ÉLOGE DE VARIG-NON
Auxcrre olCoui'son. qui sont dans le voisinage de Coulanges, SI' senliient aussi de son voyage; iidunnaà Auxerre les moyens d'avoir de meilleure eau, et à Courson ceux de retrouver une source perdue.
C'est dans ces sortes de fonctions et dans celles qu'il devait à l'académie et à sa charge qu'il a passé une vie toujours occupée et toujours laborieuse. Une complexion d'une force singulière le soutenait dans ses fatigues. Entin. âgé de soixante-dix-neuf ans, il eut une première attaque d'ajxtplexie, et quelque temps après une seconde, auxquelles succéda une paralysie, qui tomba particulièrement sur la langueet sur l'œsophage, de sorte qu'il ne pouvait ni parler ni a\aler sans l)eaucoup de peine. Il fut deux ans à languir, mais avec courage. Il employa toujours à des prières et à des discours édifiants le peu qui lui restait d'usage de la parole, et il mourut le -lo juillet 172-2. âgé de quatre-vingt-un ans.
Ce qu'on appelle précisément bonté était en lui à un haut point, et avec cet avantage qu'elle était sensiblement marquée dans sa physionomie, dans son air, dans ses manières: on se fût fié à lui sans autres garants que ceuv-là. Heureuses, du moins par rapport aux effets extérieurs, les vertus dont 'a preuve est courte et prompte (1) ! II était trésorier de l'Académie, titre trop fastueux et assez improi)re : il était plutôt le contraire d'un trésorier: il n'avait point de fonds entre les mains, mais il faisait des avances assez considérables par rapport à sa fortune, et ne les retirait pas sans peine. Il a laissé un fils, qui lui a succédé dignement dans cette place.
Pierre Varignon naquit à Caen, en d6oi. d'un architecte entrepreneur, dont la fortune était fort médiocre. 11 avait deux
(Il Couplet, quoique furl honnéle, n'était nen moins qu'un modèle de comptable. Voir l'Académie des Sciences par Bertrand, les linanceâ de l'académie.
frères qui suivirent la profession du père, et il étudia pour être ecclésiastique.
Au milieu de cette éducation commune qu'on donne aux jeunes gens dans les collèges, tout ce qui peut les occuper un jour plus particulièrement vient par ditîérenls hasards se présenter à leurs yeux, et s'ils ont quelque inclination naturelle bien déterminée, elle ne manque pas de saisir son objet dès qu'elle le rencontre. Comme les architectes, et quelquefois les simples maçons savent faire des cadrans, Varignon en vit tracer de bonne heure, et ne le vit pas indifféremment. Il en apprit la pratique la plus grossière, qui était tout ce qu'il pouvait apprendre de ses maîtres ; mais il soupçonnait que tout cela dépendait de quelque théorie générale, soupçon qui ne servait qu'à l'inquiéter et à le tourmenter sans fruit. Un jour, pendant qu'il était en philosophie aux Jésuites de Caen, feuilletant par amusement différents livres dans la boutique d'un libraire, il tomba sur un Euclide et en lut les premières pages, qui le charmèrent non seulement par l'ordre et l'enchaînement des idées, mais encore par la facilité qu'il se sentit à y entrer. Comment l'esprit humain n'aimerait-il pas ce qui lui rend témoignage de ses talents ? Il emporta l'Euclide chez lui, et en fut toujours plus charme par les mêmes raisons. L'incertitude éternelle, l'embarras sophistique, l'obscurité inutile et quelquefois affectée de la philosophie des écoles, aidèrent encore cà lui faire goûter la clarté, la liaison, la sûreté des vérités géométriques. La géométrie le conduisit aux ouvrages de Descartes ; et il fut frappé de cette nouvelle lumière, qui de là s'est répandue dans tout le monde pensant. II prenait sur les nécessités absolues de la vie de quoi acheter des livres de cette espèce, ou plutôt il les mettait au nombre des nécessités absolues ; il fallait même, et cela pouvait encore irriter la passion, qu'il ne les étudiât qu'en secret ; car ses parents, qui s'apercevaient bien que ce n'était pas là les livres ordinaires dont les autres faisaient usage, désapprouvaient beaucoup, et traversaient de tout leur pouvoir l'application qu'il y donnait. 11 passa en théologie ; et quoique l'importance des matières et la nécessité dont elles sont pour un ecclésiastique le fixassent davantage, sa
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passion dominante ne leur fut pas entièrement sacrifiée. 11 allait éouveut disputer à des thèses dans les classes de philosophie, et il brillait fort par la qualité de bon argumenlateur, à laquelle concouraient et le caractère de son esprit et sa constitution corporelle ; beaucoup de* force et de netteté de raisonnement d'un côté, et de l'autre une excellente poitrine et une voix éclatante. Ce fut alors que l'abbé de Saint Pierre, qui étudiait en philosophie dans le même collège, le connut. Un goût commun pour les choses de raisonnement, soit physiques, soit métaphysi(jue-;, et des disputes continuelles furent le lien de leur amitié. Ils avaient besoin l'un de l'autre pour approfondir et pour s'assurer que tout était vu dans un sujet. Leurs caractères différents faisaient un assortiment complet et heureux : l'un par une certaine vigueur d'idées, par une vivacitt' profonde et par une fougue de raison ; l'autre par une analyse subtile, par une précision scrupuleuse, par une sage et ingénieuse lenteur à discuter tout.
L'abbé de Saint-Pierre, pour jouir plus à son aise de Varignon, se logea avec lui; et enfin, toujours plus touchi'; de son mérite, il résolut de lui faire une furtune qui le mît en état de suivre pleinement ses talents et son génie. Cependant cet abbé, cadet de Normandie, n'avait que mil huit cents livres de rente; il en détacha trois cents, qu'il donna par contrat à Varignon. Ce peu, qui était beaucoup par rapport aux biens du donateur, était beaucoup aussi par rapport aux besoins et aux désirs du donataire. L'un se trouva riche, et l'autre encore plus d'avoir enrichi son ami.
L'abbé, persuadé qu'il n'y avait pas de meilleur séjour que Paris pour des philosophes raisonnables, vint, en 1686, s'y établir avec Varignon dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques. Là, ils pensaient chacun de son côté, car ils n'tjtaient plus tant en communauté de pensées. L'abbé, revenu dns subtilités inutiles et fatigantes, s'était tourné principalement du côté des réflexions sur l'homme, sur les mœurs et sur les principes du gouvernement. Varignon s'était totalement enfoncé dans les mathématiques. J'étais leur compatriote et j'allais les voir assez souvent, et quelquefois passer , deux ou trois jours avec eux : il y avait encore de la place
]7fi FOMENELLE.
pour un sui'venaiiL. et môme pour un secund, sorti de la même province, aujourd'hui l'un des principaux membres de l'Académie des belles-lettres, et fameux par les histoires qui ont paru de lui. Nous nous rassendjlions avec un extrême plaisir, jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis et, ce que nous ne comptions peut-être pas alors pour un assez grand bien, peu connus. Nous parlions à nous (juatre une bonne partie des ditllerenles langues de l'empire des lettres, et tous les sujets de cette petite société se sont dispersés de là dans toutes les académies.
Varignon, dont la constitution était robuste, au moins dans sa jeunesse, passait les journées entières au travail ; iml divertissement, nulle récréation, tout au plus (juelque promenade à laquelle sa raison le forçait dans les beaux jours. Je, lui ai ouï dire que, travaillant après souper, selon sa coutume, il était souvent surpris par des cloches qui lui annonçaient deux heures après minuit, et (ju'il était ravi de se pouvoir dire à lui-même que ce n'était pas la peine de se coucher pour se relever à quatre heures. 11 ne sortait de là ni avec la tristesse que les matières pouvaient naturellement inspirer, ni même avec la lassitude (jue devait causer lu longueur seule de l'application : il en sortait gai et vif, encore plein des plaisirs qu'il avait pris, impatient de recommencer. 11 riait volonliers en [)arlant de géométrie, et à le voir on eût cru ([u'il la fallait étudier pour se bien divertir. Nulle condition n'était tant à envier (jue la hieime; sa vie était une possession perpétuelle, et ])arfaitement paisible, de ce qu'il aimait ' uniciuement. Cependant si on eût eu à cliercher un homme „ heureux, on l'eût été chercher bien loin de lui et bien plus ï haut; mais on ne l'y eût pas trouvé.
Dans sa solitude du faubourg Saint-Jacques, il ne laissait i I)as de lier commerce avec plusieurs savants, et des plus illustres, tels que du Hamel, du Verney, de la Hire.
Du Verney lui demandait assez souvent ses lumières sur ce «ju'il y a en anatomie. qui a|q)artient à la science des mécaniques : ils examinaient ensemble des positions de muscles, leurs points d'appui, leurs directions, et du Verney apprenait beaucoup d'analomie à Varigno^, qui l'en payait
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par des raisonnements mathématiques, appliqués à l'anatomie.
Enfin, en 1GS7, il se fit connaître du public par son Projet d'une nouvelle uiécaniquc, dédiée à l'Académie des sciences. Elle était nouvelle, en effet. Découvrir des vérités, et en découvrir les sources, ce sont deux choses qui peuvent d'abord paraître inséparables, et qui cependant sont souvent séparées, tant la nature a été avare de cuniiaissauces à notre égard. En mécanique dont il s'agit ici, on démontrait Ijîen la nécessité (le l'équilibre dans les cas où il arrive ; mais on ne savait pas lirécisément ce qui le causait. C'est ce que Yarignon aperçut l)ar la théurie des mouvements composés, et ce qui fait tout le sujet de son livre. Les principes essentiels une fois trouvés, les vérités coulent avec une facilité délicieuse pour l'esprit; leur enchaînement est plus simple, et en même temps plus étroit; le spectacle de leur génération, qui n'a plus rien de furcé, en est plus agréable, et celte même génération, plus légitime en quelque sorte, est aussi plus féconde.
La nouvelle mécanique fut reçue de tous les géomètres avec applaudissement, et elle valut à son auteur deux places considérables : l'une de géomètre dans cette académie en 1688, l'autre de professeur en mathématiques au collège Mazar n. On voulait donner du relief à cette chaire, qui n'avait point encore été remplie, et il fut choisi.
Il mit au jour en 1090 ses Noucelles conjectures mr la pesanteur. Il conçoit une pierre posée dans l'air, et il demande pourquoi elle tombe vers le centre de la terre. L'air est un Liquide dont par conséquent les différentes parties se meuvent en tous les sens imaginables: et une direction quelconque étant déterminée, il n'est pas possible qu'il n'y en ait un grand nombre qui s'accordent à la suivre. On peut imaginer toutes celles qui s'accordent dans une même direction, comme ne faisant (lu'une même colonne. La pierre est donc frappée par des colonnes qui la poussent d'orient en occident, d'occident en orient, de bas en haut, de haut en bas. Les colonnes qui la poussent latéralement d'orient en occident, ou au contraire, sont égales en longueur, et par conséquent en force, et il n'en résulte à la pierre aucune impression. Mais celles qui la
poussent de haut en bas sont beaucoup plus longues que celles qui la poussent de bas en haut, et cela à quelque distance de la terre où la pierre ait jamais pu être portée. Elle sera donc portée avec plus de force de haut en bas que de bas en haut, et elle tombera vers le centre de la terre, ou, ce qui est le même, perpendiculairement à sa surface, parce que les colonnes latérales égales en force l'empêchent de s'écarter ni à droite, ni à gauche. Si la pierre était à une égale distance et de la terre et de la dernière surface de l'air, elle demeurerait en repos ; plus loin, elle monterait. Ce qu'on a dit de l'air, on le dira de même de la matière subtile et de tout autre liquide oîi des corps seront posés. Telle est en général l'idée de Varignon sur la cause de la pesanteur. Plusieurs grands hommes ont prouvé par l'inutilité de leurs efforts l'extrême difficulté de cette matière, et j'avoue qu'il pourrait bien aussi l'avoir prouvée. Du moins ce système a-l-il peu de sectateurs ; et «luoique simple, bien lié. bien suivi, il est vrai qu'un physicien, même avant la discussion, ne se sent pas porté à le croire. L'auteur l'aurait plus aisément défendu que persuadé. Aussi ne l'a-t-il pas donné avec cette confiance et cet air triomphant (|ui ont accompagné tant d'autres systèmes. Le titre modeste de conjectures répondait sincèrement à sa pensée : il ne croyait point ({n'en matière de physique, et principalement sur les premiers principes de la physique, on pût passer la conjecture; et il semblait être ravi que sa chère géométrie eût seule la certitude en partage.
Dans ces recherches mathématiques, son génie le portait toujours à le rendre les plus générales qu'il fût possible. Un paysage dont on aura vu toutes les parties l'une après l'autre n'a pourtant point été vu ; il faut qu'il le soit d'un lieu assez élevé, oîi tous les objets auparavant dispersés se rassemblent sous un seul coup d'œil. Il en va de même des vérités géométriques : on en peut voir un grand nombre dispersées çà et là, sans ordre entre elles, sans liaison; mais, pour les voir toutes ensemble et d'un coup d'œil, on est obligé de remonter bien haut, et cela demande de l'effort et de l'adresse. Les formules générales algébriques sont les lieux élevés où l'on se place pour découvrir tout à la fois un grand
pays. Il n'y a peut-être pas eu de géomètre, ni qui ait mieux connu, ni qui ait mieux fait sentir le prix de ses formules, que Varignon.
Il ne pouvait donc manquer de saisir avidement la géométrie des infiniment »petits dès qu'elle parut; elle s'élève sans cesse au plus haut point de ^^ue, à l'infini, et de là elle embrasse une étendue infinie. .\vec quel transport vit-il naître une nouvelle géométrie et de nouveaux plaisirs ! Quand cette belle et sublime méthode fut attaquée dans l'Académie même (1), car il fallait qu'elle subît le sort de toutes les nouveautés, il en fut un des plus ardents défenseurs, et il força en sa faveur son caractère naturel, ennemi de toute contestation. Il se plaignit quelquefois à moi que cette dispute l'avait interrompu dans ses recherches sur le calcul intégral, dont il aurait de la peine à reprendre le fil. Il sacrifia les infiniment petits à eux-mêmes; le plaisir et la gloire d'y faire des progrès, au devoir plus pressant de les défendre.
Tous les volumes que l'Académie a imprimés rendent compte de ses travaux. Ce ne sont presque jamais des morceaux détachés les uns des autres, mais de grandes théories complètes sur les lois du mouvement, sur les forces centrales, sur la résistance des milieux au mouvement. Là, par le moyen de ses fiirmules générales, rien ne lui échappe de ce qui est dans l'inceinte de la matière qu'il traite. Outre les vérités nouvelles, on en voit d'autres déjà connues d'ailleurs, mais détachées, qui viennent de toutes parts se rendre dans sa théorie. Toutes ensemble font corps, et les vides qu'elles laissaient auparavant entre elle se trouvent remplis.
La certitude de la géométrie n'est nullement incompatible avec l'obscurité et la confusion, et elles sont quelquefois telles ({u'il est étonnant qu'un géomètre ait pu se conduire sûrement dans le labyrinthe ténébreux où il marchait. Les ouvrages de Varignon ne causent jamais cette désagréable surprise : il s'étudie à mettre tout dans le plus grand jour; il ne s'épargne point, comme font quelquefois de grands hommes, le travail
(I) Voyez l'Hist. de 1701, page 89 et suiv., seconde édition. iNote de Fon" lenelle.)
de l'arrangement, beaucoup moins flatteur, et souvent plus pénible que celui de la production même; il ne recherche point, par des sous-entendus hardis, la gloire de paraître profond.
Il possédait fort l'histoire de la g('ométi'ie. Il l'avait apprise, non pas tant précisément pour l'apprendre, que parce (pi'il avait voulu rassembler des lumières des tou-; côtés. Celte connaissance historique est sans doute un ornement pour un géomètre, mais, de plus, ce n'est pa? un ornement inutile. En général, plus l'esprit a été tourné et retourné en différents sens sur un matière, plus il en devient fécond.
Quoique la santé de Varignoii parût devoir être à toute épreuve, l'assiduité et la contention du travail lui causèrent, ea 1705, une grande maladie. On n'est guère si habile impunément. II fut six mois en danger, et trois ans dans une langueur qui était un épuisement d'esprit visible. II m'a conté que quelquefois, dans des accès de fièvre, il se croyait au milieu d'une forêt où il voyait toutes les feuilles des arbres couvertes de calculs algébriques. Condamné par ses médecins, par ses amis et par lui-même, à se priver de tout travail, il ne laissait pas, dès qu'il était seul dans sachambre.de prendre un livre de mathématiques, qu'il cachait bien vite s'il entendait venir quelqu'un : il reprenait la contenance d'un malade, et n'avait pas besoin de la jouer beaucoup.
Il est à remarquer, par rapport à son caractère, que ce fut en ce temps-là qu'il parut de lui un écrit, où il rejtrenait Wallis sur de certains espaces i)lus qu'infinis, que ce grand géomètre attribuait auv hyperboles. Il soutenait au contraire qu'ils n'étaient que finis (I). La criti([ue avait tous les assaisonnements possibles d'honnêteté; mais enfin c'était une critique, et il ne l'avait faite que pour lui seul. Il la confia à Carré, étant dans un état qui le rendait plus indifférent pour ces sortes de choses; et celui-ci, touché du seul intérêt des sciences, la fit imprimer dans nos mémoires à l'insu de l'auteur, qui se trouva agresseur contre son inclination.
11 revint de sa maladie et de sa langueur, et ne profita nul-
(\) Voyez iHisl. de 1706, page 47. 'Noie de ForUenelJe,)
ELOGE DE \ AKKi.NO.X. 181
lemenl du passé. L'édition de sou Projet de nouvelle inécanique ayant été entièrement débite'e, il songea à en faire une seconde, ou plutôt un ouvrage tout nouveau, quoique sur le même plan, mais beaucoup plus ample, et auquel le titre de projet ne convenait plus. On y devait bien sentir la grande acquisition de richesses qu'il avait faite dans l'intervalle : mais il se plaignait souvent que le temps lui manquait, quoiqu'il fût bien éloigné d'en perdre volontairement. Une infinité de visites, soit de Français, soit d'étrangers, dont les uns voulaient le voir pour l'avoir vu, et les autres j)our le consulter et pour s'instruire; des ouvrages de mathématiques que l'autorité ou l'amitié de quelques personnes l'engageaient à examiner, et dont il se croyait obligé de rendre le compte le plus exact; un grand commerce de lettres avec les principaux géomètres de l'Europe, et des lettres savantes et travaillées, car il ne fallait pas plus se négliger avec ces amis-là qu'avec le public même ; tout cela nuisait beaucoup au livre qu'il avait entrepris. C'est ainsi qu'on devient célèbre, parce qu'on a été maître de disposer d'un grand loisir ; et qu'on perd ce loisir si précieux, parce qu'on est devenu célèbre. De plus, ses meilleurs écoliers, soit du collège Mazarin, soit du collège royal, car il y occupait aussi une chaire de mathématiques, étaient en possession de lui demander des leçons particulières, La joie de voir qu'ils en demandassent, son zèle pour les mathématiques, sa bonté naturelle, son inclination à étendre un devoir plutôt qu'à le resserrer, leur avaient donné ce droit et ôté la crainte d'en user trop librement. Il soupirait après deux ou trois mois de vacances qu'il avait pendant l'année ; il s'enfuyait à quelque campagne, oii les journées entières étaient à lui, et s'écoulaient bien vite.
Malgré son extrême amour pour la paix, il a fini sa vie par être embarqué dans une contestation. Un religieux italien, habile en mathématiques, l'attaqua sur la tangente de l'angle d'attouchement des courbes, tels qu'on les conçoit dans la géométrie des infiniment petits. 11 se crut obligé de répondre; et, à dire le vrai, les indifférents ne l'eussent pas trop cru. Je ne crois pas sortir du personnage de simple historien en assurant que sa gloire ne courait aucun péril : mais il était sen-
sible de ce côté-là, ou plutôt toute sa sensibilité y était rassemblée. Il répondit par le dernier mémoire qu'il ait donné à l'Académie, et qui a été le seul où il fût question d'un différend. Son inclination pacifique y dominait pourtant encore : il n'y nommait point son adversaire, qui l'avait nommé à tout moment, que tout le monde connaissait, qui ne se cachait point; quoiqu'on lui représentât la parfaite inutilité de cette réticence, il s'obstina toujours à ne le nommer que l'a^fresseur. Il est vrai qu'il n'en usait pas si honnêtement à l'égard des paralogismes, et qu'il leur donnait leur véritable nom.
Dans les deux dernières années de sa vie, il fut fort incommodé d'un rhumatisme placé dans les muscles de la poitrine; il ne pouvait marcher quelque temps sans être obligé de se reposer pour reprendre haleine. Cette incommodité augmenta toujours, et tous les remèdes y furent inutiles, ce qui ne le surprenait pas beaucoup. Il n'en relâcha rien de ses occupations ordinaires; et enfin, après avoir fait sa classe au collège Mazarin, le 22 décembre 1722, sans être plus mal que de coutume, il mourut subitement la nuit suivante.
Son caractère était aussi simple que sa supériorité d'esprit pouvait le demander. J'ai déjà donné cette même louange à tant de personnes de cette académie, qu'on peut croire que le mérite en appartient plutôt à nos sciences qu'à nos savants. Il ne connaissait point la jalousie. Il est vrai qu'il était à la tête des géomètres de France, et qu'on ne pouvait compter les grands géomètres d'Europe sans le mettre du nombre. Mais combien d'hommes en tous genres, élevés à ce même rang, ont fait l'honneur à leurs inférieurs d'en être jaloux et de les décrier ? La passion de conserver une première place fait prendre des précautions qui dégradent. Il faut convenir cependant que, quand on lui présentait quelque idée qui lui était nouvelle, il courait quelquefois un peu trop vite à l'objection et a la difficulté ; le feu de son esprit, des vues dont il était plein sur chaque matière, venaient traverser trop impétueusement celles qu'on lui offrait ; mais on parvenait assez < facilement à obtenir de lui une attention plus tranquille et plus favorable. Il mettait dans la dispute une chaleur que l'on i n'eût jamais cru qu'il eût dû terminer par rire. Ses manières 4
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d'agix nettes, franches, loyales en toute occasion, exemptes de tout soupçon d'intérêt indirect et caché, auraient seules suffi pour justifier la province dont il était des reproches qu'elle a d'ordinaire à essuyer; il n'en conservait qu'une crainte extrême de se commettre, qu'une grande circonspection à traiter avec les hommes, dont efifectivementle commerce est toujours redoutable. Je n'ai jamais vu personne qui eût plus de conscience, je veux dire qui fût plus appliqué à satisfaire exactement au sentiment intérieur de ses devoirs, et qui se contentât moins d'avoir satisfait aux apparences. Il portait la vertu de reconnaissance au plus haut degré ; il faisait le récit d"un bienfait reçu avec plus de plaisir que le bienfaiteur le plus vain n'en eût eu à le faire, et il ne se croyait jamais acquitté par toutes ces compensations dont on s'établit soimême pour juge. 11 était prêtre et n'avait pas besoin de beaucoup d'efforts pour vivre conformément à cet état. Aussi sa mort subite n'a-t-elle point alarmé ses amis.
Il m'a fait Ihonneur de me léguer tous ses papiers par son testament. J'en rendrai au public le meilleur compte qu'il me sera possible. La nouvelle mécanique est en assez bon état, et va paraître au jour; j'espère que les lettres la suivront. Du reste, je promets de ne rien détourner à mon usage particulier des trésors que j'ai entre les mains, et je compte que j'en serai cru ; il faudrait un plus habile homme pour faire sur ce sujet quelque mauvaise action avec quelque espérance de succès.
ELOGE UL CZAR PIERRE t
Comme il est sans exemple que l'Académie ait fait l'éloge l'un souverain, en faisant, si on ose le dire, celui d'un de ses nembres, nous soimnes obligé d'avertù- que nous ne regarlerons le feu Czar qu'en qualité d'académicien, mais d'acadéiii'ien roi et empereur, qui a établi les sciences et les arts - les vastes états de sa domination; et quand nous le regar-
1^4 lUiMExNELLE.
deroiis comme gueiTier et comme conquérant, ce ne sera que j parce que l'art de la guerre est un de ceux dont il a donné l'intelligence à ses sujets.
La Moscovie ou Russie était encore dans une ignorance et dans une grossièreté presque pareilles à celles qui accompa- ! gnent toujours les premiers âges des nations. Ce n'est pas que i l'on ne découvrit dans les Moscovites de la vivacité, de la péné- ; tration, du génie et do l'adresse à imiter ce qu'ils auraient vu; il mais toute industrie était étouffée. Les i)aysans, nés esclaves 1, et opprimés par des seigneurs impitoyables, se contentaient qu'une agriculture grossière leur apportât précisément de quoi vivre; ils ne pouvaient ni n'osaient s'enrichir. Les seigneurs eux-mêmes n'osaient paraître riches; et les arts sont entants des richesses et de la douceur du gouvernement. L'art militaire, malheureusement aussi indispensable que l'agriculture, n'était guère moins négligé : aussi les Moscovites n'avaient-ils étendu leur domination que du côté du nord et de l'orient, où ils a^ aient trouvé des peuples plus barbares: et non du côté de l'occident et du midi, où sont les Suédois, les Polonais et les Turcs. La politique des Czars avait éloigné de la guerre les! seigneurs et les gentilshommes, qui en étaient venus à regardeil comme une exemption honorable celte indigne oisiveté; et sii, quelques-uns servaient, leur naissance les avait faits commandants el leur tenait lieu d'expérience. Oji avait mis dan> tes troupes plusieurs ol'ticiers allemands, mais qui, la plupart simples soldats dans leur pays et officiers seulement parce qu'ils étaient en Moscovie, n'en savaient pas mieux leur nouveau métier. Les armées russes, levées par force, composée; d'une vile populace, mal disciplinées, mal commandées, m tenaient guère tête à un ennemi aguerri; et il fallait que de: circonstancei heureuses et singulières leur missent entre le mains une victoire qui leur était assez indift'érente. La pi'iûi cipale force de l'empire consistait dans les strélitz, milicqjljf peu près semblable aux janissaires turcs, et redoutablïTdf comme eux à ses maîtres dans le même temps qu'elle le i,, faisait redouter des peuples. Un commerce faible etlanguissarjji] était tout enlier entre les mains des marchands étrangers, qu'n l'ignorance et la paresse des gens du pays n'inv^itaiei
KLOGI-: DL" ly.AH PIERRE I*>r. 185
que trop à les tromper. La mer n'avait jamais vu de vaisseaux moscovites, soit vaisseaux de guerre, soit marchands, et tout Tusage du port d'Ârkangel était pour les nations étrangères.
Le christianisme même qui impose quelque nécessité de savoir, du moins au clergé. lai>sait le clergé dans des ténèbres aussi épaisses que le peuple; tous savaient seulement (ju'ils étaient de la religion grecque, et qu'il laUail haù* les Latins. Nul ecclésiastique n'était assez habile ])Our prêcher devant des auditeurs aussi peu redoutables; il n'y avait presque pas de livres dans les plus anciens et les ]tlus riches monastères, même à condition de n'y être pas lus. Il régnait partout une extrême dépravation de mœurs et de sentiments, qui n'était pas seulement, comme ailleurs, cachée sous ces dehors légers de bienséance, ou revêtue de quelque apparence d'esprit et de quelques agréments superficiels. Cependant ce même peuple était souverainement fier, p'ein de mépris pour tout ce qu'il ne connaissait point ; et c'est le comble de l'ignorance que d'être orgueilleux. Les Czars y avaient contribué, en ne permettant point que leurs sujets voyageassent : peut-être craignait-on ([u'ils ne vinssent à ouvrir les yeux sur leur malheureux état. La nation moscovite, peu connue, que de ses plus proches voisins, faisait presque une nation à part, qui n'entrait point dans le système de l'Europe, qui n'avait que peu de liaison avec les autres puissances et peu de considération chez elles, et dont à peine étiiit-on curieux d'apprendre de temps en temps quelques révolutions importantes.
Tel était l'état de la Moscovie, lorsque le prince Pierre naquit, le 11 juin i672, du Czar Alexis MichaëIo\vitz etdeNatalie Kirilouna Nariskin, sa seconde femme. Le Czar étant mort en 4676, Fedor ou Théodore, son fils aîné, lui succéda, et mourut en 1682, après six ans de règne. Le prince Pierre, âgé seulement de dix ans. fut proclam i C'.ar en sa place, au préjudice de Jean, quoique aîné, dont la santé était fort faible et l'esprit imbécile. Les strélitz, excités par la princesse Sophie, qui espérait plus d'autorité sur Jean, son frère de père et de mère, et incapable de tout, se révoltèrent en faveur de Jean : et.
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pour éteindre la guerre civile, il fut réglé que les deux frères régneraient ensemble,
Pierre, déjà Czar dans un âge si tendre, était très mal élevé, non seulement par le vice général de l'éducation moscovite, par celui de l'éducation ordinaire des princes, que la flatterie se hâte de corrompre dans le temps même destiné aux préceptes et cà la vérité, mais encore plus par les soins de l'ambitieuse Sophie, qui dt'jà le connaisrait assez pour craindre qu'il ne fût un jour trop grand prince et trop difficile à gouverner. Elle l'environna de tout ce qui était capable d'étouff"er ses lumières naturelles, de lui gâter le cœur, de l'avilir par les plaisirs. Mais ni la bonne éducation ne fait les grands caractères, ni la mauvaise ne les détruit. Les héros en tout genre sortent tout formés des main ; de la nature, et avec des qualités insurmontables. L'inclination du Czar Pierre pour les exercices militaires i-e déclara dès sa première jeunesse: il se plaisait à battre le tambour; et, ce qui marque bien qu'il ne voulait pas s'amuser comme un enfant, par un vain bruit, mais apprendre une fonction de soldat, c'est qu'il cherchait à s'y rendre habile; et il le devint effectivement au point d'en donner quelquefois des leçons à des soldats qui n'y réussissaient pas si bien quelui.
Le Czar Fedor avait aimé la magnificence en habits et en équipages de chevaux. Pour lui, quoique blessé dès lors de ce faste, qu'il jugeait inutile et onéreux, il vit cependant avec plaisir que ses sujets, qui n'avaient été jusque-là que trop éloignés de toute sorte de magnificence, en prenaient peu à peu le goût.
11 conçut qu'il pouvait employer à de plus nobles usages la force de son exemple. Il forma une compagnie de cinquante hommes, commandée par des officiers étrangers, et qui étaient habillés et faisaient leurs exercices à l'Allemande. Il prit dans cette troupe le moindre de tous les grades, celui de tamboun Ce n'était pas une représentation frivole qui ne fit que fournir à lui et à sa cour une matière de divertissement et de plaisanterie. Il avait bien défendu à son capitaine de se souvenir qu'il était Czar : il servait avec toute l'exactitude et toute la soumission que demandait son emploi; il ne vivait que de sa paie, et ne couchait que dans une tente de tambour à la suite
ÉLOGE DU CZAR PIERRE le'. 187
de sa compagnie. Il de\int sergent, après l'avoir mérité au jugement des otliciers, qu'il aurait punis d'un jugement trop favorable; et il ne fut jamais avancé que comme un soldat de fortune, dont ses camarades même auraient approuvé l'élévation. Par là, il voulait apprendre aux nobles que la naissance seule n'était point un titre suffisant pour obtenir les dignités militaires; et à tous ses sujets, que le mérite seul en était un. Les bas emplois par oii il passait, la vie dure qu'il y essuyait, lui donnaient un droit d'en exiger autant, plus fort que celui même qu'il tenait de son autorité despotique.
A cette première compagnie de cinquante hommes, il en joignit de nouvelles, toujours commandées par des étrangers, toujours disciplinées à la manière d'Allemagne, et il forma enfin un corps considérable. Commo il avait alors la paix, il faisait combattre une troupe contre une autre, on représentait des sièges de places; il donnait à ses soldats une expérience qui ne coûtait point encore de sang: il essayait leur valeur et préludait à des victoires.
Les strélitz regardaient tout cela comme un amusement d'un jeune prince, et se divertissaient eux-mêmes des nouveaux spectacles qu'on leur donnait. Ce jeu cependant les intéressait plus qu'ils ne pensaient. Le Czar, qui les voyait trop puissants et d'ailleurs uniquement attachés à la princesse Sophie, cachait dans le fond de son cœur un dessein formé de les abattre ; et il voulait s'assurer de troupes et mieux instruites et plus fidèles.
En même temps il suivait une autre vue aussi grande et encore plus difficile. Une chaloupe hollandaise, qu'il avait trouvée sur un lac d'une de ses maisons de plaisance, oii elle demeurait abandonnée et inutile, l'avait frappé ; etses pensées s'étaient élevées jusqu'à un projet de marine, quelque hardi qu'il dût paraître, et qu'il lui parût peut-être à lui-même.
Il fit d'abord construire à Moscou de petits bâtiments par des Hollandais, ensuite quatre frégates de quatre pièces de canon sur le lac dePereslave. Déjà il leur avait appris à se battre les unes contre les autres. Deux campagnes de suite il partit d'Arkangel sur des vaisseaux hollandais ou anglais, pour s'instruire par lui-même de toutes les opérations de mer.
188 rONTENELLE.
Au commencement de 1696, le Czar Jean mourut, et Pierre, seul maître de l'empire, se vit en état d'exécuter ce qu'il n'eût pu avec une autorité partagée. L'ouverture de son nouveau règne fut le siège d'Azof sur les Turcs. Il ne le prit qu'en 1697, après avoir fait venir des Vénitiens pour construire sur le Don des galères qui en fermassent Femboucliure et empêchassent les Turcs de secourir la place.
Il connut par là mieux que jamais l'importance d'une marine ; mais il sentit aussi l'extrême incommodité de n'avoir des vaisseaux que des étrangers, ou de n'en construire que par leurs mains. Il voulut s'en délivrer ; et comme ce qu'il méditait était trop nouveau pour être seulement mis en délibération, et que l'exécution de ses vues, confiée à tout autre que lui, était plus qu'incertaine, ou du moins très lente, il prit entièrement sur lui une démarche hardie, bizarre en apparence, et qui, si elle manquait de succès, ne pouvait être justifiée qu'auprès du petit nombre de ceux qui reconnaissent le grand partout où il se trouve. En 1698, n'ayant encore régné seul que près de deux ans, il envoya en Hollande une ambassade, dontleschefsétaient le Fort, Genevois, qu'il honorait d'une grande faveur, et le comte Golowin. grand chancelier ; et il se mit dans leur suite incognito, pour aller apprendre la construction des A'aisseaux.
Il entra à Amsterdam dans la maison de l'amirauté des Indes, et se fit inscrire dans le rôle des charpentiers sous le nom de Pierre Michaëlof, et non de Pierre Michaëlowitz, qu'il eût dû prendre par rapport à son grand-père ; car dans la langue russe cette différence de terminaison marque un homme du peuple ou un homme de condition, et il ne voulait pas qu'il restât aucune trace de sa suprême dignité. Il l'avait entièrement oubliée, ou plutôt il ne s'en étaitjamaissibien souvenu, si elle consiste plus dans des fonctions utiles aux peuples, que dans la pompe et l'éclat qui l'accompagnent. 11 travaillait dans le chantier avec plus d'assiduité et plus d'ardeur que ses compagnons qui n'avaient pas des motifs comparables aux siens. Tout le monde connaissait le Czar, et on se le montrait les uns aux autres avec un respect que s'attirait moins ce qu'il était que ce qu'il était venu faire. Guillaume III, roi d'Angleterre, qui se trouvait alors en Hollande, et (jui se connaissait enmérite