CHARLES GUÉRIN
Il était né à Lunéville.
Sa courte vie fut inquiète, errante, confiée doucement aux mystérieuses volontés du sort, comme si, assurée de sa seule brièveté, elle ne voulait pas se consacrer à de réelles entreprises.
Il voyagea, d'abord en Allemagne, demeura quelque temps à Munich, où il publia un recueil de poésies, l'Ame parjure^ puis il fit d'assez longs séjours à Rome.
On ne le vit guère à Paris. Je ne l'ai pas connu. A peine l'ai-je rencontré, un jour, chez Maurice Barrés, son compatriote, qui l'aimait et l'admirait. Je me souviens d'un visage pâle, encadré de cheveux et de barbe noirs; un visage aux traits réguliers et nobles; des yeux noirs et peu mobiles; des lèvres larges et qui ne souriaient pas; un visage grave, attristé une fois pour toutes ou qui, plutôt, ne s'est point égayé; un air d'ignorer toute joie et de ne
goûter, mais voluptueusement, que sa mélancolie. D'ailleurs, une politesse parfaite, une indulgence étonnée et courtoise à l'égard de qui] badinerait plus volontiers, demandant à la plaisanterie, comme lui au rêve, l'occupation d'une] pensée pessimiste...
Charles Guérin n'est pas un poète très habile.l Bien qu'il ait été le contemporain des plus subtils et des plus ingénieux ouvriers en l'art des vers, on Ta toujours vu dédaigneux de ces recherches. Le rythme ancien lui suffisait; il n'éprouvait pas le désir d'innover, et les trouvailles de combinaisons adroites ne le tentèrent pas. Pourtant, il accueillit quelques-unes des réformes que les novateurs préconisaient; il simphfia quelquefois la rime jusqu à l'assonance.
Il ne songeait qu à l'idée poétique; et il sembla que son idée prenait naturellement la forme du vers.
Son inspiration le mène; et elle le mène à la tristesse. Je ne sais si aucun poète d'aujourd'hui fut aussi habituellement que lui le compagnon d'une mélancolie véritable. Les titres de ses recueils indiquent déjà ce qu'avait de douloureux et de découragé son rêve. Ue Sang;
CHARLES GUÉRLX 15l
des Crépuscules, le Cœur solitaire. TEros funèbre, le vSemeur de Cendres, l'Homme intérieur, voilà les noms que préférait sa poésie vêtue de noir.
Quel deuil portait-il ainsi? quelle déception lavait ainsi écarté de toute allégresse? quel chagrin plaignait-il?... On peut lire, d'un bout à l'autre, son œuvre sans trouver la réponse.
Cette pudeur, cette noblesse d'âme est émouvante; elle caractérise Fauteur du Cœur solitaire; elle le distingue de ces élégiaques indiscrets qui ont pris le public pour confident de leurs satisfactions ou de leurs déplaisirs amoureux.
C'est l'idée de la mort qui est au fond de cette tristesse inconsolable, c'est elle qui revient sans cesse et qui hante et qui habite cette âme harmonieuse, cette âme qui voudrait chanter la vie active et voluptueuse et qui. en fin de rêve, aboutit à sentir la mort inévitable et proche, cachée en toute chose, dissimulée en toute velléité vive, et soudain surgissant sereine et fatale.
Guérin ne la nomme pas toujours, celte sœur ou cette amante de son rèvc; il ne la réalise
i5"2 ELOGES
pas sous les tangibles espèces d'un symbole. Mais on devine sa présence. Elle est perpétuellement là. in\dsible et manifeste. Le poète chante, et elle l'accompagne. Cet accompagnement est si impérieux quil faut que le chant du poète, docile, se soumette à lui et suive les exigences de la funèbre musicienne.
Céderait-il à ce désir d'être, parmi les hommes, un de ceux qui marquent leur volonté hardie, leur conquérant orgueil ou leur charité efficace? Elle le conduit au désespoir; elle le convainc de sa farouche abnégation : et il chante les morts inutiles, leur repos, leur apaisement après la vaine tentative de vivre.
Aimerait-il Fessai des tendresses délicieuses? Elle rappelle à contempler la fin de tout...
L'œuvre de Charles Guérin, c'est la chanson perpétuelle de la mort. Chanson variée, car l'idée de la mort, selon les jours et les heures, se présente à l'esprit différemment, terrible ou souriante, redoutée ou désirée, ironique ou bienveillante. Mais, quelle qu'elle fût de par les jours ou les heures, l'esprit de ce poète ne manqua point de T accueillir avec douceur, avec une