‹ ÉlogesChapitre 5 sur 8 · JOSÉ- MARIA DE IIEREDIA · texte numérisé non relu

JOSÉ- MARIA DE IIEREDIA

lage dissimule, pieuse, la déchéance de la pierre qu'un culte mort avait suscitée, la pierre est là cependant qui témoigne du passé bientôt immémorial.

Ainsi s'unissent, avec un apparent abandon. la Nature et la Pensée, l'une éternelle et l'autre qui meurt pour renaître incessamment. Et l'une est à l'autre l'ormeau où la vigne s'appuie; à l'automne, les deux feuillages se mêlent sur le sol.

José-Maria de Heredia demeurera, parmi les poètes de ce temps, l'un des plus parfaits et l'un des plus grands, l'un de ceux qui auront le plus noblement orné le mythe perpétuel de la Mort et de la Vie et l'échange de leur baiser fraternel.

A quatre-vingt-cinq ans, il continuait sa douce et noble existence de patriarche et de poète. Il est mort sans rude agonie, ayant accompli ses projets, vécu d'héroïques années et conservé jusqu'à la fin son optimisme.

Paul Meurice fut un homme discret, qui avait mis son zèle au service d'une tumultueuse renommée. Toute sa vie est pleine de l'enthousiasme d'Hugo. Et lui, qui eût aimé sans doute l'ombre studieuse et la tranquillité méditative, lutta et se manifesta, parce que son dieu le hantait.

Son père était l'orfèvre Meurice, chef d'une dynastie. Ayant achevé ses études, le jeune homme se mit à faire son droit; et peut-être l'eût-il achevé, mais il rencontra Vacquerie, — presque Hugo! — et le droit ne l'intéressa plus.

Hugo et Shakespeare!... Bref, en 1842, Paul Meurice, qui avait vingt-deux ans, fit représenter un Falstaff, à l'Odéon. Il avait pour col-

laborateurs Auguste Vacquerie et Théophile Gautier, le romantisme. Deux ans plus tard, il donnait à la Comédie-Française une Antigone; une Antigone de Sophocle, qui était devenue romantique sans perdre toute sa beauté...

Et puis, Meurice fut le collaborateur de Dumas. Collaborateur anonyme. Le père Dumas ne mettait pas toujours ses collaborateurs en évidence : il avait, pour eux, cette modestie. Ascanio, Amaury. les Deux Dianes parurent sous la signature d'Alexandre Dumas, — une sorte de raison sociale un peu elliptique; — et Dumas eut la négligence de ne lire les Deux Dianes qu'après la publication du volume. Négligence et confiance. Meurice avait de l'imagination : pour suppléer Dumas, il en fallait avoir beaucoup. Et, mieux que lui-même, Paul Meurice aimait le romantisme. Le renoncement, dont il donna la preuve élégante et perpétuelle, ne semble pas lui avoir coûté. Il s'est, au cours de sa longue Ade, sacrifié sans cesse et avec une simplicité souveraine.

Les peintres de l'ancienne Italie et les anciens architectes de chez nous, quand ils peignirent, au fond d'inaccessibles cellules, la divine légende ou édifièrent des cathédrales anonymes, eurent cette notion de Fart : ils étaient les ser-

vants de leur idéal et ne cherchaient nul renom personnel. Meurice eut un pareil dévouement et voulut bien disparaître derrière l'œuvre achevée. Il y a là de la grandeur.

Mais il servait des gloires tapageuses. Et c'est là le contraste singulier de son existence. Ses héros ne lui ressemblaient pas. Doux prêtre d'une terrible Olympe, il dut s'agiter beaucoup pour son culte.

Après la révolution de Quarante-huit, Hugo fonde VEvénement, Il prend Meurice pour rédacteur en chef. Au moment du coup d'Etat, Meurice était à Sainte-Pélagie, entre quatre murs, — à cause d'un article de François-Victor Hugo. De même qu'il faisait parfois les livres des autres, il faisait aussi leur prison : dans les deux cas, il disparaissait. Il ne se posait pas plus en martyr qu'en auteur; l'abnégation lui était naturelle.

Quand il sortit de prison, le Père était « làbas dans l'île ». Aller le rejoindre et partager son exil orgueilleux, un autre que Paul Meurice l'eût fait. Ea gloire du proscrit, fort abondante, se répandait sur son entourage. Mais Paul Meurice, lui, se tint à l'écart; et, de Paris, dans la mêlée, il veilla sur les intérêts de l'absent.

10*2 ÉLor.Es

Quand, de retour. Hugo fonda le RappeL Meurice en fut. et batailla. Il batailla pour calmer les esprits, qui étaient bien surexcités.

Il donna au théâtre Paris, drame en vingt-six tableaux, puis V Avocat des pauvres, Fanfan la Tulipe, les Beaux Messieurs de Bois-Doré, etc. Ce sont des choses assez belles, généreuses, émouvantes. Et l'on admire qu'il ait eu le temps de les écrire, avec beaucoup de soin, tant l'occupait le Maître. Mais il avait, comme le cœur, l'esprit fertile. Voici quelques années, la Comédie-Française représenta son Struenséc, œuvre poétique et forte.

Depuis la mort d'Hugo, dont il fut l'exécuteur testamentaire, il consacra son incessante activité à publier les inédits du poète, à préparer les éditions définitives, à constituer cette Maison de Victor Hugo, qui lui a coûté tant de peine et — il ne le disait pas — tant d'argent : il n'épargnait rien pour que fût digne de son rêve hi légende de son héros.

L existence de Paul Meurice aura été heureuse et parfaite. Il s'était assigné une tâche, qu'il a bien remplie. Il ne désirait pas un rôle plus

brillant; ce qu'il avait conçu comme l'objet de son effort, il l'a possédé. Sans doute, à lire son histoire, on éprouve un peu de- mélancolie, car cette histoire est celle d'un long et patient sacrifice : on calcule qu'il aurait pu acquérir plus de gloire et, plus autonome, profiter plus largement de son talent. Mais il ne connut pas, quant à lui, cette mélancolie. Il n'eut pas de de regret. Il avait dans l'âme assez de ferveur pour être content; son idéal était, à ses yeux, assez beau pour qu'il n'éprouvât aucune amertume à songer peut-être que cet idéal avait été bien exigeant.

On raconte que, peu de semaines avant de mourir, il achevait un livre surprenant. Il y résumait les grandes questions de l'heure présente — et démontrait que le dix-neuvième siècle les avait toutes résolues.

Il y avait là du romantisme; et cette confiance peut nous émerveiller. Mais, si l'on y réfléchit, en fin de compte, loui, le dix-neuvième siècle a débattu tant de problèmes, a formulé tant de doctrines, a opposé à tant d'idées tant d'autres idées, que la vérité doit bien être, en ce désordre, ici ou là, confusément, éparpillée, un peu mêlée. Le difficile est de trouver ces bribes, de les rapprocher, d'en faire un tout. Paul

Meurice crut y parvenir; et c'est là probablement le secret de la sérénité qu'il conserva.

Il aima son temps et il compta sur l'avenir : quelle marque d'une belle âme innocente!... Et, contre toute vraisemblance, il espéra, pour l'hu- Tuanité, une destinée pareille à la sienne, qui se déroule harmonieusement, qui évolue avec régularité, qui s'achemine toujours vers plus de sagesse et de repos.

Paul Meurice était un petit vieillard très poli et très bienveillant; il était un poète aussi : poète dans son œuvre et dans sa vie. Le souvenir gu'il laisse est charmant; sa mort fut la fin d'un beau jour. S'il tombe sur ses romans et ses drames un peu d'oubli, lui-même l'eût accepté si volontiers qu'on hésite à protester là-contre. On le devrait, pourtant, car il fut un bon écrivain, qui eut la tradition do la langue et le souci de l'art.

Avec ses moustaches tombantes, sa tête forte et sa carrure, il avait le t^^pe de ces beaux chefs normands qui, à l'avant de leurs barques, entraient dans l'estuaire des fleuves. Descendant de cette race conquérante et qui s'installait où elle avait marqué sa puissance, il était né à l'embouchure de la Seine.

Il lui fallait une tâche immense. Ce front solide qu'il avait pouvait porter longtemps une idée.

D'abord, il hésita, ne sachant que choisir et comme si lui manquaient les occasions d'agir que trouvaient les ancêtres plus facilement.

Il entra au ministère des affaires étrangères et fut secrétaire d'ambassade; il eut même, durant la guerre, une mission diplomatique importante à remplir. Et puis, après la guerre, il devint professeur d'histoire diplomatique à l'Ecole des sciences politiques qu'avait fondée Boutmy.

Mais son enseignement ne suffisait point à occuper toute la vitalité de son esprit et il se mit à écrire des romans, la Grande Falaise, le Docteur Egra, des romans romanesques, des romans d'aventures, que plus tard il n'aima guère... C'était la diversion; c'était le rêve d'une autre vie, plus audacieuse et tumultueuse, qui s'épanchait là, tandis que travaillait à ses recherches d'érudit le fils des Normands.

L'année qui précéda sa mort, après un quart de siècle de labeur, il termina VEurope et la Révolution française.

Il n'était vraiment devenu lui-même et il n'avait pris conscience de soi que du jour où il s'imposait de mener à bien cette besogne qui devait occuper toute sa vie, accaparer son activité tout entière et son goût des vastes songes autant que son amour de l'effort opiniâtre. Ce sujet colossal qui prenait une extraordinaire époque et qui engageait le passé, l'avenir des groupes humains les plus efficaces de l'histoire, il l'étudia méthodiquement; il le laboura sans relâche, en lignes profondes et bien tracées. Jamais, il ne s'écarta de son plan, de

sa volonté. Il ne négligea rien. Mais, pendant qu'il était penché sur le sillon, il savait aussi redresser la tête et regarder le ciel sur l'horizon.

Albert Sorel avait le zèle acharné d'un chartiste, qui ne veut omettre nul détail. Il lut et il analysa les documents avec une attention minutieuse. Il dépouilla de prodigieuses bibliothèques imprimées ou manuscrites; et sa critique rigoureuse n'acceptait rien sans méfiance. Il était circonspect, avisé autant que curieux.

Si l'on veut savoir combien il avait le souci des petits faits qui sont pleins de significations imprévues, — Taine l'admirait; Taine, qui écrivait les Origines, déjà presque vieux et chargé de gloire, suivai,t, à l'école de la rue Sainte Guillaume, comme un étudiant, les leçons de ce jeune homme qui avait trouvé tant de choses.

Que c'est bien!...

Nos contemporains ont découvert, ou ils ont cru découvrir, la science de l'histoire. Et peut% être en ont-ils abusé. Il n'est plus de petite question qui ne soit encombrée et comme couverte d'une bibliographie épaisse et lourde. C'est au

point qu'on hésite à remuer cela. Nos historiens nouveaux n'osent plus toucher à de tels monceaux; et alors on les voit, peureux, s'approcher et bientôt reculer : à peine ont-ils effleuré ce fatras. S'ils entrent plus avant, s'ils se risquent un peu plus loin, les pauvres gens sont étouffés; un éboulement les a surpris

Albert Sorel mania ces masses écrasantes avec une facile vigueur. Et il disciplina les documents, mais en leur laissant leur vraie nature. Car il avait la passion de la vérité. Il l'aimait pour elle-même, digne ainsi de son grand ami Gaston Paris, le père des savants d'aujourd'hui, et qui lui mai'quait bien son estime anoblissante.

Il y a les faits; et il y a les idées. Avec une tactique prudente, on arrive à enregistrer des faits exacts; et, avec un esprit ingénieux, on trouve des idées attra^^antes. Le difficile est d'accorder celles-là et ceux-ci. Et il le faut. Les faits tout seuls et desquels on ne tire rien sont chose morte et inutile; mais les idées qui ne résultent pas logiquement et comme nécessairement de faits positifs, ne sont que propos en l'air, indignes d'attarder une intelligence sérieuse... Oui, la dialectique est là, qui arrange les choses!... Seulement, il est messéant que la rencontre

ALBERT son EL

d'une idée et d'un fait apparaisse telle qu'une heureuse coïncidence ou qu'une industrieuse réussite. Si l'érudit et le philosophe soil de mèche, ils me divertissent, en somme, moins que de plus libres amuseurs.

Avouons-le, les philosophes de l'histoire font une des besognes les plus aventureuses de l'idéologie contemporaine. Il ne leur suffit pas de constater; mais ils veulent expii:;uer et prévoir. Ces deux opérations, l'une dans le passé, l'autre dans l'avenir, usent du même procédé. Elles supposent, l'une et l'autre, que les faits de l'histoire se succèdent en série ininterrompue de ' causes et d'effets. Ellca réclament une doctrine rigoureuse de la n'^essité causale. De telles causes, il résulte tels effets, et il ne peut en résulter d'autres ; pareillement, tels effets proviennent de telles causes et ne peuvent provenir de nulles autres. Voilà le principe. Et alors, il semble qu'on possède une méthode d'explication pour tous les phénomènes historiques : l'histoire sera la recherche des causes efficientes. En outre, il semble qu'on possède un moyen de prévision remarquable. L'étude de l'histoire ayant, comme expérimentalement, démontré que tels phénomènes avaient telles et telles conséquences, nous pourrons, en voyant

ces phénomènes-là se produire à nouveau, ai noncer les conséquences. C'est à merveille!., chaîne des causes et des effets étant perp( tuelle et ininterrompue, ne pouvons-nous pa^ aussi bien la parcourir dans les deux sem aller des effets aux causes vers le passé, ou des causes aux effets vers F avenir?... On le dirait, théoriquement.

Mais, en fait, ce n'est pas du tout cela. Considérons la grande aventure napoléonienne : nous trouverons, dans les dernières années de l'ancien régime, dans la Révolution, les faits qui ont rendu cette aventure possible. Inversement, considérons les dernières années de l'ancien régime, la Révolution et tout cela; et puis tâchons de conclure : nous ne devinerons pas l'aventure napoléonienne!...

Cela tient à beaucoup de raisons. En voici une qui, même si nous admettons comme évidente la nécessité causale, est la plus importante. Les causes productrices du moindre fait d'histoire sont en nombre infini. Leur abondance et leur variété n'ont aucune analogie avec ces quelques trouvailles que peuvent faire, dans l'étude du passé, les philosophes de l'histoire. Nul esprit humain ne serait capable de saisir cette infinité efficiente. La majeure partie, la

presque totalité des causes nous échappent. Elles sont cachées; on ne sait pas où les attraper. Elles sont plus mystérieuses par leur nomhre. leur subtilité, leur difficulté, plus mystérieuses qu'une idée mystique.

Eh! bien, ce mystère des causes, on peut aussi l'appeler d'un joli nom qui dispense d'épiloguer, — le hasard.

Si vous étudiez, même avec une minutie étonnante, l'état où était la France vers la fin du dixhuitième siècle, — et si vous accomplissez ce travail à la fin du dix-huitième siècle, comme, par exemple, fit l'auteur prodigieux de VEssai sur les Révolutions, Chateaubriand, — d'où vous viendra l'idée d'aller chercher en Corse la série causale qui amènera bientôt à la lumière de l'histoire le général Bonaparte?...

En 1797, Chateaubriand, qui donnait son Essai sur les Révolutions comme une prophétie, a cité, dans une note insignifiante de cet ouvrage, « Buonaparte » parmi d'autres généraux, des Pichegru, des Jourdan... Et il ne s'est douté de rien.

Albert Sorel, avec une prudence magistrale, évita les périls de la prévision forcenée; il dé-

daigna aussi les artifices de rexplication doctorale. Il fut un érudit minutieux et un philo^ sophe modeste; l'accord de cet érudit et de ce philosophe était loyal et sincère. Jamais il ne sollicita les faits pour les convaincre de prouver la thèse qui avait sa prédilection; jamais noni plus il ne laissa faiblir sa doctrine. Mais il croyait à une réalité profonde des idées justes appuyées sur des faits authentiques; et il cherchait parmi la poussière du temps lointain 1( secret de cette réalité satisfaisante.

Dans son histoire de VEurope et la Révolution française, il a démontré une thèse et il Vi démontrée par l'analyse patiente du concret S'il n'a point eu à violenter le concret, c'est que la thèse était juste. Ainsi l'œuvre contient sa preuve en elle-même.

Aucun parti ne se réclame de cette œuvre. C'est qu'elle est impartiale. Elle n'a pas été écrite pour dénigrer la Révolution ni l'Ancien régime. On y voit que les révolutionnaires ont continué l'Ancien régime plus qu'ils ne le voulaient, plus qu'ils ne le croyaient et que, par exemple, la politique extérieure de la première République et de l'Empire est fidèle aux projets antérieurs que la monarchie avait conçus et qu'on peut formuler ainsi : donner à la France

ses frontières naturelles. Ues armées qu'a utilisées la Révolution, dans le sublime effort qu'elle fit pour accomplir ce programme, ce furent les armées de l'Ancien régime, les fortes armées que menait une tradition.

Albert Sorel nous a montré, continuant à l'époque révolutionnaire et impériale, la vieille jalousie de l'Europe contre la France, cette jalousie qui profite des circonstances pour se renouveler en apparence et qui sappeile alternativement haine de 1 hégémonie française ou haine des régicides, et qui, fidèle à elle-même, méconnaissant les services rendus aussi bien que les coups reçus, dure et doit durer, et atteste la grandeur du pays qui en est Tobjet.

Cette grandeur-là, que l'érudit a constatée, emplit l'œuvre de Sorel. Et c'est pourquoi cette œuvre est confiante, indemne de tout pessimisme, forte de l'assurance que lui donnent les faits dûment contrôlés. Et c'est pourquoi elle est encore nationale et patriotique.

L'historien qui se proposerait de vanter son pays ne serait pas digne du nom d'historien. Mais l'historien qui découvre que son pays est

grand fait une besogne fière et heureuse. Ce^ fut la légitime félicité id' Albert Sorel; et cela donne à ses écrits leur beauté charmante, en même temps qu'ils ont leur stricte et austère valeur.

Il était poète et pour qu'il se plût à sa rude tâche, il lui fallait cet agrément de son esprit.

Il était poète et il a composé des vers admirables dans la manière de Hugo. Oui, des poèmes qui se présentaient comme des parodies de la Légende des Siècles et qui étaient si beaux quelquefois, qu'il n'était plus vrai que l'auteur badinât. Je crois qu'il faisait semblant de badiner et qu'il s'abandonnait à sa spontanéité franche.

Non qu'il n'aimât à rire. Son intelligence était assez abondante et vivace pour ne refuser aucune joie. Il était bon, tendre, indulgent, facile à égayer. Son immense labeur ne l'absorbait pas et il gardait le temps de vivre. Aussi n'avaitil pas l'aspect d'un érudit; mais il en avait l'érudition.

A le lire, on sent qu'il écrivait dans l'allégresse. Il a des pages délicieuses ; -et il en a d'héroïques. Les portraits de ces grands bonshommes qu'il lançait au travers des événements sont tracés avec un entrain merveilleux.

Et comme ils ressemblent! Mais il avait l'art de ne sacrifier ni l'exactitude ni la gaillardise de l'exécution; et il a tracé des fresques qui ont la vérité de miniatures.

Il ne s^est pas exagéré l'efficacité de l'initiative individuelle; et il n'a pas transformé ses personnages, même grands, en demi-dieux, ni en surhommes. Mais il ne s'est pas exagéré non plus la fatalité des lois évolutives; et il n'a pas fait de ses héros les instruments anonymes d'une nécessité.

Son œuvre est toute d'équilibre aisé. Cette tète était admirablement raisonnable, puissante assez pour maintenir l'accord des énergies contraires sans céder à l'une d'elles. C'est pourquoi son effort fut heureux et beau.

Il y avait une fois, dans un collège quelconque, un jeune garçon qui ne paraissait pas très bien doué. Sa lenteur était extrême. Quand on dictait, ses camarades avaient écrit une page déjà qu'il en était encore aux premières lignes. Tant et si bien que ses parents durent le retirer du collège et le faire instruire chez eux, non sans peine. Il eut ibeaucoup de mal à passer son baccalauréat, — à cause de la littérature > que cet examen comporte. Il y, parvint cependant. Libre alors, il se mit aux sciences et, tout de suite, se révéla comme étonnant.

Seulement, il était modeste, — atrocement modeste; et il le resta, — et cela ne fut pas sans lui porter préjudice. Il fit de belles découvertes, qui auraient incontinent conduit d'autres personnes à rinslilut. Mais, vu qu'il était modeste, on le laissait « préparateur » à l'Ecole de phy-

sique et de chimie. Il ne réclamait pas. Il avait une grande simplicité d'âme; et il la conserva, toute sa vie.

C'était Pierre Curie.

Un jour, il <; inventa le radium; et la science fut bouleversée.

Je Tai vu, à cette époque, un après-midi de décembre. Il travaillait, dans son laboratoire de la rue Lhomond.

C'est, plus loin que le Panthéon, dans ce quartier vénérable et pauvre, une pauvre rue, peu alignée, qui zigzague et ressemble à quelque coin de province endormie. Après avoir longé de vieux bâtiments, traversé des cours humides, des couloirs sombres, on arrivait à une sorte de hangar, éclairé passablement mais froid, où s'insinuait la pluie, où les courants d'air se promenaient... La science n'est pas orgueilleuse : elle se contente d'un tel logement. Mais elle ennoblit ses entours; et ce hangar est consacré, qui a vu jiaître le radium.

Et puis, qui sait si la science, comme l'art, ne profite pas des difficultés matérielles? Les productions de lart sont devenues vulgaires et laides, depuis qu'en a découvert les plus com-

modes et parfaits procédés. Un médailliste d'Athènes et un maître verrier du treizième siècle, à Paris, faisaient, avec d'affreux instruments de frappe, avec du verre inégal et mal transparent, d'admirables médailles et de merveilleux vitraux, — tandis qu'à présent, c'est fini!... Pareillement, on vérifie que les plus mauvaises conditions pratiques n'ont pas gêné le génie fécond d'un Pierre Curie. Ua volonté, mieux animée, est plus forte.

Des tables, des fourneaux, des flacons de verre, des éprouvettes, un matériel succinct... El tel était le laboratoire de Pierre Curie, rue Lhomond.

Une jeune femme blonde, sa robe cachée sous un grand tablier qui avait été bleu, semblait fort occupée, devant ses réchauds, à faire cuire, dans de petits godets, divers liquides très précieux, qui ne devaient pas entrer en ébullition, mais atteindre une certaine température précise, s'y maintenir et ne la point dépasser. On eût dit qu'elle veillait à d'humbles cuisines,

Pierre Curie était alors un grand garçon, timide, silencieux et doux, au visage méditatif jusqu'à la tristesse. Il semblait un peu effaré de

1*^0 éloctEs

tout le bruit qui se faisait autour de ses recherclics; il n'avait pas souhaité cette gloire : il ne demandait pour lui que le calme nécessaire à son étude...

Il examinait des tubes, des éprouvettes... Il venait à vous avec bonne grâce. Et vous étiez intimidé par la présence de ce savant mémorable. Mais il était bien plus intimidé que vous, — et sans motif... Il vous expliquait sa découverte, avec embarras, sans autre éloquence que celle des faits contrôlés : Mme Curie le secourait, commentait un peu, et puis retournait à ses fourneaux, et puis revenait et n'oubliait pas que quelque chose cuisait de très important.

Pierre Curie avait rencontré à la Sorbonne, aux cours et au laboratoire, Mlle Sklodowska, fille d'un professeur de physique dans un gymnase de Varsovie et qui. ayant passé déjà presque tous ses examens, continuait à travailler. Un pareil dévouement à la science les rapprocha: ils se marièrent. Mlle Sklodowska, la première, avait étudié les phénomènes de radioactivité de certains corps. Ils mirent en commun leurs découvertes, les résultats de leurs expériences,

PIEHRE CURIE 121

tirent de nouvelles expériences; un jour, ils eurent découvert le radium.

Il leur fallut, pour cela, dépenser une étonnante énergie. Après des mois d'effort continuel, ils possédaient seulement quelques décigrammes de ce métal singulier... Encore ne le virent-ils jamais : ils en avaient trop peu pour pouvoir l'isoler, et c'est un chlorure de radium qu'ils employèrent à leurs recherches. Ces quelques décigrammes, ils les avaient obtenus en traitant des tonnes entières d'une terre rare qu'on trouva d'abord en Bohême : cela passait par l'usine et subissait d'extraordinaires manipulations avant d'aboutir, parcelle infiniment précieuse, au fond d'un creuset minuscule.

Tout de suite, le radium étonna par ses bizarreries.

Les atomes du radium, au lieu de se tenir en place les uns contre les autres, s'évadent, se projettent au dehors. Ils ont une frénésie de mouvement. Ils sont infiniment petits, mais leur vitesse est extraordinaire, égale à celle de la lumière, et leur force leur vient de la rapidité qu'ils doivent à leur surprenante énergie.

Si Ion met en présence (dans de bonnes conditions une fraction de milligramme de radium et un écran de sulfure de zinc, on peut observer à la loupe ^dans l'obscurité) de petits points lumineux qui parsèment l'écran, apparaissent et disparaissent continuellement et font songer <• à un ciel étoile ;\ C'est le radium qm bombarde le sulfure de zinc et le frappe d'innombrables projectiles. Ces projectiles sont les atomes du radium : pour la première fois, il est loisible de distinguer l'action individuelle d'un atome.

On peut supposer que, dans un état premier de la matière, les atomes de tous les corps étaicnl ainsi. Ce fut le Chaos! La matière ne pouvait alors s'organiser... Et puis, peu à peu, les atomes — si l'on ose employer ce langage simpliste — se lassèrent : dociles, ils entrèrent en contact et s'y tinrent; l'Univers se composa. Mais il subsista quelques parcelles de cette ma^ tière bombardante, — quelques parcelles écrasées sous l'accumulation des corps disciplinés. On les en dégage avec peine, on les isole; on retrouve ainsi les derniers restes de ce passé immémorial : les corps radio-actifs. Ainsi que

les fossiles nous conduisent à songer à des époques très lointaines de la formation terrestre, le radium nous permet d'évoquer un temps antérieur à l'Univers : je l'appellerais un témoin du Chaos!...

Le radium révéla peu à peu ses qualités déconcertantes.

Il émet de la chaleur; il émet de la lumière; il produit de l'électricité, — tout cela, sans déperdition de volume ni de masse, au moins en apparence.

Et alors, un problème se posa. Est-ce que les lois premières de la physique, les axiomes mêmes de la science n'allaient pas être anéantis par cette étrange .découverte? Le principe de l'identité de la substance à travers ses modifications phénoménales fut révoqué en doute. « Rien ne se perd, rien ne se crée », disait-on; la matière se transforme en mouvement, en chaleur, en lumière, etc.; elle se transforme, mais la somme d'énergie reste la même. Or le radium, en devenant lumière, chaleur et mouvement, ne bougeait pas, lui, ne diminuait pas. Donc, quelque chose était créé, non obtenu par

la transformation d'un corps, mais ajouté à ce corps et de par son activité propre, sans qu'il en fût aucunement appauvri. Alors, le vieil axiome ne valait plus!...

Ces conclusions, Pierre Curie ne se dépêcha point de les formuler... On les formula pour lui; — et il en était épouvanté. Minutieux et prudent, il avait peur des hypothèses hâtives et trop hardies. Lui. veillait à ne pas s'aventurer : son génie n'était point hasardeux.

Les philosophes ne suivirent pas l'exemple de sa précaution scientifique; et l'on vit alors se mullipHer les systèmes intrépides. Partisans de la génération spontanée et clcrgymen audacieux pensèrent à utiliser le radium ou hien à démontrer que le non-être produit l'être, ou bien à mettre la Bible d'accord avec la science moderne. Pierre Curie continuait à enregistrer des faits exacts, à les contrôler les uns par les autres, à les classer — et à ne point conclure prématurément.

Il est probable aujourdhui que les phénomènes physiques dont le radium est la source ne se manifestent pas sans altérer la substance qui les donne. Mais la déperdition du corps est si extraordinairement minime quil faut, pour expliquer une telle disproportion de la cause

el de l'effet, recourir h une théorie noiivelkde l'atome. Les savants furent ainsi conduits à chercher dans l'atome même une activité première : et l'atome n'est donc plus l'indépassable élément auquel l'analyse parvienne, mais il est un monde prodigieux et complexe.

Les expériences de Curie démontrèrent aussi que le radium, soumis à des conditions spéciales, dégageait un gaz comme lui radio-actif, l'hélium, — un gaz qui fut découvert dans le soleil avant de l'être dans notre planète! — de sorte que le radium, corps simple, se transformerait en hélium, autre corps simple... Ainsi, le rêve des \ieux alchimistes, la transmutation des éléments, ne serait-il pas réalisé?...

D'ailleurs, ces doctrines ne sont point encore parvenues à leur développement complet, à leur précision parfaite. Toujours est-il que. depuis la découverte du radium, plusieurs des données de la science ont été remises en question, enrichies comme elles ne l'avaient pas été, depuis longtemps, par aucune autre découverte, et fécondées de telle sorte qu'elles mènent la pensée à une nouvelle vision de la jéalité. de l'être et de la \ie.

« On a peut-être été trop vite, écrit M. Hem Poincaré; mais, de ce qu'on a rêvé, il resten toujours assez pour que toute la physique d< meure bouleversée. »

Curie, dans son petit laboratoire de la ru< Lhomond, n'avait pas Tair d'un liommp qi vient de donner à la science une telle secousse Il ne paraissait pas apercevoir les vastes h( rizons qu'il dévoilait. Plutôt, il s'efforçait de ne pas se laisser éblouir par eux. Attentif à ses creusets, il épiait, constatait, notait. En le voyant si modeste et si volontairement confiné dans son étude, je me rappelais une phrase de Darwin qui, écrivant à l'un de ses amis, disait à peu près : On philosophe beaucoup autour de mes livres. Mais je ne suis qu'un naturaliste et c'est une hypothèse d'histoire naturelle que j'ai formulée. Je n'ai pas d'aptitude pour les idées générales; mes seules qualités sont d'un observateur scrupuleux... »

Quand on voulut décorer Pierre Curie, il refusa cet honneur inutile. S'il accepta d'entrer à l'Institut, c'est que l'Académie des

sciences est un grand laboratoire de commun dévouement à la recherche de la vérité. j Quand il eut obtenu quelques décigrammes de radium, des Américains voulurent les lui acheter pour un demi-million. — qu'il refusa, parce qu'il avait besoin de son radium pour travailler. S'il accepta le prix Nobel et diverses subventions, ce fut pour consacrer à ses travaux cet argent nécessaire.

Quand il accepta une chaire à la Sorbonne, ce fut à la condition d'avoir aussi un laboratoire où il pût mener à bien ses travaux", en compagnie de sa femme dont la collaboration lui était si constante que leurs découvertes leur sont communes absolument et qu'on n'y distingue pas la trouvaille de l'un de la trouvaille de l'autre... Et c'est le jour même de sa mort que le trop lent Bulletin du ministère de Vinstruction publique publia les documents relatifs à la construction de ce laboratoire.

Pierre Curie, laborieux et farouche, vivait à l'écart. Il habitait, plus loin que le parc Montsouris, une petite maisonnette.

Il était absolument consacré à la science : il

en avait accepté la rude discipline, les sévères méthodes. Et la simplicité souveraine de sa vie. de son caractère, était celle de qui s'est, depuis longtemps et sans nul esprit de retour, voué au culte et au service d'une exigeante idée.

La roue d'un camion a écrasé cette tête admirable.

23 Mai 1906. « Ibsen dœde stilte 1 Va », — « Ibsen s'est éteint à une heure et demie»... Cette dépêche, toute pareille à une autre, chargée pourtant de cette nouvelle, arrive...

Dans une scène étrange de Pecr Gynt, des feuilles sèches qui tombent ou s envolent, des pelotes de fil qui se dévident, des brins d'herbe brisés, prennent une voix et, symboliques, disent : « Nous sommes les pensées que tu devais concevoir, auxquelles lu devais donner lessor... Nous sommes les mots que tu devais proférer... Nous sommes des chants; dans la fosse de ton cœur, nous étions couchés et nous attendions... Nous sommes des œu\Tes ; tu devais nous accomplir... >^

Quelle intensité pathétique prennent ces paroles mystérieuses, aujourd'hui que s'anéantit une grande âme de songe où dormait la virtualité de pensées, d'œuvres et de chants nouveaux!

« Moi qui suis roi, dit ailleurs le tyran Skule

au skalde Jatgeir, si je te faisais mettre à mort, les idées poétiques qui sont en toi et que tu n'as point encore exprimées périraient-elles? — C'est un péché que de tuer une idée belle! — Je ne demande pas si c'est un péché, je demande si a cest possible. — Je ne sais pas >. répond le .*^ skalde... ^

Henrik Ibsen est morl et avec lui disparaît un | monde merveilleux de rêves, d'images, dallé- | gories troublantes et fécondes, un prodigieux | esprit que hantait la vision sublime et trans- i figurée de la vie. Depuis plusieurs mois, une j sorte de lourd sommeil précurseur s" était abattu '•; sur la vitalité de ce cerveau; et Henrik Ibsen ^ n'était plus, pour les autres hommes, qu'un s vieillard fatigué qui survit à son intelligence, j Il semblait qu'il n'y eût qu ïi honorer ce pauvre ; corps comme le témoin caduc et le camarade du j génie d'autrefois. Qui sait ce qu'il restait de ce j génie, au fond de ce cerveau qui ne se manifestait plus?... Mais, à présent, Henrik Ibsen est mort. Est-ce que son génie est mort aussi? « Je ne sais pas », dit le skalde Jatgeir...

Il appartient à la Scandinavie de comprendre intégralement et de célébrer ce grand homme,

— dans la mesure, du moins, où un grand homme relève de ses contemporains. Les autres peuples ne sauraient revendiquer ce privilège. Ibsen, par bien des points, nous échappe. Les traductions, mêmes fidèles, n'ont pu nous livrer intacte sa poésie. En outre, bien qu'universelle et absolue par la magnificence de l'idée, son œuvre est intimement nationale, toute pleine des obscures légendes de là-bas et aussi de réalités locales que nous ignorons. Préoccupé de politique et d'action sociale, Ibsen s'est inspiré des contingences qu'il avait sous les yeux; il a réagi, il s'est révolté contre des conditions de vie différentes des nôtres. Et surtout, il est un poète d'une autre race, un poète de ce Septentrion pour lequel nos barques latines n'ont pas de voiles ni de sûrs pilotes!...

L'orgueil facile des critiques Scandinaves s'est, plus d'une fois, diverti de nos essais, de nos erreurs. Ils se raillent quand nous affectons d'admirer leur Ibsen qui nous est, sll faut les en croire, inintelligible. Et ils dédaignent notre snobisme confiant.

Je le veux bien, qu'il y ait eu, dans l'ibsénisme de ces dernières années, qn France, quelque snobisme. Qu'est-ce à dire, sinon que se répandait la contagion d'une nouvelle poésie?

Les fjords se sont multipliés dans le style e dans le langage de mille personnes qui jadiî n'en avaient cure. Leur pensée en fut peut-êtr< embellie un peu. On appelle snobisme l'opinioi d'autrui quand on la partage et qu'on veu pourtant la dénigrer...

L'œuvre d'Ibsen nous apporta la notion d une beauté impré\^e, différente de tout ce que nou connaissions, et qui nous étonna, nous inquiéta mais enfin réussit à nous séduire, au point qu notre idéal en fut modifié.

Notre littérature est, en somme, positivist Elle ne tient compte que des phénomènes im médialement perceptibles; et, le reste, elle 1 néglige comme si le mj^stère ne contenait rie d'essentiel. Nos psychologues sont étonnants, traiter l'âme humaine ainsi qu'un mécanism compliqué mais rigoureux; ils n'y veulent rie soupçonner d'irrationnel, d'obscur et ils ne fon point de sondages dans les profondeurs de 1 spontanéité subconsciente, qui pourtant est lêti de lêtre. Gomme les Grecs anciens, ils pensen que ce qui est indéterminé n'existe pas...

Ibsen, lui, enveloppe d'étrangeté le réel, e c'est du milieu des fantasques brumes qu'il évo

que ses emblèmes d'humanité. Il est obscur, et il l'est délibérément : sa philosophie constate 1 intime obscurité des âmes, de la vie et du monde. Il ne cherche pas à supprimer le mystère en l'omettant; il le figure au moyen de symboles.

On commit une erreur : on crut qu'il les fallait, ces symboles, traduire comme des ré- ])us. A cette tâche difficile on déploya d'inutiles trésors d'ingéniosité. Et Ton vit des sj'mboles partout; de sorte qu'à chaque ligne d'Ibsen on attribua de subtiles intentions. Dire à quelles sottises on arriva, j'y renonce.

On ne comprit pas, tout d'abord, que le symbole d'Ibsen n'est pas un vain ornement littéraire, tel que souvent la translucide allégorie cù nos poètes se complaisent. Un beau symbole a pour caractère premier de ne pouvoir être mis en langage discursif : s'il le pouvait, à quoi bon recourir à lui? Ne serait-il pas plus simple et meilleur d'exprimer la chose directement? Un beau symbde est là pour signifier l'ineffable; il représente ce qui, dans la destinée, dans la vie mentale, dans le jeu singulier des événements et des êtres, ne se commente ni ne s'explique par des mots. L'analyste le plus fin n'atteint pas l'essence intime des âmes, de même

lo4 ELOGES

que le physiologiste, en disséquant un corps n'arrive point à saisir le secret de la vie..|

Et l'œuvre d'Ibsen a montré — quel draniî turge de chez nous profitera de l'exemple? l'admirable parti que le théâtre peut tirer d1 symbole. Si Ton y songe, il devient manifesta quil ne devrait y avoir de théâtre que syiw bolique. Comment le théâtre, en effet, se diî tingue-t-il des autres genres littéraires, si C4 n'est par le fait qu il réalise pour les yeux ce que les autres genres littéraires racontent oi décrivent? Or le symbole est justement la réa Usation dune idée.

Vous rappelez-vous cette scène poignante di B ranci '1 L'idée qu'Ibsen ,a voulu rendre, lî voici : il ne faut pas vivre dans le passé, mais dans Theure présente qui réclame toute votr< ferveur, qui exige toute votre énergie; il importe de vous dégager de la tombe des autrefois où est resté votre vieux cœur... La pauvn Agnès n'a pdint d^ardeur pour s'élancer vers h nouvelle ^ie, encore que Brand, dogmatique" ment, l'y appelle. C'est qu'elle voit, de la fèniStre de sa chambre, le cimetière où Alf, son ]i)etit enfant mort, repose. Et tandis que Brand l'appelle, elle soulève le rideau des vitres pour

HENRfK IBSEN i35

regarder le cimetière; elle iieii peut détacher son regard. « Baisse le rideau! » ordonne Brand. Et elle baisse le rideau; mais bientôt elle le soulève encore, car ses doigts sont attirés vers ce L^este comme son regard est attiré par la sépulture trop voisine. « Baisse le rideau!... » Là voix de Brand est dure, ainsi que le sont les volontés impérieuses de la vie. Et le geste d'Agnès est involontaire, irrésistible et douloureux ainsi que le sont les pauvres âmes en qui subsiste une blessure de la vie...

Dans la Dame de la Mer, lorsque apparaît, en silhouette d'ombre, le grand vaisseau qui vient d'ailleurs, et qui repartira, évocateur des beaux lointains et des voyages hasardeux, n'explique-t-il pas, mieux que nul récit ou dialogue ne le ferait, cette hantise tentatrice pour laquelle EUida AVangel quittera tout?...

Quant aux idées morales de Henrik Ibsen, je ne sais s'il est légitime de les vouloir constituer en un corps de doctrine. Au cours de sa longue existence, il paraît avoir varié sur plusieurs points. Et puis son œuvre ne nous est pas complètement connue. Enfin, fut-ce son dé-

sir que de composer en doctrine son idéodogie?...

Quoi quil en soit, son individualisme est formel, catégorique et absolu. Jamais on n'a marqué de traits plus forts la noblesse de l'homme qui se sépare des autres hommes pour ne dépendre que de soi. Jamais on n'a montré d'une façon plus saisissante l'avilissement de l'individu par l:i foule. Jamais on n'a élevé jusqu'à plus de sublime orgueil la dignité du Moi qui pose son indépendance et s'y cantonne, non pas comme en la tour d'ivoire des dolents mais comme en la citadelle des forts.

Et, si Tolstoï est à l'un des pôles de la pensée contemporaine, Ibsen est à l'autre. Ils sont aussi loin l'un de l'autre qu'il se peut. Tolstoï affirme la communauté chrétienne et nie l'indi- \idu; Ibsen affirme l'individu et nie la société. Ils continuent le séculaire désaccord qui a divisé les esprits humains depuis qu'il y a dés hommes pensants. Mais peu d'époques dans l'histoire peuvent se glorifier d'avoir vu se réaliser en de tels esprits prodigieux les deux thèses éternelles entre lesquelles il faut choisir : Tolstoï et Ibsen !

Pendant des mois, Tinsidieuse maladie le mina; mais il luttait contre elle avec une énergie iobstinée. Ce fut sa dernière querelle; et, s'il succomba, du moins, cette fois encore, montra-t-il sa vaillance désespérée et acharnée.

Qui Ta vu, dans les derniers temps, gardera le souvenir d'un être presque tout spiritualisé. Sa maigreur extrême lui donnait un aspect surprenant de fantôme; son visage n'avait plus d'autre réalité que la physionomie, comme si l'âme seule s'y manifestait et sans l'artifice des muscles. L'a bouche fine et longue, aux lèvres serrées, mobiles; des rides au front et d autres, droites, allant des ailes du nez aux commissures des lèvres: les joues creuses, les orbites caves, un terrible regard de mélancolie et de colère.

Une flamme durait en lui ; par instants, on le sentait animé de courageux désespoir; à d'autres moments, et pour peu que l'occasion lui en fût offerte, il se fâchait, en faveur de ses

opinions, passionnément, avec une sorte de joie telle qu'on eût dit que son goût de la polémique, inlassable. F empêcherait toujours de mourir, oui. ne souffrirait pas que mourût ce quil lui fallait de corps, au minimum, pour se révéler.

Il fut un grand batailleur. Et quelle passion il apportait à la rescousse de ses valables arguments! XJe beau zèleî... Pour la défense de la veuve et de lorphelin, pour la défense non plus de clients opulents, jamais avocat ne se prodigua comme lui pour venger Bossuet. par exemple, contre les huguenots de jadis.

A 1 Ecole normale, où il faisait son cours, je le vois encore qui ^arrive, à petits pas rapides, une ser\1ette sous le bras, déjà content de ce qu'il va décocher aux adversaires de son héros. Une pleurésie, Tannée d'avant, l'avait mis en péril. Donc, il était enveloppé d'un gros pardessus très fourré. — d où il sortait bientôt tout petit, étroit d'épaules, serré dans une petite veste, et chétif, Tair inquiet et, en commençant, grognon d'avoir à se ménager. Mais il ne se ménageait pas longtemps... Se ménager, quand chicanaient contre Bossuet les protes-

tants?... Il les secouait, ceux-là: il les accablait et, après qu'il avait réfuté leur dernier sophisme, il invectivait encore contre eux pour les achever et, les ayant achevés, pour les achever mieux.

Après cela, il fallait quon le conduisît à l'infirmerie et qu'il y changeât de flanelle, tant il s'était bien démené au service de l'Aigle.

Quel orateur!... Son geste dessinait ses phrases. Le geste de Ferdinand Brunetière fut une chose surprenante. Ce n'était pas seulement la main qui remuait, s'ouvrait, se fermait, faisait des ronds, des zigzags, des géométries nombreuses, compliquées; ce n'était pas seulement le bras et la main : la tête aussi se mettait de la partie, les yeux, la bouche, les narines, les joues, — les cheveux, si je ne me trompe; la poitrine avançait, reculait, allait de droite et de gauche; les épaules se dressaient, puis s'abaissaient, et quoi encore?... Le geste de Ferdinand Brunetière, c'était tout Ferdinand Brunetière qui remuait. Et vite, vite! En mesure, en saccades, en crispations perpétuelles. Quelle mimique! Nulle ai'ticulation de la période oratoire qui ne fût marquée d'un significatif sursaut de lorateur; pas un relatif, pas

un adverbe qui n'eût son choc, son déclic. On redoutait que la parole ne se précipitât point assez vite pour suivre cette agitation frénétique. Rien à craindre : la sûreté de ce mécanisme était impeccable. Ferdinand Brunetière se rattrapait, dès qu'il avait fait mine de vouloir se dépasser.

Cette ardeur combative, on la trouve en des gens qui défendent leur vie, leur honneur ou. au moins, leur cupidité. Ferdinand Brunetière, Teut, devant un auditoire de vingt élèves, à propos des classiques français. Cela suffirait à son éloge.

Notre dix-septième siècle eut toute son admiration. Il me disait un jour :

— Chaque siècle a son art qui le marque et, en quelque sorte, le caractérise. Seizième siècle : peinture; dix-septième : architecture; dix-huitième : sculpture; dix-neuvième : musique... 'Dix-huitième, sculpture... admettons!... Mais dix-neuvième : musique, et seizième, peinture, cest ingénieux. Quant à dix-septième, architecture, tout le secret de l'amitié quil eut pour cette époque est en ce mot.

Cest qu'il fut un grand architecte. Il cons-

FERDINAND BRINETIÈRE 141

truisait avec des idées des palais de doctrines, de sévères palais, réguliers, symétriques.

Les assises, solides : des faits, le nombre de faits qu'il fallait. Pas plus : il n'était pas un col- ^^lectionneur de menus faits; ni le pittoresque ni -^ la gentillesse d'un détail ne l'eût diverti de sa besogne. Et pas moins : ce qui lui manquait d abord, il se le procurait, savant et qui sait chercher. Alors, les assises posées, il bâtissait, sans hâte, avec sûreté, magnifiquement.

Il était prodigieux, là! Comme il maniait les blocs, les prenant l'un après Tautre, les accumulant et les alignant!...

Ces blocs, c'étaient ses phrases. On les a dites lourdes... Je le crois bien, et que, pour supporter ce dont il les chargeait, elles devaient l'être!... Elles étaient lourdes et de bonne qualité, de matière dense. Mais il faut l'avoir vu les soulever et les mettre en place!...

D'autres, avec les idées ou les phrases, s'amusent, jouent; ils jonglent : lui, avec les siennes, bâtissait.

Qu'on ne l'appelle point un critique, ni un essa\àste. Mais, sur sa tombe, je voudrais qu'on gravât: Brunetière, maître de l'œuvre, comme jadis on nommait les faiseurs de cathédrales.

Un temps, il crut avoir trouvé une formule architecturale toute neuve et qui aurait la fécondité de logive. Il crut qu'il bâtirait une Xotre-Dame où entrerait, avec ordre et solennité, toute lidéologie.

Cette formule, ce fut « l'évolution des genres ». Il avait été frappé de l'ample grandeur qua l'hypothèse darwinienne; et il rêva d'appliquer à lobjet de son étude cette méthode. Les genres littéraires furent par lui pourvus de la même réalité qu'on attribue aux espèces animales. Il résolut d'être l'historien de leur naissance, de leur transformation progressive,, de leur épanouissement ou de leur décadence, — et de leur mort, pour ceux qui mourraient avant lui. Tout cela, disait-il, suivant les lois de Darwin et de Haeckel.

Car il ne craignit point d'aller jusqu'à Haeckel, celui-ci poussant jusqu'aux dernières possibilités — et au delà — le darwinisme. Le système, ainsi plus étendu encore, lui plaisait encore davantage.

Il l'adopta. Il traça le plan de l'ouvrage et, quand il eut ainsi indiqué la place de tout, il

FERDINAND BRUNETIÊRE 143

commença de travailler sur un point. Il étudia l'évolution d'un genre, la critique : Sainte-Beuve, Taine et Brunetière, les deux premiers amenant le troisième; de quatrième, il n'en prévoyait pas.

Et, de sa part, ce n'était point vanité. Mais il avait une confiance si intrépide dans la valeur de l'évolutionnisme qu'il croyait définitive l'idée d'appliquer à l'histoire littéraire ce système qui a renouvelé les sciences. Alors, par une inconséquence bien naturelle, il arrêtait à lui l'évolution, qui plutôt serait perpétuelle.

Il fut, à cette époque-là, heureux d'une assurance incomparable. Il se sentait en possession de « la méthode . comme il disait...

Un jour, dans une de ses conférences, il parla, incidemment mais sans timidité, de la tuberculose. Et quelqu'un lui demanda :

— Vous avez donc étudié même la médecine?...

Il répliqua, — sans doute, badinant un peu, mais plus sérieux et plus sincère qu'il ne badinait :

— Non, je n'ai pas étudié la médecine, non plus que je n'ai fait de la tuberculose une étude particulière; mais c'est mon opinion que,

144 KLOriES

lorsqu on est en possession de la méthode, on peut parler de tout!

Pour édifier sa Notre-Dame selon Darwin et Haeckel, sa Notre-Dame de tous les livres, il eût désiré d'avoir, lui maître de l'œuvre, des ouvriers dociles à sa discipline, férus de sa méthode et qui eussent travaillé sur les échafaudages par lui dressés. Il ne les trouva guère. Le temps est passé, de ces dévouements corporatifs; et puis il n'était pas commode.

Pendent opéra interrupta... Il n'a construit que labside : il y a mis l'autel de la critique, aîtare priuilegiatum.

C'était, quand on y songe, une drôle d'idée, que d'appliquer le darwinisme à l'histoire littéraire!... Mais Sainte-Beuve s'était proposé de transformer la critique en une sorte d'histoire naturelle des esprits. Ferdinand Brunetière voulut reprendre ce projet et le rajeunir au moyen de l'hypothèse naturaliste qui était alors à la mode.

Pour cela, il crut aux genres avec plus de zèle que personne avant lui. Cela plut aux classiques d'alors; et cela, en outre, les rassura. Il leur sembla quun tel critique serait fidèle

aux traditions du grand siècle, sil respectait cette division des genres qui passe pour être l'un des caractères principaux de la littérature classique. Brunetière. en effet, ne divisait pas seulement les genres comme qui donne à l'écrivain le conseil de ne pas embrouiller la tragédie avec la comédie, le poème lyrique avec le poème épique; mais il réalisait les genres: il les considérait comme des êtres véritables, qui naissent, qui se transforment et qui meurent. Jamais les genres littéraires n'avaient encore été à pareille fête si bien flatteuse!... Par ailleurs, en étudiant F évolution des genres selon la méthode darwinienne, Ferdinand Brunetière combinait son goût classique avec une certaine nouveauté, quasi hardie; et il conciliait les exigences traditionnelles avec une trouvaille...

Seulement, il n'y a nulle analogie entre les espèces animales et les genres littéraires. Ferdinand Brunetière, qui était gaillardement parti d'une idée fausse, la suivit avec un entêtement rigoureux. Il a eu tort d'attribuer à Haeckel plus d'importance que n'en a ce philosophe immodéré; et Darwin, qui était la prudence même, l'eût blâmé de transporter dans l'étude de la' littérature une hypothèse de naturaliste.

I4t) ÉLOGE.»

Ajoutons que la doctrine de l'évolution paraî de jour en jour, moins assurée, que les dei nières découvertes de la science ne la confir ment pas du tout et que. d'ailleurs, en l'appli quant aux arts, Brunetière n'a fait qu'abusi éloquemment d'un calembour.

Je crois bien qu'il s'en aperçut, — el plui qu'il ne l'aurait souhaité, probablement. Il dut à un moment donné, vérifier qu'il avait été la dupe de fallacieuses métaphores.

L'hypothèse, ainsi réduite à classer commodément et à ranger des animaux ou des végétaux, n'avait plus de quoi l'enchanter. Et c'est alors que le tenta une cathédrale plus vaste, oui, la cathédrale chrétienne où tient, sinon l'univers, du moins une notion de l'univers. Il y entra.

Mais, il n'était point homme à s'y reposer, ni même à y contempler seulement. Comme la cathédrale était construite, il trouva son emploi de bâtisseur à la fortifier. Il en eût fait une citadelle!... Et. sortant, il allait dresser devant elle des bastions, travaux avancés, tours d'où il jetait cailloux et poix et plomb sur les assaillants.

Parmi eux, il y avait des haeckeliens, des matérialistes, des positivistes, qui lui reprochaient de se contredire...

Mais, quoi? Il défendait encore Bossuet et. en outre, la foi de Bossuet... Car, s'il avait changé de méthode, il gardait ses prédilections et aussi, surtout peut-être, ses hostilités. Jamais il ne fut patient aux divers ennemis de Bossuet!...

Ferdinand Brunetière eût mieux empli sa destinée au moyen âge. Il était un homme de ce temps-là, qui fut l'âge d'or de l'idéologie. On l'imagine, sur la montagne Sainte-Geneviève, réfutant Jes autres docteurs et composant une somme théologique. Il eût été le plus redoutable des clercs armés de dialectique et, pour lui faire honneur, ils l'eussent dénommé Patrr polemiciis.

En notre époque, il a souffert du mépris où étaient et les idées et les grands dialogues de doctrine. Il a souffert de n avoir pas 1 emploi de toute sa puissance démonstrative. Ceux qui l'ont connu savent qu'il y avait en lui l'étoffe d'un prodigieux personnage : en d'autres siècles, il eût fondé des villes, ou des métaphysiques, ou des religions.

Il y avait en lui du héros, comme Carlyli entend ce mot.

Tel que les circonstances lui permirent d'êtn il laissera le souvenir de l'un de nos plus î prenants contemporains; son âme fut assun ment lune des plus fébriles d'aujourd'hui, l'um des plus chaudes et des plus frémissantes. I^ s est consumé dardeur spirituelle. Dans soi visage exsangue, les yeux flambaient d'idées.

Il est mort. On ^a peine à songer que ses yeux sont éteints et que sa tête se repose.

Page 1