneur, s'écrie-t-il, honneur aux ouvriers du Jura ! qu'ils soient cités en exemple aux classes laborieuses de toute la France! »

Ardent à stimuler l'opinion, Dupin signalait le succès d'un cours de mécanique à Madrid; après Madrid, la Suisse, l'Italie, les Pays-Bas, la Suède, la Pologne et même, disait-il, la Russie adoptaient ses méthodes d'enseignement. La république de Haïti se piquait d'honneur et les États de l'Amérique du Sud traduisaient dans leur langue les leçons données à Paris.

Ces efforts, nés de l'amour du bien, excités par la mode du jour et loués peut-être avec un peu d'exagération, n'eurent pas tous des suites très durables.

Un maître fait pour donner des exemples, c'est Poncelet, voulut, sans rien imiter, s'imposer des bornes plus étroites et un dessein plus régulier : il a laissé d'ineffaçables souvenirs. Son enseignement de Metz devint à son tour un modèle ; le temps a grandi

la renommée moins éclatante d'abord de ces excellentes leçons devenues un excellent livre.

Dupin et Poncelet, avec des formes très différentes, tendaient au même but. Tous deux savaient accommoder leur parole aux besoins de leur auditoire et la mesurer à sa patience.

Les Parisiens accouraient au Conservatoire pour occuper, sans trop forcer leur attention, quelques heures de loisir et de repos, recevant avec curiosité, et non sans profit, Timpression superficielle et brillante d'un monde inconnu et nouveau.

La pratique des ateliers et Thabitude des faits, quoique aperçus au hasard et en confusion, préparaient les ouvriers de Metz aux principes qui les démêlent. Leur tâche, mieux comprise, devenait plus attrayante et se faisait mieux, l'art profitait des progrès de la science, et Thabileté de la main suivait les progrès de Tesprit.

Les deux professeurs ont résumé, dans des livres qui leur survivent, leurs leçons, devenues célèbres. Aujourd'hui encore, Dupin a des lecteurs et Poncelet des disciples. Tandis que le professeur de Metz cherche à diriger les auditeurs vers un but nettement marqué, le même pour tous, celui de Paris, remuant à la fois toutes choses, propose à chacun la -promesse qui doit le retenir ; il énumère, en entrant au détail, les arts et les métiers utiles à la vie, qui peuvent s'inspirer de la géométrie et recevoir de la mécanique des expédients ou des principes. Les cuisiniers ne sont pas oubliés, on les invite à éclairer leurs utiles travaux des précieuses lumières de la science. Rabelais l'avait dit : « Pourquoi plustost ne transportonsnous nos humanitez en belle cuisine de Dieu? Et là

ne considérons le branlement des broches, Tarmonie des contre-hastiers, la position des lardons, la température des potaiges, les préparatifs du dessert? » Dupiû le répète très âérieosement, faisant espérer à chacun l'exactitude de la géométrie et promettant à tous les inventions de la mécanique.

Dupin, dont le nom respecté rappelait dans toute la France Tamour et le développement de Tétude, fut nommé, en 1826, député du Tarn, et jusqu'en 1870 ne quitta plus nos assemblées politiques. L'autorité d'une science éprouvée avec éclat, Tabondance d'une parole infatigable et toujours prête, furent consacrées pendant un demi-siècle aux intérêts de l'industrie et du commerce, à la défense du bien-être, au développement moral et à l'instruction de tous. Continuant l'enseignement du Conservatoire, assidu à nos séances et à celles de l'Académie des Sciences morales et politi* ques, il remplit exactement, jusqu'à l'âge de quatrevingt-huit ans, ses doubles devoirs d'académicien; membre, de plus, du Conseil d'amirauté, délégué des colonies, tant d'études et de travaux devenaient, en mainte occasion, pour le député, le pair de France ou le sénateur, une préparation et une aide.

Le développement et l'organisation des écoles, l'accroissement des bibliothèques, la multiplication des caisses d'épargne, la protection dans les manufactures des intérêts moraux et physiques des enfants, la construction des canaux, l'entretien des routes, le contrôle des dépenses soigneusement conférées aux devis, la liberté du travail, l'encouragement de l'industrie, le libre emploi des machines, ont été le sujet de ses protestations contre l'égoïsme, le terrain de ses luttes contre les préjugés et la routine.

Dans la question si complexe du libre échange et de la protection, les deux camps, tour à tour, Tont eu pour adversaire; en proposant, sous la Restauration, les ingénieux sophismes de M. Prohibant^ il laissait au bon sens du candide Francœur Thonneur facile d'en pénétrer la faiblesse. Trente ans après, au sénateur Dupin devenu protectionniste, on opposait les pamphlets de sa jeunesse; le représentant de l'Académie des Sciences morales et politiques saura faire connaître ses raisonnements, expliquer ses discours, les concilier peut-élre. Les intérêts publics changent quelquefois comme ceux de chacun.

Ch. Dupin, en 1847, proposait pour exemple le législateur anglais qui, saintement inspiré, disait-il, avait rendu l'instruction obligatoire. L'Allemagne, la Suisse, la Hollande, le Danemark, la Suède avaient alors déjà mérité la même louange, et les teintes grises, foncées jusqu'au noir, sur la carte ingénieusement dressée par Dupin, semblaient peindre, chez nous, l'image de l'ignorance et en révéler le vaste domaine. Les teintes, aujourd'hui, s'éclaircissent. Si une grande fête nationale doit célébrer le jour où sur la carte, entièrement blanche, aucune distinction ne sera marquée, aux acclamations méritées par les ouvriers de la dernière heure, il sera juste de mêler un souvenir reconnaissant pour celui qui, soutenant la lutte ^pendant un demi-siècle, sans servir ni combattre aucun parti, déclara fièrement la guerre à l'ignorance.

Ch. Dupin, attentif aux mêmes problèmes, fut, pendant sa longue carrière, dévoué sans relâche au progrès : indifférent aux dissentiments politiques et aux luttes ministérielles, il ne s'habituait pas à les appeler

ÉLOGE DE PIERBE-CHÂRLES-FRANÇOIS DUPIN. 24^

les grandes affaires. Un jour de crise, cependant, oii lui demanda son concours : il fallait, sans perdre une heure, accepter le ministère de la marine ou le refuser. Dupin accepta. Il eut le temps d'associer TAcadémie au souvenir de son rapide passage : un grand prix décerné par elle, chaque année, k Tauteur d'une découverte utile à la marine, fut la première et unique création de ce ministère de trois jours.

Dupin regardait, sans se croire ni vainqueur liî vaincu, le triomphe des partis et les renversements du pouvoir, toujours prêt à donner au chef de rÉtat. quel que fût son nom et son titre, et à ses représentants, ses respectueux et sincères conseils. C'est là* ce qu'on a, très injustement, appelé changer de drapeau et, plus injustement encore, d'opinion. Le seul drapeau de Dupin a été celui de la France, ses discours généreux et sensés ne portent aucune trace des intérêts changeants et des passions du jour. Dans nos assemblées, siégeait-il h droite ou à gauche? A qui voudrait le savoir, ses discours soigneusement relus ne donneraient aucune réponse.

Dans ses leçons au Conservatoire, une des grandes tâches de sa vie, Dupin, pour concilier la justice et la raison, savait heurter les préjugés de ses auditeurs, et, avec l'autorité du maître, opposer aux intérêts du jour ceux de l'avenir, qu'il connaissait mieux qu'eux. « Vous êtes ici pour entendre la vérité, leur disait-il, ^ comme il appartient à des hommes de cœur et de raison, et moi pour vous la dire, comme il appartient à votre maître et à votre ami. »

« Embellissons, s'il se peut, disait-il encore, nos discours et nos actions, comme nos pensées et nos écrits, par le sentiment moral qui, au lieu de se

torner à résoudre, pour la cupidité, le grand problème de Fégoïsme : Gomment arriverai-je au but qui m'est le plus avantageux? résout cette question bien plus utile à la société : Comment arriverai-je au but qui m*est avantageux en répandant le plus de bien sur mon passage? »

Aimer la vérité, conseiller le progrès, répandre le bien, sans négliger pour lui-même de légitimes avantages, telles furent, en effet, Tambition et la maxime constante de Dupin. Habile dans la conduite de sa vie, s'il aimait les honneurs et l'éclat du succès, il acceptait virilement le devoir ; prêt à la lutte quand Texigeait sa conscience, il s'y exposait avec sobriété, comme l'eût conseillé Philinte, s'il n'y a reçu aucune blessure, si dans les carrières heureusement parcourues il n'a, sous aucun régime, rencontré aucune déception, c'est que, dans tous les rangs de la société, depuis les ouvriers qu'il appelait ses amis, jusqu'aux plus hauts personnages devant lesquels il s'inclinait avec respect, nul n'a connu et approché Ch. Dupin sans estimer ses talents, respecter son caractère et applaudir à ses efforts quelquefois heureux pour mériter l'admiration.

ÉLOGE HISTORIQUE

DE

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