ÉLOGE DU CZAR PIER «'. IH'J
personnel, eut pour lui toute la considération réelle qui lui était due; l'incognito ne trancha que la fausse et l'apparente.
Avant que de partir de ses états, il avait envoyé les principaux seigneurs moscovites voyager en diftercnts endroits de l'Europe, leur marquant à chacun, selon les dispositions qu'il leur connaissait, ce qu'ils devaient particulièrement étudier; il avait songé aussi à prévenir par la dispersion des grands les périls de son absence. Quelques-uns obéirent de mauvaise grtàce, et il y en eut un qui demeura quatre ans enfermé chez lui à Vense, pour en sortir avec la satisfaction de n'avoir rien vu ni rien appris. Mais en général l'expédient du Czar réussit; les seigneurs s'instruisirent dans les pays étrangers.et l'Europe fut pour eux un spectacle tout nouveau dont ils profitèrent.
Le Czar voyant en Hollande que la construction des vaisseaux ne se faisait que par pratique et par une Iradition d'ouvriers, et ayant appris qu'elle se faisait en Angleterre sur des plans où toutes les proportions étaient exactement manfuées jugea celte manière préférable, et passa en Angleterre. Le roi Guillaume l'y reçut encore ; et pour lui faire un présent selon son goût, et qui fût un modèle de l'art ([u'il venait étudier, il lui donna un yacht magnifique.
D'Angleterre, le Czar repassa en Hollande, pour retourner dans ses états par l'Allemagne, remportant avec lui la science de la construction des vaisseaux, acquise en moins de deux ans. parce qu'il l'avait acquise par lui-même, et achetée courageusement par une espèce d'abdication de la dignité royale, piix qui aurait paru exorbitant à tout autre souverain.
Il fut rappelé brusquement de Vienne par la nouvelle de la révolte de quarante mille strélitz. Arrivé à Moscou à. la fin de l'an 1699, il les cassa tous sans hésiter, plus sûr du respect qu'ils auraient pour sa hardiesse que de celui qu'ils devaient à ses ordres.
Dès l'année 1700, il eut remis sur pied tren.e mille hommes d'infanterie réglée, dont faisaient partie les troupes qu'il avait eu déjà la prévoyance de former et de s'attacher particulièrement.
Alors se déclara dans toute' son étendue le vaste projet qu'il avait conçu. Tout était à faire en Moscovie. et rien à perfection -
ner. Il s'agissait de créer une nation nouvelle; et, ce qui tient encore de la création, il fallait agir seul, sans secours, sans instruments. L'aveugle politique de ses prédécesseurs' avait presque entièrement détaché la Moscovie du reste du mondele commerce y était ou ignoré ou négligé au dernier point; et cependant toutes les richesses, et même celles del'esprit, dépendent du commerce. Le Czar ouvrit ses grands états jusque-là fermes. Après avoir envoyé ses principaux sujets chercher des connaissances et des lumières chez les étrangers, il attira chez lui tout ce qu'il put d'étrangers capables d'en apporter à ses sujets : officiers de terre et de mer, matelots, ingénieurs, mathématiciens, architectes, gens habiles dans la découverte des mines et dans le travail des métaux, médecins, chirurgiens, artisans de toutes les espèces.
Toutes ces nouveautés cependant, aisées à décrire par leseul nom de nouveautés, faisaient beaucoup de mécontenis; et l'autorité despotique, alors si légitimement employée, n'était qu'à peine assez puissante. Le Czar avait affaire à un peuple dur, indocile, devenu paresseux par le peu de fruit de ses travaux,' accoutumé à des châtiments cruels et souvent injustes, détaché de l'amour delà vie par une affreuse misère, persuadé par une longue expérience qu'on ne pou^ait travailler à son bonheur, msensible à ce bonheur inconnu. Les changements les plus indifférents et les plus légers, tels que celui des anciens habits ou le retranchement des longues barbes, trouvaient une opposition opiniâtre et suffisaient quelquefois pour causer des séditions. Aussi, pour lier la nation â des nouveautés utiles, fallait-il porter la vigueur au delà de celle qui eût suffi avec un peuple plus doux et plus traitable; et le Czar y était d'autant plus obligé, que les Moscovites ne connaissaient la grandeur et la supériorité que par le pouvoir de faire du mal, et qu'un maître indulgent et facile ne leur eût pas paru un grand prince, et à peine un maître.
En 1700, le Czar, soutenu de raUiancc d'Auguste, roi de Pologne, entra en guerre avec Charles XII, "roi de Suède, le plus redoutable rival de gloire qu'il pût jamais avoir. Charles était un jeune prince, non pas seulement ennemi de toute mollesse, mais amoureux des plus violentes fatigues et de la vie
la plus dure, recherchant les périls par goût et par volupté, invinciblement opiniâtre dans les extrémités où son courage le portait ; entin, c'était Alexandre, s'il eût eu des vices et plus de fortune. On prétend que le Czar et lui étaient encore fortifiés par l'erreur spéculative d'une prédestination absolue.
Il s'en fallait beaucoup que l'égalité qui pouvait être entre les deux souverains ennemis se trouvât entre les deux nations. Des Moscovites qui n'avaient encore qu'une légère teinture de discipline, nulle ancienne habitude de valeur, nulle réputation qu'ils craignissent de perdre, et qui leur enflât le courage, allaient trouver des Suédois exactement disciplinés depuis longtemps, accoutumés à combattre sous une longue suite de rois guerriers, leurs généraux animés par le seul souvenir de leur histoire. Aussi le Czar disait-il, en commençant cette guerre : Je sais bien que mes troupes seront lonfjtemps battues ; mais cela leur apprendra enfin à vaincre. U s'armait d'une patience plus héroïque que la valeur même, et sacrifiait l'intérêt de sa gloire à celui qu'avaient ses peuples de s'aguerrir.
Cependant, après que les mauvais succès des premiers commencements eurent été essuyés, il remporta quelques avantages assez considérables, et la fortune varia : ce qui honorait déjà assez ses armes. On put espérer de se mesurer bientôt avec les Suédois sans inégalité, tant les Moscovites se formaient rapidement. Au bout de quatre ans le Czar avait déjà fait d'assez grands progrès dans la Livonie et dans l'Ingrie, provinces dépendantes de la Suède, pour être en état de songer à bâtir une place dont le port, situé sur la mer Baltique, pût contenir une flotte; et il commença en effet le fameux Pétersbourg en 1704. Jamais tous les eff"orts des Suédois n'ont pu l'en chasser, et il a rendu Pétersbourg une des meilleures forteresses de l'Europe.
Selon la loi qu'il s'était prescrite à lui-même, de n'avancer dans les dignités de la guerre qu'autant qu'il le méritait, il devait être avancé. A Grodno, en Lithuanie,oùse trouvaient le roi de Pologne et les principaux seigneurs de ce royaume, il pria ce prince de prendre le conmiandement de son armée. Quelques jours après il lui fit proposer en public, par le général moscovite Ogilvi, de remplir deux places de colonel vacan-
tes. Le l'oi Auguste répondit qu'il ne connaissait pas encore assez les officiers moscovites, et lui dit de lui en nommer quelques-uns des plus dignes de ces emplois. Ogilvi lui nomma le prince Alexandre Menzicoff, et le lieutenant-colonel Pierre Alexiowitz, c'est-à-dire le Czar. Le roi dit qu'il connaissait le mérite de Menzicoff et qu'il lui forait incessamment expédier le brevet; mais que pour l'autre il n'était pas assez informé de ses services. On sollicita pendant cinq ou six jours pour Pierre Alexiowitz, et enfin le roi le fit colonel. Si c'était là une espèce de comédie, du moins elle était instructive et méritait d'être jouée devant tous les rois.
Après de grands désavantages qu'il eut contre les Suédois depuis 1704, enfin il remporta sur eux, en 1709, devant Pultava, une victoire complète; il s'y montra aussi grand capitaine que brave soldat, et il fit sentir à ses ennemis combien ses troupes s'étaient instruites avec eux. Une grande partie de l'armée suédoise fut prisonnière de guerre; et on vit un héros tel que le roi de Suède fugitif sur les terres de Turquie et ensuite presque captif à Bender. Le Czar se crut digne alors de monter au grade de lieutenant général.
Il faisait manger à sa table les généraux suédois prisonniers ; et un jour qu'il but à la santé de ses maîtres dans l'art de la guerre, le comte de Rhinschild, l'un des plus illustres d'entre ces prisonniers, lui demanda qui étaient ceux à qui il donnait un si beau titre : Vous, dit-il, messieurs les généraux. — Votre Majesté est donc bien ingrate, répliqua le comte, d'avoir si maltraité ses maîtres. Le Czar, pour réparer en quelque façon cette glorieuse ingratitude, fit rendre aussitôt une épée à chacun d'eux. Il les traita toujours comme aurait fait leur roi, qu'ils auraient rendu victorieux.
Il ne pouvait manquer de profiter du malheur et de l'éloignement du roi de Suède. 11 acheva de conquérir la Livonie et ringrie, et y joignit la Finlande et une partie de la Poméranie suédoise. Il fut plus en état que jamais de donner ses soins à son Pétersbourg naissant. Il ordonna aux seigneurs d'y venir bâtir, et le peupla, tant des anciens artisans de Moscovie que de ceux qu'il rassemblait de toutes parts.
Il fit construire des galères inconnues jusque-là dans ces ;
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mers, pour aller sur les côtes de Suôde et de Finlande, pleines de rochers et inaccessibles aux bâtiments de haut bord. Il acheta des vaisseaux d'Angleterre et fit travailler sans relâche à en bâtir encore. Il parvint enfin à en bâtir un de quatre-vingtdix pièces de canon, où il eut le sensible plaisir de n'avoir travaillé qu'avec des ouvriers moscovites. Ce grand navire fut lancé à la mer en 1718, au milieu des acclamations de tout un peuple, et avec une pompe digne du principal charpentier.
La défaite des Suédois à Pultava lui produisit, par rapport à l'établissement des arts, un avantage que certainement il n'attendait pas lui-même. Près de trois mille officiers suédois furent dispersés dans tous ses états, et principalement en Sibérie, vaste pays qui s'étend jusqu'aux confins de la Chine, et destiné à la punition des Moscovites exilés. Ces prisonniers, qui manquaient de subsistances et voyaient leur retour éloigné et incertain, se mirent presque tous à exercer les diftérents métiers dont ils pouvaient avoir quelque connaissance, et la nécessité les y rendit promptement assez habiles. Il y eut parmi eux jusqu'à des maîtres de langues et de mathématiques. Ils devinrent une espèce de colonie qui civilisa les anciens habitants ; et tel art qui, quoiqu'établi à Moscou ou à Pétersbourg, eût pu être longtemps à pénétrer en Sibérie, s'y trouva porté tout d'un coup.
L'histoire doit avouer les fautes des grands hommes: ils en ont eux-mêmes donné l'exemple. Les Turcs ayant rompu la trêve qu'ils avaient avec le Czar, il se laissa enfermer en 1712 par leur armée sur les bords de la rivière de Pruth, dans un poste où il était perdu sans ressource. Au milieu delà consternation générale de son armée, la Czarine Catherine, qui avait voulu le suivre, osa seule imaginer un expédient; elle envoya négocier avec le grand visir, en lui laissant entrevoir une grosse somme d'argent. Il se laissa tenter, et la prudence du Czar acheva le reste. En mémoire de cet événement, il voulut que la Czarine instituât Tordre de Sainte-Catherine, dont elle serait chef, et où il n'entrerait que des femmes. 11 éprouva toute la douceur que l'on goûte, non seulement à devoir beaucoup à ce qu'on aime, mais encore à en faire un. aveu éclatant et qui soit glorieux.
Le roi de Suède étant sorti enfin des états du Turc en 1713, après les actions qu'il fit à Bender, et qu'un Romain n'aurait osé feindre, le Czar se trouva ce formidable ennemi en tête; mais il était fortifié de l'alliance du roi de Danemarck. Il porta la guerre dans le duché de Holstein, allié de la Suède ; et en même temps il y porta ses observations continuelles et ses études politiques. 11 faisait prendre par des ingénieurs le plan de chaque ville et les dessins des différents moulins et des machines qu'il n'avait pas encore; il s'informait do toutes les particularités du labourage et des métiers, et partout il engageait d'habiles artisans qu'il envoyait chez lui. AGottorp, dont le roi de Danemarck était alors maître, il vit un grand globe céleste en dedans et terrestre en dehors, fait sur un dessin de Tycho-Brahé. Douze personnes peuvent s'asseoir dedans autour d'une table, et y faire des observations célestes, en faisant tourner cet énorme globe. La curiosité du Czar en fut frappée; il le demanda au roi de Danemarck, et fît venir exprès de Pétersbourg une frégate qui l'y porta. Des astronomes le placèrent dans une grande maison bâtie pour cet usage.
La Moscovie vit en 1714 un spectacle tout nouveau, et que le Czar était peut-être surpris de lui donner sitôt, un triomphe pour une victoire navale remportée sur les Suédois à Gango vers les côtes de Finlande. La flotte moscovite entra dans le port de Pétersbourg avec les vaisseaux ennemis qu'elle amenait et le contre-amiral suédois Ockrenskied, prisonnier, chargé de sept blessures. Les troupes débarquées passèrent avec pompe sous un arc-de-triomphe qu'on avait élevé; et le Czar, qui avait combattu en personne et qui était le vrai triomphateur, moins par sa qualité de souverain que par celle de premier instituteur de la marine, ne parut dans cette marche qu'à son rang de contre-amiral, dont il avait alors le titre. Il alla à la citadelle, où le vice-czar Romanadofski, assis sur un trône au milieu d'un grand nombre de sénateurs, le fit appeler, reçut de sa main une relation du combat et, après l'avoir assez longtemps interrogé, l'éleva par l'avis du conseil à la dignité de vice-amiral. Ce prince n'avait pas besoin de l'esclave des triomphateurs romains ; il savait assez lui seul prescrire de la modestie à son triomphe.
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Il y joignit encore beaucoup de douceur et de générosité, en traitant le contre-amiral suédois Ockrenskield comme il avait fait auparavant le général Rhinschild. Il n'y a que la vraie valeur qui aime à se retrouver dans un ennemi, et qui s'y respecte.
Nous supprimerons désormais presque tout ce qui appartient à la guerre. Tous les obstacles sont surmontés, et d'assez beaux commencements établis.
Le Czar en 1716 alla avec la Czarine voir le roi de Daneniarck à Copenhague, et y passa trois mois. Là, il visita tous les collèges, toutes les académies, et vit tous les savants. Il lui était indifférent de les faire venir chez lui, ou d'aller chez eux. Tous les jours il allait dans une chaloupe avec deux ingénieurs côtoyer les deux royaumes de Danemarck et de Suède, pour mesurer toutes les sinuosités, sonder tous les fonds, et porter ensuite le tout sur des cartes si exactes, que le moindre banc de sable ne leur a pas échappé. Il fallait qu'il fût bien respecté de ses alliés pour n'être pas traversé par eux-mêmes dans ce grand soin de s'instruire si particulièrement.
Ils lui donnèrent encore une marque de considération plus éclatante. L'Angleterre était son alliée aussi bien que le Danemarck ; et ces deux puissances ayant joint leurs flottes à la sienne, lui déférèrent le commandement en chef. Les nations les plus expérimentées sur la mer voulaient bien déjà obéir au premier de tous les Russes qui eût connu la mer.
De Danemarck il alla à Hambourg, de Hambourg à Hanovre et à Volfembutel, toujours observant, et de là en Hollande, où il laissa la Czarine, et vint en France en 1717. Il n'avait plus rien d'essentiel à apprendre ni à transporter chez lui mais il lui restait à voir la France, un pays où les connaissances ont été portées aussi loin, et les agréments de la société plus loin que partout ailleurs; seulement est-il à craindre que l'on n'y prenne à la fin un bizarre mépris du bon devenu trop familier.
Le Czar fut fort touché de la personne du roi encore enfant. On le vit qui traversait avec lui les appartements du Louvre, le conduisant par la main, et le prenant presque entre ses bras pour le garantir de la foule, aussi occupé de ce soin
et d'une manière aussi tendre que son propre gouver-
neur
Le 19 juin 1717, il fitrhonnciir<?( l'Académie des sciences d'y venir. Elle se para de ce qu'elle avait de plus nouveau et de plus curieux en fait d'expériences ou de machines. Dès qu'il fut retourné dans ses états, il fit écrire à M. l'abbé Bignon par Areskins, Écossais, son premier médecin, qu'il voulait bien être membre de cette compagnie; et quand elle lui en eut rendu grâce avec tout le respect et la reconnaissance qu'elle devait, il lui en écrivit lui-même une lettre, qu'on n'ose appeler une lettre de remerciements, quoiqu'elle vînt d'un souverain qui s'était acoutumé depuis longtemps à être homme. Tout cela est imprimé dans l'histoire de 1720; et tout glorieux qu'il est à l'Académie, nous ne le répéterons pas. On était ici fort régulier à lui envoyer chaque année le volume qui lui était dû en qualité d'académicien, et il le recevait avec plaisir de la part de ses confrères. Les sciences en faveur desquelles il s'abaissait au rang de simple particulier doivent l'élever en récompense au rang des Auguste et des Charlemagne, qui leur ont aussi accordé leur familiarité.
Pour porter la puissance d'un état aussi loin qu'elle puisse aller, il faudrait que le maître étudiât son pays presque en géographe et en physicien, qu'il en connût parfaitement tous les avantages naturels et qu'il eût Fart de les faire valoir. Le Czar travailla sans relâche à acquérir cette connaissancp et à pratiquer cet art. Il ne s'en hait point à des ministres peu accoutumés à rechercher si soigneusement le bien public : il n'en croyait que ses yeux; et des voyages de trois ou quatre cents lieues ne lui coûtaient rien, pour s'instruire par lui-même. Il les faisait accompagné seulement de trois ou quatre personnes, et avec cette iiitrépidité qui suffit seule pour éloigner les périls. Aussi le Czar possédait-il si exactement la carte de son vaste empire, qu'il conçut, sans crainte de se tromper, les grands projets qu'il pouvait fonder tant sur la situation en général que sur les détails particuliers des pays.
Comme tous les méridiens se rassemblent sous le pôle en un seul point, les Français et les Cbinois, par exemple, se trou-
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veraient voisine du côté du septentrion, si leurs royaumes s'étendaient beaucoup davantasiçe de ce côté-là. Ainsi la situation fort septentrionale de l'empire moscovite, jointe à sa grande étendue, fait que par ses parties méridionales il touche aux parties septentrionales de grands états fort éloignés les uns des autres vers le midi. 11 est le voisin d'une grande parti de l'Europe et de toute l'Asie ; il a d'ailleurs de grandes rivières qui tombent en ditïérentes mers: la Duvine dans la mer Blanche, partie de l'Océan; le Don dans la mer Noire, partie de la Méditerranée : le Volga dans la mer Caspienne. Le Czar comprit que ces rivières, jusque-là presque inutiles, réuniraient chez lui tout ce qu'il a de plus séparé, s'il les faisait communiquer entre elles, soit par de moindres rivières qui s'y jettent, soit par des canaux qu'il tirerait. Il entreprit ces grands travaux, fit faire tous les nivellements nécessaires, choisit lui-même les lieux où les canaux devaient être creusés et régla le nombie des écluses.
La jonction de la rivière de Vokoua. qui passe à Pétersbourg, avec le Volga, est présentement finie : et l'on fait par eau à travers toute la Russie un chemin de plus de huit cents lieues, depuis Pétersbourg jusqu'à la mer Caspienne ou en Perse. Le Czar envoya à l'Académie le plan de cette grande communication, où il avait tant de part comme ingénieur: il semble qu'il voulut faire ses preuves d'académicien.
il y a encore un autre canal fini qui joint le Don avec le Volga. Mais les Turcs ayant repris la ville d'Azof, située à l'embouchure du Don, la grande utilité de ce canal attend une nouvelle conquête.
Vers l'orient la domination du Czar s'étend dans un espace de plus de quinze cents lieues jusqu'aux frontières de la Chine et au voisinage des mers du Japon. Les caravanes moscovites qui allaient trafiquer à la Chine mettaient une année entière à leur voyage. C'était là une ample matière à exercer un génie tel que le sien; car ce long chemin pouvait être et abrégé et facilité, soit par des communications de rivières, soit par d'autres travaux, soit par des traités avec des princes tartares qui auraient donné passage dans leurs pays. Le voyage pouvait n'être que de quatre mois. Selon son dessein, tout devait
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aboutir à Pétersbourg, qui par sa situation serait un entrepôt du monde. Cette ville, à qui il avait donné la naissance et son nom, était pour lui ce qu'était Alexandrie pour Alexandre son fondateur : et comme Alexandrie se trouva si heureusement située, qu'elle changea la face du commerce d'alors, et en devint la capitale à la place de Tyr, de même Pétersbourg changerait les routes d'aujourd'hui, et deviendrait le centre d'un des plus grands commerces de l'univers.
Le Czar porta ses vues encore plus loin. Il voulut savoir quelle était sa situation à l'égard de l'Amérique; si elle lient à la Tarlarie, ou si la mer du septentrion donnait un passage dans ce grand continent, ce qui lui aurait encore ouvert le nouveau monde. De deux vaisseaux qui partirent d'Arkangel pour cette découverte, jusqu'à présent impossible, l'un fut arrêté par les glaces ; on n'a pas eu de nouvelles de l'autre, qui apparemment a péri. Au commencement de cette année, il a encore donné ordre à un habile capitaine de marine d'en construire deux autres pour le même dessein. Il fallait que dans de pareilles entreprises l'opiniâtreté de son courage se communiquât à ceux qu'il employait.
La révolution arrivée en Perse par la révolte de Mahmoud, attira de ce côté-là les armes du Czar et du grand-seigneur. Le Czar s'empara de la ville de Derbent sur la côte occidentale de la mer Caspienne, et de tout ce qui lui convenait par rapport au projet d'étendre le commerce de Moscovie ; il fit lever le plan de cette mer; et, grâce à ce conquérant académicien, on en connut enfin la véritable figure, fort différente de celle qu'on lui donnait communément. L'académie reçut aussi du Czar une carte de sa nouvelle mer Caspienne.
La Moscovie avait beaucoup de mines, mais ou inconnues, ou négligées par l'ancienne paresse et le découragement général de la nation. Il n'était pas possible qu'elles échappassent à la vive attention que le souverain portait sur tout. Il fit venir d'Allemagne des gens habiles dans la science des métaux, et mit en valeur tous ces trésors enfouis ; il lui vint de la poudre d'or des bords de la mer Caspienne et du fond de la Sibérie. On dit qu'une livre de cette dernière poudre rendait quatorze onces d'or pur. Du moins le fer, beaucoup plus nécessaire que l'or,
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devint commun en Moscovie, et avec lui tous les arts ([ui le préparent ou qui l'emploient.
On ne peut que parcourir les difFi'rents établissements que lui doit la Moscovie, et seulement les principaux.
Une infanterie de cent mille hommes, aussi belle et aussi aguerrie qu'il y en ait en Europe, dont une assez grande partie des officiers sont déjà Moscovites, On convient que la cavalerie n'est pas si bonne, faute de bons chevaux.
L'ne marine de quarante vaisseaux de ligne et de deux cents galères.
Des fortifications, selon les dernières règles, à toutes les places qui en méritent.
Une excellente police dans les grandes villes, qui auparavant étaient aussi dangereuses pendant la nuit que les bois les plus écartés.
Une académie de marine et de navigation, où toutes les familles nobles sont obligées d'envoyer quelques-uns de leurs enfants.
Des collèges à Moscou, à Pétersbourg et à Kief, pour les langues, les belles-lettres et les mathématiques; de petites écoles dans les villages, oii les enfants des paysans apprennent à lire et à écrire.
Un collège de médecine et une belle apothicairerie publique à Moscou, qui fournit de remèdes les grandes villes et les armées. Jusque-là il n'y avait eu dans tout l'empire aucun médecin que pour le czar, nul apothicaire.
Des leçons publiques d'anatomie, dont le nom n'était seulement pas connu ; et, ce qu'on peut compter pour une excellente leçon toujours subsistante, le cabinet du fameux Ruisch, acheté par le Czar, où sont rassemblées tant de dissections si fines, si instructives et si rares.
Un observatoire, où des astronomes ne s'occupent pas seulement à étudier le ciel, mais où l'on renferme toutes les curiosités d'histoire naturelle, qui apparemment donneront naissance à un long et ingénieux travail de recherches physiques
Un jardin des plantes, où des botanistes qu'il a appelés rassembleront avec notre Europe connue tout le nord inconnu de l'Europe, celui de l'Asie, la Perse et la Chine.
iOO FONTENELLE.
Des imprimeries dont il a changé les anciens caractères trop barbares et presque indéchitfrables, à cause des fréquentes abréviations. D'ailleurs, des livres si difficiles à lire étaient plus rares qu'aucune marchandise étrangère.
Des interprètes pour toutes les langues des états de l'Europe, et de plus pour la latine, pour la grecque, pour la turque, pour la calmouque, ])our la mongole et pour la chinoise; marque de la grande étendue de cet empire, et peut-être présage d'une plus grande.
Une bibliothèque royale, formée de trois grandes bibliothèques qu'il avait achetées en Angleterre, en Holstein et en AHemagne.
Après avoir donné à son ouvrage des fondements solides et nécessaires, il y ajouta ce qui n'est que de parure et d'oi'ueuienl. Il changea l'ancienne architecture grossière et difforme au dernier point, ou plutôt il lit naître chez lui l'architecture. On vit s'élever un grand nombre de maisons régulières et commodes, quelques palais, des bâtimenis publics, et surtout un<^ amirauté, qu'il n'a faite aussi superbe et aussi magnifique que parce que ce n'est pas un édifice destiné à une simple ostentation de magnificence. Il a fait venir d'Italie et de France beaucoup de tableaux, qui apprennent ce que c'est que la peinture à des gens qui ne la connaissaient que par de très mauvaises représentations de leurs saints. Il envoyait à Gènes et à Livourne des vaisseaux chargés de marchandises, qui lui rapportaient du marbre et des statues. Le pape Clément XI, touché de son goût, lui donna une antique qu'il fit venir par terre à Pétersbourg, de peur de la risquer sur mer. Il a même fait un cabinet de médailles, curiosité qui n'est pas ancienne dans ce pays-ci. Il aura eu l'avantage de prendre tout dans l'état où l'ont mis jusqu'à présent les nations les plus savantes et les plus polies, et elles lui auront épargné cette suite si lente de progrès qu'elles ont eue à essuyer ; bientôt elles verront la nation russe arriver à leur niveau, et y arriver d'autant plus glorieusement, qu'elle sera partie de plus loin.
Les vues du Czar embrassaient si généralement tout, qu'il lui passa par l'esprit de faire voyager dans quelques villes principales d'Allemagne les jeunes demoiselles moscovites, afin
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(iu'elies prissent une politesse et des manières dont lu privation les défigurait entièrement. 11 avait vu ailleurs combien l'art des agréments aide la nature à faire des personnes aimables, et combien même il en fait sans elle. Mais les inconvénients de ces voyages se présentèrent bien vite ; il fallut \ lenoncer. et attendre que les hommes devenus polis fussent en état de polir les femmes : elles surpasseront bientôt leuis maîtres. Le changement général comprit aussi la religion, qui à peine méritait le nom de religion chrétienne. Les Moscovites observaient plusieurs carêmes, comme tous les Grecs: et ces jeûnes, pourvu qu'ils fu.sent très rigoureusement gardés, leur tenaient lieu de tout. Le culte des saints avait dégénéré en une superstition honteuse; chacun avait le sien dans sa maison pour en avoir la protection particulière: el on prêtait à son ami le saint domestique dont on s'était bien trouve : les miracles ne dépendaient que de la volonté et de l'avarice des prêtres. Les pasteurs, qui ne savaient rien, n'enseignaient rien à leurs peuples; et la corruption des mœurs, qui peut se mahitenir jusqu'à un certain point malgré l'instruction, était infiniment favorisée et accrue par l'ignorance. Le Czar (jsa entreprendre la réforme de tant d'abus, sa politique même y était intéressée. Les jeûnes, par exemple, si fi-équents et si rigoureux, incommodaient fort les troupes et les rendaient souvent incapables d'agir. Ses prédécesseurs s'étaient soustraits à l'obéissance du patriarche de Constantinople et s'en étaient fait un particulier. Il abolit cette dignité, quoique assez dépendante de lui: et par là se trouva plus maître de son église. Il fit divers règlements ecclésiastiques sages et utiles, et, ce qui n'arrive pas toujours, tint la main à l'exécution. On prêche aujourd'hui en moscovite dans Pétersbourg : ce nouveau prodige suppléera ici aux autres. Le Czar osa encore plus: il retrancha aux églises ou aux monastères trop riches l'excès de leurs biens et l'appliqua à son domaine. On n'en saurait louer que sa politique, et non pas son zèle de religion, quoique la religion bien épurée pût se consoler de ce retranchement. Il a aussi établi une pleine liberté de conscience dans ses états, article dont le pour et le contre peut être soutenu en général et par la politique et par la religion.
Il n'avait que cinquante-deux ans lorsqu'il mourut, le 28 janvier 1725, d'une rétention d'urine, causée par un abcès dans le col de la vessie. Il souffrit d'extrêmes douleurs pendant douze jours et ne se mit au lit (|ue dans les trois derniers. Il quitta la vie avec tout ie courage d'un héros et toute la piété d'un chrétien. Comme il avait déclaré par édit, trois ans auparavant, qu'il était maître de disposer de sa succession, il la laissa à la Czarine, sa veuve, qui fut reconnue par tous les ordres de l'État souveraine impératrice de Russie. Il avait toujours eu pour elle une vive passion, qu'elle avait justifiée par un mérite rare, par une intelligence capable d'entrer dans toutes ses vues et de les seconder, par une intrépidité presque égale à la sienne, par une inclination bienfaisante, qui ne demandait qu'à connaître des malheureux pour les soulager.
La domination de l'impératrice Catherine est encore affermie par la profonde vénération que tous les sujets du Czar avaient conçue pour lui. Ils ont honoré sa mort de larmes sincères: toute sa gloire leur avait été utile. Si Auguste se vantait d'avoir trouvé Rome de brique et de la laisser de marbre, on voit assez combien, à cet égard, l'empereur romain est inférieur à celui de la Russie. On vient de lui frapper des médailles où il est appelé Pierre le Grand; et sans doute le nom de Grand lui sera confirmé par le consentement des étrangers, nécessaire pour ratifier ces titres d'honneur donnés par des sujets à leur maître.
Son caractère est assez connu par tout ce qui a été dit; on ne peut plus qu'y ajouter quelques particularités des plus remarquables. Il jugeait indigne de lui toute la pompe et tout le faste qui n'eût fait qu'environner sa personne, et il laissait le prince Menzicoft" représenter par la magnificence du favori la grandeur du maître. Il l'avait chargé des dehors brillants, -pour ne se réserver que les fonctions laborieuses. Il les poussait à tel point, qu'il allait lui-môme aux incendies qui sont en Moscovie très communs et font beaucTiup de ravage, parce que les maisons y sont ordinairement de bois. Il avait créé des officiers obligés à porter du secours: il avait pris une de ces charges, et, pour donner l'exemple, il montait au haut des maisons en feu, quel que fût le péril; et ce que nous admii-e-
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rions dans un officier subalterne était pratiqué par l'empereur. Aussi les incendies sont-ils aujourd'hui beaucoup plus promplement éteints. Nous devons toujours nous souvenir de ne pas prendre pour règle de nos jugements des mœurs aussi délicates, pour ainsi dire, et aussi adoucies que les nôtres; elles condamneraient trop vite des mœurs plus fortes et plus vigoureuses. Il n'était pas exempt d'une certaine dureté naturelle à toute sa nation, et à laquelle l'autorité absolue ne remédiait pas. Il s'était corrigé des excès du vin, très ordinaires en Moscovie, et dont les suites peuvent être terribles dans celui à qui on ne résiste jamais. La Czarine savait l'adoucir, s'opposer à propos aux emportements de sa colère ou fléchir sa sévérité; et il jouissait de ce rare bonheur, que le dangereux pouvoir de l'amour sur lui. ce pouvoir qui a déshonoré tant de grands hommes, n'était employé qu'a le rondro plus grand. Il a publié avec toutes les pièces originales la malheureuse histoire du prince Alexis, son fils; et la confiance avec laquelle il a fait l'univers juge de sa conduite prouve assez qu'il ne se reprochait rien. Les traits éclatants de clémence à l'égard de personnes moins chères et moins importantes font voir aussi que sa sévérité pour son fils dut être nécessaire. 11 savait parfaitement honorer le mérite; ce qui était l'unique moyen d'en faire naître dans ses états et de l'y multiplier. Il ne se contentait pas d'accorder des bienfaits, de donner des pensions, faveurs indispensables et absolument dues selon les desseins qu'il avait formés; il marquait par d'autres voies une considération plus flatteuse pour les personnes, et quelquefois il la marquait encore après leur mort. Il fit faire des funérailles magnifiques à Areskins, son premier médecin, et y assista portant une torche allumée à la main. Il a fait le même honneur à deux Anglais, l'un contre-amiral de sa flotte, l'autre interprète des langues.
Nous avons dit en 1716, page 134 (1), qu'ayant consulté sur ses grands desseins l'illustre Leibnitz, il lui avait donné un titre d'honneur et une pension considérable qui allaient chercher dans son cabinet un savant étranger, à qui l'honneur d'avoir
(1) Des histoires de l'Académie,
été consulté eût suffi. Le Czar a composé lui-même des traités de marine, et l'on augmentera de son nom la liste peu nombreuse des souverains qui ont écrit. 11 se divertissait à travailler au tour ; il a envoyé de ses ouvrages à l'empereur de la Chine, et il a eu la bonté d'en donner un à Donsembray, dont il jugea le cabinet digne d'un si grand ornement. Dans les divertissements qu'il prenait avec sa corn', tels que quelques relations nous les ont exposés, on peut trouver des restes de l'ancienne Moscovie : mais il lui suffisait de se relâcher l'esprit, et il n'avait pas le temps de mettre beaucoup de soins à raffiner sur les plaisirs. Cet art vient assez tôt de lui-même après les autres.
Sa vie ayant été assez courte, ses projets, qui avaient besoin d'une longue suite d'exécution ferme et soutenue, auraient péri presque en naissant, et tout serait retombé par son propre poids dans l'ancien chaos, si l'impératrice Catherine n'avait succédé à la couronne. Pleinement instruite de toutes les vues de Pierre le Grand, elle en a pris le fil et le suit ; c'est toujours lui qui agit par elle. 11 lui avait particulièrement recommandé, en mourant, de protéger les étrangers et de les attirer. Delisle, astronome de cette académie, vient de partir pour Pétersbourg, engagé par les grâces de l'impératrice. Nicolas et Daniel Bernoulli, fils de Jean, dont le nom sera immortel dans les mathématiques, l'ont devancé de quelques mois; et ils ont été devancés aussi par le célèbre Hermann, dont nous avons de si beaux ouvrages. Quelle colonie pour Pétersbourg! La sublime géométrie des infiniment petits va pénétrer avec ces grands géomètres dans un pays où les éléments d'Euclide étaient absolument inconnus il y a vingt-cinq ans. Nous ne parlerons point des autres sujets de l'Académie de Pétersbourg; ils se feront assez connaître, excités et favorisés comme ils 1& seront par l'autorité souveraine. LeDanemarck a eu une rein& qu'on a nommée la Sémiramis du nord ; il faudra que la Moscovie trouve quelque nom aussi glorieux pour son impératrice ^1).
(DU esta remarquer que ce beau tableau de la Russie et du règne Pierre le Graad est antérieur à l'aistoire de la Russie de Voltaire.
Guillaume Delisle naquit à Paris, le dernier lévrier 1675, de Claude Delisle, homme 1res célèbre par sa grande connaissance de l'histoire et de la géographie, et qui les enseignait dans Paris avec beaucoup de succès à tous ceux qui, faute de loisir, ou [tour s'épargner de la peine, ou pour aller plus vite, avaient besoin d'un maître. Tous les jeunes seigneurs de son temps, et heureusement son temps a ététrèslong, ont ap[)ris de lui. Feu le duc d'Orléans fut son disciple; et comme il se connaissait dès lors en hommes, il conserva toujours pour lui une bienveillance particulière. Delisle n'était pas de ces maîtres ordinaires, qui n'en savent qu'autant qu'il faut pour débiter à un écolier ce qu'il ne savait pas; il possédait à fond les sciences dont il faisait profession, et je l'ai assez connu pour assurer que la candeur de son caractère était telle ipi'il n'eût osé enseigner ce qu'il n'eût su que superficiellement.
Le père reconnut bientôt dans son fils toutes les dispositions qu'il pouvait souhaiter, et il était impossible que l'éducation manquât à la nature. Delisle presque enfant, à l'àgc de huit ou neuf ans, avait déjà dressé et dessiné lui-même sur l'histoire ancienne des caries que Frereta vues, car il est bon d'avoir pour cette espèce de prodige un témoin illustré par une grande érudition. Ce fut vers la géographie que Delisle tourna toutes ses études, déterminé de ce côté-là par son inclinaison, aidé de toutes les connaissances et conduit avec toute l'attection d'un père.
Communément on n'a guère d'idée de ce qae c'est qu'une ïarte géographique, et de la manière dont elle se fait. Pour t)eu qu'on lise on voit assez la différence d'une histoire à une
|~iutre du même sujet, et on juge les historiens ; mais on ne •egarde pas de si près à des cartes de géographie, on ne les iompare point, on croit assez qu'ellea sont toutes à peu près
20(i FONTENELLE.
la méiue chose, que les modernes ne sont qu'une répétition des anciennes ; et si dans l'usage on en préfère quelques-unes c'est sur la foi d'une réputation dont on n'a pas examiné les fondements. Les besoins ordinaires ne demandent pas dans les cartes une grande exactitude, Il est vrai que pour celles qui appartiennent à la navigation, il en faut une qui ne peut être trop parfaite : mais il n'y a que les navigateurs qui sentent cette nécessité, il y va de leur vie.
Si lorsqu'un géographe entreprend de faire une carte de l'Europe, par exemple, il avait devant lui un gros recueil d'observations astronomiques bien exactes de la longitude et de la latitude de chaque lieu, la carte serait bientôt faite ; tout viendrait s'y placer de soi-même à l'intersection d'un méridien et d'un parallèle connus. Jamais cette carte n'aurait besoin de correction, à moins qu'il n'arrivât des changements physiques qu'elle ne garantissait pas. Mais on a jusqu'ici très peu d'observations des longitudes des lieux. On ne peut guère en avoir que depuis que feu Cassini a calculé les mouvements des satellites de Jupiter, et que l'on observe à l'académie des éclipses tixes par les planètes ; car avant cela on n'avait pour les longitudes que des éclipses de lune, qui sont rares, qui jusqu'à l'invention des lunettes n'étaient pas assez bien observées, et qui même encore aujourd'hui ne donnent pas aisément des déterminations assez précises. On a toujours pu observer les latitudes, et les observations pourraient être en grande quan tité ; mais il faut des observateurs, et il n'y en a que depuisifci environ deux cents ans, et en très petit nombre, semés dans |j|( quelques villes principales de l'Europe. On n'a donc pour la carte qu'on en ferait que quelques points déterminés sûrfr ment par observation astronomique; et où prendre tous les autres en nombre intini? On ne peut avoir recours qu'auiiL mesures itinéraires, aux distances des lieux, répandues èïiU... une infinité d'histoires, de voyages, de relations, d'écrits dtpfj toute espèce, mais peu exactement; et. ce qui est encore pis! j différemment presque dans tous. 11 faut peser l'autorité d( ■ cette nmltitude do diflérents titres, et on ne le peut qu'avec l<i secours de beaucoup d'autres connaissances subsidiaires ; il faut accoidcr les contradictions qui ne soni qu'apparentes; i|^
faut faire un choix bien raisonné, quand elles sont réelles. Enfin les mesures comme les lieues, qui varient tant, non seulement d'un état à un autre, mais d'un petit pays du même état à un autre voisin, doivent être si bien connues du géographe, qu'il les puisse comparer toutes entre elles et les rapporter cà une mesure commune, telle que la lieue commune de France. Tout cela est d'un détail immense, et capable de lasser la patience la plus opiniâtre. On ne plaindrait pas ceux qui emploieraient autant de temps et de travail à (juelque théorie brillante, et peut-être inutile; ils seraient récompensés et par le plaisir de la production et par un certain éclat qui frapperait le public.
Les parties des cartes qui représentent les mers, ou seulement les côtes, ont encore leurs difficultés particulières. On ne peut trop ramasser, trop comparer de journaux de pilotes et de routiers , les distances y sont marquées selon les rumbs de vent (1), auxquels on ne peut se fier s'ils ont été pris sans la boussole, et qu'il faut corriger si la variation de l'aiguille n'a pas été alors connue, ou ne l'a pas été exactement. Quelle ennuyeuseet fatigante discussion ! Il fautbienêlrenégéographe pour s'y engager.
Aussi n'avail-on pas pris jusqu'à présent toutes les peines nécessaires, et peut-être ne savait-on pas même assez bien toutes celles qu'il y avait à prendre. Nicolas Sanson a été dans le siècle passé le plus fameux de nos géographes : cette science lui doit beaucoup : cependant ses cartes étaient fort imparfaites, soit par la faute de son siècle, soit par la sienne. Il n'avait pas encore assez d'observation, et il n'avait pas assez approfondi ni assez recherché. Lorsque le temps amena de nouvelles connaissances, il aima mieux les négliger que de corriger ses premiers ouvrages par les derniers, et de mettre entre eux une discordance qui le blessait. La source de son Nil fut toujours sous le tropique du Capricorne, à 3o degrés I de distance de sa véritable position, parce qu'il en avait cru Piulémée qui en avait jugé ainsi. Sa Chine, sa Tartarie, sa
reD?de'"aïo"ssofe '* ''"^"'''^ angulaire comprise entre deux des 32 aires de
208 FOiNTENELLE.
lerrc dYeço s'obstinaient à demeurer mal placées et mal disposées contre le témoignage de relations indubitables.
Delisle vint dans le temps où tout semblait annoncer que la géographie allait changer de face. Le zèle de la religion et l'amour des richesses, principes bien opposés, s'accordaient à augmenter tous les jours le nombre des découvertes dans les chmats lointains ; et l'astronomie, beaucoup plus parfaite que jamais, fournissait de nouveau les longitudes par les satelUtes de Jupiter, d'autant plus sûrement que les lieux étaient plus éloignés. Plusieurs points de la terre prenaient enfin des places qu'ils ne pouvaient plus perdre, et auxquelles les autres devaient s'assujettir.
A la fin de 1699. Delisle, âgé de vingt-cinq ans, donna ses premiers ouvrages: une mappemonde, quatre cartes des quatre parties de la terre et deux globes, l'un céleste, l'autre terrestre, dédiés à S. A. R. feu le duc d'Orléans; le tout, et principalement les globes, avait été fait sous les yeux et sous la direction de feu Cassini, ce qui seul aurait répondu de la bonté et de l'exactitude du travail.
L'ouverture du siècle présent se fit donc à l'égard de la géographiepar une terre presque nouvelleque Delisle présenta. La Méditerranée, cette mer si connue de tout temps par les nations les plus savantes, toujours couverte de leurs vaisseaux, traversée dans tons les sens possibles par une infinité de navigateurs, n'avait que huit cent soixante lieues d'occident eni orient, au lieu d(^ onze cent soixante qu'on lui donnait, erreur presque incroyable. L'Asie était pareillement raccourcie de! cinq cents lieues: la position delà terre d'Yeço (1) changée de dix-sept cents. Une infinité d'autres corrections moins frappantes et moins sensibles ne surprenaient que les yeux savants: encore Delisle avait-il jugé à propos de respecter jusqu'à un certain point les préjugés établis, et de ne pas user à toute rigueur du droit que lui donnaient ses découvertes : tant le faux s'attire d'égards par cette ancienne possession oînl se trouve toujours.
Les globes et les cartes eurent une approbation générale, e' un homme qui avait le titre de géographe du roi voulut er
(Il II s'a^il fie Vile Yeso, qui f;iil piuiii' de l'Empire «u Japon.
KL0(1E DE DEI ISI.E. ^Oç,
partager le fruit par une mappemonde en quatre feuilles qu'il publia aussitôt après, fort semblable à ce qui venait de paraître. Delisle, muni d'un privilège, se plaignit en justice d avoir ete entièrement copi(''. à l'exception des fautes qu'on avait mises dans la nouvelle mappemonde, ou par ignorance, ou pour déguiser le larcin. Le conseil d'État privé du roi nomma deux experts en cette matière, où il y en a peu, feu Sauveur et Chevalier, tous deux de cette académie. Le détail de l'exactitude scrupuleuse qu'ils apportèrent à cette affaire est imprime; ils se convainquirent parfailoment que l'adversaire de Dehsle était un plagiaire. L'arrêt du conseil fut conforme à leur avis, mais le procès dura six ans. Delisle perdit à s'assurer ce qui lui était dû une grande partie de ces six années, qu'il eût employées entières à s'enrichir utilement pour le p'ubli- Il usa gén.'reusement do sa victoire ; il avait droit i.ar l'arr.H de taire casser les planches du géographe condamné : il lui en laissa tout ce qui n'appartenait pas précisément à la géographie, des ornements assez agréables, des cartouches recherches, qui pouvaient faire ailleurs l'effet de prévenir etd'amuser les yeux de la plupart du monde.
La Méditerranée, plus courte de plus d'un quart qu'on ne lavait cru jusque-là, avait fort étonné, et quelques-uns ne se rendaient pas encore aux observations astronomiques. Delisle, pour ne laisser aucun doute, entreprit de mesurer toute cette mer en détail et par parties, sans employer ces observations, mais seulement les portulans (I) et les journaux de pilotes, tant de routes faites de cap en cap en suivant les terres, que de celles qui traversaient d'un bouta l'autre: et tout celaévalué avec toutes les précautions nécessaires, réduit et mis ensemble, s'accordait à donner à la Méditerranée la même étendue que les observations astronomiques dont on voulait se défier.
11 devait publier une Introduction à la géographie, dans laquelle il eût rendu compte de tous les changements dont il était l'auteur. Il ne l'a point publiée, occupé par d'autres travaux, et cependant on s'était accoutumé peu à peu à prendre en lui une confiance qui eût pu le disp?nser de ce grand appa-
(i) Livre qui cjnlient la desciipiioii delaillée d'un port de mer.
reil de preuves. Il est vrai qu'en plusieurs occasions particulières il en avait donné qui marquaient tant de capacité et d'exactitude, tout ce qui sortait de ses mains était si bien d'accord avec ce qui en était déjà sorti, que cette confiance du public ne pouvait passer pour une grâce.
Peut-être penserait-on que l'extrême difficulté des discussions géographiques et le peu d'apparence que des critiques s'y embarquent, donnent à un géograplie une liberté assez ample de régler bien des choses à son gré. Mais sur les matières les moins maniées par le gros des savants, il y a toujours, du moins si on prend toute l'Europe, un petit nombre de gens à craindre, et qui n'attendent qu'un sujet de censure, même léger. D'ailleurs un véritable savant prend un amour pour l'objet perpétuel de ses recherches, et se fait à cet égard une conscience qui ne lui permet pas d'imposer. On pouvait compter que Delisle était singulièrement dans cette disposition, il avait la candeur de son père.
Des mappemondes, des cartes générales de l'Europe, de l'Asie, de lAfrique, de l'Amérique, ne sont que des ébauches de la' représentation de la terre. Les cartes particulières demandent une nouvelle étude, et une étude d'autant plus pénible qu'elles sont plus particulières. L'objet croît toujours à mesure qu'il est regarde de plus près, et il y faut voir ce que l'on n'y considérait pas auparavant. Le nombre des matériaux nécessaires devient toujours plus accablant pour le géographe ; et s'il se pique de précision, tous ceux qu'il peut recouvrer lui sont nécessaires.
Encore une difficulté qui n'appartient guère qu'à la géographie, c'est d'être fort changeante. Je ne parle pas des changements physiques, ils sont peu considérables. Que les mers s'éloignent de leurs rivages ou gagnent sur les terres, que de grandes rivières se fassent d'autres embouchures, qu'il naisse de nouvelles îles, un médiocre savoir embrasse sans peine ce petit nombre d'événements rares ; mais les limites civilesdesroyaumes,desprovinces, des gouvernements, des diocèses, sont sujettes à de grandes variations dans certains intervalles de temps, et de plus la langue de la géographie change presque absolument ; tout prend de nouveaux noms, et c'es
malheureusement dans les siècles les plus ténébreux, les plus dépourvus de bons auteurs. Il n'y a personne qui n'en sache un petit nombre d'exemples ; mais qu'est-ce que ce petit nombre, en comparaison de ce qu'un géographe en doit savoir? Les conquêtes des barbares du nord dans l'Europe, celles des Arabes et des Tartares dans l'Asie, défigureront les anciens noms, ou les effacèrent, et leur en substituèrent d'autres ; et Ptolémée ne reconnaîtrait qu'à peine, aujourd'hui, sur nos cartes, Tempire Romain.
Delisle a embrassé la géographie dans toute son étendue ; il l'a suivie dans toutes ses branches, et l'a prouvé au public par des cartes de toutes les espèces, qui sont au nombre de quatre-vingt-dix. Nous en indiquerons seulement quelquesunes de chaque sorte, qui serviront d'exemples.
Une carte intitulée : Le Monde connu aux anciens, et celle de l'Italie et de la Grèce, etc. Nous avons rapporté en 1714 (1) qu'il avait fait voir combien les mesures itinéraires des Romains étaient justes et conformes aux observations astronomiques qu'on a eues depuis, et combien l'Italie et la Grèce étaient différentes de ce qu'elles paraissaient sur toutes les autres cartes. Par là se justifiaient certaines choses que les anciens avaient avancées, et que les modernes rendaient par leur faute trop absurdes et trop incroyables.
Une carte des évêchés d'Afrique, qui a paru au-devant d'une nouvelle édition d'Optot de Milève (2). Elle avait toutes les difficultés de la géographie ancienne et de la géographie la plus particulière, car il y avait en Afrique plus de six cents évêchés, dont une partie n'étaient que de gros bourgs, et même des châteaux; il n'y a pas jusqu'à leurs noms qu'il ne soit souvent très mal aisé de déterminer sûrement.
Une carte de l'empire grec du moyen âge, tirée de la description qu'en fit Constantin Porphyrogénète dans le dixième siècle. C'est là plus que partout ailleurs qu'on trouve une langue toute nouvelle. L'empire est divisé en thèmes, expression inouïe jusque-là; et tout est une espèce d'énigme qui
(1) Pages 80 el suiv. des Histoires.
(2) Evéque de Milève en Numidie au iv« siècle.
^1-2 F0NTENE1.LE.
semble faite pour le supplice des géographes. Après cela il ne faut presque pas compter d'autres cartes du moyen âge, comme celle du diocèse de Toul, nommé alors Civitas Lencorum. S
Une carte de la Perse absolument nouvelle et tr<"'S détaillée. , On y retrouvait enfin ce grand pays, qui jusque-là n'avait | ressemblé ni aux histoires des anciens, ni aux relations des j modernes. On n'avait point encore la véritable étendue ou ! figure de la mer Caspienne, que l'on doit aux conquêtes et ; aux découvertes du feu Czar (!) ; mais Delisle en avait appro- ^ 1 ché, autant qu'il était possible, par ses seules conjectures et | par son art singulier de mettre en œuvre et de combiner tous ? ses différents matériaux.
Une carte d'Artois pour mettre au-devant des commentaires de Maillart sur la coutume de cette province. Qui croirait que dans les cartes d'un petit pays si proche de nous et si connu il y avait des rivières omises, et, en récompense, d'autres supposées ; quarante villages créés, ou du moins transportés de si loin, et avec des noms tellement défigurés qu'ils ne pouvaient être reconnus par ceux t[ui demeuraient sur les lieux ?
Delisle entra dans l'Académie, en 1702, élève en astronomie du grand Cassini, quoiqu'il ne fût ni ne voulût être observateur ; mais on compta que l'usage qu'il savait faire des observations lui devait tenir lieu de celles qu'il ne faisait pas ; et, quoique dans le plan de l'Académie il n'y eût point de place de géographe, on lui en laissa occuper une, qui, selon les ïj apparences, devait redevenir après lui place d'astronome, \ faute d'un géographe tel que lui. Il passa ensuite au grade jj d'associé ; mais le plus glorieux événement de sa vie a été ' d'être appelé pour montrer la géographie au roi. Alors il commença à faire des cartes uniquement par rapport à l'étude que ce jeune prince ferait de l'histoire, il en dressa une générale du monde en 1720, où les cartes générales par où il J avait débuté en 1700 étaient déjà rectifiées, tant parce qu'il i avait acquis de nouvelles lumières que parce qu'il avajt
U) Voy. \Hist. de 1723, pages -121 et suiv. (iiole de Fontenelle).
ÉLOr.E DE DELISLE. 213
acquis aussi plus <lo hardiesse à ne point ménager les préjugés ordinaires, et en même temps plus d'autorité. Lesauteiirs, ainsi que ceux ([ui gouvernent, doivent un peu se régler sur l'opinion qu'ils sentent que l'on a d'eux. La carte de la fameuse retraite des dix mille, nécessaire pour entendre l'histoire que Xénoi)hon en a écrite, parut en 17:21. Elle lui produisait une difliculté' très considérable, qu'il ne pouvait lever que par une su|)po>ition linrdie, que nous avons déjà exposée au [tublic Ij. QueI<iuefois les savants ne sont pas fâchés de se trouver dans ces sortes de détroits, diùi ils ne jteuvent sortir qu'à force de savoir.
Dès l'an 1718. il fut honoré par brevet du titre de premier géographe du roi. que personne n"avait encore porté ni ne porte encore après lui. Sa Majesté y joignit une pension.
Il avait entrepris plusieurs ouvrages pour le roi : une carte de l'empire d'Alexandre, dont il rendait l'étendue beaucoup moindre, et par conséquent plus vraisemblable par ce même principe, paradoxe dont il se servait pour la retraite des dix mille : l'empire des Perses sous Darius, l'empire Romain dans sa plus grande étendue, la France selon toutes ses différentes divisions, tant sous les Romains que sous les trois races de ses rois. Toutes ces cartes, particulièrement destinées à l'histoire et aux histoires les plus intéressantes, étaient des secours et des avantages qui de l'éducation du roi devaient passera celle des particuliers : mais ces travaux, quoique apparemment fort avancés, ne sont pas finis.
On croit aussi qu'il a fort avancé une carte de la Terre- Sainte, théâtre des plus grands événements qui aient jamais été et qui puissent jamais être. 11 y travaillait depuis longtemps avec un soin si scrupuleux et si difficile à contenter, qu'il semble que la rehgion y eût part. Il joignit à la Terre- Sainte l'Egj-pte, pays très fameux et très peu connu.
Il ne paraissait presque plus d'histoire ou de voyage que l'on ne voulût orner d'une carte de Delisle. Ces sortes de modes prouvent du moins les grandes réputations. Il avait promis une carte à l'abbé de Vertot pour son histoire de Malte qui
1i Xoy. VHiit. de 1721, page? 78 et suiv.
allait paraître : il la finit le 2b janvier 1726 au matin ; et étant sorti raprès-dînce, il fut frappé dans la rue d'une apoplexie, dont il mourut le même jour, sans avoir repris connaissance.
Quoique le nom d'un savant ait bien du chemin à faire pour aller jusqu'aux oreilles des têtes couronnées, et même seulement jusqu'à celles de son maîti'e, le nom de Delisle avait frappé les puissances étrangères. Le roi de Sardaigne, alors roi de Sicile, fit examiner par d'habiles gens la carte de la Sicile publiée par cet auteur, et elle fut trouvée si exacte et si cori'ecte, que Sa Majesté l'honora d'une lettre accompagnée d'un présent que la lettre rendait presque inutile. L'ambassadeur qui lui remit l'un et l'autre avait ordre en même temps de faire tous ses efforts pour l'engager à passer dans les états de ce prince, oîi il aurait tous les avantages et tous les agréments qu'il demanderait ; mais l'amour de la patrie le retint, et peut-être aussi l'espérance qu'elle n'aurait pas l'ingratitude assez ordinaire à toute patrie. D'autres puissances lui ont fait le mêmes sollicitations. Le Czar allait le voir familièrement pour lui donner quelques remarques sur la Moscovie, et plus encore pour connaître chez lui, mieux que partout ailleurs, son propre empire.
Deux de ses frères, tous deux de cette académie et astronomes, ont été appelés à Pétersbourg. Un autre avait pris l'histoire pour son partage. 11 est rare qu'un père savant ait quatre fils qui le soient aussi et avec succès. Cette inclination n'a pas coulume de se communiquer tant, et encore moins le génie.
KLOGE DE MALEZIELl,
Nicolas de Malezieu naquit à Paris, en 1650, de Nicolas de Malezieu, écuyer, seigneur de Bray, et de Marie des Forges, originaire de Champagne. Il était encore au berceau lorsqu'il
ÉLOGE DE MALEZIEU. 2lS
perdit son père, et il demeura entre les mains d'une mère qui avait beaucoup d'esprit ; elle ne fut pas longtemps cà s'apercevoir que cet enfant méritait une bonne éducation. 11 la prévenait même; et, des l'âge de quatre ans, il avait appris à lire et à écrire presque sans avoir eu besoin de maître. Il n'avait que douze ans quand il finit sa philosophie au collège des jésuites à Paris. De là il voulut aller plus loin, parce qu'il entendait parler d'une philosophie nouvelle qui faisait beaucoup de bruit. Il s'y appliqua sous Rohault, et en même temps aux mathématiques, dont elle emprunte perpétuellement le secours, qu'elle se glorifie d'emprunter.
Ces mathématiques, qui souffrent si peu qu'on se partage entre elles et d'autres sciences, lui permettaient cependant les belles-lettres, l'histoiio, le grec, l'hébreu, et même la poésie, plus incompatible encore avec elles que tout le reste. Toutes les sortes de sciences se présentent à un jeune homme né avec de l'esprit; mille hasards les font passer en revue sous ses yeux, et c'est quelque inclination particulière, ou plutôt quelque talent naturel, source de l'inclination, qui le détermine à un choix: on préfère ce que l'on sent qui promet plus de succès. De Malezieu ne fit point de choix, et il embrassa tout; tout l'attirait également, tout lui promettait un succès égal.
Feu l'évêque de Meaux le connut à peine âgé de vingt ans, et il n'eut pas besoin de sa pénétration pour sentir le mérite du jeune homme. Ce n'était point un mérite enveloppé qui perçât difficilement au travers d'un extérieur triste et sombre ; sa facilité à entendre et à retenir lui avait épargné ces efforts et cette pénible contention, dont l'habitude produit la mélancolie ; les sciences étaient entrées dans son esprit comme dans leur séjour naturel, et n'y avaient rien gâté ; au contraire elles s'étaient parées elles-mêmes de la vivacité qu'elles y avaient trouvée. M. de Meaux prit dès lors du goût pour sa conversation et pour son caractère.
Des affaires domestiques l'appelèrent en Champagne. Comme il était destiné à plaire aux gens de mérite, il entra dans une liaison étroite avec M. de Vialart, évêque de Châlons, aussi connu par la beauté de son esprit que par la pureté de ses mœurs ; et il se fortifia par ce commerce dans des Rentiments
2It) FONTEiNELLE.
de religion et de piété qu'il a conservés toute sa vie. Il se maria à vingt-trois ans avec demoiselle Françoise Faudelie de Faveresse; et quoique amoureux, il fit un bon mariage. Il passa dix ans en Cliampagne dans une douce solitude, uniquement occupé de deux passions heureuses; car on juge bien que les livres en étaient une. C'est un bonheur pour les savants que leur réputation doit amener à Paris, d'avoir eu le loisir de se faire un bon fonds dans le repos d'une province : le tunmlte de Pai'is ne permet pas assez qu'on fasse de nouvelles acquisitions, si ce n'est celle de la manière de savoir.
Le feu roi ayant chargé le duc de Montausier et l'évêque de Meaux de lui chercher des gens de lettres propres à être mis auprès du duc du Maine, qui avait déjà le savant Chevreau pour précepteur, ils jetèrent les yeux sur. de Malezieu et de Court. Tous deux furent nommés par le roi, et une seconde fois en quelque sorte par le public, lorsqu'il les connut assez. 11 se trouvait entre leurs cai-actères toute la ressemblance, et de plus toute la différence qui peuvent servir à former une grande liaison ; car on se convient aussi par ne se pas ressembler. L'un vif et ardent, l'autre plus tranquille et toujours égal, ils se réunissaient dans le même goût pour les sciences et dans les mêmes principes d'honneur, et leur amitié n'en faisait qu'un seul homme en qui tout se trouvait dans un juste degré. Ils rencontrèrent dans le jeune prince des dispositions d'esprit et de cœur si heureuses et si singulières, qu'on ne peut assurer qu'ils lui aient été fort utiles, principalement à l'égartl des qualités de l'ànie, qu'ils n'eurent guèi'c que l'avantage de voir de plus près et avec plus d'admiration. Le roi les admettait souvent dans son particulier à la suite du duc du Maine, lorsqu'il n'était question que d'amusements ; et ces occasions si flatteuses étaient extrêmement favorables pour faire briller la vivacité. le g(''nie et les ressources de génie de Malezieu.
La cour rassemblait alors un assez grand nombre de gens illustres par l'esprit: Racine, Despréaux, la Bruyère, Malezieu, de Court ; M. de Meaux était à la tête (1). Ils formaient une
(1) Les courtisans appelaicnl « allé:; des Philosophes » uue allée du parc de VerBikiUiJs uu ub uv-dieui. coutume de se piunicaer. ^
ÉLOGE DE iULEZlEU. 217
espèce de société particulière, d'autant plus unie qu'elle était plus séparée de celle des illustres de Paris, qui ne préteàdaient pas devoir reconnaître un tribunal supérieur, ni se soumettre aveuglément à des jugements, quoique revêtus de ce nom si imposant de jugements de la cour, et Paris même ne se croyait pas toujours assez fort pour en appeler. ^
M. le prince, M. le duc, le prince de Conti, qui brillaient beaucoup aussi par l'esprit, mais qui ne doivent être comptés qu'à part, honoraient Malezieu de leur estime et de leur affection. Il devenait l'ami de quiconf^ue arrivait à la cour avec un mérite éclatant. 11 le fut, et très particulièrement, de l'abbé de Fénelon, depuis archevêque de Cambrai, et il n'en conserva pas moins l'amitié de M. de Meaiix, lorsque ces deux grands prélats fuient biouiiiés par une question subtile et délicate, qui ne pouvait guère être une question que pour d'habiles théologiens. On dit môme que ces deux respectables adversaires le prirent souvent pour arbitre de plusieurs articles de leurs différends. Soit qu'il s'agît des procédés ou du fond, quelle idée n'avaienl-ils pas ou de ses lumières, ou de sa droiture ?
Quand le duc du Maine se maria, Malezieu entra dans une nouvelle carrière. Une jeune princesse, avide de savoir et propre à savoir tout, trouva d'abord dans sa maison celui qu'il lui fallait pour apprendre tout, et elle ne manqua pas de se l'attacher particulièrement, par ce moyen infaillible que les princes ont toujours en leur disposition, par l'estime qu'elle lui fit sentir. Souvent, pour lui faire connaître les bons auteurs de l'antiquité, que tant de gens aiment mieux admirer que lire, il lui a traduit sur-le-champ, en présence do toute sa cour, Virgile, Térence, Sophocle, Euripide; et depuis ce temps-là les traductions n'ont plus été nécessaires que pour une partie de ces auteurs. Il serait fort du goût de cette académie que nous parlassions aussi des sciences plus élevées où elle voulut être conduite par le même guide; mais nous craindrions de révéler les secrets d'une si grande princesse. Il est vrai qu'on devinera bien les noms de ces sciences, mais on ne devinera pas jusqu'où elle y a pénétré.
Malezieu eut encore auprès d'elle une fonction très différente,
et qui ne lui réussissait pas moins. La princesse aimait à donner chez elle des fêtes, des divertissements, des spectacles ; mais elle voulait qu'il y entrât de l'idée, de l'invention, et que la joie eut de l'esprit. Malezieu occupait ses talents moins sérieux à imaginer ou à ordonner une fête, et lui-même y était souvent acteur. Les vers sont nécessaires dans les plaisirs ingénieux ; il en fournissait qui avaient toujours du feu, du bon goût et même de la justesse, quoiqu'il n'y donnât que fort peu de temps, et ne les traitât, s'il faut le dire, que selon leur mérite. Les impromptu lui étaient assez familiers, et il a beaucoup contribué à établir cette langue à Sceaux, oii le génie et la gaieté produisent assez souvent ces petits enthousiasmes soudains. En même temps qu'il était chef des conseils du duc du Maine, à la place de d'Aguesseau etdeFieubet, conseillers d'Etat, qui étaient morts, il était chancelier de Dombes, premier magistrat de cette souveraineté (1). L'esprit même d'affaires ne s'était pas refusé à lui.
En 1696, feu le duc de Bourgogne étant venu en âge d'apprendre les mathématiques, M'»^ de Maintenon porta le roi à confier cette partie de son éducation à Malezieu, tandis qu'il donnerait à Sauveur les deux autres enfants de France. Malezieu assez délicat pour craindre qu'un si grand honneur ne s'accordât pas parfaitement avec l'attachement inviolable qu'il devait à M. et à M""^ du Maine, et rassuré par eux-mêmes sur ce scrupule, demanda du moins en grâce que pour mieux marquer qu'il ne sortait point de son ancien engagement, il lui fût permis de ne point recevoir d'appointements du roi.
Parmi tous les Éléments de géométrie qui avaient paru jusque-là, il choisit ceux de M. Arnauld, comme les plus clairs et les mieux digérés, pour en faire le fond des leçons qu'il donnerait au duc de Bourgogne. Seulement il fit à cet ouvrage quelques additions et quelques retranchements. Il remarqua bientôt que le jeune prince, qui surmontait avec une extrême vivacité les difficultés d'une étude si épineuse, tombait aussi quelquefois dans r inconvénient de vouloir passer à côté, quand il ne les emportait pas d'abord. Pour le fixer davantage, il lui proposa
0) Il y avait à Trévoux un petit parlement, le parlement de Dombes.