ÉLOGE DE LABBÉ GALLOIS
thèque du roi dont il disposait, mais la bibliothèque étant sortie de ses mains, il récompensa l'abbé Gallois par une place de professeur en grec au collège royal, ot par une pension particulière qu'il lui obtint du roi sur les fonds de ce collège, attaché à une espèce d'inspection générale. Seignelay ne crut pas que son père se fi\t sutfisamment acquitté; et puisqu'on n'en saurait accuser le peu de goût de Colbert pour les lettres, il en faut louer l'extrême modération do l'abbé Gallois,
Lorsque, sous le ministère de M. de Pontchartrain, aujourd'hui chancelier de France, l'Académie des sciences commença par les soins de l'abbé Bignon à sortir d'une espèce de langueur où elle était tombée, ce fut l'abbé Gallois qui mit en ordre les Mémoires qui parurent de cette Académie en 1692 et 93, et qui eut le soin d'en épurer le style. Mais la grande variété de ses études interrompit quelquefois ce travail qui avait des temps prescrits, et le fit enfin cesser. L'Académie ayant pris une nouvelle forme en 1G99, il y rempht une place de géomètre, et entreprit de travailler sur la géométrie des anciens, et principalement sur le recueil de Pappus, dont il voulait imprimer le texte grec qui ne l'a jamais été, et corriger la traduction latine fort défectueuse. Rien n'était plus convenable à ses inL'linations et à ses talents, qu'un projet qui demandait de l'amour pour l'antiquité, une profonde intelligence du grec, la connaissance des mathématiques; et il est fâcheux pour les lettres que ce n'ait été qu'un projet. Une des plus agréables histoires, et sans doute la plus philosophe, est celle des progrès de l'esprit humain.
Le même goût de l'antiquité qui avait porté l'abbé Gallois à cette entreprise, ce goût si difficile à contenir dans de justes bornes, le rendit peu favorable à la géométrie de l'infini, embrassée par tous les modernes. On ne peut même dissimuler, puisque nos histoires l'ont dit, qu'il l'attaqua ouvertement. En générai, il n'était pas ami du nouveau , et de plus, il s'élevait par une espèce d'ostracisme conti'e tout ce qui était trop éclatant dans un état libre tel que celui des lettres. La géométrie de l'infini avait ces deux défauts, surtout le dernier ; car au fond elle n'est pas tout à fait si nouvelle ; et les partisans zélés de l'antiquité, s'il en est encore à cet égard, trouveraient bien
â6 FONTENELLÉ.
mieux leur compte à soutenir que les anciens géomètres en ont connu et mis en œuvre les premiers fondements, qu'à la combattre, parce qu'elle leur était inconnue.
Comme toutes les objections faites contre les infiniment petits avaient été suivies d'une solution démonstrative, l'abbé Gallois commençait à en proposer sous la forme d'éclaircissements qu'il demandait, et peut-être les différentes ressources que l'esprit peut fournir n'auraient-elles pas été sitôt épuisées, mais d'une santé parfaite et vigoureuse dont il jouissait, il tomba tout d'un coup, au commencement de cette année, dans une maladie dont il mourut le 19 avril.
Il était d'un tempérament vif, agissant et fort gai; l'esprit courageux, prompt à imaginer ce qui lui était nécessaire, fertile en expédients, capable d'aller loin par des engagements d'honneur. Il n'avait d'autre occupation que les livres, ni d'autre divertissement que d'en acheter. Il avait mis ensemble plus de 12,000 volumes, et en augmentait encore le nombre tous les jours. Si une nombreuse bibliothèque peut êti^e nécessaire, elle l'était à un homme d'une aussi vaste littérature, et dont la curiosité se portait à mille objets différents, et voulait se contenter sur-le-champ. Ses mœurs, et surtout son désintéressement, ont paru dans toute sa conduite auprès de Colbert. La charité chrétienne donnait à son désintéressement naturel la dernière perfection; il ne s'était réservé sur l'abbaye de Saint-Martin de Cores, qu'il avait possédée, qu'une pension de 600 livres, et il les laissait à son successeur pour être distribuées aux pauvres du pays.
ËLOGE DE DODART
Denis Dodart, conseiller-médecin du roi, de S. A. S. M">e la princesse de Conti la douairière, et de S. A. S. Ms'' le prince de Conti, docteur-régent en la faculté de médecine de Paris, naquit en 1634 de Jean Dodart, bourgeois de Paris, et de
Marie Dubois, fille d'avocat. Jean Dodart, quoique sans lettres, avait beaucoup d'esprit. Il s'était fait même un cabinet de livres, et savait assez pour un homme qui ne pouvait guère savoir. Marie Dubois était une femme aimable par un caractère ! fort doux, et par un cœur fort élevé au-dessus de sa fortune. j Nous ne faisons ici ce petit portrait du père et de la mère, qu'à 1 cause du rapport qu'il peut avoir à celui du fils. Il est juste de leur tenir compte de la part qu'ils ont eue à son mérite naturel et d'en faire honneur à leur mémoire.
Ils ne se contentèrent pas de faire apprendre à leur fils le latin et le grec, ils y joignirent le dessin, la musique, les instruments, qui n'entrent que dans les éducations les plus somptueuses, et qu'on ne regarde que trop comme des superfluités agréables. Il réussit à tout de manière à donner les plus grande.^ espérances; et il eut achevé ses études de si bonne heure, qu'il eut le temps de s'appliquer également au droit et à la médecine, pour se déterminer mieux sur la profession qu'il embrasserait. Il est peut-être le seul qui ait voulu choisir avec tant de connaissance de cause ; il est vrai qu'il satisfaisait aussi son extrême avidité de savoir.
11 prit enfin parti pour la médecine: son inclination naturelle l'y portait : mais ce qui le détermina le plus puissamment, c'est qu'il n'y vit aucun danger pour la justice, et une infinité d'occasions pour la charité; car il était touché dès lors de ces mêmes sentiments de religion, dans lesquels il a fini sa vie.
On imagine aisément avec quelle ardeur et quelle persévérance s'attache à une étude un homme d'esprit, dont elle est le plus grand plaisir; et un homme de bien, dont elle est devenue le devoir essentiel. Use distingua fort sur les bancs des écoles de médecine, el il nous en reste des témoignages authentiques, aussi bien que du caractère dont il était dans sa plus grande jeunesse. Guy Patin parle ainsi dans sa 186« lettre de l'édition de 1692 : « Ce jourd'hui o juillet fl692j, nous avons fait la licence de nos vieux bacheliers; ils sont sept en nombre, dont celui qui est le second, nommé Dodart, âgé de vingt-cinq ans, est un des plus sages et des plus savants hommes de ce siècle. Ce jeune homme est un prodige de sagesse et de science, monstrum sine vitio, comme disait Adr. Turnebus de Josepho Scaligero. » Il dit ensuite dans
sa lettre 190 ; « Notre licencié, qui est ni savant, s'appelle Dodart. Il est fils d'un bourgeois de Paris, fort honnête homme. C'est un grand garçon fort sage, fort modeste, qui sait Hippocrate, Galien, Aristote, Cicéron, Sénèque et Fernel par cœur. C'est un garçon incomparable, qui n'a pas encore 26 ans; car la faculté lui fit grâce au premier examen de quelques mois qui lui manquaient pour son âge, sur la bonne opinion qu'on avait de lui dès auparavant. ■>■> Toutes les circonstances du témoignage de Patin sont assez dignes d'attention. Il était médecin, fort savant, passionné pour la gloire de la médecine. 11 écrivait à un de ses amis avec une liberté non seulement entière, mais quelquefois excessive. Les éloges ne sont pas fort communs dans ses lettres; et ce qui y domine, c'est une bile de philosophe très indépendant. Il n'avait avec Dodart nulle liaison ni de parenté ni d'amitié et n'y prenait aucun intérêt; il n'a remarqué aucun autre des jeunes étudiants. Enfin il ne se donne pas pour dévot; et un air de dévotion, qui n'était pas un démérite à ses yeux, devait être bien sincère et même bien aimable. Si l'amour propre était un peu plus délicat, on ne compterait pour louanges que celles qui auraient de pareils assaisonnements. Patin, dans ses lettres 207, 208, 219, continue à rendre compte à son ami de ce que fait Dodart. Tantôt il l'appelle notre licencié si sage et si savant, tantôt notre savant jeune docteur. 11 ne le perdait point de vue, toujours poussé par une simple curiosité, d'autant plus flatteuse qu'elle était indifférente.
Des suffrages naturellement les plus opposés se réunissaient sur Dodart. Le P. Deschamps, d'une société fort peu ^aimée de Patin, ayant un jour entendu par hasard le jeune docteur dans une leçon aux écoles de médecine, fut si touché de sa belle latinité, que sur le rapport qu'il en fit au comte de Brienne, alors secrétaire d'État pour les affaires étrangères, ce ministre commença à penser à lui ; et s'en étant informé d'ailleurs, il eut une extrême envie de se l'attacher en qualité de son premier commis. Les commencements de ceux qui n'ont pour eux que le mérite, sont assez obscurs et assez lents, et l'établissement de Dodart était fort médiocre; cependant ni une fortune considérable qui venait
s'offrir d'elle-même, ni l'éclat séduisant d'un emploi de coup, ne purent le faire renoncer à son premier choix. Sa fermeté ri, lit soutenue par des principes plus élevés, qui lui persuadaient que le ciel l'avait placé où il était. M. de Briennc, pour l'engager insensiblement exigea qu'il lui fit du moins quelques lettres plus importantes et plus secrètes. Il eut cette déférence, mais il se défendit d'un piège que tout autre n'aurait pas attendu.
Sa constance pour sa profession fut récompensée. Il vint
assez prompteraent à être connu, et M"'^ la duchesse de
Longucville le prit pour son médecin. Elle était alors dans
cette grande piété où elle a fini ses jours; et l'on sait que
dans l'un et l'autre temps de sa vie, elle a fait un cas infini
de l'esprit, non pas seulement de cet esprit qui rend un
homme habile dans un certain genre, et qui y est attaché,
I mais principalement de celui qu'on peut porter partout avec
soi. Elle y était trop accoutumée pour s'en pouvoir passer, et
I toute autre langue lui eût été trop étrangère. Un bon méde-
! cin, mais qui n'eût eu ni cette sorte d'esprit, ni beaucoup de
; piété, n'eût été guère de son goût. Bientôt elle honora Dodart
de sa confiance; j'entends de celle que l'on a pour un ami.
La grande inégalité des conditions ne lui en retrancha que le
titre.
Feu M™« la princesse de Conti douairière, mère deMM^'^^les princes de Conti et de la Roche-sur-Yon , voulut partager Dodart avec M'"« de Longueville : et en lui donnant chez elle la même qualité, elle lui donna, ce qui en était inséparable à son égard, la même confiance et les mêmes agréments. Mais ce qui est encore, à le bien considérer plus glorieux pour lui que les bontés mêmes de ces deux grandes et vertueuses princesses, il eut l'amitié de tous ceux qui étaient à elles. 11 n'est pas besoin de connaître bcauconp les maisons des grands, pour savoir que d'y être bien avec tout le monde, c'est un chef-d'œuvre de conduite et de sagesse, et souvent d'autant plus difficile, que l'on a d'ailleurs de plus grandes qualités. Le grand secret pour y réussir est celui qu'il pratiquait; il obligeait autant qu'il lui était possible, et ne ménageait point sa faveur dans les affaires d'au-
trui. Avoir besoin de son crédit, c'était être en droit de l'employer. Heureusement pour un grand nombre de gens de mérite, les deux postes qu'il occupait le firent connaître de plusieurs autres personnes du premier rang, ou de la première dignité. J'oserai dire que malgré leur élévation, ils avaient pour lui cette sorte de respect qui n'a point été établi par les hommes, et dont la nature s'est réservé le droit de disposer en faveur de la vertu.
Après la mort de ^1™*= la princesse de Conti, il demeura attaché aux deux princes ses entants, et après la mort de laine, à M'"'' la princesse de Conti sa veuve, et à Ms"" le prince de Conti. Rien n'est au-dessus du zèle, de la fidélité, du désintéressement qu'il a apportés à leur service ; mais on ne peut dire si de pareils maîtres n'ont pas encore rendu en lui ces qualités plus parfaites qu'elles ne l'étaient naturellement. 11 a eu le bonheur de réussir auprès de la princesse dans (les maladies dangereuses qu'elle a eues, et celui de plaire au prince de Conti, par les charmes solides de sa conversation. On sait combien ce grand prince est un grand homme, et un grand juge des hommes.
En 1673, Dodart entra dans l'Acadéniie des sciences, par le moyen de Perrault. Ils avaient beaucoup de crédit auprès de Colbert, et en faisaient un usage assez extraordinaire; ils s'en servaient à faire connaître au ministre ceux qui avaient de grands talents aussi bien qu'eux, et h leur attirer ses grâces.
L'Académie avait déjà entrepris l'histoire des plantes, ouvrage d'une vaste étendue, et Dodart s'attacha à ce travail. Au bout de trois ans, c'est-à-dire en 1676, il mit à la tête d'un volume que l'Académie imprima sous le titre de Mémoire pout servir à l'histoire des plantes, une préface où il rendait compte et du dessein, et de ce qu'on en avait exécuté jusques-là. Nous n'avons point de lui un si grand morceau imprimé, et par bonheur la matière lui a donné lieu d'y peindre parfaitement son caractère. Il s'agissait d'une longue recherche d'une subtile discussion, et il possédait au souverain degré l'esprit de discussion et de recherche. Il savait de quel côté, ou plutôde combien de côtés différents, il fallait porl,er sa vue et point
ter, pour ainsi dire sa lunette. Tout le monde ne sait pas voir : on prend pour l'objet entier la première face que le hasard nous a présentée ; mais Dodart avait la patience de chercher toutes les autres, et l'art de les découvrir, ou du moins la précaution de soupçonner celles ([u'il ne découvrait pas encore. Ce ue sont pas seulement les grands objets qui en ont plusieurs ; ce sont aussi les plus petits, et une grande attention est une espèce de microscope qui les grossit. 11 est vrai que celte attention scrupuleuse qui ne croit jamais avoii- assez bien vu, que ce soin de tourner un objet de tous les sens, eu un mot, que l'esprit de discussion est assez contraire à celui de dicision; mais l'Académie doit plus examiner que décider, suivre attentivement la nature par des observations exactes, et non pas la prévenir par des jugements précipités. Rien ne sied mieux à notre raison que des conclusions un peu timides; et même quand elle a le droit de décider, elle ferait bien d'en relâcher quelque chose. On peut prendre la préface que nous vejions de citer pour un modèle de théorie embrassée dans toute son étendue, suiviejusque dans ses moindres dépendances, très finement discutée et assaisonnée de la plus aimable modestie.
Il n'était pas possible ([ue Dodart ne portât dans l'exercice de sa profession ce même esprit, fortifié encore par son extrême déhcalesse de conscience. Un malade n'avait à craindre ni son inapplication, ni même une appUcation légère et superficielle; mais seulement, car il faut tout dire, sa trop grande appUcation qui pouvait le rendre irrésolu sur le choix d'un parti. La pratique n'admet pas toujours les sages lenteurs de la spéculation, et quelquefois la raison elle-même ordonne qu'on agisse sans l'attendre.
L'histoire des plantes était le principal travail de Dodart dans l'Académie, mais non pas le seul. 11 s'attacha beaucoup à étudier la transpiration insensible du corps humain. Tous les physiciens et les médecins en avaient toujours eu une idée, mais si générale et si vague, que tout ce qu'ils en savaient proprement était qu'il y a une transpiration. L'illustre Sanctorius, médecin de Padoue, est le premier qui ait su la réduire au calcul par des expériences, et en comparer la quantité à celle des déjections grossières. Elle va beaucoup au-delà de ce qu'on eût
jamais imaginé. II peut sortir du corps en un jour, selon Sanctorius, sept ou huit livres de matière par la transpiration; et comme il n'est pas possible qu'une si abondante évacuation ne soit fort importante, plusieurs habiles médecins la regardent comme un des principaux fondements et de leur théorie et de leur pratique. Mais parce que Sanctorius a eu le premier de si belles vues, il ne les a pas poussées à leur perfection. Par exemple, quoiqu'il ait conçu en général que la transpiration devait être différente selon les âges, il ne paraît avoir eu égard à cette diflérence, ni dans ses observations, ni dans les conséquences qu'il en tire; et Dodart s'assura par des expériences continuées pendant trente-trois ans, que l'on transpire beaucoup plus dans la jeunesse. En ^effet, il est fort naturel, et que la chaleur du sang, plus faible à mesure que l'on vieillit, pousse au dehors moins de particules subtiles, et qu'en même temps les pores d(; la peau se resserrent. Dodart était particulièrement propre à faire ces sortes d'expériences, parce qu'il faut les faire sur soi-même, et mener une vie égale et uniforme, tant d'un jour à l'autre, que dans les différents âges ; autrement on ne pourrait comparer, sans beaucoup d'erreur ou d'incertitude les transpirations de différents temps; une alternative irrégulière d'intempérance et de sobriété brouillerait tout.
11 fit sur ce même sujet une autre expérience, pour laquelle l'uniformité de vie n'eût pas été suffisante; il fallait encore, ce qui semblera peut-être surprenant, une grande piété. Il trouva le premier jour de carême 1667, qu'il pesait cent seize livres une once. Il fit ensuite le carême comme il a été fait dans l'égUse jusqu'au xii^ siècle; il ne buvait ni ne mangeait que sur les six ou sept heures du soir; il vivait de légumes la plupart de temps, et sur la fin du carême de pain et d'eau. Le samedi de Pâques, il ne pesait plus que cent sept livres douze onces ; c'est-à-dire que par une vie si austère, il avait perdu en quarante-six jours huit livres cinq onces, qui faisaient la quatorzième partie de sa substance. 11 reprit sa v5e ordinaire, et au bout de quatre jours il avait regagné quatre Uvres; ce ({ui marque qu'en huit ou neuf jours il avait repris son premier poids, et qu'on répare facilement ce que le jeûne a dissipé. En donnant cette expérience à l'Académie, il prit toutes
les précautions possibles pour se cacher, mais il fut découvert. il est assez rare, non qu'un philosophe soit un bon chrétien, mais que la même action soit une observation curieuse de philosophie et une austérité chrétienne, et serve en même temps pour l'Académie et pour le ciel.
Il avait fait de pareilles observations sur la saignée; que seize onces de sang, par exemple, se réparaient en moins de cinq jours dans un sujet qui n'était nullement affaibli. Il reste à savoir en combien de temps se ferait cette réparation dans un malade; et il est clair que de pareils principes décideraient la grande question de l'utilité ou du danger de la saignée, et régleraient les ménagements qu'il faut y apporter. Mais il s'en faUait bien que Dodart lui-même, malgré le long temps qu'il avait donné à ces sortes d'expériences, en eût encore fait assez. Il parait par ce que j'en ai pu recueillir, qu'ordinairement le fort de la transpiration est dans les premières heures qui suivent un bon repas, quoique Sanctorius le mette à peu près vers le milieu de l'intervalle de deux repas. Toute cette matière est encore pleine d'incertitude; et si l'on pèse bien la difficulté de rassembler autant de faits qu'il en faudrait selon les différents âges, les tempéraments, les chmats, les saisons, etc., elle est si grande, que c'est presque un sujet de désespoir pour les physiciens.
Dodart avait eu la pensée de faire une histoire de la médecine. Le Clerc, médecin de Genève, frère de l'illustre Le Clerc de Hollande, a dignement exécuté ce grand dessein; et il dit dans sa préface, qu'il avait appris qu'il s'était rencontré dans cette entreprise avec le savant Dodart. On a trouvé dans ses papiers plusieurs mémoires qui y avaient rapport; par exemple, sur la diète des anciens, sur leur boisson et leur tisane. Les recherches de la transpiration y devaient entrer aussi.
Il pensait encore à une histoire de la musique ancienne et moderne ; et ce qui a paru de lui dans les mémoires de cette académie sur la formation de la voix, en était un préhminaire C'est peut-être affliger le public, que de lui annoncer ces différents projets, demeurés sans exécution entre des mains si savantes ; mais il n'y a point d'habile homme qui ne lui ait donné les mêmes sujets de déplaisir. Le génie et le savoir
fournissent plus de desseins, et inspirent même un courage plus entreprenant que ne comporte à la rigueur la condition humaine; et peut-être ne ferait-on pas tout ce qu'on peut, sans l'espérance de faire plus qu'on ne pourra.
Toutes ces entreprises commencées, et qui ne prenaient rien sur les devoirs, marquent assez combien Dodart était laborieux. Ses plaisirs et ses amusements étaient des travaux moins pénibles, tels que de simples lectures, mais toujours instructives et solides. Il lisait beaucoup sur les matières de religion, car sa piété était éclairée, et il accompagnait de toutes les lumières de la raison la respectable obscurité de la foi.
Il était le médecin d'un assez grand nombre de pauvres, et peut-être même d'un plus grand nombre qu'il ne le pouvait être de la manière dont il l'était. 11 ne les guérissait pas seulement, il les nourrissait ; aussi avait-il été obligé d'associer à ses entreprises de charité plusieurs personnes de considération, et d'aller mendier lui-même du secours pour être plus en état d'en donner.
Agé de soixante-treize ans, après de longues douleurs de néphrétique dont on ne s'apercevait presque point, il crut avoir la pierre, et se résolut sans peine à l'opération. Madame la princesse de Conti fit tout ce qu'il eût fallu faire pour calmer l'esprit le plus agité et le plus inquiet, et le fit avec d'autant plus de générosité, que les dispositions du malade l'y obligeaient moins. Elle l'assura que Dodart son fils remplirait sa place auprès d'elle, et qu'il donnerait à M^^" Dodart sa fille une pension qui suppléerait à la modicité du bien qu'il lui laissait. Il n'avait que ces deux enfants^ tous deux d'un premier lit.
On reconnut ensuite qu'il n'avait point la pierre. Il était destiné à perdre la vie de la manière du monde la plus heureuse, par une action de charité. Un jour il s'excéda de fatigue pour des pauvres qu'il ti-aitait, prit beaucoup de froid, et revint chez lui à jeun à cinq heures du soir. La fièvre, qui se déclara aussitôt, et une fluxion de poitrine l'emportèrent en dix jours. Il mourut le 5 novembre 1707, sept jours avant notre assemblée publique de la Saint-Martin, circonstance favorable à l'iionneur de sa mémoire ; car comme je ne me
sentis pas capable de faire son Éloge en si peu de temps, l'abbé Bignon le tit presque sans préparation, tel que son rœur le lui dicta, et Dodart est jusqu'ici le seul qui ait eu cet avantage.
Tant que sa maladie dura. M""* la princesse de Conti envoyait à chaque moment savoir de ses nouvelles; dès qu'il l'ut mort, elle exécuta tout ce quelle avait promis. On pourrait croire que tout cela n'est parti que de la bonté générale de cette princesse, ou d'une certaine générosité indifférente; mais des larmes ne peuvent venir ([ue du fond du cœur, quand aucune bienséance ne les demande, et qu'au contraire l'extrême inégalité des personnes semble s'y opposer. A l'éloquence naturelle qu'elles ont pour faire un éloge, se joint le prix que leur donnent les yeux qui les ont versées.
Dodart était né d'un caractère sérieux, et l'attention chrétienne avec laquelle il veillait perpétuellement sur lui-même, n'était pas propre à l'en faire sortir : mais ce sérieux, loin d'avoir rien d'austère ni de sombre, laissait paraître assez à découvert un fond de cette joie sage et durable, qui est le Iruit d'une raison épurée, et d'une conscience tranquille. Cette disposition ne produit pas les emportements de la gaieté, mais une douceur égale, qui cependant peut devenir gaieté pour quelques moments, et par une espèce de surprise, et de tout cela ensemble se forme un air de dignité qui n'appartient qu'à la vertu, et que les dignités mêmes ne donnent point. Encore une chose qui. quoique infiniment moins considérable, sied bien, et que Dodart avait parfaitement, c'est la noblesse de l'expression. Outre qu'elle tient je ne sais quoi de celle des mœurs, elle fait foi que l'on a vécu dans un monde choisi ; car ce n'est que là qu'elle se prend ou se perfectionne. II avait de plus une grande facilité naturelle de parler, à laquelle il joignait le rare mérite de n'en abuser Jamais, et il s'était fait un style qui, sans être affecté, n'était cependant qu'à lui.
11 possédait souverainement les qualités d'académicien, c'est-à-dire d'un homme d'esprit, ({ui doit vivre avec ses pareils, profiter de leurs lumières, et leur communiquer les siennes. On n'aime pas tant en ce genre à recevoir qu'à donner quoiqu'il soit plus difficile de donner comme il faut que
de recevoir. Si l'on a de la peine à faire le personnage inférieur ([uand on reçoit, on en a encore plus à ne pas faire celui de supérieur quand on donne. Dodart entendait parfaitement tous les deux, il proposait ses vues avec une modestie qui faisait presque en leur faveur l'effet d'une nouvelle preuve; et il entrait dans ce qui était proposé par les autres, comme s'il n'eût su que ce qu'il apprenait d'eux en ce moment. Il aimait à emprunter et à faire valoir leurs idées, et il aurait plutôt affecté que manqué l'occasion de leur en rendre une espèce d'hommage. Il serait inutile de faire une plus longue peinture de ses mœurs ; tout partait d'un seul principe ; d'un cœur naturellement droit et noble qui avait été continuellement cultivé par la religion.
Joseph Pitton de Tournefort naquit à Aix en Provence le o juin 1656, de Pierre Pitton, écuyer, seigneur de Tournefort, et d'Aimare de Fagoue, d'une famille noble de Paris.
On le mit au collège des jésuites d'Aix, mais quoiqu'on l'appliquât uniquement, comme tous les autres écoliers, à l'étude du latin, dès qu'il vit des plantes, il se sentit botaniste, il voulait savoir leurs noms, il remarquait soigneusement leurs différences; et quelquefois il manquait à sa classe, pour aller herboriser à la campagne, et pour étudier la nature, au lieu de la langue des anciens romains. La plupart de ceux qui ont excellé en quelque genre n'y ont point eu de maître. Il apprit de lui-même en peu de temps à connaître les plantes des environs de sa ville.
Quand il fut en philosophie, il prit peu de goût pour celle qu'on lui enseignait. 11 n'y trouvait point la nature qu'il se plaisait tant à observer; mais des idées vagues et abstraites, qui se jettent, pour ainsi dire, à côté des choses, et n'y touchent point. Il découvrit dans le cabinet de son père la Philosophie
de Descartes, peu fameuse alors en Provence, et la reconnut aussitôt pour celle qu'il cherchait. Il ne pouvait jouir de cette lecture que par surprise et à la dérohée. c'était avec d'autant plus d'ardeur; et ce père, qui s'opposait à une étude si utile, lui donnait sans y penser une excellente éducation.
Comme il le destinait à l'église, il le fit étudier en théologie et le mit même dans un séminaire. Mais la destination naturelle prévalut; il fallait qu'il vit des plantes : il allait faire ses études chéries, ou dans un jardin assez curieux qu'avait un apothicaire d'Aix, ou dans les campagnes voisines, ou sur la cime des rochers; il pénétrait par adresse ou par présents dans tous les lieux fermés, où il pouvait croire qu'il y avait des plantes qui n'étaient pas ailleurs : si ces sortes de moyens ne réussissaient pas, il se résolvait plutôt à y entrer furtivement; et un jour il pensa être accablé de pierres par des paysans qui le prenaient pour un voleur.
Il n'avait guère moins de passion pour l'anatomie et pour la chimie que pour la botanique. Enfin la physique et la médecine le revendiquèrent avec tant de force sur la théologie, qui s'en était mise injustement en possession, qu'il fallut qu'elle le leur abandonnât. Il était encouragé par l'exemple d'un oncle paternel qu'il avait, médecin fort habile et fort estimé; et la mort de son père, arrivée en 1677, le laissa entièrement maître de suivre son inclination.
Il profita aussitôt de sa liberté, et parcourut en 1678 les montagnes de Dauphiné et de Savoie, d'oi^i il rapporta quantité de belles plantes sèches, qui commencèrent son herbier.
La botanique n'est pas une science sédentaire et paresseuse qui se puisse acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un cabinet, comme la géométrie et l'histoire, ou qui tout au plus, comme la chimie, l'anatomie et l'astronomie, ne demande que des opérations d'assez peu de mouvement. Elle veut que l'on coure les montagnes et les forêts, que l'on gravisse contre des rochers escarpés, que l'on s'expose aux bords des précipices. Les seuls livres qui peuvent nous instruire à fond de cette matière, ont été jetés au hasard sur toute la surface de la terre ; et il faut se résoudre à la faligue et au péril de les chercher et de les ramasser. De là vient aussi qu'il est si rare
d'exceller dans cette science : le degré de passion qui suffit pour faire un savant d'une autre espèce, ne suffit pas pour faire un grand botaniste; et avec cette passion même, il faut encore une santé qui puisse la suivre, et une force de corps qui y réponde. Tournefort était d'un tempérament vif, laborieux, robuste; un grand fond de gaieté naturelle le soutenait dans le travail, et son corps, aussi bien que son esprit, avait été fait pour la botanique.
En 1679, il partit d'Aix pour Montpellier, oii il se perfectionna beaucoup dans l'anatomie et dans la médecine. Un jardin des plantes établi en cette ville par Henri IV, ne pouvait pas, quelque riclie qu'il fût, satisfaire sa curiosité; il courut tous les environs de Montpellier à plus de dix lieues, et en rapporta des plantes inconnues aux gens mêmes du pays. Mais ces courses étaient encore trop bornées : il partit de Montpellier pour Barcelone au mois d'avril 1681 ; il passa jusqu'à la Saint-Jean dans les montagnes de Catalogne, oi^i il était suivi par les médecins du pays, et par les jeunes étudiants en médecine, à qui il démontrait les plantes. On eùtdit presque qu'il imitait les anciens gymnosophisles, qui menaient leurs disciples dans les déserts où ils tenaient leur école.
Les hautes montagnes des Pyrénées étaient trop proche pour ne le pas tenter. Cependant il savait qu'il ne trouverait dans ces vastes solitudes qu'une subsistance pareille à celle des plus austères anachorètes, et que les malheureux habitants qui la lui pouvaient fournir n'étaient pas en plus grand nombre que les voleurs qu'il avait à craindre. Aussi fut-il plusieurs fois dépouillé par les miquelets espagnols. Il avait imaginé un stratagème pour leur dérober un peu d'argent dans ces sortes d'occasions. Il enfermait des réaux dans du pain qu'il portait sur lui, et qui était si noir et si dur, que quoiqu'ils le volassent fort exactement, et ne fussent pas gens à dédaigner, ils le lui laissaient avec mépris. Son inclination dominante lui faisait tout surmonter ; ces rochers affreux et presque inaccessibles qui l'environnaient de toutes parts, s'étaient changés pour lui en une magnifique bibliothèque, où il avait le plaisir de trouver tout ce que sa curiosité demandait, et où il passait des journées délicieuses.' Un jour une
méchante cabane où il couchait tomba tout à coup; il fut deux heures enseveli sous les ruines, el y aurait péri, si Ion eût tardé encore quelque temps à le retirer.
Il revint à Montpellier à la fm de 16S1. et do là il alla étiez lui, à Aix, OLi il rangea dans son herbier toutes les plantes qu'il avait ramassées de Provence, de Languedoc, de Dauphiné, de Catalogne, des Alpes et des Pyrénées. Il n'appartient pas à tout le monde de comprendre que le plaisir de les voir en grand nombre, bien entières, bien conservées, disposées selon un bel ordre dans de grands livres de papier blanc, le payait suftisamment de tout ce qu'elles lui avaient coûté.
Heureusement pour les plantes, Fagon, alors premier médecin de la feue reine, s'y était toujours attaché, comme à une partie des plus curieuses de la physique et des plus essentielles de la médecine; et il favorisait la botanique de tout le pouvoir que lui donnait sa place et son mérite. Le nom de Tournefort vint à lui de tant d'endroits ditîérents, et toujours avec tant d'uniformité, qu'il eut envie de l'attirer à Paris, rendez-vous général de presque tous les grands talents répandus dans les provinces. 11 s'adressa pour cela à M'"« de Venelle, sous-gouvernante des enfants de France, qui connaissait beaucoup toute la famille Tournefort. Elle lui persuada donc de venir à Paris; et en 1683, elle le présenta à Fagon, qui dès la même année lui procura la place de professeur en botanique au Jardin royal des plantes, établi à Paris par Louis XIll, pour l'instruction des jeunes étudiants en médecine, ■ Cet emploi ne l'empêcha pas de faire différents voyages. 11 retourna en Espagne, et alla jusqu'en Portugal. Il vit des plantes, mais presque sans aucun botaniste. En Andalousie, qui est un pays fécond en palmiers, il voulut vérifier ce que l'on dit depuis si longtemps des amours du mâle et de la femelle de cette espèce ; mais il n'en put rien apprendre de certain : et ces amours si anciennes, en cas qu'elles soient, sont encore mystérieuses (1). Il alla aussi en Hollande et en Angleterre, où il vit et des plantes et plusieurs grands botanistes,
(i) Elles ne le sont plus aujourd'hui.
dont il gagna facilement l'estime et ramifié. Il n'en faut point d'autre preuve que l'envie qu'eut Hermann, célèbre professeur j en botanique à Leyde, de lui résigner sa place, parce qu'il était déjà fort âgé. Il lui en écrivit au commencement de la dernière guerre avec beaucoup d'instance; et le zèle qu'il avait pour la science qu'il professait, lui faisait choir un successctir non seulement étranger, mais d'une nation ennemie. Il promettait cà Tournefort une pension de 4,000 livres de messieurs les états généraux, et lui faisait espérer une augmentation, quand il serait encore mieux connu. La pension attachée à sa place du Jardin royal était fort modique; cependant l'amour de son pays lui fit refuser des offres si utiles et si flatteuses. Il s'y joignit encore une autre raison qu'il disait à ses amis, c'est qu'il trouvait que les sciences étaient ici pour le moins à un aussi haut degré de perfection qu'en aucun autre pays. La patrie d'un savant ne serait pas sa véritable patrie, si les sciences n'y étaient florissantes.
La sienne ne fut pas ingrate. L'Académie des sciences ayant été mise en 1692 sous l'inspection de l'abbé Bignon, un des premiers usages qu'il fit de son autorité, deux mois après qu'il en fut revêtu, fut de faire entrer dans cette compagnie Tournefort et Homberg, qu'il ne connaissait ni l'un ni l'autre que par le nom qu'ils s'étaient fait. Après qu'ils eurent été agréés par le roi sur son témoignage, il les présenta tous deux ensemble àl'Académie, deux premiers-nés, pourainsi dire, dignes de l'être d'un tel père, et d'annoncer toute la famille spirituelle qui les a suivis.
En d694 parut le premier ouvrage de Tournefort, intitulé : Eléments de botanique, ou Méthode pour connaître les plantes. imprimé au Louvre en trois volumes. Il est fait pour mettre de l'ordre dans ce nombre prodigieux de plantes semées si confusément sur la terre, et même sous les eaux de la mer, et pour les distribuer en genres et en espèces, qui en facilitent la connaissance, et empêchent que la mémoire des botanistes ne soit accablée sous le poids d'une infinité de noms différents. Cet ordre si nécessaire n'a point été établi par la nature, qui a préféré une confusion magnifique à la commodité des physiciens ; et c'est à eux à mettre presque malgré elle de l'arrangament et un sys-
tèmedans les plantes. Puisque ce ne peut être qu'un ouvrage de leur esprit, il est aisé de prévoir qu'ils se partageront, et que même quelques-uns ne voudront point de systèmes. Celui que Tournefort a préféré, après une longue et savante discussion,
I consiste à régler les genres des plantes par les fleurs et par les fruits pris ensemble ; c'est-à-dire que toutes les plantes semblables par ces deux parties seront du même genre : après quoi les
tdiftérences ou de la racine, ou do la tige, ou des feuilles, feront leurs différentes espèces. Tournefort a été même plus loin; au-
' dessus des genres il a mis des classes qui ne se règlent que par les fleurs, et il est le premier qui ait eu cette pensée beaucoup plus utile à la botanique qu'on ne se l'imaginerait d'abord: car il ne trouve jusqu'ici que 14 figures différentes de fleurs
'qu'il faille s'imprimer dans la mémoire. Ainsi quand on a entre les mains une plante en fleur dont on ignore le nom, on voit aussitôt à quelle classe elle appartient dans le livre des Eléments de botanique. Quelques jours après la fleur, paraît le fruit qui détermine le genre dans ce même livre, et les
(autres parties donnent l'espèce; de sorte que l'on trouve dans un moment, et le nom que Tournefort lui donne par rapport à son système, et ceux que d'autres botanistes des plus fameux lui ont donnés, ou par rapport a leur système particulier, ou sans aucun système. Par là, on est en état d'étudier cette
iplante dans les auteurs qui en ont parlé, sans craindre de lui
lattribuer ce qu'ils auront dit d'une autre, ou d'attribuer à une autre ce qu'ils auront dit de celle-là. C'est un prodigieux soulagement pour la mémoire, que tout se réduise à retenir 14 figures de fleurs, par le moyen desquelles on descend à 673 genres, qui comprennent sous eux 8,846 espèces de plantes, soit de terre, soit de mer, connues jusqu'au temps de ce
j livre. Que serait-ce s'il fallait connaître immédiatement ces 8,846 espèces, et cela sous tous les noms différents qu'il a plu aux botanistes de leur imposer? Ce que nous venons de dire ici demanderait encore quelques restrictions ou quelques éclaircissements ; mais nous les avons donnés dans l'histoire de 1700 (p. 70 et suiv.), où le système de Tournefort a été traité plus à fond et avec plus d'étendue (1).
1 C'est de la «truclure de la fleur que Tournefort tirait les éléments de sa
Il parut être fort approuvé des physiciens, c'est-à-dire (e cela ne doit jamais s'entendre autrement) du plus grand nombn des physiciens. 11 fut attaqué sur quelques points par Rai, célèbn botaniste et physicien anglais, auquel Tournefort répondit er' 1697 par une dissertation latine adressée à Sherard, autre anglais habile dans la même science. La dispute fut sans aigreur, et même assez polie de part et d'autre, ce qui est assez à remarquer. On dira peut-être que le sujet ne valait guère la peint qu'on s'échauffât; car de quoi s'agissait-il? Desavoir si les fleurs et les fruits suffisaient pour établir les genres; siunecer laine plante était d'un genre ou d'un autre. Mais on doit tenii compte aux hommes, et plus particulièrement aux savants, de ne s'échauffer pas beaucoup sur de légers sujets. Tournefort dans un ouvrage postérieur à la dispute, a donné de grands éloges à Rai, et même sur son système des plantes.
Il se fit recevoir docteur en médecine de la faculté de Paris ; et en 1698, il publia un livre intitulé: Histoire désolantes qui naissent aux environs de Paris, avec leur usage dans la médecine Il est facile de juger que celui qui avait été chercher des plantes sur les sommets des Alpes et des Pyrénées, avait diligemment herborisé dans tous les environs de Paris, depuis qu'il y faisait son séjour. La botanique ne serait qu'une simple curiosité, si elle ne se rapportait à la médecine; et quand on veut qu'elle soit utile, c'est la botanique de son pays qu'on doit le plus étudier, non que la nature ait été aussi soigneuse qu'on le dit ([uelquefois, de mettre dans chaque pays les plantes qui devaient convenir aux maladies des habitants ; mais parce qu'il est plus commode d'employer ce qu'on a sous sa main, et que souvent ce qui vient de loin n'en vaut pas mieux. Dans cette histoire des plantes des environs de Paris, Tournefort l'assemble, outre leurs diff'érents noms et leurs descriptions, les analyses chimiques que l'Académie en avait faites, et leurs vertus les mieux prouvées. Ce livre seul répondrait suffisamment aux reproches que l'on fait quelquefois aux médecins de n'aimer pas les remèdes tirés des simples, parce qu'ils sont trop faciles et d'un ehét trop prompt. Certainement Tournefort en
classification. La classification adoptée aujourd'hui est tirée de la structure intime des végétaux.
produit ici un grand nombre ; cependant ils sont la plupart assez négligés, et il semble qu'une certaine fatalité ordonne qu'on les désirera beaucoup, et qu'on s'en servira peu.
On peut compter parmi les ouviages de Tournefort un livre ou du moins une partie d'un livre, qu'il n'a pourtant pas fait imprimer. Il porte pour titre: Schola botanicà, sive catalogus plantarum. tjuas ab aliquot annis in horlo regio Paj-isiensi studiosis indiijitavil vir clarissimus Josephus Pitlon de Tournefort. doctor medicus, ul et Pauli Ilermonni paradisi batavi Prodromus, etc. Amsteloilami, 1699. Un Anglais nommé Simon Warton, qui avait étudié trois ans en botanique au Jardin du Roi, sous Tournefort, fit ce catalogue des plantes qu'il y avait vues.
Comme les Eléments de botanique avaient ru tout le succès que l'auteur même pouvait désirer, il en donna en 1700 une traduction latine en faveur des étrangers, et plus ample, sous le titre à'Institutiones rei herbariœ, en trois volumes in-i", dont le premier contient le nom des plantes distribuées selon le système de l'auteur, et les deux autres leurs figures très bien gravées. A la tête de cette traduction est une grande préface, OVL Introduetionàla botanique, qui contient avec les principes du système de Tournefort, ingénieusement et solidement établis, une histoire de la botanique et des botanistes, recueillie avec beaucoup de soin et agréablement écrite. On n'aura pas de peine à s'imaginer qu'il s'occupait avec plaisir de tout ce qui avait rapport à l'objet de son amour.
Cet amour cependantn'était passifidèle aux plantes, qu'il ne se portât presque avec la même ardeur à toutes les autres curiosités de la physique, pierres figurées, marcassites rares, pétrifications et cristallisations extraordinaires, coquillages de toutes les espèces. 11 est vrai que du nombre de ces sortes d'infidélités on en pourrait excepter son goût pour les pierres; car il croyait que c'étaient des plantes qui végétaient, et qui avaient des graines: il était même assez disposé à étendre ce système jusqu'aux métaux, et il semble qu'autant qu'il pouvait, il transformait tout en ce qu'il aimait le mieux. 11 ramassait aussi des habillements, des armes, des instruments de nations éloignées, autres sortes de curiosités qui, quoiqu'elles
ne soient pas sorties immédiatement des mains de la nature, ne laissent pas de devenir philosopliiques pour qui sait philosopher. De tout cela ensemble il s'était t'ait un cabinet superbe pour un particulier, et fameux dans Paris ; les curieux l'estimaient 43 ou 50,000 livres. Ce serait une tache dans la vie d'un philosophe qu'une si grande dépense, si elle avait eu tout autre objet. Elle prouve que Tourneibrt, dans une fortune aussi bornée que la sienne, n'avait pu guère donner à des plaisirs plus frivoles, et cependant beaucoup plus recherchés.
Avec toutes les qualités qu'il avait, on peut juger aisément combien il était propre à être un excellent voyageur; car j'entends ici par ce terme, non ceux qui voyagent simplement, mais ceux en qui se trouvent et une curiosité fort étendue, qui est assez rare, et un certain don de bien voir, plus rare encore. Les philosophes ne courent guère le monde, et ceux qui le courent ne sont ordinairement guère philosophes ; et par-là un voyage de philosophe est extrêmement précieux. Aussi nous comptons que ce fut un bonheur pour les sciences, que l'ordre que Tourncfort leçut du roi, en 1700, d'aller en Grèce, en Asie et en Afrique, non seulement pour y reconnaître les plantes des anciens, et peut-être aussi celles qui leur auront échappé; mais encore pour y faire des observations sur l'histoire naturelle, sur la géographie ancienne et moderne, et même sur les mœurs, la religion et le commerce des peuples. Nous ne répétons point ici ce que nous avons dit sur ce sujet dans l'histoire de 1700 (p. 79 et suiv.). Il eut ordre d'écrire le plus souvent qu'il pourrait au comte de Pontchartrain, qui lui procurait tous les agréments possibles dans son voyage, et de l'informer en détail de ses découvertes et de ses aventures.
Tournefort, accompagné de Gundelsheimer, allemand, excellent médecin, et d'Aubrier, habile peintre, alla jusqu'à la frontière de Perse, toujours herborisant et observant. Les autres voyageurs vont par mer le plus qu'ils peuvent, parce que la mer est plus commode, et sur lerre ils prennent les chemins les plus battus. Ceux-ci n'allaient par mer que le moins qu'il était possible; ils étaient toujours hors des chemins, et s'en faisaient de nouveaux dans des lieux impraticables. On lira bientôt avec un plaisir mêlé d'horreur le r^cit de leur des-
ÉLOGE DE TOUIIN'EFORT. 55
cente dans la grotte d'Aniiparos, c'est-à-dire dans rois ou quatre abîmes affreux qui se succèdent les uns aux autres. Tournefort eut la sensible joie d'y voir une nouvelle espèce de jardin, dont toutes les plantes étaient différentes pièces de marbre encore naissantes ou jeunes, et qui, selon toutes les circonstance? dont leur formation était accompagnée, n'avaient pu que végéter. En vain la nature s'était cachée dans des lieux si profonds et si inaccessibles pour travailler à la végétation des pierres; elle fut, pour ainsi dire, prise sur le fait par des curieux si hardis.
L'Afrique était comprise dans le dessein du voyage de Tournefort; mais la peste, qui était en Kgypte, le fit revenir de Smyrne en France en 17G2. Ce fut là le premier obstacle qui l'eût arrêté. Il arriva, comme l'a dit un grand poète, pour une occasion plus brillante et moins utile, chargé des dépouilles de l'Orient (1). Il rapportait, outre une infinité d'observations différentes, 13o6 nouvelles espèces de planti^s. dont une grande partie venaient se ranger d'elles-mêmes sous quelqu'un des 673 genres qu'il avait étabUs. Il ne fut obligé de créer pour tout le reste que 2o nouveaux genres, sans aucune augmentation des classes; ce qui prouve la commodité d'un système, où tant de plantes étrangères, et que l'on n'attendait point, entraient si facilement. Il en fit son Corollarium institiitionum reiherbariœ, imprimé en 1703.
Quand il fut revenu à Paris, il songea à reprendre la pratique de la médecine, qu'il avait sacrifiée à son voyage du Levant. dans le temps qu'elle commençait à lui réussir beaucoup. L'expérience fait voir qu'en tout ce qui dépend d'un certain goût du public, et surtout en ce genre-là, les interruptions sont dangereuses: l'approbation des hommes est quelque chose de forcé, et qui ne demande qu'à finir. Tournefort eut donc quelque peine à renouer le fil de ce qu'il avait quitté : d'ailleurs il fallait qu'il s'acquittât de ses anciens exercices du Jardin royal; il y joignit encore ceux du collège royal, où il eut une place de professeur en médecine ; les fonctions de l'Académie lui demandaient aussi du temps. Enfin il voulut travailler à la relation
1) Allusionà Virgile qui représente Antoine apportant avec lui les forces de l Orient, Vires Orientis, 8° li'n-e.
de son grand voyage, dont il n'avait rapporté que de simples mémoires informes et intelligibles pour lui seul. Les courses et les travaux du jour, qui lui rendaient le repos de la nuit plus nécessaire, l'obligeaient au contraire à passer la nuit dans d'autres travaux; et malheureusepient il était d'une forte constitution, qui lui permettait de prendre beaucoup sur lui pendant un assez long temps, sans en être sensiblement incommodé. Mais à la fin sa santé vint à s'altérer, et cependant il ne la ménagea pas davantage. Lorsqu'il était dans cette mauvaise disposition, il reçut par hasard un coup fort violent dans la poitrine, dont il jugea bientôt qu'il mourrait. Il ne fit plus que languir pendant quelques mois, et il mourut le 28 décembre 1708.
Il avait fait un testament, par lequel il a laissé son cabinet de curiosités au roi pour l'usage des savants, et ses livres de botanique à l'abbé Bignon. Ce second article ne marque pas moins que le premier son amour pour les sciences; c'est leur faire un présent, que d'en faire un à celui qui veille pour elles dans ce royaume avec tant d'application, et les favorise avec tant de tendresse.
Des deux volumes in- i°, que doit avoir la relation du voyage de Tournefort, le premier était déjà imprimé au Louvre quand il mourut, et l'on achève présentement le second sur le manuscrit de l'auteur, qui a été trouvé dans un état où il n'y avait rien à désirer. Cet ouvrage, qui a conservé sa première forme de lettres adressées à M. de Pontchartrain, aura 200 planches en taille-douce très bien gravées, de plantes, d'antiquités, etc. On y trouvera, outre tout le savoir que nous avons représenté jusqu'ici dans Tournefort, une grande connaissance de l'histoire ancienne et moderne, et une vaste érudition dont nous n'avons point parlé, tant nos éloges sont éloignés d'être flatteurs ! Souvent une qualité dominante nous en fait négliger d'autres, qui mériteraient cependant d'être relevées.
ÉLOr,E DE CIIAZELLES. 57
Jean-Mathieu de Chazelles naquit à Lyon le U juillet 1657, d'une famille honnête qui était dans le commerce. Il fit toutes ses études dans le grand collège des Jésuites de cette ville, après quoi il vint à Paris en 16"o, La passion qu'il avait d'y connaître les gens de mérite, le conduisit chez l'eu du Haniel. secrétaire de cette Académie, qui de son côté favorisait de tout son pouvoir les jeunes gens dont on pouvait concevoir quelque espérance. 11 remarqua dans celui-ci beaucoup de disposition pour l'astronomie; car le jeune homme était déjà géomètre. 11 le présenta à Cassini. qui le prit avec lui à l'Observatoire, école où Hipparque et Ptolémée eux-mêmes auraient encore pu apprendre.
La théorie et la pratique, toujours si différentes, le sont peut-être plus en fait d'astronomie qu'en toute autre matière ; et le plus habile astronome qui ne le serait que par les livres, serait tout étonné quand il viendrait à manier la lunette, qu'il ne verrait presque rien. Les observations sont une manœuvre très fine et très délicate. Clrazelles étudia cet art à fond, et en même temps il embrassa toute cette vaste science dont il est le fondement. 11 tra\ ailla sous Cassini à la grande carte géographique en forme de planisphère, qui est sur le pavé de la tour occidentale de l'Observatoire, et qui a 27 pieds de diamètre. Elle avait été dressée sur les observations que l'Académie avait déjà faites par ordre du roi ea diftérents endroits de la terre; et ce qui eu est le plus remarquable, c'est qu'elle fut en quelque sorte prophétique. Elle contenait sur de certaines conjectures de Cassini des corrections anticipées et fort importantes, qui ont été justifiées depuis par des observations incontestables .
En 1683, l'Académie continua vers le septentrion et vers le midi le grand ouvrage de la méridienne, commencé en 1670
58 PONTENELLE.
et Cassini, à qui le côté du midi était tombé en partage, associa à ce travail M. de Chazelles. Ils poussèrent cette ligne jusqu'à la campagne de Bourges.
Apres avoir pris des leçons de Cassini à l'Observatoire pendant cinq ans, Chazelles devait être devenu un excellent maître. Feu le duc de Mortemart le prit pour lui enseigner les mathématiques, et le mena avec lui à la campagne de Gênes en 168i. 11 lui fit avoir l'année suivante une nouvelle place de professeur d'hydrographie pour les galères à Marseille : car il y en avait depuis longtemps une ancienne remplie par un père Jésuite, à qui il fallait donner du secours, parce que la marine de France s'était considérablement fortifiée.
Ces écoles sont des espèces de petits états assez difficiles à gouverner. Tous les sujets qui les composent sont dans la force de leur jeunesse, impétueux, indociles, amoureux de l'indépendance avec fureur, ennemis presque irréconciliables de toute application; et ce qui est encore pis, ils sont tous gens de guerre, et leur maître n'a sur eux aucune autorité militaire. Cependant on rend ce témoignage à Chazelles, qu'il fut toujours respecté, et même aimé de ses redoutables sujets. Il avait cette douceur ferme et courageuse qui sait gagner les cœurs avec dignité. Le succès qu'il avait eu l'encouragea à se charger encore d'une nouvelle école de jeunes pilotes destinés à servir sur le? galères. Elle a fourni et fournit encore tous les jours un grand nombre de bons navigateurs.
Pendant l'été de 86 les galères firent quatre petites campagnes, ou plutôt quatre promenades, où elles ne se proposaient que de faire de l'exercice. Chazelles s'embarqua toutes les (quatre fois, et alla tenir ses écoles sur la mer. Il montrait aux officiers la pratique de ce qu'il leur avait enseigné. Il fit aussi plusieurs observations géométriques et astronomiques, pai" le moyen desquelles il donna ensuite une nouvelle carte de ia côte de Provence.
Nous passons sous silence deux campag^ies, quoique plus longues et plus considérables, qu'il fit en 87 et 88. Elles produisirent toutes deux un grand nombre de plans qu'il leva, soit des ports et des rades oîi il aborda, soit des places qu'il put voir. On sait assez que ces plans ne sont pas de simples
curiosités; et qu'étant déposés entre ie^ mains des ministres d'état, ils deviennent en certains temps la matière des plus importantes délibérations, et les règlent d'autant plus sûrement, qu'ils ont été faits de meilleure main.
Il y a longiemps que l'expérience, maîtresse souveraine de tous lei arts, a fait entre les deux espèces des grands bâtiments de mer un partage où tous les peuples de l'Europe ont souscrit. Elle a donné l'Océan aux vaisseaux, et la Méditerranée aux galères. Elles ont trop peu de bord pour soutenir des vagues aussi hautes que celles de l'Océan. Mais aussi les vaisseaux ont ce défaut essentiel, qu'ils ne peuvent rien sans le vent; ce sont de grands corps absolument dépendant de cette âme étrangère, inconstante, et qui les abandonne quelquefois I entièrement. Au commencement de la dernière guerre, quel- Iques officiers de marine, et Chazelles avec eux. imaginèrent qu'on pourrait avoir des galères sur l'Océan, qu'elles y serviraient à remorquer les vaisseau > , quand le vent leur serait contraire, ou leur manquerait; qu'enfin elles les rendraient indépendants du vent, et par conséquent beaucoup plus agissants que ceux des ennemis. Elles devaient aussi assurer et garantir* les côtes du Ponant (1), Ces sortes d'idées hardies, pourvu qu'elles le soient dans certaines bornes, partent d'un courage d'fsprit rare, même parmi ceux qui ont le courage du cœur. Sans cette audace, un faux impossible s'étendrait presque à tout. Comme Chazelles avait beaucoup de part à la proposition, il fut envoyé en Ponant au mois de juillet 1689. pour visiter It ~ côtes par rapport à la navigation des galères. Enfin en 90, quinze galères nouvellement construites partirent de Rochefort presque entièrement sur sa parole, et donnèrent un nouveau spectacle à l'Océan. Elles allèrent jusqu'à Torbay en Angleterre, et senirent à la descente de Tingmouth. Chazelles y fit les fonctions d'ingénieur, fort différentes de celles de professeur d'hydrographie. Quoiqu'il ne se fût point destiné à la guerre, et qu'il ne soit guère naturel qu'un soldat ait été élevé à l'Observatoire, il marqua en cette occasion et en plusieurs autres pareilles, toute lïntrépidité que demande le métier des armes.
Ce sont les cotes de l'Océaa ou de l'Occident.
Les officiers généraux sous qui il a servi, attestent que quand ils l'avaient envoyé visiter quelque poste ennemi, ils pouvaient compter parfaitement sur son rapport. 11 nest que trop établi (lue ceux qui sont chargés de ces sortes de commissions, n'y portent pas tous, ou n'y conservent pas une vue bien nette. ^ Chazelles n'était originairement qu'un savant; les sciences )\ mêmes en avaient fait un liomme de guerre. Ce qui élève l'esprit ,1 devrait toujours aussi élever l'àme. ?
Les galères, après leur expédition, revinrent à l'embouchure i de la Seine, dans les bassins du Havre et de Ronfleur; mais . elles n'y pouvaient pas hiverner, parce qu'il était nécessaire; de mettre de temps en temps ces bassins à sec, pour éviter la ?^ corruption des eaux. Chazelles proposa de faire monter lesjj galères à Rouen ; tous les pilotes y trouvaient des difficultés!! insurmontables; il soutint seul qu'elles y monteraient; il. s'était acquis une grande confiance, on le crut, et elles mon-| tèrent heureusement. Uiie grande habileté ne suffit pas poui oser se charger d'un événement considérable ; il faut encorf un zèle vif, qui veuille bien courir les risques de l'injustict des hommes, toujours portés à ne donner leur approbatioi qu'aux succès.
Les galères hivernèrent donc à Rouen, et celui qui les y aval amenées devait naturellement les préserver des accidents don elles étaient menacées dans ce séjour étranger. Aussi imagi na-t-il une nouvelle sorte d'amarrage et une petite jetée d pilotis, qui les mettaient à couvert des glaces qu'on craignai' et cela à peu dé frais; au lieu que de toute autre manière 1 dépense eût été considérable.
Pendant qu'il était à Rouen, il mit en ordre les observatioi qu'il venait de faire sur les côtes de Ponant, en composa hu cartes particulières accompagnées d'un iwtulan, c'est-à-di: d'une ample description de chaque port, de la manière d'y ei Irer. du fond ({ui s'y trouve, des marées, des dangers, des recoiP naissances, etc. Ces sortes d'ouvrages, quand ils ont touti'.^^f leurs perfections, sont d'un grand pi-ix, parce que, comme no '' l'avons déjà dit dans l'histoire de 1701 (p. 121), et à l'oct r^ sion de Chazelles même, les sciences qui sont de pratique scgf es moins avancées. Deux ou trois grands^ génies suffisent po
la
pousser bien loin des théories en peu de temps : mais la pratique procède avec plus de lentem-, à cause qu'elle dépend d'un trop grand nombre de mains dont la plupart même sont peu habiles. Les nouvelles cartes de Chazelles furent mises dans le Neptune français, qui fut pubhé en 1692. Dans cette même année U fît la campagne d'Oneille, et servit d'ingénieur à la descente.
En 93. M. de Pontchartrain. alors secrétaire d'état de la
imarine, et aujourd'hui chancelier de France, ayant résolu de
faire travailler à un second volume du Neptune français, qui
comprit la mer Méditerranée, Chazelles proposa daUer établir
)ar des observations astronomiques la position exacte des
îrincipaux points du Levant, et il ne demandait qu'un an pour
;on voyage. Il eût été difficile de lui refuser une grâce si peu
)riguée. Il partit, et parcourut la Grèce, l'Egypte, la Turquie,
oujours le quart de cercle et la lunette à la main. Il est
rai que ce n'est là que recommencer continuellement les
aémes opérations, sans acquérir de lumières nouvelles: au
((ieu qu'un savant du cabinet en acquiert tous les jours avec
olupté et avec transport : mais plus ce plaisir est flatteur,
^ylus il est beau de le sacrifier à lutililé du public, qui profite
j,lus de ciuelques faits bien sûrs que de plusieurs spéculations
■ rillantes.
^, Le voyage de Chazelles donna sm- l'astronomie un éclaircisse- ^,ient important, et longtemps attendu. Il est nécessaire, pour Imperfection de cette science, que les astronomes de tous les ècles se transmettent leurs connaissances, et se donnent la Jain. Mais pour profiter du travail des anciens, il faut pouvoir ,^j.lculer pour le heu où nous sommes, ce qu'ils ont calculé ^)ur les heux où ils étaient, et par conséquent savoir exacte-
Î'ent la longitude et la latitude de ces lieux. On ne peut pas )p s'en rapporter aux anciens eux-mêmes, parce qu'on obn-e présentement avec des instruments et une précision qu'ils uaient pas, et qui rendent un peu suspect tout ce qui a été ^vé par d'autres voies. Les astronomes dont il était le plus portant de comparer les observations aux nôtres, étaient fl«?parque, Ptolémée et Tycho-Brahé. Les deux premiers ient à Alexandrie en Egypte, et ils la rendirent la capitale
de l'astronomie. ïycho était dans l'île d'Huéne, située dans la mer Baltique ; il y fit bâtir ce fameux observatoire qu'il appela Uranibourg, ville du ciel. L'Académie presque encore naissante avait formé le noble dessein d'envoyer des observateurs à Alexandrie et à Uranibourg, pour y prendre le fil du travail des grands hommes qui y avaient habité. Mais les difficultés du voyage d'Alexandrie firent que l'on se contenta de celui d'Uranibourg, que Picard voulut bien entreprendre en 1671.
Il y traça la méridienne du lieu, et fut fort étonné de la trouver différente de 18' (1) de celle que Tycho avait déterminée, et qu'il ne devait pas avoir déterminée néghgemment, puisqu'il s'agissait d'un terme fixe où se rapportaient toutes ses observations. Cela pouvait faire croire que les méridiens changeaient, c'est-à-dire que la terre, supposé qu'elle tourne, ne tourne pas toujours sur les mêmes pôles; car si un autre point devient pôle, tous les méridiens qui devaient passer par ce nouveau point ont nécessairement changé de position. On voit assez combien il importait aux astronomes de s'assurer ou de la variation ou de l'invariabilité des pôles de la terre et des méridiens. Cha^.elles étant en Egypte mesura les pyramides, et trouva que les quatre côtés de la plus grande étaient exposés précisément auxciualre régions du monde (2). Or comme cette exposition si juste doit, selon toutes les apparences possibles, avoir été affectée par ceux qui élevèrent cette grande masse de pierres, f il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que pendant un si \ long espace de temps rien n'a changé dans le ciel à cet égard, où, ce qui revient au même, dans les pôles de la terre, ni dans les méridiens. Se serait-on imaginé que Tycho, si habile et si exact observateur, aurait mal tiré sa méridienne, et que les anciens Égyptiens si grossiers, du moins en cette matière, auraient bien tiré la leur? L'invariabilité des méridiennes a été encore confirmée par celle que Cassini a tiréee en 16oo dana l'église de S. Pétrone à Bologne.
Chazelles rapporta aussi de son voyage du Levant tout c
(1) C'està-dire 18 minutes, presque le tiers d'un degré.
(2) D'après des mesures plus exactes prises ultérieurement, cette exposH» ue serait pas aussi juste qu'on le croyait alors.
que l'Académie souhaitait sur la position d'Alexandrie. Aussi M. de Pontchartrain crut-il lui devoir une place dans une compagnie à qui ses travaux étaient utiles-. Il y fut associé en 169o. 11 retourna ensuite à Marseille reprendre ses premières fonctions.
Tout le reste de sa vie n'est guère qu'une répétition perpétuelle de ce que nous avons vu jusqu'ici. Des campagnes sur mer presque tous les ans, soit en guerre, soit en paix, quelquesunes seulement plus considérables, comme celle de 1697, où Barcelone fut prise, des positions qu'il prend de tous les lieux qu'il voit, des plans qu'il lève, des fonctions d'ingénieur qu'il fait assez souvent et avec gloire, et puis un retour paisible à son école de Marseille. Il ne s'en dégoûtait point pour avoir eu quelques occupations plus brillantes; jamais il ne songea à la quitter. Les plus gi'andes âmes sont celles qui s'arrangent le mieux dans la situation présente, et qui dépensent !e moins en projets pour l'avenir.
Lorsqu'en 1700 Cassini, par ordre du roi, alla continuer du côté du midi la méridienne abandonnée en 83, Chazelles fut encore de la partie. Il ne put joindre qu'à Rhodez Cassini qui, pour ainsi dire, filait sa méridienne en séloignant toujours de Paris. Mais depuis Rhodez, Chazelles s'attacha si fortement à ce travail, et cela pendant la plus fâcheuse saison de l'année, que sa santé commença à s'en altérer considérablement.
La ligne étant poussée jusqu'aux frontières d'Espagne, il revint à Paris en 1701, et il y fut malade ou languissant pendant plus d'une année. Ce fut alors qu'il communiqua à l'Acaiémie le vaste dessein qu'il méditait d'un portulan général de la Méditerranée. On peut compter que dans les cartes géogra- )hiques et hydrographiques des trois quarts du globe, le porxait de la terre n'est encore qu'ébauché ; et que même dans ;elle de l'Europe, il est assez éloigné d'être bien fini, ni bien ressemblant, quoiqu'on y ait beaucoup plus travaillé.
Malgré plusieurs soins différents , et les infirmités mêmes jui deviennent le plus grand de tous les soins, Chazelles ne [)erdait point de vae ses galères égarées dans l'Océan. Étant sncore à Paris en 1702, il proposa qu'elles pouvaient rester à "^ec dans tous les ports où il entrait assez de marée pour les y
faire entrer. Par là il triplait le nombre des retraites qu'elles pouvaient avoir, et par conséquent aussi le nombre des oeca-i sions où elles pouvaient être employées. On fit à Ambleteuseï l'épreuve de sa proposition sur deux galères qu'on échoua, et' elles soutinrent l'échouage pendant quinze jours sans aucuni, inconvénient; au contraire, il donna une merveilleuse commo-i dite pour espalmer (1). 11 faut oser en tout genre, mais la diffî-( culte est d'oser avec sagesse : c'est concilier une contradiction. Les neuf dernières années de la vie de Chazelles, quoique i aussi laborieuses que les autres, furent presque toujours lan-,i guissantes, et sa santé ne fit que s'affaiblir. Enfin il lui vint] une lièvre maligne qu'il négligea dans les commencements, soit par l'habitude de souffrir, soit par la défiance quïl avait dei la médecine, à laquelle il préférait les ressources de la nature. Enfin il mourut le 16 janvier 1710, entre les bras du P. Laval, jésuite, son collègue en hydrographie, et son intime ami. Quand deux amis le sont dans des postes qm naturellement les rendent rivaux, il ne faut plus leur demander des preuves d'équité, de droiture, ni même de générosité. A ces vertus et ù celles que nous avons déjà représentées, Chazelles joignit toujours un grand fond de religion, c'est-à-dire ce qui assure et fortifie toutes les vertus.
Louis Carré naquit le 26 juillet 1663 d'un bon laboureur de Clofontaine, près de Nangis, en Brie. Son père le fit étudier pour être prêtre ; mais il ne s'y sentit point appelé. Il fil cependant par obéissance trois années de théologie, au boul desquelles, comme il refusait toujours d'entrer dans les ordres, son père cessa de lui fournir ce qui lui était nécessaire poui subsister à Paris. Assez souvent on se fait ecclésiastique poui
M) Melloyer, calfater la carone.
se sauver de l'indigence; il aima mieux tomber dans l'indigence que de se l'aire ecclésiastique. On pourra juger par le reste de sa vie, que l'extrême opposition qu'il avait pour cet état n'était fondé que sur ce quil en connaissait trop bien les devoirs. La même cause qui l'en éloignait l'en rendait digne.
Sa mauvaise fortune produisit un grand bien. Il cherchait un asile, et il en trouva un chez le P. Malcbranche.qui le prit pour écrire sous lui. De la ténébreuse philosophie scolastique, il fut tout d'un coup transporté à la source d'une philosophie lumineuse et brillante ; là il vit tout changer de face, et un nouvel univers lui fut dévoilé. Il apprit sous un grand maître les mathématiques et la plus sublime métaphysique; et en même temps il prit pour lui un tendre attachement qui fait l'éloge et du maître et du disciple. Carré se dépouilla si bien des préjugés ordinaires, et se pénétra à tel point des principes qui lui furent enseignés, qu'il semblait ne plus voir par ses yeux, mais par sa raison seule: elle prit chez lui la place et toute l'autorité des sens. Par exemple, il ne croyait point que les bêtes fussent de pures machines, comme on le peut croire par un effort de raisonnement, et par la haison d'un système qui conduit là ; il le croyait comme on croit communément le contraire, parce qu'on le voit, ou qu'on pense le voir.
La persuasion artificielle de la philosophie, quoique formée lentement par de longs circuits, égalait en lui la persuasion la plus naturelle, et causée par les impressions les plus promptes et les plus vives. Ce qu'il croyait il le voyait, au lieu que les autres croient ce qu'ils voient.
Cependant il est encore infiniment plus facile d'être intimement persuadé des opinions de théorie les plus contraires aux apparences, que d'être sincèrement et tranquillement audessus des passions. Carré qui ne savait pas abandonner ses principes à moitié chemin, était allé jusque-là; et y avait été d'autant plus obligé, que le système qu'il suivait avec tant de goût, est une union perpétuelle de la philos phie et du christianisme. Sa métaphysique lui faisait mépriser les causes occasionnelles des plaisirs, et l'attachait à leur seule cause efficace : l'amour de l'ordre imprimait la justice dans le fond
de son cœur, et lui rendait tous ses devoirs délicieux (1). En un mot, la philosophie n'était point en lui une teinture légère, ni une décoration superficielle ; c'était un sentiment profond, et une seconde nature difficile à distinguer d'avec la première.
Après avoir été sept ans dans l'excellente école oi^i il avait tant appris, le besoin de se faire quelque sorte d'établissement et quelque fonds pour sa subsistance l'obligea d'en sortir, et d'aller montrer en ville les mathématiques et la philosophie, mais surtout celte philosophie dont il était plein. Le rapport qu'elle a aux mœurs et à la vraie félicité de l'homme, la lui rendait infiniment plus estimable que toute la géométrie du monde. 11 tâchait même de faire en sorte que toute la géométrie ne fût qu'un degré pour passer à sa chère métaphysique; c'était elle qu'il avait toujours en vue, et sa plus grande joie était de lui faire quelque nouvelle conquête. Son zèle et ses soins eurent beaucoup de succès; il ne manquait point les gens qu'il entreprenait, à moins que ce ne fussent des philosophes endurcis dans d'autres systèmes.
Je ne sais par quelle destinée particulière il eut beaucoup de femmes pour disciples. La première de toutes, qui s'aperçut bien vite qu'il avait quantité de façons de parler vicieuses, lui dit qu'en revanche de la philosophie qu'elle apprenait de lui, elle lui voulait apprendre le français ; il connaissait que sur ce point il avait beaucoup profité avec elle. En général il faisait cas de l'esprit des femmes, même par rapport à la philosophie; soit qu'il les trouvât plus dociles, parce qu'elles n'étaient prévenues d'aucunes idées contraires, et qu'elles ne cherchaient qu'à entendre, et non à disputer; soit qu'il fût plus content de leur attachement pour ce qu'elles avaient une fois embrassé; soit enfin que ce fond d'inclination qu'on a pour elles agît en lui sans qu'il s'en aperçût, et les lui fit paraître plus philosophes, ce qui était la plus grande parure qu'elles pussent avoir à ses yeux.
Son commerce avec elles avait encore l'assaisonnement da mystère ; car elles ne sont pas moins obligées à cacher les lumières acquises de leur esprit, que les sentiments naturels
(1) Allusion ingénieuse au système de Malebranche où il n'y a qu'une cause efficace qui est Dieu, et où l'amour de l'ordre est le principe unique de la morale.
de leur cœur, et leur plus grande science doit toujours être d'observer jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de l'ignorance. 11 ne nommait donc jamais celles qu'il instruisait et il ne les voyait presque qu'avec les précautions usitées pour un sujet fort difiérent. Outre les femmes du monde, il avait gagné aussi des religieuses, encore plus dociles, plus appliquées, plus occupées de ce qui les touche. Enfin il se trouvait à la tète d'un petit empire inconnu, qui ne se soumettait qu'aux lumières, et n'obéissait qu'à des démonstrations.
L'occupation de montrer en ville n'est guère moms opposée à l'étude que la dissipation des plaisirs. U est vrai qu'on s'affermit beaucoup dans ce qu'on savait; mais il n'est guère possible de faire des acquisitions nouvelles, surtout quand on a le malheur d'être fort employé. Aussi s'en faut-il beaucoup que CaiTé ait été aussi loin dans les mathématiques qu'il y pouvait aller. U y voyait avec admiration et avec douleur le vol élevé et rapide que prenaient certains géomètres du premier ordre, tandis que le soin de la subsistance le tenait malgré lui comme attaché sur la terre. Il les suivait toujours des yeux; il se ménageait le temps d'étudier à fond ce qu'ils donnaient au public, il s'enrichissait de leurs découvertes; et s'il regrettait de n'en pas faire d'aussi brillantes, il regrettait beaucoup moins la gloire qu'elles produisent, que le degré de science qui les produit.
Varignon, qui a toujours apporté beaucoup de soin au choix des élèves qu'il a nommés dans l'Académie, le prit pour le sien en 1697." Carré se crut obligé à mériter aux yeux du public le titre d'académicien ; il surmonta sa répugnance naturelle pour l'impression, et donna le premier corps d'ouvrage qui ait paru sur le calcul intégral. Il a pour titre : Méthode pour la mesure des surfaces, la dimension des solide>s, leurs centres de pesanteur, de percussion et d'oscillation, en 1700. Nous en parlâmes dans l'histoire de cette même année ('p. 100 et suiv.). La préface de ce livre ne le donne que pour une application la plus simple et !a plus aisée du calcul intégral : elle le met à son juste prix, et n'est ni fastueuse ni modeste mais, ce qui vaut mieux que la modestie même, exactement vraie. L'auteur vint dans la suite à reconnaître quelques fautes
qu'il eût la gloire d'avouer sans détour, et de corriger à une seconde édition.
La destinée des élèves de Varignon est de faire assez promtement leur chemin dans l'Académie: nous en avons dit la raison par avance. Carré devint en peu de temps associé, et enfin pensionnaire, fortune qui suffisait à des désirs aussi modérés qne les siens, et (jui le mettait en état de se livrer plus entièrement à l'étude. Comme il avait une place de mécanicien, il tourna ses principales vues de ce côté-là, et embrassa tout ce qui appartenait à la musique, la théorie du son, la description des différents instruments, etc. Il négligeait la musique en tant qu'elle est la source d'un des plus grands plaisirs des sens, et s"y attachait en tant qu'elle demande une infinité de recherches fort épineuses. On a vu dans nos histoires quelques ébauches de ses méditations sur ce sujet.
Ses travaux furent fort interrompus par une indisposition presque continuelle où il tomba, et qui ne fit qu'augmenter pendant les cinq ou six dernières années de sa vie. Son estomac faisait fort mal ses fonctions; et l'on a vu par la nature de son mal, que les acides très corrosifs qui dominaient dans sa constitution, la ruinaient absolument. Incapable presque de toute étude, et encore plus de tout emploi utile, il trouva une retraite chez Chauvin, conseiller au parlement, à qui j'ai refusé de supprimer ici son nom , malgré les instances sérieuses qu'il m'en a faites. La seule incommodité qu'il recevait de son hôte, était la difficulté de lui faire* accepter les secours nécessaires, et l'art qu'il y fallait employer. Après une assez longue alternative de rechutes et d'intervalles d'une très faible santé, enfin il tomba dans un état oii il fut le premici' à prononcer son arrêt. Il dit à un prêtre qui, selon la pratique ordinaire, cherchait des tours pour le préparer à la mort, qu'il y avait longtemps que la philosophi'e et la religion lui avaient appris à mourir. Il eut toute la fermeté que toutes deux ensemble peuvent donner, et (ju'il est encore étonnant qu'elles donnent toutes deux ensemble. 11 comptait tranquillement combien il lui restait encore de jours à vivre, et enfin au dernier jour combien d'heures; car cette raispn qu'il avait
tant cultivée fut respectée par la maladie (1). Deux heures avant sa mort, il fit brûler en sa présence beaucoup de lettres de femmes qu'il avait.
On comprend assez sur quoi ces lettres roulaient, et que sa discrétion était fort différente de celle qu'ont eue en pareil cas (luantité de gens d'une autre espèce que lui. Il mourut le 11 avril 1711.
Je n'ajouterai que quelques traits à tout ce qui a été dit sur son caractère. Il ne demandait jamais deux fois ce qui lui était dû pour les peines qu'il avait prises. On était libre d'en user mal avec lui, et par-dessus cela un était encore sûr du secret. 11 aimait l'Académie des sciences comme une seconde patrie, et il aurait fait pour elle des actions de Romain. Il est vrai que je n'en ai point d'autres preuves que des discours qu'il m'a tenus en certaines occasions; mais ces discours étaient d'une exacte vérité, et prouvaient autant que les actions d'un autre. Je sais encore que dans une des attaques dont il pensa mourir, il cherchait des expédients pour se dérober à cet éloge historique que je dois à tous les académiciens que nous perdons. Il fallait que sa modestie fût bien délicate pour craindre un éloge aussi sincère, aussi simple, et où l'art de l'éloquence est aussi peu employé.
Il a laissé à l'Académie plusieurs traités qu'il avait faits sur différentes matières de physique ou de mathématique, et par ce moyen elle se trouve sa légataire universelle (2).
Claude Bourdelin naquit le 20 juin 1667, de Claude Bourdelin, chimiste pensionnaiie de l'Académie, dont nous avons fait l'éloge dans l'histoire de 1699 l'p. 122), Il fut élevé avec
ilj Fontenelle dira aussi du maitre de Carré, de Malebranche, qu'il fui I^r spectateur tranquille de sa longue mort.
(2j On ne peut dire plus ingénieusementque Carré, mort pauvre, n'avait laissé que cela.
beaucoup de soin dans la maison de son père. Feu du Hamel, secrétaire de cette Académie, lui choisit tous ses maîtres, et présida à son éducation. A seize ou dix-sept ans il avait traduit tout Pindare et tout Lycophron, les plus difficiles des poètes grecs; et d'un autre côté il entendait sans secours le grand ouvrage de Lahire sur les sections coniques, plus difficile par sa matière que Lycophron et Pindare par le style. U y a loin des poètes grecs aux sections coniques.
La diversité de ses connaissances le mettait en état de choisir entre différentes occupations; mais son inclination naturelle le détermina à la médecine, pour laquelle il avait déjà de grands secours domestiques. Il était né au milieu de toute la matière médicale, dans le sein de la botanique et de la chimie. Il se donna donc avec ardeur aux études nécessaires, et fut reçu docteur en médecine de la Faculté de Paris en 1 692. Il aimait dans cette profession, et les connaissances qu'elle demande, pour lesquelles il avait une disposition très heureuse, et encore plus sans comparaison l'utilité dont elle peut être aux hommes. Cette utilité, qui devrait toujours être l'objet principal du médecin, était de plus l'unique objet de Bourdelin. Il est vrai qu'il était né avec un bien fort honnête, et qu'il pouvait vivre commodément, quoique tout le monde fût en parfaite santé ; mais son désintéressement ne venait pas de sa fortune; il venait de son caractère, car il n'est pas rare qu'un homme riche veuille s'enrichir. Les malades de Bourdelin lui étaient assez inutiles, si ce n'est qu'ils lui procura-ent le plaisir de les assister. Il voyait autant de pauvres qu'il pouvait, et les voyait par préférence : il payait leurs remèdes et même leur fournissait souvent les autres secours dont ils avaient besoin : et quant aux gens riches, il évitait avec art de recevoir d'eux ce qui lui était dû; il souffrait visiblement en le recevant, et sans doute la plupart épargnaient volontiers sa pudeur, ou s'accommodaient à sa générosité.
Dès que la paix de Riswick fut faite, il en profita pour aller en Angleterre voir les savants de ce pays-là. La récompense de son voyage fut une place dans la Société royale de Londres. Il ne l'avait point sollicitée et on crut qu'elle lui en était d'autant mieux due.
11 n'eut pas le malheur d'être traité moins favorablement dans sa patrie. L'Académie des sciences, à qui il appartenait par plusieurs titres, le prit pour un de ses associés anatomistes au renouvellement qui se fit en 1699. 11 avait en partage, non pas tant l'anatomie elle-mr-me, que son histoire, ou l'érudition anatomique qu'il possédait fort. On a vu par l'histoire de 1700 (p. 29 et suiv.), que dans une question assez épineuse qui partageait les anatomistes de la compagnie, et où il entrait quelques points de fait, et des difficultés sur le choix des opérations nécessaii'es, on eut recours à Bourddin, et qu'il travailla utilement à des préliminaires d'éclaircissements. En 1703, il acheta une charge de médecin ordinaire de M""^ la duchesse de Bourgogne. On assure qu'un de ses principaux motifs fuirenvie de donner au pubhc des soins entièrcmt'Ut désintéressés, et de se dérober à des reconnaissances incommodes, qu'il ne {xtuvait pas tout à fait é\iter à Paris. Nous n'avancerions pas un fait si peu ATaisemblable, s'il ne l'avait prouvé par toute sa n induite. Avant que de se transportera Versailles, il fut quatre ou rinq mois à se refraichir la botanique avec Marchant, son ami et son confrère. 11 prévoyait bien qu'il n'herboriserait pas beaucoup dans son nouveau séjour, et il y voulait arriver bien muni de toutes les connaissances qu'il n'y pourrait plus fortifier. Quand il partit, ce fut une affliction et une désolation générale dans tout le petit peuple de son quartier. La plus crrand qualité des hommes est celle dont ce petit peuple
-l le juge.
Il vécut à Versailles comme il avait fait à Paris: aussi apph- (jué sans aucun intérêt, aussi infatigable, ou du moins aussi prodigue de ses peines, que le médecin du monde qui aurait eu le plus de besoin et d'impatience d'amasser du bien. Son goût pour les pauvres le dominait toujours. Au retour de ses visites, où il en avait vu plusieurs dans leurs misérables lits, il en trouvait encore une troupe chez lui qui l'attendait. On dit qu'un jour, comme il passait dans une rue de Versailles, quelques gens du peuple dirent entre eux: Ce n'est pas un médecin, c'est le Messie; exagération insensée en elle-même, mais pardonnable en quelque sorte à une vive reconnaissance et à beaucoup de grossièreté.
Il est assez singulier que dans un pays où toutes les professions, quelles qu'elles soient, se changent en celle de courtisan, il n'ait été que médecin, et qu'il n'ait fait que son métier au hasard de ne pas faire sa cour. 11 la fit cependant à force de bonne réputation. Bourdelot, premier médecin de M^^^ j^ duchesse de Bourgogne, étant mort en 1 708, cette princesse proposa ellemême Bourdelin au roi pour une si importante place, et obtint aussitôt son agrément. EUe eut la gloire et le plaisir de rendre justice au mérite qui ne sollicitait point. Les courtisans surent son élévation avant lui, et il ne l'apprit que par leurs coml)liments.
Ses mœurs se trouvèrent assez fermes pour n'être point ébranlées par sa nouvelle dignité. Il fut toujours le même; seulement il donna de plus grands secours , aux pauvres, parce que sa fortune était augmentée.
Cependant les fatigues continuelles affaiblissaie.it fort sa santé; une toux fâcheuse et menaçante ne lui laissait presque plus de repos. Soit indifférence pour la vie, soit une certaine intempérance de bonnes actions, défaut assez rare, on l'accuse de ne s'être point conduit comme il conduisait les autres. Il 3 prenait du café pour s'empêcher de dormir, et travailler davan- | lagc; et puis pour rattraper le sommeil, il prenait de l'opium, t Surtout c'est l'usage immodéré du café qu'on lui reproche le I plus; il se flatta longtemps d'être désespéré, afin d'en pouvoir | prendre tant qu'il voulait.
Enfin, après être tombé par degrés dans une grande exténuation, il mourut d'une hydropisie de poitrine le 20 avril 1711. Ses dernières paroles furent : In te, Domine, speravi ; non confundar... 11 n'acheva pas les deux mots qui restaient. Une vie telle que la sienne était digne de finir par ce sentiment de confiance.
Il a laissé quatre enfants d'une femme pleine de vertu, avec (pli il a toujours été dans une union parfaite. Nous ne nous arrêterons point à dire combien il était vif et officieux pour ses j amis, doux et humain à l"'gard de ses domestiques; il vaut mieux laisser à deviner ces -uites nécessaires du caractère que nous avons représenté, que d«^ nous rendre suspect de le vouloir charger de trop de perfe.Lions '
ELOGE DE MORLN. 73
ELOGl" UK MORIN
Louii Morin, naquit au Mans, le 11 juillet 1635; son père, contrôleur au grenier à sel de la ville, et sa mère étaient tous deux d'une grande piété. Il lut l'ainé de seize enfants, charge l)eu proportionnée aux lacultC-s de la maison, et qui aurait ell'rayé des gens moins résignés à la Providence.
Ils donnèrent à l'éducation de Morin tous les soins que leur fortune leur permit, et que la religion leur demanda. Dès qu'il put marquer une inclination, il en marqua pour les plantes. Un paysan t[ui en venait fournir les apothicaires de la ville, fut son premier maître. L'enfant payait ses leçons de quelque petite monnaie, quand il pouvait, et de ce qui devait faire son ■'crin- repas d'après-dînt^r. Déjà, avec le goût de la hotanique,la ibcralité et la sobriété commençaient à éclore en lui, et une inclination indifterente ne se développait qu'accompagnée de ces deux vertus naissantes.
Bientôt il eut épuisé tout le savoir de son maître, et il fallut qu'il allât herboriser lui-même aux environs du Mans et y chercher des plantes nouvelles. Quand il eut fait ses humanités, on l'envoya à Paris pour la philosophie. Il y vint, mais en botaniste, c'est-à-dire à pied. Il n'avait garde de ne pas mettre le chemin à protit.
Sa philosophie faite, sa passion pour les plantes le détermina à l'étude de la médecine. Alors il embrassa un genre de vie que l'ostentation d'un philosophe ancien ou la pénitence d'un anachorète n'auraient pas surpassé. Il se réduisit au pain et à l'eau; tout au plus se permettait-il quelques fruits. Par là il se maintenait l'esprit plus libre pour l'étude, et toujours également et parfaitement libre ; car l'âme n'avait nul prétexte de se plaindre de la matière : il donnait à la conservation de sa santé tout le soin qu'elle mérite, et qu'on ne lui donne jamais; il se ménageait beaucoup d'autorité pour prêcher un
jour la diète à ses malades ; et surtout il se rendait riche malgré la fortune, non pas pour lui, mais pour les pauvres, qui seuls profitaient de cette opulence artificielle, plus difficile c|ue toute autre à acquérir. On peut aisément croire que puisqu'il pratiquait au milieu de Paris cette frugalité digne de la Thébaïde, Paris était pour lui une Thébaïde à l'égard de tout le reste, à cela près qu'il lui fournissait des livres et des savants.
Il fut reçu docteur en médecine vers Fan 1662. Fagon, Longuet et Gallois, tous trois docteurs de la Faculté, et habiles botanistes, travaillaient à un catalogue des plantes du Jardin royal, qui parut en 1666, sous le nom de Vallot, alors premier médecin. Pendant ce travail, Morin fut souvent consulté; et de là vint l'estime particulière que Fagon prit pour lui, et qu'il a toujours conservée.
Après quelques années de pratique, il fut reçu expectant à Hôtel-Dieu. La place de médecin pensionnaire lui aurait été bien due, dès qu'elle serait venue à vaquer; mais le mérite seul agit lentement, et c'est même beaucoup qu'il agissait. Morin ne savait ni s'intriguer, ni faire sa cour ; l'extrême modération de ses désirs lui rendait cet art inutile, et sa vie retirée lui en faisait ignorer jusqu'aux premiers éléments. A la fin, cependant, on fut forcé de lui rendre justice ; maisl'ar gent qu'il recevait de sa pension de l'Hôtel-Dieu y demeuruil. il le remettait dans le tronc, après avoir bien pris garde à n'être pas découvert. Ce n'était pas là servir gratuitement les pauvres, c'était les payer pour les avoir servis.
Sur la réputation qu'il s'était acquise dans Paris, mademoiselle de Guise souhaita de l'avoir pour son médecin. Feu Dodart, son intime ami, eut assez de peine à lui faire accepter cette place. Sa nouvelle dignité l'obligea à prendre un carrosse, attirail fort incommode ; mais en satisfaisant à cette bienséance extérieure, dont il pouvait être comptable au public, il ne relâcha rien de son austérité dans l'intérieur de sa vie, dont il était toujours le maître. Au bout de deux ans et demi, la princesse tomba malade. Comme il avait le pronostic fort sûr, il en désespéra dans un temps même où elle se croyait hors de danger, et lui annonça sa mort ; ministère souverainement
désagréable en de pareilles circonstances, mais dont sa piété jointe à sa simplicité l'empêchait de sentir le désagrément. Il ne le sentit pas non plus par le succès. Cette princesse, touchée de son zèle, tira de son doigt une bague qu'elle lui donna comme le dernier gage de son affection, et le récompensa encore mieux en se préparant chrétiennement à la mort. Elle lui laissa par son testament 2,000 livres de pension viagère, qui lui ont toujours été bien payées.
A peine fut-elle morte, qu'ii se débarrassa du carrosse et se retira à Saint-Victor, sans aucun domestique, ayant cependant augmenté sou ordinaire d'un peu de riz cuit à l'eau.
Dodart, qui s'était chargé du soin d'avoir des vues et de l'ambition pour lui, fit en sorte qu'au renouvellement de l'Académie en 1699, il fût nommé associebotaniste.il ne savait pas, 3t sans doute il eût été bien aise de le savoir, qu'il faisait entrer dans cette compagnie son successeur à sa place de pensionnaire.
Comme Morin était un homme qui, à proprement parler, ne se rangeait pas à ses devoirs, mais qui s'y trouvait naturelletnent tout rangé, ce ne fut pas un effort pour lui que de se rendre assidu à l'Académie, malgré la grande distance des lieux, tant que ses forces lui permirent d'en faire le voyage. Mais sa liète, qui était fort propre à prévenir des maladies, ne l'était ç>as à donner beaucoup de vigueur. Il avait soixante-quatre ans m temps du renouvellement et de son entrée dans la compagnie ; et son assiduité ne dura guère plus d'un an après la .nort de Dodart, à qui il succéda en 1707.
Quand Tournefort alla herboriser dans le Levant en 1700, il pria Morin de faire en sa place les démonstrations des plantes m Jardin royal, et le paya de ses peines en lui rapportant ie l'Orient une nouvelle plante qu'il nomma Morina Orientalis. U a nommé de même la Dodarte, la Fagonne, la Bignonne, la Phelfjpée : et ce sont là de ces sortes de grâces que les savants peuvent faire non seulement à leurs pareils, mais aux grands. Une plante est un monument plus durable qu'une médaille ou îu'un obélisque. H est vrai cependant qu'il arrive des malheurs même aux noms attachés aux plantes : témoin la nicotiane, jui ne s'appelle plus que tabac.
76 FONTEiNELLE .
Moriii avançant fort en âge, fut obligé de prendre un domestique ; et, ce qui est encore plus considérable, il se résolut à une once de vin par jour : car il le mesurait aussi exactement qu'un remède qui n'est pas éloigne d'être un poison. Alors il quitta toutes ses pratiques de la ville, et se l'éduisit aux pauvres de son quartier et à ses visites à l'Hôtel-Dieu. Sa faiblesse augmentait, et il fallut augmenter la dose du vin, mais toujours avec la l^alance. A soixante-dix-huit ans ses jambes ne purent plus lé porter, et il ne quitta plus guère le lit. Sa tète fut toujours bonne, excepté les six derniers mois. Il s'éteignit enfin le 1"' mars 1713, âgé de près de quatre-vingts ans, sans maladie, et uniquement faute de force. Une vie longue et saine, une mort lente et douce, furent les fruits de son régime.
Ce régime si singulier n'était qu'une portion de la règle journalière de sa vie, dont toutes les fonctions observaient un ordre presque aussi uniforme et aussi précis que les mouvements des corps célestes. Il se couchait à sept heures du soir en tous temps, et se levait à deux heures du matin. Il passait trois heures en prières. Entre cinq et six heures en été, et l'hiver entre six et sept, il allait à l'Hôtel-Dieu, et entendait le plus sou vent la messe à Notre-Dame. A son retour il lisait l'Écriture sainte, et dînait à onze heures. Il allait ensuite jusqu'à deux heures au Jardin royal, lorsqu'il faisait beau. Il y examinait les plantes nouvelles, et satisfaisait sa première et sa plus fortd passion. Après cela il se renfermait chez lui, si ce n'était qu'i eût des pauvres à visiter, et passait le reste de la journée î lire des livres de médecine ou d'érudition, mais surtout d( médecine, à cause de son devoir. Ce temps-là était destiné auss à recevoir des visites, s'il en recevait; car on lui a entendii dire : Ceux qui me viennent voir me font honneur, ceux qui n'\ viennent pas me font plaisir; et l'on peut bien croire que che un homme qui pense ainsi, la foule n'y est pas. Il n'y avai guère que quelque Antoine qui pût aller voir ce Paul (1).
On a trouvé dans ses papiers un index d'Hippocrate grec e latin, beaucoup plus ample et plus correct que celui de Fini
(1) Allusion à saint Antoine et à saint Paul, ermites de la Thébaïde.
Il ne l'avait fini qu'un an avant sa mort. Un pareil ouvrage il mande une assiduité et une patience d'ermite.
Il en est de même d'un journal de plus de quarante années, où il marquait exactement l'état du baromètre et du thermomt'lre, la sécheresse ou l'humidité de l'air, le vent et ses changements dans le cours d'une journée, la pluie, le tonnerre et jusqu'aux brouillards; tout cela dans une disposition fort commode et fort abrégée, qui présentait une grande suite de choses différentes en peu d'espace. Il échapperait un nombre infini de ces sortes d'observations à un homme plus dissipé dans le monde et d'une vie moins uniforme.
Il a laissé une bibliothèque de près de 20,000 écus, un médailler et un herbier, nulle autre acquisition. Son esprit lui avait sans comparaison plus coûté à nourrir que son corps.
Nicolas Malebranche naquit à Paris, le 6 août 1638, de Nicolas Malebranche, secrétaire du roi, trésorier des cinq grosses fermes sous le ministère du cardinal de Richelieu, et de Catherine de Lauzon, qui eut un frère \-ice-roi du Canada, intendant de Bordeaux, et enfin conseiller d'État. Il fut le dernier de dix enfants. Un de ses aînés mourut en ITOo, conseiller de grand'chambre, et fort estimé dans le parlement (1). 'f Ce cadet d'une si nombreuse famille fut fort difficile à éle- ^ ver, à cause de la faiblesse de sa complexion et de ses infir- ^ mités continuelles. Il avait même une conformation particule lière: l'épine du dos tortueuse et le sternum extri'mement enfoncé. Il lui fallut une éducation domestique : et il ne sortit de la maison paternelle que pour faire sa philosophie au collège de la Marche, et sa théologie en Sorbonne. Il les fit en homme d'esprit, mais non en génie supérieur. Il s'était tou-
(O Voir, sur la vie et la philosophie de Malebranche, mon Histoire de laphilotophie cartésienne, n« vol .
jours destiné à l'état ecclésiastique, où la nature et la grâce l'appelaient également ; et pour s'y attacher encore davantage, en conservant néanmoins une liberté qui ne lui était pas i'ort nécessaire, il entra dans la congrégation de l'Oratoire à Paris en 1(560.
Il voulut se mettre dans quelque étude convenable à sapro-t fession; et par le conseil du P. leCointe, fameux auteur des Amiales ecclesiastici Francorum, il s'appliqua à l'histoire ecclésiastique. 11 commença par lire en grec Eusèbe, Socrate, Sozomène, Théodoret ; mais les faits ne se liaient point dans sa tète les uns aux autres: ils ne faisaient que s'eftacer mutuelle' ment, et un travail inutile produisit bientôt le dégoût. Le célèbre Simon, qui était alors de l'Oratoire et à Paris, voulut attirer à lui, c'est-à-dire à l'hébreu et à la critique de l'Ecriture sainte, ce déserteur de l'histoire; et le P. Malebranche entra sous sa conduite dans celte nouvelle carrière peu différente de l'autre ; aussi n'y faisait-il pas encore de grands progrès.
Un jour, comme il passait par la rue Saint-Jacques, un libraire lui présenta le Traité de l'Homme, de Descartes, qui venait de paraître. Il avait vingt-six ans et ne connaissait Descartes que de nom, et par quelques objections de ses cahiers de philosophie. Il se mit à feuilleter le livre, et fut frappé comme d'une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses yeux. Il entrevit une science dont il n'avait point d'idée, et sentit qu'elle lui convenait. La philosophie scolastique qu'il avait eu tout le loisir de connaître, ne lui avait point fait, en faveur de la philosophie en général, l'eflet de la simple vue d'un volume de Descartes : la sympathie n'avait point joue ; l'unisson n'y était point; cette philosophie ne lui avait point paru une phi-i losophie. Il acheta le livre, le lut avec empressement, et, ce; qu'on aura peut-être peine à croire, avec un tel transport»! qu'il lui en prenait des battements de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. L'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes, et les objets les plus ordinaires de leurs passions, se tiendraient heureux d'y en trouver autant.
Il abandonna donc absolument toute autre étude pour la philosophie de Descartes. Quand ses confrères et amis, les cri-
tiques ou les historiens, à qui tout ce!a paraissait bien creux, lui en faisaient des reproches, il leur demandait si Adam n'a\ ait pas eu la science parfaite ; et comme ils en convenaient selon l'opinion commune des théologiens, il leur disait que la science parfaite nétait donc pas la critique ou Fhistoire, et qu'il ne voulait savoir que ce qu'Adam avait su.
Il en apprit en peu d'années du moins autant que Descartes lui-même en savait : car en philosophie, plus on pense, plus on fait de progrès, et un homme dans le même temps pense beaucoup plus qu'un autre ; mais pour les sciences de faits, un homme ne lit dans un temps que ce qu'un autre aurait pu lire. Ainsi le génie fait les philosophes aussi bien que les poètes, et le temps fait les savants. Le P. Malebranche devint si rapidement philosophe, qu'au bout de dix années de cartésianisme, il avait composé le livre de la Recherche de la vérité.
D'abord pour sonder le goût du public, il en laissa courir le premier volume manuscrit. L'abbé de Saint-Jacques, homme d'une rare vertu, et qui disposait de la librairie sous le chancelier d'Aligre son père, le lut, et aussitôt en fit expédier le privilège firatis en 1674.
Ce livre fit beaucoup de bruit; et quoique fondé sur des principes déjà connus, il parut original. L'auteur était cartésien, mais comme Descartes; il ne paraissait pas l'avoir suivi, mais rencontré. Il règne en cet ouvrage un grand art de mettre des idées abstraites dans leur jour, de les lier ensemble, de les fortifier par leur liaison. Il s'y trouve même un mélange adroit de quantité de choses moins abstraites, qui étant facilement entendues, encouragent le lecteur à s'appliquer aux autres, le flattent de pouvoir tout entendre, et peut-être lui persuadent qu'il entend tout à peu près. La diction, outre qu'elle est pure et châtiée, a toutes les dignités que les matières demandent, toute la grâce qu'elles peuvent souffrir. Ce n'est pas qu'il eût apporté aucun soin à cultiver les talents de l'imagination ; au contraire, il s'est toujours fort attaché à les décrier : mais il en avait naturellement une fort noble et fort vive, qui travaillait pour un ingrat malgré lui-même, et qui ornait la raison en se cachant d'elle.
Ce premier volume de la Recherche de ta vérité eut trop de
succès pour n'être pas critiqué. Il le fut par Foucher, chanoine de Dijon, à qui le P. Malebranche répondit dans la préface du second volume qu'il donna l'année suivante (J).
La Recherche de la vérité complète n'en eut que plus d'éclat, de nouvelles vérités naissaient des précédentes ; et en cette matière, plus les générations sont nombreuses, plus elles sont nobles. L'ouvrage enleva un grand nombre de suffrages illustres entre autres celui d'Arnaud, fort considérable par lui-même, et encore plus par les suites.
Je passe sous silence des répliques de Foucher, et des réponses ou éclaircissements, soiL du P. Malebranche, soit du P. des Gabets, bénédictin, qui avait embrassé son système. Tout cela produisit une suite d'écrits, et presque nulle instruction. Ce n'étaient que les principes de la Recherche peu entendus, ou déguisés d'une part, et de l'autre plus développés, ou tournés différemment. Une longue dispute sur des matières philosophiques peut contenir peu de philosophie.
On voit par l'exemple dn P. des Gabets, que la Recherche de la vérité avait déjà vivement persuadé quelques esprits. L'auteur qui avait songé sincèrement à instruire ne goûtait pas les applaudissements du public sans cette persuasion, parce qu'ils ne tournaient qu'à sa gloire ; au lieu que la persuasion eût tourné à celle de la vérité : mais il fallait souvent qu'il prît patience et se contentât de n'être qu'applaudi. Aussi sa doctrine impose-t-elle des conditions fort dures : elle veut qu'on se dépouille sans cesse de ses sens et de son imaginaT tion ; que par l'effort d'une méditation suivie on s'élève à une certaine région d'idées, dont l'accès est si difficile, que môme parmi les philosophes, pour qui tous les autres hommes sont peuple, il y a encore un peuple qui ne peut guère aller jusque-là. Cependant ce système, quoique si intellectuel et si délié, s'est répandu avec le temps, et le nombre des sectateurs fait assez d'honneur à l'esprit humain. Il est vrai que ce sont
(1) L'ouvrage de Foucher est intitulé : Critique de la Recherche de la vérilé ou £c(()T par «H «cac/emiC(e»,in-l 2, 1673. L'abbé Foucher oppose en effet à Malebranche le demi-septlcisme de la nouvelle académie. Des Gabets lui a répondu par la Critique de la critique de la Recherche dç la vérité.
quelquefois ces conditions si dures qui ont de l'attrait pour lui et qui le gagnent.
Le livre de la Recherche de la vérité est plein de Dieu. Dieu est le seul agent, et cela dans le sens le plus étroit; toute vertu d'agir, toute action lui appartient immédiatement : les causes secondes ne sont point des causes; ce ne sont que des occasions qui déterminent l'action de Dieu, des causes occasionnelles. D'ailleurs quel([ues points de la religion chrétienne, comme le péché originel, sont prouvés ou ex[)liqués dans ce livre. Cependant le P. Malebranche n'avait pas encore exposé son système entier par rapport à la religion, ou plutôt la manière dont il accordait la religion avec son système de philosophie. 11 le fit à la sollicitation du duc de Chevreuse, dani=, ses Conversations chrétiennes, en 1077. Là, il introduisit trois personnages : Théodore, qui est lui-même; Aristarque, homme du monde, qui a peu d'habitude avec les idées précises, qui a beaucoup lu, et n'en sait que moins penser; et Éraste, jeune homme qui n'est gâté ni par le monde, ni par la science, et qui saisit, par une attention exacte et docile, ce ([ui échappe à l'imagination tumultueuse d'Aristarque. Le dialogue en est bien entendu, les caractères finement observés et Aristarque y est, comme il devait être, philosophiquement comique. Théodore sait encore mieux que le Socrate de Platon faire accoucher ses auditeurs des vérités cachées qui étaient en eux ; il leur prouve, ou leur fait découvrir par eux-mêmes l'existence de Dieu, la corruption de la nature humaine par le péché originel, la nécessité d'un réparateur ou médiateur, et celle de la grâce. Le fruit de ces entretiens est la conversion d'Aristarque au système chrétien du P. Malebranche, et l'entrée d'Éraste dans un monastère.
Dans une édition suivante de ses Conversations chrétiennes, le P. Malebranche ajouta des méditations, où d'une considération philosophique il tire toujours une élévation à Dieu. Peutêtre voulait-il par là répondre à quelques bonnes âmes, qui lui reprochaient que sa philosophie abstraite, et par conséquent sèche, ne pouvait produire de; mouvements de piété assez affectueux et assez tendres. Il y a cependant assez d'apparence qu'à cet égard les idées métaphysiques seront toujours
pour la plupart du monde comme la flamme de l'esprit de vin qui est trop subtile pour brûler du bois.
Le dessein qu'il a eu de lier la religion à la philosophie, a toujours été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement les tenir toutes deux séparées, et pour prévenir tous les troubles, régler les limites des deux empires : mais il vaut encore mieux réconcilier les puissances, et les amener à une paix sincère. Quand on y a travaillé, on a toujours traité avec la philosophie dominante, les anciens pères avec celle de Platon, S. Thomas avec celle d'Aristote ; et à leur exemple, le P. Malebranche a traité avec celle de Descartes, d'autant plus nécessairement, qu'à l'égard de ses principes essentiels, il n'a pas cru qu'elle dût être comme les autres, dominante pour un temps. Il n'a pas seulement accordé cette philosophie avec la religion; il a fait voir qu'elle produit plusieurs vérités importantes de la religion, peut-être un seul point lui a-t-il donné presque tout. On sait que la preuve de la spiritualité de l'àme apportée par Descartes le conduit nécessairement à croire que les pensées de l'àme ne peuvent être causes physiques des mouvements du corps, ni les mouvements du corps causes physiques des pensées de l'àme: que seulement ils sont réciproquement causes occasionnelles, et que Dieu seul est la cause réelle et physique déterminée à agir par ces causes occasionnelles. Puisqu'un esprit supérieur à un corps, et plus noble, ne le peut mouvoir, un corps ne peut non plus en mouvoir un autre; leur choc n'est que la cause occasionnelle de la communication des mouvements, que Dieu distribue entre eux selon certaines lois établies par lui-même, et certainement inconnues aux corps. Dieu est donc le seul qui agisse, soit sur les corps, soit sur les esprits; et de là il suit que lui seul, et absolument parlant, il peut nous rendre heureux ou malheureux, princijje très fécond de toute la morale chrétienne. Puisque Dieu agit sur les corps par les lois générales, il agit de même sur les esprits. Des lois générales régnent donc partout, c'est-à-dire des volontés générales de Dieu, et c'est par elles qu'il entre, tant dans l'ordre de la nature que dans celui de la grâce, des défauts que Dieu
n'aurait pu empêcher que par des volontés particulières peu dignes de lui. Cela répond aux plus grandes objections qui se fassent contre la Providence. C'est ià tout le système, dans un raccourci qui ne lui est pas avantageux. Plus on le verra développé, plus la chaîne des idées sera longue, et en même temps étroite. Jamais philosophe n'a si bien su l'art d'en former une.
Elle l'avait conduit à des vues particulières sur la grâce, non à l'égard du dogme, mais de la manière de l'expliquer. Il ne s'accordait nullement avec le fameux P, Quesnel, qui était encore de l'Oratoire, et qui avait embrassé les sentiments d'Arnauld. Le P. Quesnel, pour savoir mieux à quoi s'en tenir, souhaita que son maître efit connaissance des pensées du P. Malebranche, et lia une partie entre eux chez un ami commun. Le fond du système dont il s'agissait, est que l'àme humaine de Jésus-Christ est la cause occasionnelle de la distribution de la grâce, par le choix qu'elle fait de certaines personnes pour demander à Dieu qu'il la leur envoie; et que comme cette âme, toute parfaite qu'elle est, est finie, il ne se peut que l'ordre de la grâce n'ait ses défectuosités, aussi bien que celui de la nature. Il n'y avait guère d'apparence qu'Arnauld dût recevoir avec docilité ces nouvelles leçons. A peine le P. Malebranche avait-il commencé à parler, qu'on disputa, et par conséquent on ne s'entendit guère; on ne convint de rien, et on se sépara avec assez de mécontentement réciproque. Le seul fruit de sa conférence fut que le P. Malebranche promit de mettre ses sentiments par écrit, et M. Arnauld d'y répondre; ou, ce qui revient à peu près au même, il promit la guerre au P. Malebranche.
Malgré la grande réputation d'Arnauld et son extrême vivacité sur la matière de la grâce, qui était presque son domaine, le P. Malebranche osa tenir sa parole, et composa son Traité de la nature et de la grâce. Il en fit faire une copie pour Arnauld; mais ce docteur se retira de France en ce temps-là. On la lui envoya en Hollande, et le P. Malebranche fut plus d'un an sans en entendre parler. Ses amis le pressèrent de publier son ouvrage, et il consentit qu'on l'envoyât à Elzévir, qui l'imprima en 1680. Arnauld, qui était sur les lieux, en vit quelques
feuillets, et par zèle, ou pour son opinion, ou pour le P. Malebranche, il voulut arrêter cette impression; mais il n'en put venir à bout, et il ne songea plus qu'à répondre.
Dans cet intervalle le P. Malebranche fit ses Méditations chrétiennes et métaphrj signes, qui parurent en 1683. C'est un dialogue entre le Verbe et lui. Il était persuadé que le Verbe est la raison universelle, que tout ce que voient les esprits créés, ils le voient dans cette substance incréée, même les idées des corps ; que le Verbe est donc la seule lumière qui nous éclaire, et le seul maître qui nous instruit; et sur ce fondement, il l'introduit parlant à lui, comme à son disciple, et lui découvrant les plus sublimes vérités de la métaphysique et de la religion. 11 n'a pas manqué d'avertir dans sa préface, qu'il ne donne pas cependant pour vrais discours du Verbe tous ceux qu'il lui fait tenir; qu'à la vérité -ce sont les réponses qu'il croit avoir reçues lorsqu'il l'a interrogé, mais qu'il peut ou l'avoir mal interrogé, ou avoir mal entendu ses réponses; et qu'enfin tout ce qu'il veut dire, c'est qu'il ne faut s'adresser qu'à ce maître commun et unique. Du reste, on peut s'assurer que le dialogue a une noblesse digne, autant qu'il est possible, d'un tel interlocuteur. L'art de l'auteur, ou plutôt la disposition naturelle où il se trouvait, a su y répandre un certain sombre, auguste et majestueux, propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, et la raison dans l'attention et dans le respect ; si la poésie pouvait prêter des ornements à la philosophie, elle ne lui en pourrait pas prêter de plus philosophiques.
En cette année 83, Arnauld fit le premier acte d'hostilité. Il n'attaquait pas le Traité de la nature et de la grâce, mais l'opinion que l'on voit toutes choses en Dieu, exposée dans la Recherche de la vérité, qu'il avait lui-même vantée autrefois. II intitula son ouvrage : Des vraies et des faiisses idées. Il prenait ce chemin, qui n'était pas le plus court, pour apprendre, disait-il, au P. Malebranche à se défier de ses plus chères spéculations métaphysiques, et le pi'éparer par là à se laisser plus facilement désabuser sur la grâce. Le P. Malebranche de son côlé se plaignit de ce qu'une matière dont il n'était nullement question avait été malignement choisie,
parce qu'elle était la plus métaphysi(pie, et par conséquent la plus susceptible de ridicule aux yeux de la plupart du inonde. Il y eut plusieurs écrits de part et d'autre. Comme ils étaient en forme de lettres à un ami commun, d'abord les deux adversaires, en lui parlant l'un et l'autre, disaient souvent : notre ami. Mais cette expression vient à disparaître dans la iuite ; il lui succède des reproches assaisonnés de tout ce que la charité chrétienne y pouvait mettre de restrictions et' de tours qui ne nuisent guère au fond. Enfin Arnauld en vint à des accusations certainement insoutenables, que son adversaire met une étendue matérielle en Dieu, et veut artificieusement insinuer des dogmes qui corrompent la pureté de la religion. Sur ces endroits le P. Malebranche s'adresse à Dieu, et le prie de retenir sa plume et les mouvements de son cœur. On sent que le génie d'Arnauld était tout à fait guerrier, et celui du P. Malebranche fort pacifique. Il dit même en quelque endroit, qu'il était bien las de donner au monde un spectacle aussi dangereux que ceux contre lesquels on déclame le plus. D'ailleurs Arnauld avait un parti noml)reux qui chaulait victoire pour son chef dès qu'il paraissait dans la lice. Le P. Malebranche au contraire était, à ce qu'il prétendait, sans considération, et même une personne méprisable ; mais cela même bien pris, était un avantage qu'il ne manque pas aussi quelquefois de faire valoir. Quant au fond de la question, on peut penser avec quelle subtiUté et quelle force elle fut traitée. A peine l'Europe eùt-elle fourni encore deux pareils athlètes. Mais où prendre des juges ? Il n'y avait qu'un petit nombre de personnes qui pussent être seulement spectateurs du combat; et parmi ce petit nombre, presque tous étaient de l'un ou de l'autre parti. Un seul transfuge eût été compté pour une victoire entière ; mais il n'y eut point de transfuge.
Pendant la chaleur de cette contestation, parut, en 8i, le Traité de morale, qui n'y avait nul rapport et qui avait été composé auparavant. Le P. Malebranche y tire tous nos devoirs des principes qui lui sont particuUers. On est surpris, et peut-être fâché, de se voir conduit par la seule philosophie aux plus rigoureuses obUgations du christianisme; on croit communément pouvoir être philosophe à meilleur marché.
Toute la contestation sur les idées n'avait été qu'un prélude. Arnauld n'avait encore attaqué que les dehors : enfin il vint au corps de la place, et publia, en 1683, ses Réflexions philosophiques et théologiques sur le traité de la nature et de la grâce. Il y prétendait renverser absolument la nouvelle philosophie ou théologie du P. Malebi'anche que celui-ci soutenait n'être ni nouvelle ni sienne, parce qu'il n'aurait pas eu, disait-il, l'esprit de l'inventer, louange très forte qu'il lui donnait. 11 croyait en effet que sa philosophie appartenait à Descartes, et sa théologie à saint Augustin : mais s'ils avaient posé les fondements de l'édifice, c'était lui qui l'avait élevé et porté si haut, qu'eux-mêmes peut-être en eussent été surpris. Il répondit à Arnauld toujours de la même manière et avec le môme succès. Arnauld fut vainqueur dans son parti, et le P. Malebranche dans le sien. Son système put souffrir des difficultés; mais tout système purement philosophique est destiné à en souffrir, à plus forte raison un système philosophique et théologique tout ensemble. Celui-ci ressemble à l'univers, tel qu'il est conçu par le P. Malebranche même; ses défectuosités sont réparées par la grandeur, la noblesse, l'ordre, l'universalité des vues (1).
Après avoir satisfait à Arnauld, du moins après s'être satisfait lui-même de bonne foi, il se résolut à abandonner la dispute, tant parce qu'il en était naturellement ennemi, que parce qu'il croyait que rien n'était plus propre à faire perdre le fil important des vérités, et que les lecteurs, longtemps promenés çà et là dans le vaste pays du pour et du contre, ne savaient plus à la fin où ils en étaient. Ti ramassa toutes les matières contestées, ou plutôt tout son système, dans un nouvel ouvrage, qui n'eut aucun air de contestation. Ce furent les Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, imprimés en d688. Ce livre n'était, comme il en convenait lui-môme, que les livres précédents, et tous ensemble n'étaient que la Recherche de la vérité. Mais il présentait les mêmes choses dans de nouveaux jours, les appuyait de nouvelles preuves, en
(1) Tous les écrits de Malebranche relatifs à cette grande polémique se trouvent dans le Recueil de ses réponses à Arnaud, A vol. in-i2, Paris, 1709.
tirait des conséquences nouvelles, et cela même pouvait faire voir combien ce système était arrêté et fixe, facile à prouver, fertile en conséquences. Il savait que la vérité, sous une certaine forme, frappera tel esprit, qu'elle n'aurait pas touché sous une autre. C'est ainsi à peu près que la nature est si prodigue en semences de plantes; il lui suffit que sur un grand nombre de perdues, il y en ait quehiuune qui vienne à bien.
J'ai parlé ailleurs (1) de la contestation qu'eut le P. Malebranche avec Régis, sur la grandeur apparente de la lune, et en général sur celle des objets; et sans me mêler de décider la question, ce qui n'appartiendrait pas à un historien, et encore moins à moi, j'ai rapporté qu'elle fut jugée, par ([uatro des plus grands géomètres, en faveur du P. Maie branche, et cela dans l'éloge même de Régis, parce que ces éloges ne sont qu'historiques, c'est-à-dire vrais. Régis renouvela la dispute des idées, et attaqua de plus en plus le P. Malebranche sur ce qu'il avait avancé que le plaisir rend heureux. Ainsi, malgré sa vie plus ({ue philosophique et très chrétienne, il se trouva le protecteur des plaisirs. A la vérité la question devint si subtile et si métaphysique, que leurs plus grands partisans auraient mieux aimé y renoncer pour toute leur vie que d'être obhgés à la soutenir comme lui.
Nous ne parlons point de quelques adversaires moins illustres qu'il a eus, ou de quelques contestations moins intéressantes qu'il a essuyées (2). Il était assez naturel que non seulement la nouveauté et la singularité de ses vues, mais aussi que sa réputation seule lui attirât des contradictions. On pouvait l'attaquer pour la gloire de l'avoir attaqué ; mais il lui survint une nouvelle guerre par une voie loute différente. Le P. Don François Lamy, bénédictin, dans son livre De la connaissance de soi-même, voulut appuyer, de l'autorité du P. Malebranche, l'idée qu'il s'était faite de l'amour désintéressé qu'on doit avoir pour Dieu. Ces deux pères étaient amis ; et même le P. Lamy passait pour disciple du P. Male-
(\) Eloge de Régis.
(2) H fait ici probablement une allusion modeste à un petit écrit: Doutes sur les causes occasionnelles, qu'il avait publié contre Malebranche sans nom d'auteur.
branche. Celui-ci trouva mauvais d'avoir été cité pour garant d'un sentiment qu'il prétendait n'être nullement le sien: et il faut remarquer que cette matière était alors plus délicate que jamais, parce qu'elle avait rapport au Quiétisme dont on faisait beaucoup de bruit, et que l'amour désintéressé en paraissait une branche. Il était par cette raison fort décrié; et les théologiens combattaient un monstre dont il est vrai que la réalité n était point à craindre, mais dont le nom était fort dangereux. Le P. Malebranche, pour donner une déclaration publique de ce qu'il pensait, fit son Traité de Vamour de Dieu, en 1697. Là, sans attaquer personne, et sans nommer seulement le P. Lamy, il expose selon ses principes quel doit être cet amour, et comment il est intéressé: mais il faut convenir qu'il ne le met guère plus à la portée du commun des hommes que l'amour désintéressé du P. Lamy. Après cet ouvrage, qui n'est nullement sur le ton de dispute, et qui renferme tout ce que le P. Malebranche pouvait dire d'instructif sur ce sujet, il en parut d'autres qui ne sont que de dispute avec peu d'instruction. Le P. Lamy soutint qu'il avait bien pris la pensée du P. Malebranche, mais que celui-ci en changeait. Le P. Malebranche nia fortement l'un et l'autre. Il se plaignait qu'après que Régis l'avait accusé de favoriser le sentiment d'Épicure sur les plaisirs, le P. Lamy l'accusait d'une morale si pure, qu'elle excluait tout plaisir de l'amour de Dieu. 11 a fait souvent cette plainte de n'être pas entendu, et même d'Arnauld. Ses idées métaphysiques sont des espèces de points indivisibles; si on ne les attrape pas tout à fait juste, on les manque tout à fait.
La mort d'Arnauld était arrivée en 169i; mais cinq ans après on vit renaître la guerre de ses cendres par deux lettres posthumes de ce docteur ^ur la matière déjà tant traitée des idées et des plaisirs. Le P. Malebranche y répondit, et joignit à sa réponse un petit traité Contre la 'prévention. Ce n'est point, comme on pourrait se l'imaginer, un traité moral contre la maladie du genre humain la plus ancienne, la plus générale et la plus incurable; ce sont uniquement différentes démonstrations géométriques par la forme et, selon l'auteur, par leur évidence, de ce paradoxe surprenant, qu'Arnauld
n'a fait aucun des li\Tes qui ont paru sous son nom contre le P. Malebranche. 11 n'a besoin que d'une seule supposition, qui est : « qu'Arnauld a dit vrai lorsqu'il a protesté devant Dieu » qu'il avait toujours eu un désir sincère de bien prendre les » sentiments de ceux qu'il combattait, et qu'il s'était toujours » fort éloigné d'employer les artifices pour donner de fausses » idées de ces auteurs et de leurs livres. » Cela supposé, les preuves sont victorieuses. Des passages du P. Malebranche manifestement tronqués, des sens mal rendus avec un dessein visible, des artifices trop marqués pour être involontaires, démontrent que celui qui a fait le serment n'a pas fait les livres. Tout au plus Arnauld n'aurait écrit que comme cause générale déterminée par des causes occasionnelles, défectueuses et imparfaites, c'est-à-dire par les extraits de quelque copiste. Tandis que le P. Malebranche avait tant de contradictions à souftrir dans son pays, sa philosophie pénétrait à la Chine, et l'évêque de Rosalie l'assura qu'elle y était goûtée. Un missionnaire jésuite écri\'it même à ceux de France, qu'ils n'envoyassent à la Chine que des gens qui sussent les mathématiques et les ouvrages du P. Malebranche. 11 est certain que cette nation, tant vantée jusqu'à présent pour l'esprit, paraît avoir beaucoup plus de goût que de talent pour les mathématiques; mais peut-être, en récompense, la subtilité dont on la loue est-elle celle que la métaphysique demande. Quoi qu'il en soit, Rosalie pressa fort le P. Malebranche d'écrire pour les Chinois, Il le fit, en 1708, par un petit dialogue intitulé: Entretien d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois sur la nature de Dieu. Le Chinois tient que la matière est éternelle, infinie, incréée, et qu'un Ly, espèce de forme de la matière, est l'intelligence et la sagesse souveraine, quoiqu'il ne soit pas un être intelligent et sage, distinct de la matière et indépendant d'elle. Le chrétien n'a pas beaucoup de peine à détruire cet étrange Ly, ou plutôt à en rectifier l'idée et à la changer en celle du \Tai dieu, 11 y a même cela d'heureux, que le Ly étant, selon le Chinois, la raison universelle, il est tout disposé à devenir celle qui. selon le P. Malebranche, éclaire tous les hommes, et dans laquelle on voit tout. Quoiqu'à cause du grand éloignement des philosophes chinois,
seuls intéressés à cet ouvrage, il ne parût pas devoir attirer de querelle au P. Malebranche, il lui en attira pourtant une, et ce fut avec les journalistes de Trévoux. Ils ne convinrent pas de l'athéisme qu'on attribuait aux lettrés de la Chine : mais le P. Malebranche soutint, par quantité de livres des missionnaires jésuites, que cette accusation n'était que trop fondée.
Son dernier livre, qui a paru en d715, a été les Réflexions sur la prémotion physique, pour répondre à un livre intitulé : De l'action de Dieu sur les créatures, où. l'on prétendait établir cette prémotion. L'auteur s'appuyait quelquefois du P. Malebranche et l'amenait à lui ; mais celui-ci ne voulut ni le suivre où il avait dessein de le mener, ni convenir qu'il s'égarait quand ils u'aliaient pas ensemble. En un mot, le système De l'action de Deeit, en conservant le nom de la liberté, anéantissait la chose ; et le î*. Malebranche s'attacha à expliquer comment il la conservait entière. Il représente la prémotion physique par une comparaison aussi concluante peutêtre, et certainement plus touchante que les raisonnements métaphysiques. Un ouvrier a fait une statue dont la tète, qui se peut mouvoir par une charnière, s'incline respectueusement devant lui, pourvu qu'il tire un cordon. Toutes les fois qu'il le tire, il est fort content des hommages de la statue : mais un jour qu'il ne le tire point, elle ne le salue point, et il la brise de dépit. Le P. Malebranche prouve aisément que dans ce système Dieu ne serait pas assez bon ni assez juste; il entreprend de prouver d'ailleurs que dans le sien il l'est assez et autant qu'il le doit être, quoiqu'il ne le soit pas comme Bayle et quelques philosophes auraient désiré. Ainsi, d'un côté, il décharge l'idée de Dieu de la fausse rigueur que quelques théologiens y attachent; et de l'autre, il la justifie de la véritable rigueur que la religion nous y découvre ; et il passe entre les deux écueils d'une théologie trop sévère et désespérante, d'une philosophie trop humaine et trop relâchée. Il finit son livre par prier qu'on ne le juge point sans avoir pris la peine de le lire et de l'entendre: et cette prière renouvelée dans un ouvrage, le dernier de tant d'ouvrages, marque assez combien cette faveur est difficile à obtenir du public.
Jusqu'ici nous n'avons guOro reprOsonlc le P. Malebranche que tomme métaphysicien ou théologien: et en ces deux qualités, il serait étranger à l'Académie des sciences, qui passerait témérairement ses bornes en touchant le moins du monde à la théologie, et qui s'abstient totalement de la métaphysique, parce qu'elle paraît trop incertaine et trop contenlieuse, ou du moins d'une utilité trop peu sensible. Mais il était aussi grand géomètre et grand physicien : et son savoir en ces matières, répandu avec éclat dans ses principaux ouvrages, lui fit donner une place d'honoraire dans cette compagnie, lorsque le renouvellement s'en fit en 1C99. La géométrie et la physique furent même les degrés qui le conduisirent à la métaphysique et à la théologie, et devinrent presque toujours dans la suite ou le l'ondement, ou l'appui, ou l'ornement de ses plus sublimes spéculations.
En 1712 parut la dernière édition de la Recherche de la vérité. Il y a donné une théorie entière des lois du mouvement, sujet sur lequel il avait fort médité, et beaucoup rectifié ses premières pensées, dont il avait reconnu l'erreur; car les hommes se trompent, et les grands hommes reconnaissent qu'ils se sont trompés. Il a de plus ajouté à celte édition un grand morceau de physique tout neuf, qui est le système général de l'univers. C'est celui de Descartes réformé, et cependant fort diflerent. Il roule sur une idée qui a été très familière à ce grand inventeur, et qu'il n'a pas poussée aussi loin qu'il aurait dû. Elle seule, selon le P. Malebranche, rend raison de tout ce qu'il y a de plus général et de plus inconnu dans la physique, de la dureté des corps, de leur ressort, de leur pesanteur, de la lumière, de sa propagation instantanée, de ses réflexions et réfractions, de la génération du feu, des couleurs. Il faut bien que cette idée soit une supposition, mais à peine en est-elle une; car elle est copiée d'après une chose incontestable chez les cartésiens, et que les autres philosophes ne peuvent contester sans tomber dans d'étranges pensées. En un mot, comme l'univers cartésien est composé dune infinité de tourbillons presque immenses, dont les étoles fixes sont les centres ; qu'ils ne se détruisent point les uns les autres pour en faire un total, mais ajustent leurs mouvements
de manière à pouvoir tourner tous ensemble, et chacun du sens qui convient au tout; que par leurs forces centrifuges ils se compriment sans cesse les uns les autres, mais se compriment également, et se conservent dans l'équilibre où ils se sont mis; de même le P. Malebranche imagine que toute la matière subtile répandue dans un tourbillon particulier, dans le nôtre, par exemple, est divisée en une infinité de tourbillons presque infiniment petits, dont la vitesse est fort grande, et par conséquent la force centrifuge presque infinie, puisqu'elle est le carré de la vitesse divisée par le diamètre du cercle. Voilà un grand fonds de force pour tous les besoins de la physique. Quand le.-; particules grossières sont les unes auprès des autres, et se touchent immédiatement, elles sont comprimées en tous sens par les forces centrifuges des petits tourbillons qui les environnent, et auxquels elles ne résistent par aucune autre force; et de là vient la dureté des corps. Si on les plie de façon que les petits tourbillons contenus dans leurs interstices ne puissent plus s'y mouvoir comme auparavant, ils tendent par leurs forces cen-^ trifuges à rétablir ces corps dans leur premier état; et c'est là le ressort. La lumière est une pression causée par le corps lumineux à toute la sphère des petits tourbillons environnants; et parce que tout est plein, cette pression se communique en un instant du centre de la sphère jusqu'à sa dernière surface. De plus, comme les pressions du corps lumineux se font par reprise, à cause qu'il est repoussé à chaque instant qu'il pousse, il se fait des vibrations de pression, dont le nombre plus ou moins grand dans un temps déterminé, produit les diftërentes couleurs, ainsi que le nombre des vibrations de l'air grossier ébranlé par un corps sonore, produit les différents sons. Un petit tourbillon peut recevoir à la fois une infinité de pressions différentes, ce que ne pourrait pas un corps dur; et par conséquent une infinité de rayons différemment colorés peuvent passer par le même point physique sans se détruire et sans s'altérer. La réfraction vient de l'inégalité des pressions qui agissent sur un rayon, lorsqu'il vient à passer d'un milieu dans un autre. La pesanteur, phénomène si commun, et jusqu'àprésentsi incompréhensible, suit du même principe :
mais l'explication en serait ,lrop longue. Entin le P. Malehranche regardait ces petits tourbillons comme la clef de toute la physique; et c'est un grand préjugé en leur faveur que de pouvoir être mis à tant d'usages.
Le P. Malebranche, quoique dune mauvaise constitution, avait joui d'une santé égale, non seulement par le régime que sa piété et son état lui prescrivaient, mais par des attentions particulières auxquelles il avait été obligé. Son principal remède, dès qu'il sentait quelque incommodité, était une grande quantité d'eau dont il se lavait abondamment le dedans du corps, persuadé que quand l'bydraulique était chez nous en bon état, tout allait bien. Mais enfin, il tomba fort malade en 171o. âgé de soixante-dix-sept ans; et l'on jugea d'abord qu'il y avait peu à espérer. C'était une défaillance universelle, sans fièvre, sans fluxion, sans obstruction, mais avec de vives douleurs.
Celte maladie lui épargna le chagrin d'entrer dans une contestation qui venait encore le chercher et troubler son repos. Un nouvel ennemi s'était déclaré, le père du Tertre, jésuite, qui publia cette année une ample réfutation de tout son système (1). Le P. Malebranche avait passé malgré lui une bonne partie de sa vie les armes à la main, toujours sur la défensive; et il n'y eut que la mort qui le put soustraire à cette fatalité. 11 avait eu même à souflrir d'autres contradictions moins éclatantes et plus fâcheuses. On ferait une longue histoire des vérités qui ont été mal reçues chez les hommes, et des mauvais traitements essuyés par les introducteurs de ces malheureuses étrangères.
Le P. Malebranche fut malade quatre mois, s'aflfaib lissant de jour en jour, et se desséchant jusqu'à n'être plus qu'un vrai squelette. Son mal s'accommoda à sa philosophie ; le corps qu'il avait tant méprisé se réduisit presque à rien; etl'esprit, accoutumé à la supériorité, demeura sain et entier. 11 n'en faisait usage que pour s'exciter à des sentiments de religion, et quelquefois, par délassement, pour philosopher sur le dépérissement de la machine. Ufut toujours spectateur tranquille de sa longue
(1) Béfvtation d'un nouveau aystème de métaphysique, proposé par le P. Malebranche. 3 vol., in-i2, Paris t7ta.
mort, dont 1 dernier moment, qui arriva le 13 octobre, l'ut tel que l'on crut qu'il reposait.
Depuis que la lecture de Descartes l'avait mis sur les bonnes voies, il n'avait étudié que pour s'éclairer l'esprit, et non pour se charger la mémoire; car l'esprit a besoin de lumières, et n'en a jamais trop : mais la mémoire est le plus souvent accablée de fardeaux inutiles ; aussi ne cherche-t-elle qu'à les secouer. Il avait donc assez peu lu, et cependant beaucoup appris. Il retranchait de ses lectures celles qui ne sont que de pure érudition; un insecte le touchait plus que toute l'histoire grecque ou romaine: et en eiï'et un grand génie voit d'un coup d'œil beaucoup d'histoires dans une seule réflexion d'une certaine espèce. Il méprisait aussi cette espèce de philosophie qui ne consiste qu'à apprendre les sentiments de différents philosophes. On peut savoir l'histoire des pensées des hommes sans penser. Après cela, on ne sera pas surpris qu'il n'ait jamais pu lire dix vers de suite sans dégoût. Il méditait assidûment, et même avec certaines précautions, comme de fermer ses fenêtres. Il avait si bien acquis la pénible habitude de l'attention, qu^ quand on lui proposait quelque chose de difficile, on voyait dès l'instant son esprit se pointer vers l'objet et le pénétrer. Ses délassements é-taient des divertissements d'enfant; et c'était par une raison très digne d'un philosophe qu'il les recherchait avec cette puérilité honteuse en apparence ; il ne voulait point qu'ils laissassent aucune trace dans son âme : dès qu'ils étaient passés, il ne lui restait rien, que de ne s'êlre pas toujours ai)pliqué ^^). Il était extrêmement ménager de toutes les forces de son esprit et soigneux de les conserver à la philosophie. Cette simplicité que les grands hommes osent presque seuls se permettre, et dont le contraste relève tout ce qu'ils ont de rare, était parfaite en lui. Une piété fort éclairée, fort attentive et fort sévère, perfectionnait des mœurs que la nature seule mettait déjà, s'il était possible, en état de n'en avoir pas beaucoup de besoin. Sa conversation roulait sur les mêmes matières que ses livres ; seulement, pour ne pas trop effaroucher la plupart des gens, il tâchait de la rendre un peu moins chré-
(l) Sénèque dit de même de SocraLe : Cum pueris luderehioa erubescebat. De tranquillitate animi. Cap. V.
tienne: mais il ne relâchait rion du philosophique. On la recherchait beaucoup, quoique si sage et si instructive. Il y affectait autant de >e dépouiller d'une supériorité qui lui appartenait, que les autres affectent d'en prendre une qui ne leur appartient pas. Il voulait être utile à la vérité; et il savait que ce n'est guère qu'avec un air humble et soumis qu'elle peut se glisser chez les hommes. 11 ne venait presque point d'étrangers savants à Paris qui ne lui rendissent leurs hommages. On dit que des princes allemands y sont venus exprès pour lui ; et je sais que dans la guerre du roi Guillaume, un officier anglais prisonnier se consolait de venir ici. parce que, aussi bien, il avait toujours eu envie de voir Louis XIV et Malebranche. Il a eu rhonneur de recevoir une visite de Jacques II, roi d'Angleterre. Mais ces curiosités passagères ne sont pas si glorieuses pour lui que l'assiduité constante de ceux qui voulaient véritablement le voir, et non pas seulement l'avoir vu. Milord Quadrington. qui est mort vice-roi de la Jamaïque, pendant plus de deux ans de séjour qu'il fit à Paris, venait passer avec lui deux ou trois heures presque tous les matins. Je ne sais par quel hasard la nation anglaise nous fournit tant de suffrages . on y pourrait joindre encore une traduction anglaise de la Recherche de la vérité, faite par Taylor, parent du fameux Taylor (I). Mais enfin ce hasard, si c'en est un, est heureux : c'est une estime précieuse que celle d'une nation si éclairée et si peu disposée à estimer légèrement. Les compatriotes du P. Malebranche sentaient aussi ce qu'il valait, et un assez grand l nombre de gens de mérite se rassemblaient autour de lui. Ils i étaient la plupart ses disciples et ses amis en même temps, ! et l'on ne pouvait guère être l'un sans l'autre. Il eût été difficile d'être en liaison particulière avec un homme toujours plein d'un système qu'on eût rejeté; et si l'on recevait le système, il n'était pas possible qu'on ne goûtât infiniment le caractère de l'auteur, qui n'était, pour ainsi dire, que le système vivant. Aussi jamais philosophe, sans en excepter Pythagore, n'a-t-il eu des sectateurs plus persuadés ; et Ton peut soupçonner que
M Parmi les disciples de Malebranche en Angleterre, Fontenelle aurait encore pu citer John Norris, l'auteur de l'essai d'une Théorie du monde idéal et intelligible.
pour produire cette forte persuasion, les qualités personnelles du P. Malebranche aidaient à ses raisonnements.
Joseph Sauveur naquit à la Flèche, le 2i mars 1633, de Louis Sauveur, notaire, et de Renée des Ilayes, qui étaient alliés aux meilleures familles du pays. 11 fut absolument muet jusqu'à l'âge de sept ans, par le défaut des organes de la voix, qui ne fi commencèrent à se débarrasser qu'en ce temps-là, mais lentement et par degrés, et n'ont jamais été bien libres. Cette impossibilité déparier lui épargna tous les petits discours inutiles de l'enfance ; mais peut-être i'ohligea-t-elle à penser davantage. Il était déjà machiniste; il construisait de petits moulins; il faisait des siphons avec des chalumeaux de paille, des jets d'eau ; et il était l'ingénieur des autres enfants, comme Cyrus devint le roi de ceux avec qui il vivait. f
On le mit au collège des Jésuites.. 11 n'était guère propre à y briller ; il ne parlait qu'avec beaucoup de peine, et en avait encore plus à apprendre par cœur. Sa mémoire se refusait à tout ce qui n'est que de pure mémoire et ne saisissait rien qu'avec le secours du jugement. Il fut extrêmement négligée d'un premier régent qu'il eut et n'avança guère sous lui. Il à fit beaucoup mieux sous un second, qui démêla ce qu'il valait, p On ne peut guère blâmer le premier, et il faut beaucoup louer m le second.
Les oraisons de Cicéron, les poésies de Virgile, que sa rhétorique lit passer en revue devant lui, ne le touchèrent point. Par hasard l'arithmétique de Pelletier du Mans se présenta, i en fut charme et l'apprit seul.
Sa passion naissante pour les sciences lui en donna unevio lente pour venir à Paris, car il ne sentait que trop tout ceqi lui manquait à la Flèche. Il avait un oncle chanoine et grand chantre de Tournus ; il prit le dessein d'ailer le trouver pou'
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en obtenir une pension qui le mît en état de subsister à Paris. Il fit le voyage en 1670 avec Coubard, son ami, présentement hydrographe du roi à Brest ; voyage très philosophique, non seulement par l'intention, mais par l'équipage. Ils remarquèrent sur leur route tout ce qu'ils purent, et même quelquefois plus qu'il ne devait encore leur être permis de remarquer. A Lyon, Sauveur entendant la fameuse horloge qui fait tant d'autres choses que de sonner l'heure, devina tout l'intérieur et toute énigme de la machine.
Sa famille le destinait h l'Eglise, et dans cette vue l'oncle iccorda la pension pour étudier en philosophie et en théologie i Paris. Pendant sa philosophie, il apprit en un mois, et sans naître, les six premiers livres d'Euclide; ce qui était fort dif- "érent de ce qu'on lui enseignait, quoique rien n'y dût apparenir davantage. Cet essai et ce succès ne firent qu'irriter son ••oùt pour les mathématiques, et il Leur donna une application [ue la philosophie scolastique ne pouvait obtenir de lui. La héologie des écoles lui ressemblait trop pour être mieux traitée ; n'abandonna bientôt; et pour ne sortir de son goût que le noins qu'il était possible, il se destina à la médecine, et it un cours d'anatomie et de l^otanique. 11 allait aussi fort assiument aux conférences de Rohault, qui en ce temps-là aidaient familiariser un peu le monde avec la vraie philosophie (1). Sauveur connut alors M. de Cordemoy, lecteur du Dauphin, t habile philosophe (2) qui parla de lui à l'évêque de Condom, epuis évêque de Moaux, précepteur du jeune prince. Ce prélat oulut voir Sauveur; il le tourna sur plusieurs matières de hysique, le sonda et le connut bien. Il lui donna un conseil uine pouvait partir que d'un homme d'esprit : ce fut de renoncer la médecine. Il jugea qu'il aurait (rop de peine à y réussir rec un grand savoir, mais qu'il allait trop directement au ut, et ne prenait point de tours; avec des raisonnements justes, lais secs et concis, où les paroles étaient épargnées et où le îu qui en restait par une nécessité absolue était dénué de
U Rohault, gendre de Clerselier, zélé carlésien. Ses conférences sur la phy-
'.e et la philosophie eurent le plus grand succès.
.:) Géraud de Cordemoy, conseiller du roi et membre de l'Académie fran- ^onise, philosophe cartésien.
fjH FONTENELLE.
grâce. En effet, un médecin a presque aussi souvent affaire à l'imagination de ses malades qu'à leur poitrine ou à leur foie ; et il faut savoir traiter celte imagination, qui demande des spécifiques particuliers.
Encore une chose détermina Sauveur à suivre le sage conseil de M. de Condom. Son oncle, qui vit qu'il ne pensait plus à l'état ecclésiastique, fit scrupule de lui continuer une pension qu'il prenait sur les revenus de son bénéfice, et comme le jeune étudiant en médecine était encore bien éloigné d'en pouvoir tirer aucun secours, il se tourna entièrement du côté des mathématiques et se résolut à les enseigner.
Les géomètres, qui encore aujourd'hui ne sont pas communs, l'étaient encore beaucoup moins. Celait un litre assez singulier, et qui par lui-même altirait l'atlention. Le peu qu'il y en avait dans Paris n'étaient ([ue des géomètres de cabinet, séquestrés du monde. Sauveur au contraire s'y livrait; et cela dans le temps heureux de la nouveauté. Quelques dames même aidèrent à sa réputation ; une principalement, qui logeait chez elle le célèbre La Fontaine, et qui goûtant en même temps Sauveur, prouvait combien elle était sensible à toutes les différentes sortes d'esprit(l). 11 devint donc bientôlle géomètre à la mode; et il n'avait encore que 23 ans lorsqu'il eut un écolier de la plue haule naissance, mais dont la naissance est devenue le moindre titre, le prince Eugène.
Un étranger de la première qualité voulut apprendre de lu la géométrie de Descartes ; mais le maître ne la connaissai point encore. Il demanda huit jours pour s'arranger, cherchi bien vite le livre, se mit à l'éludier; et plus encore par h plaisir qu'il y prenait que parce qu'il n'avait pas de temps i l)erdre, il y passait les nuits entières, laissait quelqucfoi tVteindre son feu, car c'était en hiver, et se trouvait le matii transi de froid sans s'en être aperçu.
Il lisait peu, parce qu'il n'en avait guère le loisir; mais i méditait beaucoup, parce qu'il en avait le talent et le goût. 1 retirait son attention des conversations inutiles pour la place mieux, et mettait à profit jusqu'au temps d'aller et de veni
(1) Mme de la Sablière. »
par les rues. Il devinait, quand il en avait besoin, ce qu'il eût trouvé dans les livres ; et pour s'épargner la peine de les chercher et de les étudier, il se les faisait lire.
La chaire de Ramus pour les mathématiques, qui se donne au concours, étant venue à vaquer au collège royal, il se prépara à entrer dans la lice : mais il apprit quil fallait commencer le combat par une harangue. La difficulté de la faire, et plus encore celle de l'apprendre par cœur, lui firent abandonner l'entreprise.
Un géomètre entièrement renfermé dans sa géométrie, n'attendait certainement aucune fortune du jeu. Cependant la bassette fit plus de bien à Sauveur qu'à la plupart de ceux qui y jouaient avec tant de fureur. Le marquis de Dangeau lui demanda en J6"8 le calcul des avantages du banquier contre les pontes. Il le fit au grand étonnement de quantité de gens, qui voyaient nettement évalué en nombre précis ce qu'ils n'avaient entrevu qu a peine et avec beaucoup d'obscurité. Comme la bassetle était fort à la mode à la cour, elle contribua à y mettre Sauveur, qui fut heureux d'avoir traité un sujet aussi intéressant. Il eut l'honneur d'expliquer son calcul au roi et à '.a reine. On lui demanda ensuite ceux du quinquenove, du loca, du lansquenet, jeux qu'il ne connaissait point, et dont 1 n'apprenait les règles que pour les transformer en équations ilgébriques, où les joueurs ne les connaissaient plus. Il a paru ongtemps après un grand ouvrage d'une autre main sur les 'eux de hasard, qui paraît en avoir épuisé tout le géométrique (1), En 1680, il fut choisi pour être maître de mathématiques les pages de madame la Dauphine. Pendant un voyage de i'ontainebleau, le maréchal de Bellefond l'engagea à faire un letit cours d'anatomie pour les courtisans. Il sortait de sa phère ordinaire, mais non pas de celle de son savoir. On dit ue toute la cour allait l'entendre : mais je crains qu'on ne isse trop d'honneur à toute la cour.
II alla à Chantilly avec Mariotte en 1681, pour faire de? exj ériences sur les eaux. On sait combien elles peuvent fournir 4 'occupation à un mathématicien. Il fut connu du grand prince
L'auleur est Remond de Montraort, comme on verra dans son élo^e.
Louis de Condc, dont l'ingénieuse et vive curiosité se portait à tout. 11 prit beaucoup de goût et d'affection pour Sauveur; il le faisait venir souvent de Paris à Chantilly, et l'honorait de ses lettres. Un jour que Sauveur entretenait le prince sur quelque matière de science en présence de deux autres savants, ou qui faisaient profession de l'être, ils lui coupèrent la parole, ce qui n'était jamais difficile, et se mirent à expliquer ce qu'il avait entrepris. Quand ils eurent fini, le prince leur dit : Vous avez cru que Sauveur ne s'entendait pas bien, parce qu'il parle avec peine ; mais je le suivais, et je l'entendais parfaitement. Vous m'avez parlé beaucoup plus éloquemment que lui, mais jf ne vous ai pas compris, et peut-être ne vous comprenez-vous pas vousmêmes.
11 prit le temps de ses voyages de Chantilly pour travailler à un traité de fortification. Quel oracle n'avait-il pas là? Cependant quelques années après, se défiant de la simple spéculation qu'il avait sur ces matières, il y voulut joindre la pratique, et même la plus périlleuse. 11 alla au siège de Mons en 1691, et il y montait tous les jours la tranchée. 11 exposait sa vie, seulement pour ne négliger aucune instruction, et l'amour de la science était devenu en lui un courage guerrier. Le siège fini, il visita toutes les places de Flandres. Il apprit le détail des évolutions militaires, les campements, les marches d'armée; enfin tout ce qui appartient à l'art de la guerre, oii l'intelligence a pris un rang au-dessus de la valeur même. On ne connaissait guère que lui de mathématicien à la cour, et les mathémati([ues n'y étaient guère connues que par lui; et comme en ce pays-là la vogue est plus universelle que partout ailleurs, et qu'heureusement pour ce siècle il n'y a pluf d'éducation bien entendue sans mathématiques, il a eu l'honneur de les montrer à tous les jeunes princes et aux enfant de France. Ce serait une affectation inutile que d'enfler cet élog( du dénombrement de tous ces grands noms, il serait inutile aussi de rapporter en détail la plupart de ses différents tra vaux : des méthodes abrégées pour les grands calculs, de tables pour la dépense des jets d'eau, les cartes des côtes d France, qu'il réduisit par ordre de M. de Seignelay à la mêm
échelle et orienta de même façon, et qui composent le premier volume du Neptune français ; le rapport des poids et des mesures de différents pays; une manière de jauger avec beaucoup de facilité et de précision toutes sortes de tonneaux ; un calendrier universel et perpétuel, qui découvrit la fausseté d'un titre qu'on donnait pour ancien et fit condamner les faussaires, etc. On ne pourrait faire sentir que par une trop grande discussion la difficulté et le prix de ces sortes d'ouvrages, que n'estiment peut-être pas assez ceux qui ne se plaisent que sur la cime la plus élevée de la théorie. Sauveur ne faisait guère de cas que des mathématiques utiles, eff"et de sa solidité naturelle d'esprit, et peut-être aussi de l'habitude d'enseigner; car on ne mène pas des écoliers si loin, surtout ceux qu'il avait. Il demandait presque pardon de s'être amusé aux carrés magiques, qu'il avait poussés au dernier degré de spéculation. Il faut même convenir qu'il n'était pas trop prévenu en faveur des nouveaux géomètres de l'infini, qu'il appelait infinitaires, comme font ceux qui ne veulent pas trop les exalter. Ce n'est pas qu'il n'entendît bien leurs méthodes, et ne s'en servît même en cas de besoin ; mais enfin il y a des goûts jusque dans la géométrie, et les hommes forcés à être d'accord sur le fond trouvent encore le secret de se partager ou sur le choix des vérités différentes, ou sur les moyens de parvenir aux mêmes vérités. Il en revient à la vérité en général l'avantage d'être recherchée, quelle qu'elle soit, et envisagée de tous les sens.
En 1686, Sauveur eut une chaire de mathématiques au collège royal. La harangue n'y mit point d'obstacle ; car, comme il avait alors un grand nom, il osa la lire. Il n'avait écrit aucun des traités qu'il dicta. Ces matières, qui se lient par la raison et n'ont point besoin de mémoire, étaient si présentes à son esprit et si bien arrangées dans sa tête, qu'il n'avait qu'à les laisser sortir. Des copistes allaient écrire sous lai pour vendre ses traités; lui-même en achetait un exemplaire à la fin de chaque année. Quelquefois quand il trouvait des auditeurs attentifs et intelligents, il se laissait emporter au plaisir de les instruire et leur aurait donné toute la journée sans sans apercevoir, si un domestique accoutumé à cor-
riger ses distractions ne l'eût averti qu'il avait affaire ailleurs.
Il entra dans l'Académie en 1699, déjà rempli d'un grand dessein qu'il méditait, d'une science presque toute nouvelle qu'il voulait mettre au jour, de son acoustique, qui doit être, pour ainsi dire, en regard avec l'optique. C'est un bonheur présentement assez rare que de découvrir des pays inconnus, mais c'est un grand travail que de les défricher. Il n'avait ni voix ni oreille, et ne songeait plus qu'à la musique. Il était réduit à emprunter la voix ou l'oreille d'autrui, et il en rendait en échange des démonstrations inconnues aux musiciens. Il consulta souvent et utilement sur toutes les parties de son système M, le duc d'Orléans, qui avait appris les mathématiques de lui, et qui savait parfaitement la musique, parce que c'est un des beaux-arts. Le disciple s'acquitta, du moins on partie, avec son maître. Une nouvelle langue de musique plus commode et plus étendue, un nouveau système des sons, un monocorde singulier, un échomètre, le son fixe, les nœuds des ondulations ont été les fruits des recherches de Sauveur. 11 les avait poussées jusqu'à la musique des anciens Grecs et Romains, des Arabes, des Turcs et des Persans, tant il était jaloux que rien ne lui échappât de cotte science des sons, dont il s'était fait un empire particulier. Nous avons trop parlé de ses découvertes dans nos histoires pour en rien répéter ici. Jamais la mort d'un savant ne fait tant de tort aux sciences que quand elle interrompt des entreprises de longue suite. Un grand nombre de vues et un certain fil d'idées précieux, et quelquefois unique, périssent avec le premier inventeur.
M. de Yauban, qui était chargé du soin d'examiner les ingénieurs sur un art qu'on n'avait appris que de lui, ayant été fait maréchal de France en 1703, proposa au roi M. Sauveur pour cet examen, qui ne convenait plus à sa dignité. On sait de quel poids était ' son témoignage, non seulement par ses lumières, mais par son zèle pour le bien du service. Sauveur fut agréé par le roi et honoré d'une pension. 11 retranchait de sa fonction d'examinateur tout le formidable inutile, ou même nuisible, que d'autres y auraient pu mettre, et n'y conservait -j qu'une attention douce, mais fine et pénétrante. Quelquefois
les ingénieurs sortaient d'une simple conversation, examinés sans avoir cru l'être.
Quoique Sauveur eût toujours joui d'une bonne santé et parût être d'un tempérament robuste, il fut emporté en deux jours par une fluxion de poitrine: il mourut le 6 juillet 1716, en sa soixante-quatrième année.
Il a été marié deux fois. A la première il prit une précaution assez nouvelle : il ne voulut point voir celle qu'il devait épouser jusqu'à ce qu'il eût été chez un notaire faire rédiger par un écrit les conditions qu'il demandait ; il craignit de n'en être pas assez le maître après avoir vu. La seconde fois il était plus aguerri. Il a eu du premier lit deux fils ingénieurs ordinaires du roi et officiers dans les troupes; et du second, un fils et une fille. Le fils a été muet jusiju'à sept ans, précisément comme son père, et ne fait que commencer à parler. Sauveur n'avait point de présomption. Je lui ai oui dire que ce qu'un homme peut en mathématiques, un autre le pouvait aussi. La proposition n'est peut-être pas vraie, mais elle est modeste dans la bouche d'un grand mathématicien, car un médiocre aurait voulu tout égaler. Il avait beaucoup de peine à se contenter sur ses ouvrages, et il fallait qu'il les éloignât de ses yeux et se les arrachât lui-même pour cesser d'y retoucher. Il était officieux, doux et sans humeur, même dans l'intérieur de son domestique. Quoiqu'il eût été fort répandu dans le monde, sa simplicité et son ingénuité naturelles n'en avaient point été altérées, et le caractère mathématique avait toujours prévalu.
Godefroy-Guillaume Leibnitz naquit à Leipsick en Saxe, le 23 juin 1649, de Frédéric Leibnitz, professeur de morale, et greffier de f université de Leipsick, et de Catherine Schmuck, sa troisième femme, fille d'un docteur et professeur en droit.
Paul Leibnilz, son grand oncle, avait été capitaine en Hongrie, et anobli pour ses services, en 1600, par l'empereur Rodolphe II, qui lui donna les armes que Leibnitz portait.
Il perdit son père à l'âge de six ans ; et sa mère, qui était une femme de mérite, eut soin de son éducation. Il ne marqua aucune inclination particulière pour un genre d'étude plutôt que pour un autre. Il se porta à tout avec une égale vivacité ; et comme son père lui avait laissé une assez ample bibliothèque de livres bien choisis, il entreprit, dès qu'il sut assez de latin et de grec, de les lire tous avec ordre : poètes, orateurs, historiens, jurisconsultes, philosophes, mathématiciens, théologiens. Il sentit bientôt qu'il avait besoin de secours ; il en alla chercher chez tous les habiles gens de son temps, et même, quand il le fallut, assez loin de Leipsick.
Cette lecture universelle et 1res assidue, jointe à un grand génie naturel, le fit devenir tout ce qu'il avait lu. Pareil en quelque sorte aux anciens qui avaient l'adresse de mener jusqu'à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences. Ainsi nous sommes obligés de le partager ici, et, pour parler philosophiquement, de le décomposer. De plusieurs Hercules l'antiquité n'en a fait qu'un, et du seul Leibnitz nous ferons plusieurs savants. Encore une raison qui nous détermine à ne pas suivre comme de coutume l'ordre chronologique, c'est que dans les mêmes années il paraissait de lui des écrits sur différentes matières ; et ce mélange presque perpétuel qui ne produisait nulle confusion dans ses idées, ces passages brusques et fréquents d'un sujet à un autre tout opposé qui ne l'embarrassaient pas, mettraient do la confusion et de l'embarras dans cette histoire.
Leibnitz avait du goût et du talent pour la poésie. Il savait les bons poètes par cœur, et dans sa vieillesse même il aurait encore récité Virgile presque tout entier mot pour mot. 11 avait une fois composé en un jour un ouvrage de trois cents vers latins sans se permettre une seule clision ; jeu d'esprit, mais jeu difficile. Lorsque, en 1679, il perdit le duc Jean-Frédéric de Brunswick, son protecteur, il fit sur sa mort un poème latin, qui est son clief-d'œuvre, et qui mérite d'être compté parmi les plus beaux d'entre les modernes. Il ne cfoyait pas, comme
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la plupart de ceux qui ont travaillé dans ce genre, qu'à cause qu'on fait des vers en latin, on est en droit de ne pas penser et de ne rien dire, si ce n'est peut-être ce que les anciens ont dit. Sa poésie est pleine de choses: ce qu'il dit lui appartient : il a la force de Lucain, mais de Lucain qui ne fait pas trop d'effort. Un morceau remarquable de ce poème e-t celui oii il parle du phosphore dont Brandt était l'inventeur. Le duc de Brunswick, excité par Leibnitz, avait fait venir Brandt à sa cour pour jouir du phosphore : et le poète chante cette merveille jusque-là inouïe: « Ce feu inconnu à la nalure même, qu'un nouveau Vulcain avait allumé dans un antre savant, que l'eau consersait et empêchait de se rejoindre à la sphère du feu sa patrie, qui, enseveli sous l'eau, dissimulait son être, et sortait lumineux et brillant de ce tombeau, image de l'âme immortelle et heureuse, etc. » Tout ce que la fable, tout ce que l'histoire sainte ou profane peuvent fournir qui ait rapport au phosphore, tout est employé : le larcin de Prométhée, la robe de Médée, le visage lumineux de Moïse, le feu de Jérémie enfoui quand les Juifs furent emmenés en captivité, les vestales, les lampes sépulcrales, le combat des prêtres égv'ptiens et perses, et quoiqu'il semble qu'en voilà beaucoup, tout cela n'est point entassé : un ordre fin et adroit donne à chaque chose une place qu'on ne saurait lui ôter ; les différentes idées qui se succèdent rapidement ne se succèdent qu'à propos. Leibnitz faisait même des vers français, mais il ne réussissait pas dans la poésie allemande. Notre préjugé pour notre langue et l'estime qui est due à ce poète nous pourraient faire croire que ce n'était pas tout à fait sa faute (1).
11 était très profond dans l'histoire et dans les intérêts des princes, qui en sont le résultat politique. Après que Jean-Casimir, roi de Pologne, eut abdiqué la couronne, en 1668, Philippe- Guillaume de Neubourg, comte palatin, fut des prétendants; et Leibnitz fit un traité sous le nom supposé de Gt'oryeFi/coivws, pour prouver que la république ne pouvait faire un meilleur choix. Cet ouvrage eut beaucoup d'éclat : l'auteur avait vingtdeux ans.
H) Cette remarque, juste au temps où la faisait Fontenelle, a cessé de l'être depuis un siècle. L'Allemagne a eu de grands poètes en allemand.
Quand on commença à traiter la paix de Nimègue, il y eut des difficultés sur le cérémonial à l'égard des princes libres de l'Empire qui n'étaient pas électeurs ; on ne voulait pas accorder à leurs ministres les mêmes titres et les mêmes traitements qu'à ceux des princes d'Italie,, tels que sont les ducs de Modène ou de Mantoue. Leibnilz publia en leur faveur un livre intitulé : Ccsarini Fuslmerii de Jure Suprematus ac Legationis Princijmm Germaniœ, qui parut en 1667. Le faux nom qu'il se donne signifie qu'il était dans les intérêts de l'Empereur et dans ceux des princes, et qu'en soutenant leur dignité il ne nuisait point à celle du chef de l'Empire. 11 avait effectivement sur la dignité impériale une idée qui ne pouvait déplaire qu'aux autres potentats. Il prétendait que tous les États chrétiens, du moins ceux d'Occident, ne font qu'un corps, dont le pape est le chef spirituel, et l'empereur le chef temporel; qu'il appartient k l'un et k l'autre une certaine juridiction universelle ; que l'empereur est le général né, le défenseur, l'advoué de l'Église, principalement contre les infidèles ; et de Là lui vient le titre de Sacrée Majesté, et à l'empire celui du Saint-Empire; et que, quoique tout cela ne soit pas de droit divin, c'est une espèce de système politique formé par le consentement des peuples et qu'il serait à souhaiter qu'il subsistât en son entier. Il en tire des conséquences avantageuses pour les princes libres d'Allemagne, qui ne tiennent pas beaucoup plus k l'empereur que les rois eux-mêmes n'y devraient tenir. Du moins il prouve très fortement que leur souveraineté n'est point diminuée par l'espèce de dépendance où ils sont, ce qui est le but de tout l'ouvrage. Cette république chrétienne, dont l'empereur et le pape sont les chefs, n'aurait rien d'étonnant, si elle était imaginée par un Allemand catholique; mais elle l'était par un luthérien; l'esprit de système, qu'il possédait au souverain degré, avait bien prévalu à l'égard de la relig on sur l'esprit de parti.
Le livre du faux Cesarinus Fxistenerius contient non seulement une infinité de faits remarquables, mais encore quantité de petits faits qui ne regardent que les titres et les cérémonies, assez souvent négligés par les plus savants en histoire. On voit que Leibnitz dans sa vaste lecture ne méprisait rien; et il est étonnant à combien de livres médiocres, et presque absolument
inconnus, il avait fait la grâce de les lire ; mais il l'est surtout qu'il ait pu mettre a'.itant d'esprit philosophique dans une matière si peu philosophique. 11 pose des définitions exactes qui le privent de l'agréable liijcrté d'abuser des termes dans les occasions ; il cherche des points fixes, et en trouve dans les choses du monde les plus inconstantes et les plus sujettes aux caprices des hommes ; il établit des rapports et des proportions qui plaisent autant que des figures de rhétorique et persuadent mieux. On sent qu'il se tient presque à regret dans les détails où son sujet renchaînc, et que son esprit prend son vol dès qu'il le peut et s'élève aux vues générales. Ce livre fut fait et imprimé en Hollande, et réimprimé d'abord on Allemagne jusqu'à quatre fois.
Les princes do Brunswick le destinèrent à écrire l'histoire de leur maison. Pour remplir ce grand dessein et ramasser les matériaux nécessaires, il courut toute l'Allemagne, visita toutes les anciennes abbayes, fouilla dans les archives des villes, examina les tombeaux et les autres antiquités, et passa de là en Italie, où les marquis de Toscane, de Ligurie et d'Est, sortis de la même origine que les princes de Brunswick, avaient eu leurs principautés et leurs domaines. Comme il allait par mer dans une petite barque seul et sans aucune suite de Venise à Mesola dans le Ferrare, il s'éleva une furieuse tempête; le pilote qui ne croyait pas être entendu par un Allemand, el qui le regardait comme la cause de la tempête, parce qu'il le jugeait hérclique, proposa de le jeter à la mer, en conservant néanmoins ses hardes et son argent. Sur cela Leibnilz, sans marquer aucun trouble, tira un chapelet, qu'apparemment il avait pris par précaution, et le tourna d'un air assez dévot. Cet artifice lui réussit: un marinier dit au pilote que puisque cet homme-là n'était pas hérétique il n'était pas juste de le jeter à la mer (1),
Il lut de retour de ses voyages à Hanovre en 1690. Il avait fait une abondante récolte, et plus abondante qu'il n'était nécessaire pour l'histoire de Brunswick ; mais une savante avidité l'avait porté à prendre tout. Il fit de son superflu un
(l) Descartes eut une aventure semblable sur le Zuiderzée et s'en tira d'une autre façon en mettant l'épée à la main.
^Qg FONTENELLË.
ample recueil, dont il donna le premier volume in-folio en 1693, sous le titre de Codex juris gentium diplomaticun. 11 l'appela Code du droit des gens, parce qu'il ne contenait que des actes faits par des nations, ou en leur nom, ou des déclarations de guerre, des manifestes, des traités de paix ou de trêve, des contrats de mariage de souverains, etc., et que comme les nations n'ont de lois entre elles que celles qu'il leur plaît de se faire, c'est dans ces sortes de pièces qu'il faut les étudier Il mit à la tcte de ce volume une préface bien écrite et encore mieux pensée. Il y fait voir que les actes de la nature de ceux qu'il donne sont les véritabl.'s sources de l'histoire autant qu'elle peut être connue, car il sait bien que tout le fin nous en échappe ; que ce qui a produit ces actes publics et mis les hommes en mouvement, ce sont une infinit'^. de petits ressorts cachés, mais très puissants, (luclquelbis inconnus a ceux mômes qui les font agir, et presque toujours si disproportionnés k leurs effets, que les plus grands événements en seraient déshonorés. Il rassemble les traits d'histoire les plus singuliers que ses actes lui ont découverts, et il en tire des conjectures nouvelles et ingénieuses sur l'oiiginedes électeurs de l'empire fixés à un nombre. Il avoue que tant de traités de paix si souvent renouvelés entre les mêmes nations font leur honte ; et il approuve avec douleur l'enseigne d'un marchand hollandais, qui ayant mis pour titre : A la paix perpétuelle, avait fait peindre dans le tableau un cimetière.
Ceux qui savent ce que c'est que de déchiffrer ces anciens actes, de les lire, d'en entendre le style barbare, ne diront pas » que Leibnitz n'a mis du sien dans le Codex diplomaticus que nj sa belle préface. Il est vrai qu'il n'y a que ce morceau qui soil de génie, et que le reste n'est que de travail et d'érudition ; mafs on doit être fort obligé à un homme tel que lui, quand i. veut bien, pour l'utilité publique, faire quelque chose qui n(
soit pas de génie.
En 1700 parut un supplément de cet ouvrage sous le titre cl( Mantiasa codicis juris gentium diplomalici. Il y a mis aussi un< préface, où il donne à tous les savants qui lui avaient fourn quelques pièces rares des louanges dont on sent la sincérité Il remercie même Toinard de l'avoir aveuli d'une faute dan 1
ÉLOGE DE LEIBMTZ. 109
son premier volume, où il avait ronfondu avec le fameux Christophe Colomb un Guillaume de Caseneuve, surnommé Coulomp, vice-amiral sous Louis XI; erreur si légère et si excusable, que l'aveu n'en serait guère glorieux sans une infinité d'exemples contraires.
Enfin il commença à mettre au jour, en 1707, ce qui avait rapport à l'histoire de Brunswick, et ce fut le premier volume in-1'olio Scriptorum Brunsicicensia tllustrantium ; recueil de pièces originales qu'il a\ait presque toutes dérobées à la poussière et aux vers, et (jui devaient faire le fondement de son histoire. Il rend compte dans la préface de tous les auteurs qu'il donne et des pièces qui n'ont point de noms d'auteur, et en porte des jugements dont il n'y a pas d'apparence que l'on appelle.
Il avait fait sur l'histoire de ce temps-là deux découvertes principales, opposées à deux opinions fort établies.
On croit que de simples gouverneurs de plusieurs grandes provinces du vaste empire de Charlemagne étaient devenus dans la suite des princes héréditaires; mais Leibnitz soutient qu'ils l'avaient toujours été, et par là ennoblit encore les origines des plus grandes maisons. Il les enfonce davantage dans cet abîme du passé, dont l'obscurité leur est si précieuse.
Le x« et le xi* siècle passent pour les plus barbares du :îhristianisme ; mais il prétend que ce sont le xiii« et le xiv« ; 2t qu'en comparaison de ceux-ci le x« fut un siècle d'or, du Imoins pour l'Allemagne (1). Au milieu du xii*' on discernait <incore le vrai d'avec le faux ; mais ensuite les fables, renfermées juparavant dans les cloîtres et dans les légendes, se débordèrent impétueusement et inondèrent tout. Ce sont à peu près ses pro- 3res termes. Il attribue la principale cause du mal à des gens lui, étant pauvres par institut, inventaient par nécessité. Ce lu'il y a de plus étonnant, c'est que les bons livres n'étaient )as encore alors totalement inconnus. Gervais de Tilbury, que
eibnitz donne pour un échantillon du xiii^ siècle, était assez ^rersé dans l'antiquité, soit profane, soit ecclésiastique, et n'en j ;st pas moins grossièrement ni moins hardiment romanesque.
(i) Cela n'est certainement pas vrai pour la France.
IjQ FONTENELLE.
Après les faits dont il a été témoin oculaii'c, rauleur d'Aniadis pouvait soutenir aussi que son livre était historique. Un homme de la trempe de Leibnitz, qui est dans l'étude de Thistoue, en sait tirer de certaines réflexions générales, élevées au-dessus de l'histoire même; et dans cet amas confus et immense de faits, il démêle un ordre et des liaisons délicates qm n'y sont que pour lui. Ce qui l'intéresse le plus, ce sont les ongmes des ot nations, do leurs langues, de leurs mœurs, de leurs opmions, fca surtout l'histoire de l'esprit humain, et une succession de peu- r sées qui naissent dans les peuples les unes après les autres, ou plutôt les unes des autres, et dont l'enchaînement bien observe^ pourrait donner lieu à des espèces de prophéties.
En 1710 et 1711 parurent deux autres volumes Scriptom Bnmswkemia «7hts<mnfmm; et enfin devait suivre l'histoire «iui n'a point paru, et dont voici le plan. .,..,«:
Il la faisait précéder par une dissertation sur 1 état de l'Allemagne, tel qu'il était avant toutes les histoires, et ciuon pouvait le conjecturer par les monuments naturels qui en étaient restés; des coquillages pétriliés dans les terres, des pierres où se trouvent des empreintes de poissons ou de plantes, et même de poissons et de plantes qui ne sont poin du pays, médailles incontestables du déluge. De la il pass^ail aux plus anciens habitants dont on ait mémoire, aux diffe* rents peuples qui se sont succédé les uns aux autres dans ce. pavs, et traitait de leurs langues et du mélange de ces langues, autant qu'on en peut juger par les étymologies seul^ monuments en ces matières. Ensuite les origines de Bruns ^vick commençaient à Charlemagnc, en 7G9, et secontmuaien par les empereurs descendus de lui et par cinq empereurs d^ la maison de Brunswick, Henri 1, l'oiseleur, les trois Ohons et Henri H, oii elles finissaient en 1025. Cet espace de temp comprenait les antiquités de la Saxe par la maison M ikmd celles de la haute Allemagne par la maison de Guelfe celles d la Lombardie par la maison des ducs et marquis de Toscan et de Ligurie. De tous ces anciens princes sont sortis ceux d Brunswick. Après ces origines venait la généalogie de 1 maison de Guelfe, ou de Brunswick, avec une courte ma: exacte histoire jusqu'au temps présent. Ce.tte enealogie eta
ÉLOGE DE LEIBNITZ. m
accompagnée de celle des autres grandes maisons; de Ja maison Gibelme, d'Autriche ancienne et nouvelle, de Bavière, etc. Leibnitz avançait, et il était trop savant pour être présomptueux, que jusqu'à présent on n'avait rien vu de pareil sur 1 histoire du moyen âge : qu'il avait porté une lumière oute nouvelle dans ces siècles couverts d'une obscurité .flrayante, et reformé un grand nombre d'erreurs, ou levé )eaucoup d'incertitudes. Par exemple, cette papesse Jeanne -tabl.e d abord par quelques-uns, détruite par d'autres •^nsuitc ix.tablie, il la détruisait pour jamais, et il trouvait que <ette fable ne pouvait être soutenue qu'à la faveur des ténè- ■res de la chronologie qu'il dissipait.
eJ!Tv'-fTr '^" ■"" T^''''^''' il prétendit avoir décourt U ^e^ltabe origine des Français, et en publia une dis- ^rtat.on en 1716. L'illustre P. de Tournemine, jésu e Mua son sentiment, et en soutint un autre dans toute rudition qu U fallait pour combattre un adversaire aussi s -
^^uve 'x ' '' r''' '"'''^^^'^ ^^^^'"^ ^^^^"d adversaire prouve. Nous n entrerons point dans cette question: elle ait même assez indifiFérente, selon la réflexion du P de .urnemine; puisque, de quelque façon que ce fût, les Franis étaient compatriotes de Leibnitz.
Leibnitz était grand jurisconsulte. Il était né dans le sein
la jurisprudence, et cette science est plus cultivée en lemagne quen aucun autre pays. Ses premières études ent prmcipalement tournées de ce côté-là; la vigueur nais-
e de son esprit y fut employée. A l'âge de 2o'ans, il JiU se faire passer docteur en droit à Leipsick: mais le ren de la faculté, poussé par sa femme, le refusa, sous ^texe de sa jeunesse. Cette même jeunesse lui avait it-etre attire la mauvaise humeur de la femme du doven M quil en soit, il fut vengé de sa patrie par l'appiau- -ement gênerai avec lequel il fut reçu docteur la même ee a Aitorf dans le territoire de Nurember- La îe qu il soutint était De casibns perpkxis in jure Elîe fut •nmee dans la suite avec deux autres petits traités de lui- ■t>nm encydopediœ in jure, seu questiones philosophke ame- '- jure colkctœ, et Specimm certitudinis seu demonstra-
tionum injure exhibitum in doctri^iâ ronditionum. Il savait déjà rapprocher les différentes sciences et tirer des lignes de communication des unes aux autres.
A l'Age de 22 ans, qui est l'époque que nous avons deji marquée pour le livre de George Vlicovius, il dédia à relccteuj de Mavcnce, Jean-Philippe de Schomborn, une nouvelle me, thodc'd-apprendre et d'enseigner la jurisprudence. Il y ajoui lait une liste de ce qui manque encore au droit, Caiatc qum desideratorum in jure, et promettait d'y suppléer Dans même année il donna son projet pour réformer tout le cori du droit Corporis juris reconcinnandi ratio. Les ditïerent matières du droit sont effectivement dans une grande confi sion ; mais sa tête, en les recevant, les avait arrangées ; ell s-étaient refondues dans cet excellent moule, et c les auraïc beaucoup gagné à reparaître sous la forme ([U elh.s y avau
^'"ouand il donna les deux volumes de son Codex diplomatie il m manqua pas de remonter aux premiers principes droit naturel et du droit des gens. Le pomt de vue ou ik plaçait était toujours fort élevé, et de là il découvrait toujo . un^grand pays, dont il voyait tout le détail d un coup d. Cette théorie de jurisprudence, quoique fort courte, r a. .tendue que la question du Quiétisme alors fort agi.. France, s'y trouvait naturellement des 1 entrée, et la dn ui de Leibnitz fut conforme à celle du |)apc.
Nous voici enfin arrivés à la partie de son mente, qu^n
tércsse le plus cette compagnie. 11 était excellent plu osoi^ ^
mathématicien. Tout ce que renferment ces deux ™.ts , -
Quand il eut été reçu docteur en droit a A Itoif, il ni
Nuremberg pour y voir des savants. 11 ap.irit qu il y ava^^r
cette ville une société fort cachée de gens qui travaillai e
chimie et cherchaient la pierre philosophalc. Aust.tot le ).
possédé du désir de profiter de cette occasion pour de|
chimiste : mais la difficulté était d'être ^lUe daris les ■
tcres II prit des livres de chimi.', en rassembla les exi
sions les plus obscures, et qu'il entendait le moins en
posa une lettre inintelligible pour lu«,-meme, et ladres
directeur de la société secrète, demandant a y être adm
ÉLOGE DE LEIBMTZ. 113
les preuves qu'il donnait de son grand savoir. On ne douta point que l'auteur de la lettre ne fut un Adepte, ou à peu près. 11 fut reçu avec honneur dans le laboratoire, et prié d'y faire les fonctions de secrétaire ; on lui offrit même une pension. 11 s'instruisit beaucoup avec eux, pendant qu'ils croyaient s'instruire avec lui : apparemment il leur donnait pour des connaissances acquises par un long travail, les vues que son génie naturel lui fournissait; et enfin il paraît hors de doute que quand ils l'auraient reconnu, ils ne l'auraient pas chassé. En 1670, Leibnitz, âgé de ai ans, se déclara publi(iuement philosophe dans un livre, dont voici l'histoire.
Marius Nizolius, de Bersello, dans l'état de Modène, publia en 1533 un traité De veris principiis et verâ ratione philosophandi contra pseudophilosophos. Les faux philosophes étaient tous les scolastiques passés et présents, et Nizolius s'élevait avec la dernière hardiesse contre leurs idées monstrueuses et leur langage barbare, jusque-là qu'il traitait saint Thomas lui-même de borgne entre les aveugles. La longue et constante admiration qu'on a eue pour Aristote ne prouve, disait-il, que la multitude des sots et la durée de la sottise. La bile de l'auteur était encore animée par quelques contestations particulières avec des aristotéliciens.
'' Ce livre, qui dans le temps où il parut n'avait pas dû être
indifférent, était tombé dans l'oubli, soit parce que l'Italie
^ avait eu intérêt à l'étouffer, et qu'à l'égard des autres pays,
*ce qu'il avait de vrai n'était que trop clair et trop prouvé ; soit
'iparce qu'effectivement la dose des paroles y est beaucoup trop
forte par rapport à celle des choses. Leibnitz jugea h propos de
J'He mettre au jour avec une préface et des notes.
Pt La préface annonce un éditeur et un commentateur d'une
•"ispèce fort singulière. Nul respect aveugle pour son auteur,
^'lulles raisons forcées pour en relever le mérite ou pour en
couvrir les défauts. 11 le loue, mais seulement par la circons-
.ance du temps où il a écrit, par le courage de son enti-eprise,
jar quelques vérités qu'il a aperçues ; mais il y reconnaît de
'aux raisonnements et des vues imparfaites; il le blâme de ses
-'ixcès et de ses emportements à l'égard d' Aristote, qui n'est
jas coupable des rêveries de ses prétendus disciples, et même
a l'égard de saint Thomas, dont la gloire pouvait n'être pas si chère à un luthérien. Enfin, il est aisé de s'apercevoir que h commentateur doit avoir un mérite fort indépendant de cela de l'auteur original.
11 paraît aussi qu'il avait lu des philosophes snns nombre L'histoire des pensées des hommes, certainement curieuse pa le spectacle d'une variété infinie, est aussi quelquefois instruc tive. Elle peut donner de certaines idées détournées du chc min ordinaire, que le plus grand esprit n'aurait pas produite de son fonds ; elle fournit des matériaux de pensées ; elle fai connaître les principaux écueils de la raison humaine, marqu les routes les plus sûres et, ce qui est le plus considérable'^ elle apprend aux plus grands génies qu'ils ont eu des parcili " et que leurs pareils se sont trompés. Un solitaire peut s'est mer davantage que ne fera celui qui vit avec les autres et qi s'y compare.
LeibniLz avait tiré ce fruit de sa grande lecture : il en ava l'esprit plus exercé à recevoir toutes sortes d'idées, plus su ceptible de toutes les formes, plus accessible à ce qui lui étf "^ nouveau, et même opposé ; plus indulgent pour la faibles j^' humaine, plus disposé aux interi^rétations favorables et pi ^ industrieux à les trouver. Il donna une preuve de ce caractè ^ dans une lettre, de Aristotele recentioribus reconciliabiU, qu l^ imprima avec le Nizolius. Là, il ose parler avantageusemc "i d'Aristotc ; quoique ce fût une mode assez générale que de 'f décrier, et presque un titre d'esprit. 11 va même jusqu'à d * ([u'il approuve plus de choses dans ses ouvrages que dans ce « de Descartes.
Ce n'est pas qu'il ne regardât la philosophie corpusculaire mécanique comme la seule légitime, mais on n'est pas car sien pour cela; et il prétendait que le véritable Aristote, et r pas celui des scolastiques, n'avait pas connu d'autre philo phie. C'est par là qu'il fait la réconciliation. 11 ne le just^iti (pie sur les principes généraux, l'essence de la matn" le mouvement, etc. Mais il ne touche point à tout le détail i mcnse de la physique, sur quoi il semble que les moder "Çd! seraient bien généreux, s'ils voulaient se mettre en comr nauté de biens avec Aristote.
eus
ÉLOGE DE LEIBMTZ. 115
Dans l'année qui suivit celle de l'édition de Nizolius,
3'est-à-dire en 1671, âgé de 23 ans, il publia deux petits trai-
;és de physique, Theoria motus abstmcti, dédiée à l'académie des
«ciences ; et Theoria motus concret/, dédiée à la société royale
le Londres. 11 semble qu'il ait craint de faire de la jalousie.
Le premier de ces traités est une théorie très subtile et
)resque toute neuve du mouvement n général, le second est
me application du premier à tous les hénomènes. Tous deux
nsemblefont une physique générale complète. Il dit lui-même
lU'il croit que son système réunit et concilie tous les autres,
upplée à leurs imperfections, étend leurs bornes, éclaircit leurs
bscurités ; et que les philosophes n'ont plus qu'à travailler de
oncert sur ces principes, et à descendre dans des explications
lus particulières qu'ils porteront dans le trésor d'une solide
hilosophie. Il est vrai que ses idées sont simples, étendues,
astes. Elles partent d'abord d'une grande universalité, qui en
5t comme le tronc, et ensuite se divisent, se subdivisent et,
jur ainsi dire, se ramifient presque à l'infini, avec un agré-
lent inexprimable pour l'esprit, et qui aide à la persuasion.
est ainsi que la nature pourrait avoir pensé.
Dans ces deux ouvrages, il admettait du vide, et regardait
matière comme une simple étendue absolument indifférente
i mouvement et au repos. Il a depuis changé de sentiment
r ces deux points. A l'égard du dernier, il était venu à
oire que pour découvrir l'essence de la matière, il fallait
1er au delà de l'étendue et y concevoir une certaine force
i n'est plus une simple grandeur géométrique. C'est la fa-
3use et obscure entéléchie d'Aristote, dont les scolastiques
t fait les formes substantielles ; et toute subtance a une
ce selon sa nature. Celle de la matière est double : une
idance naturelle au mouvement et une résistance au mouve-
mt imprimé d'ailleurs. Un corps peut paraître en repos, parce
e l'eftbrt qu'il fait pour se mouvoir est réprimé ou contre-
ancé par les corps environnants ; mais il n'est jamais réel-
lent ou absolument en repos, parce qu'il n'est jamais sans
J effort pour se mouvoir.
)escartes avait vu très ingénieusement que, malgré les
ics innombrables des corps et les distributions inégales de
mouvemont qui se font sans cesse des uns aux autres, il devait y avoir au fond de tout cela quelque chose d'égal, de constant, de perpétuel; il a cru que c'était la quantité de mouvement, dont la mesure est le produit de la masse par la Aitesse. Au lieu de cette quantité de mouvement, Leibnitz mettait la force, dont la mesure est le produit de la masse par les hauteurs auxquelles cette force peut élever un corps pesant; or, ces hauteurs sont comme les carrés des vitesses. Sur ce principe, il prétendait établir une nouvelle dynamique, ou science des forces; et il soutenait que de celui de Descartes s'ensuivait la possibilité du mouvement perpétuel artificiel, ou d'un effet plus grand que sa cause, conséquence qui ne peut se digérer ni en mécanique ni en métaphysique.
11 fut fort attaqué par les cartésiens, surtout par l'abbé Catelan et Papin, Il répondit avec vigueur ; cependant il ne paraît pas que son sentiment ait prévalu; la matière est demeurée sans force, du moins active, et l'entéléchie sans application et sans usage. Si Leibnitz ne l'a pas rétabhe, il n'y a guère d'apparence qu'elle se relève jamais.
Il avait encore sur la physique générale une pensée parti-, culière et contraire à celle de Descartes. Il croyait que les causes finales pouvaient quelquefois être employées; par exemple, que le rapport des sinus d'incidence et de réfraction était constant, parce que Dieu voulait (lu'un rayon qui doit se détourner allât d'un point à un autre par deux chemins, qui, pris ensemble, lui fissent employer moins de temps ([ue^ tous les autres chemins possibles ; ce qui est plus conforma à la souveraine sagesse. La puissance de Dieu a fait tout c^ qui peutêtre de plus grand, et sa sagesse tout ce qui peut être de mieux ou de meilleur. L'univers n'est (jne le résultat total, la combinaison perpétuelle, le mélange intime de ce plus grand et de ce meilleur, et on ne peut le connaître qu'en connaissant les deux ensemble. Cette idée, qui est certainement grande et noble, et digne de l'objet, demanderait dans l'appUcation une extrême dextérité et des ménagements infinis. Ce qui appartient à la sagesse du créateur semble être encore plus au-dessus de notre faible portée que ce qui appartient à sa puissance. , ^
Il serait inutile de dire que Leibnitz était un mathématicien du premier ordre : c'est par là qu'il est le plus généralement connu. Son nom est à la tète des plus sublimes pjpblèmes qui aient été résolus de nos jours, et il est mêlé dans tout ce que la géométrie moderne a fait de plus grand, de plus difficile et de plus iujportant. Les actes de Leipsick, les journaux des savants, nos histoires sont pleines de lui en tant que géomètre. Il n'a publié aucun corps d'ouvrage de mathématique; mais seulement quantité de morceaux détachés, dont il aurait fait des livres s'il avait voulu, et dont l'esprit et les vues ont servi à beaucoup de livres. 11 disait qu'il aimait à voir cioître dans jes jardins d'autrui des plantes dont il avait fourni les graines. Ces graines sont souvent plus à estimer que les plantes mêmes : l'art de découvrir en mathématique est plus précieux que la plupart des choses qu'on découvre.
L'histoire du calcul différentiel ou des infiniment petits suffira |Miur faire voir quel était son génie. On sait que cette découverte porte nos connaissances jusque dans l'infini, et presque au delà des bornes prescrites à l'esprit humain, du moins infiniment au delà de celles oi^i était renfermée l'ancienne géométrie. C'est une science toute nouvelle née de nos jours, très étendue, très subtile et très sûre. En 1684, Leibnitz donna dans les actes de Leipsick les règles du calcul différentiel ; mais il en cacha les démonstrations. Les illustres frères BernouUi les trouvèrent, quoique fort difficiles à découvrir, et s'exercèrent dans ce calcul avec un succès surprenant. Les solutions les plus élevées, les plus hardies et les plus inespérées naissaient sous leurs pas. En 1687 parut l'admirable livre de Newton, Des principes mathématiques de la philosophie natui-elle, qui était presque entièrement fondé sur ce même calcul; de sorte que l'on crut communément que Leibnitz et lui l'avaient trouvé, chacun de leur côté, par la conformité de leurs grandes lumières.
Ce qui aidait encore à cette opinion, c'est qu'ils ne se ren- I contraient que sur le fond des choses; ils leur donnaient des Inoms difiërens et se servaient de diff"érents caractères dans leur ilcul. Ce que Newton appelait fluxions, Leibnitz l'appelait îdifférences ; et le caractère par lequel Leibnitz marquait l'infijniment petit, était beaucoup plus conunode et d'un plus grand
usage que celui de Newton. Aussi ce nouveau calcul ayant été avidement reçu par toutes les nations savantes, les noms et es caract.:<res d#°Leibnitz ont prévalu partout, hormis en Angleterre Cela même faisait quelque effet en faveur de Leibmtz, H eût accoutumé insensiblement les géomètres à le regarder comme seul ou principal inventeur.
Cependant, ces deux grands hommes, sans se rien disputer, jouissaient du glorieux spectacle des progrès qu'on leur devait: niais cette paix fut enfin troublée. En 1699, Fatio ayant d. dans son écrit sur la Ligne de la plus courte descente, qu il était obligé de reconnaître Newton pour le premier inventeur Uu calcul différentiel, et de plusieurs années le premier; et qu U laissait à juger si Leibnitz, second inventeur, avait pris quelque cl.ose de lui ; cette distinction si nette de premier et de second inventeur et ce soupçon qu'on insinuait, excitèrent une contestation entre Leibnitz, soutenu des journalistes de Leipsick, elles géomètres anglais déclarés pour Newton, qui ne paraissait point sur la scène. Sa gloire était devenue celle de la nation et ses partisans n'étaient que de bons citoyens qu il n'avait pas besoin d'animer. Les écrits se sont succède lentcuient de part et d'autre, peut-être à cause de l'éloignement des lieux, mais la contestation ne laissait pas de s échauffer touiours; et enfin elle vint au point qu'en 1711 Leibnitz se Plaignit à la société royale de ce que KeiU l'accusait d avoir ,l„nné, sous d'autres noms et d'autres caractères, le calcul des fluxions inventé par Newton. Il soutenait que personne ne savait mieux que Newton qu'il ne lui avait rien dérobé; et il demandait que Keill désavouât publiquement le mauvais sens que pouvaient avoir ses paroles. .
La société établie juge du procès nomma des commissaires pour examiner toutes les anciennes lettres des savants matheina. ticiens que l'on pouvait retrouver et qui regardaient cette matière. Il y en avait des deux partis. Après cet examen, les commissaires trouvèrent qu'il ne paraissait pas «lue Leibmtz OLit rien connu du calcul différentiel ou des infiniment petits avant une lettre de Newton écrite en 1672, qui lui avait ete envoyée à Paris, et où la miHliode des fluxions était assez expliquée pour donner toutes les ouvertures nécessaires a un
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homme aussi intelligent; que mèm»^ Newton avait inventé sa méthode avant 1669, et par conséquent quinze ans avant que Leibnitz n'eût rien donné sur ce sujet dans les actes de Leipsick : et de là ils concluaient que Keill n'avait nullement calomnié Leibnitz.
La société a fait imprimer ce jugement avec toutes les pièces qui y appartenaient sous le titre de Commercium epistolicum de anabjsi promotâ, 1712. On la distribué par toute l'Europe; et rien ne fait plus d'honneur au système di'S infiniment petits que cette jalousie de s'en assurer la découverte, dont toute une nation si savante est possédée ; car, encore une fois, Newton n'a point paru, soit qu'il se soit reposé de sa gloire sur des compatriotes assez vifs, soit comme on le peut croire d'un aussi grand homme, qu'il soit supérieur à cette gloire même.
Leibnitz ou ses amis n'ont pas puavoir la même indifférence: il était accusé d'un vol, et tout le Commercium epistolicum. ou le dit nettement, ou l'insinue. 11 est vrai que ce vol ne peut avoir été que très subtil, et qu'il ne faudrait pas d'autre preuve d'un grand génie que de l'avoir fait : mais enfin il vaut mieux ne l'avoir pas fait, et par rapport au génie, et par rapport aux mœurs.
Après que le jugement d'Angleterre fut public, il parut un écrit d'une seule feuille volante, du 29 juillet 1713. Il est pour Leibnitz, qui étant alors à Vienne, ignorait ce qui se passait. Il est très vif, et soutient hardiment que le calcul des^ fluxions n'a point précédé celui des différences, et insinue même qu'il pourrait en être né.
Le détail des preuves de part et d'autre serait trop long, et ne pourrait même être entendu sans un commentaire infiniment plus long, qui entrerait dans la plus profonde géométrie.
Leibnitz avait commencé à travailler à un Commercium matkematieum, qu'il devait opposer à celui d'Angleterre. Ainsi, quoique la société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces îu'elle avait, elle ne les avait donc pas toutes; et jusqu'à ce (u'on ait vu celles de Leibnitz, l'équité veut que l'on suspende >on jugement.
En général, il faut des preuves d'une extrême évidence pour