‹ Éloges. Avec une introd. et des notesChapitre 18 sur 40 · FO-\TE>T.T.T.K · texte numérisé non relu

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convaincre un homme tel que lui d'être plagiaire le moius du monde; car c'est là toute la question. Newton est certainement inTenteur. et sa gloire est en sûreté.

Les gens riches ne dérobent pas : et combien Leibnitz rétait-il ?

11 a blâmé Descartes de navoir fait honneur ni à Kepler d>:la cause de la pesanteur tirée des forces centrifuges, et d»? h découTerte de l'égalilé des angles d'incidence et de réflexior.: ni à SneUius du rapport constant des sinus des angles d'in. idence et de réfraction : « Petits artifices, dit-il. qui lui ont fi > perdre beaucoup de véritable gloire auprès de ceux qui s y » connaissent. 3 Aurait-U négUgé cette gloire qu'il connaissait si bien ? Il n'avait qu'à dire d'abord ce qu'il devait à Newton ; { il lui en restait encore ime fort grande sur le fond du sujet, el il y gagnait de plus celle de l'aveu.

Ce que nous supposons qu'il eût fait dans cette occasion, il la fait dans une autre. L'un des Bernoulli ayant voulu conjecturer quelle était l'histoire de ses méditations mathématiques, il l'expose naïvement dans le mois de septembre 1691 des actes de Leipsick. Il dit qu'il était encore entièrement neuf dans la profonde géométrie étant à Paris en 167^ ; qu'il y connut l'illustre Huyghens. qui était, après Galilée et Descaries, celui à qui il devait le plus en ces matières ; que la lecture de son livTcDf horologio oscillatorio, jointe à celle des ouvrages de Pascal et de Grégoire de Saint-Vincent, lui ouvrit tout d'un coup l'esprit ^et lui donna des vues qui l'étonnèrent lui-même ej tous ceux qui savaient combien il était encore neuf: qu'aussitôt il s'offrit à lui un grand nombre de théorèmes, qui n'étaient que de.s corollaires d'ime méthode nouvelle, et dont il trouva depuis une partie dans les ouvTages de Grégorv", de Barrou et de quelques autres ; qu'enfin il avait pénétré jusqu'à des sources plus éloignées et plus fécondes et avait soumis à l'analyse ce qui ne l'avait jamais été. C'est son calcul dont il parle. Pourquoi dans cette histoire, qui parait si sincère ci si exempta de vanité, n'aurait-il pas donné place à Newton ? H est plus naturel de croire que ce qu'il pouvait avoir vu de lui en I673| il ne l'avait pas entendu aussi finement qu'il en est accusé^ puisqu'il n'était pas encore grand géomètre.

Dans la théorie du mouvement abstrait qu'il dédia à l'Acadé-

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mie en 1671 et avant que d'avoir encore rien vu de Newton, il pose déjà des infiniment petits plus grands les uns qae les autres. C'est là une des clefs du système ; et ce principe ne pouvait guère demeurer stérile entre ses mains.

Quand le calcul de Leibnitz parut en 1684, il ne fut point réclamé. Newion ne le revendiqua point dans son Ix'aa lirre, qui parut en 1687. Il est vrai qu'il a la générosité dene le revendiquer pas non plus à présent: mais ses amis, plus zélés que lui pour ses intérêts, auraient pu agir en sa place, comme ils agissent aujourd'hui. Dans tous les actes de Leipsick, Leibnitz est en une possession paisible et non interrompue de l'invention du calcul différentiel, y y déclare même que les Bernoulli l'avaient si heureusement cultivé, qu'il leur appartenait autant qu'à lui. C'est là un acte de propriété, et en quelque sorte de souveraineté.

On ne sent aucune jalousie dans Leibnitz. Il exdte tout le monde à travailler; il se fait des concurrents, s'il peut: il ne donne point de ces louanges bassement circonspe«?tes. qui craignent d'en trop dire; il se plait au mérite dautrui : tout cela n'est pas d'un plagiaire. Il n'a jamais été soupçonné de l'être en aucune autre occasion; il se serait donc démenti cette seule fois, et aurait imité le héros de Machiavel, qui est exactement vertueux jusqu'à ce qu'il s'agisse d'une couronne. La beauté du système des intiniment petits justifie cette comparaison.

Enfin, il s'en est remis avec une grande confiance au témoi- nage de Newton et au jugement de la société royale. L'aurMt-il

Ce ne sont là que de simples présomptions, qui devront toujours céder à de véritables preuves. Il n'appartient pas à un historien de décider, et encore moins à mou Atticus se serait bien gardé de prendre parti entre ce César et ce Pompée.

Il ne faut pas dissimuler ici une chose assez singulière. Si Leibnitz n'est pas de son côté, aussi bien que Newton, l'inventeur du système des intinimeat petits, il s'en faut d'infiniment peu. 11 a connu cette infinité d'ordres d'infiniment petits toujours infiniment plus petits les uns que les antres, et cela dans la rigueur géométrique : et les plus grands géomètres ont

adopté cette idée dans toute cette rigueur. Il semble cependant qu'il en ait ensuite été eftrayé lui-même, et qu'il ait cru que ces différents ordres d'infiniment petits n'étaient que des grandeurs incomparables, à cause de leur extrême inégalité, comme le seraient un grain de sable et le globe de la terre, la terre et la sphère qui comprend les planètes, etc. Or, ce ne serait là qu'une grande inégalité, mais non pas infinie, telle qu'on l'établit dans ce système. Aussi ceux mêmes qui Font pris de lui, n'ont-ils pas pris cet adoucissement qui gâterait tout. Un architecte a fait un bâtiment si hardi qu'il nose lui-même y loger; et il se trouve des gens qui se fient plus que lui à sa solidité, (lui y logent sans crainte, et qui plus est, sans accident. Mais peut-être l'adoucissement n'était-il qu'une condescendance pour ceux dont l'imagination se serait révoltée. S'il faut tempérer la vérité en géométrie, que ser<a-ee en d'autres matières?

Il avait entrepris un grand ouvrage De la science de l'infini. C'était toute la plus sublime géométrie, le calcul intégral joint au différentiel. Apparemment il y fixait ses idées sur la nature de l'infini et sur ses différents ordres; mais quand même il serait possible qu'il n'eût pas pris le meilleur parti biendéterminément, on eût préféré les lumières qu'on tenait de lui à son autorité. C'est une perte considérable pour les mathématiques, que cet ouvrage n'ait pas été fini. 11 est vrai que le plus difficile paraît fait; il a ouvert les grandes routes, mais il pouvait encore ou y servir de guide ou en ouvrir de nouvelles.

De cette haute théorie, il descendait souvent à la pratique, où son amour pour le bien public le ramenait. Il avait songé à rendre les voitures et les carrosses plus légers et plus commodes; et de là un docteur, qui se prenait à lui de n'avoir pas eu une pension du duc de Hanovre, prit occasion de lui imputer dans un écrit public qu'il avait eu dessein de construire un chariot qui aurait fait en vingt-quatre heures le voyage de Hanovre à Amsterdam : plaisanterie mal entendue,puisqu'elle ne peut tourner qu'à la gloire de celui qu'on attaque, pourvu qu'il ne soit pas absolument insensé.

Il avait proposé un moulin à vent pour épuiser l'eau des

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mines les plus profondes, et avait beaucoup travaillé à cette machine; mais les ouvriers eurent leurs raisons pour en traverser le succès par toutes sortes d'artifices. Ils furent plus habiles que lui, et l'emportèrent.

On doit mettre au rang des inventions plus curieuses qu'utiles, une machine arithmétique différente de celle de Pascal, à laquelle il a travaillé toute sa vie à diverses reprises. Il ne l'a • ntièrement achevée que peu de temps avant sa mort, et il y a t'xtrèmtinent dépensé.

Il était métaphysicien, et c'était une chose presque impossible qu'il ne le lut pas; il avait l'esprit trop universel. Je n'entends pas seulement universel, parce qu'il allait à tout, mais encore parce qu'il saisissait dans tout les principes les plus élevés et les plus généraux, ce qui est le caractère de la nnUaphysique. 11 avait projeté d'en faire une toute nouvelle, et il en a répandu çà et là différents morceaux, selon sa coutume.

Ses grands principes étaient: que rien n'existe ou ne se fait sans une raison suffisante; que les changements ne se font point brusquement et par sauts, mais par degrés et par nuances, comme dans des suites de nombres ou dans des courbes; que dans tout l'univers, comme nous l'avons déjà dit, un meilleur est mêlé partout avec un plus grand, ou, ce qui revient au même, les lois de convenance avec les lois nécessaires ou géométriques. Ces principes si nobles et si spécieux ne sont pas aisés k appliquer; car dès qu'on est hors du nécessaire rigoureux et absolu, qui n'est pas bien commun en métaphysique, le suffisant, le convenable, un degré ou un saut, tout cela pourrait bien être un peu arbitraire; et il faut prendre garde que ce ne soit le be,-oin du système qui décide.

Sa manière d'expliquer l'union de Fàme et du corps par une harmonie préétablie a été quelque chose d'imprévu et d'inespéré sur une matière où la pliilosophie semblait avoir fait ses derniers elïorts. Les philosophes aussi bien que le peuple avaient cru que Tàrae et le corps agissaient réellement et physiquement l'un sur l'autre. Descartes vint qui prouva que leur nature ne permettait point cette sorte de communication véritable, et qu'ils n'en pouvaient avoir qu'une apparente, dont Dieu était le médiateur. On croyait qu'il n'y avait que ces

ne

i.iD

deux systèmes possibles : Leibnitz en imagina un troisième Une âme doit avoir par elle-même une certaine suite de pen Bées, de désirs, de volontés. Un corps, qui n'est qu'une machine doit avoir par lui-même une certaine suite de mouvements|LA| qui seront déterminés par la combinaison de sa dispositionTf^ machinale avec les impressions de corps extérieurs. S'il se! trouve une àme et un corps tels que toute la suite des volon tés de l'âme d'une part, et de l'autre toute la suite des mou vements du corps se répondent exactement, et que dans l'instant, par exemple, que l'âme voudra aller dans un lieu, les deux pieds du corps se meuvent machinalement de ce côté-là, cotte àme et ce corps auront un rapport, non par une action réelle de l'un sur l'autre, mais par la correspondance perpétuelle des actions séparées de l'un et de l'autre. Dieu aura mis ensemble l'âme et le corps qui avaient entre eux cette correspondance antérieure à leur union, cette harmonie] prcétablie. Et il en faut dire autant de tout ce qu'il y a jamais eu et de tout ce qu'il y aura jamais d'àmes et de corps unis.

Ce système donne une merveilleuse idée de l'intelligence infinie du créateur; mais peut-être cela même le rend-il trop sublime pour nous. Il a toujours pleinement contenté son auteur; cependant il n'a pas l'ait juscju'ici, et il ne paraît pas devoir faire la môme fortune que celui de Descartes. Si tous les deux succombaient aux objections, il faudrait, ce qui serait bien pénible pour les philosophes, qu'ils renonçassent à se tourmenter davantage sur l'union de l'âme et du corps. Descartes et Leibnitz les justifieraient de n'eu plus chercher le secret.

Leibnitz avait encore sur la inétaphysique beaucoup d'autres pensées particuUères. Il croyait, par exemple, qu'il y a partout des substances simples, qu'il appelait monades ou unités, qui sont les vies, les âmes, les esprits (jui peuvent dire vïoi; qui, selon le lieu où elles sont, reçoivent des impressions de tout l'univers, mais confuses, à cause de leur multitude ; ou qui, pour employer à peu près ses propres termes, sont des miroirs sur lesquels tout l'univers rayonne suivant qu'ils lui sont exposés. Par là il expliquait les percepticns.

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ne monade est d'autant plus parfaite, qu elle a des percepn>ii> plus distinctes. Les monades, qui sont des âmes huines, ne sont pas seulement des miroirs de l'univers des itures, mais des miroirs ou images de Dieu même : et comme en vertu de la raison et des vérités éternelles elles entrent en une espèce de société avec lui, elles deviennent membres de la cité de Dieu. Mais c'est faire tort à ces sortes d'idées que d'en détacher quelques-unes de tout le système, et d'en rompre le précieux enchaînement qui les éclaircit et les fortifie. Ainsi nous n'en dirons pas d'avantage ; et peutêtre ce peu que nous avons dit est-il de trop, parce qu'il n'est pas le tout.

On trouvera un assez grand détail de la métaphysique de Leibnitz dans un livre imprimé à Londres en 1717. C'est une dispute commencée en 1713 entre lui et le fameux Clarke, et qui n'a été terminée que par la mort de Leibnitz. Il s'agit entre eux de l'espace et du temps, du \ide et des atomes, du naturel et du surnaturel, de la hberté, etc. Car, heureusement pour le public, la contestation en s'échauffant venait toujours à embrasser plus de terrain. Les deux savants adversaires devenaient plus forts à proportion l'un de l'autre, et les spectateurs, qu'on accuse d'être cruels, seront tort excusables de regretter que ce combat soit sitôt fini : ont eût vu le bout des matières ou qu'elles n'ont point de bout.

Enfin, pour terminer le détail des qualités acquises de Leibnitz, il était théologien, non pas seulement en tant que philosophe ou métaphysicien, mais théologien dans le sens étroit; il entendait les différentes parties de la théologie chrétienne, que les simples philosophes ignorent communément à fond ; il avait beaucoup lu et les pères et les scolas tiques.

En lG7i, année où il donna les deux théories du mouvement abstrait et concret, il répondit aussi à un savant socinien, petit-fils de Socin, nommé Wissowatius, qui avait employé contre la trinité la dialectique subtile dont cette secte se pique, et qu'il avait apprise presque avec la langue de sa nourrice. Leibnitz fit voir dans un écrit intitulé : Sacrosancta trinitas per nova inventa logica defensa, que la logique

ordinaire a de grandes défectuosités : qu'en la suivant son adversaire pouvait avoir eu quel(iues avantages ; mais que si on ]a réformait, il les perdait tous ; et que par conséquent la véritnl)le logique était favoralile à la foi des orthodoxes.

On était si persuadé de sa capacité en théologie que, comme on avait proposé vers le commencement de ce siècle un mariage entre un grand prince catholique et une princesse luthérienne, il fut appelé aux conférences qui se tinrent sur les moyens de se concilier à l'égard de la religion. Il n'en résulta rien, sinon que Leil)nit7. admira la fermeté de la princesse.

Le savant évêque de Salisbury, Burnet, ayant eu sur la réunion de l'église anglicane avec la luthérienne des vues qui avaient été fort goûtées par des théologiens de la confession d'Augshou rg, Leihnitz fit voir que cet évêque, tout habile qu'il était, n'avait pas tout-à-fait bien pris le nœud de cette controverse, et l'on prétend que l'évêquc en convint. On sait assez qu'il s'agit là des dernières finesses de l'art, et qu'il faut être véritableuKMit théologien même pour s'y méprendre.

il parut ici en 1692 un livre intitulé : Dr la tolrranrp dfs religions. Leibnitz la soutenait contre feu Pelisson, devenu avec succès théologien et controversiste. Ils disputaient par lettres, et avec une politesse exemplaire. Le caractère naturel de Leibnitz le portait à cette tolérance, que les esprits doux souhaiteraient d'établir, mais dont, après cela, ils auraient assez de peine à marquer les bornes et à prévenir les mauvais effets. Malgré la grande estime qu'on avait pour lui. on imprima tous ses raisonnements avec privilège, tant on se liait aux réponses de Pelisson.

Le ])lus grand ouvrage de Leibnitz, qui se ra))porte à la théologie, est sa Théodicéc, imprimée en 1710. On connaît assez les difficultés que Bayle avait proposées sur l'origine du mal, soit physique, soit moral. Leibnitz, qui craignit l'impression qu'elles pouvaient faire sur quantité d'esprits, entreprit d'y répondre.

11 commence par mettre dans le ciel Bayle, (jui était mort. Celui dont il voulait détruire les dangereux raisonnements, il lui applique ces vers de Virgile : »

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Can<iidus insneti miratur limen olympi, Sitb pedibusque videt 7uibes et sidéra Daphnis.

II dit que Ba\ io voit présentement le vrai dans sa source ; charité rare parmi les théologiens, à qui il est fort familier de damner leurs adversaires.

Voici le gros du système. Dieu voit une infinité de mondes ou univers possibles, qui tous prétendent à l'existence. Celui en qui la combinaison du bien métaphysique, physique et moral, avec les maux opposés, fait un meilleur semblable aux plus grands géométriques, est préféré : de là le mal quelconque permis, et non pas voulu. Dans cet univers, qui a mérité la préférence, sont comprises les douleurs et les mauvaises actions des hommes : mais dans le moindre nombre, et avec les suites les plus avantageuses qu'il soit possible.

Cela se fait encore mieux sentir par une idée philosophique, théologique et poétique tout ensemble. Il y a un dialogue de Laurent Valla, où cet auteur feint que Sextus, fils de Tarquinle-Superbe, va consulter Apollon à Delphes sur sa destinée. Apollon lui prédit qu'il violera Lucrèce.

Sextus se plaint de la prédiction. Apollon répond que ce n'est pas sa faute, qu'il n'est que devin : que Jupiter a tout réglé; et que c'est à lui qu'il faut se plaindre. Là finit le dialogue, où l'on voit que Valla sauve la prescience de Dieu aux dépens de sa bonté ; mais ce n'est pas là comme Leibnilz l'entend ; il continue, selon son système, la fiction de Valla. Sextus va à Dodone se plaindre à Jupiter du crime auquel il est destiné. Jupiter lui répond qu'il n"a qu'à ne point aller à Rome; mais Sextus déclare nettement qu'il ne peut renoncer à lespérance d'être roi, et s'en va. Après son départ le grandprètre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n'a pas donné une autre volonté à Sextus. Jupiter envoie Théodore à Athènes consulter Minerve. Elle lui montre le palais des destinées, où sont les tableaux de tous les univers possibles, depuis le pire jusqu'au meilleur. Théodore voit dans le meilleur le crime de Sextus, d'où naît la liberté de Rome, im gouvernement fécond en vertus, un empire utile à une grande partie du genre humain, etc. Théodore n'a plus rien à dire.

1028 FOMENELLE.

La Théodicée seule suffirait pour représenler Leibnilz. Une lecture immense, des anecdoctes curieuses sur les livres et les personnes beaucoup d'équité et même de faveur pour tous les auteurs cités, fût-ce en les combattant, des vues sublimes et lumineuses, des raisonnements au fond desquels on sent toujours l'esprit géométri(iue, un style où la force domine, et où cependant sont admis les agréments d'une imagination heu-

reuse.

Nous devrions présentement avoir épuisé Leibnitz; il ne l'est pourtant pas encore, non parce que nous avons passe sous silence un très grand nombre de choses particulières qui auraient peut-être suffi pour l'éloge d'un autre, mais parce qu'il en reste une d'un genre tout différent : c'est le projet qu'il avait conçu d'une langue philosophique et universelle. Wiikins, évèque de Chesler, et Dalgarme, y- avaient travaille; mais dès le temps qu'il était en Angleterre, il avait dit a Bayle et d'Oldenbourg qu'il ne croyait pas que ces grands hommes eussent encore frappé au but. Ils pouvaient bien faircï que des nations qui ne s'entendaient pas eussent aisément commerce; mais ils n'avaient pas attrapé les véritables caractères m/s, qui étaient l'instrument le plus fm dont l'esprit humain se pût servir et qui devaient extrêmement faciliter et le raisonnement, et la mémoire et l'invention des choses. Ils devaient ressembler, autant qu'il était possible, aux caractères dalo-èbre qui en effet sont très simples et très expressifs, qui n'ont 'jamais ni superfïuité, ni équivoque, et dont toutes les variétés sont raisonnées. Il a parlé en quelque endroit d un alphabet des pemées Jmmaincs qu'il méditait. Selon toutes es apparences, cet alphabet avait rapport à sa langue universelle. Après l'avoir trouvée, il eût encore fallu, quelque commode et quel.iue utile qu'elle eût été, trouver l'art de persuader aux différents peuples de s'en servir; et ce n'eût pas ete la le moins difficile. Us ne s'accordent qu'à n'entendre point leurs intérêts communs.

Jusqu'ici nous n'avons vu que la vie savante de Leibnitz ses talents, ses ouvrages, ses projets; il reste les detads des événements de sa vie particulière.

11 était dans la société secrète des chimistes de Nuremberg,

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lorsau'il rencontra par hasard, à la table de l'hôtellerie où il nTan^ei Tbaron de Boinebourg, ministre de l'électeur de MaZ: iein-Philippe. Ce sei.^eur s'aperçut ^^^^^ méVite d'un jeune homme encore mconnu : il Im fi rcluser Ts offres coLidérables que lui faisait le comte Palam pour JlLpense du livre de George Vlicovius et vouhj absolument l-allacher à son maître et a lui. En 1C68, If ^^eur de Mayence le lit conseiller de la chambre de révision de sa chan-

'Ïte Boinebourg avait des relations à la cour de France et de plus il avait envoyé son fils à Paris pour y fa.re ses etiides et ses exercices. Il engagea Leibnitz à y aller aussi en 16/2, tant par rapport aux affaires qu'à la conduite du jeune homme M de Boinebourg étant mort en 1673. il passa en Angleterre, où, peu de temps après, il apprit aussi la mort de lelecteivr de Mavence, qui renversait les commencements de sa fortune. Mais i; duc de Brunswick-Lunebourg se hâta de se saisir de hù pendant qu'il ctait vacant : il lui écrivit une lettre très honorable et très propre à lui faire sent.r qu il était bien connu; ce qui est le plus doux et le plus rare plaisir des gens de mérite. 11 reçut avec toute la joie et toute la reconnaissance qu'il devait la place de conseiller et une pension qui lui étaient offertes.

Cependant il ne partit pas sur-le-champ pour 1 Allemagne 11 obtint permission de retourner encore à Pans, quil n avait pas épuisé à son premier voyage. De là il repassa en Angleterre où il fit peu de séjour ; et enfin se rendit en 1676 auprès du duc Joan-Frédéric. Il y eut une considération qm appartiendrait autant et peut-être plus à l'éloge de ce prince qu a

celui de Leibnitz.

Trois ans après, il perdit ce grand protecteur, auquel succéda le duc Emest-Auguste, alors évêque dOsnabruck. 11 pa-a à ce nouveau maître, qui ne le connut pas moins bien. C.. lut sur ses vues et par ses ordres quil s'engagea a 1 histoire de Brunswick, et en 1687 il commença les voyage^ qui y avaient rapport. L'électeur Ernest-Auguste le fit en b9b son conseiller privé de justice. On ne croit point en Allemagne que les savants soient incapables des charges.

En im), il lut mis à la tête des associés étrangers de cette académie. 11 n'avait tenu qu'à lui d'y avoir place beaucoup plus tôt, et à titre de pensionnaire. Pendant qu'il était à Paris, on voulut l'y fixer fort avantageusement, pourvu qu'il se fît catholique : mais, tout tolérant qu'il était, il rejeta absolument cette condition.

Comme il avait une extrême passion pour les sciences, il voulut leur être utile, non seulement par ses découvertes, mais par la grande considération où il était. Il inspira h rélecteur de Brandeboui-g le dessein d'établir une académie des sciences à Berlin ; ce qui fut entièrement fini en -1700, sur le plan qu'il avait donné. L'année suivante, cet électeur fut déclaré roi de Prusse. Le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presque en même temps. Cette compagnie, selon le génie de son fondateur, embrassait, outre la physique et les mathématiques, l'histoire sacrée et profane et toute l'antiquité. Il en fut fait président perpétuel, et il n'y eut point de jaloux.

l^:n 1710 parut un volume de l'académie de Herlin, sous le titre de Miscdlunca berolinotsia.

Là, Leibnilz paraît en divers endroits sous presque toutes ses différentes formes, d'historien, d'antiquaire, d'étymologiste , de physicien, de mathématicien : on y peut ajouter "celle d'orateur à cause d'une fort belle épitre dédicatoire adressée au roi de Prusse. 11 n'y manque que celle de jurisconsulte et de théologien, dont la constitution de son académie ne lui permettait pas de se revêtir.

Il avait les mêmes vues pour les États de l'électeur de Saxe roi de Pologne, et il voulait étabUr à Dresde une académie qui eût correspondance avec celle de Bej-lin : mais les troubles de Pologne lui ôtèrcnt toute espérance de succès.

En récompense, il s'ouvrit à lui en 1711 un champ plus vaste, et qui n'avait point été cultivé. Le czar, qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l'esprit d'un souverain, celle de tirer ses peuples de la barbarie et d'introduire chez eux les sciences et les arts, alla à Torgau pour le mariage du prince son fils aîné avec la princesse Charlotte-Christine, et y vit et consulta beaucoup Leib-

nitz sur son projet. Le sage était précisément tel que le monarque méritait de le trouver.

Le czar fit à Leibnitz un magnifique présent, et lui donna le titre de son conseiller privé de justice, avec une pension considérable. Mais, ce qui est encore plus glorieux pour lui, l'histoire de rétablissement des sciences en Moscovic ne pourra jamais l'oublier, et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C'est un honneur rare pour un sage moderne qu'une occasion d'être législateur de barbares. Ceux qui l'ont été dans les premiers temps sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers et bâtissaient des villes avec la lyre ; et Leibnitz eût été travesti par la iable ^n Orphée ou en Amphion.

Il n"y a point de prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en 1713, et le goût du roi son successeur, entièrement déclaré pour la guerre, menaçait l'académie de Berlin d'une chute prochaine. Leibnitz songea à procurer aux sciences un siège plus assuré, et se tourna du côté de la cour impériale. Il y trouva le prince Eugène, qui, pour être un si grand général et fameux par tant de victoires, n'en aimait pas moins les sciences, et qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de Leibnitz. Mais la peste, survenue à Vienne, rendit inutiles tous les mouvements qu'il s'était donnés pour y former une académie. Il n'eut qu'une assez grosse pension de l'empereur, avec des offres très avantageuses s'il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temps du couronnement de ce prince, il avait déjà eu le titre de conseiller aulique.

Il était encore à Vienne en 1714, lorsque la reine Anne mourut, à laquelle succéda l'électeur de Hanovre, qui réunissait sous sa domination un électorat et les trois royaumes de la Grande-Bretagne, Leibnitz et Newton. Leibnitz se rendit à Hanovre : mais il n'y trouva plus le roi, et il n'était plus d'âge à le suivre jusqu'en Angleterre. Il lui marqua son zèle plus utilement par des réponses qu'il fit à quelques libelles anglais publiés contre sa majesté.

Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne, où Leibnitz eut enfin la joie de le voir roi. Depuis ce temps sa santé baissa touiours; il était sujet à la goutte, dont les attaques deve-

132 FONTENËLLE.

naient plus fréquentes. Elle lui gagna les épaules : on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il [H-it dans un grand accès, et qui ne passa point, lui causa les convulsions et les douleurs excessives dont il mourut en une heure, le li novembre 1719. Dans les derniers moments qu'il put parler, il raisonnait sur la manière dont le fameux Furtenback avait changé la moitié d'un clou de fer en or.

Le savant Eckard, qui avait vécu dix-neuf ans avec lui, qui l'avait aidé dans tous ses travaux historiques, et que le roi d'Angleterre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa maison et son bibliothécaire à Hanovre, prit soin de lui faire une sépulture très honorable, ou plutôt une pompe funèbre. Toute la cour y fut invitée, et personne n'y parut. Eckard dit qu'il en fut étonné ; cependant les courtisans ne firent que ce qu'ils devaient : le mort ne laissait après lui personne qu'ils eussent à considérer, et ils n'eussent rendu ce dernier devoir qu'au mérite.

Lcibnitz ne s'était point marié ; il y avait pensé à l'âge de cinquante ans : mais la personne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à Leibnitz le loisir de faire aussi les siennes, et il ne se maria point.

11 était d'une forte complexion. Il n'avait guère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé, et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait peu, quand on ne le forçait pas; et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître, car il y mangeait toujours seul. Il ne réglait pas ses repas à de certaines heures, mais selon ses études. Il n'avait point de ménage, et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte, il ne dînait que d'un peu de lait; mais il faisait un grand souper, sur lequel il se couchait à une heure o, deux après minuit. Souvent il ne dormait qu'assis sur u chaise, et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou hui heures du matin. Il étudiait de suite, et il a été des mois entiers sans quitter le siège ; pratique fort propre à avancj beaucoup un travail, mais fort malsaine. Aussi croit-on qu'elj lui attira une fluxion sur la jambe droite avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier à sa manière, car il consultait

ÉLOGE UE LEIBMTZ. 133

peu los médecins: il vint à ne pouvoir presque plus marcher ni quitter le lil.

11 faisait des extraits de tout ce qu"il lisait, il y ajoutait ses réflexions, après quoi il mettait tout cela à part et ne le regardait plus. Sa mémoire, qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire, des choses qui étaient écrites; mais seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. Il était toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières, et le roi d'Angleterre l'appelait son Dictionnaire vivant.

11 s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes : gens de cour, artisans, laboureurs, soldats. Il n'y a guère d'ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde ; et en tout cas le savant s'instruit encore, quand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entretenait même souvent avec les dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. Il se dépouillait parfaitement avec elles du caractère de savant et de philosophe, caractère cependant presque indélébile, et dont elles aperçoivent bien finement et avec bien du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisait aimer de tout le monde. Un savant illustre qui est populaire et familier, c'est presque un prince qui le serait aussi ; le prince a pourtant beaucoup d'avantage.

Leibnitz avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait H entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants de l'Europe ; il leur fournissait des vues ; il les animait, et certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très considérable : mais il aimait autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui, qu'à son profit ou à sa gloire particulière.

Il était toujours d'une humeur gaie, et à quoi servirait sans cela d'être philosophe? on l'a vu fort affligé à la mort du feu roi de Prusse et de l'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.

11 se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt.

Ses premiers moments n'étaient pas d'aimer la contradiction sur quoi que ce fût, mais il ne fallait qu'attendre les seconds ; et en effet ses seconds mouvements, qui sont les seuls dont il reste des marques, lui feront éternellement honneur.

On l'accuse de n'avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes [>u!)li(iues et inutiles.

On l'accuse aussi d'avoir aimé l'argent. Il avait un revenu très considérable en pensions du duc de Volfembutel, du roi l'Angleterre, de l'empereur, du czar, et vivait toujours assez grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère, quoiqu'il devienne riche, se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses qu'il méprise. De plus, Leibnitz laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques, et il dépensait beaucoup en négUgences. Cependant la recette était toujours la plus forte ; et on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu'il avait cachée. C'étaient deux années de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu'il avait confiées à un ami; mais il fut encore plus funeste à la femme de son seul héritier, fils de sa sœur, qui était curé d'une paroisse près de Leipsick. Cette femme, en voyant tant d'argent ensemble qui lui appartenait, fut si saisie de joie qu'elle en mourut subitement. »5

Eckard promet une vie plus complète de Leibnitz ; c'est aux ( mémoires qu'il a eu la bonté de me fournir qu'on en doit déjà cette ébauche. Il rassemblera en un volume toutes les pièces imprimées de ce grand homme, éparses en une infinité d'endroits, de quelque espèce qu'elles soient. Ce sera là, pour ainsi i dire, une résurrection d'un corps dont les membres étaient 1 extrêmement dispersés; et le tout prendra une nouvelle vie | par cette réunion. De plus, Eckard donnera toutes les œuvres posthumes qui sont achevées, et des Leibnitiana, qui ne seront pas la partie du recueil la moins curieuse. Enfin il continuera l'histoire de Brunswick, dont Leibnitz n'a fait que ce qui est depuis le commencement du règne de Charlemagne jusqu'à ^ l'an lOOo. C'est prolonger la vie des grands hommes, que de < poursuivre dignement leurs entreprises.

Pierre-Remond de MontmoiL naquit à Paris, le 2G octobre 1078, de François Remond, écuyer, sieur de Breviande. et de Marguerite Rallu. Il était le second de trois frères.

Après le collège, on le fit étudier en droit, parce qu'on le (listinait à une charge de magistrature pour laquelle il avait btMUcoup d'aversion. Son père était fort sévère et fort absolu, ' f lui fort ennemi de la contrainte, d'un esprit assez haut[ aillent pour tout ce qu'il voulait, courageux pour prendre les nii.yens d'y réussir. Las du droit et de la maison paternelle, il se sauva en Angleterre; dès que la paix de Riswick eut rendu FEurope libre aux Français, il passa dans les Pays-Bas, et de là eu Allemagne chez M. de Chamoys, son parent, plénipotentiaire de France à la diète de Ratisbonne.

Ce fut là que la Recherche de la vérité lui tomba entre les mains. On ne lit guère ce livre-là indifféremment, quand on '-t d'un caractère qui donne prise à la philosophie; il faut I i ^que nécessairement ou se rendre au système, ou se croire i~MZ for t pour le combattre. DeMontmort s'y rendit absolument, et en éprouva les deux bons effets inséparables: il devint Itliilosophe et véritable chrétien.

11 revint en France en 1699, et deux mois après son retour Sun père mourut et le laissa, à l'âge de 22 ans. maître d'un bien assez considérable et de lui-même; mais la Recherche de la vérité et les autres ouvrages de la même main, les conseils de l'auteur qui l'avaient engagé dans l'étude des mathémati- <iues, prévinrent les périls d'un état si agréable. II n'avait pas des goûts faibles, ni des demi-volontés; il se plongea entièrement dans les exercices d'une piété sincère, dans la philosophie et dans les mathématiques : il vivait dans un désert puisqu'il ne voyait plus que ses pareils, surtout le P. Malebranche, son maîlre, son guide et son intime ami.

En 1700, il fit un second voyage à Londres, et il était beau-

coup plus digne de le faire. Il n'avait été en Angleterre la première fois que pour sortir de France; et alors il y alla pour voir un pays si fertile en savants; il osa dès ce temps-là rendre visite à Newton.

C'était de M. Carré et de M. Guisnée qu'il avait appris les premiers éléments de géométrie et d'algèbre, et rien de plus. 11 n'avait fallu que lui ouvrir la route; une grande pénétration (l'esprit naturelle et la première ardeur d'une jeunesse fort vive, appliquées toutes deux ensemble, et sans interruption, à un seul objet, devaient faire et firent effectivement un chemin prodigieux. De Montmort se ménagea encore un secours très utile: il s'associa Nicole, jeune homme qui avait déjà quelque teinture de géométrie et qui promettait beaucoup. Ils s'instruisaient l'un l'autre, s'éclairaient, s'animaient, se communiquaient du goût et de la passion. Dans ce cas-là lé compagnon d'un travail le rend plus tendu, et cependant plus agréable. Ils passèrent trois ans dans l'ivresse du plaisir des mathématiques; ils pénétrèrent jus(iue dans le calcul intégral, qui les piquait d';iutant plus qu'il était plus épineux et moins connu; mais toute cette félicité fut troublée, quoiqu'elle ne parût pas devoir être trop exposée à la jalousie de la fortune.

On avait revêtu d'un canonicat de Notre-Dame de Paris le frère ca'det de Montmort, sans trop consulter son inclination. 11 voulut renoncer à l'état ecclésiasti(iue et se donner pour successeur ou M. de Montmort, s'il le voulait être, ou un autre à qui les suff'rages des gens de bien n'étaient pas si favorables. Ils agirent auprès de Montmort pour le résoudre à prendre le canonicat, lui qui vivait déjà comme le meilleur ecclésiastique du monde. Il n'avait à leur oppo.-er que l'assujettissement pénible et perpétuel de la vie de chanoine, très adouci à la vérité par l'usage ordinaire, mais dont il voudrait porter tout le poids; et dans le fond il était retenu aussi par ses chères mathématiques, qui devaient souft'rir beaucoup de son assiduité au chœur. Mais enfin sa délicatesse de conscience, même pour autrui, lui fit tout .surmonter. Il fut chanoine, et le fut à toute rigueur. Les offices du jour n'avaient aucune I)référence sur ceux de la nuit, ni les assiduités utiles sur celles qui n'étaient que de piété, Seulemejtt le peu de temps

qui pouvait être de reste, était soigneusement ménagé pour ce (ju'il aimait.

Il avait reçu de la nature des inclinations nobles, généreuses et bienfaisantes; et tout ce qui pouvait les porter à un haut degré de perfection se réunissait en lui : la philosophie, la religion, les engagements encore plus étroits de l'état ecclésiastique. Il faisait imprimer à ses frais les livres d'autrui, qui, quoique bons, n'eussent pas trop été recherchés par les libraires, comme celui de Guisnée sur V Ajyplication de l'alyèbre à de la géométrie, ou des ouvrages rares, qui, par certaines circonstances, ne se fussent pas aisément répandus, comme le traité de Newton sur la Quadrature des courbes. Il mariait ou faisait religieuses des filles qui, faute de bien, n'eussent trouvé que des amants, et pas même des monastères; et pourvu que les besoins ne fussent pas tout à fait disproportionnés à son pouvoir, il ne manquait jamais ni à l'amour des sciences, ni à celui du prochain. Cependant il faut avouer qu'au milieu de la douceur inséparable des bonnes actions, il n'était point pleinement content; sa vie rigoureuse de chanoine, sur laquelle il ne se faisait aucun quartier, le gênait trop, il ne sentait point qu'il fût où il aurait voulu être.

Vers la fin de 1704 il acheta la terre de Montmort. A celle de Mareuil, qui est dans le voisinage, demeurait M*"*^ la duchesse d'Angoulême, qui, par un paradoxe chronologique, était bru de Charles IX (1), mort il y avait alors 130 ans. De Montmort alla rendre ses respects à cette princesse, et il vit chez elle mademoiselle de Romicourt, sa petite-nièce et sa filleule. Après cette visite, son canonicat fut plus à charge que jamais; et enfin il se défit de limportune prébende, pour pouvoir prétendre à cette demoiselle, dont il était toujours plus touché, parce qu'il la connaissait davantage : et il l'épousa en 1706, au château de Mareuil. Avant le mariage, et malgré une extrême envie de conclure, il lui déclara de lui-même et sans aucune nécessité qu'il avait dépensé vingt-cinq mille écus de son bien,

(1) Krançûise de Nargonne avait épousé en secondes noces, en leu, Charles de Valois, duc d'Angoulême, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Elle mourut en 1715 à l'âge de 92 ans, H1 ans après la mort du père de son mari. Tel est ce paradoxe chronologinue.

tant il avait peur de tromper, môme en cette occasion, où ]'usage autorise les tromperies, en ne les punissant pas par le déshonneur qu'elles mériteraient. Il fut facile de juger à quoi ces vingt-cinq mille écus avaient été employés; sans cela, on n'aurait jamais su jusqu'où il avait poussé la générosité ou la charité chrétienne, et il arriva qu'une vertu fut trahie par une autre.

Étant marié, il continua sa vie simple et retirée; et d'autant plus que par un bonheur assez singulier le mariage lui rendit sa maison plus agréable. Les mathématiques en profitèrent. Plein de différentes vues, il se fixa d'abord sur une matière toute neuve; car le peu que Pascal et Huyghens en avaient effleuré ne l'empêchait pas de l'être, et il se mit à en composer un ouvrage qui ne pouvait manquer d'être original. Feu Bernoulli avait eu à peu près le même dessein, et l'avait fort avancé; mais rien n'avait paru.

L'esprit du jeu n'est pas estimé ce qu'il vaut. Il est vrai qu'il est un peu déshonoré par son objet, par son motif et par la plupart de ceux qui le possèdent; mais, du reste, il ressemble assez à l'esprit géométrique. Il demande aussi beaucoup d'étendue pour embrasser à la fois un grand nombre de différents rapports, beaucoup de justesse pour les comparer, beaucoup de sûreté pour déterminer le résultat des comparaisons, et de plus une extrême promptitude d'opérer. Souvent les plus habiles joueurs ne jugent qu'en gros, et avec beaucoup d'incertitude, surtout dans les jeux de hasard, où les partis qu'il faut prendre dépendent du plus ou moins d'apparence que certains cas arrivent ou n'arrivent pas. On sent assez que ces différents degrés d'apparence ne sont pas faciles à évaluer; il semble que ce serait mesurer des idées purement spirituelles et leur a])])liquer la règle et le compas. Cela ne se peut qu'avec des raisonnements d'une espèce particulière, très fins, très glissants, et avec une algèbre inconnue aux algébristes ordinaires. Aussi ces sortes de sujets n'avaient-ils point été traités; c'était un vaste pays inculte, où à peine voyait-on cinq ou six pas d'hommes. De Montmort s'y engagea avec un courage de Qiristophe Colomb, et en eut aussi le succès. Ce fut en 1708 qu'il donna son Essai d'analyse sur les jeux de hasard, où il dé-

couvrait ce nouveau monde aux géomètres. Au lieu des courbes qui leur sont familières, des sections coniques, cycloïdes, des spirales, des logarithmiques, c'étaient le pharaon, la hassette, le lansquenet, l'hombre. le trictrac, qui paraissaient sur la scène assujettis au calcul et domptés par l'algèbre.

Dans ce même temps un autre g('omètre tourna ses vues de ce même côté; c'est Nicolas Bernoulli, neveu des deux célèbres Jacques et Jean Bernoulli. Jacques, (jui était mort, avait laissé un manuscrit impartait, irilituh' : De. arle conjectandi. etquand le neveu soutint à Bàle, en 1709. sa thèse de docteur en droit, il prit pour sujet ; De artc conjectandi in jure. Comme il était habile géomètre, aussi bien que jurisconsulte, il ne put s'empêcher de choisir dans le droit une matière qui admît de la géométrie. Il traitait du prix où l'on doit légitimement mettre des rentes viagères et des usufruits, selon les différents Ages; du temps où un absent doit être censé mort, des assurances entre marchands, de la probabilité des témoignages, etc. Il appliquait à tout cela les principes de son oncle qui lui étaient connus; et ensuite, entraîné par le charme de la nouveauté et de la difiiculté, il s'enfonça dans les mêmes théories que de Montmort. Cette conformité de goûts et d'études fit naître entre eux l'amitié et l'émulation. Bernoulli vint à Paris, et de Montmort l'emmena chez lui à* sa campagne, où ils passèrent trois mois dans un combat continuel de problèmes dignes des plus grands géomètres. Il s'agissait toujours d'estimer les hasards, de régler des paris, de calculer ce qui se dérobait le plus au calcul. Leurs journées passaient comme des moments, grâce à ces plaisirs, qui ne sont pourtant pas compris dans ce qu'on appelle ordinairement les plaisirs.

Les problèmes qui occupaient ces deux géomètres conduisent nécessairement à des combinaisons très compliquées et à des suites de nombres formées selon certaines conditions et composées d'une infinité de termes, dont tantôt il fallait trouver les sommes finies ou infinies, tantôt, ce qui est souvent plus difficile, les sommes d'un nombre déterminé de termes, tantôt un terme quelconque.

La théorie de ces suites infinies est une clef de la plus sublime géométrie des courbes : car elles se résolvent en des

suites conditionnées d'une certaine manière, et leurs circonférences ou les espaces qu'elles renferment sont des sommes de ces suites. Mais outre ces usages savants, les théories de Montmort en peuvent encore avoir une infinité de politiques et de civils. Le chevalier Pety, anglais, a fait voir dans son Arithmétique politique combien de connaissances nécessaires au gouvernement se réduisent à des calculs du nombre des hommes, de la quantité de nourriture qu'ils doivent consommer, du travail qu'ils peuvent faire, du temps qu'ils ont à vivre, de la fertilité des terres, de la quantité des naufrages dans les navigations, etc. Ces connaissances, et beaucoup d'autres pareilles, étant acquises par l'expérience et posées pour fondement, combien de conséquences en tirerait un habile ministre pour la perfection de l'agriculture, pour le Commerce tant intérieur qu'extérieur, pour les colonies, pour le cours de l'argent, etc. Mais il faudrait qu'il passât par les combinaisons et par les suites de nombres, à moins qu'un grand génie naturel ne le dispensât d'une marche si lente et si pénible, sans compter que la nature des affaires ne demande pas la précision géométrique. Enfin, il est certain, et les peuples s'en convaincront de plus en plus, que le monde politique, aussi bien que le physi(iue, se règle par poids, nombre et mesure.

Après le livre de Montmort, il en parut un en Angleterre sur la même matière, intitulé : De mensurâ sortis. 11 est de Moivre, fameux géomètre, que la France a droit, puisqu'il est Français, de revendiquer sur l'Angleterre, d'ailleurs fort riclie. Je ne dissimulerai pas que de Montmort fut vivement piqué de cet ouvrage, qui lui parut avoir été entièrement fait sur le sien, et d'après le sien. 11 est vrai qu'ily était loué; et n'était-ce pas assez, dira-t-on? Mais un seigneur de fief n'en quittera pas pour des louanges celui qu'il prétend devoir foi et hommage des terres qu'il lient de lui. Je parle selon sa prétention, et ne décide nullement s'il était en effet le seigneur.

De Montmort, voisin à sa campagne de madame la duchesse d'Angoulême, s'était fort attiré son estime et sa confiance; peut-être aussi avait-il poui* elle une sorte de reconnaissance de ce que son mariage était heureux. Après qu'elle eut vendu sa terre de Mareuil pour l'arrangement de ses^ affaires, il lui

oftrit la plus belle partie du cliàleau de Montmort pour sa demeure, et elle l'accepta. Elle y fut trois ans, au bout desquels elle mourut eo 1713, ayant encore augmenté de dix ans la merveille d'être belle-tille de Charles IX. Elle laissa son hôte chargé d'une lettre pour le roi, et son exécuteur testamentaire. 11 fallut que le philosophe allât à Versailles, et, ce qui est encore plus terrible, au palais, et fort souvent; car il se trouva sur les bras deux procès que le testament avait fait naître. Il avait pour les atïaires la double haine et d'honnête homme et de savant : cependant il en fit parfaitement son devoir, et gagna les deux procès. En comparaison de ces sortes d'honneurs funèbres qu'il rendit à la mémoire de la princesse, les obsèques dignes d'elle qu'il lui fit faire et l'épitaphe qu'il composa ne méritent pas d'être comptées.

En 1714. il fit une nouvelle édition de ses jeux de hasard, très considérablement augmentée, et enrichie de son commerce épistolaire avec MM. BernouUi, oncle et neveu; surtout avec le neveu, qui ne respirait alors, comme lui. (jue combinaisons et suites infinies de nombres.

Ce n'était pas seulement avec ces deux illustres mathémaliciens qu'il était en commerce, mais aussi avec tous les autres de l'Europe, Newton, Leibnitz, Halley, Craige, Taylor, Herman, Poleni. Tous les plus grands noms dans ce genre composaient la liste de ses amis. Il apprenait par eux les nouvelles les plus fraîches des mathématiques, leurs vues particulières, leurs projets d'ouvrages, leurs réflexions sur ce qui paraissait au jour, l'histoire anecdote des sciences; il recevait et rendait des solutions de problèmes difficiles, des jugements raisonnes, des dissertations méditées avec soin. Un géomètre médiocre aurait été souvent fort embarrassé de pareils commerces; pour lui, il ne pouvait l'être que quand il fallait se ménager entre des savants brouillés ensemble, comme dans la querelle qui s'éleva sur l'invention des nouveaux calculs, et dont nous avons parlé, en 1716. D'un côté était toute l'Angleterre en armes pour Newton, et de l'autre Leibnitz, et après sa mort Jean Bernoulli, qui, aussi bien que Jacques son frère, ayant pris les premières idées de ces calculs dans des écrits de Leibnitz, oii tout autre qu'eux ne les eût pas prises, les avaient poussées si loin, qu'il

y pouvait prendre le môme intérêt que Leibnitz. Bernoulli seul, comme le fameux Coclès, soutenait sur le pont toute l'armée anglaise. On en était venu aux grandes hostilités, à des défis de problèmes; et deMontmort, toujours posté entre les deux partis ennemis, dont chacun tâchait de l'attirer à soi, reconnu presque pour juge en quelques occasions, avait besoin de toute sa sagesse. Il était peut-être plus lié avec les Anglais qu'il connaissait personnellement ; cependant il se maintint parfaitement neutre, en usant du seul artifice qui put réussir : il disait toujours vrai de part et d'autre, mais du ton qui fait passer la vérité. Les savants avec qui il a eu le commerce le plus étroit, sont MM. Bernoulli, oncle et neveu, et Taylor.

En 1715, il fit un troisième voyage en Angleterre, pour y observer l'éclipsé solaire qui devait être totale à Londres. La société royale ne le voulut pas laisser partir sans se l'être acquis, et sans l'avoir reçu dans son corps.

A quelque point que cet honneur le flattât, il ne le séduisit pourtant pas en faveur des attractions, abolies, k ce qu'on croyait, par le cartésianisme, et ressuscitées par les Anglais, qui cependant se cachent quelquefois de l'amour qu'ils leur portent. De Montmort eut de grandes querelles sur ce sujet avec Taylor, son ami particulier, et lui composa même, avec soin, une assez longue dissertation, par laquelle il renvoyait les attractions dans le néant, d'où elles tâchaient de sortir. Taylor y répondit peu de temps après. Il est certain que si l'on veut entendre ce qu'on dit, il n'y a que des impulsions ; et si on ne se soucie pas de l'entendre, il y a des attractions, et tout ce qu'on voudra; mais alors la nature nous est si incompréhensible qu'il est peut-être plus sage de la laisser là pour ce qu'elle est.

De Montmort, pour remplir quelque devoir de membre de la société royale de Londres, lui envoya un grand écrit fort curieux et fort profond sur les suites infinies, qu'elle fit imprimer dans ses Transactions en 1717, Taylor, très versé aussi dans cette manière, comme il paraît par son traité De methodo incremcntorum, y fit une addition; ce qui marquait entre deux géomètres vivants une liaison assez tendre et une espèce de fraternité, «

De Montmoi't destinait aussi un pareil morceau à l'académie des sciences, où il avait été reçu associé libre en 1716: mais étant venu de sa campagne ;\ Paris au mois de septembre 1716 pour des affaires, il fut pris de la petite vérole, qui faisait alors beaucoup de ravage, et mourut le 7 octobre suivant.

Quand il fut extrêmement mal et ([ue, selon la coutume, on l'envoya recommander aux prières de trois paroisses dont il était seigneur, les églises retentissaient des gémissements et des cris des paysans. Sa mort fut honorée de la même oraison funèbre, éloges les plus précieux de tous, tant parce qu'aucune contrainte ne les arrache, que parce qu'ils ne se donnent ni à l'esprit ni au savoir, mais à des qualités indniment plus estimables.

Il travaillait depuis un temps à l'Histoire de la géométrie. Chaque science, chaque art devrait avoir la sienne. Il est très agréable, et ce plaisir renferme beaucoup d'instruction, devoir la route que l'esprit humain a tenue, et, pour parler géométriquement, cette espèce de progression dont les intervalles sont d'abord extrêmement grands, et vont ensuite naturellement en se serrant toujours de plus en plus. L'histoire de la géométrie ancienne aurait été d'une discussion et d'une recherche fort pénible, et il eût fallu beaucoup travailler pour ne rien apprendre que des méthodes eml^arrassées qui ont conduit les plus grands génies à ce qui n'est présentement qu'un jeu. La géométrie moderne, dont l'époque est à Descartes, qui a changé la face de tout, eût été plus agréable et plus intéressante, mais en même temps plus dangereuse à traiter. Non seulement les particuhers. mais les nations mêmes ont des jalousies. Heureusement de Montmort était assez intelligent et assez laborieux pour la première partie de son ouvrage, assez instruit et assez équitable pour la seconde. Il n'était pas encore fort avancé. Puisse-t-il avoir un digne successeur!

Le fort de son travail n'était qu'à sa campagne, où il passait la plus grande partie de l'année ; la vie de Paris lui paraissait trop distraite pour des méditations aussi suivies que les siennes. Du reste, il ne craignait pas les distractions en détail. Dans la même chambre où il travaillait aux problèmes les plus embarrassants, on jouait du clavecin; son fils courait et le lu-

tinait, et les problèmes ne laissaient pas de se résoudre. Le P. Malebranche en a été plusieurs fois témoin avec étonnement. Il y a bien de la force dans un esprit qui n'est pas maîtrisé par les impressions du dehors, même les plus légères.

Il faisait volontiers les honneurs de Paris aux savants étrangers, qui la plupart s'adressaient d'abord à lui. Quoique vif et sujet à des colères d'un moment, surtout quand on l'interrompait dans ses études pour lui parler d'affaires, il était fort doux, et à ces colères succédaient une petite honte et un repentir gai. Il était bon maître, même à l'égard de domestiques qui l'avaient volé, bon ami, bon père, non seulement pour le fond des sentiments, mais, ce qui est plus rare, dans tout le détail de la vie.

ELOGE DE RENAU

Bernard Renau d'EHsagaray naquit dans le Béarn, en 1052, d'un père qui avait peu de bien et beaucoup d'enfants. On croit que ce fut par madame de Gassion, femme d'un président à mortier du parlement de Pau, et fille de Colbert du Terj'on, intendant de Rochefort, qu'il fut connu, fort jeune encore, de cet intendant, qui conçut aussitôt beaucoup d'affection pour lui. 11 avait une très petite taille, mais très bien proportionnée, et qui tirait de l'agrément de sa petitesse même, l'air adroit, vif, spirituel, courageux. Du Terron le prit chez lui, où il devint le frère de madame la princesse de Carpegne et de madame de Barbançon, ses deux filles cadettes; car elles l'ont toujours appelé de ce nom; et pour madame de Gassion, l'aînée des trois sœurs, il était son fils. Quelque aimable que fût naturellement un jeune enfant étranger dans une maison, il fallait encore que pour y être aimé de tout le monde, il sût bien se rendre aimable. On lui fit apprendre les mathématiques, apparemment parce que le séjour de Rochefort lui avait

ÉI/MiE DE HK\.\l. 14o

lii-n (If l'îiiic pcuailrt' dfs dis[t(»silions à entendre la marine. Enfin, on avait très bien renrontr»': et l'on vit, par son application et par ses procurés, <[u"il l'iiiil «lans la route où son ironie l'appelait.

Il ne s'instniisail pas pai' uni' irrandi- Ircture. mais par une profonde nn-ditatioii. Ln jien de li-rline jt-tait dans son esprit des germes de pensées (pie la nii'ditation faisait ensuite t'rlore. et qui rapportaient au cenlupie. Il cherchait les livres dans sa t(He. et les y trouvait. Ce ([u'il y a de plus singulier, c'est qti'il |)ensait beaucoup, et passait peu de temps dans son cabinet et dans la retraite. Il pensait d'ordinaire au milieu d'une conversation, dans une chambre pleine de monde, m(}me chn les dames. On se moquait de sa rêverie et de ses distractions; oti ne laissait pas en même temps de les respecter. Il faisait naturellement et sans aff'ectatinn ce qu'avait fait, pour une prouve ou pour une ostentation de ses forces, ce |iliil<isi>plii' (jui se retirait dans un bain public où il allait méditer.

Il y a apparence que Renau lut la Jh cherche di' la vèrih'. dès (ju'il l'ut en état de la lire. Son jîoùt pour ce fanieuv système et son attachement i>our la personne de l'auteur, ont toujours él(5 si vifs, qu'on ne les saurait croire fondés sur une impression trop ancienne. Quoi ({u'il en soit, jamais malebranchiste ne l'a été plus parfaitement: et comme on ne peut l'être à ce point sans une forte persuasion des vérités du christianisme cl. ce qui est infiniment jilus difficile, sans la pratique des vertus qu'il demande, Renau suivit le système jus([ue-là. Son caractère ferme et vigoureux ne lui permettait nidesi>ens(''es chancelantes, ni une exécution faible.

Quand il fut assez instruit dans la marine, du Terron le fit connaître de M. de Seignelay, qui devint bientôt son protecteur, et un protecteurvif et agissant. Il lui procura en 1H79 une place auprès du comte de Vermandois, aiuiral de France, qu'il devait entretenir sur tout ce ([ui appartient à cette importante charge. Il en eut une pension de mille écus.

Le feu roi voulant perfectionner les constiuctions de ses vaisseaux, ordonna à ses généraux de mer de se rendre à la cour avec les constructeurs les plus habiles, pour conveniid'une méthode générale qui serait établie (lans la suite. Renau

146 FOJJTENELLE.

eut l'honnour d'être ap[)elé à ces conférences, qui durèrent trois ou quatre mois. De Seignelay y assistait toujours ; et quand les matières étaient suffisamment préparées, Colbert y venait pour la décision, et quelquefois le roi lui-même. Tout se réduisit à deux méthodes : l'une de du Quesne, si fameux et si expérimenté dans la marine, l'autre de Renau, jeune encore et sans nom. La concurrence seule était une assez grande gloire pour lui ; mais du Quesne, en présence du roi, lui donna la préférence, et tira plus d'honneur d'être vaincu par son propre jugement, que s'il eût été vainqueur par celui des autres.

Sa Majesté ordonna à Renau d'aller avec de Seignelay, le chevalier de Tourvillc^, depuis maréchal de France, et du Quesne le fils, à Brest et dans les autres ports, pour y exécuter en grand ce qui avait été fait en petit devant elle. Il n'instruisit pas seulement les constructeurs, mais encore leurs enfants, et les mit en état de faire à l'âge de quhize ou vingt ans les plus grands vaisseaux, qui demandaient auparavant une expérience de vingt ou trente années.

En 1680, les Algériens nous ayant déclaré la guerre, Renau imagina ({u'il fallait bombarder Alger, ce qui ne se pouvait faire' ([ue de dessus des vaisseaux, et paraissait absolument impraticable: car jusque-là il n'était tombé dans l'esprit de personne que des mortiers pussent n'être pas placés à terre, et se passer d'une assiette solide. Les esprits originaux ont un sentiment naturel de leurs forces qui les rend entreprenants, même sans (ju'ils s'en aperçoivent. Il osa inventer les galioles à bombes. Aussitôt éclata le soulèvement général dû à toutes les nouveautés, principalement à celles qui ont un auteur connu, que le succès élèverait trop au-dessus de ses pareils. Cependant, après que dans les conseils il eut été traité en face de visionnaire et d'insensé, les galioles passèrent, et dès là la meilleui'e forlilication d'Alger fut emportée. On chargea l'inventeur de faire construire ces nouveaux bâtiments, deux à Dunkerque et trois au Havre. Il s'embarqua sur ceux du Havre pour aller prendre ceux de Dunkerque ; et comme on doutait encore qu'ils pussent naviguer avec sûreté, celui qu'il montait, les deux autres étant déjà arrivés à Dunkerque, fut battu presque à l'entrée de la rade d'un coup de verttdes plus furieux,

ÉLOGE DE RE.N.VL'. l4*

et le plus propre que l'on pût souhaitt-r pour une épreuve incontestable. L'ouragan renversa un bastion de Dunkerque. rompit les digues de Hollande, submergea quatre-vingt-dix vaisseaux sur toute la côte; et la galiote de Renau, cent fois abîmée, échappa contre toute apparence sur les bancs de Flessingue, d'où elle alla à Dunkerque.

11 se rendit devant Alger avec ses cinq bâtiments de nouvelle fabrique, déjà bien sûr de leur bonté; il ne s'agissait plus que de leurs opérations, et c'était le dernier retranchement des incrédules ou des jaloux. Ils eurent sujet d'être bien contents d'une première épreuve. Un accident fut cause qu'une carcasse (1) que Renau voulait tirer, mit le feu à la galiote toute chargée de bombes; et l'équipage, qui voyait déjà brûler les cordages et les voiles, se jeta à la mer. Les autres galiotes et les chaloupes armées voyant ce bâtiment abandonné, crurent qu'il allait sauter dans le moment, et ne perdirent point de temps pour s'en éloigner. Cependant de Remondis. major, voulut voir s'il n'y avait plus personne, et si tout était absolument hors d'espérance. Il força, l'épéeà la main, l'équipage de sa chaloupe à nager; il vint à la galiote, sauta dedans, et vit sur lepontRenau travaillant, lui troisième, à couvrir de cuir vert plus de quatre-vingt bombes chargées : rencontre singulièie de deux hommes d'une i-are valeur, également étonnés, l'un, qu'on lui porte du secours, l'autre, qu'on se soit tenu en état de le recevoir, et peut-être même de s'en passer. De Remondis alla dans le moment aux chaloupes, et les fit revenir. On jeta dans la galiote deux cents hommes: et quoique en même temps trois cents pièces d'artillerie de la ville, sous le feu desquelles elle était, tirassent dessus et fort juste, on vint k bout de la sauver.

Le lendemain Renau, plus animé par ce mauvais succès, obtint de du Quesne, qui commandait, que l'on fit une seconde épreuve. On remit les galiotes près de terre : on bombarda toute la nuit : un grand nombre de personnes furent écrasées dans les maisons ; la confusion fut horrible aux portes de la

H) Machine à feu, dil Litlré, composée de deux cercles de fer qui se croisent ea ovale dans laquelle on met une bombe.

148 FO^'TENELLE.

ville. d"où tout le monde voulait sortir à la fois pour se dérober à un genre de mort imprévu, et les Algériens envoyèrent demander la paix. Mais les vents et la mauvaise saison vinrent à leur secours, et l'armée navale ramena en France les galiotes à bombe> victorieuses, non pas tant des Algériens que de leurs ennemis français. Le roi en Ht faire un plus grand nombre, et forma pour e'.les un nouveau corps d'officiers d'artillerie et de bombardiers, dont les rangs avec le reste de la marine furent réglés.

Une seconde c.\[)édilion d'Alger termina cette guerre, et les galiotes à bombes qui foudroyèrent Alger, en eurent le principal honneur. Renau avait encore inventé de nouveaux mortiers qui chassaient les bombes plus loin, et jusqu'à dix-sept cents toises. Mais Jious supprimons désormais des détails qui seraient trop longs : il y a du su[>erflu dans sa gloire.

Il se crut dégagé de la marine après la mort de l'amiral à ({ui il était attaché ; il dcni;inda au roi, et obtint la permission d"aller Joindre de Yauban en Flandre. Le roi le destina à servir en 1684 au siège de Luxembourg : mais l'expédition de Gènes ayant été résolue, de Seignelay, qui la devait commander, jugea (pie Renau lui était nécessaire, et le redemanda au roi. Après le boml)ardement de Gênes, il fut envoyé au maréchal de Bellefond, qui commandait en Catalogne, et qui lui donna la conduite du siège de Cadaquiers, que Renau lui livra au bout de (piatre jours.

De là il retouruii trouver de Yauban, qui fortifiait les frontières de Flandre et (rAllemagne. La vue continuelle des ouvrages de ce sublime ingénieur, et de la manière dont il les conduisait, aurait seule suffisamment instruit un disciple aussi intelligent que Renau : mais, de plus, le maître, passionnément amoureux du bien public, ne demandait qu'à faire des élèves qui l'égalassent: et ce qui forma encore entre eux une liaison plus étroite, ce fut la conformité de mœurs et de vertu, plus puissante que celle du génie.

Kn 1(J88. ils furent envoyés l'un et l'antre à Philisbourg, dont M. de Yauban devait faire le siège sous les ordres de Monseigneur: et j)arce que le roi écrivit à Monseigneur de ne permettre pas que de Vauban s'exposât, ni qu'il mit seulement

ÉLOGE DE RENAL". 149

les pieds à la trancliée, Renau. tiiii avait sa part aux projets, eut de plus tout le soin de rt-xécution et tout le pti-ril. Il conduisit ensuite le siège de Manheini et de Frenkendal. On n'imaginerait pas qu'au milieu d'une vie si agitée et si guerrière il faisait un livre. Il y travaillait cependant, puisqu'en 1689 parut sa Théorie de la manœuvre des vaisseaux.

L'art de la navigation consiste en di'ux parties : le pilotage, qui regarde principalement l'usage de la boussole: et la nianijeuvre,qui regarde la disposition des voiles, du gouvernail et du vaisseau, par rapport à la route qu'on veut faire et aux avantages qu'on peut tirer du vent. Le pilotage, qui ne demande que la simple géométrie élémentaire, avait été assez traité, et assez bien : mais aucun géomètre n'avait louclié à la manœuvre: il y fallait une fine application de la géométrie à une mécanique épineuse et compliquée. Renau, moins efï'rayc que flatté de la difficulté de l'ouvrage, l'entreprit; et il fut donné au public de l'expri-s commandement du roi, parce qu'on le jugea original et nécessain*. Il contient deux dé-terminatinns difficiles et importantes : Tune, de la situation la plus a\antageuse de la voile, par rapport aii vent et à la route; l'autre, de l'angle le plus avantageux du gouvernail avec la quille. Le calcul dift'érentit-l a une mélliode générale pour ces sortes de questions, que l'on appelle de maximis cl minimis; mais Renau ignorait alors ce calcul, qui était encore naissant; et Ton voit avec plaisir qu'il a lart de s'en passer, ou plut»jt qu'il sait le trouver à son besoin sous une forme un peu différente.

Cependant Huyghens condamna une des pnqiositions fondamentales du livre, qui est, que si un vaisseau est pouss ■ par deux forces dont les directions fassent un angle droit, et qui aient chacune une vitesse déterminée, il décrit la diagonale du parallélogramme, dont les deux côtés sont comme ces vitesses. Le défaut de cette proposition, qui parait d'abonl fort naturelle et conforme à tout ce qui a été écrit en mécanique, était, selon Huyghens, que les côtés du parallélogramme sont comme les forces, et que les forces supposées ne sont pas comme les \itesses, mais comme les carrés des vitesses; car ces forces doivent être égales aux résistances de l'eau (jui sont

comme ces carrés, de sorte qu'il en résulte un autre parallélogramme et une autre diagonale. Et afin que l'idée de Renau subsistât, il fallait que, quand un corps poussé par deux forces décrit la diagonale d'un parallélogramme, les deux forces lussent, non comme les côtés, mais comme leurs carrés; ce qui était inouï en mécanique.

Une preuve que cette matière était assez délicate, et qu'il (Hait permis de s'y tromper, c'est que malgré l'autorité de Huyghens, qui devait être d'un poids infini, et, qui plus est, malgré ses raisons, Renau eut ses partisans, et entre autres le P. Male])ranche. Peut-être l'amitié en gagnait-elle quelquesuns qui ne s'en apercevaient pas; peut-être la chaleur et l'assurance qu'il mettait dans cette affaire en entraînait -elle d'autres : mais enfin ils étaient tous mathématiciens. Le marquis de l'Hôpital en écrivit à Jean BernouUi, alors professeur à Groningue, et lui exposa la question, de manière que celuici. (jui n'avait pas vu le livre de Renau, se déclara pour lui. autorit(' d'un poids égal à celle de Huyghens, et qui rassurait bien l'auteur de la théorie, sans compter que l'exposition favorable de M. de l'Hôpital maniuaittoutau moins une inclination secrète pour ce sentiment. Enfin, de quelque côté que la vérité pût être, puisque le géomètre naissant avait partagé des géomètres si consommés, son honneur était à couvert. Ce sera un sujet de scandale, ou plutôt de joie pour les profanes, que des géomètres se partagent; mais ce n'est pas sur la pure géométrie ; c'est sur une géométrie mixte, où il entre des idées de physique, et avec elles quelquefois une portion de l'incertitude ([ui leur est naturelle. De plus, après quelques discussions, toute question de géoméljùe se décide et finit; au lieu que les plus anciennes questions de physicjue, comme celle du plein et du vide, durent encore, et ont le malheureux privilège d'être éternelles.

En 1089, la France étant entrée dans une guerre oîi elle allait être attaquée par toute l'Europe, Renau entreprit de ftilre voir au roi, contre l'opinion générale, et surtout contre celle de Louvois, très redoutable adversaire, que la France était en état de tenir tête sur mer à l'Angleterre et à la Hollande unies. Son courage pouvait d'abord rendre suspecte

fllOr.E DE RENAU. 151

l'audace de ses idées: mais il les prouva si bien. i[ue le roi en fui vaincu, et fit changer tous les vaisseaux de ciniiuante ou soixante canons (jui étaient sur les chantiers, pour n'en faire que de grands, tels que Renau les demandait. Il inventa en même temps ou exposa de nouvelles évolutions navales, des signaux, des ordres de bataille; et il en fit voir au roi des représentations très exactes en petits vaisseaux de cuivre, qui imitaient jusqu'aux ditlV-rciils mouvements des voiles.

Tant de vues nouvelles et importantes qu'il avait données, celles que son génie promettait encore, ses services continuels relevés par des actions bi'illanles, déterminèrent le roi à lui donner une commission de capitaine de vaisseau, un ordre pour avoir entrée et voix délib('rative dans les conseils des généraux, ce qui était singulier; et pour comble d'honneur, une inspection générale sur la marine, et l'autorité d'enseigner aux officiers toutes les nouvelles pratiques dont il était inventeur, le tout accompagné de 12.000 livres dt; pension. La maladie de M. de Seignelay relarda l'expédition des brevets nécessaires; et Ilenau, peu impatient de jouir de ses récoml'enses, ne chercha point à prendre adroitement quelque moment pour en parler à ce ministre, qui était en grand pi'i-il. et dont la mort pouvait tout renverser. 11 mourut en elfet, et M. de Pontchar train, alors contrôleur général, et depuis chancelier de France, eut la marine. Renau, inconnu au nouveau ministre, ne se fit point présenter à lui; il abandonna sans regret ce qu'il tenait déjà presque dans sa main, el ce qu'il avait si bien mérité, et ne songea qu'à retourner servir avec de Vauban. vers qui un charme particulier le rappelait.

Quand les officiers généraux de mer eurent donné au roi leurs projets pour la campagne de 1691, il demanda à de Pontchartrain où était celui de Renau. Le minisire répondit qu'il n'en avait point reçu de lui, et qu'il ne l'avait même pas vu. Le roi lui ordonna de le faire chercher, el Renau s'excusa à de Pontchartrain sur ce qu'il n'était pas du corps de la marine; qu'à la vérité de Seignelay avait eu ordre de lui expédier une commission de capitaine de vaisseau, avec d'autres brevets fort avantageux; mais que, n'en ayant eu de

152 lONTRNELLE.

lui (|u'uno promesse verbale, il n'avail pas cru que ce fût un litre sutïisaiit auprès d'un nouveau minisire, qui n'élail pas oblige de l'en croire sur sa parole. Comme il se trouva par l'cclaircissemenl ({u'il disait vrai, il reçut de M. de Pontcliartrain tout ce que lui avait promis Seignelay. et le roi lui fit l'honneur de lui dire (pie. (iuoi(iu'il eût voulu s'(''cliai»per de la marine, son inlenlion était (ju'il cuulinuàt d'y servir; ce ([ui n'empêcherait i)as (pi'il ne servit aussi sur terre. S. M. eut alors la bonté de lui confier le secret du siège de Mons ([u'elle allait l'aire en personne, et oii elle l'employa avec de Vauban. De là elle l'envoya l'aire la campagne sur l'armée navale, espèce d'amphibie guerrier, qui partageait sa vie et ses lonclions entre l'un et l'autre élément.

11 vint à Brest, oii il voulut user de ses droits, et enseigner aux officiers ses nouvelles pratiques. Us se crurent déshonoi'c's s'ils se laissaient envoyer à l'école, et résolurent unanimenienl d'écrire à lu cour iiour f'aii'e leui-s remontrances. Deux d'enti'e eux, et d'ailleurs fort amis de Renau, le chevalier des Adrels et le comte de Saint-Pierre, aujourd'hui premier écuyer île madame la duchesse d'Orléans, quoiqu'ils ne fussent pas au lond plus coupables que tous les autres, en lurent dislhigués par de très légères circonstances (jui leur étaient particulières, et elles leur attirèrent une punition (jui ne pouvait pas tomber sur tous. Ils furent un an prisonniers au château de Brest, et ensuite cassés. Renau se jeta aux pit>ds du roi pour obtenir leur grâce, (jui lui fui refus<''e. 11 eût pu agir par j)olitique: et quoique cette espèce de |)oli tique soit assez rare, et qu'elle ail (|uelque air de vertu, son caractère jirouve assez qu'il agissait par un principe intinimenl plus noble. Il leur rendit dans la suite tous les services dont il ])ul trouver l'occasion, et eux. de leur côté, ils eurent la géïK'i'osilé de les recevoir, L'an- (ùenne amitié ne l'uljtoinl alt(''r(''e. Il est vrai qu'il ne fallait (pie de rt!'(juité de part et d'autre: mais la pratique de ré([uilé est si oi»posée à la nature humaine, (pi'elle fait les plus grands héros en morale.

Au siège de iXamur, que le roi fit en personne, il servit encore sous de Vauban. Le roi lui parlait plus sur le siège ([u'à de Vauban mt'^'me, (pii était trop occupé! et cet avantage

ÉLOGE DE RENAU. 153

qui fait la souveraine félicité des courlisaus. flalle toujours beaucoup les gens les plus raisonnables. De Namur. il courut sauver Saint-Malo, et trente vaisseaux qui s'y étaient retirés après le combat de la Hogue, si glorieux et si malheureux tout ensemble pour la nation. Li-s ordres ([u'il mit partout avec une prudence et une promptitude égales rompirent l'entreprise des ennemis, très bien concertée et prête à éclater.

En 1693, le projet de la campagne navale, dressé par b's ofiiciers généraux et, après bien des délibérations, approuvé par le roi même, lut communi(pié par sou ordre à Uenau. (jui eut la hardiesse de lui refuser nettement ïon sulïVage et d'en présenter un autre à hi place. 11 est vrai ((u'il se fit soutenir par de Vauban. qui entra pleinement dans sa pensée; mais, on l'état oii étaient les choses, le secours de de Vauban lui-même étail faible. Conimcnt revenir contre ce ([ui a été dé- " cidé si mùrenienl? N'y am-a-t-il donc jamais rien d'arrêté? Un honmie ou deux sont-ils seuls infaillibles? Cepemlant il fallut céder aux raisons de Kenau et à la vigueur dont il h's employait; sans quoi peut-être elles n'eussent pas opéré de miracle. Ce changement prévint tous les nrauvais événements qu'on aurait eu à craindre, et valut à de Tourville la défaite du convoi de Smyrne et la prise d'une partie des vaisseaux. Le roi fut payé du courage qu'il avait eu de se rétracter, et marqua à l'auteur de sa rétractation combien il en était satisfait.

Renau avait fait consti'uire à Brest un vaisseau de cinquantequatre canons, parfaitement selon ses vues, et il voulait l'éprouver contre les meilleurs voiliers anglais. La fortune le servit à souhait. Il fut averti que deux vaisseaux anglais revenaient des Indes orientales, i-ichement chargés. Il en aperçut un à qui il donna la chasse, et qu'il joignit en trois heures de temps, parce que son vaisseau se trouva en effet excellent de voile. L'anglais, qui était de soixante-seize pièces de canon et avait toute sa batterie basse de vingt-quatre livres de balle, au lieu que Renau n'avait que quelques canons de dix-huit, mit en usage toute la science de la mer et toute la valeur possible, animé par les trésors qu'il avait à conserver ; cependant, au bout de trois heures de combat, Renau

le prit à la vue de trois garde-côtes qui n'étaient qu'à trois lieues sous le vent. Il eut plus de cent hommes tués sur le pont, au nombre desquels fut le frère de Cassini, et cent cinquante hommes hors de combat. Le vaisseau ennemi, criblé de coups, ne put être sauvé, et coula bas le lendemain. Le capitaine mit neuf paquets de diamants cachetés entre les mains de Renau, qui lui dit qu'il ne les prenait que pour les lui garder; mais le capitaine ayant ajouté qu'un bombardier, qu'il désigna par un coup de sabre reçu au visage dans le combat, lui avait arraché un autre paquet qui valait plus de 40,000 pistoles, Renau lui demanda si ceux qu'il lui avait remis valaient autant; et sur ce qu'il apprit qu'il n'y en avait pas un qui ne valût davantage, il retira sa parole de les lui rendre, et en fit faire un procès-verbal en présence de ses officiers. Le paquet volé par le bombardier se retrouva, mais décacheté. Il en laissa à ses officiers un autre qui était tombé entre leurs mains.

Par l'usage établi alors dans la marine, les diamants appartenaient à Renau ; mais la grandeur de la somme qui le devait faire insister sur son droit le lui fit abandonner. 11 les porta au roi, qui, en jugeant la question contre lui-même, les accepta, et lui donna 9,000 liv. de rente sur la ville, non comme un équivalent d'un présent de plus de quatre millions, mais comme une légère gratification que la difficulté du temps excusait. 11 demanda pour véritable récompense, et obtint l'avancement de ses officiers et, déplus, la confirmation du don <[u'il leur avait fait du paquet de diamants.

Il s'était trouvé sur le vaisseau anglais une dame, nièce de l'archevêque de Cantorbéry, avec une femme de chambre et uue petite Indienne. Comme elle avait tout perdu par le pillage du vaisseau, Renau se crutobligé de pourvoir à tous ses besoins, et même à ceux de sa condition, tant qu'elle fut prisonnière en France. 11 en usa de même à l'égard du capitaine, et il lui en coûta plus de 20,000 livres pour les avoir pris.

Nous passons sous silence un grand dessein qu'il avait formé sur l'Amérique, où il alla, et d'où la peste le fit revenir en 1697; et un second voyage qu'il y fit après la paix de Riswick, pour y mettre nos colonies en sûreté. Tout changea de face, bientôt

ÉLOGE DE RENAU. 155

après, par la mort de Charles II. roi d'Espagne. Le nouveau roi, Philippe V, ne fut pas plutôt à Mairid, qu'il demanda Henau au roi, son grand-père, qui le lui envoya en diligence. Il ne devait être en Espagne que quatre ou cinq mois.

Son principal objet était de mettre en état de sûreté les plus importantes places, comme Cadix. Depuis longtemps cette [tuissance n'avait eu rien à craindre dans l'Espagne même, hormis du côté de la Catalogne ; et cette longue sécurité, le mauvais ordre des finances, et la négligence invétérée du gouvernement, avaient presque anéanti les fortifications les plus indispensables. On disait bie:i que l'on était résolu de reraé- (Uer à tout : on montrait de grands projets bien disposés sur le papier ; mais, au moment de l'exécution, les fonds et les magasins promis manquaient absolument. Renau, après y avoir été trompé une fois ou deux, apprit nettement au roi, mais inutilement, selon la coutume, d'où venait un si prodigieux mécompte. Sa sincérité n'épargna rien, quoique son silence seul eût pu lui faire une fortune.

En 1702, les galions d'Espagne revenus d'Amérique étant dans le port de Vigo en Galice, escortés par une flotte française, Renau cria que les deux flottes étaient perdues, si elles ne sortaient incessamment. Le conseil d'Espagne opposait quelques raisons à cet avis, du moins des raisons qui allaient à difi'érer, et il était rassuré par les généraux des deux flottes, qui ignoraient leur péril. De plus, ils se mirent eux-mêmes hors d'état de sortir. Renau obtint tout au moins, mais avec des peines qu'on ne se donne point pour les affaires publiques dont on n'est pas chargé, que l'on transporterait à terre trente millions d'écus que les galions apportaient. Il y vola, et y mit une vivacité d'exécution que l'on n'avait pas vue en Espagne de temps immémorial. Il fit marcher trois ou quatre cents chariots de toute la Galice, et dix-huit miUions étaient déjà déchargés quand les ennemis parurent devant Vigo. Heureusement ils donnèrent encore un demi-jour à Renau, qui s'en servit à leur enlever les douze millions restants. Quand ils furent maîtres de Vigo, et débarqués, ils voulurent marcher à l'argent qui fuyait dans les terres; mais Renau les contint avec trois cents chevaux seuls qu'il a\ait ; car toutes les milices

avaient lui au i)remier coup de canon. Il couvrit les chariots dont le dernier n'était pas à deux lieues, et sauva près de cent millions à l'Espagne, moins glorieux de les avoir sauvés, qu'affligé de n'avoir pu sauver la flotte et d'en avoir été empêché .

Le siège de Gibraltar, qu'il lit en 1704, mériterait mie histoire particulière. Tous les événements heureux qui avaient Justifié ses entreprises ne suffisaient qu'à peine pour le mettri' en droit d'en proposer une si hardie. 11 promettait, [niv exemple, (ju'une tranchée passerait en sûreté au pied d'une montagne d'oii l'un était vu de la tète jus(iu'aux pieds, et d'oîi huit pièces de canon et une grosse mouscjneterie plongeaient de tous côtés ; il promettait (jue sept canons en feraient taire quarante : il fut cru, et remplit toutes ses promesses. La ville allait se rendre: mais rarriv('e d'une puissante flotte anglaise fit lever le siège. Quant à ce qui regardait Reiiau, GihraUai'. qu'on avait cru imprenable, était pris.

Le siège de Barcelone, oîi il ne se trouxa pas, lui fit encore un honneur plus singulier. 11 était destiné à y suivre le roi d'Espagne; et en effet il l'accompagna assez loin; mais des cabales de cour l'arrachèrent de là. On prenait pour prétexte qu'il était nt'cessaire à Cadix; car on ne lui pouvait nuire ({ue sous des prétextes honorables. Il étaitfort naturel qu'en quittant *a partie, il souhait ît (ju'on s'aperçût de son absence devant Barcelone : mais, au contraire, il fit tout ce ({u'il put pour n'y être pas regretté : il laissa au roi, en présence de ses principaux ministres, les vues particulières c^u'il avait pour la conduite de ce siège, et qu'il croyait indispensables. Cependant c'était là peut-être une vengeance (ju'il prenait de ses ennemis; il tâchait d'assurer le bien des affaires qu'ils traversaient.

Il arriva à Ca(Ux. où. selon les magnifiques promesses de ' ceux qui l'y faisaient envoyer, il devait trouver deux cent mille • \ écus de fonds pour les fortifications. Il n'y trouva pa > un sol ; ' et il eut recours à un expédient qu'il avait déjà pratiqué en d'autres occasions pareilles : il s'obligea en son nom à des négociants pour les aftàires publiques, et les soutint lant qu'il . eut du bien et du crédit. On peut croire que les ministres j mêmes (|ui le desservaient le connaissaient» assez bien pour '

ÉLOGE DE RENAU. Iô7

compter sur ct'llf générosité, comme sur un secours qui ne leur coulait rien. Quand il eut aclievédc s'épuiser, il fut réduit, après cinq ans de séjour et de travaux continuels en Kspayne, à demander son congé, faute d'y pouvoir subsister plus longtemps. Il vendit tout ce qu'il avait pour faire son voyage, et arri\a en France, à Saint-Jean Pied-de-Port, avec une seule pistolede reste : retour dont la misère doit donner de la jalousie à toutes les âmes bien laites.

11 avilit trouvé en Kspagne un geiililliomnie du nom d'Klisa- ^ara\ . (pii lui apprit (pi'il était son parent, et lui commumcjua des litres de famille. d(jnt il n'a\ait jamais eu nulle coimaissance. La maison d'Elisagaray (Hait ancienne dans la Navarre; et il Y a apparence que quand Jean d'Albret. roi de Navarre, se relira en Béarn, après la perte de son royaume, quel([u'un de relie maison l'y suivit; et de là était descendu Renan. Toutes -rs actions lui avaient rendu cette généalogie assez inutile.

Il rai)portait aussi d'Espagne le lilre de lieutenant général des armées du roi calliolique. (ju'il aurait eu plus tôt. si on n'eût pas imposé à Sa Majesté. Malgré les étals de la guerre, (jui faisaient foi du temps où il avait été maréchal de camp en Kspagne, on l'avait fait passer pour moins ancien qu'il n'était, lanl on est hardi dan.; les cours; il est vrai que ces hardiesses y sont d'ordinaire impunies el heureuses. Le feu roi lui avait promis que ses services d'Espagne lui seraient comptés comme rendus en France.

11 se trouva donc ici accablé de dettes, dans un temps qui ne lui permettait presque pas de rien demander de plusieurs années de ses appointements qui lui étaient dus, sans aucun avancement ni aucune grâce de la cour, seulement avec une belle et inutile réputation. Il ramassa comme il put les débris de sa fortune, et entin la paix vint.

Dès qu'il eut quelque tran(iuillité, il reprit la question si longtemps interrompue de la route du vaisseau. Huyghens était mort; mais un autre grand adversaire lui avait succédé, BernouUi, qui, mieux instruit par la lecture du livre, de la manœuvre, avait changé de sentiment, et en était d'autant plus redoutable. De plus, il soutenait la cause commune de tous les mécaniciens, dont tous les ouvrages périssaient par le fonde-

ment, si Renan avait raison. 11 faisait même sur la théorie de la manœuvre une seconde difficulté, que Huyghens n'avait pas aperçue ; mais on ne traita que de la première. Renan, accoutumé à des succès qu'il devait à l'opiniâtreté de son courage, ne se sentit point ébranlé dans cette occasion, aussi terrible en son espèce que toutes celles où il s'était jamais exposé ; il avait peut-être encore sa petite troupe, mais mal assurée, et qui no levait pas trop la tète. La contestation où il s'engagea par lettres en 1713 avec Bei'nouUi, fut digne de tous deux, et par la force des raisons, et par la politesse dont ils les assaisonnèrent. Ceux qui jugeront contre Renau ne laisseront pas d'être surpris des ressources qu'il trouva dans son génie : il parait que Bernoulli ^ui-mème se savait bon gré de se bien démêler des difficulté,^ où il le jetait. Enfin, celui-ci voulut terminer tout par son Traité de la minœuvre des vaisseaux, qu'il publia' on 1714, et dont nous avons rendu compte dans l'histoire de cette année. La théorie de Bernoulli était beaucoup plus compliquée que celle de Renau, mais beaucoup moins que le vrai, qui, pris dans toute son étendue, échapperait aux plus grands géomètres. Ils sont réduits à l'altérer et à le falsifier pour le mettre à leur portée. Après l'impression de cet ouvrage, Renau ne se tint, point encore pour vaincu ; et s'il avait cru l'être, il n'aurait pas manqué la gloire de l'avouer.

Pendant le séjour d'Espagne, il avait perdu le fil du service de France, et une certaine habitude de traiter avec les ministres et avec le roi même, infiniment précieuse aux courtisans. On devient aisément inconnu à la cour. Cependant il se flattait toujours de la bonté du l'oi, et l'état de sa fortune le forçait à faire auprès de Sa Majesté ime démarche très pénible pour kn: ' il fallait qu'il lui demandât une audience pour lui représenter ses services passés et la situation où il se trouvait. Heureusement il en fut dispensé par un événement singulier. Malte se crut menacée par les Turcs, et le grand maître fit demander au roi, par son ambassadeur, Renau, pour être le défenseur de son île. Le roi l'accorda au grand maître ; et Renau, en prenant congé de Sa Majesté, eut le plaisir de ne lui point parler de ses affaires et de s'assurer seulement d'une audience à son retour. »

ÉLOGE DE RENAU. 15!)

L'alarme de Malte était fausse, et le roi mourut. Renau, qui avait l'honneur d'être connu de tout temps, et fort estimé du due d'Orléans, régent, et qui même avait servi sous lui en Espagne, n'eut plus besoin de solliciter des audiences. Il fut fait conseiller du conseil de marine et grand'croix de l'ordre de Saint-Louis.

; S. A. R. ayant formé le dessein de faire dans le royaume quelques essais d'une taille proportionnelle ou dîme qu'avait proposée feu de Vauban, et qui devait remédier aux anciens et intolérables abus de la taille arbitraire. Renau accepta avec joie la commission d'aller avec le comte de Chàleaulhiers travailler à un de ces essais dans l'élection de Niort. Rien ne touchait tant son cœur que le bien public, et 11 était citoyen (1), comme si la mode ou les récompenses eussent invité à l'être. De plus, il ne croyait pas pouvoir l'être mieux qu'en suivant les pas de de Vauban et en exécutant un projet qui avait pour garant le nom de ce grand homme. Tout le zèle de Renau pour la patrie fut donc employé à l'ouvrage dont il était chargé; et ceux qui à cette occasion se sont le plus élevés contre lui n'ont pu l'accuser que d'erreur, accusation toujours douteuse par elle-même, et du moins fort légère par rapport à la nature humaine. C'est un homme rare que celui qui ne peut fiiire pis que de se tromper.

Il était sujet depuis un temps à une rétention d'urine, pour laquelle il alla aux eaux de Fougues au mois de septembre 1719. Dès qu'il en eut pris, ce qu'il fit avec peu de préparation, la fièvre survint, la rétention augmenta, et il s'y joignit un gonflement de ventre pareil à celui d'une hydropisie tympanite. Il fit presque par honnêteté pour ses médecins, et par manière d'acquit, les remèdes usités en pareil cas; mais il fit avec une extrême confiance un remède qu'il avait appris du P. Malebranche. et dont il prétendait n'avoir que des expériences heureuses, soit sur lui, soit sur d'autres : c'était de prendre une grande quantité d'eau de rivière assez chaude (2).

H) Même éloge que pour Vauban el pour des travaux semblables en vue de la reforme de l'impôt.

(2) Fontenelle nous a appris que Malebranche se traitait de cette façon, « persuadé que quand l'hydraulique était chez nous en bon état, tout allait bien. »

IGO FONTENELLE.

Les médecins de Poiigues éUiieiit surpris de celte nouvelle médecine, et il était lui-même surpris qu'elle leur fût inconnue. U leur en expliquait l'excellence par des raisonnements physiques, (lu'ils n'avaient [>as coutume d'entendre faire à leurs malades; et par respect, soit pour les autorités qu'il citait, soit pour la sienne, ils ne pouvaient s'empêcher de lui passée | ([uelques pintes d'eau: mais il allait heaucoup au delà des permissions, et contrevenait même aux défenses les plus expresses. Enfin, ils prétendent absolument qu'il se noya. Il mourut le 30 se])tembre 1719. sans douleur et sans avoir perdu l'usage de la raison.

La mort de cet homme, ([ui .ivait passé une assez longue vie à la guerre, dans les cours, dans le tumulte du monde, fut celle (l'un religieux de la Trai)pe. Persuadé de la religion par sa philosophie, et incafiahle par son caractère d'être faiblement persuadé, il regardait son corps comme un voile qui lui cachait la vérité éternelle, et il avait une impatience de philosophe et declirétien.que ce voile importun lui fût ôté: « Quelle différence, disait-il, d'un moment au moment suivant ! Je vais passer tout à coup des plus profondes ténèbres à une lumière parfaite. »

Il avait été choisi pour être honoraire dans cette académie, dès qu'il y en avait eu. c'est-à-dire en 1699. Lanature presque seule l'avait fait géomètre. Les livres du P. Malebranche, dont i: il était plein, lui insi>irèrent assez le mépris de l'érudition, et d'ailleurs il n'avait pas eu le loisir d'en acquérir. Il sauvait son ignorance par un aveu libre et ingénu, qui. pour dire le vrai, ne devait pas coûter beaucoup à un liomme plein de talents. Il ne démordait guère ni de ses entreprises, ni de ses opinions, ce (pii assurait davantage le succès de ses entreprises, et donnait moins de crédit à ses opinions. Du reste, la valeur, la probité, le désintéressement, l'envie d'êlre utile, soit au public, soit aux particuliers, tout cela était chez lui au pluSf. haut point. Une piété toujours égale avait régné d'un bout ddj sa vie à l'autre, et sa jeunesse, aussi peu licencieuse que l'âga' plus avancé, n'avait pas été occupée des plaisirs qu'on lui aurait le plus aisément pardonnes.

KUMiK i)K DAHGEXSON. 161

KLOGE DE D'ARGENSON

Murc-KeiK' «le Voyer «U- Pniiliiix (rAriiciisoii naiiiiil ù Venise. le i iKjveiiibiv lGo:2, de Ueiie de V(i\ei- île l'aulmy. dievaliiT. coinle (rArgeiisoii.el de duiiu- Maiffuerile Hoiilliei'dpla Poyadi'. lu plus riche héritière d'Anguuiuois.

La maison de Voyer remonte, par des titres et par des filiations bien prouvées, juscju'à Etienne de Voyer. sire de Paulniy, (jui accompagna saint Louis dans se; deu\ \oyages d'outremer. Il avait é[»ou>é Aicalhe de Beauvau. l)ei)uis lui. on voit toujours la seigneurie de Paulmy. en Touraine. j)oisérlée par ses descendants; toujours des charités militaires, des i^ouvernemenls de villes ou de provinces, des alliances avec les [)ius lirandes maisons, telles que celles de Montmorency, de Laval, de Sancerre, de Conflans. Ainsi ikjus |)ouvons néglii^er tout ce qui jirécède cet Etienne, et nous disjienser d'aller jus([u'à un Uasile, chevalier grec, mais d'origine française, qui, sous l'empire de Charles le Chauve, sauva la Touraine de l'invasion des Normands, et eut de l'empereur la terre de Paulmy pour récompense. S'il y a du l'ahuleux dans l'origine des grandes no- Messes, du moins il y a une sorte de ftibuleux qui n'apparlient ({u'à elles, et qui devient lui-même un titre.

Au commencement du règne de Louis XIll. René de Voyer. tils de Pierre, chevalier de l'ordre et grand-hailli de Touraine. et «pii avait pris le nom d'Argenson d'une terre entrée dans sa maison par sa grand'mèi-e paternelle, alla apprendre le métier de laguerreen HollanJe. ([ui ('tait alors la meilleure école militaire de l'Europe. Mais l'autorité de sa mère, Elisabeth Huraut de Chiverny. nièce du chancelier de ce nom, les conjonctures des affaires générales et des siennes, des espérances plus flatteuses et plus prochaines qu'on lui fit voir dans le parti de la robe, le déterminèrent à l'embrasser. 11 fut le premier magistrat de son nom, mais presque sans quitter l'épée; car ayant été reçu con-

seiller au parlement de Paris en 1620, âgé de vingt-quatre ans. et bientôt après ayant passé à la charge de maître des requêtes, il servit en qualité d'intendant au siège de la Rochelle, et dans la suite il n'eut plus ou que des intendances d'armées, ou que des intendances de provinces dont il fallait réprimerles mouvements excités, soit par les seigneurs, soit par les calvinistes. Les besoins de l'Etat le firent souvent changer de poste, et l'envoyèrent toujours dans les plus difficiles. Quand la Catalogne se donna à la France, il fut nus à la tète de cette nouvelle province, dont Tadministralion demandait un mélange singulier, et presque unique, d':- hauteur et de douceur, de hardiesse et de circonspection. Dans un grand nombre de marches d'armées, de retraites, de combats, de sièges, il servit autant de sa personne, et beaucoup plus de son esprit qu'un homme de guerre ordinaire. L'enchaînement des affaires l'engagea aussi dans des négociations délicates avec des puissances voisines, surtout avec la maison de Savoie, alors divisée. Enfin, après tant d'emplois et de travaux, se croyant quitte envers sa patrie, il songea à une retraite qui lui fut plus utile que tout ce qu'il avait fait ; et, comme il était veuf, il se mit dans l'état ecclésiastique : mais le dessein que la cour forma de ménager la paix du Turc avec Venise le fit nommer ambassadeur extraordinaire vers cette répubUque; et il n'accepta l'ambassade que par un motif de reUgion, et à condition qu'il n'y serait pas plus d'un an, et que quand il en sortirait, son fils, que l'on faisait dès lors conseiller d'Klat, lui succéderait. A peine était-il arrivé à Venise, en 16ol, qu'il futpris, en disant la messe, d'une fièvre violente, dont il mourut en quatorze jours. Son fils aîné, qui avait eu à vingt-un ans l'intendance d'Angoumois, Aunis et Saintonge, se trouva cà vingt-sept ans ambassadeur à Venise. Il fit élever à son père, dans l'église de Saint-Job, un mausolée qui était un ornement même pour une aussi superbe ville, et le Sénat s'engagea, par un acte public, à avoir soin de le conserver.

Pendant le cours de son ambassade, qui dura cinq ans, naquit à Venise M. d"Argenson. La république voulut être sa marraine, lui donna le nom de Marc, le fit chevalier de Saint-Marc, et lui permit, à lui et à toute sa postérité, de n^ettre sur le tout

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de leurs armes, celles de l'État avec le cimier et la devise, témoignage authentique de la satisfaction qu'on avait de l'ambassadeur.

Son ambassade finie, il se retira dans ses terres, peu satisfait de la cour, et avec une fortune assez médiocre, et n'eut plus d'autres vues que celles de la vie à venir. Le fils, trop jeune pour une si grande inaction, voulait entrer dans le service : mais des convenances d'atfaires domestiques lui firent prendre la charge de lieutenant général au présidial d'Angoulème, qui lui venait de son aïeul maternel. Les magistrats que le roi envoya tenir les grands jours en quelques provinces, le connurent dans leur voyage, et sentirent bientôt que son génie et ses talents étaient trop à l'étroit sur un si petit théâtre. Ils l'exhortèrent vivement à venir à Paris, et il y l'ut obligé par quelques démêlés qu'il eut avec sa compagnie. La véritable cause n'en était peut-être quecettemême supériorité de génieetde talents, un peu trop mise au jour et trop exercée.

A Paris, il fut bientôt connu de M. de Pontchartrain, alors contrôleur général, qui. pour s'assurer de ce qu'il valait, n'eut besoin ni d'employer toute la finesse de sa pénétration, ni de le faire passer par beaucoup d'essais surdes aft'aires de finances dont il lui confiait le soin. On l'obligea à se faire maître des requêtes sur la foi de son mérite; et, au bout de trois ans. il fut lieutenant général de police de la ville de Paris, en 1097.

Les citoyens d'une ville bien policée jouissent de l'ordre qui y estétabli, sans songer combien il en coûte de peines à ceux qui l'établissent ouïe conservent, à peu près comme tous les hommes jouissent de la régularité des mouvements célestes sans en avoir aucune connaissance, et même plus l'ordre d'une police ressemble, par son uniformité, à celui des corps célestes, plus il est insensible, et par conséquent il est toujours d'autant plus ignoré qu'il est plus parfait. Mais qui voudrait le connaître et l'approfondir, en serait effrayé. Entretenir perpétuellement dans une ville telle que Paris une consommation immense, dont une infinité d'accidents peuvent toujours tarir quelques sources, réprimer la tyrannie des marchands à l'égard du public, et en même temps animer leur commerce ; empêcher les usurpations mutuelles des uns sur les autres, souvent difficiles à démê-

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lei-; i-econnaîU-e dans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisémenl y cacher une industiie pernicieuse, en purger la société, ou ne les tolérer qu autant ({u'ils lui peuvent être utiles par des emplois dont d'autres qu'eux ne se chargeraient pas, ou ne s'acquitteraient pas si hien ; tenir les abus nécessaires dans les bornes précises de la nécessité qu'ils sont toujours prêts à franchir; les reniVrnier dans l'ol)scurilé à laquelle ils doivent èlre condamnés, et ne les en tirer pas même par des châtiments Iropéidatanls; ignorer ce qu'il vaut mieux ignorer que i)unir, clne punir que rarement et utilement; jjénétrer, par des conduits souterrains, dans l'intérieur des familles, et leur garder les secrets ([u'elles n'ont pas confiés, tant qu'il n'est pas nécessaire d'en faire usage; être présent i)artout sans être vu; enfin mouvoir on arrêter à son gré une multitude immense et tumultueuse, et être l'àme toujours agissante et presque inconnue de ce grand corps: voilà quelles sont en général les fonctions du magistral de la police. Il ne semble pas qu'un homme seul y puisse sutfu-e, ni i)ar la ([uantité des choses dont il faut être instruit, ni parcelle des vues (juil faut suivre, ni par l'application ([u'il faut a])porter, ni j)arla variété des conduites ([u'il faut tenir et des caractères qu'il faut prendre. Mais la voix publique répondra si d'Argenson a suffi à tout (1).

Sous lui, la i)ropreté, la tranquillité, l'abondance, la sûreté de la ville furent portées au jtlus haut degré. Aussi le feu roi se reposait-il entièrement de Paris sur ses soins. 11 eût rendu compte d'un inconnu qui s'y serait glissé dans les ténèl)res : cet inconnu, quehiue ingénieux qu'il fût à se cacher, était toujours sous ses yeux; et si enfin quelqu'un lui échappait, du moins, ce qui fait \\n eiïet j)res(iue égal, personne n'eût osé se croire bien ca(;hé. 11 avait mérité que. dans certaines occasions importantes, l'autorité souveraine et indépendante des formalités a])puyàt ses démarches; car la justice serait (luelquefois, hors d'état d'agir, si elle n'osait jamais se dél)arrasser de tant de sages liens (iont elle s'est chargée elle-même.

Knvironné et iiccabb's dans ses audiences, d'une foule de

(1 i O' beau l;il)!ciiu des fondions d'un lieutfn.aiiL giniéral de police a été sou- | eiilrjté. eiitiv iiiilre-; pai- Mercier dans son Tiihkaii de l^aria.

El, (»(.!•: ItK 1» AHt.KNSON- 1^«

i,'ensdu menu peuple, iMuir lu plusiiramlc pailie peu iusliuiU même de ce qui les auienait, vivement a;4ilés dlntérêls 1res li-i(ers et souvent très uial entendus, accnutumés à mettre ii In place du discours un bruit insens»'-. il n'avait ni l'inattenlion ni le dédain qu'auraient pu s'attirer les personnes ou les matière.; : il se donnait tout entier auxdétails les plus vils, ennoblis à ses yeux par leur liaison nécessaire avec le bien public: il se coniormait aux façons de penser les plus basses et les plus j^rossières: il parlait à cliacun sa langue, ([uelqne élran-ère ([u'ellc lui fût ; il accommodait la raison à lusa-e de ceux qui la connaissaient le moins ; il conciliait avec bonté des esprits farouclies, et n'employait la décision d'autorité qu'à défaut de la conciliation. Quelquefois des contestations peu susceptibles, ou i>eu dignes d'un jui^aMuenl sérieux, il les terminait par un trait de vivacité plus convenable et aussi efficace. Il s'égayait luimême, autant (pie la magistrature le permettait, de fonctions souverainement ennuyeuses et désagréables, et il leur prêtait de son propre fonds de quoi le soutenir dans un si rudt; travail.

La cherté étant excessive dans les années 17i>9 et ITK». le peuple, injuste parce (pi'il souffrait, s'en prenait en partie à d'Argenson, qui cependant tàchail. par lontes sortes de voies. de remédier à cette calamité. Il y eut (iiiel([ue; émotion -. qu'il n'eût été ni prudent ni humain de punir trop sévèrenieiil. Le magistrat les calma, et i»ar la sage hardiesse qu'il eut <le les braver, et par la confiance que la populace, ([uo](iue furieuse, avait toujours en lui. l'n jour, assiégé dans une maison OLi une troupe nombreuse voulait mettre le feu. il en fit ouvrir la porte, se présenta, parla et apaisa tout. Il savait quel est le pouvoir d'un magistrat sans armes: mais, on a beau le savoir, il faut un grand courage pour s'y fier. Cette action fut récomi»ensée ou suivie de la dignité' fie conseiller d'État.

Il n'a pas seulement exercé son courage ilans des occasions oîi il s'agissait de sa vie autant que du bien public, mais encore dans celles où il n'y avait pour lui aucun péril que volontaire. Il n'a jamais manqué de se trouver aux incendies, et d'y arriver des premiers. Dans ces moments si

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pressants et dans cette affreuse confusion, il donnait les ordres l)our le secours, et en même temps il en donnait l'exemple, quand le péril était assez grand pour le demander. A l'em- ])rasement des chantiers de la porte Saint-Bernard, il fallait, pour prévenir un embrasement général, traverser un espace de chemin occupé par les flammes. Les gens du port et les détachements du régiment des gardes hésitaient à tenter ce passage. D'Argenson le franchit le premier, et se fit suivre des plus braves, et l'incendie fut arrêté. Il eut une partie de ses habits brûlés, et fut plus de 20 heures sur pied dans une action continuelle. Il était fait pour être Romain, et pour passer du sénat à la tête d'une armée.

Quelque étendue (jue fût Tadministration de la police, le feu roi ne permit pas ([ue d'Argenson s'y renfermât entièrement; il l'appelait souvent à d'autres fonctions plus élevées et plus glorieuses, ne fût-ce que par la relation immédiate qu'elles donnaient avec le maître, relation toujours si précieuse et si recherchée. Tantôt il s'agissait d'accommodement entre personnes importantes, dont il n'eût lias été à propos que les contestations éclatassent dans les tribunaux ordinaires, et dont les noms exigeaient un certain respect auquel le public eût manqué. Tantôt c'étaient des affaires d'État qui demandaient des expédients prompts, un mystère adroit et une conduite déliée. p]nfin d'Argenson vint à exercer règlement auprès du roi un ministère secret et sans titre, mais qui n'en était (jue [tlus flatteur, et n'en avait même que plus d'autorité.

Comme la juridiction de la police le rendait maître des arts et métiers que l'Académie a entrepris de décrire et de perfectionner, ce qui la mettait dans une relation nécessaire avec lui pour les détails de l'exécution, et que d'ailleurs il avait pour les sciences tout le goût, et leur accordait toute la protection que leur devait un homme d'autant d'esprit et aussi éclairé, la compagnie voulut se l'acquérir, et elle le nomma en 1716 pour un de ses honoraires. Bientôt aprèSj comme si une dignité si modeste en eût dû annoncer de plus brillantes, le régent du royaume, qui avait, commencé par l'honorer de la même confiance et du même ministère secret

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