ÉLOGES
ÉLOGE D'AMONTONS
Guillaume Amontons naquit en 1663, sur le minuit du dernier jour d'août. Il était fils d'un avocat, qui, ayant quitté la Normandie d'oîi il était originaire, était venu s'établir à Paris. 11 étudiait encore en troisième, lorsqu'il lui resta d'une maladie une surdité assez considérable, qui le séquestra presque entièrement du commerce des hommes, du moins de tout commerce inutile. N'étant plus qu'à lui-même, et livré aux pensées qui sortaient du fond de la nature, il commença à songer aux machines. Il entreprit d'abord la plus difficile de toutes, ou plutôt la seule impossil)le, je veux dire le mouvement perpétuel, dont il ne connaissait ni Timpossibilité ni la difficulté. En y travaillant, il s'aperçut qu'il devait y avoir des principes dans cette matière, et qu'à moins de les savoir, on y perdrait son temps et sa peine. Il se mit donc dans la géométrie, quoique, selon la coutume de toutes les familles, la sienne s'y opposât, sans doute avec beaucoup de raison, si on ne regarde les sciences que comme des moyens d'arriver à la fortune.
On assure qu'il ne voulut jamais faire de remèdes pour sa surdité, soit qu'il désespérât d'en guérir, soit qu'il se trouvât bien de ce redoublement d'attention et de recueillement qu'elle lui procurait, semblable en quelque chose à cet ancien, que
(1) Nous avons conservé Vordre chronoJogifiue dans lequel Fûutenelle a prononcé et publié chaque éloge,
l'on dit qui se creva les yeux pour n'être pas distrait dans ses méditations philosophiquos.
Amontons apprit le dessin, l'arpentage, l'architecture, et fut employé dans plusieurs ouvrages publics ; mais il ne fut pas longtemps sans s'élever plus haut, et il joignit à cette mécanique qui produit nos arts, et n'est occupée que de nos besoins, la connaissance de la sublime mécanique qui a disposé l'uni vers.
Les intrumcnts, tels que les baromètres, les thermomètres et les hygromètres, destinés à mesurer des variations physiques, qui nous étaient, il y a peu de temps, absolument inconnus, ou connus seulement par le rapport confus et incertain de nos sens, sont peut-être de toutes les inventions utiles de la philosophie moderne, celles où l'application delà mécanique à la physique est la plus délicate ; et d'ailleurs, comme on s'était contenté du premier hasard, ou de la première idée qui avait fait naître ces inventions assez heureusement, elles étaient demeurées ou défectueuses en elles-mêmes, ou d'un usage peu commode. Amontons les étudia avec beaucoup de soin ; et en 1667, n'ayant encore que vingt-quatre ans, il présenta à l'Académie des sciences un nouvel hygromètre qui en fut fort approuvé. Il proposa aussiàHubin, fameux émaillcur, et fort habile en ces matières, différentes idées qu'il avait pour de nouveaux baromètres et thermomètres : mais Hubin l'avait prévenu dans quelques-unes de ces pensées ; et il fit peu d'attention aux autres, jusqu'à ce qu'il eut fait un voyage en Angleterre, où elles lui furent proposées par quelques-uns des principaux membres de la Société royale.
Peut-être ne prendra-t-on que pour un Jeu d'esprit, mais du moins très ingénieux, un moyen qu'il inventa de faire savoir tout ce qu'on voudrait à une très grande distance, par exemple de Paris à Rome, en très peu de temps, comme en trois ou . quatre heures, môme sans que la nouvelle fût sue dans tout l'espace d'entre deux. Cette proposition si paradoxe et si chimérique en apparence, fut exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de Monseigneur, et une autre en présence de Madame ; car quoique Amontons n'entendît nullement l'art de se produire dans le monde, il était déjà connu des plus grands princes, à force de mérite. Le secret con-
ÉLOGE D'AMONTONS. 3
sistait à déposer, dans plusieurs postes consécutifs, des gens qui, par des lunettes de longue-vue, ayant aperçu certains signaux du poste précédent, les transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite ; et ces différents signaux étaient autant de lettres d'un alphabet dont on n'avait le chiffre qu'à Paris et à Rome. La plus grande portée des lunettes faisait la distance des postes, dont le nombre devait être le moindre qu'il fût possible ; et comme le second poste faisait les signaux au troisième à mesure qu'il les voyait faire au premier, la nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome presque en aussi peu de temps qu'il en fallait pour faire les signaux à Paris (1).
En 1G95, Amontons donna le seul livre imprimé qui ait paru de lui, et le dédia à l'Académie des sciences. Il est intitulé : Remarques et expériences physiques sur la construction d*une nouvelle clepsydre, sur les baromètres, thermomètres, hygromètres. Quoique les clepsydres, où horloges à eau, si usitées chez les anciens, aient été entièrement abolies parmi nous paf les horloges à roues, infiniment plus justes et plus commodes, Amontons ne laissa pas de prendre beaucoup de peine à la construction de sa clepsydre, dans l'espérance qu'elle pourrait servir sur mer; car de la manière dont elle était faite, le mouvement le plus violent que put avoir un vaisseau ne la déréglait point, au lieu qu'il dérègle infailliblement les autres horloges. On a pu voir dans le livre d'Amontons avec combien d'art sa clepsydre était construite ; et il n'y a guère d'apparence qu'il se soit rencontré avec aucun des anciens inventeurs.
11 entra dans l'Académie en 1699, lorsqu'elle reçut son nouveau règlement. Aussitôt il donna dans nos assemblées la théorie des frottements, qui a tant éclairci une matière si importante dans la mécanique et jusque-là si obscure. Son nouveau thermomètre vint ensuite, invention qui n'est pas seulenu'nt utile pour la pratique, mais (\m a donné de nou= velles vues pour la spéculation. Nos /j/s/o/res (2) ont parlé à fond
(1) Amonlons a eu, on le voit, la première idée du télégraphe aérien; elle fut alors abandonnée comme clii(nérique, puis reprise par Chappe en 179ï. C'était plus qu'un simple d'esprit.
(2) Ce sont des résumés que Fontenelle a mis en tête de chaque volume des Mémoires de l'Académie des sciences. Il y renvoie souvent dans ses Éloges.
de ces découvertes ; un volume nouveau qui va paraître en contiendra encore une autre du même auteur, c'est son baromètre justifié; et le volume qui viendra encore après contiendra son baromètre sans mercure à l'usage de la mer, et des expériences nouvelles et fort curieuses qu'il a faites sur le baromètre et sur la nature de l'air ; tant le nom et les découvertes d'Amontons ont de peine, pour ainsi dire, à quitter la place qu'ils tenaient dans nos histoires!
En effet, celle que cet académicien remplissait dans la compagnie était presque unique. Il avait un don singulier pour les expériences, des idées fines et heureuses, beaucoup de ressources pour lever les inconvénients, une grande dextérité pour l'exécution, et on croyait voir revivre en lui Mariette, si célèbre par les mêmes talents. Nous ne craignons point de comparer à un des plus grands sujets qu'ait eus l'Académie, un simple élève tel qu'était Amontons. Le nom d'élève n'emporte parmi eux aucune différence de mérite; il signifie seulement moins d'ancienneté, et une espèce de survivance (1).
Amenions jouissant d'une santé parfaite qui se déclarait même par toutes les apparences extérieures, n'étant sujet à aucune infirmité , menant et ayant toujours mené la vie du monde la plus réglée, fut tout d'un coup attaqué d'une inflammation d'entrailles ; la gangrène s'y mit en peu de jours, et il mourut le 11 octobre âgé de quarante-deux ans et près de deux mois. 11 était marié, et n'a laissé qu'une fille âgée de deux mois. Le public perd par sa mort plusieurs inventions utiles qu'il méditait, sur l'imprimerie, sur les vaisseaux, sur la charrue. Ce qu'on a vu de lui répond que ce qu'il croyait possible, devait l'être à toute épreuve ; et le génie de l'invention naturellement subtil, hardi et quelquefois présomptueux, avait en lui toute la solidité, toute la retenue, et même toute la défiance nécessaires.
Les qualités de son cœur étaient encore préférables à celles de son esprit : une droiture si naïve et si peu méditée, qu'on y voyait l'impossibilité de se démentir; une simplicité, une fran-
(\) Ce sont les mentes de cet élève, habile physicien et grand expérimentateur qui ont contribué à faiie abolir ce titre trop modeste d'élève dans le règlement de 17<6.
ÉLOGE DE DU HAMEL. ô
chise et une candeur, que le peu de commerce avec les hommes pouvait conserver, mais qu'il ne lui avait pas données ; une entière incapacité de se faire valoir autrement que par ses ouvrages, ni de faire sa cour autrement que par son mérite, et par conséquent une incapacité presque entière de faire fortune.
Jean-Baptiste du Hamel naquit en 1624 à Vire en basse Normandie. Nicolas du Hamel, son père, était avocat dans la même ville. Malgré le caractère général qu'on attribue à ce pays-là, et malgré son intérêt particulier, il ne songeait qu'à accommoder les procès qu'il avait entre les mains, et en était quelquefois mal avec les juges.
Du Hamel lit ses premières études à Caen, sa rhétorique et sa philosophie à Paris. A l'àgc de dix-huit ans, il composa un petit traité, où il expliquait avec une ou deux figures, et d'une manière fort simple, les trois livres des Sphcriques de Théodose; il y ajouta une trigonométrie fort courte et fort claire, dans le dessein de faciliter rentrée de Fastronomie. Il a dit, dans un ouvrage postérieur, qu'il n'avait imprimé celui-là que par une vanité de jeune homme ; mais peu de gens de cet âge ne pourraient avoir la même vanité. Il fallait que l'inclination qui le portait aux sciences lut déjà bien générale et bien étendue, pour ne pas laisser échapper les mathématiques si peu connues et si peu cultivées en ce temps-là, et dans les lieux où il étudiait.
A l'âge de dix-neuf ans, il entra dans les pères de l'Oratoire. Il y fut dix ans, et en sortit pour être curé de Neuilly-sur- Marne. Pendant l'un et l'autre de ces deux temps, il joignit aux devoirs de son état une grande application à lu lecture.
La physique était alors comme un grand royaume démembré, dont les provinces ou le gouvernement seraient devenus des souverainetés presque indépendantes. L'astronomie, la méca-
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uique, l'optique, la chimie, etc., étaient des sciences à part, qui n'avaient plus rien de commun avec ce qu'on appelait physique ; et les médecifis mômes avaient détaché leur physiologie, dont le nom seul la trahissait. La physique appauvrie et dépouillée n'avait plus pour son partage que des questions également épineuses et stériles. Du Hamel entreprit de lui rendre ce qu'on lui avait usurpé, c'est-à-dire, une infinité de connaissances utiles et agréables, propres à faire renaître l'estime et le goût qu'on lui devait. Il commença l'exécution de ce dessein par son Astronomia physica et par son traité De meteoris et fos^ .^ilibiis, imprimés l'un et l'autre en 1660.
Ces deux traités sont des dialogues dont les personnages sont Théophile, grand zélateur des anciens, Menandre, cartésien passionné, Simplicius, philosophe indiflerent entre tous les partis, qui le plus souvent tâche de les accorder tous, et qui hors de là est en droit, par son caractère, de prendre dans chacun ce qu'il y a de meilleur. Ce Simplicius et du Hamel, c'est le même homme.
A la forme de dialogues, et à cette manière de traiter la philosophie, on reconnaît que Cicéron a servi de modèle ; maison le reconnaît encore à une latinité pure et exquise, et, ce qui est plus important, à un grand nombre d'expressions ingénieuses et fines dont ces ouvrages sont semés. Ce sont des raisonnements philosophiques qui ont dépouillé leur sécheresse naturelle ou du moins ordinaire, en passant au travers d'une imagination fleurie cl ornée, et qui n'y ont pris cependant que la juste dose d'agrément qui leur convenait. Ce qui ne doit être embelli que jusqu'à une certaine mesure précise, est ce qui coûte le plus à embellir.
V Astronomie pJt y s iqiœ est un recueil des principales pensées des philosophes tant anciens que modernes sur la lumière, sur les couleurs, sur les systèmes du monde ; et de plus, tout ce qui appartient à la sphère, à la théorie des planètes, au calcul des éclipses, y est expliqué mathématiquement. De même le traité des météores et des fossiles rassemble tout ce qu'en ont dit les auteurs qui ont quelque réputation dans ces matières; car du Hamel ne se bornait pas à la lecture des plus fameux. On voit dans ce qu'il a écrit des fossiles une grande connais-
sance de l'histoire naturelle, et surtout de la chimie, quoiqu'elle fût encore alors enveloppée de mystères et de ténèbres difficiles à percer.
On lui reprocha d'avoir été peu favorable au grand Descartes, si digne du respect de tous les philosophes, même de ceux qui ne le suivent pas. En effet, Théophile le traite quelquefois assez mal. Du Hamel répondit que c'était Théophile, entêté de l'antiquilé, incapable de goûter aucun moderne, et que jamais Simplicius n'en avait mal parlé. Il disait vrai; cependant c'était au fond Simplicius qui faisait parler Théophile.
En 1063, qui fut la même année où il quitta la cure de Neuilly, il donna le fameux livre De consensu veteris et novœphilosophiœ. C'est une physique générale, ou un traité des premiers principes. Ce que le titre promet est pleinement exécuté, et l'esprit de conciliation, hérédifaire à l'auteur, triomphe dans cet ouvrage. 11 commence par la sublime et peu intelligible métaphysique des platoniciens sur les idées, sur les nombres, sur les formes archétypes; et quoique du Hamel en connaisse l'obscurité, il ne peut leur refuser une place dans cette espèce d'états généraux de la philosophie. 11 traite avec la même indulgence la privation principe, réduction des formes substantielles, et quelques autres idées scolastiques ; mais quand il est enfin arrivé aux principes qui se peuvent entendre, c'est-à-dire, ou aux lois du mouvement, ou aux principes moins simples établis par les chimistes, on sent que malgré l'envie d'accorder tout, il laisse naturellement pencher la balance de ce coté-là. On s'aperçoit même que ce n'est qu'à regict ({u'il entre dans les questions générales, d'où Ton ne remporte que des mots, ([ui n'ont point d'autre mérite que d'avoir longtemps passé pour des choses. Son inclination et son savoir le rappellent toujours assez promptement à la philosophie expérimentale, et surtout à la chimie, pour laquelle il paraît avoir eu uu goût particulier.
En 1000, Colbert, qui savait combien la gloire des lettres contribue à la splendeur d'un État, proposa et fit approuver au roi l'établissement d(> TAc'îidéinie royale des sciences. 11 rassembla avec un discernement exquis un petit nombre d'hom-
mes, excellents chacun dans son genre. Il fallait à cette compagnie un secrétaire qui entendît et qui parlât bien toutes les différentes langues de ces savants ; celle d'un chimiste, par exemple, et celle d'un astronome, qui lût auprès du public leur interprète commun; qui pût donner à tant de matières épineuses et abstraites des éclaircissements, un certain tour, et mémo un agrément que les auteurs négligent quelquefois de leur donner, et que cependant la plupart des lecteurs demandent; enfin, qui, par son caractère, lut exempt de partialité, et propre à rendre un compte désintéressé des contestalions académiques. Le choix de Colbert pour cette fonction tomba sur du Hamel ; et après les épreuves qu'il avait faites sans y penser, de toutes les qualités nécessaires, un choix aussi éclairé ne pouvait tomber que sur lui.
Sa belle latinité ayant beaucoup brillé dans ses ouvrages, et d'autant plus que les matières étaient moins favorables, il fut choisi pour mettre en latin un traité des droits de la feue reine sur le Brabant, sur Namur, et sur quelques autres seigneuries des pays-bas Espagnols. Le roi qui le fit publier en 1667, voulait qu'il pût être lu de toute l'Europe, où ses conquêtes, et peut-être aussi un grand nombre d'excellents livres, n'avaient pas encore rendu le français aussi familier qu'il l'est devenu.
A cet ouvrage, qui soutenait les droits de la reine, il en succéda l'année suivante un autre de la même main, et en latin, qui soutenait les droits de l'archevêque de Paris contre les exemptions que prétend l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Ce fut Perefixe, alors archevêque, qui engagea du Hamel à cette entreprise, et apparemment il crut que le nom d'un auteur, si éloigné d'attaquer sans justice, et même d'attaquer, serait un grand préjugé pour le siège archiépiscopal. En effet, c'est là la seule fois que du Hamel ait forcé son caractère jusqu'à prendre le personnage d'agresseur; et il est bon qu'il Fait pris une fois pour laisser un modèle de la modération et de l'honnêteté avec laquelle ces sortes de contestations devraient être conduites.
Sa grande réputation sur la latinité fut cause encore qu'en la même année 1668, Colbert de Croissy, plénipotentiaire pour
la paix d'Aix-la-Chapello, l'y mena avec lui. 11 pouvait l'employer souvent pour tout ce qu'il devait traiter en latin avec les ministres étrangers; et quoique la pureté de cette langue puisse paraître une circonstance peu importante par rapport à une négociation de paix, les politiques savent assez qu'il ne faut rien négliger de ce qui peut donner du relief à une nation aux yeux de ses voisins et de ses ennemis.
Après la paix d'Aix-la-Chapelle, de Croissy alla ambassadeur en Angleterre, et du Hamel l'y accompagna. 11 fit ce voyage en philosophe; sa principale curiosité fut de voir les savants, surtout l'illustre Boyle, qui lui ouvrit tous ses trésors de physique expérimentale. De là il passa en Hollande avec le même esprit, et il rapporta de ces deux voyages des richesses dont il a ensuite orné ses livres.
Revenu en France, et occupant sa place de secrétaire de l'Académie, il publia son traité De corporum affectionibus en 1670. Là il pousse la physique jusqu'à la médecine, dont il ne se contente pas d'effleurer les principes. Deux ans après, il donna son traité De mente humanâ. C'est une logique métaphysique, ou une théorie de l'entendement humain et des idées, avec l'art de conduire sa raison. Quoique les expériences physiques paraissent étrangères à ce sujet, elles y entrent cependant en assez grande quantité, elles fournissent tous les exemples dont l'auteur a besoin; il en était si plein, qu'elles semblent lui échapper à chaque moment.
Un an après, c'est-à-dire en 1673, parut son livre De corpore animato. On peut juger par le titre si la physique expérimentale y est employée. Surtout l'anatomie y règne. Du Hamel en avait acquis une grande connaissance^ et par des conférences de l'académie, et par un commerce particulier avec Stenon et du Verney. Quand du Verney commença à s'établir à Paris, et qu'il y établit en même temps un nouveau goiit pour l'anatomie, du Hamel fut un des premiers qui se saisit de lui et des découvertes qu'il apportait. Un tel disciple excita encore le jeune anatomisle à de plus grands progrès, et y contribua.
Dans ce livre De curpore animato, il fait entendre qu'on lui reprochait de ne point décider les questions, et d'être trop indéterminé dans les différents partis. Il promet de se corriger,
el il faut avouer cependant (ju'il ne paraît pas trop avoir tenu parole; mais enfin il est rare qu'un philosophe soit accusé de n'être pas assez décisif.
Au même endroit, il se fait à lui-même un autre reproche, dont il est beaucoup plus louché; c'est d'être ecclésiastique, et de donner tout son temps à la philosophie profane. 11 est aisé de voir quelle foule de raisons le justifiaient; mais l'extrême délicatesse de sa conscience ne s'en contentait pas. Il proteste qu'il veut retourner à un ouvrage de théologie, dont le projet avait été formé dès le temps qu'il publia ses premiers livres, et dont l'exécution avait toujours été interrompue.
Cependant il y survint encore une nouvelle interruption. Un ordre supérieur, et glorieux pour lui, l'engagea à composer un cours entier de philosophie selon la forme usitée dans les collèges. Cet ouvrage parut en 1678 sous le titre de Philosophia vêtus et nova, ad usum schoiœ accommodata, in regiâ Burgundiâ pertractata (I), assemblage aussi judicieux et aussi heuneux qu'il puisse être des idées anciennes et nouvelles, de la philosophie des mots et de celle des choses, de l'école et de l'Académie. Pour en parler encore plus juste, l'école y est ménagée, mais l'Académie y domine. Du Hamel y a répandu tout ce qu'il avait puisé dans les conférences académiques, expériences, découvertes, raisonnements, conjectures. Le succès de l'ouvrage a été grand; les nouveaux systèmes déguisés en quelque sorte, ou alliés avec les anciens, se sont introduits plus facilement chez leurs ennemis, et peut-être le vrai y a-t-il eu moins d'oppositions à essuyer, parce qu'il a eu le secours de quelques erreurs.
Plusieurs années après la publication de ce livre, des missionnaires qui l'avaient porté aux Indes orientales, écrivirent qu'ils y enseignaient cette philosophie avec beaucoup de succès, principalement la physique, qui est des quatre parties du cours entier celle où l'Académie et les modernes ont le plus de part. Des peuples peu éclairés, et conduits par le seul goût naturel, n'ont pas beaucoup hésité entre deux espèces de philosophies dont l'une nous a si longtemps occupés.
(i) c'est une tentative d'accommodement entre l'ancienne et la nouvelle philosophie qui ét^eot encore en lutte.
Il semble que du Hamel ait été destiné à tHre le philosophe de l'Orient. Le P. Bouvet, jésuite et fameux missionnaire de la Cliine, a écrit que quand ses confrères ol lui voulurent faire en langue tarlare une philosophie pour l'empereur de ce grand État, et le disposer par là aux vérités de l'Évangile, une des principales sources où ils puisèrent fut la philosophie ancienne et moderne de du Hamel. L'entrée qu'elle pouvait procurer à la religion dans ces climats éloignés, a dû le consoler de l'application qu'il y avait donnée.
A la fin il s'acquitta encore plus précisément du devoir dont il se croyait chargé. En 1691, il imprima un corps de théologie en sept tomes, sous ce titre : Theologia speculalrix et practica juxta SS. Palrum dogmata periractala et ad usum scolœ accommodata. La théologie a été longtemps remplie de subtihtés, fort ingénieuses à la vérité, utiles même jusqu'à un certain point, mais assez souvent excessives ; et l'on négligeait alors la connaissance des pères, des conciles, de l'histoire de l'Église, enfin tout ce qu'on appelle aujourd'hui théologie positive. On allait aussi loin que l'on pouvait aller par la seule métaphysique, et sans le secours des faits presque entièrement inconnus; et cette théologie a pu être appelée tille de l'esprit et de l'ignorance. Mais enfin les vues plus saines et plus nettes des deux derniers siècles ont fait renaître la positive. Du Hamel l'a réunie dans son ouvrage avec la scolaslique, et personne n'était plus propre à ménager cette réunion. Ce que la philosophie expérimentale est à l'égard de la philosophie scolastique, la théologie positive l'est à l'égard de l'ancienne théologie de l'école : c'est la positive qui donne du corps et de la solidité ;i la scolastique, et du Hamel fit précisément pour la théologie ce qu'il avait fait pour la philosophie. On voit de part et d'autre la même étendue de connaissances, le même désir et le même art de concilier les opinions, le même jugement pour choisir quand il le faut, enfin le même esprit qui agit sur différentes matières. On peut se représenter ici ce que c'est que d'être philosophe et théologien tout à la fois, philosophe qui embrasse toute la philosophie, théologien qui embrasse la théologie entière.
Ce travail presque immense lui en produisit encore un
Il FONTENELLE.
autre. On souhaita qu'il tirât en abrégé de son corps de théologie, ce qui était le plus nécessaire aux jeunes ecclésiastiques que l'on instruit clans les séminaires. Touclié de l'utilité du dessein, il l'entreprit, quoique âgé de soixante-dix ans, et sujet à une infirmité qui de temps en temps le mettait à deux doigts de la mort. Il fit même beaucoup plus qu'on ne lui demandait, il traita quantité de matières qu il n'avait pas fait entrer dans son premier ouvrage, et en donna un presque tout nouveau en 1694, sous ce titre: Theologiœ clericorum seminariis accommodatœ summarium. Ce sommaii'e contient cin(i volumes.
Son application à la théologie ne nuisit point à ses devoirs académiques. Non seulement il exerça toujours sa fonction, en tenant la plume et recueillant les fruits de chaque assemblée; mais il entreprit de faire en latin une histoire générale de l'Académie depuis son établissement en 166G jusqu'en 1G96. Il prit cette époque pour finir son histoire, parce qu'au commencement de 1697, il quitta la plume, ayant représenté à M. de Pontchartrain, chancelier de France, qu'il devenait trop infirme, et qu'il avait besoin d'un successeur. Il serait de mon intérêt de cacher ici le nom de celui qui osa prendre la place d'un tel homme: mais la reconnaissance que je lui dois de la bonté avec laquelle il m'agréa, et du soin qu'il prit de me former, ne me le permet pas.
Ce fut en 1698 que parut son histoire sous ce titre : Regiœ scient iarum Academiœ historia (1). L'édition fut bientôt enlevée, et en 1701 il en parut une seconde beaucoup plus ample, augmentée de quatre années qui manquaient à la première pour finir le siècle, et dont les deux dernières étaient comprises dans une histoire française.
Si nous n'avions une preuve incontestable par la date de ses livres, nous n'aurions pas la hardiesse de rapporter qu'en la même année 1698, où il donna pour la première fois son histoire de l'Académie, il donna aussi un ouvrage théologique fort savant, intitulé : Institutiones biblicœ, seu scripturœ sacrœ prolegomena, una cum selectis annotationibus in pentateuchum. Là il ramasse tout ce (|u*il y a de plus important à savoir sur la
(1) Fonienelle l'a traduile en français, mais plusieurs aanées seulement après la mort de du Hamel.
critique de l'Écriture sainte; un jugement droit et sûr est l'architecte qui choisit et qui dispose les matériaux que fournit une vaste érudition. Le même caractère règne dans les notes sur les cinq livres de Moïse ; elles sont bien choisies, peu chargées de discours, instructives, curieuses seulement lorsqu'il faut qu'elles le soient pour être instructives, savantes sans pompe, mêlées quelquefois de sentiments de piété, qui partaient aussi naturellement du cœur de l'écrivain que du fond de la matière.
Il publia en 1701 les Psaumes, et 1703 les livres de Salomo7i, la sapience et V ecclésiastique, avec de pareilles notes. Tous ces ouvrages n'étaient que les avant-coureurs d'un autre sans comparaison plus grand auquel il travaillait, d'une bible entière accompagnée de notes sur tous les endroits qui en demandaient, et de notes telles qu'il les faisait. 11 la donna en 1705, âgé de 81 ans. Cette bible, par la beauté de l'édition, et par la commodité et l'utilité du commentaire disposé au bas des pages, l'emporte, au jugement des savants, sur toutes celles qui ont encore paru.
Jusqu'ici nous ne l'avons presque représenté que comme savant et comme académicien ; il faudrait maintenant le représenter comme homme et peindre ses mœurs: mais ce serait le panégyrique d'un saint, et nous ne sommes pas dignes de toucher à cette partie de son éloge, qui devrait être fait à la face des autels, et non dans une Académie. Nous en détacherons seulement deux faits qui peuvent être rapportés par une bouche profane.
Il allait tous les ans à Neuilly-sur-Marne visiter son ancien troupeau, et le jour qu'il y passait était célébré dans tout le village occupé que de la joie de le voir. Tout le monde sait quelles sont les vertus, non seulement morales, mais chrétiennes nécessaires à un pasteur, pour lui gagner tous les cœurs à ce point-là, et de quel prix sont les louanges de ceux sur qui on a eu de l'autorité, et sur qui on n'en a plus.
Pendant qu'il fut en Angleterre, les catholiques anglais qui allaient entendre sa messe chez l'ambassadeur de France, disaient communément : Allons à la messe du saint prêtre. Ces éti"angers n'avaient pas eu besoin d'un long temps pour pren-
dre de lui l'idée qu'il méritait. Un extérieur très simple, et qu'on ne pouvait jamais soupçonner d'être composé, annonçait les vertus du dedans, ot trahissait l'envie ({u'il avait de les cacher. On voyait aisément que son humilité était, non pas un discours, mais un sentiment fondé sur sa science même; et sa charité agissait trop souvent pour n'avoir pas quelquefois, malgré toutes ses précautions, le déplaisir d'être découverte. Le désir généial d'être utile aux autres était si connu en lui. que les témoignages favorables qu'il rendait en perdaient une partie du poids qu'ils devaient avoir par euxmêmes.
Le cardinal Antoine Barberin, grand aumônier de France, le fit aumônier du roi en 1059; car, nous avons oublié de le dire et c'est un point qui n'aurait pas été négligé dans un autre Éloge, il fut pendant toute sa ^ic dans une extrême considération auprès de nos grands prélats. Cependant il n'a jamais possédé que de très petits bénéfices, ce qui sert encore à peindre son caractère, et pour dernier trait, il n'en a point possédé dont il ne se soit dépouillé en faveur de quelqu'un.
Pierre-Sylvain Régis naquit en 1632 à la Salvetat de Blanquefort, dans le comté d'Agénois. Son père vivait noblement et était assez riche; mais il eut beaucoup d'enfants, et Régis, qui était un des cadets, se trouva avec peu de bien.
Après avoir fait avec éclat ses humanités et sa philosophie chez les jésuites de Cahors, il étudia en Ihéologie dans l'université de cette ville, parce qu'il était destiné à fétat ecclésiastique ; et il se rendit si habile en quatre ans, que le corps de l'université le sollicitant de prendre le bonnet de docteur, lui offrit d'en faire tous les frais. Mais il ne s'en crut pas digne, qu'il n'eût étudié en Sorbonne à Paris. Il y vint ; mais s'étant dégoûté de la longueur excessive de ce que dictait un
célèbre professeur sur la seule question de Tlieure de l'institution de l'eucharistie, et ayant été frappé de la philosophie cartésienne, qu'il commença à connaître par les conférences de Rohault, il s'attacha entièrement à cette philosopliip, dont le charme, indépendamment même de la nouveauté, ne pouvait manquer de se faire sentir à un esprit tel que le sien. Il n'avait plus que quatre ou cinq mois à demeurer à Paris, et il se hâta de s'instruire sous Rohault, qui, de son côté, zélé pour sa doctrine, donna tous ses soins à un disciple qu'il croyait propre à la répandre.
Régis étant parti de Paris avec une espèce de mission de son maître, alla établir la nouvelle philosophie à Toulouse, par des conférences publiques qji'il commença d'y tenir en 1665. Il avait une facilité agréable de parler, et le don d'amener les matières abstraites à la portée de ses auditeurs. Bientôt toute la ville fut remuée par le nouveau philosophe; savants, magistrats, ecclésiastiques, tout accourut pour l'entendre; les dames mêmes faisaient partie de la foule; et si quelqu'un pouvait partager avec lui la gloire de ce grand succès, ce n'était du moins que l'illustre Descaries, dont il annonçait les découvertes. On soutint une thèse de pur cartésianisme en français, dédiée à une des premières dames de Toulouse, que Régis avait rendue fort habile cartésienne, et il présida à cette thèse (1). On n'y disputa qu'en français, la dame elle-môme y résolut plusieurs difficultés considérables, et il me semble qu'on atfectàt par toutes ces circonstances de faire une abjuralion plus parfaite de l'ancienne philosophie. MiM. de Toulouse, touchés des instructions et des lumières que Régis leur avait apportées, lui firent une pension sur leur hôtel de ville; événement presque incroyable dans nos mœurs, et qui semble appartenir à l'ancienne Grèce.
Le marquis de Vardes, alors exilé eo Languedoc, étant venu à Toulouse, y connut aussitôt Régis, et l'obtint de la ville avec quelque peine, pour l'emmener avec lui dans son gouvernement d'Aigues-Mortes. Là, il se l'attacha entièrement par l'estime, par l'amitié, et par le mérite qu'il lui fit voir; et ce
(1) Voir sur le philosophe cartésien Régis, mon Histoire de la philosophie cartésienne, I*' vol., chap. 24, 3* édit. Delagrave.
qui est à la gloire de l'un ot de l'autre, il n'eut pas besoin de se l'attacher par d'autres moyens, qui passent ordinairement pour plus efficaces. Il lâcha de s'occuper avec lui, ou plutôt de s'amuser de la philosophie cartésienne, et comme il avait brillé par l'esprit dans une cour très délicate, peut-être le philosophe ne profita-t-il pas moins du commerce du courtisan que le courtisan de celui du philosophe. L'un de ces deux différents caractères est ordinairement composé de tout ce qui manque à l'autre.
De Vardes alla à Montpellier en 1G71, et Régis, qui l'y accompagna, y fit des conférences avec le même applaudissement qu'à Toulouse. Mais, enfin, tous les grands talents doivent se rendre dans la capitale. Régis y vint en 1680, et commença à tenir de semblables conférences chez Lémery, membre aujourd'hui de cette Académie. Le concours du monde y fut si grand, qu'une maison de particulier en était incommodée : on venait s'y assurer une place longtemps avant l'heure marquée pour l'ouverture; et peut-être la sévérité de cette histoire ne me défend-elle pas de remarquer qu'on y voyait tous les jours le plus agréable acteur du théâtre italien, qui hors de là cachait sous un masque et sous un badinage inimitable, l'esprit sérieux d'un philosophe.
11 ne faut pas réussir trop ; les conférences avaient un éclat qui leur devint funeste. Feu l'archevêque de Paris, par déférence pour l'ancienne philosophie, donna à Régis un ordre de les suspendre, déguisé sous la forme de conseil ou de prière et enveloppé de beaucoup de louanges. Ainsi le public fut privé de ces assemblées au bout de six mois, et au milieu de son goût le plus vif; et l'on ne fit peut-être, sans en avoir l'intention, que prévenir son inconstance, et augmenter son estime pour ce qu'il perdait (1).
Régis plus libre ne songea plus qu'à faire imprimer un système général de philosophie qu'il avait composé, et qui était le principal sujet de son voyage à Paris. Mais cette impression fut traversée aussi pendant dix ans. Enfin à force de temps et de raison, toutes les oppositions furent surmontées, et l'ou-
(i) 11 y avait alors une sorte de persécution du Cartésianisme dont nous avons raconté tous les détails dans notre HUtoirc de la philosophie cartésienne.
vrage parut en 1690 sous ce titre : Système de philosophie, con^ tenant la logique, la métaphysique, la physique et la morale, en trois volumes m-i'^.
L'avantage d'un système général est qu'il donne un spectacle plus pompeux à l'esprit, qui aime toujours à voir d'un lieu plus élevé, et à découvrir une plus grande étendue. Mais d'un autre côté, c'est un mal sans remède, que les objets vus de plus loin et en plus grand nombre, le sont aussi plus confusément. Difterentes parties sont liées pour la composition d'un tout, et fortifiées mutuellement par cette union; mais chacune en particulier est traitée avec moins de soins, et souffre de ce qu'elle est partie d'un système général. Une seule matière particulière bien éclaircie satisferait peut-être autant, sans compter que, dès là qu'elle serait bien éclaircie, elle deviendrait toujours assez générale. Si l'on considère la gloire de l'auteur, il ne reste guère à qui entreprend un pareil ouvrage, que celle d'une compilation judicieuse, et quoiqu'il puisse, connue Régis, y ajouter plusieurs idées nouvelles, le public n'est guère soigneux de les démêler d'avec les autres.
Engagé comme il était à défendre la philosophie cartésienne il répondit en IGOl au livre intitulé: Censura phUosophiœ cartesianœ, sori'i d'une des plus savantes mains de l'Europe (1); et feu Bayle, très fin connaisseur, ayant vu cette réponse, jugea qu'elle devait servir de modèle à tout ce qu'on en ferait à l'avenir pour la même cause. L'année suivante, Régis se défendit lui-même contre un habile professeur de philosophie, qui avait attaqué son système général. Ces deux réponses qu'il se crut obligé de donner en peu de temps, et une augmentation de plus d'un tiers qu'il avait faite immédiatement au})aravant à son système, dans le temps même qu'on l'imprimait, lui causèrent des infirmités qui n'ont fait qu'augmenter toujours dans la suite. La philosophie elle-même a ses passions et ses excrs qui ne demeurent pas impunis.
Régis eut à soutenir encore de plus grandes contestations. 11 avait attaqué dans sa physique l'explication que le P. Malebranche avait donnée dans sa Recherche de la Vérité, de ce
(1) Huet. L'ouvrage d-i Régis est intitulé : Réponse au livre qui a pour titre: Censura philosophiai carlesian.u.
que la lune paraît plus grande à l'horizon qu'au méridien. Us écrivirent de part et d'autre, et la question principale se réduisit entre eux à savoir, si la grandeur apparente d'un objet dépendait uniquement de la grandeur de son image tracée sur la rétine, ou de la grandeur de son image et du jugement naturel que l'ûme porte de son éloignement, de sorte que tout le reste étant égal, elle le dût voir d'autant plus grand, qu'elle le jugerait plus éloigné. Régis avait pris le premier parti , le P. Maiebranche le second, et ce dernier soutenait qu'un géant six fois plus haut qu'un nain, et placé à douze pieds de distance, ne laissait pas de paraître plus haut que le nain placé à deux pieds, malgré l'égalité des images qu'ils formaient dans l'œil; et cela parce qu'on voyait le géant comme le plus éloigné, à cause de l'interposition des différents objets. Il niait même à Régis que l'image de la lune à l'horizon fût augmentée par les réfractions, du moins delà manière dont elle aurait dû l'être pour ce phénomène, et il ajoutait différentes expériences par lesquelles la lune cessait de paraître plus grande dès qu'elle était vue de façon qu'on ne la jugeât pas plus éloignée. Régis cependant défendit toujours son opinion; et comme les écrits, selon la coutume de toutes les disputes, se multipliaient assez inutilement, le P. Maiebranche se crut en droit de terminer la question par la voie de l'autorité, mais d'une autorité telle qu'on la pouvait employer en matière de science. Il prit une attestation de quatre géomètres des plus fameux, qui déclarèrent que les preuves qu'il apportait de son sentiment étaient démonstratives, et clairement déduites des véritables principes de Voptique. Ces géomètres étaient feu le marquis de THôpital, l'abbé Catelan, Sauveur, et Yarignon. Régis fit en cette occasion ce que lui inspira un premier mouvement de la nature; il tâcha de trouver des reproches contre chacun d'eux. Le Journal des Savants de l'an 1694 fut le théâtre de cette guerre.
11 le fut encore, du moins en partie, d'une autre guerre entre les mêmes adversaires. Régis, dans sa métaphysique, avait souvent attaqué celle du »P. Maiebranche. Une de leurs principales contestations roula sur la nature des idées, sur leur cause ou efficiente ou exemplaire^ matière si sublime et
ÉLOOE DE RÉGIS. 19
si abstraite, que tj'il n'est pas permis à l'esprit humain d'y trouver une entière certitude, ce sera pour lui une assez grande gloire d'avoir pu y parvenir à des doutes fondés et raisonnes. Les deux métaphysiciens agitèrent encore, si le plaisir nous rend actuellement heureux, et se partagèrent aussi sur cette question qui paraît moins métaphysique. Comme les ouvrages du P. Malebranche lui avaient fait plusieurs disciples habiles et zélés, quelques-uns écrivirent aussi contre Régis, qui se contenta d'avoir paru sur la lice avec leur maître.
L'inclination qu'il avait toujours conservée pour la théologie et l'amour de la religion, lui inspirèrent ensuite une autre entreprise déjà tentée plusieurs fois par de grands hommes, digne de tous leurs efforts et de leur plus sage ambition, et plus nécessaire que jamais dans un siècle aussi éclairé que celui-ci. Il la finit en 1704, malgré ses infirmités continuelles, et publia un livre in-i^ sous ce titre : L'usage de la raison et de la foi, ou V accord de la foi et de la raison. 11 le dédia à Tablé Bignon, à qui il dit dans son épître, quil ne pouvait citer les ennemis ou de la raison ou de la foi devant un juge à qui les droits de l'uîie ou de l'autre fussent mieux connus, et que si on le récusait, ce ne serait que parce qu'il s'était trop déclaré pour toutes les deux. La manière dont il parvient à cet accoid si difficile, est celle qu'emploierait un arbitre éclairé à l'égard de deux frères, entre lesquels il voudrait étouffer toutes les semences de division. Régis fait un partage si net entre la raison et la foi, et assigne à chacune des objets et des emplois 6i séparés, qu'elles ne peuvent plus avoir, pour ainsi dire, aucune occasion de se brouiller. La raison conduit l'homme jusqu'à une entière conviction des preuves historiques de la religion chrétienne; après quoi elle le livre et l'abandonne à une autre lumièie, non pas contraire, mais toute différente et infiniment supérieure. L'éloignement où Régis tient la raison et la foi ne leur permet pas de se réunir dans des systèmes qui accommotlent les idées de quelques philosophies doiiiinanles à la révélation, ou quelquefois nuMue la révélation à ces idées. Il ne veut point que ni Platon, ni Arislote, ni Descartes même appuient l'évangile. Il paraît croire que tous les systèmes philosophiques ne sont que des modes, et il ne
faut point que ces vérités éternelles s'allient avec des opinions passagères, dont la ruine leur doit être indifférente. On doit s'en tenir à la majestueuse simplicité des conciles, qui décident toujours le dogme divin, sans y mêler les explications humaines.. Tel est l'esprit général de l'ouvrage, du moins par rapport au titre; car Régis y fait entrer une théorie des facultés de l'homme, de l'entendement, de la volonté, etc., plus ample qu'il n'était absolument nécessaire. Il lui a donné même pour conclusion un traité de l'amour de Dieu, parce que cette matière qui, si Ton voulait, serait fort simple, venait d'être agitée par de grands hommes avec beaucoup de subtilité. Enfin il a joint à tout le livre une réfutation du système de Spinosa. Il a été réduit à en développer les obscurités, nécessaires pour couvrir l'erreur, mais heureusement peu propres pour la séduction.
C'est par là qu'il a fini sa carrière savante. Ses infirmités qui devinrent plus continues et plus douloureuses, ne lui permirent plus le travail. La manière dont il les soutint, pendant plusieurs années, fut un exemple du plus noble et du plus difficile usage que l'on puisse faire de la raison et de la foi tout ensemble. Il mourut le H janvier 1707 chez le duc de Rohan, qui lui avait donné un appartement dans son hôtel, outre la pension qu'il avait été chargé de lui payer par le testament du marquis de Vardes son beau-père.
Il était entré dans l'Académie en 1699, lorsqu'elle se renouvela : mais à cause de ses maladies, il ne fit presque aucune fonction académique ; seulement son nom servit à orner une liste où le public eût été surpris de ne le pas trouver.
Il avait eu toute sa vie beaucoup de commerce avec des personnes du premier rang. Feu l'archevêque de Paris, en lui défendant les assemblées, l'avait engagé à le venir voir à de certains temps marqués pour l'entretenir sur les mêmes matières; et peut-être la gloire de Régis augmentait-elle de ce qu'un prélat si éclairé prenait la place du public. Feu le Prince (1), dont le génie embrassait tout, l'envoyait chercher
0) Le grand Condé. Go prince mandait à Chantilly des philosophes et des savants avec lesquels il aimait à s'entretenir. Là, le héros entouré de gens d'esprit et de savants, vivait, dit Fontenelle, dans Télogc de Lénnery, « comme
souvent, et il a dit plusieurs fois qu'il ne pouvait s'empêcher de prendre pour vrai ce qui lui était explique si nettement.
Sa réputation alla jusque dans les pays étrangers lui faire des amis élevés aux plus grandes places. Tel était le duc d'Escalone, grand d'Espagne, aujourd'hui vice-roi de Naples. Ce seigneur, plus curieux et plus touché des sciences que ne l'est jusqu'ici le reste de sa nation, avait pris pour lui une estime singulière sur son système général qu'il avait étudié avec beaucoup de soin; et quand à la journée du Ter (en 1694), où il commandait l'armée espagnole, ses équipages furent pris par l'armée victorieuse du maréchal de Noailles, il ne lui envoya redemander que les commentaires de César, et le livre de Régis, qui étaient dans sa cassette. Le comte de Saint- Estevant de Gondas, son fils, étant venu en France en 1706, il alla voir le philosophe par ordre de son père; et après la première visite, ce ne fut plus par obéissance qu'il lui en rendit. Le duc d'Albe, ambassadeur de sa majesté catholique, lui a fait le même honneur, à la prière du vice-roi de Naples.
Les mœurs de Régis étaient telles que l'étude de la philosophie les peut former, quand elle ne trouve pas trop de résistance du côté de la nature. Les occasions qu'il a eues par rapport à la fortune, lui ont été aussi peu utiles qu'elles le devraient être. Une grande estime, et une amitié fort vive que le feu P. Ferrier, confesseur du roi, avait prise pour lui à Toulouse pendant ses conférences, ne lui valurent qu'une très modi(iue pension sur la préceptoriale d'Aigues-Mortes. Quoiqu'il fût accoutumé à instruire, sa conversation n'en était pas plus impérieuse; mais elle était plus facile et plus simple, parce qu'il était accoutumé à se proportionner à tout le monde. Son savoir ne l'avait pas rendu dédaigneux pour les ignorants ; et en effet on l'est ordinairement d'autant moins à leur égard, que l'on sait davantage, car on en sait mieux combien on leur ressemble encore.
aurait fait César oisif. » « Son ingénieuse et vive curiosité se portail à tout. * (Éloge de Sauveur.)
iS FONTENËLLË.
Sébastien le Prêtre, chevalier, seigneur de Vauban, Bazoche, Pierrc-Pertuis, Pouilly, Cervon, la Chaume, Epiry, le Creuset, et autres lieux; maréchal de France, chevalier des ordres du roi, commissaire général des fortifications, grand-croix de l'ordre de Sainl-Louis, et gouverneur de la citadelle de Lille, naquit le premier jour de mai 1633, d'Urbain le Prêtre , et d'Aimée de Cannagnol. Sa famille est d'une bonne noblesse du Nivernais; elle possède la seigneurie de Vauban depuis plus de 250 ans.
Son père qui n'était qu'un cadet, et qui, de plus, s'était ruiné dans le service, ne lui laissa qu'une bonne éducation et un mousquet. A l'âge de i7 ans, c'esl-à-dire en 1651 , il entra dans le régiment de Condé, compagnie d'Arcenay. Alors feu le Prince était dans le parti des Espagnols.
Les premières places fortifiées qu'il vit le firent ingénieur^ par l'envie qu'elles lui donnèrent de le devenir. Il se mit à étudier la géométrie, et principalement la trigonométrie et le toisé; et dès Fan 1652, il fut employé aux fortifications de Clerraont en Lorraine. La même année, il servit au preniier siège de Saintc-Menehould, où il fit quelques logements, et passa une rivière à la nage sous le feu des ennemis pendant l'assaut, action qui lui attira de ses supérieurs beaucoup de louanges et de caresses.
En 1653, il fut pris par un parti français. Le cardinal Mazarin le criit digne dès lors qu'il tâchât de l'engager au service du roi, et il n'eut pas de peine à réussir avec un horrime né le plus fidèle sujet du monde. En cette même année, Vauban servît d'ingénieur en second sous le chevalier de Clerville, au second siège de Sainte-Menehould, qui fut reprise par le roi ; et ensuite il fut chargé du soin de faire réparer les fortifications de la place.
Dans les années suivantes, il fit les fonctions d'ingénieur aux sièges de Stenay, de Clermont, de Landrecy, de Condé, de Saint-Giiilain, de Valenciennes. Il n'en servilpresquepas moins. 11 reçut encore trois blessures au siège de Montmédy en 1657; et comme la gazette en parla, on apprit dans son pays ce qu'il était devenu : car depuis six ans qu'il en était parti, il n'y était point retourné, et n'y avait écrit à personne; et ce fut là la seule manière dont il y donna de ses nouvelles.
Le maréchal de la Ferté, sous qui il y servait alors, et qui, Tannée précédente, lui avait fait présent d'une compagnie dans son régiment, lui en donna encore une dans un autre régiment pour lui tenir lieu de pension ; et lui prédit hautement que si la guerre pouvait l'épargner, il parviendrait aux premières dignités.
En 1658, il conduisit en chef les attaques des sièges de Gravelines, d'Ypres et d'Oudenarde. Le cardinal Mazarin, qui n'accordait pas les gratifications sans sujet, lui en donna une assez honnête, et l'accompagna de louanges, qui, selon le caractère de Vauban, le payèrent beaucoup mieux.
Il nous suffit d'avoir représenté avec quelque détail ces premiers commencements, plus remarquables que le reste dans une vie illustre, quand la vertu, dénuée de tout secours étranger, a eu besoin de se faire jour à elle-même. Désormais Vauban est connu, et son histoire devient une partie de l'histoire de France.
Après la paix des Pyrénées, il fut occupé ou à démolir des places, ou à en construire. 11 avait déjà quantité d'idées nouvelles sur fart de fortifier, peu connu jusque-là. Ceux qui l'avciicnt pratiqué ou qui en avaient écrit, s'étaient attachés servilement à certaines règles établies, quoique peu fondées, et à des espèces de superstitions, qui dominent toujours longtemps en chaque genre et ne disparaissent qu'à l'arrivée de quelque génie supérieur. D'ailleurs ils n'avaient point vu de sièges, ou n'en avaient pas assez vu ; leurs méthodes de fortitier n'étaient tournées que par rapport à certains cas particuliers qu'ils connaissaient, et ne s'étendaient point à tout le reste. De Vauban avait déjà beaucoup vu, et avec de bons yeux ; il augmentait sans cesse son expérience par la lecture de tout ce qui avait été
écrit sur la guerre ; il sentait en lui ce qui produit les heureuses nouveautés, ou plutôt ce qui force à les produire; et enfin il osa se déclarer inventeur dans une matière si périlleuse, et le fut toujours jusqu'à la fin. Nous n'entrerons point dans le détail de ce qu'il inventa ; ii serait trop long, et toutes les places fortes du royaume doivent nous l'épargner.
Quand la guerre recommença en 1667, il eut la principale conduite des sièges que le roi fit en personne. S. M. voulut bien faire voir qu'il était de sa prudence de s'en assurer ainsi le succès. Il reçut au siège de Douai un coup de mousquet à la joue dont il a toujours porté la marque. Après le siège de Lille, qu'il prit sous les ordres du roi en neuf jours de tranchée ouverte, il eut une gratification considérable, beaucoup plus nécessaire pour contenter l'inclination du maître, que celle du sujet. Il en a reçu encore en différentes occasions un grand nombre et toujours plus fortes ; mais pour mieux entrer dans son caractère, nous ne parlerons plus de ces sortes de récompenses, qui n'en étaient presque pas pour lui.
Il fut occupé en 1668 à faire des projets de fortifications poul' les places de la Franche-Comté, de Flandre et d'Artois. Le roi lui donna le gouvernement de la citadelle de Lille qu'il venait de construire, et ce fut le premier gouvernement de cette nature en France. 11 ne l'avait point demandé ; et il importe et à la gloire du roi et à la sienne, que l'on sache que de toutes les grâces qu'il a jamais reçues, il n'en a demandé aucune, à la réserve de celles qui n'étaient pas pour lui. Il est vrai que le nombre en a été si grand, qu'elles épuisaient le droit qu'il avait de demander.
. La paix d'Aix-la-Chapelle étant faite, il n'en fut pas moins occupé. Il fortifia des places en Flandre, en Artois, en Provence, en Roussillon, ou du moins fit des dessins qui ont été depuis exécutés. Il allamème en Piémont avec M. de Louvois et donna au duc de Savoie des dessins pour Vérue, Verceil et Turin. A son départ S. A. R. lui fit présent de son portrait enrichi de diamants. Il est le seul homme de guerre pour qui la paix ait toujours été aussi laborieuse que la guerre même.
Quoique son emploi ne l'engageât qu'à travailler à la sûreté 1 des frontières, son amour pour le bien public lui faisait porter
ses vues sur les moyens d'augmenter le bonheur du dedans du royaume. Dans tous ses voyages, il avait une curiosité dont ceux qui sont en place ne sont communément que trop exempts. Il s'informait avec soin de la valeur des terres, de ce qu'elles rapportaient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans, de leur nombre, de ce qui faisait leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains ; détails méprisables et abjects en apparence, et qui appartiennent cependant au grand art de gouverner. Il s'occupait ensuite à imaginer ce qui aurait pu rendre le pays meilleur, des grands chemins, des ponts, des navigations nouvelles ; projets dont il n'était pas possible qu'il espérât une entière exécution ; espèces de songes, si l'on veut, mais qui du moins, comme la plupart des véritables songes, marquaient l'inclination dominante. Je sais tel intendant de province qu'il ne connaissait point, et à qui il avait écrit pour le remercier d'un nouvel établissement utile qu'il a vu en voyageant dans son département. 11 devenait le débiteur particulier de quiconque avait obligé le public.
La guerre, qui commença en 1G72, lui fournit une infinité d'occasions glorieuses, surtout dans ce grand nombre de sièges que le roi fit en personne et que Vauban conduisit tous. Ce fut à celui de Maëstricht en 1G73, qu'il commença à se servir d'une méthode singulière pour l'attaque des places, qu'il avait imaginée par une longue suite de réflexions, et qu'il a depuis toujoui-s pratiquée. Jusque-là il n'avait fait que suivre avec plus d'adresse et de conduite les règles déjà étabUes ; mais alors il ensuivit d'inconnues, et fit changer de face à cette importante partie de la guerre. Les fameuses parallèles et les places d'armes parurent au jour: depuis ce temps il a toujours inventé sur ce sujet, tantôt un nouvel usage des sapes et des demi-sapes, tantôt des batteries en ricochet ; et par là il avait porté son art à une telle perfection, que le plus souvent, ce qu'on n'aurait jamais osé espérer, devant les places les mieux défendues, il ne perdait pas plus de monde que les assiégés.
C'était là son but principal, la conservation des hommes. Non seulement l'intérêt de la guerre, mais aussi son humanité naturelle les lui rendait chers. 11 leur sacrifiait toujours l'éclat
d'une conquête plus prompte, et une gloire assez capable de séduire ; et ce qui est encore plus difficile, quelquefois il résistait en leur laveur à l'impatience des généraux, et s'exposait aux redoutables discours du courtisan oisif. Aussi les soldats lui obéissaient-ils avec un entier dévouement, moins animés encore par l'extrême confiance qu'ils avaient à sa capacité, que par la certitude et la reconnaissance d'être ménagés autant qu'il était possible.
Pendant toute la guerre que la paix de Nimègue termina, sa vie fut une action continuelle et très vive : former des dessins de sièges, conduire tous ceux qui furent faits, du moins dès qu'ils étaient de quelque importance; réparer les places qu'il avait prises et les rendre plus fortes ; visiter toutes les frontières ; fortifier tout ce qui pouvait être exposé aux ennemis ; se transporter dans toutes les armées, et souvent d'une extrémité du royaume à l'autre.
Il fut fait brigadier d'infanterie en 1664, maréchal de camp en 1G76, et en 1678 commissaire général des fortifications de France, charge qui vaquait par la mort du chevalier de Clerville. Il se défendit d'abord de l'accepter; il en craignait ce qui l'aurait fait désirer à tout autre, les grandes relations qu'elle lui donnait avec le ministre. Cependant le roi l'obligea d'autorité à prendre la charge ; et il faut avouer que, malgré toute sa droiture, il n'eut pas lieu de s'en repentir. La vertu ne laisse pas de réussir quelquefois, mais ce n'est qu'à force de temps et de preuves redoublées.
La paix de Nimègue lui ôta le pénible emploi de prendre des places, mais elle Itli en donna un plus grand nombre à fortifieri 11 fit le fameux port de Dunkerque, son chef-d'œuvre, et par conséquent celui de son art. Strasbourg et Casai, qui passèrent en 1681 sous le pouvoir du roi, furent ensuite ses travaux les plus considérables. Outre les grandes et magnifiques fortifications de Strasbourg, il y fit faire pour la navigation de la Bruche, des écluses, dont l'exécution était si difficile, qu'il n'osa la confier à personne, et la dirigea toujours par luimême.
La guerre recommença en 1683, et lui valut l'année suivante la gloire de prendre Luxembourg, qu'on avait cru jusque-là
imprenable, et de le prendre avec fort peu de perte. Mais la guerre naissante ayant été étouffée par la trêve de lG8i, il reprit ses fonctions de paix, dont les plus brillantes furent l'aqueduc de Maintenon, de nouveaux travaux qui perfectionnent le canal de la communication des mers, Mont-Royal et Landau.
Il semble qu'il aurait dû trahir les secrets de son art par la grande quantité d'ouvrages qui sont sortis de ses mains. Aussi a-t-il j)aru des livres dont le titre promettait la véritable manière de fortifier selon Yauban ; mais il a toujours dit, et il a fait voir par sa pratique, qu'il n'avait point de manière. Chaque place différente lui en fournissait une nouvelle selon les différentes circonstances de sa grandeur, de sa situation, de son terrain. Les plus difficiles de tous les arts sont ceux dont les objets sont changeants, qui ne permettent point aux esprits bornés l'application commode de certaines règles fixes, et qui demandent à chaque moment les ressources naturelles et imprévues d'un génie heureux .
En 1G88, la guerre s'étant rallumée, il fit, sous les ordres de Monseigneur, les sièges de Philipsbourg, de Manheim et de Frakendal. Ce grand prince fut si content de ses services qu'il lui donna quatre pièces de canon à son choix, pour mellre en son château de Bazoche; récompense vraiment militaire, privilège unique, et qui, plus que tout autn^, convenait au père dt? tant de places fortes. La même année, il fut fait lieutenant géïK-ral.
L'année suivante, il commanda à Dunkerque, Bergues et Ypres, avec ordre de s'enfermer dans celle de ces places qui serait assiégée; mais son nom les en préserva.
L'année i090 fut singulière entre toutes celles de sa vie ; il n'y fit presque rien, parce qu'il avait pris une grande et dangeieuse maladie à faire travailler aux fortifications d'Ypres, qui étaient fort en désordre, et à être toujours piésent sur les travaux. Mais cette oisiveté, qu'il se serait presque reprochée, finit en 1091 par la prise de Mons, dont le roi commanda le siège en personne. 11 commanda aussi l'année d'après celui de Namur, et Vauban le conduisit de sorte qu'il pi'it la place en trente jours de tranchée ouverte, et n'y perdit que huit cents
28 FONTExNELLE.
hommes, quoiqu'il s'y fût fait cinq actions de vigueur très considérables.
Il faut passer par-dessus un grand nombre d'autres exploits, tels que le siège de Charleroi en 93, la défense de la Basse- Bretagne contre les descentes des ennemis en 94 et 93, le siège d'Ath en 97, et nous hâter de venir à ce qui touche de plus près cette Académie. Lorsqu'elle se renouvela en 99, elle demanda au roi M. de Vauban pour être un de ses honoraires; et si la bienséance nous permet de dire qu'une place dans cette compagnie soit la récompense du mérite, après toutes celles qu'il avait reçues du roi en qualité d'homme de guerre, il faUait qu'il en reçût une d'une société de gens de lettres en qualité de mathématicien. Personne n'avait mieux que lui rappelé du ciel les mathématiques, pour les occuper aux besoins des hommes, et elles avaient pris entre ses mains une utilité aussi glorieuse peut-être que leur plus grande sublimité. De plus, l'Académie lui devait une reconnaissance particulière de l'estime qu'il avait toujours eue pour elle; les avantages solides que le public peut tirer de cet établissement avaient touché l'endroit le plus sensible de son âme.
Comme après la paixdcRyswick il ne fut plus employé qu'à visiter les frontières, à faire le tour du royaume, et à former de nouveaux projets, il eut besoin d'avoir encore quelque autre occupation, et il se la donna selon son cœur. Il commença à mettre par écrit un prodigieux nombre d'idées qu'il avait sur différents sujets qui regardaient le bien de l'Etat, non seulement sur ceux qui lui étaient les plus familiers, tels que les fortifications, le détail des places, la discipline militaire, les campements, mais encore une infinité d'autres matières qu'on aurait cru plus éloignées de son usage ; sur la marine, sur la course par mer en temps de guerre, sur les finances mômes, sur la culture des forets, sur le commerce et sur les colonies françaises en Amérique (1). Une grande passion songe à tout. De toutes ces différentes vues, il a composé douze gros volumes manus-
(1) Ce grand homme de guerre a élé le précurseur des cconomisles modernes. Une partie des Oisivetés a élé publiée à Paris en I8'i0 en quatre volumes. On y trouve la plus iniporlanle des réformes proposées par Vauban, la dime royale. Ce projet consistait à remplacer une foule de taxes arbitraires par une contribution unique du iO" sur le revenu de chacun.
crits, qu'il a inlitiilés ses Oisi celés. S'il était possible que les idées qu'il y propose s'exécutassent, ses oisivetés seraient plus utiles que tous ses travaux.
La succession d'Espagne ayant fait renaître la guerre, il était à Nainur au commencement de l'année 1703, et il y donnait ordre à des réparations nécessaires, lorsqu'il apprit que le roi l'avait honoré du bâton de maréchal de France. 11 s'était opposé lui-même, quelque temps auparavant, à cette suprême élévation que le roi avait annoncée ; il avait représenté qu'elle empêcherait qu'on ne l'employât avec des généraux du même rang, et ferait naître des embarras contraires au bien du service. U aimait mieux être plus utile, et moins récompensé ; et pour suivre son goût, il n'aurait fallu payer ses premiers travaux que par d'autres encore plus nécessaires.
Vers la fin de la même année, il servit sous monseigneur le duc de Bourgogne au siège du Vieux-Brisac, place très considérable, qui fut réduite à capituler au bout de treize jours et demi de tranchée ouverte, et qui ne coula pas trois cents hommes.
C'est par ce siège qu'il a fini, et il fit voir tout ce que pouvait son ait, comme s'il eût voulu le résigner alors tout entier entre les mains du prince qu'il avait pour spectateur et pour chef.
Le titre de maréchal de France produisit les inconvénients qu'il avait prévus; il demeura deux ans inutile. Je l'ai entendu souvent s'en plaindre; il protestait que, pour l'intérêt du roi et de l'Ktat, il aurait foulé aux pieds la dignité avec joie. 11 l'aurait fait, et jamais il ne l'eût si bien méiitée, jamais même il n'en eût si bien soutenu le véritable éclat.
11 se consolait avec ses savantes oisivetés. Il n'épargnait aucune dépense pour amasser la quantité infinie d'instructions et de mémoires dont il avait besoin, et il occupait sans cesse un grand nombre de secrétaires, de dessinateurs, de calculateurs et de copistes. U donna au roi enl70i un gros manuscrit, qui contenait tout ce qu'il y a de plus fin et de plus secret dans la conduite de l'attaque des places ; présent le plus noble qu'un sujet puisse jamais faire à son maître et que le maître ne pouvait recevoir que de ce seul sujet.
30 FONTENRLLE.
En 1706, après la bataille de Ramillics, le maréchal de Vaiiban fut envoyé pour commandei- à Dunkerque et sur les côtes de Flandre. 11 rassura pai* sa présence les esprits étonnés ; il empêcha la perte d'un pays qu'on voulait noyer pour prévenir lo siège de Dunkerque, et le prévint d'ailleurs par un camp retranché qu'il fit entre cette ville et Bergues, de sorte que les ennemis eussent été obligés de l'aire en môme temps l'investiture de Dunkerque, de Bergues et de ce camp, ce qui était absolument impraticable.
Dans cette même campagne, plusieurs de nos places ne s'étant pas défendues comme il l'aurait souhaité, il voulut défendre par ses conseils toutes celles qui seraient attaquées à l'avenir, et commença sur cette matière un ouvrage qu'il destinait au roi, et qu'il n'a pu finir entièrement. IlmourutleSO marsl707, d'une fluxion de poitrine accompagnée d'une grosse fièvre qui l'emporta en huit jours, quoiqu'il fût d'un tempérament très robuste, et qui semblait lui promettre plusieurs années de vie. U avait soixante-quatorze ans moins un mois.
Il avait épousé Jeanne d'Aunoy, de la famille des barons d'Espiry en Nivernais, morte avant lui. Il en a laissé deux filles, madame la comtesse de Yillebertin, et madame la marquise dIJssé,
Si l'on veut voir toute sa vie militaire en abrégé, il a fait travailler à trois cents places anciennes, et en a fait trente-trois neuves ; il a conduit cinquante-trois sièges dont trente ont été faits sous les ordres du roi en personne, ou de Monseigneur, ou de monseigneur le duc de Bourgogne, et les vingt-trois autres sous différents généraux; il s'est trouvé à cent quarante actions de vigueur.
Jamais les traits de la simple nature n'ont été mieux marqués qu'en lui ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu, qui s'attachait au vrai par une espèce de sympathie, et sentait le faux sans le discuter, lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent; et d'ailleurs sa vertu était en quelque sorte un instinct heureux, si prompt qu'il prévenait sa raison. 11 méprisait cette politesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre tant de barbarie: mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui com-
filOGE DE L'ABBÉ GALLOIS. 31
posaient une autre politesse plus rare, qui était toute de son cœur. Il seyait bien à tant de vertu de négliger des dehors qui, à la vérilé, lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent le maréchal de Vauban a secouru de sommes assez considérables des officiers qui n'étaient pas en état de soutenir le service; et quand on venait à le savoir, il disait qu'il prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant tout le cours d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu'une fortune médiocre. 11 était passionnément attaché au roi, sujet plein d'une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan ; il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui, ni avec tant de courage l'introducteur de la vérité ; il avait pour elle une passion presque imprudente, et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n'ont pas même combattu. En un mot, c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la république.
Jean Gallois naquit à Paris le U juin 1632, d'Ambroise Gallois, avocat au parlement, et de Françoise de Launay.
Son inclination pour les lettres se déclara dès qu'il put laisser paraître quelque inclination, et elle se fortifia toujours dans la suite; il s'engagea dans l'état ecclésiastique, et reçut l'ordre de prêtrise. Son devoir lui fit tourner ses principales études du côté de la théologie, de l'histoire ecclésiastique, des prières et de l'Ecriture sainte; il alla même jusqu'aux langues orientales, nécessaires du moins à qui veut remonter jusqu'aux premières sources de la théologie; mais il ne renonça ni à l'histoire profane, ni aux langues vivantes, telles que l'italien, l'espagnol, l'anglais et fallemand. ni aux mathématiques, ni à la physique,
32 FOiVrEiNELLE.
ni à la médecine mémo, car son ardeur de savoir embrassait tout ; et s'il est vrai qu'une érudition si partagée soit moins propre à faire une réputation singulière, elle l'est du moins beaucoup plus à étendre l'esprit en tous sons, et à l'éclairer de tous côtés.
Outre la connaissance des choses que les livres contiennent, l'abbé Gallois avait encore celle des livres eux-mêmes, science presque séparée des autres, quoiqu'elle en résulte, et produite par une curiosité vive qui ne néglige aucune partie de son objet.
Le premier travail que le public ait vu de l'abbé Gallois a été la traduction latine du traité de paix des Pyrénées, imprimée par ordre du roi; mais bientôt son nom devint plus illustre par le Journal des Savants (1). Ce fut en I6G0 que parut la première fois cet ouvrage, dont l'idée était si neuve et si heureuse, et qui subsiste encore aujourd'hui avec plus de vigueur que jamais, accompagné d'une nombreuse postérité issue de lui, répandue par toute l'Europe sous les ditïorents noms de Nouvelles de la république des lettres, d'Histoires des ouvrages des savants, de Bibliothèque uni oers die, de Bibliothèque choisie, d'Acta eruditorum, de Transactions iihilosophiques, de Mémoires pour l'histoire des sciences et des beaux-arts, etc. M. de Sallo, conseiller ecclésiastique au parlement, en avait conçu le dessein, et il s'associa l'abbé Gallois, qui, par la grande variété de son érudition, semblait né pour ce travail ; et qui, de plus, ce qui n'est pas commun chez ceux qui savent tout, savait le français et écrivait bien.
Le journal prit dès sa naissance un ton hardi, et censura trop librement la plupart des ouvrages qui paraissaient. La république des lettres, qui voyait sa liberté menacée, se souleva, et le journal fut arrêté au bout de trois mois. Mais comme le projet par lui-même en était excellent, on ne voulut pas le perdre; et M. de Sallo l'abandonna entièrement à l'abbé Gallois, qui ouvrit l'année 1666 par un nouveau journal dédié au roi, oia il mit son nom, et où il exerça toujours avec toute la modération nécessaire le pouvoir dont il était revêtu.
(i) Fondé en I66'j, W Journal des Savants existe encore aujourd'hui.
Colbert, touché de l'utilité et de la beauté du journal, prit du goût pour cet ouvrage, et bientôt après pour l'autour. En 1668, il lui donna dans cette Académie, presque encore naissante, une place avec la fonction de secrétaire en l'absence de feu du Hamel.qui fut deux ans hors du royaume. L'abbé Gallois enrichissait son journal des principales découvertes de l'Académie, qui ne se faisaient guère alors connaître au public que par cette voie ; et de plus, il en rendait souvent compte à Colbert, lui portait les fruits de la protection qu'il accordait aux sciences. Dans la suite ce ministre, toujours plus content de sa conversation, l'envoyait quérir lorsqu'il venait à Paris : sa curiosité sur quelque matière que ce fut, le trouvait toujours prêt à le satisfaire ; et s'il fallait une discussion plus exacte et plus profonde, personne n'était plus propre que l'abbé Gallois à y réussir en peu de temps, circonstance presque absolument nécessaire auprès de Colbert. Enfin ce ministre qui se connaissait en hommes, après avoir éprouvé longtemps, et l'esprit et la littérature et les mœurs de l'abbé Gallois, le prit chez lui en 1673, et lui donna toujours une place à sa table et dans son carrosse. Cette faveur si particulière était en même temps, et une récompense glorieuse de son savoir, et une occasion perpétuelle d'en faire un usage agi'éable, et une heureuse nécessité d'en acquérir encore tous les jours.
Colbert favorisait les lettres, porté non seulement par son inclination naturelle, mais par une sage politique. Il savait que les sciences et les arts suffiraient seuls pour rendre un règne glorieux, qu'ils étendent la langue d'une nation peutêtre plus que des conquêtes, qu'ils lui donnent l'empire de l'esprit et de l'industiic, également flatteur et ulile, qu'ils attirent chez elle une multitude d'étrangers, qui l'enrichissent par leur curiosité, prennent ses inclinations, et s'attachent à ses intérêts. Pendant plusieurs siècles, l'université de Paris n'a pas moins contribué à la grandeur de la capitale, (jue le sr-jour des l'ois. On doit à Colbert l'éclat où furent les lettres, la naissance de cette académie, de celle des inscriptions, des académies de peinture, de sculpture et d'ai'chitecture, les nouvelles faveurs que l'Académie française reçut du roi, l'impression d'un grand nombie d'excellents livres dont l'imprimerie
m FONTENELLE. .
royale fit les frais, l'augmentation presque immense de la bibliothèque du roi, ou plutôt du trésor public des savants, une infinité d'ouvrages que les grands auteuis ou les habiles ouvriers n'accordent qu'aux caresses des ministres et des piinces, un goût du beau et de l'exquis répandu partout, et qui se fortifiait sans cesse. L'abbé Gallois eut le sensible plaisir d'observer de pi'ès un semblable ministère, d'être à la source des dessins qui s'y prenaient, d'avoir part à leur exécution, quelquefois même d'en inspirer, et de les voir suivis. Les gens de lettres avaient en lui auprès du ministre un agent toujours chargé de leurs afïaires, sans que le plus souvent ils eussent eu seulement la peine de l'en charger. Si quelque livre nouveau, ou quelque découverte d'auteur même qu'il ne connût pas, paraissaient au jour avec réputation, il avait soin d'en instruire Colbert, et ordinairement la récompense n'était pas loin. Les libéralités du roi s'étendaient jusque sur le mérite étranger, et allaient quelquefois chercher dans le fond du Nord un savant surpris d'être connu (4).
En 1673, l'abbé Gallois fut reçu dans l'Académie française. Quoique l'éloquence ou la poésie soient les principaux talents qu'elle demande, elle admet aussi l'érudition qui n'est pas barbare, et peut-être ne lui manque-t-il que de se parer davantage de l'usage qu'elle en fait, et même du besoin qu'elle en a. L'abbé Gallois quitta le journal en lG74et le remit en d'autres mains. Il était trop occupé auprès de Colbert, et d'ailleurs ce travail était trop assujétissant pour un génie naturellement aussi libre que le sien. Il ne résistait pas aux charmes d'une nouvelle lecture qui l'appelait, d'une curiosité soudaine qui le saisissait, et la régularité qu'exige un journal leur était sacrifiée.
Les lettres perdirent Colbert en 1683. L'abbé Gallois avait ajouté à la gloire de leur avoir fait beaucoup de bien, celle de n'avoir presque rien fait pour lui-même. Il n'avait qu'une modique pension de l'Académie des sciences, et une abbaye si médiocre, quil fut obligé de s'en défaire dans la suite. Feu le marquis de Seignelay lui donna la place de garde de la biblio-
0) L'él ge de Fabbô Gallois est aussi un bien bel éloge de Colbert, dont il avait été le professeur, le commensal et l'ami.
thèque du roi dont il disposait, mais la bibliothèque étant sortie de ses mains, il récompensa l'abbé Gallois par une place de professeur en grec au collège royal, et par une pension particulière qu'il lui obtint du roi sur les fonds de ce collège, attaché à une espèce d'inspection générale. Seignelay ne crut pas que son père se fut suffisamment acquitté; et puisqu'on n'en saurait accuser le peu de goût de Colbert pour les lettres, il en faut louer l'extrême modération de l'abbé Gallois.
Lorsque, sous le ministère de M. de Pontchartrain, aujourd'hui chancelier de France, l'Académie des sciences commença par les soins de l'abbé Bignon à sortir d'une espèce de langueur où elle était tombée, ce fut l'abbé Gallois qui mit en ordre les Mémoires qui parurent de cette Académie en 1692 et 93, et qui eut le soin d'en épurer le style. Mais la grande variété de ses études interrompit quelquefois ce travail qui avait des temps prescrits, et le fit enfin cesser. L'Académie ayant pris une nouvelle forme en 1699, il y rempUt une place de géomètre, et entreprit de travailler sur la géométrie des anciens, et principalement sur le recueil de Pappus, dont il voulait imprimer le texte grec qui ne l'a jamais été, et corriger la traduction latine fort défectueuse. Rien n'était plus convenable à ses inclinations et à ses talents, qu'un projet qui demandait de l'amour pour Taiitiquité, une profonde intelligence du grec, la connaissance des mathématiques; et il est fâcheux pour les lettres que ce n'ait été qu'un projet. Une des plus agréables histoires, et sans doute la plus philosophe, est celle des progrès de l'esprit humain.
Le même goût de l'antiquité qui avait porté l'abbé Gallois à celte entreprise, ce goût si difficile à contenir dans de justes bornes, le lendit peu favorable à la géométrie de l'infini, embrassée par tous les modernes. On ne peut même dissimuler, pui>que nos histoires l'ont dit, qu'ill'attaqua ouvertement. En général, il n'était pas ami du nouveau , et de plus, il s'élevait par une espèce d'osti-acisme contre tout ce qui était trop éclatant dans un état libre tel que celui des lettres. La géométrie de l'infini avait ces deux défauts, surtout le dernier ; car au fond elle n'est pas tout à fait si nouvelle; et les partisans zélés de l'antiquité, s'il en est encore à cet égard, trouveraient bien
â6 FONTENELLE.
mieux leur compte à soutenir que les anciens géomètres en ont connu et mis en œuvre les premiers fondements, qu'à la combattre, parce qu'elle leur était inconnue.
Comme toutes les objections faites contre les infiniment petits avaient été suivies d'une solution démonstrative, l'abbé Gallois commençait à en proposer sous la forme d'éclaircissements (ju'il demandait, et peut-être les différentes ressources que l'esprit peut fournir n'auraient-clles pas été sitôt épuisées, mais d'une santé parfaite et vigoureuse dont il jouissait, il tomba tout d'un coup, au commencement de cette année, dans une maladie dont il mourut le 19 avril.
Il était d'un tempérament vif, agissant et fort gai; l'esprit courageux, prompt à imaginer ce qui lui était nécessaire, fertile en expédients, capable d'aller loin par des engagements d'honneur. Il n'avait d'autre occupation que les livres, ni d'autre divertissement que d'en acheter. Il avait mis ensemble plus de 12,000 volumes, et en augmentait encore le nombre tous les jours. Si une nombreuse bibliothèque peut être nécessaire, elle l'était à un homme d'une aussi vaste littérature, et dont la curiosité se portait à mille objets différents, et voulait se contenter sur-le-champ. Ses mœurs, et surtout son désintéressement, ont paru dans toute sa conduite auprès de Colbert. La charité chrétienne donnait à son désintéressement naturel la dernière perfection; il ne s'était réservé sur l'abbaye de Saint-Martin de Cores, qu'il avait possédée, qu'une pension de 600 livres, et il les laissait à son successeur pour être distribuées aux pauvres du pays.
Denis Dodart, conseiller-médecin du roi, de S. A. S. M'"^ la princesse do Conti la douairière, et de S. A. S. M^'' le prince de Conti, docteur-régent en la faculté de médecine de Paris, naquit en 1634 de Jean Dodart, bourgeois de Paris, et de
iMarie Dubois, fillc d'avocat. Jean Dodart, quoique sans lettres, avait beaucoup d'esprit. Il s'était fait même un cabinet de livres, et savait assez pour un homme qui ne pouvait guère savoir. Marie Dubois était une femme aimable par un caractère tort doux, et par un cœur fort élevé au-dessus de sa fortune. Nous ne faisons ici ce petit portrait du père et de la mère, qu'à cause du rapport qu'il peut avoir à celui du fils. Il est juste de leur tenir compte de la part qu'ils ont eue à son mérite naturel et d'en faire honneur à leur mémoire.
Ils ne se contentèrent pas de faire apprendre à leur fils le latin et le grec, ils y joignirent le dessin, la musique, les instruments, qui n'entrent que dans les éducations les plus somptueuses, et qu'on ne regarde que trop comme des superfluités agréables. Il réussit à tout de manière à donner les plus grandes espérances; et il eut achevé ses études de si bonne heure, qu'il eut le temps de s'appliquer également au droit et à la médecine, pour se déterminer mieux sur la profession qu'il embrasseraic. Il est peut-être le seul qui ait voulu choisir avec tant de connaissance de cause ; il est vrai qu'il satisfaisait aussi son extrême avidité de savoir.
il prit enfin parti pour la médecine; son inclination naturelle l'y portait : mais ce qui le détermina le plus puissamment, c'est qu'il n'y vit aucun danger pour la justice, et une infinité d'occasions pour la charité; car il était touché dès lors de ces mêmes sentiments de religion, dans lesquels il a fini sa vie.
On imagine aisément avec quelle ardeur et quelle persévérance s'attache à une étude un homme d'esprit, dont elle est le plus grand plaisir; et un homme de bien, dont elle est devenue le devoir essentiel. Use distingua fort sur les bancs des écoles de médecine, et il nous en reste des témoignages authentiques, aussi bien que du caractère dont il était dans sa plus grande jeunesse. Guy Patin parle ainsi dans sa 186® lettre de l'édition de 1092 : « Ce jourdliui o juillet flG92), îwus avons fait la licence de nos vieux bacheliers; ils sont sept en nombre, dont celui qui est le second, îiommé Dodart, â(jé de vingt-cinq ans, est im des plus sages et des plus savants hommes de ce siècle. Ce jeune homme est un pndige de sagesse et de science, monstrum sine vitio, comme (iisa<7 Adr. Turnebusde Josepho Scaligcro. » Il dit ensuite dans
sa lettre 190 : « Notre licencié, qui eut ai savant, s'appelle Doclart. Il est fils d'un bourgeois de Paris, fort honnête homme. C'est un grand garçon fort sage, fort modeste, qui sait Hippocrate, Galien, Aristote, Cicéron, Sénèque et Fernel par cœur. C'est un garçon incomparable, qui n'a pas encore 26 ans; car la faculté lui fit grâce au premier examen de quelques mois qui lui manquaient pour son âge, sur la bonne opinion quon avait de lui dès auparavant. » Toutes les circonstances du témoignage de Patin sont assez dignes d'attention. Il était médecin, fort savant, passionné pour la gloire de la médecine. 11 écrivait à un de ses amis avec une liberté non seulement entière, mais quelquefois excessive. Les éloges ne sont pas fort communs dans ses lettres; et ce qui y domine, c'est une bile de philosophe très indépendant. 11 n'avait avec Dodart nulle liaison ni de parenté ni d'amitié et n'y prenait aucun intérêt; il n'a remarqué aucun autre des jeunes étudiants. Enfin il ne se donne pas pour dévot; et un air de dévotion, qui n'était pas un démérite à ses yeux, devait être bien sincère et même bien aimable. Si l'amour propre était un peu plus délicat, on ne compterait pour louanges que celles qui auraient de pareils assaisonnements. Patin, dans ses lettres 207, 208, 219, continue à rendre compte à son ami de ce que fait Dodart. Tantôt il l'appelle notre licencié si sage et si savant, tantôt notre savant jeune docteur. Il ne le perdait point de vue, toujours poussé par une simple curiosité, d'autant plus flatteuse qu'elle était indifférente .
Des suffrages naturellement les plus opposés se réunissaient sur Dodart. Le P. Deschamps, d'une société fort peu aimée de Patin, ayant un jour entendu par hasard le jeune docteur dans une leçon aux écoles de médecine, fut si touché de sa belle latinité, que sur le rapport qu'il en fit au comte de Briennc, alors secrétaire d'État pour les affaires étrangères, ce ministre commença à penser à lui ; et s'en étant informé dailleurs, il eut une extrême envie de se l'attacher en qualité de son premier commis. Les commencements de ceux qui n'ont pour eux que le mérite, sont assez obscurs et assez lents, et l'établissement de Dodart était fort médiocre; cependant ni une fortune considérable qui venait
s'offrir delle-même, ni l'éclat séduisant d'un emploi de cour, ne purent le faire renoncer à son premier choix. Sa fermeté était soutenue par des principes plus élevés, qui lui persuadaient que le ciel l'avait placé oii il était. M. do Brienne, pour l'engager inscnsii)lement exigea qu'il lui fit du moins quelques lettres plus importantes et plus secrètes. Il eut cette déférence, mais il se défendit d'un piège que tout autre n'aurait pas attendu.
Sa constance pour sa profession fut récompensée. Il vint assez promptement à être connu, et M^^ la duchesse de Longueville le prit pour son médecin. Elle était alors dans cette grande piété où elle a fini ses jours; et l'on sait que dans l'un et l'autre temps de sa vie, elle a fait un cas infini de l'esprit, non pas seulement de cet esprit qui rend un homme habile dans un certain genre, et qui y est attaché, mais principalement de celui qu'on peut porter partout avec soi. Elle y était trop accoutumée pour s'en pouvoir passer, et toute autre langue lui eût été trop étrangère. Un bon médecin, mais qui n'eût eu ni cette sorte d'esprit, ni beaucoup de piété, n'eût été guère de son goût. Bientôt elle honora Dodart de sa confiance; j'entends de celle que l'on a pour un ami. La grande inégalité des conditions ne lui en retrancha que le titre.
Feu M"e la princesse de Conti douairière, mère deMM^'Mes princes de Conti et de la Roche-sur-Yon, voulut partager Dodart avec M"^^ de Longueville ; et en lui donnant chez elle la môme qualité, elle lui donna, ce qui en était inséparable à son égard, la môme confiance et les mômes agréments. Mais ce qui est encore, à le bien considérer plus glorieux pour lui que les bontés mômes de ces deux grandes et vertueuses princesses, il eut l'amitié de tous ceux qui étaient à elles. 11 n'est pas besoin de connaître beauconp les maisons des grands, pour savoir que d'y être bien avec tout le monde, c'est un chef-d'œuvre de conduite et de sagesse, et souvent d'autant plus difficile, que l'on a d'ailleurs de plus grandes qualités. Le grand secret pour y réussir est celui qu'il pratiquait; il obligeait autant qu'il lui était possible, et ne ménageait point sa faveur dans les affaires d'au-
trui. Avoir besoin de son crédit, c'était être en droit de l'employer. Heureusement pour un grand nombre de gens de mérite, les deux postes qu'il occupait le tirent connaître de plusieurs autres personnes du premier rang, ou de la première dignité. J'oserai dire que malgré leur élévation, ils avaient pour lui celte sorte de respect qui n'a point été établi par les hommes, et dont la nature s'est réservé le droit de disposer en faveur de la vertu.
Après la mort de M'"^ la princesse de Conti, il demeura attaché aux deux princes ses enfants, et après la mort de l'ainé, à M'"*' la princesse de Conti sa veuve, et à M?'' le prince de Conti. Rien n'est au-dessus du zèle, de la fidélité, du désintéressement qu'il a apportés à leur service ; mais on ne peut dire si de pareils maîtres n'ont pas encore rendu en lui CCS qualités plus parfaites qu'elles ne l'étaient naturellement. 11 a eu le bonheur de réussir auprès de la princesse dans des maladies dangereuses qu'elle a eues, et celui de plaire au prince de Conti, par les charmes solides de sa conversation. On sait combien ce grand prince est un grand homme, et un grand juge des hommes.
En 1673, Dodart entra dans l'Académie des sciences, par le moyen de Perrault. Ils avaient beaucoup de crédit auprès de Colbert, et en faisaient un usage assez extraordinaire; ils s'en servaient à faire connaître au ministre ceux qui avaienl de grands talents aussi bien qu'eux, et h leur attirer ses grâces.
L'Académie avait déjà entrepris l'histoire des plantes, ouvrage d'une vaste étendue, et Dodart s'attacha à ce travail. Au bout de trois ans, c'est-à-dire en 1676, il mit à la tête d'un volume que l'Académie imprima sous le titre de Mémoire pou? servir à l'histoire des plantes, une préface où il rendait compte et du dessein, et de ce qu'on en avait exécuté jusques-là. Nous n'avons point de lui un si grand morceau imprimé, et par bonheur la matière lui a donné lieu d'y peindre parfaitement son caractère. Il s'agissait d'une longue recherche d'une subtile discussion, et il possédait au souverain degré l'esprit de discussion et de recherche. Il savait de quel côté, ou plutôde combien de côtés difterenls, il fallait porter sa vue et point
ÉLOGE DE DODAHT. 41
ter, pour ainsi dire sa lunette. Tout le monde ne sait pas voir : on prend pour l'objet entier la première face que le hasard nous a présentée ; mais Dodart avait la patience de chercher toutes les autres, et l'art de les découvrir, ou du moins la précaution de soupçonner celles qu'il ne découvrait l)as encore. Ce ue sont pas seulement les grands ol)jets qui en ont plusieurs; ce sont aussi les plus petits, et une grande attention est une espèce de microscope qui les grossit. 11 est vrai que cette attention scrupuleuse qui ne croit jamais avoir assez bien vu, que ce soin de tourner un objet de tous les sens, en un mot, que l'esprit de discussion est assez contraire à celui de décision; mais l'Académie doit plus examiner que décider, suivre attentivement la nature par des observations exactes, et non pas la prévenir par des jugements précipités. Rien ne sied mieux à notre raison que des conclusions un peu timides; et même quand elle a le droit de décider, elle ferait bien d'en relâcher quelque chose. On peut prendre la préface que nous venons de citer pour un modèle de théorie embrassée dans toute son étendue, suivie jusque dans ses moindres dépendances, très ilnement discutée et assaisonnée de la plus aimable modestie.
Il n'était pas possible que Dodart ne portât dans l'exercice de sa profession ce même esprit, fortilié encore par son extrême délicatesse de conscience. Un malade n'avait à craindre ni son inapplication, ni même une application légère et superficielle; mais seulement, car il faut tout dire, sa trop grande application (|ui pouvait le rendre irrésolu sur le choix d'un parti, la pratique n'ailmet pas loujoui's les sages lenteurs de la spéculation, et quehiuefois la raison elle-même ordonne qu'on agisse sans l'attendre.
L'histoire des plantes était le principal travail de Dodart dans l'Académie, mais non pas le seul. 11 s'attacha beaucoup à étudier la transpiration insensible du corps humain. Tous les physiciens et les médecins en avaient toujours eu une idée, mais si g('nérale et si vague, que tout ce qu'ils en savaient proprement était qu'il y a une transpiration. L'illustre Sanctorius, médecin de Padoue, est le premier qui ait su la réduire au calcul par des expériences, et en comparer la ijuanlitéà celle des déjections grossières. Elle va beaucoup au-delà de ce qu'on eût
jamais imaginé. 11 peut sortir du corps en un jour, selon Sanctorius, sept ou huit livres de matière par la transpiration; et comme il n'est pas possible qu'une si abondante évacuation ne soit fort importante, plusieurs habiles médecins la regardent comme un des principaux fondements et de leur théorie et de leur praliipie. Mais parce que Sanrtorius a eu le premier de si belles vues, il ne les a pas poussées à leur perfection. Par exemple, quoiqu'il ait conçu en général que la transpiration devait être différente selon les âges, il ne paraît avoir eu égard à cette diflérence, ni dans ses observations, ni dans les conséquences qu'il en tire; et Dodart s'assura par des expériences continuées pendant trente-trois ans, que l'on transpire beaucoup plus dans la jeunesse. En effet, il est fort naturel, et que la chaleur du sang, plus faible à mesure que l'on vieilht, pousse au dehors moins de particules subtiles, et qu'en même temps les pores de la peau se resserrent. Dodart était particulièrement propre à faire ces sortes d'expériences, parce qu'il faut les faire sur soi-même, et mener une vie égale et uniforme, tant d'un jour à l'autre, que dans les différents âges; autrement on ne pourrait comparer, sans beaucoup d'erreur ou d'incertitude les transpirations de différents temps; une alternative irrégulière d'intempérance et de sobriété brouillerait tout.
11 fit sur ce même sujet une autre expérience, pour laquelle l'uniformité de vie n'eut pas été suffisante; il fallait encore, ce qui semblera peut-être surprenant, une grande piété. Il trouva le premier jour de carême 1G67, qu'il pesait cent seize livres une once. Il fit ensuite le carême comme il a été fait dans l'éghse jusqu'au xii^ siècle; il ne buvait ni ne mangeait que sur les six ou sept heures du soir; il vivait de légumes la plupart de temps, et sur la fin du carême de pain et d'eau. Le samedi de Pâques, il ne pesait plus que cent sept Kvres douze onces ; c'est-à-dire que par une vie si austère, il avait perdu en quarante-six jours huit livres cinq onces, qui faisaient la quatorzième partie de sa substance. Il reprit sa vie ordinaire, et au bout de quatre jours il avait regagné quatre livres ; ce qui marque qu'en huit ou neuf jours il avait repris son premier poids, et qu'on répare facilement ce que le jeûne a dissipé. En donnant cette expérience à l'Académie, il prit toutes
les précautions possibles pour se cacher, mais il fut découvert. 11 est assez rare, non qu'un philosophe soit un bon chrétien, mais que la môme action soit une observation curieuse de philosophie et une austérité chrétienne, et serve en même temps pour l'Académie et pour le ciel.
Il avait fait de pareilles observations sur la saignée; que seize onces de sang, par exemple, se réparaient en moins de cinq jours dans un sujet qui n'était nullement affaibli. Il reste à savoir en combien de temps se ferait cette réparation dans un malade; et il est clair que de pareils principes décideraient la grande question de l'utilité ou du danger de la saignée, et régleraient les ménagements qu'il faut y apporter. Mais il s'en fallait bien que Dodart lui-même, malgré le long temps qu'il avait donné à ces sortes d'expériences, en eût encore fait assez. Il paraît par ce que j'en ai pu recueillir, qu'ordinairement le fort de la transpiration est dans les premières heures qui suivent un bon repas, quoique Sanctorius le mette à peu près vers le milieu de l'intervalle de deux repas. Toute cette matière est encore pleine d'incertitude; et si l'on pèse bien la difficulté de rassembler autant de fails qu'il en faudrait selon les différents âges, les tempéraments, les climats, les saisons, etc., elle est si grande, que c'est presque un sujet de désespoir pour les physiciens.
Dodart avait eu la pensée de faire une histoire de la médecine. Le Clerc, médecin de Genève, frère de l'illustre Le Clerc de Hollande, a dignement exécuté ce grand dessein; et il dit dans sa préface, qu'il avait appris qu'il s'était rencontré dans cette entreprise avec le savatU Dodart. On a trouvé dans ses papiers plusieurs mémoires qui y avaient rapport; par exemple, sur la diète des anciens, sur leur boisson et leur tisane. Les recherches de la transpiration y devaient entrer aussi.
Il pensait encore à une histoire de la musique ancienne et moderne : et ce qui a paru de lui dans les mémoires de cette académie sur la formation de la voix, en était un préliminaire C'est peut-être affliger le public, que de lui annoncer ces différents projots, demeurés sans exécution entro des mains si savantes ; mais il n y a point d'ha])ile homme qui ne lui ait donné les mêmes sujets de déplaisir. Le génie et le savoir
fournissent plus de desseins, et inspirent même un courage plus entreprenant que ne comporte à Ja rigueur la condition liuuiaine; et peut-être ne Icrait-on pas tout ce qu'on peut, sans l'espérance de faire plus qu'on ne pourra.
Toutes ces entreprises commencées, et qui ne prenaient rien sur les devoirs, maïquent assez combien Dodart était laborieux. Ses plaisirs et ses amusements étaient des travaux moins pénibles, tels que de simples lectures, mais toujours instructives et solides. Il lisait beaucoup sur les matières de religion, car sa piété était éclairée, et il accompagnait de toutes les lumières de la laison la respectable obscurité de la foi.
Il était le médecin d'un assez grand nombre de pauvres, et peut-être même d'un plus grand nombre qu'il ne le pouvait être de la manière dont il l'était. Il ne les guérissait pas seulement, il les nourrissait : aussi avait-il été obligé d'associer à, ses entreprises de charité plusieurs personnes de considération, et d'aller mendier lui-même du secours pour être plus en état d'en donner.
Agé de soixante-treize ans, après de longues douleurs de néphrétique dont on ne s'apercevait presque point, il crut avoir la pierre, et se résolut sans peine à l'opération. Madame la princesse de Conti fit tout ce qu'il eût fallu faire pour calmer l'esprit le plus agité et le plus inquiet, et le fit avec d'autant plus de générosité, que les dispositions du malade l'y obligeaient moins. Elle l'assura que Dodart son fils remplirait sa place auprès d'elle, et qu'il donnerait à M^^"^ Dodart sa fille une pension qui suppléerait à la modicité du bien qu'il lui laissait. Il n'avait que ces deux enfants, tous deux d'un premier lit.
On reconnut ensuite qu'il n'avait point la pierre. Il était destiné à perdre la vie de la manière du monde la plus heureuse, par une action de charité. Un jour il s'excéda de fatigue pour des pauvres qu'il traitait, prit beaucoup de froid, et revint chez lui à jeun à cinq heures du soir. La fièvre, qui se déclara aussitôt, et une fluxion de poitrine l'emportèrent en dix jours. Il mourut le 5 novembre 1707, sept jours avant notre assemblée publique de la Saint-Martin, circonstance favorable à l'honneur de sa mémoire; car comme je ne me
sentis pas capable de faire son Élo^^e en si peu de temps, l'abbé Bignon le fit presque sans préparation, tel que son cœur le lui dicta, et Dodart est jusqu'ici le seul qui ait eu cet avantage.
Tant que sa maladie dura, M'"^ la princesse de Conti envoyait à cbaque moment savoir de ses nouvelles; dès qu'il fut mort, elle exécuta tout ce qu'elle avait promis. On pourrait croire que tout cela n'est parti que de la bonté générale de cette princesse, ou d'une certaine générosité indifférente; mais des larmes ne peuvent venir que du fond du cœur, quand aucune bienséance ne les demande, et qu'au contraire l'extrême inégalité des personnes semble s'y opposer. A l'éloquence naturelle qu'elles ont pour faire un éloge, se joint le prix que leur donnent les yeux qui les ont versées.
Dodart était né d'un caractèie sérieux, et l'attention chrétienne avec laquelle il veillait perpétuellement sur lui-même, n'était pas propre à l'en faire sortir : mais ce sérieux, loin d'avoir rien d'austère ni de sombre, laissait paraître assez à découvert un fond de cette joie sage et durable, qui est le Iruit d'une raison épurée, et d'une conscience tranquille. Cette disposition ne produit pas les emportements de la gaieté, mais une douceur égale, qui cependant peut devenir gaieté pour quel(iues moments, et par une espèce de surprise, et de tout cela ensemble se forme un air de dignité qui n'appaitient qu'à la vertu, et que les dignités mêmes ne donnent point. Encore une chose cpii. (luoiciue infiniment moins considérable, sied bien, et que Dodart avait parfaitement, c'est la noblesse de l'expression. Outre qu'elle tient je ne sais quoi de celle des mœurs, elle fait foi que l'on a vécu dans un monde choisi; car ce n'est que là qu'elle se pi-end ou se perfectionne. 11 avait de plus une grande facilité naturelle de pai-ler, à laquelle il joignait le rare mérite de n'en abuser jamais, et il s'était fait un style qui, sans être atfecté, n'était cependant qu'à lui.
11 possédait souverainement les qualités d'académicien, c'est-à-dire d'un homme d'esprit, ([ui doit vivre avec ses pareils, profiter de leurs lumières, et leur communiquer les siennes. On n'aime pas tant en ce genre à recevoir qu'à donner quoiqu'il soit plus difficile de donner comme il faut que
de recevoir. Si l'on a de la peine à faire le personnage inférieur quand on reçoit, on en a encore plus à ne pas faire celui de supérieur quand on donne. Dodart entendait parfaitement tous les deux, il proposait ses vues avec une modestie qui faisait presque en leur faveur l'effet d'une nouvelle preuve; et il entrait dans ce qui était proposé par les autres, comme s'il n'eût su que ce qu'il apprenait d'eux en ce moment. Il aimait à emprunter et à faire valoir leurs idées, et il aurait plutôt affecté que manqué l'occasion de leur en rendre une espèce d'hommage. Il serait inutile de faire une plus longue peinture de ses mœurs : tout partait d'un seul principe; d'un cœur naturellement droit et noble qui avait été continuellement cultivé par la religion.
Joseph Pitton de Tournefort naquit à Aix en Provence le o juin 1656, de Pierre Pitton, écuyer, seigneur de Tournefort, et d'Aimare de Fagoue, d'une famille noble de Paris.
On le mit au collège des jésuites d'Aix, mais quoiqu'on l'appliquât uniquement, comme tous les autres écoliers, à l'étude du latin, dès qu'il vit des plantes, il se sentit botaniste, il voulait savoir leurs noms, il remarquait soigneusement leurs différences; et quelquefois il manquait à sa classe, pour aller herboriser à la campagne, et pour étudier la nature, au lieu de la langue des anciens romains. La plupart de ceux qui ont excellé en quelque genre n'y ont point eu de maître. Il apprit de lui-môme en peu de temps à connaître les plantes des environs de sa ville.
Quand il fut en philosophie, il prit peu de goût pour celle qu'on lui enseignait. Il n'y trouvait point la nature qu'il se plaisait tant à observer; mais des idées vagues et abstraites, qui se jettent, pour ainsi dire, à côté des choses, et n'y touchent point. Il découvrit dans le cabinet de son père la Philosophie
ÉLOGE DE TOURiNEFORT. 47
de Descartes, peu fameuse alors en Provence, el la reconnut aussitôt pour celle qu'il cherchait. Il ne pouvait jouir de cette lecture que par surprise et à la dérobée, c'était avec d'autant plus d'ardeur: et ce père, qui s'opposait à une étude si utile, lui donnait sans y penser une excellente éducation.
Comme il le destinait à l'église, il le fit étudier en théologie et le mit même dans un séminaire. Mais la destination naturelle prévalut; il fallait qu'il vît des plantes : il allait faire ses études chéries, ou dans un jardin assez curieux qu'avait un apothicaire d'Aix, ou dans les campagnes voisines, ou sur la cime des rochers; il pénétrait par adresse ou par présents dans tous les heux fermés, où il pouvait croire qu'il y avait des plantes qui n'étaient pas ailleurs : si ces sortes de moyens ne réussissaient pas, il se résolvait plutôt à y entrer furtivement; et un jour il pensa être accablé de pierres par des paysans qui le prenaient pour un voleur.
Il n'avait guère moins de passion pour l'anatomie et pour la chimie que pour la botanique. Enfin la physique et la médecine le revendiquèrent avec tant de force sur la théologie, qui s'en était mise injustement en possession, qu'il fallut qu'elle le leur abandonnât. Il était encouragé par l'exemple d'un oncle paternel qu'il avait, médecin fort habile et fort estimé; et la mort de son père, arrivée en 1(377, le laissa entièrement maître de suivre son inclination.
Il profita aussitôt de sa liberté, et parcourut en 1678 les montagnes de Dauphiné et de Savoie, d'où il rapporta quantité de belles plantes sèches, qui commencèrent son herbier.
La botanique n'est pas une science sédentaire et paresseuse qui se puisse acquérir dans le repos et dans l'ombre d'un cabinet, comme la géométrie et l'histoire, ou qui tout au plus, comme la chimie, l'anatomie et l'astronomie, ne demande que des opérations d'assez peu de mouvement. Elle veut que l'on coure les montagnes et les forêts, que l'on gravisse contre des rochers escarpés, que l'on s'expose aux bords des précipices. Les seuls livres qui peuvent nous instruire à fond de cette matière, ont été jetés au hasard sur toute la surface de la terre ; et il faut se résoudre k la fatigue et au péril de les chercher et de les ramasser. De là vient aussi qu'il est si rare
d'exceller dans cette science : le degré de passion qui suffit pour faire un savant d'une autre espèce, ne suffit pas pour faire un grand botaniste; et avec cette passion même, il faut encore une santr qui puisse la suivre, et une force de corps qui y réponde. ïouriiefoi-t était d'un tempérament vif, laborieux, robuste; un grand fond de gaieté naturelle le soutenait dans le travail, et so;i corps, aussi bien que son esprit, avait été fait pour la botanique.
En 1679, il partit d'Aix pour Montpellier, oii il se perfectionna beaucoup dans l'anatomie et dans la médecine. Un jardin des plantes établi en cette ville par Henri IV, ne pouvait pas, quelque ricbo qu'il fût. satisfaire sa curiosité; il courut tous les environs de Montpellier à plus de dix lieues, et en rapporta des plantes inconnues aux gens mômes du pays. Mais ces courses étaient encore trop bornées ; il partit de Montpellier pour Barcelone au mois d'avril 1681 ; il passa jusqu'à la Saint-Jean dans les montagnes de Catalogne, oii il était suivi par les médecins du pays, et par les jeunes étudiants en médecine, à qui il démontrait les plantes. On eùtdit presque qu'il imitait les anciens gymnosophistes, qui menaient leurs disciples dans les déserts où ils tenaient leur école.
Les liantes montagnes des Pyrénées étaient trop proche pour ne le pas tenter. Cependant il savait qu'il ne trouverait dans ces vastes solitudes qu'une subsistance pareille à celle des plus austères anachorètes, et que les malheureux habitants qui la lui pouvaient fournir n'étaient pas en plus grand nombre que les voleurs qu'il avait à craindre. Aussi fut-il plusieurs fois dépouillé par les miquelets espagnols. Il avait imaginé un stratagème pour leur dérober un peu d'argent dans ces sortes d'occasions. Il enfermait des réaux dans du pain qu'il portait sur lui, et qui était si noir et si dur, que quoiqu'ils le volassent fort exactement, et ne fussent pas gens à dédaigner, ils le lui laissaient avec mépris. Son inclination dominante lui faisait tout surmonter ; ces rochers affreux et presque inaccessibles qui l'environnaient de toutes parts, s'étaient changés pour lui en une magnifique bibliothèque, où il avait le plaisir de trouver tout ce que sa curiosité demandait, et où il passait des journées délicieuses. Un jour une
méchante cabane où il couchait tomba tout à coup; il fut deux lieures enseveli sous les ruines, et y aurait péri, si Ton eût tardé encore quelque temps à le retirer.
II revint à Montpellier à la fin de 1681, et de là il alla chez lui, à Aix, OLi il rangea dans son herbier toutes les plantes qu'il avait ramassées de Provence, de Languedoc, de Dauphiné, de Catalogne, des Alpes et des Pyrénées. 11 n'appartient pas à tout le monde de comprendre que le plaisir de les voir en grand nombre, bien entières, bien conservées, disposées selon un bel ordre dans de grands livres de papier blanc, le payait suffisamment de tout ce qu'elles lui avaient coûté.
Heureusement pour les plantes, Fagon, alors premier médecin de la feue reine, s'y était toujours attaché, comme à une partie des plus curieuses de la physique et des plus essentielles de la médecine; et il favorisait la botanique de tout le pouvoir que lui donnait sa place et son mérite. Le nom de Tournefort vint à lui de tant d'endroits différents, et toujours avec tant d'uniformité, qu'il eut envie de l'attirer à Paris, rendez-vous général de presque tous les grands talents répandus dans les provinces. Il s'adressa pour cela à M'"*^ de Venelle, sous-gouvernante des enfants de France, qui connaissait beaucoup toute la famille Tournefort. Elle lui persuada donc de venir à Paris: et en 168:î, elle le présenta à Fagon. qui dès la nicme année lui procura la place de professeur en botanique au Jardin royal des plantes, établi à Paris par Louis XIII , i)our l'instruction des jeunes étudiants en médecine.
Cet emploi ne l'empêcha pas de faire dilférents voyages. 11 retourna en Espagne, et alla jusqu'en Portugal. Il vit des plantes, mais presque sans aucun botaniste. En Andalousie, qui est un pays IV'cond en palmiers, il voulut vérifier ce que l'on dit depuis si longtemps des amours du mâle et de la femelle de cette espèce ; mais il n'en put rien apprendre de certain : et ces amours si anciennes, en cas qu'elles soient, sont encore mystérieuses (1). 11 alla aussi en Hollande et en Angleterre, où il vit et des plantes et plusieurs grands botanistes,
«) Elles ne le sont plus aujourd'hui.
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dont il gagna facilement l'ostimo et ramilié. Il n'en faut point d'autre preuve que l'envie qu'eut Hermann, célèbre professeur en botanique à Leyde, de lui résigner sa place, parce qu'il était déjà fort âgé. Il lui en écrivit au commencement de la dernière guerre avec beaucoup d'instance; et le zèle qu'il avait pour la science qu'il professait, lui faisait,clioir un successeur non seulement étranger, mais d'une nation ennemie. Il promettait à Tournefort une pension de 4,000 livres de messieurs les états généraux, et lui faisait espérer une augmentation, quand il serait encore mieux connu. La pension attachée à sa place du Jardin royal était fort modique; cependant l'amour de son pays lui fit refuser des offres si utiles et si flatteuses. Il s'y joignit encore une autre raison qu'il disait à ses amis, c'est qu'il trouvait que les sciences étaient ici pour le moins à un aussi haut degré de perfection qu'en aucun autre pays. La patrie d'un savant ne serait pas sa véritable patrie, si les sciences n'y étaient florissantes.
La sienne ne fut pas ingrate. L'Académie des sciences ayant été mise en 1692 sous l'inspection de l'abbé Bignon, un des premiers usages qu'il fit de son autorité, deux mois après qu'il en fut revêtu, fut de faire entrer dans cette compagnie Tournefort et Homberg, qu'il ne crnnaissait ni l'un ni l'autre que par le nom qu'ils s'étaient fait. Après qu'ils eurent été agréés par le roi sur son témoignage, il les présenta tous deux ensemble à l'Académie, deux premiers-nés, pour ainsi dire, dignes de l'être d'un tel père, et d'annoncer toute la famille spirituelle qui les a suivis.
En 1694 parut le premier ouvrage de Tournefort, intitulé : Eléments de botanique, ou Méthode pour connaître les plantes, imprimé au Louvre en trois volumes. Il est fait pour mettre de l'ordre dans ce nombre prodigieux de plantes semées si confusément sur la terre, et même sous les eaux de la mer, et pour les distribuer en genres et en espèces, qui en facilitent la connaissance, et empêchent que la mémoire des botanistes ne soit accablée sous le poids d'une infinité de noms différents. Cet ordre si nécessaire n'a point été établi par la nature, qui a préféré une confusion magnifique à la commodité des physiciens ; et c'est à eux à mettre presque malgré elle de l'arrangement et un sys-
tèmedans les plantes. Puisque ce ne peut ôtre qu'un ouvrage de leur esprit, il est aisé de prévoir qu'ils se partageront, et que même quelques-uns ne voudront point de systèmes. Celui que Tourneibrt a préféré, après une longue et savante discussion, consiste à régler les genres des plantes par les fleurs et par les fruits pris ensemble ; c'est-à-dire que toutes les plantes semblables par ces deux parties seront du même genre ; après quoi les diftérences ou delà racine, ou delà tige, ou des feuilles, feront leurs différentes espèces. Tournefort a été môme plus loin; audessus des genres il a mis des classes qui ne se règlent que par les fleurs, et il est le premier qui ait eu cette pensée beaucoup plus utile à la botanique qu'on ne se l'imaginerait d'abord; car il ne trouve jusqu'ici que 14 figures différentes de fleurs qu'il faille s'imprimer dans la mémoire. Ainsi quand on a entre las mains une plante en fleur dont on ignore le nom, on voit aussitôt à quelle classe elle appartient dans le livre des ËlémentR de botanique. Quelques jours après la fleur, paraît le fruit qui détermine le genre dans ce même livre, et les autres parties donnent l'espèce; de sorte que l'on trouve dans un moment, et le nom que Tournefort lui donne par rapport à son système, et ceux que d'autres botanistes des plus fameux lui ont donnés, ou par rapport à leur système particulier, ou sans aucun système. Par là, on est en état d'étudier cette plante dans les auteurs qui en ont parlé, sans craindre de lui attribuer ce qu'ils auront dit d'une autre, ou d'attribuer à une autre ce qu'ils auront dit de celle-là. C'est un prodigieux soulagement pour la mémoire, que tout se réduise à retenir 14 figures de fleurs, par le moyen desquelles on descend à 673 genres, qui comprennent sous eux 8,846 espèces de plantes, soit de terre, soit de mer, connues jusqu'au temps de ce livre. Que serait-ce s'il fallait connaître immédiatement ces 8,846 espèces, et cela sous tous les noms diftérents qu'il a plu aux botanistes de leur imposer? Ce que nous venons de dire ici demanderait encore quelques restrictions ou quelques éclaircissements; mais nous les avons donnés dans l'histoire de 1700 (p. 70 et suiv.), où le système de Tournefort a été traité plus à fond et avec plus d'étendue (1).
(1) C'est de la structure de la fleur que Tournefort tirait le? (^lëments de sa
11 parut être f(3rt approuvé des physiciens, c'est-à-dire (et cela ne doit jamais s'entendre autrement) du plus grand nombre des physiciens. Il fut attaqué sur quelques points par Rai, célèbre botaniste et physicien anglais, auquel Tournefort répondit en 1G97 par une dissertation latine adressée à Sherard, autre anglais habile dans la même science. La dispute fut sans aigreur, et même assez polie de part et d'autre, ce qui est assez à remarquer. On dira peut-être que le sujet ne valait guère la peine ([u'on s'échauffât: car de quoi s'agissait-il? Desavoir si les fleurs et les fruits suffisaient pour établir les genres; si une certaine plante était d'un genre ou d'un autre. Mais on doit tenir compte aux hommes, et plus particulièrement aux savants, de ne s'échauffer pas l)eaucoup sur de légers sujets. Tournefort, dans un ouvrage postérieur à la dispute, a donné de grands éloges à Rai, et même sur son système des plantes.
Il se fit recevoir docteur en médecine de la faculté de Paris ; et en 1698, il publia un livre intitulé: Histoire des plantes qui naissent aux environs de Paris, avec leur usage dans la médecine, 11 est facile de juger que celui qui avait été chercher des plantes sur les sommets des Alpes et des Pyrénées, avait diligemment herborisé dans tous les environs de Paris, depuis qu'il y faisait son séjour. La botanique ne serait qu'une simple curiosité, si elle ne se rapportait à la médecine; et quand on veut qu'elle soit utile, c'est la botanique de son pays qu'on doit le plus étudier, non que la nature ait été aussi soigneuse qu'on le dit quelquefois, de mettre dans chaque pays les plantes qui de- > aient convenir aux maladies des habitants; mais parce qu'il est plus commode d'employer ce qu'on a sous sa main, et que souvent ce qui vient de loin n'en vaut pas mieux. Dans cette histoire des plantes des environs de Paris, Tournefort rassemble, outre leurs différents noms et leurs descriptions, les analyses chimiques que l'Académie en avait faites, et leurs vertus les mieux prouvées. Ce livre seul répondrait suffisamment aux reproches que l'on fait quelquefois aux médecins de n'aimer pas les remèdes tirés des simples, parce qu'ils sont trop faciles et d'un efïet trop prompt. Certainement Tournefort en
classification. La classification adoptée aujourd'hui est tirée de la structure intime des végétaux.
produit ici un grand nombre ; cependant ils sont la plupart assez négligés, et il semble qu'une certaine fatalité ordonne qu'on les désirera beaucoup, et qu'on s'en servira peu.
On peut compter parmi les ouvrages de Tournefort un livre ou du moins une partie d'un livre, qu'il n'a pourtant pas fait imprimer. 11 porte pour titre: Schola botanicà, sive catalogus plantarum, quas ab aliquot annis in horto regio Parisiensi studiosis indigitavil vir clarissimus Josephus Pitlon de Tournefort, doctor mcdicus, ut et Pauli Hermanni faradisi hatavi Prodromus, etc. Amstelodami, 1699. Un Anglais nommé Simon Warton, qui avait étudié trois ans en botanique au Jardin du Roi, sous Tournefort, fit ce catalogue des plantes qu'il y avait vues.
Comme les Éléments de botanique avaient eu tout le succès que l'auteur même pouvait désirer, il en donna en 1700 une traduction latine en faveur des étrangers, et plus ample, sous le titre d'Institnliones rei herbariœ, en trois volumes in-4^, dont le premier contient le nom des plantes distribuées selon le système de l'auteur, et les deux autres leurs figures très bien gravées. A la tète de cette traduction est une grande préface, ou Introduction à la botanique, qui contient avec les principes du système de Tournefort, ingénieusement et solidement établis, une histoire de la botanique et des botanistes, recueillie avec beaucoup de soin et agréablement écrite. On n'aura pas de peine à s'imaginer qu'il s'occupait avec plaisir de tout ce qui avait rapport à l'objet de son amour.
Cet amour cependant n'était pas si fidèle aux plantes, qu'il ne se portât presque avec la même ardeur à toutes les autres curiosités de la physique, pierres figurées, marcassites rares, pétrifications et cristallisations extraordinaires, coquillages de toutes les espèces. Il est vrai que du nombre de ces sortes d'infidélités on en pourrait excepter son goût pour les pierres; car il croyait que c'étaient des plantes qui végétaient, et qui avaient dos graines: il était même assez disposé à étendre ce système jusqu'aux métaux, et il semble qu'autant qu'il pouvait, il transformait tout en ce qu'il aimait le mieux. Il ramassait aussi des habillements, des armes, des instruments de nations éloignées, autres sortes de curiosités qui, quoiqu'elles
ne soient pas sorti^is immédiatement des mains de la nature, ne laissent pas de devenir i)hilosophiqiios pour qui sait philosopher. De tout cela ensemble il s'était l'ait un cabinet superbe pour un particulier, et fameux dans Paris ; les curieux l'estimaient 45 ou 50,000 livres. Ce serait une tache dans la vie d'un philosophe qu'une si grande dépense, si elle avait eu tout autre objet. Elle prouve que Tournefort, dans une fortune, aussi bornée que la sienne, n'avait pu guère donner à des plaisirs plus frivoles, et cependant beaucoup plus recherchés.
Avec toutes les qualités qu'il avait, on peut juger aisément combien il était propre à être un excellent voyageur; car j'entends ici par ce terme, non ceux qui voyagent simplement, mais ceux en qui se trouvent et une curiosité fort étendue, qui est assez rare, et un certain don de bien voir, plus rare encore. Les philosophes ne courent guère le monde, et ceux qui le courent ne sont ordinairement guère philosophes ; et par-là un voyage de philosophe est extrêmement précieux. Aussi nous comptons que ce fut un bonheur pour les sciences, que l'ordre que Tournefort reçut du roi, en 1700, d'aller en Grèce, en Asie et en Afrique, non seulement pour y reconnaître les plantes des anciens, et peut-être aussi celles qui leur auront échappé; mais encore pour y faire des observations sur l'histoire naturelle, sur la géographie ancienne et moderne, et même sur les mœurs, la religion et le commerce des peuples. Nous ne répétons point ici ce que nous avons dit sur ce sujet dans l'histoire de 1700 (p. 79 et suiv.). Il eut ordre d'écrire le plus souvent qu'il pourrait au comte de Pontchartrain, qui lui procurait tous les agréments possibles dans son voyage, et de l'informer en détail de ses découvertes et de ses aventures.
Tournefort, accompagné de Gundelsheimer, allemand, excellent médecin, et d'Aubrier, habile peintre, alla jusqu'à la frontière de Perse, toujours herborisant et observant. Les autres voyageurs vont par mer le plus qu'ils peuvent, parce que la mer est plus commode, et sur terre ils prennent les chemins les plus battus. Ceux-ci n'allaient par mer que le moins qu'il était possible; ils étaient toujours hors des chemins, et s'en faisaient de nouveaux dans des heux impraticables. On lira bientôt avec un plaisir mêlé d'horreur le récit de leur des-
cente dans la grotle d'Anliparos, c'est-à-dire dans rois ou quatre abîmes affreux qui se succèdent les uns aux autres. Tournefort eut la sensible joie d'y voir une nouvelle espèce de jardin, dont toutes les plantes étaient différentes pièces de marbre encore naissantes ou jeunes, et qui, selon toutes les circonstances dont leur formation était accompagnée, n'avaient pu que végéter. En vain la nature s'était cachée dans des lieux si profonds et si inaccessibles pour travailler à la végétation des pierres; elle fut, pour ainsi dire, prise sur le fait par des curieux si hardis.
L'Afrique élait comprise dans le dessein du voyage de Tournefort; mais la peste, qui était en Kgypte, le fit revenir de Smyrne en France en 1702. Ce fut là le premier obstacle qui l'eût arrêté. Il arriva, comme l'a dit un grand poète, pour une occasion plus brillante et moins utile, chargé des dépouilles de l'Orient (1). Il rapportait, outre une infinité d'observations différentes, 1356 nouvelles espèces de plantes, dont une grande partie venaient se ranger d'elles-mêmes sous quelqu'un des 673 genres qu'il avait établis. Il ne fut obligé de créer pour tout le reste que 2o nouveaux genres, sans aucune augmentation des classes; ce qui prouve la commodité d'un système, où tant de plantes étrangères, et que l'on n'attendait point, entraient si facilement. Il en fit son Corollarium institutionurn reiherbariœ, imprimé en 1703.
Quand il fut revenu à Paris, il songea à reprendre la pratique de la médecine, qu'il avait sacrifiée à son voyage du Levant, dans le temps qu'elle commençait à lui réussir beaucoup. L'expérience fait voir qu'en tout ce qui dépend d'un certain goût du public, et surtout en ce genre-là, les interruptions sont dangereuses; l'approbation des hommes est quelque chose de forcé, et qui ne demande qu'à finir. Tournefort eut donc quelque pf'inc à renouer le fil de ce qu'il avait quitté : d'ailleurs il fallait qu'il s'acquittât de ses anciens exercices du Jardin royal; il y joignit encore ceux du collège royal, où il eut une place de professeur en médecine; les fonctions de l'Académi^î lui demandaient aussi du temps. Enfin il voulut travailler à la relation
(1) Allusion à Virgile qui représente Antoine apportant avec lui les forces de l'Orient, Vires Oripnti.s, 8« livre.
de son grand voyage, dont il n'avait rapporté que de simples mémoires informes et intelligibles pour lui seul. Les courses et les travaux du jour, qui lui rendaient le repos de la nuit plus nécessaire, l'obligeaient au contraire à passer la nuit dans d'autres travaux; et malheureusement il était d'une forte constitution, qui lui permettait de prendre beaucoup sur lui pendant un assez long temps, sans en être sensiblement incommodé. Mais à la fin sa santé vint à s'altérer, et cependant il ne la ménagea pas davantage. Lorsqu'il était dans cette mauvaise disposition, il reçut par hasard un coup fort violent dans la poitrine, dont il jugea bientôt qu'il mourrait. Il ne fit plus que languir pendant quelques mois, et il mourut le 28 décembre 1708.
Il avait fait un testament, par lequel il a laissé son cabinet de curiosités au roi pour l'usage des savants, et ses livres de botanique à l'abbé Bignon. Ce second article ne marque pas moins que le premier son amour pour les sciences; c'est leur faire un présent, que d'en faire un à celui qui veille pour elles dans ce royaume avec tant d'application, et les favorise avec tant de tendresse.
Des deux volumes in-l", que doit avoir la relation du voyage de Tournefort, le premier était déjà imprimé au Louvre quand il mourut, et l'on achève présentement le second sur le manuscrit de l'auteur, qui a été trouvé dans un état où il n'y avait rien à désirer. Cet ouvrage, qui a conservé sa première forme de lettres adressées à M. de Pontchartrain, aura 200 planches en taille-douce très bien gravées, de plantes, d'antiquités, etc. On y trouvera, outre tout le savoir que nous avons représenté jusqu'ici dans Tournefort, une grande connaissance de l'histoire ancienne et moderne, et une vaste érudition dont nous n'avons point parlé, tant nos éloges sont éloignés d'être flatteurs ! Souvent une qualité dominante nous en fait néghger d'autres, qui mériteraient cependant d'être relevées.
Jeaii-Mallùeu de Chazelles naquit (à Lyon le 24 juillet 1657, d'une famille honnête qui était dans le commerce. Il fit toutes ses études dans le grand collège des Jésuites de cette ville, après quoi il vint à Paris en 1675. La passion qu'il avait d'y connaître les gens de mérite, le conduisit chez feu du Hamel, secrétaire de cette Académie, qui de son côté favorisait de tout son pouvoir les jeunes gens dont on pouvait concevoir quelque espérance. Il remarqua dans celui-ci beaucoup de disposition pour l'astronomie; car le jeune homme était déjà géomètre. 11 le présenta à Cassini, qui le prit avec lui à l'Observatoire, école où Hipparque et Ptolémée eux-mêmes auraient encore pu apprendre.
La théorie et la pratique, toujours si différentes, le sont peut-être plus en fait d'astronomie qu'en toute autre matière; et le plus habile astronome qui ne le serait que par les livres, serait tout étonné quand il viendrait à manier la lunette, qu'il ne verrait presque rien. Les observations sont une manœuvre très fine et très délicate. Chazelles étudia cet art à fond, et en même temps il embrassa toute cette vaste science dont il est le fondement. Il travailla sous Cassini à la grande carte géographiijue en forme de planisphère, qui est sur le pavé de la tour ocridcntale de l'Observatoire, et qui a 27 pieds de diamètre. Elle avait été dressée sur les observations que l'Aca- (It'mie avait déjà faites par ordre du roi en différents endroits de la terre; et ce qui en est le plus remarquable, c'est qu'elle fut en (juclque sorte propliétique. Elle contenait sur de certaines conjectuns de Cassini des corrections anticipées et fort importantes, qui ont été justifiées depuis par des observations incontestables.
En 1683, l'Académie continua vers le septentrion et vers le midi le grand ouvrage de la méridienne, connnencé en 1670
et Cassini, à qui le côté du midi était tombé en partage, associa à ce travail M. de Chazelles. Ils poussèrent cette ligne jusqu'à la campagne de Bourges.
Après avoir pris des leçons de Cassini à l'Observatoire pendant cinq ans, Chazelles devait être devenu un excellent maître. Feu le duc de Mortemart le prit pour lui enseigner les mathématiques, et le mena avec lui à la campagne de Gênes en 1684. 11 lui fit avoir l'année suivante une nouvelle place de professeur d'hydrographie pour les galères à Marseille ; car il y en avait depuis longtemps une ancienne remplie par un père Jésuite, à qui il fallait donner du secours, parce que la marine de France s'était considérablement fortifiée.
Ces écoles sont des espèces de petits états assez difficiles à gouverner. Tous les sujets qui les composent sont dans la force de leur jeunesse, impétueux, indociles, amoureux de l'indépendance avec fureur, ennemis presque irréconciliables de toute application; et ce qui est encore pis, ils sont tous gens de guerre, et leur maître n'a sur eux aucune autorité militaire. Cependant on rend ce témoignage à Chazelles, qu'il fut toujours respecté, et même aimé de ses redoutables sujets. Il avait cette douceur ferme et courageuse qui sait gagner les coeurs avec dignité. Le succès qu'il avait eu l'encouragea à se charger encore d'une nouvelle école de jeunes pilotes destinés à servir sur les galères. Elle a fourni et fournit encore tous les jours un grand nombre de bons navigateurs.
Pendant l'été de 86 les galères firent quatre petites campagnes, ou plutôt quatre promenades, où elles ne se proposaient que de faire de l'exercice. Chazelles s'embarqua toutes les quatre fois, et alla tenir ses écoles sur la mer. Il montrait aux officiers la pratique de ce qu'il leur avait enseigné. Il fit aussi plusieurs observations géométriques et astronomiques, par le moyen desquelles il donna ensuite une nouvelle carte de la côte de Provence.
Nous passons sous silence deux campagnes, quoique plus longues et plus considérables, qu'il fit en 87 et 88. Elles produisirent toutes deux un grand nombre de plans qu'il leva, soit des ports et des rades où il aborda, soit des places qu'il put voir. On sait assez que ces plans ne sont pas de simples
curiosités; et qu'étant déposés entre les mains des ministres d'état, ils deviennent en certains temps la matière des plus importantes délibérations, et les règlent d'autant plus sûrement, qu'ils ont été faits de meilleure main.
11 y a longlemps que l'expérience, maîtresse souveraine de tous les arts, a fait entre les deux espèces des grands bâtiments de mer un partage où tous les peuples de l'Europe ont souscrit. Elle a donné l'Océan aux vaisseaux, et la Méditerranée aux galères. Elles ont trop peu de bord pour soutenir des vagues aussi hautes que celles de l'Océan. Mais aussi les vaisseaux ont ce défaut essentiel, qu'ils ne peuvent rien sans le vent; ce sont de grands corps absolument dépendant de cette ànie étrangère, inconstante, et qui les abandonne quelquefois entièrement. Au commencement de la dernière guerre, quelques officiers de marine, et Cliazelles avec eux, imaginèrent qu'on pourrait avoir des galères sur l'Océan, qu'elles y serviraient à remorquer les vaisseaux, quand le vent leur serait contraire, ou leur manquerait; qu'enfin elles les rendraient indépendants du vent, et par conséquent beaucoup plus agissants que ceux des ennemis. Elles devaient aussi assurer et garantir les côtes du Ponant (i). Ces sortes d'idées hardies, pourvu qu'elles le soient dans certaines bornes, partent d'un courage d'esprit rare, même parmi ceux qui ont le courage du cœur. Sans cette audace, un faux impossible s'étendrait presque à tout. Comme Chazelles avait beaucoup de part à la proposition, il fut envoyé on Ponant au mois de juillet 1689, pour visiter les côtes par rapport à la navigation des galères. Entin en 90, quinze galères nouvellement construites partirent de Rochefort presque entièrement sur sa parole, et donnèrent un nouveau spectacle à l'Océan. Elles allèrent jusqu'à Torbay en Angleterre, et servirent à la descente de Tingmouth. Chazelles y fit les fonctions d'ingénieur, fort différentes de celles de professeur d'hydrographie. Quoiqu'il ne se fôt point destiné à la guerre, et qu'il ne soit guère naturel qu'un soldat ait été élevé à l'Observatoire, il marqua en cette occasion et en plusieurs autifs pareilles, toute l'intrépidité que demande le métier des armes.
(1) Ce sont les côtes de lOcéan ou de l'Occident.
Les officiers généraux sous qui il a servi, attestent que quand ils l'avaient envoyé visiter quelque poste ennemi, ils pouvaient compter parfaitement sur son rapport. Il n'est que trop établi que ceux qui sont chargés de ces sortes de commissions, n'y portent pas tous, ou n'y conservent pas une vue bien nette. Chazelles n'était originairement qu'un savant; les sciences mêmes en avaient fait un homme de guerre. Ce qui élève l'esprit devrait toujours aussi élever Tàme.
Les galères, après leur expédition, revinrent à l'embouchure de la Seine, dans les bassins du Havre et de Ronfleur ; mais elles n'y pouvaient pas hiverner, parce qu'il était nécessaire de mettre de temps en temps ces bassins à sec, pour éviter la corruption des eaux. Chazelles proposa de faire monter les galères à Rouen ; tous les pilotes y trouvaient des difficultés insurmontables ; il soutint seul qu'elles y monteraient ; il s'était acquis une grande confiance, on le crut, et elles montèrent heureusement. Une grande habileté ne suffit pas pour oser se charger d'un événement considérable ; il faut encore un zèle vif, qui veuille bien courir les risques de l'injustice des hommes, toujours portés à ne donner leur approbation qu'aux succès.
Les galères hivernèrent donc à Rouen, et celui qui les y avait amenées devait naturellement les préserver des accidents dont elles étaient menacées dans ce séjour étranger. Aussi imagina-t-il une nouvelle sorte d'amarrage et une petite jetée de pilotis, qui les mettaient à couvert des glaces qu'on craignait, et cela à peu de frais ; au lieu que de toute autre manière la dépense eût été considérable.
Pendant qu'il était à Rouen, il mit en ordre les observations qu'il venait de faire sur les côtes de Ponant, en composa huit cartes particulières accompagnées d'un portulan, c'est-à-dire d'une ample description de chaque port, de la manière d'y entrer, du fond qui s'y trouve, des marées, des dangers, des reconnaissances, etc. Ces sortes d'ouvrages, quand ils ont toutes leurs perfections, sont d'un grand prix, parce que, comme nous l'avons déjà dit dans l'histoire de 1701 (p. 121), et à l'occasion de Chazelles même, les sciences qui sont de pratique sont es moins avancées. Deux ou trois grands génies suffisent pour
pousser bien loin des théories en peu de temps ; mais la pratique procède avec plus de lenteur, à cause qu'elle dépend d'un trop grand nombre de mains dont la plupart même sont peu habiles. Les nouvelles cartes de Chazelles furent mises dans le Neptune français, qui fut publié en 1692. Dans cette même année il fit la campagne d'Oneille, et servit d'ingénieur à la descente.
En 93, M. de Pontcharlrain, alors secrétaire d'état de la marine, et aujourd'hui chancelier de France, ayant résolu de faire travailler à un second volume du Neptune français, qui comprît la mer Méditerranée, Chazelles proposa d'aller établir par des observations astronomiques la position exacte des prhicipaux points du Levant, et il ne demandait qu'un an pour son voyage. 11 eût été difficile de lui refuser une grâce si peu briguée. Il partit, et parcourut la Grèce, l'Egypte, la Turquie, toujours le quart de cercle et la lunette à la main. Il est vrai que ce n'est là que recommencer continuellement les mêmes opérations, sans acquérir de lumières nouvelles; au lieu qu'un savant du cabinet en acquiert tous les jours avec volupté et avec transport : mais plus ce plaisir est flatteur, plus il est beau de le sacrifier à Tutililé du public, qui profite plus de quelques faits bien sûrs que de plusieurs spéculations brillantes.
Le voyage de Chazelles donna sur l'astronomie un éclaircissement important, et longtemps attendu. Il est nécessaire, pour la perfection de cette science, que les astronomes de tous les siècles se transmettent leurs connaissances, et se donnent la main. Mais pour profiter du travail des anciens, il faut pouvoir calculer pour le lieu où nous sommes, ce qu'ils ont calculé pour les lieux où ils étaient, et par conséquent savoir exactement la longitude et la latitude de ces lieux. On ne peut pas trop s'en rai)porter aux anciens eux-mêmes, parce qu'on observe préscMilement avec des instruments et une précision qu'ils n'avaient pas, et qui rendent un peu suspect tout ce qui a été trouvé par d'autres voies. Les astronomes dont il était le plus important de comparer les observations aux nôtres, étaient Hipparciue, Ptolémée et Tycho-Brahé. Les deux premiers étaient à Alexandrie en Egypte, et ils la rendirent la capitale
de l'astronomie. Tycho était dans l'île d'Hucne, située dans la mer Baltique ; il y fit bâtir ce fameux observatoire qu'il appela Uranibourg, ville du ciel. L'Académie presque encore naissante avait formé le noble dessein d'envoyer des observateurs à Alexandrie et à Uranibourg, pour y prendre le fil du travq,il des grands hommes qui y avaient habité. Mais les difficultés du voyage d'Alexandrie firent que l'on se contenta de celui d'Uranibourg, que Picard voulut bien entreprendre en 1671.
Il y traça la méridienne du Ueu, et fut fort étonné de la trouver différente de 18' (1) de celle que Tycho avait déterminée, et qu'il ne devait pas avoir déterminée négligemment, puisqu'il s'agissait d'un terme fixe où se rapportaient toutes ses observations. Cela pouvait faire croire que les méridiens changeaient, c'est-à-dire que la terre, supposé qu'elle tourne, ne tourne pas toujours sur les mêmes pôles; car si un autre point devient pôle, tous les méridiens qui devaient passer par ce nouveau point ont nécessairement changé de position. On voit assez combien il importait aux astronomes de s'assurer ou de la variation ou de l'invariabilité des pôles de la terre et des méridiens. Chazelles étant en Egypte mesura les pyramides, et trouva que les quatre côtés de la plus grande étaient exposés précisément aux quatre régions du monde (2). Or comme cette exposition si j uste doit . selon toutes les apparences possibles, avoir été affectée par ceux qui élevèrent cette grande masse de pierres, il y a plus de trois mille ans, il s'ensuit que pendant un si long espace de temps rien n'a changé dans le ciel à cet égard, où, ce qui revient au môme, dans les pôles de la terre, ni dans les méridiens. Se serait-on imaginé que Tycho, si habile et si exact observateur, aurait mal tiré sa méridienne, et que les anciens Égyptiens si grossiers, du moins en cette matière, auraient bien tiré la leur? L'invariabihté des méridiennes a été encore confirmée par celle que Cassini a tiréee en 1635 dans féghse de S. Pétrone à Bologne.
Chazelles rapporta aussi de son voyage du Levant tout ce
(1; C'est à-dire 18 minutes, presque le tiers d'un degré. (2) D'après des mesures plus exacte> prises ultérieurement, cette exposition ne serait pas aussi juste qu'on le croyait alors.
que FAcadémie souhaitait sur la position d'Alexandrie. Aussi M. de Pontcharlrain crut-il lui devoir une place dans une compagnie à qui ses travaux étaient utiles. Il y fut associé en 1695. Il retourna ensuite à Marseille reprendre ses premières fonctions.
Tout le reste de sa vie n'est guère qu'une répétition perpétuelle de ce que nous avons vu jusqu'ici. Des campagnes sur mer presque tous les ans, soit en guerre, soit en paix, quelquesunes seulement plus considérables, comme celle de 1697, où Barcelone fut prise, des positions qu'il prend de tous les lieux qu'il voit, des plans qu'il lève, des fonctions d'ingénieur qu'il fait assez souvent et avec gloire, et puis un retour paisible à son école de Marseille. Il ne s'en dégoûtait point pour avoir eu quelques occupations plus brillantes; jamais il ne songea à la quitter. Les plus grandes âmes sont celles qui s'arrangent le mieux dans la situation présente, et qui dépensent le moins en projets pour l'avenir.
Lorsqu'en 1700 Cassini, par ordre du roi, alla continuer du côté du midi la méridienne abandonnée en 83, Chazelles fut encore de la partie. Il ne put joindre qu'à Rhodez Cassini qui, pour ainsi dire, filait sa méridienne en s'éloignant toujours de Paris. Mais depuis Uliodez, Chazelles s'attacha si fortement à ce travail, et cela pendant la plus fâcheuse saison de l'année, que sa santé commença à s'en altérer considérablement.
La ligne étant poussée jusqu'aux frontières d'Espagne, il rcNint à Paris en 1701, et il y lut malade ou languissant pendant plus d'une année. Ce fut alors qu'il communiqua à l'Académie le vaste dessein qu'il méditait d'un portulan général de la Méditerranée. On peut compter que dans les cartes géographiques et hydrographiques des trois quarts du globe, le portrait de la terre n'est encore qu'ébauché; et que même dans celle de l'Europe, il est assez éloigné d'être bien fini, ni bien ressemblant, quoiqu'on y ait beaucoup plus travaillé.
Malgré plusieurs soins différents, et les infirmités mêmes qui deviennent le plus grand de tous les soins, Chazelles ne perdait point de vue ses galères égarées dans l'Océan. Étant encore à Paris en 1702, il proposa qu'elles pouvaient rester à sec dans tous les ports où il entrait assez de marée pour les y
faire entrer. Par là il triplait le nombre des retraites qu'elles pouvaient avoir, et par conséquent aussi le nombre des occasions où elles pouvaient être employées. On fit à Ambleteuse l'épreuve de sa proposition sur deux galères qu'on échoua, et elles soutinrent l'échouage pendant quinze jours sans aucun inconvénient ; au contraire, il donna une merveilleuse commodité pour espalmer (1). 11 faut oser en tout genre, mais la difficulté est d'oser avec sagesse : c'est concilier une contradiction. Les neuf dernières années de la vie de Chazelles, quoique aussi laborieuses que les autres, furent presque toujours languissantes, et sa santé ne fit que s'affaiblir. Enfin il lui vint une fièvre maligne qu'il négligea dans les commencements, soit par l'habitude de souffrir, soit par la défiance qu'il avait de la médecine, à laquelle il préférait les ressources de la nature. Enfin il mourut le 16 janvier 1710, entre les bras du P. Laval, jésuite, son collègue en hydrographie, et son intime ami. Quand deux amis le sont dans des postes qui naturellement les rendent rivaux, il ne faut plus leur demander des preuves d'équité, de droiture, ni môme de générosité, A ces vertus et à celles que nous avons déjà représentées, Chazelles joignit toujours un grand fond de religion, c'est-à-dire ce qui assure et fortifie toutes les vertus.
Louis Carré naquit le 26 juillet 1663 d'un bon laboureur de Clofontaine, près de Nangis, en Brie. Son père le fit étudier pour être prêtre ; mais il ne s'y sentit point appelé. Il fit cependant par obéissance trois années de théologie, au bout desquelles, comme il refusait toujours d'entrer dans les ordres, son père cessa de lui fournir ce qui lui était nécessaire pour subsister à Paris. Assez souvent on se fait ecclésiastique pour
(1) iNelloyer, calfaler la carène.
se sauver de l'indigence; il aima mieux tomber dans l'indigence que de se faire ecclésiastique. On pourra juger par le reste de sa vie, que l'extrême opposition qu'il avait pour cet état n'était fondé que sur ce qu'il en connaissait trop bien les devoirs. La même cause qui l'en éloignait l'en rendait digne.
Sa mauvaise fortune produisit un grand bien. Il cherchait un asile, et il en trouva un chez le P. Malebranche, qui le prit pour écrire sous lui. De la ténébreuse philosophie scolastique, il fut tout d'un coup transporté à la source d'une philosophie lumineuse et brillante ; là il vit tout changer de face, et un nouvel univers lui fut dévoilé. Il apprit sous un grand maître les mathématiques et la plus sublime mélajjh ysique ; et en même temps il prit pour lui un tendre attacliement qui fait l'éloge et du maître et du disciple. Carré se dépouilla si bien des préjugés ordinaires, et se pénétra à tel point des principes qui lui furent enseignés, qu'il semb'ait ne plus voir par ses yeux, mais par sa raison seule; elle prit chez lui la place et toute l'autorité des sens. Par exemple, il ne croyait point que les bêtes fussent de pures machines, comme on le peut croire par un effort de raisonnement, et par la liaison d'un système qui conduit là ; il le croyait comme on croit communément le contraire, parce qu'on le voit, ou qu'on pense le voir.
La persuasion artificielle de la philosophie, quoique formée lentement par de longs circuits, égalait en lui la persuasion la plus naturelle, et causée par les impressions les plus promptes et les plus vives. Ce qu'il croyait il le voyait, au lieu que les autres croient ce qu'ils voient.
Cependant il est encore infiniment plus facile d'être intimement persuadé des opinions de théorie les plus contraires aux apparences, que d'être sincèrement et tranquillement audessus des passions. Carré qui ne savait pas abandonner ses principes à moitié chemin, était allé jusque-là; et y avait été d'autant plus obligé, que le système qu'il suivait avec tant de goût, est une union perpétuelle de la philosophie et du christianisme. Sa métaphysique lui faisait mépriser les causes occasionnelles des plaisirs, et l'attachait à leur seule cause efficace : l'amour de l'ordre imprimait la justice dans le fond
ae . FONTENELLE.
de son cœur, et lui rendait tous ses devoirs délicieux (1). En un mot, lapliilosopliic n'était point on lui une teinture légère, ni une décoration superficielle; c'était un sentiment profond, et une seconde nature difficile à distinguer d'avec la première.
Après avoir été sept ans dans l'excellente école où il avait tant appris, le besoin de se faire quelque sorte d'établissement et quelque fonds pour sa subsistance l'obligea d'en sortir, et d'aller montrer en ville les mathématiques et la philosophie, mais surtout celte philosophie dont il était plein. Le rapport qu'elle a aux mœurs et à la vraie félicité de l'homme, la lui rendait infiniment plus estimable que toute la géométrie du monde, il tachait même de faire en sorte que toute la géométrie ne fût qu'un degré pour passer à sa chère métaphysique; c'était elle qu'il avait toujours en vue, et sa plus grande joie était de lui faire quelque nouvelle conquête. Son zèle et ses soins eurent beaucoup de succès; il ne manquait point les gens qu'il entreprenait, à moins que ce ne fussent des philosophes endurcis dans d'autres systèmes.
Je ne sais par quelle destinée particulière il eut beaucoup de femmes pour disciples. La première de toutes, qui s'aperçut bien vite qu'il avait quantité de façons de parler vicieuses, lui dit qu'en revanche de la philosophie qu'elle apprenait de lui, elle lui voulait apprendre le français ; il connaissait que sur ce point il avait beaucoup profité avec elle. En général il faisait cas de l'esprit des femmes, même par rapport à la philosophie; soit qu'il les trouvât plus dociles, parce qu'elles n'étaient prévenues d'aucimes idées contraires, et qu'elles ne cherchaient qu'à entendre, et non à disputer; soit qu'il fût plus content de leur attachement pour ce qu'elles avaient une fois embrassé; soit enfin que ce fond d'inclination qu'on a pour elles agît en lui sans qu'il s'en aperçût, et les lui fît paraître plus philosophes, ce qui était la plus grande parure qu'elles pussent avoir à ses yeux.
Son commerce avec elles avait encore l'assaisonnement du mystère; car elles ne sont pas moins obligées à cacher les lumières acquises de leur esprit, que les sentiments naturels
(i) Allusion ingénieuse au système de Malebranche où il n'y a qu'une cause efficace qui est Dieu, et où l'amour de l'ordre est le principe unique de la morale.
de leur cœur, et leur plus grande science doit toujours être d'observer jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de l'ignorance. 11 ne nommait donc jamais celles qu'il instruisait et il ne les voyait ])resque qu'avec les précautions usitées pour un sujet fort dit!'érent. Outre les femmes du monde, il avait gagné aussi des religieuses, encore plus dociles, plus appliquées, plus occupées de ce qui les touche. Enfin il se trouvait à la tète d'un petit empire inconnu, qui ne se soumettait qu'aux lumières, et n'obéissait qu'à des démonstrations.
L'occupation de montrer en ville n'est guère moms opposée à l'étude que la dissipation des plaisirs. Il est vrai qu'on s'affermit beaucoup dans ce qu'on savait; mais il n'est guère possible de faire des acquisitions nouvelles, surtout quand on a le malheur d'être fort employé. Aussi s'en faut-il beaucoup que Carré ait été aussi loin dans les mathématiques qu'il y pouvait aller. Il y voyait avec admiration et avec douleur le vol élevé et rapide ({ue prenaient certains géomètres du premier ordre, tandis que le soin de la subsistance le tenait malgré lui comme attaché sur la terre. Il les suivait toujours des yeux; il se ménageait le temps d'étudier à fond ce qu'ils donnaient au public, il s'enrichissait de leurs découvertes; et s'il regrettait de n'en pas faire d'aussi brillantes, il regrettait beaucoup moins la gloire qu'elles produisent, que le degré de science qui les produit.
Varignon, qui a toujours apporté beaucoup de soin au choix des élèves qu'il a nommés dans l'Académie, le prit pour le sien en 1697. Carré se crut obligé à mériter aux yeux du public le titre d'académicien ; il surmonta sa répugnance naturelle pour l'impression, et donna le premier corps d'ouvrage qui ait paru sur le calcul intégral. Il a pour titre : Méthode pour la mesure des surfaces, la dimension des solide-"^, leurs centres de pesanteur^ de percussion et d'oscillation, en 1700. Nous en parlâmes dans l'histoire de cette même année (p. 100 et sui\ .). La préface de ce livre ne le donne que pour une application la plus simple et la plus aisée du calcul intégral : elle le met à son juste prix, et n'est ni fastueuse ni modeste mais, ce qui vaut mieux que la modestie même, exactement vraie. L'auteur vint dans la suite à reconnaître quelques fautes
qu'il eût la gloiro d'uvoiior sans détour, et de corriger à une seconde édition.
La destinée des élèves de Varignon est de faire assez promtement leur chemin dans l'Académie: nous en avons dit la raison par avance. Carré devint en peu de temps associé, et enfin pensionnaire, fortune ({ui suffisait à des désirs aussi modérés qne les siens, et qui le mettait en état de se livrer plus entièrement à l'étude. Comme il avait une place de mécanicien, il tourna ses principales vues de ce côté-là, et embrassa tout ce qui appartenait à la musique, la théorie du son, la description des différents instruments, etc. Il négligeait la musique en tant qu'elle est la source d'un des plus grands plaisirs des sens, et s'y attachait en tant qu'elle demande une infinité de recherches fort épineuses. On a vu dans nos histoires (jnelques ébauches de ses méditations sur ce sujet.
Ses tra>aux lurent fort interrompus par une indisposition presque continuelle où il tomba, et qui ne fit qu'augmenter pendant les cinq ou six dernières années de sa vie. Son estomac faisait fort mal ses fonctions; et l'on a vu par la nature de son mal, que les acides très corrosifs qui dominaient dans sa constitution, la ruinaient absolument. Incapable presque de toute étude, et encore plus de tout emploi utile, il trouva une retraite chez Chauvin, conseiller au parlement, à qui j'ai refusé de supprimer ici son nom , malgré les instances sérieuses qu'il m'en a faites. La seule incommodité qu'il recevait de son hôte, était la difficulté de lui faire accepter les secours nécessaires, et Fart quïl y fallait employer. Api'ès une assez longue alternative de rechutes et d'intervalles d'une très faible santé, enfin il tomba dans un état où il fut le premier à prononcer son arrêt. Il dit à un prêtre qui, selon la pratique ordinaire, cherchait des tours pour le préparer à la mort, qu'il y avait longtemps que la philosophi'e et la religion lui avaient appris à mourir, 11 eut toute la fermeté que toutes deux ensemble peuvent donner, et (^u'il est encore étonnant qu'elles donnent toutes deux ensemble. 11 comptait tranquillement combien il lui restait encore de jours à vivre, et enfin au dernier jour combien d'heures; car cette raison qu'il avait
tant cultivée fut respectée par la maladie (1). Deux heures avant sa mort, il fit brûler en sa présence beaucoup de lettres de femmes qu'il avait.
On coiuprend assez sur quoi ces lettres roulaient, et que sa discrétion était fort ditïcrente de celle qu'ont eue en pareil cas quantité de gens d'une autre espèce que lui. Il mourut le il avril 171 J.
Je n'ajouterai que quelques traits à tout ce qui a été dit sur son caractère. Il ne demandait jamais deux fois ce qui lui était dû pour les peines qu'il avait prises. On était libre d'en user mal avec lui, et par-dessus cela on était encore sûr du secret. 11 aimait l'Académie des sciences comme une seconde patrie, et il aurait fait pour elle des actions de Romain. 11 est vrai que je n'en ai point d'autres preuves que des discours qu'il m'a tenus en certaines occasions; mais ces discours étaient d'une exacte vérité, et prouvaient autant que les actions d'un autre. Je sais encore que dans une des attaques dont il pensa mourir, il cherchait des expédients pour se dérober à cet éloge historique que je dois à tous les académiciens que nous perdons. Il fallait que sa modestie fût bien délicate pour craindre un éloge aussi sincère, aussi simple, et où l'art de l'éloquence est aussi peu employé.
Il a laissé à l'Académie plusieurs traités qu'il avait faits sur différentes matières de physique ou de mathématique, et par ce moyen elle se trouve sa légataire universelle (2).
Claude Bourdelin naquit le 20 juin 1G67, de Claude Bourdelin, chimiste pensionnaire de l'Académie, dont nous avons fait l'éloge dans l'histoire de 1699 (p. 122). Il fut élevé avec
(1) FoiUenelle dira aussi du maître de Carré, de Malebranche, qu'il fut le spectateur tranquille de sa longue mort.
(2; On ne peut direplus ingénieusenienlque Carré, mort pauvre, n'avait laissé que cela.
beaucoup de soin dans la maison de son père. Feu du Hamel, secrétaire de cette Académie, lui choisit tous ses maître.?, et présida à son éducation. A seize ou dix-sept ans il avait traduit tout Pindare et tout Lycophron, les plus difficiles des poètes grecs; et d'un autre côté il entendait sans secours le grand ouvrage de Lahire sur les sections coniques, plus difficile })ar sa matière que Lycophron et Pindare par le style. Il y a loin des poètes grecs aux sections coniques.
La diversité de ses connaissances le mettait en état de choisir entre différentes occupations; mais son inclination naturelle le détermina à la médecine, pour laquelle il avait déjà de grands secours domestiques. Il était né au milieu de toute la matière médicale, dans le sein de la botanique et de la chimie. Il se donna donc avec ardeur aux études nécessaires, et fut reçu docteur en médecine de la Faculté de Paris en 1092. Il aimait dans cette profession, et les connaissances qu'elle demande, pour lesquelles il avait une disposition très heureuse, et encore plus sans comparaison l'utilité dont elle peut être aux hommes. Cette utilité, qui devrait toujours être l'objet principal du médecin, était de plu ô l'unique objet de Bourdelin. Il est vrai qu'il était né avec un bien fort honnête, et qu'il pouvait vivre commodément, quoique tout le monde fût en parfaite santé : mais son désintéressement ne venait pas de sa fortune; il venait de son caractère, car il n'est pas rare qu'un homme riche veuille s'enrichir. Les malades de Bourdelin lui étaient assez inutiles, si ce n'est qu'ils lui procura'ent le plaisir de les assister. Il voyait autant de pauvres qu'il pouvait, et les voyait par préférence : il payait leurs remèdes et même leur fournissait souvent les autres secours dont ils avaient besoin : et quant aux gens riches, il évitait avec art de recevoir d'eux ce qui lui était dû; il souffrait visiblement en le recevant, et sans doute la plupart épargnaient volontiers sa pudeur, ou s'accommodaient à sa générosité.
Dès que la paix de Riswick fut faite, il en profila pour aller en Angleterre voir les savants de ce pays-là. La récompense de son voyage fut une place dans la Société royale de Londres. 11 ne l'avait point soUicitée et on crut qu'elle lui en était d'autant mieux due.
Il n'eut pas le malheur d'être traité moins favorablement dans sa pati'ie. L'Académie des sciences, à qui il appartenait par plusieurs titres, le prit pour un de ses associés anatomistes au renouvellement qui se fit en 1699. 11 avait en partage, non pas tant lanatomie elle-même, que son histoire, ou l'érudition anatoraique qu'il possédait fort. On a vu par l'histoire de 1700 (p. 29 et suiv.), que dans une question assez épineuse qui partageait les anatomistes de la compagnie, et où il entrait quelques points de fait, et des difficultés sur le choix des opérations nécessaires, on eut recours à Bourdelin, et qu'il travailla utilement à des préUminaires d'éclaircissements. En 1703, il acheta une charge de médecin ordinaire de M'"^ la duchesse de Bourgogne. On assure qu'un de ses principaux motifs futfenvie de donner au pubhc des soins entièrement désintéressés, et de se dérober à des reconnaissances incommodes, qu'il ne pouvait pas tout à fait é\iter à Paris. Nous n'avancerions pas un fait si peu vraisemblable, s'il ne l'avait prouvé par toute sa conduite. Avant que de se transporter à Versailles, il fut quatre ou cinq mois à se refraîchir la botanique avec Marchant, son ami et son confrère. Il prévoyait bien qu'il n'herboriserait pas beaucoup dans son nouveau séjour, et il y voulait arriver bien muni de toutes les connaissances qu'il n'y pourrait plus fortifier. Quand il partit, ce fut une affliction et une désolation générale dans tout le petit peuple de son quartier. La plus grand qualité des hommes est celle dont ce petit peuple est le juge.
Il vécut à Versailles comme il avait fait à Paris; aussi apphqué sans aucun intérêt, aussi infatigable, ou du moins aussi prodigue de ses peines, que le médecin du monde qui aurait eu le i)lus de besohi et d'impatience d'amasser du bien. Son goût pour les pauvres le dominait toujours. Au retour de ses visites, où il en avait vu plusieurs dans leurs misérables lits, il en trouvait encore une troupe chez lui qui l'attendait. On dit(iu'un jour, comme il passait dans une i-ue de Versailles, (quelques gens du [Kniple dirent enire eux: Ce n'est pas un médecin, c'est le Messie; exagéi-ation insensée en elle-même, mais pardonnable en quelque sorte à une vive reconnaissance et à beaucoup de grossièreté.
Il est assez singulier que dans un pays où toutes les professions, quelles qu'elles soient, se changent en celle de courtisan, il n'ait été que médecin, et qu'il n'ait fait que son métier au hasard de ne pas faire sa cour. Il la fit cependant à force de honne réputation. Bourdelot, premier médecin de M"^*^ la duchesse de Bourgogne, étant mort en 1708, cette princesse proposa ellemême Bourdelin au roi pour une si importante place, et obtint aussitôt son agrément. Elle eut la gloire et le plaisir de rendre justice au mérite qui ne soUicitait point. Les courtisans surent son élévation avant lui, et il ne l'apprit que par leurs compliments.
Ses mœurs se trouvèrent assez fermes pour n'être point ébranlées par sa nouvelle dignité. 11 fut toujours le même; seulement il donna de plus grands secours aux pauvres, parce que sa fortune était augmentée.
Cependant les fatigues continuelles affaiblissaient fort sa santé; une toux fâcheuse et menaçante ne lui laissait presque plus de repos. Soit indifférence pour la vie, soit une certaine intempérance de bonnes actions, défaut assez rare, on l'accuse de ne s'être point conduit comme il conduisait les autres. Il prenait du café pour s'empêcher de dormir, et travailler davantage; et puis pour rattraper le sommeil, il prenait de l'opium. Surtout c'est l'usage immodéré du café qu'on lui reproche le plus; il se flatta longtemps d'être désespéré, afin d'en pouvoir prendre tant qu'il voulait.
Enfin, après être tombé par degrés dans une grande exténuation, il mourut d'une hydropisie de poitrine le 20 avril 17H. Ses dernières paroles furent: In te, Domine, spei-avi; non confundar... Il n'acheva pas les deux mots qui restaient. Une vie telle que la sienne était digne de finir par ce sentiment de confiance.
Il a laissé quatre enfants d'une femme pleine de vertu, avec qui il a toujours été dans une union parfaite. Nous ne nous arrêterons point à dire combien il était vif et officieux pour ses amis, doux et humain à l'gard de ses domestiques; il vaut mieux laisser à deviner ces suites nécessaires du caractère que nous avons représenté, que d^ nous rendre suspect de le vouloir charger de trop de perfe Lions
ÉLOGE DE MORIiN. 73
KLOGE DE MORIN
Louis iMorin, naquit au Mans, le 11 juillet 1635; son père, contrôleur au grenier à sel de la ville, et sa mère étaient tous deux d'une i>rande piété. Il fut l'ainé de seize enfants, charge peu proportionnée aux facultés de la maison, et qui aurait eti'rayé des gens moins résignés à la Providence.
lis donnèrent à l'éducation de Morin tous les soins que leur tortune leur permit, et que la religion leur demanda. Dès (pi'il l)ut marquer une inclination, il en marqua pour les plantes. Un paysan qui en venait fournir les apothicaires de la ville, fut son premier maître. L'enfant payait ses leçons de quelque petite monnaie, quand il pouvait, et de ce qui devait faire son léger repas d'après-dînf'r. Déjà, avec le goût de la botanique, la libéralité et la sobriété commençaient à éclore en lui, et une inclination indifférente ne se développait qu'accompagnée de ces deux vertus naissantes.
Bientôt il eut épuisé tout le savoir de son maître, et il fallut qu'il allât herboriser lui-même aux environs du Mans et y chercher des plantes nouvelles. Quand il eut fait ses humanités, on l'envoya à Paris pour la philosophie. Il y vint, mais en botaniste, c'est-à-dire à pied. 11 n'avait garde de ne pas mettre le chemin à profit.
Sa philosophie faite, sa passion pour les plantes le détermina à l'étude de la médecine. Alors il embrassa un genre de vie que l'ostentation d'un philosophe ancien ou la pénitence d'un anachorète n'auraient pas surpassé. Il se réduisit au pain et à l'eau; tout au plus se permettait-il quelques fruits. Par là il se maintenait l'esprit plus libre pour l'étude, et tonjours également et parfaitement libre : car l'àme n'avait nul prétexte de se plaindre de la matière : il donnait à la conservation de sa santé tout le soin qu'elle mérite, et qu'on ne lui donne jamais; il se ménageait beaucoup d'autorité pour prêcher un
jour la diète à ses malades ; et surtout il se rendait riche malgré la fortune, non pas pour lui, mais pour les pauvres, qui seuls profitaient de cette opulence artificielle, i)las difficile que toute autre à acquérir. On peut aisément croii'e que puisqu'il pratiquait au milieu de Paris celle frngalilé digne de Ja Thébaïde, Paris était pour lui une Thébaïde à l'égard de tout le reste, à cela près qu'il lui fournissait des livres et des savants.
Il fut reçu docteur en médecine vers l'an 1662. Fagon, Longuet et Gallois, tous trois docteurs de la Faculté, et habiles botanistes, travaillaient à un catalogue des plantes du Jardin royal, qui parut en 1666, sous le nom de Vallot, alors premier médecin. Pendant ce travail, Morin lut souvent consulté; et de là vint l'estime particulière que Fagon prit pour lui, et qu'il a toujours conservée.
Après quelques années de pratique, il fut reçu expedant à Hôtel-Dieu. La place de médecin pensionnaire lui aurait été bien due, dès qu'elle serait venue à vaquer; mais le mérite seul agit lentement, et c'est même beaucoup qu'il agissait. Morin ne savait ni s'intriguer, ni faire sa cour ; l'extrême modération de ses désirs lui rendait cet art inutile, et sa vie retirée lui en faisait ignorer jusqu'aux premiers éléments. A la fin, cependant, on fut forcé de lui rendre justice ; mais l'argent qu'il recevait de sa pension de l'Hôtel-Dieu y demeurait, il le remettait dans le tronc, après avoir bien pris garde à n'être pas découvert. Ce n'était pas là servir gratuitement les pauvres, c'était les payer pour les avoir servis.
Sur la réputation qu'il s'était acquise dans Paris, mademoiselle de Guise souhaita de l'avoir pour son médecin. Feu DodartjSon intime ami, eut assez de peine à lui faire accepter cette place. Sa nouvelle dignité l'obligea à prendre un carrosse, attirail fort incommode ; mais en satisfaisant à cette bienséance extérieure, dont il pouvait être comptable au public, il ne relâcha rien de son austérité dans l'intérieur de sa vie, dont il était toujours le maître. Au bout de deux ans et demi, la princesse tomba malade. Comme il avait le pronostic fort sûr, il en désespéra dans un temps même où elle se croyait hors de danger, et lui annonça sa mort ; ministère souverainement
désagréable en de pareilles circonstances, mais dont sa piété jointe à sa simplicité l'empêchait de sentir le désagrément. Il ne le sentit pas non plus par le succès. Cette princesse, touchée de son zèle, tira de son doigt une bague qu'elle lui donna comme le dernier gage de son alîèction, et le récompensa encore mieux en se prépai-ant chrétiennement à la mort. Elle lui laissa par son testament 2,000 livres de pension viagère, qui lui ont toujours été bien payées.
A peine fut-elle morte, qu'il se débarrassa du carrosse et se l'etira à Saint-Victor, sans aucun domestique, ayant cependant augmenté son ordinaire d'un peu de riz cuit à l'eau.
Dodart, qui s'était chargé du soin d'avoir des vues et de l'anibilion pour lui. fit en sorte qu'au renouvellement de l'Académie en 1()91), il fût nommé associebotaniste.il ne savait pas, et sans doute il eût été bien aise de le savoir, qu'il faisait entrer dans cette compagnie son successeur à sa place de pensionnaire.
Comme Moiin était un homme qui, à proprement parler, ne se rangeait pas à ses devoirs, mais qui s'y trouvait naturellement tout rangé, ce ne fut pas un effort pour lui que de se rendre assidu à l'Académie, malgré la grande distance des lieux, tant que ses forces lui permirent d'en faire le voyage. Mais sa diète, ([ui était fort propre à prévenir des maladies, ne l'était pas à donner beaucoup de vigueur. Il avait soixante-quatre ans au temps du renouvellement et de son entrée dans la compagnie ; et son assiduité ne dura guère plus d'un an après la mort de Dodart. à qui il surcéda en 1707.
Quand Tourneibrt alla herboriser dans le Levant en 1700, il pria Moi'in de faire en sa place les démonstrations des plantes au Jardin l'oyal, et le paya de ses peines en lui rapportant de rOrient une nouvelle plante qu'il nomma Morina 0 rien lai is. Il a nommé de même la Dodarte, la Fagonne, la Bignonnc, la Phelijpéc; et ce sont là de ces sortes de grâces que les savants peuvent faire non seulement à leurs pareils, mais aux grands. Une plante est un monument plus durable qu'une médaille ou qu'un obélisque. Il est vrai cependant qu'il arrive des malheurs même aux noms attachés aux plantes : témoin la nicotiane. qui ne s'appelle plus que tabac.
Moriii avançant fort en âge, fut oblige de prendre un domestique ; et, ce qui est encore plus considérable, il se résolut ù une once de vin par jour : car il le mesurait aussi exactement qu'un remède qui n'est pas éloigné d'être un poison. Alors il quitta toutes ses pratiques de la Nille, et se réduisit aux pauvres de son quartier et à ses visites à l'Hotel-Dieu. Sa faiblesse augmentait, et il fallut augmenter la dose du vin, mais toujours avec la balance. A soixante-dix-buit ans ses jambes ne purent plus le porter, et il ne quitta plus guère le lit. Sa tête fut toujours bonne, excepté les six derniers mois. Il s'éteignit «Mitin le i'^''" mars 171o, âgé de près de quatre-vingts ans, sans maladie, et uniquement faute de force. Une vie longue et saine, une mort lente et douce, furent les fruits de son l'égime.
Ce régime si singulier n'était qu'une portion de la règle journalière de sa vie, dont toutes les fonctions observaient un ordre presque aussi uniforme et aussi précis que les mouvements des corps célestes. 11 se coucbait à sept heures du soir en tous temps, et se levait à deux heures du matin. 11 passait trois heures en prières. Entre cinq et six heures en.été, et l'hiver entre six et sept, il allait à l'Hotel-Dieu, et entendait le plus souvent la messe à Notre-Dame. A son retour il lisait l'Écriture sainte, et dînait à onze heures. Il allait ensuite jusqu'à deux heures au Jardin royal, lorsqu'il faisait.beau. Il y examinait les plantes nouvelles,^ et satisfaisait sa première et sa plus forte passion. Après cela il se renfermait chez lui, si ce n'était qu'il eût des pauvres à visiter, et passait le reste de la journée à lire des livres de médecine ou d'érudition, mais surtout de médecine, à cause de son devou\ Ce t^mps-là était destiné aussi à recevoir des visites, s'il en recevait; c'ar on lui a entendu dire : Ceux qui me viennent voir me font honneur, ceux qui n'y viennent pas me font plaisir; et l'on peut bien croire que chez un homme qui pense ainsi, la foule n'y est pas. Il n'y avait guère que quelque Antoine qui put aller voir ce Paul (1).
On a trouvé dans ses papiers un index d'Hippocrate grec et latin, beaucoup plus ample et plus correct que celui de Fini.
(1) Allusion à saint Antoine et à saint Paul, ermites de la Thcbaïde.
11 ne l'avait fini qu'un an avant sa mort. Vu pareil ouvrage demande une assiduité et une patience d'ermite.
Il en est de môme d'un journal de plus de quarante années, oîi il marquait exactement l'état du baromètre et du thermomètre, la sécheresse ou l'humidité de l'air, le vent et ses changements dans le cours d'une journée, la pluie, le tonnerre et jusqu'aux brouillards; tout cela dans une disposition fort commode et fort abrégée, qui présenlait une grande suite de choses différentes en peu d'espace. 11 échapperait un nombre infini de ces sortes d'observations à un homme plus dissipé dans le monde et d'une vie moins uniforme.
Il a laissé une bibliothèque de près de 20,000 écus, un méd ailler et un herbier, nulle autre acc{uisilion. Son esprit lui avait sans comparaison plus coûté à nourrir que son corps.
Nicolas Malebranche naquit à Paris, le G août 1038, de Nicolas Malebranche, secrétaire du roi, trésorier des cinq grosses fermes sous le ministère du cardinal de Richelieu, et de Catherine de Lauzon, qui eut un frère vico-roi du Canada, intendant de Bordeaux, et enfin conseiller d'Klat. Il lut le dernier de dix enfants. Un de ses aînés mourut en 1703, conseiller de grand'chambre, et fort estimé dans le parlement (I).
Ce cadet d'une si nombreuse famille fut fort <lifficile à élever, à cause de la faiblesse de sa complexion el de ses infirmités continuelles. Il avait même une conforma! ion particulière: l'épine du dos tortueuse et le sternum extrêmement enfoncé. Il lui fallut une éducation domestique: et il ne sorti! de la maison paternelle que pour faire sa philosophie au collège de la Marche, et sa théologie en Sorbonne. Il les fit en homme d'esprit, mais non en génie supérieur. Il s'était tou-
(i) Voir, sur la vie el la philosophie de Malebranche, mon Histoire de la philosophie rartésicvne, W vol.
78 FOiMENELLE.
jours destiné à l'élut ecclésiastique, où la nature et la grâce l'appelaient également ; et pour s'y attacher encore davantage, en conservant néanmoins une liberté qui ne lui était pas fort nécessaire, il entra dans la congrégation de l'Oratoire à Paris en 1G60.
11 voulut se mettre dans quelque étude convenable à sa profession; et par le conseil du P. leCointe, fameux auteur des Annales ecclesiasllci Francorum, il s'appliqua à Thistoire ecclésiastique. Il commença par lire en grec Eusèbe, Socrate, Sozomène, Théodoret ; mais les faits ne se liaient point dans sa tote les uns aux autres: ils ne faisaient que s'effacer mutuellement, et un travail inutile produisit bientôt le dégoût. Le célèbre Simon, qui était alors de l'Oratoire et à Paris, voulut attirer à lui, c'est-à-dire à l'hébreu et à la critique del'Kcriture sainte, ce déserteur de l'histoire; et le P. Malebranche entra sous sa conduite dans celte nouvelle carrière peu différente de l'autre ; aussi n'y faisait-il pas encore de grands progrès.
Un jour, comme il passait par la rue Saint-Jacques, un libraire lui présenta le Traité de l'Homme, de Descartes, qui venait de paraître. Il avait vingt-six ans et ne connaissait Descartes que de nom, et par quelques objections de ses cahiers de philosophie. Il se mit à feuilleter le livre, et fut frappé comme d'une lumière qui en sortit toute nouvelle à ses yeux. Il entrevit une science dont il n'avait point d'idée, et sentit (|u'elle lui convenait. La philosophie scolastique qu'il avait eu tout le loisir de connaître, ne lui avait point fait, en faveur de la philosophie en général, l'effet de la simple vue d'un volume de Descartes : la sympathie n'avait point joué ; l'unisson n'y était point; cette philosophie ne lui avait point paru une philosophie. Il acheta le livre, le lut avec empressement, et, ce qu'on aura peut-être peine à croire, avec un tel transport» qu'il lui en prenait des baltements de cœur qui l'obligeaient quelquefois d'interrompre sa lecture. L'invisible et inutile vérité n'est pas accoutumée à trouver tant de sensibilité parmi les hommes, et les objets les plus ordinaires de leurs passions se tiendraient heureux d'y en trouver autant.
Il abandonna donc absolument toute autre étude pour la philosophie de Descartes. Quand ses confrères et amis, les cri-
tiques ou les historiens, à qui tout cela paraissait bien creux, lui en faisaient des reproches, il leur demandait si Adam n'avait pas eu la science parfaite; et comme ils en convenaient selon l'opinion commune des théologiens, il leur disait que la science parfaite n'clait donc pas la critique ou l'histoire, et qu'il ne voulait savoir que ce qu'Adam avait su.
Il en apprit en peu d'années du moins autant que Descartes lui-même en savait : car en philosophie, plus on pense, plus on fait de progrès, et un homme dans le même temps pense beaucoup plus qu'un autre ; mais pour les sciences de faits, un liomme ne lit dans un temps que ce (pi'un autre aurait pu lire. Ainsi le génie fait les philosophes aussi ])ien que les poètes, et le temps fait les savants. Le P. Malebranche devint si rapidement philosophe, qu'au bout de dix années de cartésianisme, il avait composé le livre de la Recherche de la vérité.
D'abord pour sonder le goût du public, il en laissa courir le premier volume manuscrit. L'abbé de Saint-Jacques, homme d'une rare vertu, et qui disposait de Ja lil)rairie sous le chancelier d'Aligre son père, le lut, et aussitôt en fit expédier le privilège (jralis en 1674.
Ce livre fit beaucoup de bruit; et quoique fondé sur des principes déjà connus, il parut original. L'auteur était cartésien, mais comme Descartes; il ne paraissait pas l'avoir suivi, mais rencontré. Il règne en cet ouvrage un grand art de mettre des idées abstraites dans leur jour, de les lier ensemble, de les fortifier par leur liaison. Il s'y trouve même un mélange adroit de quantité de choses moins abstraites, qui étant facilement entendues, encouragent le lecteur à s'appliquer aux autres, le flattent de pouvoir tout entendre, et peut-être lui persuadent qu'il entend tout à peu près. La diction, outre qu'elle est pure et châtiée, a toutes les dignités que les matières demandent, toute la grâce qu'elles peuvent souflrir. Ce n'est i)as ([uil eût apporté aucun soin à cultiver les talents de l'imagination ; au contraire, il s'est toujours fort attaché à les décrier : mais il en avait naturellement une fort noble et fort vive, qui Iravaillait pour un ingrat malgré lui-même, et qui ornait la raison en se cachant d'elle.
Ce premier volume de la Recherche de la vérité eut trop de
succès pour n'être pas critiqué. Il le fut par Foucher, chanoine de Dijon, à qui le P. Malobi-anche répondit dans la pi-él'ace du second volume qu'il donna Fanuée suivante (1).
La Recherche de la vérité complète n'en eut (jue plus d'éclat, de nouvelles vérités naissaient des précédentes; et en cette matière, plus les ^générations sont nombreuses, plus elles sont nobles. L'ouvrage enleva un grand nombre de s ufi'rages illustres entre autres celui d'Arnaud, fort considérable par lui-même, et encore plus par les suites.
Je passe sous silence des répliques de Foucher, et des rtîponses ou éclaircissements, soit du P. Malebranche, soit du P. des Gabets, bénédictin, qui avait embrassé son système. Tout cela produisit une suite d'écrits, et presque nulle instruction. Ce n'étaient que les principes de la Recherche peu entendus, ou déguisés d'une part, et de l'autre plus développés, ou tournés différemment. Une longue dispute sur des matières philosophiques peut contenir peu de philosophie.
On voit par l'exemple dn P. des Gabets, que la Recherche de la vérité avait déjà vivement persuadé quelques esprits. L'auteur qui avait songé sincèrement à instruire ne goûtait pas les applaudissements du public sans cette persuasion, parce qu'ils ne tournaient qu'à sa gloire; au lieu que la persuasion eût tourné à celle de la vérité : mais il fallait souvent qu'il prît patience et se contentât de n'être qu'applaudi. Aussi sa doctrine impose-t-elle des conditions fort dures : elle veut qu'on se dépouille sans cesse de ses sens et de son imagination ; que par l'effort d'une méditation suivie on s'élève à une certaine région d'idées, dont l'accès est si difficile, que même parmi les philosophes, pour qui tous les autres hommes sont peuple, il y, a encore un peuple qui ne peut guère aller jusque-là. Cependant ce système, quoique si intellectuel et si délié, s'est répandu avec le temps, et le nombre des sectateurs fait assez d'honneur à l'esprit humain. Il est vrai que ce sont
(1) L'ouvrage de Foucher est intilulé ; Critique de la liecherclie de la vérité ou Lettre par un académicien, \n-i2, 1675. L'abbé Foucher oppose en effet à Malebranche le demi-seplicibme de la nouvelle académie. Des Gabets lui a répondu par la Critique de la critique de la Recherche de la vérité.
quelquefois ces conditions si dures qui ont de l'attrait pour lui et qui le gagnant.
Le livre de la Recherche de la vérité est plein de Dieu. Dieu est le seul agent, et cela dans le sens le plus étroit; toute vertu d'agir, toute action lui appartient immédiatement : les causes secondes ne sont point des causes; ce ne sont que des occasions qui déterminent l'action de Dieu, des causes occasionnelles. D'ailleurs quelques points de la religion chrétienne, comme le péché originel, sont prouvés ou expliqués dans ce livre. Cependant le P. Malebranche n'avait pas encore exposé son système entier par rapport à la religion, ou plutôt la manière dont il accordait la religion avec son système de philosophie. 11 le fit à la sollicitation du duc de Chevreuse, dans seî^ Conversations chrétiennes, en 1G77. Là, il introduisit trois personnages : Théodore, qui est lui-même; Aristarque, homme du monde, qui a peu d'habitude avec les idées précises, qui a beaucoup lu, et n'en sait que moins penser; et Kraste, jeune homme qui n'est gâté ni par le monde, ni par la science, et qui saisit, par une attention exacte et docile, ce (jui échappe à l'imagination tumultueuse d' Aristarque. Le dialogue en est bien entendu, les caractères finement observés et Aristarque y est, comme il devait être, philosophiquement ('omi([uo. Théodore sait encore mieux que le Socrato de Platon \\ù\'i^ accoucher ses auditeurs des vérités cachées qui étaient en eux : il leur prouve, ou leur fait découvrir par eux-mêmes l'existence de Dieu, la corruption de la nature humaine par le péché originel, la nécessité d'un réparateur ou médiateur, et celle de la grâce. Le fruit de ces entretiens est la conversion d'Aristarque au système chrétien du P. Malebranche, et l'entrée d'Éraste dans un monastère.
Dans une édition suivante de ses Conversations chrétiennes, le P. Mal('l)ranche ajouta des méditations, où d'une consiiJération philosophique il tire toujours une élévation à Dieu. Peutêtre voulait-il par là répondre à quelques bonnes âmes, ([ui lui reprochaient que sa philosoi)hie abstraite, et par conséquent sèche, ne pouvait produire de> mouvements de piété assez affectueux et assez tendres. Il y a cependant assez d'apparence qu'à cet égard les idées métaphysiques seront toujours
pour la plupart du monde comme la flamme de l'espril de vin qui est trop subtile pour brûler du bois.
Le dessein qu'il a eu de lier la religion à la philosophie, a toujours été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement les tenir toutes deux séparées, et pour prévenir tous les troubles, régler les limites des deux empires : mais il vaut encore mieux réconcilier les puissances, et les amener à une paix sincère. Quand on y a travaillé, on a toujours traité avec la philosophie dominante, les anciens pères avec celle de Platon, S. Thomas avec celle d'Aristote ; et à leur exemple, le P. Malebranche a traité avec celle de Descartes, d'autant plus nécessairement, qu'à l'égard de ses principes essentiels, il n'a pas cru qu'elle dut être comme les autres, dominante pour un temps. Il n'a pas seulement accordé cette philosophie avec la religion; il a fait voir qu'elle produit plusieurs vérités importantes de la religion, peut-être un seul point lui a-t-il donné presque tout. On sait que la preuve de la spiritualité de l'àme apportée par Descartes le conduit nécessairement à croire que les pensées de l'àme ne peuvent être causes physiques des mouvements du corps, ni les mouvements du corps causes physiques des pensées de l'àme; que seulement ils sont réciproquement causes occasionnelles, et que Dieu seul est la cause réelle et physique déterminée à agir par ces causes occasionnelles. Puisqu'un esprit supérieur à un corps, et plus noble, ne le peut mouvoir, un corps ne peut non plus en mouvoir un autre ; leur choc n'est que la cause occasionnelle de la communication des mouvements, que Dieu distribue entre eux selon certaines lois établies par lui-môme, et certainement inconnues aux corps. Dieu est donc le seul qui agisse, soit sur les corps, soit sur les esprits; et de là il suit que lui seul, et absolument parlant, il peut nous rendre heureux ou malheureux, princij)e très fécond de toute la morale chrétienne. Puisque Dieu agit sur les corps par les lois générales, il agit de même sur les esprits. Des lois générales régnent donc partout, c'est-à-dire des volontés générales de Dieu, et c'est par elles qu'il entre, tant dans l'ordre de la nature que dans celui de la grâce, des défauts que Dieu
n'aurait pu empêcher que par des volontés particulières peu dignes de lui. Cela répond aux plus grandes objections qui se fassent contre la Providence. C'est là tout le système, dans un raccourci qui ne lui est pas avantageux. Plus on le verra développé, plus la chaîne des idées sera longue, et en même temps étroite. Jamais philosophe n'a si bien su l'art d'en former une.
Elle l'avait conduit à des vues particulières sur la grâce, non à l'égard du dogme, mais de la manière de l'expliquer. Il ne s'accordait nullement avec le fameux P. Quesnel, qui était encore de l'Oratoire, et qui avait embrassé les sentiments d'Arnauld. Le P. Quesnel, pour savoir mieux à quoi s'en tenir, souhaita que son maître eût connaissance des pensées du P. Malebranche, et lia une partie entre eux chez un ami commun. Le fond du système dont il s'agissait, est que l'àme humaine de Jésus-Christ est la cause occasionnelle de la distribution de la grâce, par le choix qu'elle fait de certaines personnes pour demander à Dieu qu'il la leur envoie ; et que comme cette âme, toute parfaite qu'elle est, est finie, il ne se peut que l'ordre de la grâce n'ait ses défectuosités, aussi bien que celui de la nature. Il n'y avait guère d'apparence qu'Arnauld dût recevoir avec docilité ces nouvelles leçons. A peine le P. Malebranche avait-il commencé à parler, qu'on disputa, et par conséquent on ne s'entendit guère; on ne convint de rien, et on se sépara avec assez de mécontentement réciproque. Le seul fruit de sa conférence fut que le P. Malebranche promit de mettre ses sentiments par écrit, et M. Arnauld d'y répondre; ou. ce qui revient à peu près au même, il promilla guerre au P. Malebranche.
Malgré la grande réputation d'Arnauld et son extrême vivacité sur la matière de la grâce, qui était presque son domaine, le P. Malebranche osa tenir sa parole, et composa son Traité (k la nature et de la grâce. Il en fit faire une copie pour Arnauld ; mais ce docteur se retira de France en ce temps-là. On la lui envoya en Hollande, et le P. Malebranche fut plus d'un an sans on entendre parler. Ses amis le pressèrent de publier son ouvrage, et il consentit qu'on l'envoyât à Elzévir, qui l'imprima en 1080. Arnauld, qui était sur les lieux, en vit (pielques
feuillets, et par zèle, ou pour son opinion, ou pour le P. Malebranche, il voulut arrêter cette impression; mais il n'en put venir à bout, et il ne songea plus qu'à répondre.
Dans cet intervalle le W Malel)ranche fit ses Méditations chrétiennes et métaphysiques, qui parurent en 1683. C'est un dialogue entre le Verbe et lui. Il était persuadé que le Verbe est la raison universelle, que tout ce que voient les esprits créés, ils le voient dans cette substance incréée, môme les idées des corps; que le Verbe est donc la seule lumière qui nous éclaire, et le seul maître qui nous instruit; et sur ce fondement, il l'introduit parlant à lui, comme à son disciple, et lui découvrant les plus sublimes vérités de la métaphysique et de la religion. 11 n'a pas manqué d'avertir dans sa préface, qu'il ne donne pas cependant pour vrais discours du Verbe tous ceux qu'il lui fait tenir; qu'à la vérité ce sont les réponses qu'il croit avoir reçues lorsqu'il l'a interrogé, mais qu'il peut ou l'avoir mal interrogé, ou avoir mal entendu ses réponses; et qu'enfin tout ce qu'il veut dire, c'est qu'il ne faut s'adresser qu'à ce maître commun et unique. Du reste, on peut s'assurer que le dialogue a une noblesse digne, autant qu'il est possible, d'un tel interlocuteur. L'art de l'auteur, ou plutôt la disposition naturelle oii il se trouvait, a su y répandre un certain sombre, auguste et majestueux, propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, et la raison dans l'attention et dans le respect; si la poésie pouvait prêter des ornements à la philosophie, elle ne lui en pourrait pas prêter de plus philosophiques.
En cette année 83, Arnauld fit le premier acte d'hostilité. Il n'attaquait pas le Traité de la nature et de la grâce, mais l'opinion que l'on voit toutes choses en Dieu, exposée dans la Recherche de la vérité, qu'il avait lui-même vantée autrefois. Il intitula son ouvrage : Des vraies et des fausses idées. Il prenait ce chemin, qui n'était pas le plus court, pour apprendre, disait-il, au P. Malebranche à se défier de ses plus chères spéculations métaphysiques, et le préparer par là à se laisser plus facilement désabuser sur la grâce. Le P. Malebranche de son côté se plaignit de ce qu'une matière dont il n'était nullement question avait été mahgnement choisie,
parce qu'elle était la plus métaphysique, et par conséquent la plus susceptible de ridicule aux yeux de la plupart du monde. Il y eut plusieurs écrits de part et d'autre. Comme ils étaient en forme de lettres à un ami commun, d'abord les deux adversaires, en lui parlant l'un et l'autre, disaient souvent : notre ami. Mais cette expression vient à disparaître dans la suite ; il lui succède des reproches assaisonnés de tout ce que la charité chrétienne y pouvait mettre de restrictions et de tours qui ne nuisent guère au fond. Enfin Arnauld en vint à des accusations certainement insoutenables, que son adversaire met une étendue matérielle en Dieu, et veut artificieusement insinuer des dogmes qui corrompent la pureté de la religion. Sur ces endroits le P. Malebranche s'adresse à Dieu, et le prie de retenir sa plume et les mouvements de son cœur. On sent que le génie d' Arnauld était tout à fait guerrier, et celui du P. Malebranche fort pacifique. 11 dit même en quelque endroit, qu'il était bien las de donner au monde un spectacle aussi dangereux que ceux contre lesquels on déclame le plus. D'ailleurs Arnauld avait un parti nombreux qui chantait victoire pour son chef dès qu'il paraissait dans la lice. Le P. Malebranche au contraij'e était, à ce qu'il prétendait, sans considération, et même une personne méprisable ; mais cela même bien pris, était un avantage qu'il ne manque pas aussi quelquefois de faire valoir. Quant au fond de la question, on peut penser avec quelle subtilité et quelle force elle fut traitée. A peine l'iùirope eùt-elle fourni encore deux pareils athlètes. Mais où prendre des juges ? Il n'y avait qu'un petit sombre de personnes qui pussent être seulement spectateurs du combat; et parmi ce petit nombre, presque tous étaient de l'un ou de l'autre parti. Un seul transfuge eût été compté pour une victoire entière; mais il n'y eut point de transfuge.
Pendant la chaleur de cette contestation, parut, en 8i, le Traité de morale^ qui n'y avait nul rapport et qui avait été composé auparavant. Le P. Malebranche y tire tous nos devoirs des princii)es qui lui sont particuliers. On est surpris, et peut-être fâché, de se voir conduit par la seule philosophie aux plus rigoureuses obhgations du christianisme; on croit communément pouvoir être philosophe à meilleur marché.
Toute la contestation sur les idées n'avait été qu'un prélude. Arnauld n'avait encore attaqué que les dehors : enfin il vint au corps de la place, et publia, en IGSo, ses Réflexions philosojohiques et théologiqws sur le traité de la nature et de la grâce. Il y prétendait renverser absolument la nouvelle philosophie ou théologie du P. Malebranche que celui-ci soutenait n'être ni nouvelle wï sienne, parce quil n'aurait pas eu, disait-il, l'esprit de l'inventer, louange très forte qu'il lui donnait. Il croyait en effet que sa philosophie appartenait à Descartes, et sa théologie à saint Augustin : mais s'ils avaient posé les fondements de l'édifice, c'était lui qui l'avait élevé et porté si haut, qu'eux-mêmes peut-être en eussent été surpris. Il répondit à Arnauld toujours de la même manière et avec le môme succès. Arnauld fut vainqueur dans son parti, et le P. Malebranche dans le sien. Son système put souffrir des difficultés; mais tout système purement philosophique est destiné à en souffrir, à plus forte raison un système philosophique et théologique tout ensemble. Celui-ci ressemble à l'univers, tel qu'il est conçu par le P. Malebranche même; ses défectuosités sont réparées par la grandeur, la noblesse, l'ordre, l'universalité des vues (1).
Aprèo avoir satisfait à Arnauld, du moins après s'être satisfait lui-même de bonne foi, il se résolut à abandonner la dispute, tant par.e qu'il en était naturellement ennemi, que parce qu'il croyait que rien n'était plus propre à faire perdre le fil important des vérités, et que les lecteurs, longtemps promenés çà et là dans le vaste pays du pour et du contre, ne savaient plus à la fin où ils en étaient. Il ramassa toutes les matières contestées, ou plutôt tout son système, dans un nouvel ouvrage, qui n'eut aucun air de contestation. Ce furent les Entretiens sur la métaphysique et sur la religion, imprimés en 1688. Ce livre n'était, comme il en convenait lui-môme, que les livres précédents, et tous ensemble n'étaient que la Recherche de la vérité. Mais il présentait les mômes choses dans de nouveaux jours, les appuyait de nouvelles preuves, en
(1) Tous les écrits de Malebranche relatifs à cette grande polémique se trouvent dans le Recueil de ses réponses ù Arnaud, U vol. in-i2, Paris, 1709-
tirait des coiiséciuences nouvelles, et cela même pouvait l'aire voir combien ce système était arrêté et fixe, facile à prouver, fertile en conséquences. Il savait que la vérité, sous une certaine forme, frappera tel esprit, qu'elle n'aurait pas touché sous une autre. C'est ainsi à peu près que la nature est si prodigue en semences de plantes; il lui suffit que sur un grand nombre de perdues, il y en ait quelqu'une qui vienne à bien.
J'ai parlé ailleurs (1) de la contestation qu'eut le P. Malebranche avec Régis, sur la grandeur apparente de la lune, et en général sur celle des objets: et sans me mêler de décider la question, ce qui n'appartiendrait pas à un historien, et encore moins à moi, j'ai rapporté qu'elle fut jugée, par quatre des plus grands géomètres, en faveur du P. Malebranche, et cela dans l'éloge même de Régis, parce que ces éloges ne sont qu'historiques, c'est-à-dire vrais. Régis renouvela la dispute des idées, et attaqua de plus en plus le P. Malebranche sur ce qu'il avait avancé que le plaisir rend heureux. Ainsi, malgré sa vie plus que philosophique et très chrétienne, il se trouva le protecteur des plaisirs. A la vérité la question devint si subtile et si métaphysique, que leurs plus grands partisans auraient mieux aimé y renoncer pour toute leur vie que d'être obligés à la soutenir comm;^ lui.
Nous ne parlons point de quel(j[ues adversaires moins illustres qu'il a eus, ou de quelques contestations moins intéressantes qu'il a essuyées (2). 11 était assez naturel que non seulement la nouveauté et la singularité de ses vues, mais aussi que sa réputation seule lui attirât des contradictions. On pouvait l'attaquer pour la gloire de l'avoir attaqué; mais il lui survint une nouvelle guerre par une voie toute différente. Le P. Don François Lamy, bénédictin, dans son livre De la connaissance de soi-même^ voulut appuyer, de l'autorité du P. Malebranche, l'idée qu'il s'était faite de l'amour désintéressé qu'on doit avoir pour Dieu. Ces deux pères étaient amis ; et même le P. Lamy passait pour disciple du P. Male-
(1) Eloge de Régis. •
(2) Il fait ici probablement une allusion modeste à un petit écrit: Doutes sur les causes occasionnelles, qu'il avait publié contre Malebranche sans nom d'auteur.
branche. Celui-ci trouva mauvais d'avoir clé cité pour garant d'un sentiment qu'il prétendait n'être nullement le sien; et il faut remarquer que cette matière était alors plus délicate que jamais, parce qu'elle avait rapport au Quiétisme dont on faisait beaucoup de bruit, et que l'amour désintéressé en paraissait une branche. 11 était par cette raison fort décrié; et les théologiens combattaient un monstre dont il est vrai que la réalité n était point à craindre, mais dont le nom était fort dangereux. Le P. Malebranche, pour donner une déclaration publique de ce qu'il pensait, fit son Traité de V amour de Dieu, en 1697. Là, sans attaquer personne, et sans nommer seulement le P. Lamy, il expose selon ses principes quel doit être cet amour, et comment il est intéressé: mais il faut convenir qu'il ne le met guère plus à la portée du commun des hommes que l'amour désintéressé du P. Lamy. Après cet ouvrage, qui n'est nullement sur le ton de dispute, et qui renferme tout ce que le P. Malebranche pouvait dire d'instructif sur ce sujet, il en parut d'autres qui ne sont que de dispute avec peu d'instruction. Le P. Lamy soutint qu'il avait bien pris la pensée du P. Malebranche, mais que celui-ci en changeait. Le P. Malebranche nia fortement l'un et l'autre. Il se plaignait qu'après que Régis l'avait accusé de favoriser le sentiment d'Kpicure sur les plaisirs, le P. Lamy l'accusait d'une morale si pure, qu'elle excluait tout plaisir de l'amour de Dieu. 11 a fait souvent cette plainte de n'être pas entendu, et même d'Arnauld. Ses idées métaphysiques sont des espèces de points indivisibles; si on ne les attrape pas loutà fait juste, on les manque tout à fait.
La mort d'Arnauld était arrivée en 1694; mais cinq ans après on vit renaître la guerre de se> cendres par deux lettres posthumes de ce docteur tur la matière déjà tant traitée des idées et des plaisirs. Le P. Malebranche y répondit, et joignit à sa réponse un petit traité Contre la prévention. Ce n'est point, comme on pourrait se l'imaginer, un traité moral contre la maladie du genre humain la plus ancienne, la plus générale et la plus incurable; ce sont uniquement différentes démonstrations géométriques par la forme et, selon l'auteur, par leur évidence, de ce paradoxe surprenant, qu'Arnauld
n'a fait aucun des livres qui ont paru sous son nom contre le P. Malebranche. 11 n'a besoin que d'une seule supposition, qui est : « qu'Arnauld a dit vrai lorsqu'il a protesté devant Dieu » qu'il avait toujours eu un désir sincère de bien prendre les » sentiments de ceux qu'il combattait, et qu'il s'était toujours 4 fort éloigné d'employer les artifices pour donner de fausses » idées de ces auteurs et de leurs livres. » Cela supposé, les preuves sont victorieuses. Des passages du P. Malebranche manifestement tronqués, des sens mal rendus avec un dessein visible, des artifices trop marqués pour être involontaires, démontrent que celui qui a fait le serment n'a pas fait les livres. Tout au plus Arnauld n'aurait écrit que comme cause générale déterminée par des causes occasionnelles, défectueuses et imparfaites, c'est-à-dire par les extraits de que^iue copiste. Tandis que le P. Malebranche avait tant de contradictions à souffrir dans son pays, sa philosophie pénétrait à la Chine, et révé([ue de Rosalie l'assura qu'elle y était goûtée. Un missionnaire jésuite écrivit môme à ceux de France, qu'ils n'envoyassent à la Cliine que des gens qui sussent les mathématiques et les ouvrages du P. Malebranche. Il est certain que cette nation, tant vantée jusqu'à présent pour l'esprit, paraît avoir beaucoup plus de goût que de talent pour les mathématiques: mais peut-être, en récompense, la subtilité dont on la loue est-elle celle que la métaphysique demande. Quoi ([u'il en soit. Rosalie pressa fort le P. Malebranche d'écrire pour les Chinois. II le fit, en 1708, par un jietit dialogue intitulé: Entretien d'un philosophe chrélien et d'un philosopha chinois sur la nature de Dieu. Le Chinois tient que la matière est éternelle, infinie, incréée, et qu'un Ly, espèce de forme de la matière, est l'intelHgence et la sagesse souveraine, quoiqu'il ne soit pas un être intelligent et sage, distinct de la matière et indépendant d'elle. Le chrétien n'a pas beaucoup de peine à détruire cet étrange Ly, ou plutôt à en rectifier l'idée et à la changer en celle du vrai dieu. Il y a même cela d'heureux, que le Ly étant, selon le Chinois, la raison universelle, il est tout disposé à devenir celle qui, selon le P. Malebranche, éclaire tous les hommes, et dans laquelle on voit tout. Quoiqu'à cause du grand éloignement des philosophes chinois,
seuls intéressés à cet ouvrage, il ne parût pas devoir attirer de querelle au P. Malebranche, il lui en attira pourtant une, et ce fut avec les journalistes de Trévoux. Us ne convinrent pas de ralhéisme qu'on allribuait aux lettrés de la Chine; mais le P. Malebranche soutint, par (quantité de livres des missionnaires jésuites, que cette accusation n'était que trop fondée.
Son dernier livre, qui a [laru en 1715, a été les Réflexions sur la prémotion physique, pour répondre à un livre intitulé: De Vaction de Dieu sur les créatures, où l'on prétendait établir cette prémotion. L'auteur s'appuyait quelcjuefois du P. Malebranche et l'amenait à lui ; mais celui-ci ne voulut ni le suivre oi^i il avait dessein de le mener, ni convenir qu'il s'égarait quand ils n'al.'aicnt pas ensemble. En un mot, le système De l'action de D/cit, en conservant le nom de la liberté, anéantissait la chose ; et le ^-*. Malebranche s'attacha à expliquer comment il la conservait entière. 11 représente la prémotion physique par une comparaison aussi concluante peutêtre, et certainement plus touchante que les raisonnements métaphysiques. Un ouvrier a fait une statue dont la tète, qui se peut mouvoir par une charnière, s'incline respectueusement devant lui, pourvu qu'il tire un cordon. Toutes les fois qu'il le tire, il est fort content des hommages de la statue : mais un jour qu'il ne le tire point, elle ne le salue point, et il la brise de dépit. Le P. Malebranche prouve aisément que dans ce système Dieu ne serait pas assez bon ni assez juste; il entreprend de prouver d'ailleurs que dans le sien il l'est assez et autant qu'il ledoitêtre, quoiqu'il ne le soit pas comme Bayle et ([uelquci philosophes auraient désiré. Ainsi, d'un côté, il décharge l'idée de Dieu de la fausse rigueur que quelques théologiens y attachent; et de l'autre, il la justifie de la vérital)le rigueur que la religion nous y découvre ; et il passe entre les deux écueil; d'une théologie trop sévère et désespérante, d'une philosophie trop humaine et trop relâchée. Il finit son livre par prier qu'on ne le juge point sans avoir pris la peine de le lire et de l'entendre; et cette prière renouvelée dans un ouvrage, le dernier de tant d'ouvrages, marque assez combien cette faveur est difficile à obtenir du public.
ÉLOGE J)U PÈRE MALEliRANCllE. Ul
Jusqu'ici nous n'avons guère représenté le P. Malel)ranclie que comme métaphysicien ou théologien; et en ces deux qualités, il serait étranger à l'Académie des sciences, qui passerait témérairement ses bornes en touchant le moins du monde à la théologie, et qui s'abstient totalement de !a métaphysique, parce qu'elle paraît trop incertaine et trop contentieuse, ou du moins d'une utilité trop peu sensible. Mais il était aussi grand géomètre et grand physicien; et son savoir en ces matières, répandu avec éclat dans ses principaux ouvrages, lui fit donner une place d'honoraire dans cette compagnie, lorsque le renouvellement s'en lit en 1099. La géométrie et la physique furent même les degrés qui le conduisirent à la métaphysique et à la théologie, et devinrent presque toujours dan.; la suite ou le fondement, ou l'appui, ou l'ornement de ses plus sublimes spéculations.
En 1712 parut la dernière édition de la Recherche de la vérité. Il y a donné une théorie entière des lois du mouvement, sujet sur lequel il avait fort médité, et beaucoup rectifié ses premières pensées, dont il avait reconnu l'erreur; car les hommes se trompent, et les grands hommes reconnaissent qu'ils se sont trompés. 11 a de plus ajouté à cette édition un grand morceau de physi(iiie tout neuf, qui est le système général de l'univers. C'est celui de Descaries réformé, et cependant fort dilférenl. Il roule sur une idée qui a été très fanil- Vibiv à ce grand inventeur, et qu'il n'a pas poussée aussi loin ([u'il aurait dû. Elhi seule, selon le P. Malebranche, rend raison do tout ce qu'il y a de plus gi'iiéral et de plus inconnu dans la physique, de la dureté des corps, de leur ressort, de leur pesanteur, de la lumière, de sa propagation instantanée, de ses réflexions et réfractions, de la génération du feu, des couleurs. H faut bien que cette idée soit une supposition, mais à peine en est-elle une: car elle e.a copiée d'après une chose inconlestable chez les cartésiens, etque les autres philosophes ne peuvent contester sans tomber dans d'étranges pensées. Kii un mot, comme l'univers cartésien et conqiosé d'une infinité de tourbillons presque immenses, dont les éto les fixes sont les centres ; qu'ils ne se détruisent point les uns les autres pour en faire un tolal. mais ajustent leui's mouvements
de manière à pouvoir tourner tous ensemble, et cliacun du sens ([ui convient au tout; ([ue par leurs forces centrifuges ils se compriment sans cesse les uns les autres, mais se compliment également, et se conservent dans l'équilibre où ils se sont mis; de même le P. Malebranche imagine que toute la matière subtile répandue dans un tourbillon particulier, dans le nôtre, par exemple, est divisée en une infinité de tourbillons presque infiniment petits, dont la vitesse est fort grande, et par conséquent la force centrifuge presque infinie, puisqu'elle est le carré de la vitesse divisée par le diamètre du cercle. Voilà un grand fonds de force pour tous les besoins de la physi({ue. Quand les particules grossières sont les unes auprès des autres, et se touclient immédiatement, elles sont comprimées en tous sens par les forces centrifuges des petits tourbillons qui les environnent, et auxquels elles ne résistent par aucune autre force; et de là vient la dureté des corps. Si on les plie de façon que les petits tourbillons contenus dans leurs interstices ne puissent plus s'y mouvoir comme auparavant, ils tendent par leurs forces centrifuges à rétablir ces corps dans leur premier état; et c'est là le ressort. La lumière est une pression causée par le corps lumineux à toute la sphère des petits tourbillons environnants; et parce que tout est plein, cette pression se communique en un instant du centre de la sphère jusqu'à sa dernière surface. De plus, comme les pressions du corps lumineux se font par reprise, à cause qu'il est repoussé à chaque instant qu'il pousse, il se fait des vibrations de pression, dont le nombre plus ou moins grand dans un temps déterminé, produit les différentes couleurs, ainsi que le nombre des vibrations de l'air grossier ébranlé par un corps sonore, produit les différents sons. Un petit tourbillon peut recevoir à la fois une infinité de pressions différentes, ce que ne pourrait pas un corps dur ; et par conséquent une infinité de rayons différemment colorés peuvent passer par le même point physique sans se détruire et sans s'altérer. La réfraction vient de l'inégalité des pressions qui agissent sur un rayon, lorsqu'il vient à passer d'un milieu dans un autre. La pesanteur, phénomène si commun, et jusqu'à présent si incompréhensible, suit du même principe:
ÉLOGE DU PÈRE MALEBR.\>;CUE. 93
mais rexplicatiou en serait ,trop longue. Entin le P. Malebranche regardait ces petits tourbillons comme la clef de toute la physique; et c'est un grand préjugé en leur faveur que de pouvoir être mis à tant d'usages.
Le P. Malebranche, quoique d'une mauvaise constitutiop, avait joui d'une santé égale, non seulement par le régime que ï^a piété et son état lui prescrivaient, mais par des attentions l)articulièros auxquelles il avait éléobligé. Son principal remède, dès qu'il sentait quelque incommodité, était une grande quantité d'eau dont il se lavait abondamment le dedans du corps, persuadé que quand l'hydraulique était chez nous en bon état, tout allait bien. Mais enfin, il tomba fort malade en 1715, âgé de soixante-dix-sept ans; etTon jugea d'abord qu'il y avaitpeu à espérer. C'était une déiaillance universelle, sans fièvre, sans fluxion, sans obstruction, mais avec de vives douleurs.
Celle maladie lui épargna le chagrin d'entrer dans une contestalion qui venait encore le chercher et troubler son repos. Un nouvel ennemi s'était déclaré, le père du Tertre, jésuite, qui pubUa cette année une ample réfutation de tout son système (1). Le P. Malebranche avait passé malgré lui une bonne partie de sa vie les armes à la main, toujours sur la défensive; et il n'y eut que la mort qui le put soustraire à cette fatalité. 11 avait eu même à souff'rir d'autres contradictions moins éclatantes et plus fâcheuses. On ferait une longue histoire des ^érités qui ont été mal reçues chez les hommes, et des mauvais traitements essuyés par les introducteurs de ces malheureuses étrangères.
Le P. Malebranche fut malade quatre mois, s'aff'aiblissant de jour en jour, et se desséchant jusqu'à n'être plus qu'un vrai squelette. Son mal s'accommoda à sa philosophie ; le corps qu'il avait tantméprisé se réduisit presque à rien ; etl'esprit, accoutumé à la supériorité, demeura sain et entier. 11 n'en faisait usage que pour s'exciter à des sentiments de religion, et quelquefois, par délassement, pour philosopher sur le dépérissement de la machine. Il fut toujours spectateur tranquille de sa longue
'D licfvtotion d'un nouveau sy.stèivr de métophysiqur^ proposo par le P. Male- Lranche. 3 vol., in-is, Paris I7»r.
94 FOiNTENELLE.
mort, dont 1 dornier momont, qui arriva le 13 oclo])r(.', fut t<'l que Ton crut qu'il reposait.
Depuis quo la lecture de Descartes l'avait mis sur les bonnes voies, il n'avait étudié que pour s'éclairer l'esprit, et non pour se charger la mémoire; car l'esprit a besoin de lumières, et n'en a jamais trop : mais la mémoire est le plus souvent accablée de fardeaux inutiles; aussi ne cherclie-t-elle qu'à les secouer. II avait donc assez peu lu, et cependant beaucoup appris. Il retranchait de ses lectures celles qui ne sont que de pure érudition; un insecte le touchait plus que toute l'histoire grecque ou romaine: et en effet un grand génie voit d'un coup d'œil beaucoup d'histoires dans une seule réflexion d'une certaine espèce. Il méprisait aussi cette espèce de philosophie qui ne consiste qu'à apprendre les sentiments de différents philosophes. On peut savoir l'histoire des pensées des hommes sans penser. Après cela, on ne sera pas surpris qu'il n'ait jamais pu lire dix vers de suite sans dégoût. Il méditait assidûment, et même avec certaines précautions, comme de fermer ses fenêtres. Il avait si bien acquis la pénible habitude de l'attention, qu> ({uand on lui proposait quelque chose de difficile, on voyait dès l'instant son esprit se pointer vers l'objet et le pénétrer. Ses délassements étaient des divertissements d'enfant; et c'était par une raison très digne d'un philosophe qu'il les recherchait avec cette puérilité honteuse en apparence ; il ne voulait point qu'ils laissassent aucune trace dans son âme : dès qu'ils étaient passés, il ne lui restait rien, que de ne s'être pas toujours appliqué (1). Il était extrêmement ménager de toutes les forces de son esprit et soigneux de les conserver à la philosophie. Cette simplicité que les grands hommes osent presque seuls se permettre, et dont le contraste relève tout ce qu'ils ont de rare, était parfaite en lui. Une piété fort éclairée, fort attentive et fort sévère, perfectionnait des mœurs que la nature seule mettait déjà, s'il était possible, en état de n'en avoir pas beaucoup de besoin. Sa conversation roulait sur les mêmes matières que ses livres ; seulement^ pour ne pas trop effaroucher la plupart des gens, il tâchait de la rendre un peu moins chré-
(i) sénèque dit de même de Socrale: Cuiii pueris ludere non erubescebat. De tranquillitateaninii, Cip. V.
tienne; mais il ne relâchait rien du philosophique. On la recherchait beaucoup, quoique si sage et si instructive. Il y affectait autant de i^e dépouiller d'une supériorité qui lui appartenait, que les autres affectent d'en prendre une qui ne leur appartient pas. 11 voulait être ulilo à la vérité; et il savait que ce n'est guère qu'avec un air humble et soumis qu'elle peut se glisser chez les hommes. 11 ne venait presque point d'étrangers savants à Paris qui ne lui rendissent leurs hommages. On dit que des princes allemands y sont venus exprès pour lui ; et je sais que dans la guerre du roi Guillaume, un officier anglais prisonnier se consolait de venir ici. parce que, aussi bien, il avait toujours eu envie de voir Louis XIV et Malebranche. 11 a eu l'honneur de recevoir une visite de Jacques il, roi d'Angleterre. Mais ces curiosités passagères ne sont pas si glorieuses pour lui que l'assiduité constante de ceux qui voulaient véritablement le voir, et non pas seulement l'avoir vu. Milord Quadrington. qui est mort vice-roi de la Jamaïque, pendant plus de deux ans de séjour qu'il fit à Paris, venait passer avec lui deux ou trois heures presque tous les matins. Je ne sais par quel hasard la nalion anglaise nous fournit tant de suffrages, on y pourrait joiniire encore une traduction anglaise de la Recherche de la vérité, faite par Taylor, parent du fameux Taylor (i). Mais enfin ce hasard, si c'en est un, est heureux ; c'est une estime précieuse ([ue celle d'une nation si éclairée et si peu disposée à estimer légèrement. Les compatriotes du P. Malebranche sentaient aussi ce qu'il valait, et un assez grand nombre de gens de mérite se rassemblaient autour de lui. Ils étaient la plupart ses disciples et ses amis en même temps, et l'on ne ])ouvait guère être l'un sans l'autre. Il eiU été difficile d'être en liaison particulière avec un homme toujours plein d'un système qu'on eût rejeté; et si l'on recevait le système, il n'était pas possible qu'on ne goûtât infiniment le caractère de l'auteur, qui n'était, pour ainsi dire, que le système vivant. Aussi jamais philosophe, sans en excepter Pythagore, n'a-t-il eu des sectateurs plus persuadés; et l'on peut soupçonner que
(i I Parmi les disciples de Malebranche en An;,'lelerre, Fonlenelle aurait encore pu cJler John Norris,i'auleur de l'essai d'il ne Théorie du mundc idéal cl inlelliyible.
pour produire cette forte persuasion, les qualités personnelles du P. Malcbranche aidaient à ses raisonnements.
Joseph Sauveur naquit ii la Flèche, le 24 mars 1653, de Louis Sauveur, notaire, et de Rcnce des Haycs, qui étaient alliés aux meilleures familles du pays. 11 fut absolument muet jusqu'à l'âge de sept ans, par le défaut des organes de la voix, qui ne commencèrent à se débarrasser qu'en ce temps-là, mais lentement et par degrés, et n'ont jamais été bien libres. Cette impossibilité déparier lui épai-gna tous les petits discours inutiles de l'enfance ; mais peut-être l'obligea-t-elle à penser davantage. Il était déjà machiniste; il construisait de petits moulins; il faisait des siphons avec des chalumeaux de paille, des jets d'eau ; et il était l'ingénieur des autres enfants, comme Cyrus devint le roi de ceux avec qui il vivait.
On le mit au collège des Jésuites. Jl n'était guère propre à y briller ; il ne parlait qu'avec beaucoup de peine, et en avait encore plus à apprendre par cœur. Sa mémoire se refusait à tout ce qui n'est que de pure mémoire et ne saisissait rien qu'avec le secours du jugement. Il fut extrêmement négligé d'un premier régent qu'il eut et n'avança guère sous lui. Il fit beaucoup mieux sous un second, qui démêla ce qu'il valait. On ne peut guère blâmer le premier, et il faut beaucoup louer le second.
Les oraisons de Cicéron, les poésies de Virgile, que sa rhétorique fit passer en revue devant lui, ne le touchèrent point. Par hasard l'arithmétique de Pelletier du Mans se présenta, il en fut charmé et l'apprit seul.
Sa passion naissante pour les sciences lui en donna unevio* lente pour venir à Paris, car il ne sentait que trop tout ce qu lui manquait à la Flèche. 11 avait un oncle chanoine et grandchantre de Tournus ; il prit le dessein d'aller le trouver pour
en obtenir une pension qui le mît en état de subsister à Paris. 11 fit le voyage en 1G70 avec Coubard, son ami, présentement hydrographe du roi à Brest ; voyage très philosophique, non seulementpar l'intention, mais par l'équipage. Ils remarquèrent sur leur route tout ce qu'ils purent, et même quelquefois plus qu'il ne devait encore leur être permis de remarquer. A Lyon, Sauveur entendant la fameuse horloge qui fait tant d'autres choses que de sonner l'heure, devina tout 1 intérieur et toute l'énigme de la machine.
Sa famille le destinait à l'Eglise, et dans cette vue Toncle accorda la pension pour étudier en philosophie et en théologie à Paris. Pendant sa philosophie, il apprit en un mois, et sans * maître, les six premiers livres d'Euclide; ce qui était fort différent de ce qu'on lui enseignait, quoique rien n'y dût appartenir davantage. Cet essai et ce succès ne firent qu'irriter son goût pour les mathématiques, et il leur donna une application que la philosophie scolastique ne pouvait obtenir de lui. La théologie des écoles lui ressemblait trop pour être mieux traitée ; il Fabandonna bientôt; et pour ne sortir de son goût que le moins qu'il était possible, il se destina à la médecine, et lit un cours d'anatomie et de botanique. Il allait aussi fort assidûment aux conférences de Rohault, qui en ce temps-là aidaient à familiariser un peu le monde avec la vraie philosophie (1).
Sauveur connut alors M. de Cordemoy, lecteur du Dauphin, et habile philosophe (2) qui parla de lui à l'évèque de Condom, depuis évèque de Mraux, précepteur du jeune prince. Ce prélat voulut voir Sauveur; il le tourna sur plusieurs matières de physique, le sonda et le connut bien. Il lui donna un conseil qui ne pouvait partir ([ue d'un homme d'esprit : ce fut de renoncer à la médecine. Il jugea ({u'il aurait irop de peine à y réussir avec un grand savoir, mais qu'il allait trop directement au but, et ne prenait i)oint de tours; avec des raisonnements justes, mais secs et concis, où les paroles étaient épargnées et où le peu qui en restait par une nécessité absolue était dénué de
(t) Rohault, gendre de Clerselier, zélé cartésien. Ses conférences sur la physique et la philosophie eurent le plus grand succès.
(2) Géraud de Cordemoy, conseiller du roi et meuibre de l'Académie française, philosophe cartésien.
grâce. En effet, un médecin a pres({uc aussi souvent affaire à l'imagination de ses malades qu'à leur poitrine ou à leur foie: et il faut savoir traiter cette imagination, qui demande des spécifiques particuliers.
Encore une chose détermina Sauveur à suivre le sage conseil de M. de Condom. Son oncle, qui vit qu'il ne pensait plus à l'état ecclésiastique, fit scrupule de lui continuer une pension qu'il prenait sur les revenus de son bénéfice, et comme le jeune étudiant en médecine était encore bien éloigné d'en pouvoir tirer aucun secours, il se tourna entièrement du côté des mathématiques et se résolut à les enseigner.
Les géomètres, qui encore aujourdlmi ne sont pas communs, l'étaient encore beaucoup moins. C'était un titre assez singulier, et qui par lui-même attirait l'attention. Le peu qu'il y en avait dans Paris n'étaient que des géomètres de cabinet, séquestrés du monde. Sauveur au contraire s'y livrait; et cela dans le temps heureux de la nouveauté. Quelques dames même aidèrent à sa réputation ; une principalement, qui logeait chez elle le célèbre La Fontaine, et qui goûtant en même temps Sauveur, prouvait combien elle était sensible à toutes les différentes sortes d'espriL(l). 11 devint donc bientôtle géomètre à la mode; et il n'avait encore que 23 ans lorsqu'il eut un écolier de la plus haute naissance, mais dont la naissance est devenue le moindre titre, le prince Eugène.
Un étranger de la première qualité voulut apprendre de lui la géométrie de Descartes ; mais le maître ne la connaissait point encore. Il demanda huit jours pour s'arranger, chercha bien vite le livre, se mit à l'étudier; et plus encore par le plaisir quil y prenait que parce qu'il n'avait pas de temps à perdre, il y passait les nuits entières, laissait quelquefois éteindre son feu, car c'était en hiver, et se trouvait le matin transi de froid sans s'en être aperçu.
Il lisait peu, parce qu'il n'en avait guère le loisir; mais il méditait beaucoup, parce qu'il en avait le talent et le goût. Il retirait son attention des conversations inutiles pour la placer mieux, et mettait à profit jusqu'au temps d'aller et de venir
{i) Mme de la Sablière.
par les rues. Il devinait, quand il en avait besoin, ce qu'il eût trouvé dans les livres; et pour s'épargner la peine de les chercher et de les étudier, il se les faisait lire.
La chaire de Ramus pour les mathématiques, qui se donne au concouis, étant venue à vaquer au collège royal, il se prépara à entrer dans la lice : mais il apprit qu'il fallait commencer le combat par une harangue. La difficulté de la faire, et plus encore celle de l'apprendre par cœur, lui firent abandonner rentroprise.
Un géomètre entièrement renfermé dans sa géométrie, n'attendait certainement aucune fortune du jeu. Cependant la bassette fit plus de bien à Sauveur qu'à la plupart de ceux qui y jouaient avec tant de fureur. Le marquis de Dangeau lui demanda en 1678 le calcul des avantages du banquier contre les pontes. Il le fit au grand étonnement de quantité de gens, qui voyaient nettement évahié en nombre précis ce qu'ils n'avaient entrevu qu'à peine et avec beaucoup d'obscurité. Comme la bassetle était fort à la mode à la cour, elle contribua à y mettre Sauveur, qui fut heureux d'avoir traité un sujet aussi intéressanl. Il eut l'honneur d'expliquer son calcul au roi et à la loine. On lui demanda cn>uite ceux du quinquenove, du hoca, du lansquenet, jeux qu'il ne connaissait point, et dont il n'apprenait les règles que pour les transformer en équations algébriques, oîi les joueurs ne les connaissaient plus. Il a paru longtemps après un grand ouvrage d'une autre main sur les Jeux de hasard, qui paraît en avoir épuisé tout le géométrique (1).
En 1680, il fut choisi pour être maître de mathématiques des pages de madame la Dauphine. Pendant un voyage de Fontainebleau, le maréchal de Bellefond l'engagea à faire un petit cours d'anatomie pour les courtisans. Il sortait de sa spiière ordinaire, mais non pas de celle de son savoir. On dit que toute la cour allait l'entendre : mais je crains qu'on ne fasse trop d'iionneur à toute la cour.
11 alla à Chantilly avec Mariotle en iG81, j)Our taire de> expériences sur les eaux. On sait combien elles peuvent fournir d'occupation à un mathématicien. Il fut connu du grand prince
(1) Lauleur est Uemond de Montmort. comme on vern^Wîîs\s«tt\éHf«|;e^^^
BIBUOTHECA )j
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Louis de Coudé, dont ringûnieuse et vive curiosité se portait à tout. Il prit beaucoup de goût et d'affection pour Sauveur; il le faisait venir souvent de Paris à Chantilly, et l'honorait de ses lettres. Un jour que Sauveur entretenait le prince sur quelque matière de science en présence de deux autres savants, ou qui faisaient profession de l'être, ils lui coupèrent la parole, ce qui n'était jamais difficile, et se mirent à expliquer ce qu'il avait entrepris. Quand ils eurent fini, le prince leur dit : Vous avez cru que Sauveur ne s'entendait pas bien, parce qu'il parle avec peine; mais je le suivais, et je l'entendais parfaitement. Vous m'avez parlé beaucoup plus éloquemment que lui, mais jf ne vous ai pas compris, et peut-être ne vous comprenez-vous pas vousmêmes.
11 prit le temps de ses voyages de Chantilly pour tj'availler à un traité de fortification. Quel oracle n'avait-il pas là? Cependant quelques années après, se défiant de la simple spéculation qu'il avait sur ces matières, il y voulut joindre la pratique, et même la plus périlleuse. 11 alla au siège de Mons en 1691, et il y montait tous les jours la tranchée. Il exposait sa vie, seulement pour ne négliger aucune instruction, et l'amour de la science était devenu en lui un courage guerrier. Le siège fini, il visita toutes les places de Flandres. H apprit le détail des évolutions militaires, les campements, les marches d'armée; enfin tout ce qui appartient à l'art de la guerre, où l'intelligence a pris un rang au-dessus de la valeur même. On ne connaissait guère que lui de mathématicien à la cour, et les mathématiques n'y étaient guère connues que par lui; et comme on ce pays-là la vogue est plus universelle que partout ailleurs, et qu'heureusement pour ce siècle il n'y a plus d'éducation bien entendue sans mathématiques, il a eu l'honneur de les montrer à tous les jeunes princes et aux enfants de France. Ce serait une affectation inutile que d'enfler cet éloge du dénombrement de tous ces grands noms. 11 serait inutile aussi de rapporter en détail la plupart de ses différents travaux : des méthodes abrégées pour les grands calculs, des tables pour la dépense des jets d'eau, les cartes des côtes de France, qu'il réduisit par ordre de M, de Seignelay à la même
échelle et orienta de même façon, et qui composent le premier volume du Neptune français ; le rapport des poids et des mesures de différents pays; une manière de jauger avec beaucoup de l'acilitc et de précision toutes sortes de tonneaux; un calendrier universel et perpétuel, qui découvrit la fausseté d'un titre qu'on donnait pour ancien et fit condamner les faussaires, etc. On ne pourrait faire sentir que par une trop grande discussion la difficulté et le prix de ces sortes d'ouvrages, que n'estiment peut-être pas assez ceux qui ne se plaisent que sur la cime la plus élevée de la théorie. Sauveur ne faisait guère de cas que des mathématiques utiles, effet de sa solidité naturelle d'esprit, et peul-ètre aussi de l'habitude d'enseigner; car on ne mène pas des écoliers si loin, surtout ceux qu'il avait. Il demandait presque pardon de s'être amusé aux carrés magiques, qu'il avait poussés au dernier degré de spéculation. 11 faut même convenir qu'il n'était pas trop prévenu en faveur des nouveaux géomètres de l'infini, qu'il appelait infinitaires, comme font ceux qui ne veulent pas trop les exalter. Ce n'est pas qu'il n'entendît bien leurs méthodes, et ne s'en servît même en cas de besoin ; mais enfin il y a des goûts jusque dans la géométrie, et les hommes forcés à être d'accord sur le fond trouvent encore le secret de se partager ou sur le choix des vérités différentes, ou sur les moyens de parvenir aux mêmes vérités. Il en revient à la vérité en général l'avantage d'être recherchée, quelle qu'elle soit, et envisagée de tous les sens.
En 168G, Sauveur eut une chaire de mathématiques au collège royal. La harangue n'y mit point d'obstacle; car, comme il avait alors un grand nom, il osa la lire. Il n'avait écrit aucun des traités qu'il dicta. Ces matières, qui se lient par la raison et n'ont point besoin de mémoire, étaient si présentes à son esprit et si bien arrangées dans sa tète, qu'il n'avait qu'à les laisser sortir. Des copistes allaient écriiv sous lui i)Our vendre ses traités; lui-même en achetait un exemplaire à la fin de chaque année. Quelquefois quand il trouvait des auditeurs attentifs et intelligents, il se laissait emporter au plaisir de les instruire et leur aurait donné toute la journée sans sans apercevoir, si un domestique accoutumé à cor-
riger ses distractions ne l'eut averti qu'il avait affaire ailleurs.
11 entra dans l'Académie en 1699, déjà rempli d'un grand dessein qu'il méditait, d'une science presque toute nouvelle qu'il voulait mettre au jour, de son acoustique, qui doit être, pour ainsi dire, en regard avec l'optique. C'est un bonheur présentement assez rare que de découvrir dos pays inconnus, mais c'est un grand travail que de les défricher. Il n'avait ni voix ni oreille, et ne songeait plus qu'à la musique. Il était réduit à emprunter la voix ou l'oreille d'autrui, et il en rendait en échange des démonstrations inconnues aux musiciens. Il consulta souvent et utilement sur toutes les parties de son système M. le duc d'Orléans, qui avait appris les mathématiques de lui, et qui savait parfaitement la musique, parce que c'est un des beaux-arts. Le disciple s'acquitta, du moins en partie, avec son maître. Une nouvelle langue de musique plus commode et plus étendue, un nouveau système des sons, un monocorde singulier, un échomètre, le son fixe, les nœuds des ondulations ont été les fruits des recherches de Sauveur. 11 les avait poussées jusqu'à la musique des anciens Grecs et Romains, des Arabes, des Turcs et des Persans, tant il était jaloux que rien ne lui échappât de cette science des sons, dont il s'était fait un empire particulier. Nous avons trop parlé de ses découvertes dans nos histoires pour en rien répéter ici. Jamais la mort d'un savant ne fait tant de tort aux sciences que quand elle interrompt des entreprises de longue suite. Un grand nombre de vues et un certain fil d'idées précieux, et quelquefois unique, périssent avec le premier inventeur.
M. de Yauban, qui était chargé du soin d'examiner les ingénieurs sur un art qu'on n'avait appris que de lui, ayant été fait maréchal de France en 1703, proposa au roi M. Sauveur pour cet examen, qui ne convenait plus à sa dignité. On sait de quel poids était son témoignage, non seulement par ses lumières, mais par son zèle pour le bien du service. Sauveur fut agréé par le roi et honoré d'une pension. 11 retranchait de sa fonction d'examinateur tout le formidable inutile, ou mCme nuisible, que d'autres y auraient pu mettre, et n'y conservait (|u'une attention douce, mais fine et pénétrante. Quelquefois
les ingénieurs sortaient d'une simple conversation, examinés sans avoir cru l'être.
Quoique Sauveur eût toujours joui d'une bonne santé et parût être d'un tempérament robuste, il fut emporté en deux jours par une fluxion de poitrine: il mourut le G juillet 1716, en sa soixante-quatrième année.
Il a été marié deux fois. A la première il prit une précaution assez nouvelle : il ne voulut point voir celle qu'il devait épouser jusqu'à ce qu'il eût été chez un notaire faire rédiger par un écrit les conditions qu'il demandait; il craignit de n'en être pas assez le maître après avoir vu. La seconde fois il était plus afjuerri. Il a eu du premier lit deux fils ingénieurs ordinaires du roi et officiers dans les troupes; et du second, un lils et une fille. Le fils a été muet jusqu'à sept ans, précisément comme son père, et ne fait que commencer à parler. Sauveur n'avait point de présoniption. Je lui ai ouï dire que ce qu'un homme peut en mathématiques, un autre le pouvait aussi. La proposition n'est peut-être pas vraie, mais elle est modeste dans la bouche d'un grand mathématicien, car un médiocre aurait voulu tout égaler. Il avait beaucoup de peine à se contenter sur ses ouvrages, et il fallait qu'il les éloignât de ses yeux et se les arrachât lui-même pour cesser d'y retoucher. Il était officieux, doux et sans humeur, même dans l'intérieur de son domestique. Quoiqu'il eût été fort répandu dans le monde, sa simplicité et son ingénuité naturelles nen avaient point été altérées, et le caractère mathématique avait toujours prévalu.
ËLOGK DE LEIBNITZ
Godefroy-Guillaume Leibnitz naquit à Leipsick en Saxe, le 23 juin 104!), de Frédéric Leibnitz, professeur de morale, et greffier de l'université de Leipsick, et de Catlierine Sciimuck, sa troisième femme, fille d'un docteur et professeur en droit.
Paul Leibnilz, son grand oncle, avait été capitaine en Hongrie, et anobli pour ses services, en IGOO, par l'empereur Rodolphe II, qui lui donna les armes (jue Leibnitz portait.
Il perdit son père à l'âge de six ans ; et sa mère, qui était une femme de mérite, eut soin de son éducation. Il ne marqua aucune inclination particulière pour un genre d'étude plutôt que pour un autre. Il se porta à tout avec une égale vivacité ; et comme son père lui avait laissé une assez ample bibliothèque de livres bien choisis, il entreprit, dès qu'il sut assez de latin et de grec, de les lire tous avec ordre : poètes, orateurs, historiens, jurisconsultes, philosophes, mathématiciens, théologiens. Il sentit bientôt qu'il avait besoin de secours ; il en alla chercher chez tous les habiles gens de son temps, et même, quand il le fallut, assez loin de Leipsick.
Cette lecture universelle et très assidue, jointe à un grand génie naturel, le fit devenir tout ce qu'il avait lu. Pareil en quelque sorte aux anciens qui avaient l'adresse de mener jusqu'à huit chevaux attelés de front, il mena de front toutes les sciences. Ainsi nous sommes obligés de le partager ici, et, pour parler philosophiquement, de le décomposer. De plusieurs Hercules l'antiquité n'en a fait qu'un, et du seul Leibnitz nous ferons plusieurs savants. Encore une raison qui nous détermine à ne pas suivre comme de coutume l'ordre chronologique, c'est que dans les mêmes années il paraissait de lui des écrits sur différentes matières ; et ce mélange presque perpétuel qui ne produisait nulle confusion dans ses idées, ces passages brusques et fréquents d'un sujet à un autre tout opposé qui ne l'embarrassaient pas, mettraient de la confusion et de l'embarras dans cette histoire.
Leibnitz avait du goût et du talent pour la poésie. Il savait les bons poètes par cœur, et dans sa vieillesse môme il aurait encore récité Virgile presque tout entier mot pour mot. 11 avait une fois composé en un jour un ouvrage de trois cents vers latins sans se permettre une seule élision ; jeu d'esprit, mais jeu difficile. Lorsque, en 1G79, il perdit le duc Jean-Frédéric de Brunswick, sonproteiteur, il fit sur sa mort un poème latin, qui est son chef-d'œuvre, et qui mérite d'être compté parmi les plus beaux d'entre les modernes. Il ne croyait pas, comme
|5:loge de leibmtz. los
la plupart de ceux qui ont travaillé dans ce genre, qu'à cause qu'on fait des vers en latin, on est en droit de ne pas penser et de ne rien dire, si ce n'est peut-être ce que les anciens ont dit. Sa poésie est pleine de choses; ce qu'il dit lui appartient : il a la force de Lucain, mais de Lucain ({ui ne fait pas trop d'eflbrt. Un morceau remar(|uahle de ce poème est celui oîi il l»ar;e du phosphore dont Ihimdt était l'inventeur. Le duc de Brunswick, excité par Leihnilz, avait fait venir Brandt à sa cour pour jouir du phosphore : et le poète chante cette merveille jusque-là inouïe: « Ce feu inconnu à la nature même, qu'un nouveau Vulcain avait allumé dans un antre savant, que l'eau conservait et empêchait de se rejoindre à la sphère du feu sa patrie, qui, enseveli sous l'eau, dissimulait son être, et sortait lumineux et brillant de ce tombeau, image de l'àme immortelle et heureuse, etc. » Tout ce que la fable, tout ce (jue l'histoire sainte ou profane peuvent fournir qui ait rapport au phosphore, tout est employé ; le larcin de Prométhée, la robe de Médée, le visage lumineux de Moïse, le feu de Jérémie enfoui quand les Juifs furent emmenés en captivité, les vestales, les lampes sépulcrales, le combat des prêtres égyptiens et perses, et quoiqu'il semble qu'en voilà beaucoup, tout cela n'est point entassé : un ordre fin et adroit donne à chaque chose une place qu'on ne saurait lui oter; les différentes idées qui se succèdent rapidement ne se succèdent qu'à proj)OS. Leibnitz faisait même des vers français, mais il ne réussissait pas dans la poésie allemande. Notre préjugé pour notre langue et l'estime qui est due à ce poète nous pourraient fn ire croire que ce n'était pas tout à fait sa faute (1).
Il était très profond dnns l'histoire et dans les intérêts des princes, qui en sont le résultat politi({ue. Après que Jean-Casimir, roide Pologne, eutabdiquéla couronne, en 1608. Philippe- (Juillaume de Neubourg, comte ])alatin, fut des prétendants: et Leibnitz fit un traité sous le nom supposé de 6Vo/7/cr//ror/j/<;, pour ])rouver que la république ne i)Ouvait faire un meilleur choix. Cet ouvrage eut beaucoup d'éclat: l'auteur avait vingtdeux ans.
(1) Celle remarque, juslo au temps où la faisait Foiiten^lle, a cessé de l'ôlre depuis un siècle. L'Allemagne a eu de grands poètes en allemand.
10() FONTEXELLE.
Quand on commença à traiter la paix de Nimèguo, il y eut des difficultés sur le cérémonial à l'égard des princes libres de l'Empire qui n'étaient pas électeurs ; on ne voulait pas accorder à leurs ministres les mîmes titres et les mêmes traitements qu'à ceux des princes d'Italie, tels que sont les ducs de Modène ou de Mantoue. Leibnilz publia en leur faveur un livre intitulé : Ccsarini Fustenerii de Jure Suprematus ac Legationis Principum Germaniœ, qui parut en 1G67. Le faux nom qu'il se donne signifie qu'il était dans les intérêts de l'Empereur et dans ceux des princes, et qu'en soutenant leur dignité il ne nuisait point à celle du chef de l'Empire. Il avait effectivement sur la dignité impériale une idée qui ne pouvait déplaire qu'aux autres potentats. Il prétendait que tous les États chrétiens, du moins ceux d'Occident, ne font qu'un corps, dont le pape est le chef spirituel, et l'empereur le chef temporel; qu'il appartient à l'un et à l'autre une certaine juridiction universelle ; que l'empereur est le général né, le défenseur, Vadvoué de l'Église, principalement contre les infidèles; et de là lui vient le titre de Sacrée Majesté, et à l'empire celui du Saint-Empire; et que, quoique tout cela ne soit pas de droit divin, c'est une espèce de système politique formé par le consentement des peuples et qu'il serait à souhaiter qu'il subsistât en son entier. Il en tire des conséquences avantageuse:- pour les princes libres d'Allemagne, qui ne tiennent pas beaucoup plus à l'empereur que les rois eux-mêmes n'y devraient tenir. Du moins il prouve très fortement que leur souveraineté n'est point diminuée par l'espèce de dépendance où ils sont, ce qui est le but de tout l'ouvrage. Cette république chrétienne, dont l'empereur et le pape sont les chefs, n'aurait rien d'étonnant, si elle était imaginée par un Allemand catholique; mais elle l'était par un luthérien; l'esprit de système, qu'il possédait au souverain degré, avait bien prévalu à l'égard de la religion sur l'esprit de parti.
Le livre du faux César inus Fustenerius contient non seulement une infinité de faits remarquables, mais encore quantité de petits faits qui ne regardent que les titres et les cérémonies, assez souvent négligés par les plus savants en histoire. On voit que Leibnitz dans sa vaste lecture ne méprisait rien ; et il est étonnant à combien de livres médiocres, et presque absolument
ÉLOGE DE LElBxMTZ. 107
inconnus, il avait fait la grnce de les lire ; mais il l'est surtout qu'il ait pu mettre autant d'esprit philosophique dans une matière si peu philosophique. Il pose des définitions exactes qui le privent de l'agréalUe liberté d'abuser des termes dans les occasions ; il cherche des points fixes, et en trouve dans les choses du monde les plus inconstantes et les plus sujettes aux caprices des hommes ; il établit des rapports et des proportions qui plaisent autant que des ligures de rhétorique et persuadent mieux. On sent qu'il se tient presque à regret dans les détails où son sujet Fenchaine, et que son esprit prend son vol dès qu'il le peut et s'élève aux vues générales. Ce livre fut fait et imprimé en Hollande, et réimprimé d'abord en Allemagne jusqu'à quatre fois.
Les princes de Brunswick le destinèrent à écrire l'histoire de leur maison. Pour remplir ce grand dessein et ramasser les matériaux nécessaires, il courut toute l'Allemagne, visita toutes les anciennes abbayes, fouilla dans les archives des villes, examina les tombeaux et les autres antiquités, et passa de là en Italie, où les marquis de Toscane, de Liguric et d'Est, sortis de la même origine que les princes de Brunswick, avaient eu leurs principautés et leurs domaines. Comme il allait par mer dans une petite barque seul et sans aucune suite de Venise à Mesola dans le Ferrare, il s'éleva une furieuse tempête; le pilote qui ne croyait pas être entendu par un Allemand, et qui le regardait comme la cause de la tempête, parce qu'il le jugeait hérétique, proposa de le jeter à la mer, en conservant néanmoins ses hardes et son argent. Sur cela Lcibnilz, sans marquer aucun trouble, tira un cliapelet, qu'apparemment il avait pris par précaution, et le tourna d'un air assez dévot. Cet artifice lui réussit: un marinier dit au pilote que puisque cet homme-là n'était pas hérétique il n'était pas juste de le jeter à la nier (1).
Il lut de retour de ses voyages à Hanovre en 1690. Il avait fait une abondante récolte, et plus abondante qu'il n'était nécessaire pour l'histoire de Brunswick : mais une savante avidité l'avait porté à prendre tout. Il fit de son superflu un
(<) Descaries eut une aventure semblable sur le Zuiderzée et s'en tira d'une autre façon en mettant l'épée ù la main.
108 FOME.NELLE.
ample recueil, dont il donna le premier volume in-folio en 1693, sous le titre de Codex juris gentium dijolomaticus. 11 rappela Code du droit des (jetis, parce qu'il ne contenait que des actes faits par des nations, ou en leur nom, ou des déclarations de guerre, des manifestes, des traités de paix ou de trêve, des contrats de mariage de souverains, etc., et que comme les nations n'ont de lois entre elles que celles qu'il leur plaît de se faire, c'est dans ces sortes de pièces qu'il faut les étudier. Il mit à la tète de ce volume une préface bien écrite et encore mieux pensée. 11 y fait voir que les actes de la nature de ceux qu'il donne sont les véritables sources de l'histoire autant qu'elle peut être connue, car il sait bien que tout le fin nous en échappe ; que ce qui a produit ces actes publics et mis les hommes en mouvement, ce sont une infinité de petits ressorts cachés, mais très puissants, quelquefois inconnus à ceux mêmes qui les font agir, et presque toujours si disproportionnés à leurs effets, que les plus grands événements en seraient déshonorés. Il rassemble les traits d'histoire les plus singuliers que ses actes lui ont découverts, et il en tire des conjectures nouvelles et ingénieuses sur l'origine des électeurs de l'empire fixés à un nombre. Il avoue que tant de traités de paix si souvent renouvelés entre les mêmes nations font leur honte ; et il approuve avec douleur l'enseigne d'un marchand hollandais, qui ayant mis pour titre : A la ])aix perpétuelle, avait fait peindre dans le tableau un cimetière.
Ceux qui savent ce que c'est que de déchiffrer ces anciens actes, de les lire, d'en entendre le style barbare, ne diront pas que Leibnitz n'a mis du sien dans le Codex diplomatkus que sa belle préface. Il est vrai qu'il n'y a que ce morceau qui soit de génie, et que le reste n'est que de travail et d'érudition ; mais on doit être fort obligé à un homme tel que lui, quand il veut bien, pour l'utilité publique, faire quelque chose qui ne soit pas de génie.
En 1700 parut un supplément de cet ouvrage sous le titre de Mantissa codicis juris gentium diplomatici. Il y a mis aussi une préface, où il donne à tous les savants qui lui avaient fourni quelques pièces rares des louanges dont on sent la sincérité. Il remercie même Toinard de l'avoir averti d'une faute dans
ÉLOGE DE LEIRMTZ. lOU
son premier volume, où il avait confondu avec le fameux Christophe Colomb un Guillaume de Caseneuve, surnommé Coidomp, vice-amiral sous Louis XI; erreur si légère et si excusable, que l'aveu n'en serait guère glorieux sans une infinité d'exemples contraires.
Enfin il commença à mettre au jour, en 1707, ce qui avait rapport à l'histoire de Brunswick, et ce fut le premier volume in-folio Scriptorum Brunsicicensia illustrantium ; recueil de pièces originales qu'il avait presque toutes dérobées à la poussière et aux vers, et qui devaient faire le fondement de son histoire. Il rend compte dans la préface de tous les auteurs qu'il donne et des pièces qui n'ont point do noms d'auteur, et en porte des jugements dont il n'y a pas d'apparence que Ion appelle.
Il avait fait sur l'histoire de ce temps-là deux découvertes principales, opposées à deux opinions fort établies.
On croit que de simples gouverneurs de plusieurs grandes provinces du vaste empire de Charlemagne étaient devenus dans la suite des princes héréditaires; mais Leibnitz soutient qu'ils l'avaient toujours été, et par là ennoblit encore les origines des plus grandes maisons. Il les enfonce davantage dans cet abîme du passé, dont l'obscurité leur est si précieuse.
Le x« et le xi« siècle passent pour les plus barbares du christianisme ; mais il prétend que ce sont le xiii^ et le xiv« ; et qu'en comparaison de ceux-ci le x« fut un siècle d'or, du moins pour TAllemagne (1). Au milieu du xii^ on discernait encore le vrai d'avec le faux ; mais ensuite les fables, renfermées auparavant dans les cloîtres et dans les légendes, se débordèrent impétueusement et inondèrent tout. Ce sont à peu près ses propres termes. Il attribue la principale cause du mal à des gens qui, étant pauvres par institut, inventaient par nécessité. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que les bons livres n'étaient pas encore alors totalement inconnus. Gcrvais de Tilbury, que Leibnitz donnt* pour un échantillon du xiii*^ siècle, était assez versé dans l'antiquité, soit profane, soit ecclésiastique, et n'en est pas moins grossièrement ni moins hardiment romanesque,
(i) Cela n'esL cerlaineineiit pas vrai pour la France.
Aprôs les faits dont il a été témoin oculaire, l'auteur d'Amadis pouvait soutenir aussi que son livre était historique. Un homme de la trempe de Leibnitz, qui est dans l'étude de l'histoire, en sait tirer de certaines réflexions générales, élevées au-dessus de l'histoire même; et dans cet amas confus et immense de faits, il démêle un ordre et des liaisons délicates qui n'y sont que pour lui. Ce qui l'intéresse le plus, ce sont les origines des nations, de leurs langues, de leurs mœurs, de leurs opinions, surtout l'histoire de l'esprit humain, et une succession de pensées qui naissent dans les peuples les unes après les autres, ou plutôt les unes des autres, et dont l'enchaînement bien observé pourrait donner lieu à des espèces de prophéties.
En 1710 et 1711 parurent deux autres volumes Scriptorum Brunsivicensia iUustrantium ; et enfin devait suivre l'histoire qui n'a point paru, et dont voici le plan.
Il la faisait précéder par une dissertation sur l'état de l'Allemagne, tel qu'il était avant toutes les histoires, et qu'on pouvait le conjecturer par les monuments naturels qui en étaient restés; des coquillages pétrifiés dans les terres, des pierres où se trouvent des empreintes de poissons ou de plantes, et môme de poissons et de plantes qui ne sont point du pays, médailles incontestables du déluge. De là il passait aux plus anciens habitants dont on ait mémoire, aux différents peuples qui se sont succédé les uns aux autres dans ces pays, et traitait de leurs langues et du mélange de ces langues, autant qu'on en peut juger par les étymologies, seuls monuments en ces matières. Ensuite les origines de Brunswick commençaient à Charlemagne, en 769, et se continuaient par les empereurs descendus de lui et par cinq empereurs de la maison de Brunswick, Henri I, l'oiseleur, les trois Othons, et Henri H, oii elles finissaient en 1023. Cet espace de temps comprenait les antiquités de la Saxe par la maison Vitikind, celles de la haute Allemagne par la maison de Guelfe, celles de la Lombardie par la maison des ducs et marquis de Toscane et de Ligurie. De tous ces anciens princes sont sortis ceux de Brunswick. Après ces origines venait la généalogie de la maison de Guelfe, ou de Brunswick, avec une courte mais exacte histoire jusqu'au temps présent. Cette énéalogiç était
accompagnée de celle des autres grandes maisons; de la maison Gibeline, d'Autriche ancienne et nouvelle, de Bavière, etc. Leibnitz avançait, et il était trop savant pour être présomptueux, que jusqu'à présent on n'avait rien vu de pareil sur l'histoire du moyen âge; qu'il avait porté une lumière toute nouvelle dans ces siècles couverts d'une obscurité effrayante, et réformé un grand nombre d'erreurs, ou levé beaucoup d'incertitudes. Par exemple, cette papesse Jeanne, établie d'abord par quelques-uns, détruite par d'autres, ensuite rétablie, il la détruisait pour jamais, et il trouvait que cette fable ne pouvait être soutenue qu'à la faveur des ténèbres de la chronologie qu'il dissipait.
Dans le cours de ses recherches, il prétendit avoir découvert la véritable origine des Français, et en publia une dissertation en 1716. L'illustre P. de Tournemine, jésuite, attaqua son sentiment, et en soutint un autre dans toute l'érudition qu'il fallait pour combattre un adversaire aussi savant, et avec toute cette hardiesse qu'un grand adversaire approuve. Nous n'entrerons point dans cette question : elle était même assez indifférente, selon la réflexion du P. de Tournemine ; puisque, de quelque façon que ce fût, les Français étaient compatriotes de Leibnitz.
Leibnitz était grand jurisconsulte. Il était né dans le sein de la jurisprudence, et cette science est plus cultivée en Allemagne qu'en aucun autre pays. Ses premières études furent principalement tournées de ce côté-là; la vigueur naissante de son esprit y fut employée. A l'âge de 20 ans, il voulut se faire passer docteur en droit à Leipsick: mais le doyen de la faculté, poussé par sa femme, le refusa, sous prétexte de sa jeunesse. Cette même jeunesse lui avait peut-être attiré la mauvaise humeur de la femme du doyen. Quoi qu'il en soit, il fut vengé de sa patrie par l'applaudissement général avec lequel il fut reçu docteur la même année à Altorf dans le territoire de Nuremberg. La thèse qu'il soutint était De casibus perplexis in jure. Elle fut imprimée dans la suite avec deux autres petits traités de lui: Spécimen cncijdopediœ in jure, seu questioncs philosophiœ ameniores ex jure coUcctœ, et Spécimen ccrtitudinis seu demonstra-
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tioniun injure exhibitum in doctrina conditionum. Il savait déjà rapprocher les différentes sciences et tirer des lignes de commiini(;ation des unes aux autres.
A l'Age de 22 ans, qui est l'époque que nous avons déjà marquée pour le livre de George Vlicovius, il dédia à Télcctcur de Maycnce, Jean-Philippe de Schomborn, une nouvelle méthode d'apprendre et d'enseigner la jurisprudence. Il y ajoutait une liste de ce qui manque encore au droit, Catalogum desideratorum in jure, et promettait d'y suppléer. Dans la môme année il donna son projet pour réformer tout le corps du droit, Corporis juris reconcinnandi ratio. Les différentes matières du droit sont effectivement dans une grande confusion ; mais sa tête, en les recevant, les avait arrangées ; elles s'étaient refondues dans cet excellent moule, et elles auraient beaucoup gagné à reparaître sous la forme qu'elles y avaient prise.
Quand il donna les deux volumes de son Codex diplomaticus, il ne manqua pas de remonter aux premiers principes du droit naturel et du droit des gens. Le point de vue où il se plaçait était toujours fort élevé, et de là il découvrait toujours un grand pays, dont il voyait tout le détail d'un coup d'œil. Cette théorie de jurisprudence, quoique fort courte, était si étendue que la question du Quiétisme. alors fort agitée en France, s'y trouvait naturellement dès l'entrée, et la décision de Leibnitz fut conforme à celle du pape.
Nous voici enfin arrivés à la partie de son mérite, qui intéresse le plus cette compagnie. Il était excellent philosophe et mathématicien. Tout ce que renferment ces deux mots il l'était.
Quand il eut été reçu docteur en droit à Altorf, il alla à Nuremberg pour y voir des savants. Il apprit qu'il y avait dans cette ville une société fort cachée de gens qui travaillaient en chimie et cherchaient la pierre philosophale. Austitôt le voilà possédé du désir de profiter de cette occasion pour devenir chimiste : mais la difficulté était d"êtrc initié dans les mystères. Il prit des livres de chimie, en rassembla les expressions les plus obscures, et qu'il entendait le moins, en composa une lettre inintelligible pour lui-même, et l'adressa au directeur de la société secrète, demandant à y être admis sur
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les preuves qu'il donnait de son grand savoir. On ne douta point que l'auteur de la lettre ne fut un Adepte, ou à peu près. Il fut reçu avec honneur dans le laboratoire, et prié d'y faire les fonctions de secrétaire ; on lui offrit môme une pension. Il s'instruisit beaucoup avec eux, pendant qu'ils croyaient s'instruire avec lui : apparemment il leur donnait pour des connaissances acquises par un long travail, les vues que son génie naturel lui fournissait; et enfin il paraît hors de doute que quand ils l'auraient reconnu, ils ne l'auraient pas chassé.
En 1670, Leibnitz, âgé de 2i ans, se déclara publiquement philosophe dans un livre, dont voici l'histoire.
Marins Mzolius, de Bersello, dan> l'état de Modène, publia en 1553 un traité De veris pi-incipiis et verâ ratione philosophandi contra pseudophilosophos. Les faux philosophes étaient tous les scolastiques passés et présents, et Nizolius s'élevait avec la dernière hardiesse contre leurs idées monstrueuses et leur langage barbare, jusque-là qu'il traitait saint Thomas lui-même de borgne entre les aveugles. La longue et constante admiration qu'on a eue pour Aristote ne prouve, disait-il, que la multitude des sots et la durée de la sottise. -La bile de l'auteur était encore animée par quelques contestations particulières avec des aristotéliciens.
Ce livre, qui dans le temps où il parut n'avait pas dû être indifférent, était tombé dans l'oubli, soit parce que l'Italie avait eu intérêt à l'étouffer, et qu'à l'égard des autres pays, ce qu'il avait de vrai n'était que trop clair et trop prouvé ; soit parce qu'effectivement la dose des paroles y est beaucoup trop forte par rapport à celle des choses. Leibnitz jugea à propos de le mettre au jour avec une préface et des notes.
La préface annonce un éditeur et un commentateur d'une espèce fort singulière. Nul respect aveugle pour son auteur, nulles raisons forcées pour en relever le mérite ou pour en couvrir les défauts. Il le loue, mais seulement par la circonstance du temps où il a écrit, par le courage de son entreprise, par quelques vérités qu'il a aperçues ; mais il y reconnaît de faux raisonnements (;t des vues imparfaites; il le blâme de ses excès et de ses emportements à l'égard d'Aristote, qui n'est pas coupable des rêveries de ses prétendus disciples, et même
a l'égard de saint Thomas, dont la gloire pouvait n'être pas si chère à un luthérien. Enfin, il est aisé de s'apercevoir que le commentateur doit avoir un mérite fort indépendant de celui de l'auteur original.
11 paraît aussi qu'il avait lu des philosophes snns nombre. L'histoire des pensées des hommes, certainement curieuse par le spectacle d'une variété infinie, est aussi quelquefois instructive. Elle peut donner de certaines idées détournées du chemin ordinaire, que le plus grand esprit n'aurait pas produites de son fonds ; elle fournit des matériaux de pensées ; elle fait connaître les principaux écueils de la raison humaine, marque les routes les plus sûres et, ce qui est le plus considérable, elle apprend aux plus grands génies qu'ils ont eu des pareils, et que leurs pareils se sont trompés. Un solitaire peut s'estimer davantage que ne fera celui qui vit avec les autres et qui s'y compare.
Leibnitz avait tiré ce fruit de sa grande lecture : il en avait l'esprit plus exercé à recevoir toutes sortes d'idées, plus susceptible de toutes les formes, plus accessible à ce qui lui était nouveau, et même opposé ; plus indulgent pour la faiblesse humaine, plus disposé aux interprétations favorables et plus industrieux à les trouver. Il donna une preuve de ce caractère dans une lettre, de Aristotele recentioribus reconciliabiii, qu'il imprima avec le Nizolius. Là, il ose parler avantageusement d'Aristote ; quoique ce fût une mode assez générale que de le décrier, et presque un tilre d'esprit. Il va même jusqu'à dire qu'il approuve plus de choses dans ses ouvrages que dans ceux de Descartes.
Ce n'est pas qu'il ne regardât la philosophie corpusculaire ou mécanique comme la seule légitime, mais on n'est pas cartésien pour cela; et il prétendait que le véritable Aristote, et non pas celui des scolastiques, n'avait pas connu d'autre philosophie. C'est par là qu'il fait la réconciliation. Il ne le justifie que sur les principes généraux, l'essence de la matière, le mouvement, etc. Mais il ne touche point à tout le détail immense de la physique, sur quoi il semble que les modernes seraient bien généreux, s'ils voulaient se mettre en communauté de biens avec Aristote.
ÉLOGE DE LEIBMTZ. 115
Dans l'année qui suivit celle de l'édition de Nizolius, c'est-à-dire en 1671, âgé de 25 ans, il publia deux petits traités de physique, Theoria motus abstracti, dédiée à Tacadémie des sciences;' et Theoria molus concreti, dédiée à la société royale de Londres. U semble qu'il ait craint de faire de la jalousie. Le premier de ces traités est une théorie très subtile et pre^^que toute neuve du mouvement n général, le second est une application du premier à tous les hénomènes. Tous deux ensemble font une physique générale complète. Il dit lui-même qu'il croit que son système réunit et concilie tous les autres, supplée à leurs imperfections, étend leurs bornes, éclaircit leurs obscurités : et que les philosophes n'ont plus qu à travailler de concert sur ces principes, et à descendre dans des explications plus particulières qu'ils porteront dans le trésor d'une solide philosophie. Il est vrai que ses idées sont simples, étendues, vastes. Elles partent d'abord d'une grande universalité, qui en est comme le tronc, et ensuite se divisent, se subdivisent et, pour ainsi dire, se ramifient presque à l'infini, avec un agrément inexprimable pour l'esprit, et qui aide à la persuasion. C'est ainsi que la nature pourrait avoir pensé.
Dans ces deux ouvrages, il admettait du vide, et regardait la matière comme une simple étendue absolument indifférente au mouvement et au repos. Il a depuis changé de sentiment sur ces doux points. A l'égard du dernier, il était venu à croire que pour découvrir l'essence de la matière, il fallait aller au delà de l'étendue et y concevoir une certaine force qui n'est plus une simple grandeur géométrique. C'est la fameuse et obscure entéléchie d'Aristote, dont les scolastiqucs ont fait les formes substantielles ; et toute subtance a une force selon sa nature. Celle de la matière est double : une tendance naturelle au mouvement et une résistance au mouvement imprimé d'ailleurs. Un corps peut paraître en repos, parce que l'etfort (luil fait pour se mouvoir est réprimé ou contrebalancé par les corps environnants ; mais il n'est jamais réellement ou absolument en repos, parce qu'il n'est jamais sans cet effort pour se mouvoir.
Descartes avait vu très ingénieusement (pie, malgré les chocs innombrables des corps et les distributions inégales de
mouvemont qui se font sans cesse des uns aux autres, il devait y avoir au fond do tout cela quelque chose d'égal, de constant, de perpétuel; il a cru que c'était la quantité de mouvement, dont la mesure est le produit de la masse par la Aitesse. Au lieu de cette quantité de mouvement, Leibnitz mettait la force, dont la mesure est le produit de la masse par les hauteurs auxquelles cette force peut élever un corps pesant ; or, ces hauteurs sont comme les carrés des vitesses. Sur ce principe, il prétendait établii- une nouvelle dynamique, ou science des forces; et il soutenait que de celui de Descartes s'ensuivait la possibilité du mouvement perpétuel artificiel, ou d'un effet plus grand que sa cause, conséquence qui ne peut se digérer ni en mécanique ni en métaphysique.
Il fut fort attaqué par les cartésiens, surtout par l'abbé Catelan et Papin. Il répondit avec vigueur ; cependant il ne paraît pas que son sentiment ait prévalu; la matière est demeurée sans force, du moins active, et l'entéléchie sans application et sans usage. Si Leibnitz ne Ta pas rétabhe, il n'y a guère d'apparence qu'elle se relève jamais.
Il avait encore sur la physique générale une pensée particulière et contraire à celle de Descartes. Il croyait que les causes finales pouvaient quelquefois être employées ; par exemple, que le rapport des sinus d'incidence et de réfraction était constant, parce que Dieu voulait qu'un rayon qui doit se détourner allât d'un point à un autre par deux chemins, qui, pris ensemble, lui fissent employer moins de temps que tous les autres chemins possibles ; ce qui est plus conforme à la souveraine sagesse. La puissance de Dieu a fait tout ce qui peut être de plus grand, et sa sage.^setout ce qui peut être de mieux ou de meilleur. L'univers n'est que le résultat total, la combinaison perpétuelle, le mélange intime de ce plus grand et de ce meilleur, et on ne peut le connaître qu'en connaissant les deux ensemble. Cette idée, qui est certainement grande et noble, et digne de l'objet, demanderait dans l'apphcation une extrême dextérité et des ménagements infinis. Ce qui appartient à la sagesse du créateur semble être encore plus au-dessus de notre faible portée que ce qui appartient à sa puissance.
ÉLOGE DE LEIBMTZ. 117
Il serait inutile de dire que Leibnitz était un mathématicien (lu premier ordre: c'est par là qu'il est le plus gi'néralement connu. Son nom est à la tête des plus sublimes problèmes qui aient été résolus de nos jours, et il est mêlé dans tout ce que la géométrie moderne a fait de plus grand, de plus difficile et de plus important. Les actes de Leipsick, les journaux des savants, nos histoires sont pleines de lui en tant que géomètre. 11 n'a publié aucun corps d'ouvrage de mathématique; mais seulement quantité de morceaux détachés, dont il aurait fait des livres s'il avait voulu, et dont l'esprit et les vues ont servi à beaucoup de livres. 11 disait qu'il aimait à voir croître clans jes jardins d'autrui des plantes dont il avait fourni les graines. Ces graines sont souvent plus à estimer que les plantes mômes : l'art de découvi-ir en mathématique est plus précieux que la ])lupart des choses qu'on découvre.
L'histoire du calcul diftercnliel ou des infiniment petits suffira pour faire voir quel était son génie. On sait que cette découverte porte nos connaissances jusque dans l'infini, et presque au delà des bornes prescrites à l'esprit humain, du moins infiniment au delà de celles où était renfermée Tancienne géométrie. C'est une science toute nouvelle née de nos jours, très étendue, très subtile et très sûre. En 1684, Leibnitz donna dans les actes de Leipsick les règles du calcul différentiel ; mais il en cacha les démonstrations. Les illustres frères Bernoulli les trouvèrent, quoique fort difficiles à découvrir, et s'exercèrent dans ce calcul avec un succès surprenant. Les solutions les plus élevées, les plus liardies et les plus inespérées naissaient sous leurs pas! En 1687 parut l'admirable livre de Newton, Des principes mathématiques de la philosophie na/urcZ/e, qui était presque entièrement fondé sur ce même calcul; de sorte que l'on crut communément que Leibnitz et lui l'avaient trouvé, chacun de leur côté, j)ar la conformité de leurs grandes lumières.
Ce qui aidait encore à cette opinion, c'est qu'ils ne se rencontraient que sur le fond des choses; ils leur donnaient des noms differens et se servaient de différents caractères dans leur calcul. Ce que Newton appelait fluxions, Leibnitz l'appelait différences; et le caractère par lequel Leibnitz marquait l'inliniment petit, était beaucoup plus conmiode et d'un plus grand
118 tONTENELLE.
usage que celui de Newton. Aussi ce nouveau calcul ayant été avidement reçu par toutes les nations savantes, les noms et les caractères de Leibnitz ont prévalu partout, hormis en Angleterre. Cela môme faisait quelque effet en faveur de Leibnitz, et eût accoutumé insensiblement les géomètres à le regarder comme seul ou principal inventeur.
Cependant, ces deux grands hommes, sans se rien disputer, jouissaient du glorieux spectacle des progrès qu'on leur devait; mais cette paix fut enfin troublée. En 1699, Fatio ayant dit dans son écrit sur la Ligne de la plus courte descente, qu'il était obligé de reconnaître Newton pour le premier inventeur du calcul différentiel, et de plusieurs années le premier; et qu'il laissait à juger si Leibnitz, second inventeur, avait pris quelque chose de lui ; cette distinction si nette de premier et de second inventeur et ce soupçon qu'on insinuait, excitèrent une contestation entre Leibnitz, soutenu des journalistes de Leipsick, et les géomètres anglais déclarés pour Newton, qui ne paraissait point sur la scène. Sa gloire était devenue celle de la na^ tion, et ses partisans n'étaient que de bons citoyens qu'il n'avait pas besoin d'animer. Les écrits se sont succédé lentement de part et d'autre, peut-être à cause de l'éloignement des lieux, mais la contestation ne laissait pas de s'échauffer toujours; et enfin elle vint au point qu'en 1711 Leibnitz se plaignit à la société royale de ce que Keill l'accusait d'avoir donné, sous d'autres noms et d'autres caractères, le calcul des fluxions inventé par Newton. îl soutenait que personne ne savait mieux que Newton qu'il ne lui avait rien dérobé; et il demandait que Keill désavouât pubhquement le mauvais sens que pouvaient avoir ses paroles.
La société établie juge du procès nomma des commissaires pour examiner toutes les anciennes lettres des savants mathématiciens que l'on pouvait retrouver et qui regardaient cette matière. Il y en avait des deux partis. Après cet examen, les commissaires trouvèrent qu'il ne paraissait pas que Leibnitz eût rien connu du calcul différentiel ou des infiniment petits avant une lettre de Newton écrite en 1672, qui lui avait été envoyée à Paris, et oti la méthode des fluxions était assez expliquée pour donner toutes les ouvertures nécessaires à un
homme aussi intelligent; que môme NcNvton avait inventé sa méthode avant 1669, et par conséquent quinze ans avan que Ioil)nitz neùl rien donné sur ce sujet dans les actes de Leipsick: et de là ils concluaient que Keill n'avait nullement calomnié Leibnitz. , . 1
La société a fait imprimer ce jugement avec toutes les pièces nui v appartenaient sous le titre de Commercium epistolicum de analysi promoia, 1712. On Fa distribué par toute l'Eui^pc; et rien ne fait plus d'honneur au système des infmnncnt pet. s que cette jalousie de s'en assurer la découverte, dont toute une nation si savante est possédée; car, encore une ois, Newton n'a point paru, soit qu'il se soit repose de sa glon-c sur des compatriotes assez vifs, soit comme on le peut croule d'un aussi grand homme, qu'il soit supérieur à cette gloire
même.
Leibnitz ou ses amis n'ont pas pu avoir la même indifférence; il était accusé d'un vol, et tout le Commercium epistolicum, ou le dit nettement, ou l'insinue. 11 est vrai que ce vol ne peut avoir été que très subtil, et qu'il ne faudrait pas d autre preuve d'un grand génie que de l'avoir fait : mais enfin il vaut mieux ne l'aVoir pas fait, et par rapport au génie, et par rapport aux
mœurs. , ,. ., , ^
Après que le jugement d'Angleterre fut public, il parut un écrit d'une seule feuille volante, du 29 juillet 1713. 11 est pour Leibnitz, qui étant alors à Vienne, ignorait ce qui se passait. II est très vif, et soutient hardiment que le calcul des fluxions n'a point précédé celui des différences, et insinue même qui!
pourrait en être né.
Le détail des preuves de part et d'autre serait trop long, et ne pourrait même être entendu sans un commentaire infiniment plus long, qui entrerait dans la plus profonde géométrie.
Leibnitz avait commencé à travailler à un Commercium mathcmaticum, qu'il devait opposer à celui d'Angleterre. Ainsi, quoique la société royale puisse avoir bien jugé sur les pièces qu'elle avait, elle ne les avait donc pas toutes; et jusqu'à ce qu'on ait vu celles de Leibnitz, l'équité veut que l'on suspende son jugement.
En général, il faut des preuves d'une extrême évidence pour
convaincre un homme tel que lui d'être plagiaire le moins du monde; car c'est là toute la question. Newton est certainement inventeur, et sa gloire est en sûreté.
Les gens riches ne dérobent pas ; et combien Leibnitz l'élait-il?
Il a blAmé Descartes de n'avoir fait lioniieur ni à Kepler de la cause de la pesanteur tirée des forces centrifuges, et de la découverte de Tégalité des angles d'incidence et de réflexion; ni à Snellius du rapport constant des sinus des angles d'incidence et de réfraction : « Petits artifices, dit-il, qui lui ont fait » perdre beaucoup de véritable gloire auprès de ceux qui s'y » connaissent. » Aurait-il négligé cette gloire qu'il connaissait si bien? Il n'avait qu'à dire d'abord ce qu'il devait à Newton; il lui en restait encore une fort grande sur le fond du sujet, et il y gagnait de plus celle de l'aveu.
Ce que nous supposons qu'il eût fait dans cette occasion, il la fait dans une autre. L'un des Bernoulli ayant voulu conjecturer quelle était l'histoire de ses méditations mathématiques, il l'expose naïvement dans le mois de septembre 1(391 des actes de Leipsick. Il dit qu'il était encore entièrement neuf dans la profonde géométrie étant à Paris en 1672 ; qu'il y connut l'illustre Huyghens, qui était, après Galilée et Descaries, celui à qui il devait le plus en ces matières ; que la lecture de son livre De horologio osciUatorio,iomie à celle des ouvrages de Pascal et de Grégoire de Saint-Vincent, lui ouvrit tout d'un coup l'esprit ^et lui donna des vues qui Tétonnèrent lui-même e^ tous ceux qui savaient combien il était encore neuf; qu'aussitôt il s'offrit à lui un grand nombre de théorèmes, qui n'étaient que des corollaires d'une méthode nouvelle, et dont il trouva depuis une partie dans les ouvrages de Grégory, de Barrou et de quelques autres; qu'enfin il avait pénétré jusqu'à des sources plus éloignées et plus fécondes et avait soumis à l'analyse ce qui ne l'avait jamais été. C'est son calcul dont il parle. Pourquoi dans cette histoire, qui paraît si sincère et si exempte de vanité, n'aurait-il pas donné place à Newton? Il est plus naturel de croire que ce qu'il pouvait avoir vu de lui en 1672, il ne l'avait pas entendu aussi finement qu'il en est accusé, puisqu'il n'était pas encore grand géomètre.
Dans la théorie du mouvement abstrait qu'il dédia à l'Acadé-
mie en 1671 et avant que d'avoir encore rien vu de Newton, il pose déjà des infiuinicnt petits plus grands les uns que les autres. C'est là une des clefs du système ; et ce principe ne pouvait guère demeurer stérile entre ses mains.
Quand le calcul de Leibnitz parut en 1681, il ne fut point réclamé. Newton ne le revendiqua point dans son beau livre, qui parut en 1687. 11 est vrai qu'il a la générosité de ne le revendiquer pas non plus à présent; mais ses amis, plus zélés que lui pour ses intérêts, auraient pu agir en sa place, comme ils agissent aujourd'hui. Dans tous les actes de Lcipsick, Leibnitz est on une possession paisible et non interrompue de l'invention du calcul différentiel. Il y déclare même que les Bcr- I noulli l'avaient si heureusement cultivé, qu'il leur appartenait autant qu'à lui. C'est là un acte de propriété, et en quelque sorte de souveraineté.
On ne sont aucune jalousie dans Leibnitz. 11 excite tout le monde à travailler; il se fait des concurrents, s'il peut; il ne donne point de ces louanges bassement circonspectes, qui craignent d'en trop dire; il se plaît au mérite d'autrui : tout <'ola n'est pas d'un plagiaire. 11 n'a jamais été soupçonné de l'être en aucune autre occasion; il se serait donc démenti cette seule fois, et aurait imité le héros de Machiavel, qui est exactement vertueux jusqu'à ce qu'il s'agisse d'une couronne. La beauté du système des infiniment petits justifie cette comparaison.
Enfin, il s'en est remis avec une grande confiance au témoignage de Newton et au jugement de la société royale. L'aurait-il osé ?
Ce ne sont là ({uc de simples présomptions, qui devront toujours céder à de véritables preuves. Il n'appartient pas à un historien de décider, et encore moins à moi. Atlicus se serait bien gardé de prendre parti entre ce César et ce Pompée.
Il ne faut pas dissimuler ici une chose assez singulière. Si Leibnitz n'est pas de son côté, aussi bien que Newton, l'inventeur du système des infiniment petits, il s'en faut d'infiniment peu. Il a connu cotte infinité d'ordres d'infiniment petits toujours infiniment plus petits les uns que les autres, et cela dans la rigueur géométrique; et les plus grands géomètres ont
Iè2 FONTENELLE.
adopte cette idée dans toute cette rigueur. Il semble cependant qu'il en ait ensuite été effrayé lui-momc, et qu'il ait cru que ces différents ordres d'infiniment petits n'étaient que des grandeurs incomparables, h cause de leur extrême inégalité, comme le seraient un grain de sable et le globe de la terre, la terre et la sphère qui comprend les planètes, etc. Or, ce ne serait là qu'une grande inégalité, mais non pas infinie, telle qu'on l'établit dans ce système. Aussi ceux mêmes qui l'ont pris de lui, n'ont-ils pas pris cet adoucissement qui gâterait tout. Un architecte a fait un bâtiment si hardi qu'il nose lui-même y loger; et il se trouve des gens qui se fient plus que lui à sa solidité, qui y logent sans crainte, et qui plus est, sans accident. Mais peut-être l'adoucissement n'était-il qu'une condescendance pour ceux dont l'imagination se serait révoltée. S'il faut tempérer la vérité en géométrie, que sera-ce en d'autres matières?
Il avait entrepris un grand ouvrage De la science de l'infini. C'était toute la plus sublime géométrie, le calcul intégral joint au différentiel. Apparemment il y fixait ses idées sur la nature de l'infini et sur ses différents ordres; mais quand même il serait possible qu'il n'eût pas pris le meilleur parti biendéterminément, on eût préféré les lumières qu'on tenait de lui à son autorité. C'est une perte considérable pour les mathématiques, que cet ouvrage n'ait pas été fini. 11 est vrai que le plus difficile paraît fait ; il a ouvert les grandes routes, mais il pouvait encore ou y servir de guide ou en ouvrir de nouvelles.
De cette haute théorie, il descendait souvent à la pratique, où son amour pour le bien public le ramenait. Il avait songé à rendre les voitures et les carrosses plus légers et plus commodes ; et de là un docteur, qui se prenait à lui de n'avoir pas eu une pension du duc de Hanovre, prit occasion de lui imputer dans un écrit public qu'il avait eu dessein de construire un chariot qui aurait fait en vingt-quatre heures le voyage de Hanovre à Amsterdam : plaisanterie mal entendue, puisqu'elle ne peut tourner qu'à la gloire de celui qu'on attaque, pourvu qu'il ne soit pas absolument insensé.
Il avait proposé un moulin à vent pour épuiser l'eau des
mines les plus profondes, et avait beaucoup travaillé à cette machine; mais les ouvriers eurent leurs raisons pour en traverser le succès par toutes sortes d'artifices. Ils furent plus habiles que lui, et l'emportèrent.
On doit mettre au rang des inventions plus curieuses qu'utiles, une machine arithmétique différente de celle de Pascal, à laquelle il a travaillé toute sa vie à diverses reprises. 11 ne l'a entièrement achevée que peu de temps avant sa mort, et il y a extrêmement dépensé.
11 était métaphysicien, et c'était une chose presque impossible qu'il ne le fût pas; il avait l'esprit trop universel. Je n'entends pas seulement universel, parce qu'il allait à tout, mais encore parce qu'il saisissait dans tout les principes les plus élevés et les plus généraux, ce qui est le caractère de la métaphysique. îl avait projeté d'en faire une toute nouvelle, et il en a répandu çà et là différents morceaux, selon sa coutume.
Ses grands principes étaient : que rien n'existe ou ne se fait sans une raison suffisante; que les changements ne se font point brusquement et par sauts, mais par degrés et par nuances, comme dans des suites de nombres ou dans des courbes; que dans tout l'univers, comme nous l'avons déjà dit, un meilleur est mêlé partout avec un plus grand, ou, ce qui revient au môme, les lois de convenance avec les lois nécessaires ou géométriques. Ces principes si nol)les et si spécieux ne sont pas aisés î\ appliquer; car dès qu'on est hors du nécessaire rigoureux et absolu, qui n'est pas bien commun en métaphysique, le suffisant, le convenable, un degré ou un saut, tout cela pourrait bien être un peu arbitraire; et il faut prendre garde que ce ne soit le besoin du système qui décide.
Sa manière d'expliquer l'union de l'àmeet du corps par une harmonie préétablie a été (juelque chose d'imprévu et d'inespéi*é SU!' une matière où la philosophie semblait avoir fait ses derniers efforts. Les philosophes aussi bien que le peuple avaient cru que l'àme et le corps agissaient réellement et physicjuement l'un sur l'autre. Descartes vint qui prouva que leur nature ne permettait point cette sorte de communication véritable, et qu'ils n'en i)ouvaient avoir qu'une apparente, dont Dieu était le médiateur. On croyait qu'il n'y avait que ces
deux systèmes possibles; Leibnilz en imagina un troisième. Une âme doit avoir par elle-même une certaine suite de pensées, de désirs, de volontés. Un corps, qui n'est qu'une machine doit avoir par lui-mcMiie une certaine suite de mouvements qui seront déterminés par la combinaison de sa disposition machinale avec les impressions de corps extérieurs. S'il se trouve une âme et un corps tels que toute la suite des volontés de l'àme d'une part, et de l'autre toute la suite des mouvements du corps se répondent exactement, et que dans l'instant, par exemple, que l'âme voudra aller dans un lieu, les deux pieds du corps se meuvent machinalement de ce côté-là, cette àme et ce corps auront un rapport, non par une action réelle de l'un sur l'autre, mais par la correspondance perpétuelle des actions séparées de l'un et de l'autre. Dieu aura mis ensemble l'âme et le corps qui avaient entre eux cette correspondance antérieure à leur union, cette harmonie préétablie. Et il en faut dire autant de tout ce qu'il y a jamais eu et de tout ce qu'il y aura jamais d'âmes et de corps unis.
Ce système donne une merveilleuse idée de l'intelligence infinie du créateur; mais peut-être cela même le rend-il trop sublime pour nous. 11 a toujours pleinement contenté son auteur; cependant il n'a pas fait jusqu'ici, et il ne paraît pas devoir faire la môme fortune que celui de Descartes. Si tous les deux succombaient aux objections, il faudrait, ce qui serait bien pénible pour les philosophes, qu'ils renonçassent à se tourmenter davantage sur l'union de l'âme et du corps. Descartes et Leibnitz les justifieraient de n'en plus chercher le secret.
Leibnitz avait encore sur la métaphysique beaucoup d'autres pensées particuUères. 11 croyait, par exemple, qu'il y a partout des substances simples, qu'il appelait monades ou unités, qui sont les vies, les âmes, les esprits qui peuvent dire moi ; qui, selon le lieu où elles sont, reçoivent ^des impressions de tout l'univers, mais confuses, à cause de leur multitude; ou qui, pour employer à peu près ses propres termes, sont des miroirs sur lesquels tout l'univers rayonne suivant qu'ils lui sont exposés. Par là il expliquait les percepticns.
Une monade est d'autant plus parfaite, qu'elle a des perceptions plus distinctes. Les monades, qui sont des âmes humaines, ne sont pas seulement des miroirs de l'univers des créatures, mais des miroirs ou images de Dieu même ; et comme en vertu de la raison et des vérités éternelles elles entrent en une espèce de société avec lui, elles deviennent membres de la cité de Dieu. Mais c'est faire tort à ces sortes d'idées que d'en détacher quelques-unes de tout le système, et d'en rompre le précieux enchaînement qui les éclaircit et les fortifie. Ainsi nous n'en dirons pas d'avantage ; et peutêtre ce peu que nous avons dit est-il de trop, parce qu'il n'est pas le tout.
On trouvera un assez grand détail de la métaphysique de Leibnitz dans un livre imprimé à Londres en 1717. C'est une dispute commencée en 1715 entre lui et le fameux Clarke, et qui n'a été terminée que par la mort de Leibnitz. il s'agit entre eux de l'espace et du temps, du vide et des atomes, du naturel et du surnaturel, de la liberté, etc. Car, heureusement pour le public, la contestation en s'échauffant venait toujours à embrasser plus de terrain. Les deux savants adversaires devenaient plus forts à proportion l'un de l'autre, et les spectateurs, qu'on accuse d'être cruels, seront tort excusables de regretter que ce combat soit sitôt fini : ont eût vu le bout des matières ou qu'elles n'ont point de bout.
Enfin, pour terminer le détail des qualités acquises de Leibnitz, il était théologien, non pas seulement en tant que philosophe ou métaphysicien, mais théologien dans le sens étroit; il ent'mdait les ditterentes parties de la théologie chrétienne, que les simples philosophes ignorent communément à fond ; Il avait beaucoup lu et les pères et les scolasti({uos.
Kn 1(171. année où il donna les deux théories du mouvt»ment abstrait et concret, il répondit aussi à uu savant socinien, petit-fils de Socin, nommé Wissowatius, qui avait employé contre la trinité la dialectique subtile dont cette secte se pique, et ((u'il avait ai)i)rise presque avec la langue de sa nounice. Leibnitz fit voir dans un écrit intitulé : Sacrosaurta Irinitas pcr nova inventa loijica defensa, que la logique
ordinaire a de grandes défectuosités ; qu'en la suivant son adversaire pouvait avoir eu quelques avantages ; mais que si on la réformait, il les perdait tous ; et que par conséquent la véritable logique était favorable à la foi des orthodoxes.
On était si persuadé de sa capacité en théologie que, comme on avait proposé vers le commencement de ce siècle un mariage entre un grand prince catholique et une princesse luthérienne, il fut appelé aux conférences qui se tinrent sur les moyens de se concilier à l'égard de la religion. 11 n'en résulta rien, sinon que Leibnitz admira la fermeté de la princesse.
Le savant évêque de Salisbury, Burnet, ayant eu sur la réunion de l'église anglicane avec la luthérienne des mics qui avaient été fort goûtées par des théologiens de la confession d'Augsbourg, Leibnitz fit voir que cet évêque, tout habile qu'il était, n'avait pas tout-à-fait bien pris le nœud de cette controverse, et l'on prétend que l' évêque en convint. On sait assez qu'il s'agit là des dernières finesses de l'art, et qu'il faut être véritablement théologien même pour s'y méprendre.
Il parut ici en 1692 un livre intitulé : De la tolérance des religions. Leibnitz la soutenait contre feu Pelisson, devenu avec succès théologien et controversiste. Ils disputaient par lettres, et avec une politesse exemplaire. Le caractère naturel de Leibnitz le portait à cette tolérance, que les esprits doux souhaiteraient d'établir, mais dont, après cela, ils auraient assez de peine à marquer les bornes et à prévenir les mauvais effets. Malgré la grande estime qu'on avait pour lui, on imprima tous ses raisonnements avec privilège, tant on se fiait aux réponses de Pelisson.
Le plus grand ouvrage de Leibnitz, qui se rapporte à la théologie, est sa Théodicée, imprimée en 1710. On connaît assez les difficultés que Bayle avait proposées sur l'origine du mal, soit physique, soit moral. Leibnitz, qui craignit l'impression qu'elles pouvaient faire sur quantité d'esprits, entreprit d'y répondre.
Il commence par mettre dans le ciel Bayle, qui était mort. Celui dont il voulait détruire les dangereux raisonnements, il lui applique ces vers de Virgile :
ÉLOGE DE LEIBNITZ. t27
Candidus insueti miratur Umen olympi, Sub pedibusque videt nubes et sidéra JJaphnis.
11 dit que Bavle voit présontoment le vrai dans sa source ; charité rare parmi les théologiens, à qui il est fort familier de damner leurs adversaires.
Voici le gros du système. Dieu voit une infinité de mondes ou univers possibles, qui tous prétendent à l'existence. Celui en qui la combinaison du bien métaphysique, physique et moral, avec les maux opposés, fait un meilleur semblable aux plus grands géométriques, est préféré : de là le mal quelconque permis, et non pas voulu. Dans cet univers, qui a mérité la préférence, sont comprises les douleurs et les mauvaises actions des hommes ; mais dans le moindre nombre, et avec les suites les plus avantageuses qu'il soit possible.
Cela se fait encore mieux sentir par une idée philosophique, théologique et poétique tout ensemble. Il y a un dialogue de Laurent Valla, où cet auteur feint que Sextus, fils de Tarquinle-Superbe, va consulter Apollon à Delphes sur sa destinée. Apollon lui prédit qu'il violera Lucrèce.
Sextus se plaint de la prédiction. Apollon répond que ce n'est pas sa faute, qu'il n'est que devin; que Jupiter a tout réglé ; et que c'est à lui qu'il faut se plaindre. Là finit le dialogue, où l'on voit que Valla sauve la prescience de Dieu aux dépens de sa bonté; mais ce n'est pas là comme Leibnilz Tentend ; il continue, selon son système, la fiction de Valla. Sextus va à Dodone se plaindre à Jupiter du crime auquel il est destiné. Jupiter lui répond qu'il ii"a qu'à ne point aller à Rome; mais Sextus déclare nettement qu'il ne peut renoncer à l'espérance d'être roi, et s'en va. Après son départ le grandprétre Théodore demande à Jupiter pourquoi il n'a pas donné une autre volonté à Sextus. Jupiter envoie Théodore à Athènes consulter Minerve. Elle lui montre le palais des destinées, où sont les tableaux de tous les univers possil)les, depuis le /;/rt' jus(|u"au meilleur. Théodore voit dans le meilleur le crime de Sextus, d'où naît la liberté de Rome, un gouvernement fécond en vertus, un empire utile à une grande partie du genre humain, etc. Théodore n'a plus rien à dire.
128 FONTEXELLE.
La Tliéodicée seule suffirait pour représenter Leibnilz. Une lecture immense, des anerdoctes curieuses sur les livres et les personnes, beaucoup d'équité et même de faveur pour tous les auteurs cités, fût-ce en les combattant, des vues sublimes et lumineuses, des raisonnements au fond desquels on sent toujours l'esprit géométrique, un style où la force domine, et où cependant sont admis les agréments d'une imagination heureuse.
Nous devrions présentement avoir épuisé Leibnitz; il ne l'est pourtant pas encore, non parce que nous avons passé sous silence un très grand nombre de choses particulières qui auraient peut-être suffi pour l'éloge d'un autre, mais parce qu'il en reste une d'un genre tout différent : c'est le projet qu'il avait conçu d'une langue philosophique et universelle. Wilkins, évoque de Chester, et Dalgarme, y avaient travaillé; mais dès le temps qu'il était en Angleterre, il avait dit à Bayle et d'Oldenbourg qu'il ne croyait pas que ces grands hommes eussent encore frappé au but. Ils pouvaient bien faire que des nations qui ne s'entendaient pas eussent aisément commerce; mais ils n'avaient pas attrapé les véritables caractères réels, qui étaient l'instrument le plus fm dont l'esprit humain se pût servir et qui devaient extrêmement faciliter et le raisonnement, et la mémoire et l'invention des choses. Ils devaient ressembler, autant qu'il était possible, aux caractères d'algèbre, qui en effet sont très simples et très expressifs, qui n'ont jamais ni superfluité, ni équivoque, et dont toutes les variétés sont raisonnées. 11 a parlé en quelque endroit d'un alphabet des pensées humaines qu'il méditait. Selon toutes les apparences, cet alphabet avait rapport à sa langue universelle. Après l'avoir trouvée, il eût encore fallu, quelque commode et quelque utile qu'elle eût été, trouver l'art de persuader aux différents peuples de s'en servir ; et ce n'eût pas été là le moins difficile. Ils ne s'accordent qu'à n'entendre point leurs \ intérêts communs.
Jusqu'ici nous n'avons vu que la vie savante de Leibnitz, ses talents, ses ouvrages, ses projets ; il reste les détails des événements de sa vie particulière.
Il était dans la société secrète des chimistes de Nuremberg,
ÉLOGE DE LEIHMTZ. 129
lorsqu'il rencontra par hasard, à la table de l'hôtellerie où il mangeait, le baron de Boinebourg, ministre de l'électeur de Mayence Jean-Philippe. Ce seigneur s'aperçut promptement du mérite d'un jeune homme encore inconnu : il lui ht refuser des offres considérables que lui faisait le comte Palatin, pour récompense du livre de George Vlicovius, et voulut absolument l'attacher à son maître et à lui. En 1G68, l'électeur de Mayence le fit conseiller de la chambre de révision de sa chancellerie.
M. de Boinebourg avait des relations à la cour de France, et de plus il avait envoyé son fils à Paris pour y faire ses études et ses exercices. 11 engagea Leibnitz à y aller aussi en 1672, tant par rapport aux aifaires qu'à la conduite du jeune homme. M. de Boinebourg étant mort en 1673, il passa en Angleterre, où, peu de temps après, il apprit aussi la mort de l'électeur de Mayence, qui renversait les commencements de sa fortune. Mais le duc de Brunswick-Lunebourg se hâta de se saisir de lui pendant qu'il était vacant : il lui écrivit une lettre très honorable et très propre à lui faire sentir qu'il était bien connu : ce qui est le plus doux et le plus rare plaisir des gens de mérite. 11 reçut avec toute la joie et toute la reconnaissance qu'il devait la place de conseiller et une pension qui lui étaient offertes.
Cependant il ne partit pas sur-le-champ pour l'Allemagne. H obtint permission de retourner encore à Paris, qu'il n'avait pas épuisé à son premier voyage. De là il repassa en Angleterre, où il fit peu de séjour; et enfin se rendit en 1676 auprès du duc Jean-Frédéric. 11 y eut une considération qui appartiendrait autant et peut-être plus à l'éloge de ce prince qu'à celui de Leibnitz.
Trois ans après, il perdit ce grand protecteur, auquel succéda le duc Ernest-Auguste, alors évêque d'Osnabruck. Il passa à ce nouveau maître, qui ne le connut pas moins bien. Ce lut sur ses vues et par ses ordres qu'il s'engagea à l'histoire de Brunswick, et en 1687 il commença les voyages qui y avaient rapport. L'électeur Ernest-Auguste le lit en 161)6 son conseiller privé de justice. On ne croit point en Allemagne i\\ic les savants soient incapables des charges.
En 161)0, il l'ut mis à la tète des associés étrangers de cette académie. 11 n'avait tenu qu'à lui d'y avoir place beaucoup plus tôt, et à titre de pensionnaire. Pendant qu'il était à Paris, on voulut l'y fixer fort avantageusement, pourvu qu'il se fît catholique : mais, tout tolérant qu'il était, il rejeta alisolument cette condition.
Comme il avait une extrême passion pour les sciences, il voulut leur être utile, non seulement par ses découvertes, mais par la grande considération oi^i il était. Il inspira à l'électeur de Brandebourg le dessein d'établir une académie des sciences à Berlin ; ce qui fut entièrement fmi en 1700, sur le plan qu'il avait donné. L'année suivante, cet électeur fut déclaré roi de Prusse. Le nouveau royaume et la nouvelle académie prirent naissance presque en même temps. Cette compagnie, selon le génie de son fondateur, embrassait, outre la physique et les mathématiques, l'histoire sacrée et profane et toute l'antiquité. Il en fut fait président perpétuel, et il n'y eut point de jaloux.
En 1710 parut un volume de l'académie de Berlin, sous le titre de MisceUanea berolinensia.
Là, Leibnitz paraît en divers endroits sous presque toutes ses différentes formes, d'historien, d'antiquaire, d'étymologiste , de physicien, de mathématicien : on y peut ajouter celle d'orateur à cause d'une fort belle épitre dédicatoire adressée au roi de Prusse. Il n'y manque que celle de jurisconsulte et de théologien, dont la constitution de son académie ne lui permettait pas de se revêtir.
Il avait les mêmes vues pour les États de l'électeur de Saxe, roi de Pologne, et il voulait établir à Dresde une académie qui eût correspondance avec celle de Berlin : mais les troubles de Pologne lui ôtèrent toute espérance de succès.
En récompense, il s'ouvrit à lui en 1711 un champ plus vaste, et qui n'avait point été cultivé. Le czar, qui a conçu la plus grande et la plus noble pensée qui puisse tomber dans l'esprit d'un souverain, celle de tirer ses peuples de la barbarie et d'introduire chez eux les sciences et les arts, alla à Torgau pour le mariage du prince son fils aîné avec la princesse Charlotte-Christine, et y vit et consulta beaucoup Leib-
nitz sur son projet. Le sage était prcciscment tel ({ue le monaïque méritait de le trouver.
Le czar fit à Leibnitz un magnifique présent, et lui donna le titre de son conseiller privé de justice, avec une pension considérable. Mais, ce qui est encore plus glorieux pour lui, l'histoire de l'établissement des sciences en Moscovie ne pourra jamais l'oublier, et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C'est un honneur rare pour un sage moderne qu'une occasion d'être législateur de barbares. Ceux qui l'ont été dans les premiers temps sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers et bâtissaient des villes avec la lyre ; et Leibnitz eût été travesti par la fable en Orphée ou en Amphion.
11 n'y a point de prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en 1713, et le goût du roi" son successeur, entièrement déclaré pour la guerre, menaçait l'académie de Berlin d'une chute prochaine. Leibnitz songea à procurer aux sciences un siège plus assuré, et se tourna du côté de la cour impériale. Il y trouva le prince Eugène, qui, pour être un si grand général et fameux par tant de victoires, n'en aimait pas moins les sciences, et qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de Leibnitz. Mais la peste, survenue à Vienne, rendit inutiles tous les mouvements qu'il s'était donnés pour y former une académie. 11 n'eut qu'une assez grosse pension de lempereur, avec des offres très avantageuses s'il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temps du couronnement de ce prince, il avait déjà eu le titre de conseiller aulique.
11 était encore à Vienne en 1714, lorsque la reine Anne mourut, à lacjuelle succéda l'électeur de Hanovre, qui réunissait sous sa domination un électorat et les trois royaumes de la Grande-Bretagne, Leibnitz et Newton. Leibnitz se rendit à Hanovre : mais il n'y trouva plus le roi, et il n'était plus d'âge à le suivre jusqu'en Angleterre. Il lui marqua son zèle plus utilement par des réponses qu'il fit à quelques hbelles anglais publiés contre sa nuijesté.
Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne, où Leibnitz eut enfin la joie de le voir roi. Depuis ce temps sa santé baissa toujours ; il était sujet à lu goutte, dont les attaques deve^
naient plus fréquentes. KUe lui ^^agna les épaules : on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il prit dans un grand accès, et qui ne passa point, lui causa les convulsions et les douleurs excessives dont il mourut en une heure, le 14 novembre 1719. Dans les derniers moments qu'il put parler, il raisonnait sur la manière dont le fameux Furtenback avait changé la moitié d'un clou de fer en or.
Le savant Eckard, qui avait vécu dix-neuf ans avec lui, qui l'avait aidé dans tous ses travaux historiques, et que le roi d'Angleterre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de sa maison et son bibliothécaire à Hanovre, prit soin de lui faire une sépulture très honorable, ou plutôt une pompe funèbre. Toute la cour y fut invitée, et personne n'y parut. Eckard dit qu'il en fut étonné ; cependant les courtisans ne firent que ce qu'ils devaient : le mort ne laissait après lui ^ personne qu'ils eussent à considérer, et ils n'eussent rendu I ce dernier devoir qu'au mérite.
Leibnitz ne s'était point marié; il y avait pensé à l'âge de cinquante ans : mais la personne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à Leibnitz le loisir de faire aussi les siennes, et il ne se maria point.
11 était d'une forte complexion. Il n'avait guère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé, et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait peu, quand on ne le forçait pas ; et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître, car il y mangeait toujours seul. Il ne réglait pas ses repas à de certaines heures, mais selon ses études. Il n'avait point de ménage, et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte, il ne dînait que d'un peu de lait; mais il faisait un grand souper, sur lequel il se couchait à une heure ou deux après minuit. Souvent il ne dormait qu'assis sur une chaise, et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou huit heures du matin. Il étudiait de suite, et il a été des mois entiers sans quitter le siège ; pratique fort propre à avancer beaucoup un travail, mais fort malsaine. Aussi croit-on qu'elle lui attira une fluxion sur la jambe droite avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier à sa manière, car il consultait
ÉLOGE DE LEIBMTZ. 133
peu les médecins ; il vint à ne pouvoir presque plus marcher ni quitter le lil.
Il faisait des extraits de tout ce qu'il lisait, il y ajoutait ses réflexions, après quoi il mettait tout cela à part et ne le regardait plus. Sa irKnnoire. qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire, des choses qui étaient écrites; mais seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. Il était toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières, et le roi d'Angleterre l'appelait son Dictionnaire vivant.
Il s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes: gens de cour, artisans, laboureurs, soldats. Il n'y a guère d'ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose au plus savant homme du monde ; et- en tout cas le savant s'instruit encore, quand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entretenait même souvent avec les dames, et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. 11 se dépouillait parfaitement avec elles du caractère de savant et de philosophe, caractère cependant presque indélébile, et dont elles aperçoivent bien finement et avec bien du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisait aimer de tout le monde. Un savant illustre qui est populaire et familier, c'est presque un prince qui le serait aussi : le prince a pourtant beaucoup d'avantage.
Leihnitz avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les savants de l'Europe; il leur fournissait des vues; il les animait, et certainement il ])rèchait d'exemple. On était sur d'une réponse dès qu'on lui écrivait, ne se fùt-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très considérable : mais il aimait autant l'employer au profit ou à la gloire d'autrui, qu'à son profit ou à sa gloire particulière.
Il était toujours d'une humeur gaie, et à quoi servirait sans cela d'être philosoi)lie? on l'a vu fort affligé à la mort du feu roi de Prusse et de l'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.
11 se mettait aisément en colère, mais il en revenait aussitôt.
Ses premiers moments n'étaient pas d'aimer la contradiction sur quoi que ce fût, mais il ne fallait qu'attendre les seconds; et en effet ses seconds mouvements, qui sont les seuls dont il reste des marques, lui feront éternellement honneur.
On l'accuse de n'avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes pul)li(iues et inutiles.
On l'accuse aussi d'avoir aimé l'argent. Il avait un revenu très considérable en pensions du duc de Volfembutel, du roi l'Angleterre, de l'empereur, du czar, et vivait toujours assez grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère, quoiqu'il devienne riche, se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses qu'il méprise. De plus, Leibnitz laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques, et il dépensait beaucoup en négligences. Cependant la recette était toujours la plus forte ; et on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu'il avait cachée. C'étaient deux années de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu'il avait confiées à un ami; mais il fut encore plus funeste à la femme de son seul héritier, fils de sa sœur, qui était curé d'une paroisse près de Leipsick. Cette femme, en voyant tant d'argent ensemble qui lui appartenait, fut si saisie de joie qu'elle en mourut subitement.
Eckard promet une vie plus complète de Leibnitz ; c'est aux mémoires qu'il a eu la bonté de me fournir qu'on en doit déjà cette ébauche. Il rassemblera en un volume toutes les pièces imprimées de ce grand homme, éparses en une infinité d'endroits, de quelque espèce qu'elles soient. Ce sera là, pour ainsi dire, une résurrection d'un corps dont les membres étaient extrêmement dispersés; et le tout prendra une nouvelle vie par cette réunion. De plus, Eckard donnera toutes les œuvres posthumes qui sont achevées, et des Lcihnitiana, qui ne seront pas la partie du recueil la moins curieuse. Enfin il continuera l'histoire de Brunswick, dont Leibnitz n'a fait que ce qui est depuis le commencement du règne de Charlemagne jusqu'à l'an lOOo. C'est prolonger la vie des grands hommes, que de poursuivre dignement leurs entreprises.
Pierre-Remond de Montmort naquit à Paris, le 26 octobre 1678, de François Remond, écuyer, sieur de Breviande, et de Marguerite Rallu. Il était le second de trois frères.
Après le collège, on le fit étudier en droit, parce qu'on le destinait à une charge de magistrature pour laquelle il avait beaucoup d'aversion. Son père était fort sévère et fort absolu, et lui fort ennemi de la contrainte, d'un esprit assez haut, ardent pour tout ce qu'il voulait, courageux pour prendre les moyens d'y réussir. Las du droit et de la maison paternelle, il se sauva en Angleterre; dès que la paix de Riswick eut rendu l'Europe libre aux Français, il passa dans les Pays-Bas, et de là en Allemagne chez M. de Chamoys, son parent, plénipotentiaire de France à la diète de Ratisbonne.
Ce fut là que la lîechcrche de la vérité lui tomba entre les mains. On ne lit guère ce livre-là indifféremment, quand on est d'un caractère qui donne prise à la philosophie; il faut presque nécessairement ou se rendre au système, ou se croire assez for t pour le combattre. De Montmort s'y rendit absolument, et en éprouva les deux bons efitets inséparables: il devint philosophe et véritable chrétien.
11 revint en France en 1699, et deux mois après son retour son père mourut et le laissa, à l'âge de 22 ans, maître d'un bien assez considérable et de lui-même; mais la Recherche de la vérité et les autres ouvrages de la même main, les conseils de l'auteur qui l'avaient engagé dans l'étude des mathématiques, prévinrent les périls d'un état si agréable. Il n'avait pas des goûts faibles, ni des demi-volontés; il se plongea entièrement dans les exercices d'une piété sincère, dans la philosophie et dans les mathématiques : il vivait dans un désert, puisqu'il ne voyait plus ({ue ses pareils, surtout le P. Malebranche, son maîlre. son guide et son intime ami.
En 1700, il fit un second voyage à Londres, et il était beau-
136 FONTENELKE.
coup plus di^ne de le faire. II n'avait été en Anghiterre la première fois que pour sortir de France; et alors il y alla pour voir un pays si fertile en savants; il osa dès ce temps-là rendre visite à Newton.
C't'tait de M. Carré et de M. Guisnée qu'il avait appris les premiers éléments de géométrie et d'algèbre, et rien de plus. 11 n'avait fallu que lui ouvrir la route; une grande pénétration d'esprit naturelle et la première ardeur d'une jeunesse fort vive, api)iiquées toutes deux ensemble, et sans interruption, à un seul objet, devaient faire et firent effectivement un chemin prodigieux. De Montmort se ménagea encore un secours très utile: il s'associa Nicole, jeune homme qui avait déjà quelque teinture de géométrie et qui promettait beaucoup. Ils s'instruisaient l'un l'autre, s'éclairaient, s'animaient, se communiquaient du goût et de la passion. Dans ce cas-là le compagnon d'un travail le rend plus tendu, et cependant plus agréable. Ils passèrent trois ans dans l'ivresse du plaisir des mathémati(iues; ils pénétrèrent jusque dans le calcul intégral, qui les piquait d'autant plus quil était plus épineux et moins connu; mais toute cette félicité fut troublée, quoiqu'elle ne parût pas devoir être trop exposée à la jalousie de la fortune.
On avait revêtu d'un canonicat de Notre-Dame de Paris le frère cadet de Montmort, sans trop consulter son inclination. Il voulut renoncer à l'état ecclésiastique et se donner pour successeur ou M. de Montmort, s'il le voulait être, ou un autre à qui les suffrages des gens de bien n'étaient pas si favorables. Ils agirent auprès de Montmort pour le résoudre à prendre le canonicat, lui qui vivait déjà comme le meilleur ecclésiastique du monde. Il n'avait à leur opposer que l'assujettissement pénible et perpétuel de la vie de chanoine, très adouci à la vérité par l'usage ordinaire, mais dont il voudrait porter tout le poids; et dans le fond il était retenu aussi par ses chères mathématiques, qui devaient souffrir beaucoup de son assiduité au chœur. Mais enfin sa délicatesse de conscience, même pour autrui, lui fit tout surmonter. Il fut chanoine, et le fut à toute rigueur. Les offices du jour n'avaient aucune préférence sur ceux de la nuit, ni les assiduités utiles sur celles qui n'étaient que de piété, Seulement le peu de temps
ÉLOGE DE iMOXTMORT. 137
qui pouvait être de reste, était soigneusement ménagé pour ce qu'il aimait.
Il avait rerude la nature des inclinations nobles, généreuses et bienl'aisantes; et tout ce qui pouvait les porter à un haut degré de perfection se réunissait en lui : la philosophie, la religion, les engagements encore plus étroits de l'état ecclésiastique. Il faisait imprimer à ses frais les livres d'autrui, qui, quoique bons, n'eussent pas trop été recherchés par les libraires, comme celui de Guisnée sur l'Application de l'al(jcbre à de la géométrie, ou des ouvrages rares, qui, par certaines circonstances, ne se fussent pas aisément répandus, comme le traité de Newton sur la Quadrature des courbes. Il mariait ou faisait religieuses des filles qui, faute de bien, n'eussent trouvé que des amants, et pas môme des monastères; et pourvu que les besoins ne fussent pas tout à fait disproportionnés à son pouvoir, il ne manquait jamais ni à l'amour des sciences, ni à celui du jjrochain. Cependant il faut avouer qu'au milieu de la douceur inséparable des bonnes actions, il n'était point pleinement content; sa vie rigoureuse de chanoine, sur laquelle il ne se faisait aucun quartier, le gênait trop, il ne sentait point qu'il fût où il aurait voulu être.
Vers la fin de ITOi il acheta la terre de Montmort. A celle de Mareuil, qui est dans le voisinage, demeurait M'"*^ la duchesse d'Angouléme, qui, par un paradoxe chronologique, était bru de Charles IX. (1), mort il y avait alors 130 ans. De Montmort alla rendre ses respects à cette princesse, et il vit chez elle mademoiselle de Romicourt, sa petite-nièce et sa filleule. Après cette visite, son canonicat fut plus à charge que jamais; et enfin il se défit de limportune prébende, pour pouvoir prétendre à cette demoiselle, dont il était toujours plus touché, parce qu'il la connaissait davantage : et il l'épousa en 1706, au château de Mareuil. Avant le mariage, et malgré une extrême envie de conclure, il lui déclara de lui-même et sans aucune nécessité qu'il avait dépensé vingt-cinq mille écus de son bien,
(i) Françoise de Nargonne avait épousé en secondes noces, en le-i^, Charles de Valois, duc d'Anj^oulème, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Elle mourut en 1715 à l'âge de 92 ans, ui ans après la mort du père de son mari. Tel est ce paradoxe chronologique.
tant il avait peur de tromper, môme en cette occasion, où l'usage autorise les tromperies, en ne les punissant pas par le déshonneur qu'elles mériteraient. Il fut facile de juger à quoi ces vingt-cinq mille écus avaient été employés; sans cela, on n'aurait jamais su jusqu'où il avait poussé la générosité ou la charité chrétienne, et il arriva qu'une vertu fut trahie par une autre.
Étant marié, il continua sa vie simple et retirée ; et d'autant plus que par un bonheur assez singulier le mariage lui rendit sa maison plus agréable. Les mathématiques en profitèrent. Plein de diff(>rentes vues, il se fixa d'abord sur une matière toute neuve; car le peu que Pascal et Huyghens en avaient effleuré ne l'empêchait pas de l'être, et il se mit à en composer un ouvrage qui ne pouvait manquer d'être original. Feu Bernoulli avait eu à peu près le môme dessein, et l'avait fort avancé; mais rien n'avait paru.
L'esprit du jeu n'est pas estimé ce qu'il vaut. Il est vrai qu'il est un peu déshonoré par son objet, par son motif et par la plupart de ceux qui le possèdent; mais, du reste, il ressemble assez à l'esprit géométrique. Il demande aussi beaucoup d'étendue pour embrasser à la fois un grand nombre de différents rapports, beaucoup de justesse pour les comparer, beaucoup de stireté pour déterminer le résultat des comparaisons, et de plus une extrême promptitude d'opérer. Souvent les plus habiles joueurs ne jugent qu'en gros, et avec beaucoup d'incertitude, surtout dans les jeux de hasard, où les partis qu'il faut prendre dépendent du plus ou moins d'apparence que certains cas arrivent ou n'arrivent pas. On sent assez que ces différents degrés d'apparence ne sont pas faciles à évaluer; il semble que ce serait mesurer des idées purement spirituelles et leur appliquer la règle et le compas. Cela ne se peut qu'avec des raisonnements d'une espèce particulière, très fins, très glissants, et avec une algèbre inconnue aux algébristes ordinaires. Aussi ces sortes de sujets n'avaient-ils point été traités; c'était un vaste pays inculte, où à peine voyait-on cinq ou six pas d'hommes. De Montmort s'y engagea avec un courage de Christophe Colomb, et en eut aussi le succès. Ce fut en 1708 qu'il donna son Essai d'analyse sur les jeux de hasard, où il dé-
couvrait ce nouveau monde aux géomètres. Au lieu des courbes qui leur sont familières, des sections coniques, cycloïdes, des spirales, des logarithmiques, c'étaient le pharaon, la bassette, le lansquenet, l'hombre, le trictrac, qui paraissaient sur la scène assujettis au calcul et domptés par l'algèbre.
Dans ce même temps un autre géomètre tourna ses vues de ce même côté; c'est Nicolas BernouUi, neveu des deux célèbres Jacques et Jean Bernoulli. Jacques, qui était morl, avait laissé un manuscrit imparfait, intitulé : De arte conjectandi, et quand le neveu soutint à Baie, en 1709, sa thèse de docteur en droit, il prit pour sujet ; De arte conjectandi in jure. Comme il était habile géomètre, aussi bien que jurisconsulte, il ne put s'empêcher de choisir dans le droit une matière qui admît de la géométrie. Il traitait du prix où l'on doit légitimement mettre des rentes viagères et des usufruits, selon les différents Ages; du temps où un absent doit être censé mort, des assurances entre marchands, de la probabilité des témoignages, etc. Il appliquait à tout cela les principes de son oncle qui lui étaient connus; et ensuite, entraîné par le charme de la nouveauté et de la difïiculté, il s'enfonça dans les mômes théories que de Montmort. Cette conformité de goûts et d'études fit naître entre eux l'amitié et l'émulalion. Bernoulli vint à Paris, et de Montmort l'emmena chez lui k sa campagne, où ils passèrent trois mois dans un combat continuel de problèmes dignes des plus grands géomètres. Il s'agissait toujours d'estimer les hasards, de régler des paris, de calculer ce qui se dérobait le plus au calcul. Leurs journées passaient comtne des moments, grâce à ces plaisirs, qui ne sont pourtant pas compris dans ce qu'on appelle ordinairement les plaisirs. '
Les problèmes qui occupaient ces deux géomètres conduisent nécessairement à des combinaisons très compliquées et à des suites de nombres formées selon certaines conditions et composées d'une infinité de termes, dont tantôt il fallait trouver les sommes finies ou infinies, tantôt, ce qui est souvent plus difficile, les sommes d'un nombre déterminé de termes, tantôt un terme quelconque.
La théorie de ces suites infinies est une clef de la plus sublime géométrie des courbes ; car elles se résolvent en des
suites conditionnées d'une certaine manière, et leurs circonférences ou les espaces qu'elles renferment sont des sommes de ces suites. Mais outre ces usages savants, les théories de Montmort en peuvent encore avoir une infinité de politiques et de civils. Le chevalier Pety, anglais, a fait voir dans son Arithmétique politique comhien de connaissances nécessaires au gouvernement se réduisent à ([i'<, calculs du nombre des hommes, de la quantité de nourriture qu'ils doivent consommer, du travail qu'ils peuvent faire, du temps qu'ils ont à vivre, de la fertilité des terres, de la quantité des naufrages dans les navigations, etc. Ces connaissances, et beaucoup d'autres pareilles, étant acquises par l'expérience et posées pour fondement, combien de conséquences en tirerait un habile ministre pour la perfection de l'agriculture, pour le connnerce tant intérieur qu'extérieur, pour les colonies, pour le cours de l'argent, etc. Mais il faudrait qu'il passât par les combinaisons et par les suites de nombres, a moins qu'un grand génie naturel ne le dispensât d'une marche si lente et si pénible, sans compter que la nature des affaires ne demande pas la précision géométrique. Enfin, il est certain, et les peuples s'en convaincront de plus en plus, que le monde politique, aussi bien que le physique, se règle par poids, nombre et mesure.
Après le livre de Montmort, il en parut un en Angleterre sur la même matière, intitulé : De mensurâ sortis. Il est de Moivre, fameux géomètre, que la France a droit, puisqu'il est Français, de revendiquer sur l'Angleterre, d'ailleurs fort riche. Je ne dissimulerai pas que de Montmort fut vivement piqué de cet ouvrage, qui lui parut avoir été entièrement fait sur le sien, et d'après le sien. Il est vrai qu'il y était loué; et n'était-ce pas assez, dira-t-on? Mais un seigneur de fief n'en quittera pas pour des louanges celui qu'il prétend devoir foi et hommage des terres qu'il tient de lui. Je parle selon sa prétention, et ne décide nullement s'il était en effet le seigneur.
De Montmort, voisin à sa campagne de madame la duchesse d'Angouléme, s'était fort attiré son estime et sa confiance; peut-être aussi avait-il pour elle une sorte de reconnaissance de ce que son mariage était heureux. Après qu'elle eut vendu sa terre de Mareuil pour l'arrangement de ses affaires, il lui
offrit la plus belle partie du cluUcau de Montinort pour sa demeure, et elle raccepta. Elle y fut trois ans, au bout desquels elle mourut eu 1713, ayant encore augmenté de dix ans la merveille d'élre belle-fille de Charles IX. Elle laissa son hôte chargé d'une lettre pour !e roi, et son exécuteur testamentaire. Il fallut que le philosoi)lie allât à Versailles, et, ce qui est encore plus terrible, au palais, et fort souvent; car il se trouva sur les bras deux procès que le testament avait fait naître. Il avait pour les affaires la double haine et d'honnête homme et de savant : cependant il en fit parfaitement son devoir, et gagna les deux procès. En comparaison de ces sortes d'honneurs funèbres qu'il rendit à la mémoire de la princesse, les obsèques dignes d'elle qu'il lui fit faire et l'épitaphe qu'il composa ne méritent pas d'être comptées.
En 17Ii. il fit une nouvelle édition de ses jeux de hasard, très considérablement augmentée, et enrichie de son commerce épistolaire avec MM. Bernoulli, oncle et neveu; surtout avec le neveu, qui ne respirait alors, comme lui, que combinaisons et suites infinies de. nombres.
Ce n'était pas seulement avec ces deux illustres malliématiciens qu'il était en commerce, mais aussi avec tous les autres de l'Europe, Newton, Leibnitz. Halley, Craige, Taylor, Herman, Poleni. Tous les plus grands noms dans ce genre composaient la liste de ses amis. Il a[)prenait par eux les nouvelles les plus fraîches des mathémati({ues, leurs vues particulières, leurs projets d'ouvrages, leurs réflexions sur ce qui paraissait au jour, l'histoire anecdote des sciences; il recevait et rendait des solutions de problèmes difficiles, des jugements raisonnes, des dissertations méditées avec soin. Un géomètre médiocre aurait été souvent fort embarrassé de pareils commerces; pour lui, il ne pouvait l'être que (juand il fallait se ménager entre des savants brouillés ensemble, comme dans la querelle qui s'éleva sur l'invention des nouveaux calculs, et dont nous avons parlé, en 171G. D'un côté était toute l'Angleterre en armes pour Newton, et de l'autre Leibnitz, et après sa mort Jean Bernoulli, qui, aussi bien que Jacques son frère, ayant pris les premières idées de ces calculs dans des écrits de Leibnitz, où tout autre qu'eux ne les eût pas prises, les avaient poussées si loin, qu'il
142 rONTENELLE.
y pouvait prendre le mémo intérêt que Lcibnitz. BernouUi seul, comme le fameux Coclès, soutenait sur le pont toute l'armée anglaise. On en était venu aux grandes liostilités, à des défis de problèmes; et de Montmort, toujours posté entre les deux partis ennemis, dont chacun tâchait de l'attirer à soi, reconnu presque pour juge en quelc^ues occasions, avait besoin de toute sa sagesse. 11 était peut-être plus lié avec les Anglais qu'il connaissait personnellement ; cependant il se maintint parfaitement neutre, en usant du seul artifice qui put réussir : il disait toujours vrai de part et d'autre, mais du ton qui fait passer la vérité. Les savants avec qui il a eu le commerce le plus étroit, sont MM. Bernoulli, oncle et neveu, et Taylor.
En 1715, il fit un troisième voyage en Angleterre, pour y observer l'éclipsé solaire qui devait être totale à Londres. La société royale ne le voulut pas laisser partir sans se l'être acquis, et sans l'avoir reçu dans son corps.
A quelque point que cet honneur le flattât, il ne le séduisit pourtant pas en faveur des attractions, abolies, à ce qu'on croyait, par le cartésianisme, et ressuscitées par les Anglais, qui cependant se cachent quelquefois de l'amour qu'ils leur portent. De Montmort eut de grandes querelles sur ce sujet avec Taylor, son ami particulier, et lui composa môme, avec soin, une assez longue dissertation, par laquelle il renvoyait les attractions dans le néant, d'où elles tâchaient de sortir. Taylor y répondit peu de temps après. Il est certain que si l'on veut entendre ce qu'on dit, il n'y a que des impulsions ; et si on ne se soucie pas de l'entendre, il y a des attractions, et tout ce qu'on voudra; mais alors la nature nous est si incompréhensible qu'il est peut-être plus sage de la laisser là pour ce qu'elle est.
De Montmort, pour rempHr quelque devoir de membre de la société royale de Londres, lui envoya un grand écrit fort curieux et fort profond sur les suites infinies, qu'elle fit imprimer dans ses Transactions en 1717. Taylor, très versé aussi dans cette manière, comme il paraît par son traité De methocb incrementorum, y fit une addition; ce qui marquait entre deux géomètres vivants une liaison assez tendre et une espèce de fraternité.
ÉLOGE DE MOMMORT. 143
De Montmort deslinait aussi un i)areil morceau à Tacaciémie des sciences, oii il avait été reçu associé libre en 1716; mais étant venu de sa campagne à Paris au mois de septeml)rel7l6 pour des affaires, il l'ut pris de la petite vérole, qui faisait alors beaucoup de ravage, et mourut le 7 octobre suivant.
Quand il fut extrêmement mal et que, selon la coutume, on l'envoya recommander aux prières de trois paroisses dont il était seigneur, les églises retentissaient des gémissements et des cris des paysans. Sa mort l'ut honorée de la môme oraison funèbre, éloges les plus précieux de tous, tant parce qu'aucune contrainte ne les arrache, que parce qu'ils ne se donnent ni à l'esprit ni au savoir, mais à des qualités infiniment plus estimables.
Il travaillait depuis un temps à l'Histoire de la géométrie. Chaque science, chaque art devrait avoir la sienne. Il est très agréable, et ce plaisir renferme beaucoup d'instruction, de voir la route que l'esprit humain a tenue, et, pour parler géométriquement, cette espèce de progression dont les intervalles sont d'abord extrêmement grands, et vont ensuite naturellement en se serrant toujours de plus en plus. L'histoire de la géométrie ancienne aurait été d'une discussion et d'une recherche fort pénible, et il eût fallu beaucoup travailler pour ne rien apprendre que des méthodes embarrassées qui ont conduit les plus grands génies à ce qui n'est présentement qu'un jeu. La géométrie moderne, dont l'époque est à Descartes, qui a changé la face de tout, eût été plus agréable et plus intéressante, mais en même temps plus dangereuse à traiter. Non seulement les particuliers, mais les nations mêmes ont des jalousies. Heureusement de Montmort était assez intelligent et assez laborieux pour la première partie de son ouvrage, assez instruit et assez équitable pour la seconde. Il n'était pas encore fort avancé. Puisse-t-il avoir un digne successeur!
Le fort de son travail n'était qu'à sa campagne, où il passait la plus grande partie de l'année ; la vie de Paris lui paraissait trop distraite pour des méditations aussi suivies que les siennes. Du reste, il ne craignait pas les distractions en dél.ail. Dans la même chambre oi^i il travaiUait aux problèmes les plus embarrassants, on jouait du clavecin; son lils courait et le lu-
144 FUNTENELLE.
tinait, et les problèmes ne laissaient pas de se résoudre. Le P. Malebranche en a été plusieurs fois témoin avec étonnement. Il y a l)ien de la force dans un esprit qui n'est pas maîtrisé par les impressions du dehors, même les plus légères.
Il faisait volontiers les honneurs de Paris aux savants étrangers, qui la plupart s'adressaient d'abord à lui. Quoique vif et sujet à des colères d'un moment, surtout quand on l'interrompait dans ses études pour lui parler d'affaires, il était fort doux, et à ces colères succédaient une petite honte et un repentir gai. Il était bon maître, même à l'égard de domestiques qui l'avaient volé, bon ami, bon père, non seulement pour le fond des sentiments, mais, ce qui est plus rare, dans tout le détail de la vie.
ELOGE DE RENAU
Bernard Renau d'Elisagaray naquit dans le Béarn, en 1652, d'un père qui avait peu de bien et beaucoup d'enfants. On croit que ce fut par madame de Gassion, femme d'un président à mortier du parlement de Pau, et fille de Colbert du Terron, intendant de Rochefort, qu'il fut connu, fort jeune encore, de cet intendant, qui conçut aussitôt beaucoup d'affection pour Iji. Il avait une très petite taille, mais très bien proportionnée, et qui tirait de l'agrément de sa petitesse même, l'air adroit, vif, spirituel, courageux. Du Terron le prit chez lui, où il devint le frère de madame la princesse de Carpegne et de madame de Barbançon, ses deux filles cadettes; car elles l'ont toujours appelé de ce nom; et pour madame de Gassion, l'aînée des trois sœurs, il était son fils. Quelque aimable que fût naturellement un jeune enfant étranger dans une maison, il fallait encore que pour y être aimé de tout le monde, il sût bien se rendre aimable. On lui fit apprendre les mathémati([ues, apparemment parce que le séjour de Rochefort lui avait
ÉLOGE DE RENAL . 145
li('u d«' liiii'e paialUv des dispositions à entendre la marine. Knfm,on avait très bien rencontré: et Ton vit, par son application et par ses progrès, ({u'il était dans la route où son ijénie l'appelait.
Il ne s'instruisait i>as par une grande lecture, mais par une p]-ofonde méditation. Lu peu de lecture jetait dans son esprit des germes de pensées ({ue la méditation faisait ensuite éclore, et qui rapportaient au centuple. 11 cherchait les livres dans sa lète, et les y trouvait. Ce (lu'il y a de plus singulier, c'est rpiil pensait beaucouj), et passait peu de temps dans son cabinet et dans la retraite. 11 pensait d'ordinaire au milieu d'une conversation, dans une cham])re pleine de monde, même chez les dames. On se moquait de sa rêverie et de ses distractiojis; on ne laissait pas en même temps de les respecter. 11 faisait naturellement et sans affectation ce qu'avait fait, pour une preuve ou pour une ostentation de ses forces, ce philosophe qui se relirait dans un bain public où il allait imkliter.
Il y a apparence que Renau lut la Recherche de la vérité, dès qu'il fut en état de la lire. Son goût pour ce fameux système et son attachement j)our la personne de l'auteur, ont toujours été si vifs, qu'on ne les saurait croire fondés sur une impression trop ancienne. Quoi qu'il en soit, jamais malebranchiste ne l'a été plus parfaitement; et comme on ne peut l'être à ce |)oint sans uni' forte persuasion des vérités du christianisme et. cequi est infiniment [)lusdiiTicile. sans la pratique des vertus (ju'il demande, Renau suivit le système jus([ue-là. Son caractère ferme et vigoureux ne lui permettait ni des pensées chancelantes, ni une exécution faible.
Quand il fut assc^z instruit dans la marine, du Terron le lit rniinailre de M. «le Seignelay, qui devint bientôt son protecteur, et un protecteuf vif et agissant. 11 lui procura en 1679 une place auj)rès du comte de Vermandois, amiral de France, qu'il devait entretenir sur tout ce qui appartient à cette importante charge. Il en eut une pension de mille écus.
Le feu roi voulant jierfectionner les constructions de ses vaisseaux, ordonna a ses généraux de mer de se rendre à la cour avec les constructeurs les ]tlus habiles, pour convenir d'une méthode générale (jui serait établie dans la suite. Renau
146 t'ONTEISELLE.
eut riionnrur drlrr .ipiuîlé à ces confënmces, qui durèrent trois ou quatre mois. De Seigiieiay y assistait toujours ; et quand les matières étaient suffisamment préparées, Colbert y venait pour la décision, et ([uelquel'ois le roi lui-même. Tout se réduisit à deux méthodes : l'une de du Quesne, si fameux et si expérimenté dans la marine, l'autre de Renau, jeune encoie et sans nom. La concurrence seule était une assez grande gloire pour lui ; mais du Quesne, en présence du roi, lui donna la préférence, et tira plus d'honneur d'être vaincu par son propre jugement, que s'il eût été vainqueur par celui des autres.
Sa Majesté ordonna à Renau d'aller avec de Scignelay, le chevalier de Tourville, depuis maréchal de France, et du Quesne le fils, à Brest et dans les autres ports, pour y exécuter en grand ce qui avait été fait en petit devant elle. Il n'instruisit pas seulement les constructeurs, mais encore leurs enfants, et les mit en état de faire à l'âge de quinze ou vingt ans les plus grands vaisseaux, qui demandaient auparavant une expérience de vingt ou trente années.
En 1680, les Algériens nous ayant déclaré la guerre, Renau imagina ([u'il fallait bombarder Alger, ce qui ne se pouvait faire que de dessus des vaisseaux, et paraissait absolument impraticable; car jusque-là il n'était tombé dans l'esprit de personne que des mortiers pussent n'être pas placés à terre, et se passer d'une assiette solide. Les esprits originaux ont un sentiment naturel de leurs forces qui les rend entreprenants, même sans qu'ils s'en aperçoivent. 11 osa inventer les galiotes à bombes. Aussitôt éclata le soulèvement général dû à toutes les nouveautés, principalement à celles qui ont un auteur connu, que le succès élèverait trop au-dessus de ses pareils. Cependant, après que dans les conseils il eut (^té traité en face de visionnaire et d'insensé, les galiotes passèrent, et dès là la meilleure fortification d'Alger fut emportée. On chargea l'inventeur de faire construire ces nouveaux bâtiments, deux à Dunkerque et trois au Havre. Il s'embarqua sur ceux du Havre pour aller prendre ceux de Dunkerque; et comme on doutait encore qu'ils pussent naviguer avec sûreté, celui qu'il montait, les deux autres étant déjà arrivés à Dunkerque, fut battu presque à l'entrée de la rade d'un coup de vent des plus furieux,
ELO(iE DK UENAL. U1
vl lo [dus propre i[uv l'on put soiiliail«H- pour utjc ('[)r('u\r incontestable. L'ouragan renversa un bastion de Dunkcrque. rompit les digues de Hollande, submergea quatre-vingt-dix vaisseaux sûr toute la côte; et la galiote de Renan, cent fois abîmée, échappa contre toute apparence sur les bancs de Flessingue, d'où elle alla à Dunkerque.
Il se rendit devant Alger avec ses cinq bâtiments de nouvelle fabrique, déjà bien sur de leur bonté; il ne s'agissait plus que de leurs opérations, et c'était le dernier retranchement des incrédules ou des jaloux. Us eurent sujet d'être bien contents d'une première épreuve. Un accident fut cause qu'une carcasse (1) que Renan voulait tirer, mit le feu à la galiote toute chargée de l)ombes; et réqui])age, qui voyait déjà brûler les cordages et les voiles, se jeta à la mer. Les autres galiotes et les chaloupes armées voyant ce bâtiment abandonné, crurent qu'il allait sauter dans le moment, et ne perdirent point de temps pour s'en éloigner. Cependant de Remojidis, major, voulut voir s'il n'y avait plus personne, et si tout était absolument hors d'espérance. Il força, l'épéeà la main, l'équipage de sa chaloupe à nager: il vint à la gahote, sauta dedans, et vitsur le pont Renan travaillant, lui troisième, à couvrir de cuir vert plus de quatre-vingt boml)es chargées : rencontre singulière de deux hommes d'une rare valeur, également étonnés, l'un, qu'on lui porte du secours, l'autre, qu'on se soit tenu en état de le recevoir, et peut-être même de s'en ])asser. De Kemondis alla dans le moment aux chaloupes, et les fit revenir. On jeladans la galiote deux cents hommes; et quoi(iue en même temps trois cents pièces d'artillerie de la ville, sous le feu desquelles die était, tirassent dessus et fort juste, on vint à bout de la sauver.
Le lendemain Renau, ]tlus animé par ce mauvais succès, obtint de du Quesne, qui commandait, que l'on fit une seconde épreuve. On remit les galiotes près de terre: on bombarda toute îîi nuit : un grand nombre de personnes furent écrasées dans les maisons; la confusion fut horrible aux portes de la
(1) Machine à feu, dit Liltiv, composée dC doux cercles de fer qui se croisenl ■en ovale dans laquelle on met une bombe.
148 FOMEiNELLU.
ville, d'où tout le monde voulait sortir à la lois pour se dérober à un genre de mort imprévu, et les Algériens envoyèrent demander la paix. Mais les vents et la mauvaise saison vinrent à leur secours, et l'armée navale ramena en France les galiotes à bombes victorieuses, non pas tant des Algériens que de leurs ennemis français. Le roi en lit l'aire un plus grand nombre, et forma ])0ur elles un nouveau corps d'officiers d'ai'tillerie et de bombardiers, dont les rangs avec le reste de la mai'ine furent réglés.
Une seconde expédition d'Alger termina cette guerre, et les galiotes à bombes qui foudroyèrent Alger, en eurent le principal honneur. Renau avait encore inventé de nouveaux mortiers qui chassaient les bombes plus loin, e( jusqu'à dix-sept cents toises. Mais nous supprimons désormais des détails qui seraient trop longs : il y a du superflu dans sa gloire.
Il se crut dégagé de la marine après la mort de l'amiral à qui il était attaché ; il demanda au roi, et obtint la permis- . sion d'aller joindre de Vauban en Flandre. Le roi le destina à servir en 1684 au siège de Luxembourg : mais l'expédition de Gênes ayant été résolue, de Seignelay, qui la devait commander, jugea que Renau lui était nécessaire, et le redemanda au roi. Après le bombardement de Gênes, il fut envoyé au maréchal de Bellefond, qui commandait en Catalogne, et qui lui donna la conduite du siège de Cadaquiers, que Renau lui livra au bout de quatre jours.
De là il retourna trouver de Vauban, qui fortifiait les frontières de Flandre et d'Allemagne. La vue continuelle des ouvrages de ce sublime ingénieur, et de la manière dont il les conduisait, aurait seule suffisamment instruit un disciple aussi intelligent que Renau ; mais, de plus, le maître, passionnément amoureux du bien public, ne demandait qu'à faire des élèves qui l'égalassent: et ce qui forma encore entre eux une liaison plus étroite, ce fut la conformité de mœurs et de vertu, plus puissante que celle du génie.
En 1688, ils furent envoyés l'un et l'autre à Philisbourg, dont M. de Vauban devait faire le siège sous les ordres de Monseigneur; et parce que le roi écrivit à Monseigneur de ne permettre pas que de Vauban s'exposât, ni qu'il mît seulement
ÉLOGE DE RENAU. 449
les pieds à la tranchée, Renan, qui avait sa part aux projets, eut de plus tout le soin de l'exécution et tout le péril. Il conduisit ensuite le siège de Manhcim et de Frenkendal. On n'imaginerait p;is qu'au milieu d'une vie si agili'c et si guerrière il faisait un livre. 11 y travaillait cependant, puisqu'en i689 parut sa Théorie de la manœuvre des vaisseaux.
L'art de la navigation consiste en deux parties : le pilotage, qui regarde principalement l'usage de la boussole; et la manœuvre, qui regarde la disposition des voiles, du gouvernail et du vaisseau, par rapport à la route qu'on veut faire et aux avantages qu'on peut tirer du vent. Le pilotage, qui ne demande que la simple géométrie élémentaire, avait été nssez traité, et assez bien: mais aucun géomètre n'avait touché à la manœuvre; il y fallait une fine application de la géométrie à une mécanique épineuse et compliquée. Renau, moins effraye (jue flatté de la difficulté de l'ouvrage, l'entreprit; et il fut donné au public de iexprès commandement du roi, parce qu'on le jugea original et nécessaire. Il contient deux déterminations difficiles et importantes ; l'une, de la situation la plus avantageuse de la voile, par rapport au vent et à la route; l'autre, de l'angle le plus avantageux du gouvernail avec la quille. Le calcul différentiel a une méthode générale pour ces sortes de questions, que l'on nppelle de maximis et minimis; mais Renau ignorait alors ce calcul, qui était encore naissant: et l'on voit avec plaisir ([u'il a l'art de s'en passer, ou plutôt qu'il sait le trouver à son besoin sous une forme un peu diflV'rente.
Cependant Huyghens condamna une des propositions fondamentales du livre, qui est. que si un vaisseau est pouss,' par deux forces dont les directions fassent un angle droit, et qui aient chacune une vitesse déterminée, il décrit la diagonale du |)aral kilogramme, dont les deux côtés sont comme ces vitesses. Le défaut de cette proposition, ([ui parait d'abord fort luiturelle et conforme à tout ce qui a été écrit en nn'canicjue, était, selon Huyghens, ({ue les côtés du parallélogramme sont comme les forces, et (|iie les forces supposées ne sont pas comme les vitesses, mais comme les carrés des vitesses; car ces forces doivent être égales aux résistances de l'eau (|ui sont
150 lONTRNEI.Ï.K.
conuiio co<, cirivs. de, soilc (|iril on ivsuUo un aulro parallrloi;rainino el une autre diai^oiialt;. KL atin que l'icléc^ de Renau subsistât, il fallait (jue, (juand un corps |)oussé par deuxforces décrit la diagonalt; d'un paralit'logianuiie, les deux forces fussent, non comme les côtés, mais comme leurs carrés; ce (pii était inouï en mécanique.
Une preuve que cette matière était assez délicate, et qu'il était permis de s'y tromjjer, c'est (pie mali;Té l'autorité de Huygliens. ([ui devait être d'un poids infini, el, (jui plus est, malgré ses raisons, Renau eut ses partisans, et entre autres le P. Malebranche. Peut-être l'amitié en K<>gnait-elle (luelquesuns qui ne s'en apercevaient pas; peut-être la chaleur cl l'assurance qu'il mettait dans cette aff'aire en entraînait-elle d'autres : mais enfin ils étaient tous mathématiciens. Le marquis de l'Hôpital en écrivit à Jean lîernoulli, alors professeui* à Groningue, el lui exix)sa la ({uestion, de manière que celuici, qui n'avait pas vu le livre de Renau, se déclara pour lui, autorité d'un poids égal à celle de Iluyghens, et (jui rassurait bien l'auteur de la théorie, sans compter que l'exposition favorable de M. de l'Hôpital manpiaittoutau moins une inclination secrète pour ce sentiment. Enfin, de quelqu<' côté que la vérité put être, puisque le géomètre naissant avait partagé des géomètres si consommés, son honneur était à couvert. Ce sera un sujet de scandale, ou plutôt de joie pour les profanes, que des géomètres se partagent; mais ce n'est pas sur la i)ure géométrie; c'est sur une géométrie mixte, oîi il entre des idées de physique, et avec elles quelquefois une portion de l'ixicertitude qui leur est naturelle. De plus, après quelques discussions, toute question de géométrie se décide et finit; au lieu (jue les plus anciennes questions de physique, comme celle du plein et du vide, durent encore, et ont le malheureux privilège d'être éternelles.
En 1689, la France étant entrée dans une guerre où elle allait être attaquée par toute l'Europe, Renau entreprit de faire voir au roi, contre l'opinion générale, et surtout contre celle de Louvois, très redoutable adversaire, que la France «Hait en étal de tenir tête sur mer à l'Angleterre et à la Hollande unies. Son courage pouvait d'abord rendre suspecte
KI.()r.E DE RENAU. loi
l'aiidace de ses klécs; mais il les prouva si bien, ([ue le roi en fut vainru. et fit changer tous les vaisseaux de cinquante ou soixante canons qui étaient sur les cliantiers, pour n'en faire que de grands, tels que Renau les demandait. Il inventa en même temps ou exposa de nouvelles évolutions navales, des signaux, des ordres de bataille; et il en fit voir au roi des représentations très exactes en petits vaisseauv de cuivre, qui imitaient jusqu'aux différents mouvements des voiles.
Tant de vues nouvelles et importantes qu'il avait données, celles que son génie promettait encore, ses services continuels relevés par des actions brillantes, déterminèrent le roi à lui donner une commission de (•a})itaine de vaisseau, un ordre poui' avoir entn'c et voix délib»''ralive dans les conseils des généraux, ce qui était singulier; et pour comble d'honneur, une inspection générale sur la marine, et l'autorité d'enseii^ner aux officiers toutes les nouvelles pratiques dont il étail inventeur, le tout accompagné de 12,000 livres de pension. La maladie de M. de Seignelay retarda l'expédition des brevets nécessaires; et Renau, peu impatient de jouir de ses récompenses, ne chercha point, à prendre adroitement quelque moment pour en parler à ce ministre, cjui était en grand l»éril, et dont la mort pouvait tout renverser. U mourut en effet, et M. de Pontchartrain, alors contrôleur général, et depuis chancelier de France, eut la marine. Renau, inconnu au nouveau ministre, ne se fit point présenter à lui; il abandonna sans regret ce qu'il tenait déjà presque dans sa main, et ce qu'il avait si bien mérité, et ne songea qu'à retourner, servir avec de Vauban. vers qui un charme particulier le rappelait.
Quand les oflliciers généraux de mer eurent donné au roi leurs projets pour la campagne de 1691, il demanda à d(* Pontchartrain où était celui de Renau. Le ministre répondit qu'il n'en avait point reçu de lui, et qu'il ne Lavait même pas vu. Le roi lui ordonna de le faire chercher, et Renau s'excusa à de Pontchartrain sur ce qu'il n'était i)as du corps de la marine; qu'à la vt-rit»' de Seignelay avait eu oiH.lre de lui expé'dier une conunission de capitaine de vaisseau, avec d'nulres brevets for! avantageux: mais (pie, n'en ayant eu de
loi FO.MKNEIXE.
lui <[h'uii(' [)romes.so verbale, il n'avaiL pas cru que ee fût un titre suflîsant auprès d'un nouveau ministre, qui n'était pas oblii'é de l'en croii-e sur sa parole. Comme il se trouva par rt'claircissement (ju'il disait vrai, il reçut de M. de Pontcliar- Irain tout ce que lui avait promis Seignelay, et le roi lui fit l'honneur de lui dire (jue, (pioiqu'il eût voulu s'cchapper de la marine, son intention était qu'il continuât d'y servir; ce (jui n'empêcherait pas ([u'il ne servit aussi sur terre. S. M. eut alors la bonté de lui confier le secret du siège de Mons ([u'elle allait faire en personne, et oîi elle l'employa avec de Vauban. De là elle l'envoya faire la campagne sur l'armée navale, espèce d'amphibie guerrier, (pii pai'tageait sa vie et ses fonctions entre l'un et l'autre élément.
Il vint à Brest, où il voulut user de ses droits, et enseigner aux officiers ses nouvelles pratiques. Us se crurent déshonorés s'ils se laissaient envoyer à l'école, et résolurent unanimement d'écrire à la cour pour faii'C b'urs remontrances. Deux d'entre eux, et d'ailleurs fort amis de Renau, le chevalier des Adrets et le comte de Saint-Pierre, aujourd'hui premier écuyer de madame la duclicsse d'Orléans, quoiqu'ils ne fussent pas au lond plus c()upai)l('s ({ue tous les autres, en furent distingués par de très légères circonstances qui leur étaient particulières, et elles leur attirèrent une punition qui ne pouvait pas tomber sur tous. Us furent un an prisonniers au château de Brest, <'l ensuite cassés. Renau se jeta aux pieds du roi pour obtenir leur grâce, qui lui fut refusée. U eut pu agir par politique; et quoique cette espèce de politique soit assez rare, et qu'elle ail quelque air de vertu, son caractère prouve assez qu'il agissait par un principe infiniment plus noble. U leur rendit dans la .suite tous les services dont il put trouver l'occasion, et eux. de leur côté, ils eurent la générosité de les recevoir. L'ancienne amitié ne futjtoint altérée. U est vrai qu'il ne fallait que de l'équité de part et d'autre: mais la pratique de l'équité est si opposée à la nature humaine, qu'elle fait les plus grands béros en morale.
Au siège de Namur, <(ue le roi fit en personne, il servit encore sous de Vauban. Le roi lui parlait plus sur le siège qu'à de Vauban même, qui était Irop occupé; et cet avantage
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qui fait la souveraint» Iclicilé dos courtisans, flalte tonjoiii's beaucoup les gens les plus raisonnables. De Namur, il coui'ul sauver Saint-Malo, et trente vaisseaux qui s'y étaient retirés après le combat de la Hogue, si i>iorieux et si malheureux tout ensemble pour la nation. Les ordres qu'il mit partout avec une prudence et une promptitude égales rompirent Fenti'eprise des ennemis, très bien concertée et prèle à éclater.
En 1693, le projet de la campagne navale, dressé par les officiers généraux et, après bien des délibérations, approuvé par le roi même, fut communiqué par son ordre à Renau. <[ui eut la hardiesse de lui refuser nettement son suffrage et d'en présenter un autre à la place. Il est vrai qu'il se fit soutenir par de Vauban, qui entra pleinement dans sa pensée; mais, en l'état oîi étaient les clioses. le secours de de Vauban lui-même était faible. Connnent revenir contre ce qui a été décidé si mûrement? N'y aura-t-il donc jamais rien d'arrêté? Un iionnne ou deux sont-ils seuls infaillibles? Cependant il fallut céder aux raisons de Renau et à la vigueur dont il les employait; sans ({uoi peut-être elles n'eussent jias opéré de miracle. Ce changement prévint tous les mauvais événements ({u'on aurait eu à craindre, et valut à de Tourville la défaite du convoi de Sm\ rne et la prise d'une partie des vaisseaux. Le roi fut payé du ('ourage qu'il avait eu de se rétracter, et marqua à l'auteur de sa rétractation combien il en était satisfait.
Renau avait fait construire à Brest un vaisseau de cinquantequatre canons, parfaitement selon ses vues, et il voulait l'éprouver contre les meilleurs voiliers anglais. La fortune le servit à souhait. Il fut averti que deux vaisseaux anglais revenaient des Indes orientales, richement chargés. Il en aperçut un à qui il donna la chasse, et qu'il joignit en trois heures de temps, parc<' <iue son vaisseau se trouva en eff'et excellent de voile. L'anglais, ([ui était de soixante-seize pièces de canon et avait toute sa batterie basse de vingt-quatre livres de balle, au lieu que Renau n'avait que quelques canons de dix-huit, mit en usage toute la science de la mer et toute la valeur possible, animé par les trésors ([u'il avait à conserver : cependant, au bout de trois heures de combat, Renau
le prit à la vue ilo trois gardo-côtes qui n'étaient qu'à trois lieues sous le vont. Il eut plus de cent hommes tués sur le pont, au nombre desquels l'ut le frère de Caçsini, et cent cin- <{uante hommes hors de coml)at. Le vaisseau ennemi, criblé de coups, ne put être sauvt', et coula bas le lendemain. Le capitaine mit neuf paquets de diamants cachetés entre les mains de Renau, qui lui dit qu'il ne les prenait que pour les lui garder; mais le capitaine ayant ajouté qu'un bombardier, qu'il désigna par un coup de salure reçu au visage dans le combat, lui avait arraché un autre paquet qui valait plus de 40,000 pistoles, Renau lui demanda si ceux qu'il lui avait remis valaient autant; et sur ce qu'il apprit qu'il n'y en avait pas un qui ne valût davantage, il retira sa parole de les lui rendre, et en fit faire un procès-verbal en présence de ses officiers. Le paquet volé par le bombardier se retrouva, mais décacheté. Il en laissa à ses officiers un autre qui était tombé entre leurs mains.
Par l'usage établi alors dans la marine, les diamants appartenaient à Renau ; mais la grandeur de la somme qui le devait faire insister sur son droit le lui fit abandonner. Il les porta au roi, qui, en jugeant la question contre lui-même, les accepta, et lui donna 9,000 liv. de rente sur la ville, non comme un équivalent d'un présent de plus de quatre millions, mais comme une légère gratification que la difficulté du temps excusait. Il demanda pour véritable récompense, et obtint l'avancement de ses officiers et, déplus, la confirmation du don qu'il leur avait fait du paquet de diamants.
Il s'était trouvé sur le vaisseau anglais une dame, nièce de l'archevêque de Cantorbéry, avec une femme de chambre et une petite Indienne. Comme elle avait tout perdu par le pillage du vaisseau, Renau se crutobligé de pourvoir à tous sesbesoins, et même à ceux de sa condition, tant qu'elle fut prisonnière en France. Il en usa de même à l'égard du capitaine, et il lui en coûta plus de 20,0f00 livres pour les avoir pris.
Nous passons sous silence un grand dessein qu'il avait formé sur l'Amérique, où il alla, et d'où la peste le fit revenir en 1097; et un second voyage qu'il y fit après la paix de Riswick, pour y mettre nos colonies en sûreté. Tout changea de face, bientôt
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apirs, par la mort de Charle.> II, roi d'Espagne. Le nouveau roi, Pliilippe V, ne fut pas plutôt à Madrid, qu'il demanda Henau au roi, son i<rand-père, qui le lui envoya en diligence. Il ne devait être en Espagne que quatre ou cinq moi.-;.
Son principal o])jet était de mettre en état de sûreté les plus importantes places, comme Cadix. Depuis longtemps cette puissance n'avait eu rien à craindre dans l'Espagne môme, hormis du côté de la Catalogne ; et cette longue sécurité, le mauvais ordre des finances, et la négligence invétérée du gouvernement, avaient presque anéanti les fortifications les plus indispensables. On disait bien que l'on était résolu de remédier à tout : on montrait de grands projets bien disposés sur le papier ; mais, au moment de l'exécution, les fonda et les magasins promis manijuaient absolument. Renau, après y avoir été li'ompé une fois ou deux, apprit nettement au roi, mais inutilement, selon la coutume, d'oi^i venait un si prodigieux mécompte. Sa sincérité n'épargna rien, quoique son silence seul eût pu lui faire une fortune.
Kn 1702, les galions d'Espagne revenus d'Amérique étant dans le port de Vigô en Galice, escortés par une flotte française, Renau cria ([ue les deux flottes étaient perdues, si elles ne sortaient incessamment. Le conseil d'Espagne opposait ({uelques raisons à cet avis, du moins des raisons qui allaient à dirtérer, et il était l'assuré par les généraux des deux flottes, qui ignoraient leur péril. De plus, ils se mirent eux-mêmes hors d'état de sortir. Renau obtint tout au moins, mais avec des peines qu'on ne se donne point pour les affaires publiques dont on n'est pas cbargé, que l'on transporterait h terre trente millions d'écus que les galions apportaient. Il y vola, et y mit une vivacité d'exécution que l'on n'avait pas vue en Espagne de temps immémorial. 11 fit marcher trois ou quatre cents chariots de toute la Galice, et dix-huit millions «Uaient déjà déchargés quand les ennemis parurent devant Vigo. Heureusement ils donnèrent encore un demi-jour à Renau, qui s'en servit à leur enlever les douze millions restants. Quand Us furent maîtres de Vigo, et débarqués, ils voulurent marcher à l'argent qui fuyait dans les terres; mais Renau les contint avec trois cents chevaux seuls qu'il avait ; car toutes les milices
Viù FOXTENELLE.
avaient lui au preniicr coup de cauon. 11 cousiiL les chariuLs dont le dernier n'était pas à deux lieues, el sauva près de cent millions à l'Espagne, moins glorieux de les avoir sauvés, (lu'ai'fligé de n'avoir pu sauver la flotte et d'en avoir été empêché.
Le siège de Gibraltar, qu'il Ht en 1704, mériterait une histoire particulière. Tous les événements heureux qui avaient Justifié ses entreprises ne suffisaient qu'à peine pour le mettre en droit d'en proposer une si hardie. Il promettait, par exemple, qu'une tranchée passerait en sûreté au pied d'une montagne d'où l'on était vu d(.' la lèle juscpraux pieds, et d'où huit pièces de canon et une grosse mousqueterie plongeaient de tous côtés ; il promettait que sept canons en feraient taii'e quarante : il fut cru, et remplit toutes ses promesses. La ville allait se rendre; mais l'arrivée d'une puissante flotte anglaise lit lever le siège. Quant à ce qui regardait Renau, Gibrallai*. qu'on avait ci'ii imprenable, était pris.
Le siège de Barcelone, où il ne se trouva };as, lui fit enroïc un honneur plus singulier. 11 ('lait destiné à y suivre le i-oi d'Espagne: et en effet il l'accompagna assez loin: mais des cabales de cour l'arrachèrent de là. On prenait pour prétexte qu'il était nécessaire à (îadix; car on ne lui pouvait nuire ([ue sous des prétextes honorables. Il était fort naturel qu'en quittant ^a partie, il souhaitât qu'on s'aperçût de son absence devant Barcelone : mais, au contraire, il fit tout ce qu'il put pour n'} être pas regretté : il laissa au roi, en présence de ses principaux ministres, les vues particulières qu'il avait pour la conduite de ce siège, et ({u'il croyait indispensables. Cependant c'était là peut-être une vengeance qu'il prenait de ses ennemis: il tâchait d'assurer le bien des affaires qu'ils traversaient.
Il arriva à Cadix, où, selon h^s magnifiques promesses de ceux qui l'y faisaient envoyer, il devait trouver deux cent mille écus de fonds pour les fortifications. Il n'y trouva pa^ un sol : et il eut recours à un expédient (|u'il avait déjà pratiqué en d'autres occasions pareilles : il s'obligea en son nom à des négociants pour les affaires publiques, et les soutint tant qu'il eut du bien et du crédit. On peut croire ({ue les ministres mêmes qui le desservaient le connaissaient assez bien pour
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compter sur cette générosité, comme sur un secours qui n»^ leur coûtait rien. Quand il eut achevé de s'épuiser, il futnkluil, après cinq ans de séjour et de travaux continuels en Espagne, à demander son congé, faute d'y pouvoir subsister plus longtemps. 11 vendit tout c»^ ([u'il avait pour faire son voyage, cl ari-iva en France, à Saint-Jean Pied-de-Port. avec une seule pistolede reste : retour dont la misère doit donner de la Jalousif à toutes lésâmes bien faites.
11 avait trouvé en Esi)agne un gentilhomme du nom d'Elisagaray, qui lui apprit (|u'il ('tait son parent, et lui conuRunicpia des litres de famille, d(»nL il n'avait jamais eu nulle connaissance. La maison d'Elisagaray (Hait ancienne dans la Navarre: et il y a apparence que quand Jean d'Albret, roi de Navarre, se retira en Béarn, après la perte de son royaume, quelqu'un de celle maison l'y suivit: et de là était descendu Renan. Toutes ses actions lui avaient rendu cette généalogies assez inutile.
Il rapportait aussi d'Espagne le titre de lieutenant général des armées du roi calholi(jue. (ju'il aurait eu plus tôt. si on n'eut pas imposi' à Sa Majesté. Malgré les étals de la guerre, ([ui taisaient loi du temps oi^i il avait été maréchal de camp en Espagne, on l'avait fait passer pour moins ancien qu'il n'était, tant on est hardi dans les cours; il est vrai «{uo ces hardiesses y sont d'ordinaire im{)unies et heureuses. Le l'eu roi lui avait promis que ses services d'Espagne lui seraient comptés comme rendus en France.
Il se trouva donc ici accablé de dettes, dans un temps qui ne lui permettait presqne pas de rien demander de plusieurs années de ses appointements qui lui étaient dus, sans aucun avancement ni aucune grâce de la cour, seulement avec une belle et inutile réputation. 11 ramassa comme il [)ut les débris (le sa fortun(\ et entin la paix vint.
Dès (pi'il eut quehpie trancpiillité, il reprit la question si longtemps interrompue de la route du vaisseau. Huyghens était mort; mais uU autre grand adversaire lui avait succédé, Bernoulli, qui, mieux instruit par la lecture du livre, de la ma- UfjLMivre. avait change de sentiFiienl. et en était d'autant plus redoutable. De ])lus. il soutenait la cause commune de tous les mécaniciens, dont t(Kis les ouvrages périssaient par le fonde-
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mont, si Ucnaii avail raison. 11 faisait même sur la thôoric du la manœuvre une seconde didiculli', que lluyghens n'avait pas aperçue ; mais on no traita que de la première. Renau, accoutumé à des succès qu'il devait à Topiniàtreté de son courage, ne se sentit point ébranlé dans cette occasion, aussi terrible on son espèce que toutes celles oli il s'était jamais exposé ; il avait peut-être encore sa petite troupe, mais mal assurée, et qui no levait pas trop la tète. La contestation où il s'engagea par lettres on 1713 avec Bernoulli, fut digne de tous deux, et par la force des raisons, et par lapolitesse dont ils les assaisonnèrent. Ceux ({ui jugeront contre Renau ne laisseront pas d'être surpris des ressources qu'il trou\a dans son génie : il parait que Bernoulli lui-même se savait bon gré de se bien démêler des difficultés oi^i il le jetait. Enfin, celui-ci voulut terminer tout par son Traité (le la minœuvre des vaisseaux, qu'il publia en 1714, et dont nous avons rendu compte dans l'histoire do cette année. La théorie de Bernoulli était beaucoup plus compliquée que celle de Renau. mais beaucoup moins que le vrai, qui, pris dans toute son étendue, échapperait aux plus grands géomètres. Us sont réduits à l'altérer et à le falsifier pour le mettre à leur portée. Après l'impression de cet ouvrage, Renau ne se tint point encore pour vaincu ; et s'il avait cru l'être, il n'aurait pas manqué la gloire de l'avouer.
Pendant le séjour d'Espagne, il avait perdu le fil du service de France, et une certaine habitude de traiter avec les ministres et avec le roi même, infiniment précieuse aux courtisans. On devient aisément inconnu à la cour. Cependant il se flattait toujours de la bonté du roi, et l'état de sa fortune le forçait à faire auprès de Sa Majesté une démarche très pénible pour lui: il fallait qu'il lui demanclAt une audience pour lui représenter ses services passés et la situation où il se trouvait. Heureusement il en fut dispensé par un événement singulier. Malte se crut menacée par les Turcs, et !e grand maître fit demander au roi, par son ambassadeur, Renau, pour être le défenseur de son île. Le roi l'accorda au grand maître ; et Renau, en prenant congé de Sa Majesté, eut le plaisir de ne lui point parler de ses affaires et de s'assurer seulement d'une audience à son retour.
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« L'alarme de Malle était fausse, et le roi moiu-ut. Renau, qui .avait l'honneur d'être connu de tout temps, et fort estimé du -duc d'Orléans, régent, et qui même avait servi sous lui en Es- • pagne, n'eut plus besoin de solliciter des audiences. Il fut fait conseiller du conseil de marine et i^rand'croix de l'ordre de Saint- Louis.
S. A. R. ayant formé le dessein de faire dans le royaume quelques essais d'une taille proportionnelle ou dîme qu'avait proposée feu de Vauban, et qui devait remédier aux anciens et intolérables abus de la taille arbitraire, Renau accepta avec joie la commission d'aller avec le comte de Cliàteauthiers travailler à un de ces essais dans l'élection de Niort. Rien ne touchait tant son cœur que le bien public, et il était citoyen (J), connne si la mode ou les récompenses eussent invité à l'être. De plus.il ne croyait pas pouvoir l'être mieux qu'en suivant les pas de de Vauban et en exécutant un projet qui avait pour ifarant le nom de ce grand homme. Tout le zèle de Renau pour la patrie fut donc employé à l'ouvrage dont il était chargé; et ceux qui à cette occasion se sont le plus élevés contre lui n'ont pu l'accuser que d'erreur, accusation toujours douteuse par elle-même, et du moins fort légère par rapport à la nature humaine. C'est un homme rare que celui qui ne peut faire pis que de se tromper.
Il était sujet depuis un temps à une rétention d'urine, pour laquelle il alla aux eaux de Fougues au mois de septembre 4749. Dès qu'il en eut pris^ ce qu'il fit avec peu de préparation, la fièvre survint, la rétention augmenta, et il s'y joignit "un gonflement de ventre pareil à celui d'une hydropisie tympanite. Il fit presque par honnêteté pour ses médecins, et par manière d'acquit, les remèdes usités en pareil cas; mais il fit avec une extrême confiance un remède qu'il avait appris du P. Malebranche, et dont il prétendait n'avoir que des expériences heureuses, soit sur lui, soit sur d'autres : c'était de prendre une grande quantité d'eau de rivière assez chaude (2).
(1) Même éloge que pour Vauban et pour des travaux semblables en vue (îe la reforme de limpôl.
(2) Fonlenpile nous a appris que Malebranche se Irailait de celte façon, € persuadé que quand l'hydraulique était riiez nous en bon état, tout allait bien. »
Les médecins fie Pou^'ues éUiient surpris de cette nouvelle médecine, et il était lui-même surpris qu'elle leur fût inconnue. ■ U leur en expliquait Texcellence par des raisonnements physiques, (|u'lls n'avaient pas coutume d'entendre faire à leurs malades; ot par respect, soit pour les autorités qu'il citait, soit pour la sienne, ils ne pouvaient s'empêcher de lui passer quelques pintes d'eau; mais il allait heaucoup au delà des permissions, et contrevenait même aux défenses les plus expresses. Enfin, ils prétendent absolument qu'il se noya. Il mourut le 30 septembre 1710, sans douleur et sans avoir perdu l'usage de la raison.
La mort de cet homme, qui avait passé une assez longue vie à la guerre, dans les cours, dans le tumulte du monde, fut celle d'un religieux de la Trappe. Persuadé de la religion par sa philosophie, et incapable par son caractère d'être faiblement persuadé, il regardait son corps comme un voile qui lui cachait la vérité éternelle, et il avait une impatience de philosophe et de chrétien, que ce voile importun lui fût ôté : « Quelle différence, disait-il, d'un moment au moment suivant! Je vais passer tout à coup des plus profondes ténèbres à une lumière I)arfaite. »
Il avait été choisi pour être honoraire dans cette académie, dès qu'il y en avait eu, c'est-à-dire en 1699. La nature presque seule l'avait fait géomètre. Les livres du P. Malebranche, dont il était plein, lui inspirèrent assez le mépris de l'érudition, et d'ailleurs il n'avait pas eu le loisir d'en acquérir. Il sauvait son ignorance par un aveu libre et ingénu, ({ui, pour dire le vrai, ne devait pas coûter beaucoup à un homme plein de talents. Il ne démordait guère ni de ses entreprises, ni de ses opinions, ce (jui assurait davantage le succès de ses entreprises, et donnait moins de crédit à ses opinions. Du reste, la valeur, la probité, le désintéressement, l'envie d'être utile, soit au public, soit aux particuliers, tout cela était chez lui au plus haut point. Une piété toujours égale avait régné d'un bout de sa vie à l'autre, et sa jeunesse, aussi peu licencieuse quel'ûge plus avancé, n'avait pas été occupée des plaisirs qu'on lui aurait le plus aisément pardonnes.
ÉLOfiE DE DARCENSON. ICI
ÉLOGE DK D'ARGENSON
MaroRenô de Vover de Paiiliiiyd'Ari»enson naquit à Venise. ; le l novemlire l()o:2, de Hené de Voyer de Paiilniy, chevalier, -, comte d'Argenson,et de dame Mai-^ueriteHoullierdela Poyade. la plus riche héritière d'Angoumois.
La maison de Voyer remonte, par des titres et i)ar des filin- ; lions bien prouvées, jus(|u'à Etienne de Voyer, sire de Paulmy. ^qui accompagna sainl Louis dans ses deux voyages d'outre- I mer. II avait épousé Agathe de Beauvau. Depuis lui. on voit toujours la seigneurie de Paulmy. en Touraine, possédée par ses descendants; toujours des charges militaires, des gouvernements de villes ou de provinces, des alliances avec les plus grandes maisons, telles que celles de Montmorency, de Laval, de Sancerre, de Confïans. Ainsi nous pouvons négliger h)ut ce iini précède cet Etienne, et nous dispenser d'aller jusqu'à un IJa-iie, chevalier grec, mais d'origine française, qui, sousl'eml>ire de Charles le Chauve, sauva la Touraine de l'invasion des Normands, et eut de l'empereur la terre de Paulmy pour récompense. S'il y a du fabuleux dans l'origine des grandes nojib sses. du moins il \ a une sorte de fabuleux qui n'appartient ([u'à elles, et «jui devient lui-même un titre.
An commencemeni du règne de Louis XIII, René de Voyer. Iil> dt' Pieri'e. chevalier de l'ordre A grand-bailli de Touraine. r[ ({ui avait pris le nom d'Argenson d'une tern? entrée dans sa maison par sagrand'mère [laleinelle. alla apprendre le métier de laguerreen Ihdian le. qui était al(»rs la meilleure é'Cole mililaiie de l'Europe. Mais Taiitoritéde sa mère, Elisabeth Huraul i\r (^hiveiny. nièce du chancelier de ce nom, les conjonctin*es des a liai res générales et des siennes, des espérances plus flatteuses ( I |)lii> prochaines cpi'ttn lui fit voirdansleparti de la robe, le dé- It'ruïinèrent à l'embrasser. Il fut le premier magistrat de son n(»m, mais pres(|ue sans quitter r(''p(''e; car ayant (''t('' reçu con-
\Cr> FOÎSTRNELLE,
soillor au pnrloinonl do Paris en 1020, àgc de vingL-qualre ans, et bientôt après ayant i)nssé à la charge de maître des requêtes, il servit en qualité d'intendant au siège de la Rochelle, et dans la suite il n'eut plus ou que des intendances d'armées, ou que des intendances de provinces dont il fallait réprimerles mouvements excités, soit par les seigneurs, soit par les calvinistes. Les besoins de TKtat le firent souvent changer de poste, et l'envoyèrent toujours dans les plus difficil(>s. Quand la Catalogne se donna à la France, il fut mis à la tète de cette nouvelle province, dont Tadministration demandait un mélange singulier, et presque uni(|ue, d» hauteur et de douceur, de hardiesse et de circonspection. Dans un grand nombre de marches d'armées, de retraites, de combats, de sièges, il servit autant de sa personne, et beaucoup plus de son esprit qu'un homme de guerre ordinaire. L'enchaînement des affaires l'engagea aussi dans des négociations délicates avec des puissances voisines, surtout avec la maison de Savoie, alors divisée. Enfin, après tant d'emplois et de travaux, se croyant quitte envers sa patrie, il songea à une retraite qui lui fut plus utile que tout ce qu'il avait fait; et, comme il était veuf, il se mit dans l'état ecclésiastique; mais le dessein que la cour forma de ménager la paix du Turc avec Venise le fit nommer ambassadeur extraordinaire vers cette répub]i([ue; et il n'accepta l'ambassade que par un motif de religion, et à condition qu'il n'y serait pas plus d'un an, et que quand il en sortirait, son fils, que l'on faisait dès lors conseiller d'État, lui succéderait. A peine était-il arrivé à Venise, en 1651, qu'il fut pris, en disant la messe, d'une lièvre violente, dont il mourut en quatorze jours. Son fils aîné, qui avait eu à vingt-un ans l'intendance d'Angoumois, Aunis et Saintonge, se trouva à vingt-sept ans ambassadeur à Venise. Il fit élever à son père, dans l'église de Saint-Job, un mausolée qui était un ornement même pour une aussi superbe ville, et le Sénat s'engagea, par un acte public, à avoir soin de le conserver.
Pendant le cours de son ambassade, qui dura cinq ans, naquit à Venise M. d'Argenson. La république voulut être sa marraine, lui donnalenomde Marc, le fit chevalier de Saint-Marc, et lui permit, à lui et à toute sa postérité, démettre sur le tout
ÉÏ.OCE I>E IVARr.FASON. 163
(le Jours armes, cellos de l'Kliil avec lo cimier ol la devise, témoignage aulhenlique de la satisfaction qu'on avait de Tanihassadeur.
Son ambassade finie, il se retira dans ses terres, peu satisfait de la cour, et avec une fortune assez médiocre, et n'eut plus d'autres vues que celles de la vie à venir. Le fils, trop jeune pour une si grande inaction, voulait entrer dans le service : mais des convenances d'ailaires domestiques lui firent prendre la charge de lieutenant général au présidial d'Angouléme, qui lui venait de son aïeul maternel. Les magistrats que le roi envoya tenir les grands jours en «pielques ])rovinces, le connurent dans leur voyage, et sentirent bientôt que son génie et ses talents étaient trop à l'étroit sur un si petit théâtre. Us l'exhortt'rent vivement à venir à Paris, et il y fut obligé par quelques démêlés qu'il eut avec sa compagnie. La vthitable cause n'en était peut-être (piécette même supériorité de g(''nieetde talents, un peu trop mise au jour et trop exercée.
A Paris, il fut bientôt connu de M. de Pontchartrain, alors contrôleur général, qui." pour s'assurer de ce qu'il valait, n'eut besoin ni d'employer toute la finesse de sa pénétration, ni de le faire passer par beaucoup d'essais surdes affaires de finances dont il lui confiait le soin. On l'obligea à se faire maître des requêtes sur la foi de son mérite; et, au bout de trois ans, il fut lieutenant général de police de la ville de Paris, en IGD".
Les citoyens d'une ville bien jtolicée jouissent de l'ordre qui y est établi, sans songer combien il en coûte de peines à ceux qui l'établissent ou le conservent, à peu près comme tous les hommes jouissent de la régularité des mouvements célestes sans en avoir aucune connaissance, et même plus Tordre d'une police ressemble, par son uniformité, à celui des corps célestes, plus il est insensible, et par conséquent il est toujours d'autant plus igïioré (pj'il est plus parfait. Mais (jui v«)udrait le connaître et l'approfondir, en serait etfray»'. Kntrelenir perju-tuellemenldans une ville telle que Paris une consommation immense, dont une infinité d'accidents peuvent toujours tarir (pielques sources, réprimer la tyrannie des marchands à l'égard du j»ublic, et en même temps animer leur conmierce; em])êcher les usurpalions mutuelles des unssurles autres, souvent ditTiciles àdemê-
ir.'i FONTENELÏ.E.
Icr: reconnaîlrcMlans une foule infinie tous ceux qui peuvent si aisément y cacher une industrie pernicieuse, en purger la société, ou ne les toh'rer qu'autant (|u'ils lui peuvent être utiles par des emplois don! d'autres qu'eux ne se chargeraient pas, ou ne s'acquitteraient pas si bien; tenir les abus nécessaires dans les bornes précises de la nécessité qu'ils sont toujours prêts à franchir; les renfermer dans l'obscurité à laquelle ils doivent èli'e condamnés, et ne les en tirer pasmême par des châtiments trop éclatants; ignorer ce qu'il vaut mieux ignorer que punir, etne punir que rarement et utilement; pénétrer, par des conduits souterrains, dans l'intérieur des familles, et leur garder les secrets (Qu'elles n'ont pas confiés, tant qu'il n'est pas nécessaire d'en faire usage; être présent partout sans être vu ; enfin mouvoir ou arrêter à son gré une multitude immense et tumultueuse, et être l'àme toujours agissante et presque inconnue de ce grand corps: voilà quelles sont en général les fonctions du magistrat de la police. Il ne semble pas qu'un homme seul y puisse suffire, ni par la quantité des choses dont il faut être instruit, ni parcelle des vues (ju'il faut suivre, ni par l'application qu'il faut apporter, ni parla variété des conduites qu'il faut tenir et des caractères qu'il faut prendre. Mais la voix publique répondra si d'Argenson a suffi à tout (1).
Sous lui, la propreté, la tranquillité, l'abondance, la sûreté de la ville furent portées au plus haut degré. Aussi le feu roi se reposait-il entièrement de Paris sur ses soins. Il eût rendu compte d'un inconnu qui s'y serait glissé dans les ténèbres ; cet inconnu, quelque ingénieux qu'il fût à se cacher, était toujours sous ses yeux; et si enfin quelqu'un lui échappait, du moins, ce qui fait un effet presque égal, personne n'eût osé se croire bien caché. Il avait mérité que, dans certaines occasions importantes, l'autorité souveraine et indépendante des formalités appuyât ses démarches: car la justice serait quelquefois hors d'état d'agir, si elle n'osait jamais se débarrasser de tant de sages liens dont elle s'est chargée elle-même.
Knvironné et accablé, dans ses audiences, d'une foule de
(i' Ce beau tableau des fonctions d'un lieutenant général de police a été souvent cité, entre autres par .Mercier dans son Tableau de l^aris.
ÉLOGE DE D'ARGENSON. lt)o
gens du inriiu peuple, poui- la plus grande partie peu instruits même de ce qui les amenait, vivement agités d'inlcrêts très légers et souvent très mal entendus, accoutumés à mettre à la place du discours un bruit insensé, il n'avait ni Tinattention ni le dédain qu'auraient pu s'attirer les personnes ou les matières ; il se donnait tout entier auxdétails les plus vils, ennoblis à ses veux par leur liaison nécessaire avec le bien public: il se conformait aux façons de penser les plus basses et les plus grossières; il parlait à chacun sa langue, (luebiuo étrangère qu'elle lui fut ; il accommodait la raison à l'usage de ceux qui la connaissaient le moins : il conciliait avec bonté des esprits farouches, et n'employait la décision d'autorité qu'à défaut de la conciliation. Quelquefois des contestations peu susceptibles, ou peu dignes d'un jugement sérieux, il les terminait par un trait de vivacité plus "^convenable et aus'si efficace. Il s'égayait luimême, autant que la magistrature le permettait, de fonctions souverainement ennuyeuses et désagréables, et il leur prêtait de son propre fonds de quoi le soutenir dans un si rude travail.
La cherté étant excessive dans les années 1709 et 1710, le peuple, injuste parce qu'il souffrait, s'en prenait en partie à d'Argenson, qui cependant lâchait, par toutes sortes de voies, de remédier à cette calamité. Il y eut quelque.^ émotions, qu'il n'eût été ni prudent ni humain de punir trop sévèrement. Le magistrat les calma, et par la sage liardiesse qu'il eut de les braver, et par la contiance que la populace, quoique furieuse, avait toujours en lui. Un jour, assiégé dans une maison où une troupe nombreuse voulait mettre le feu, il en fit ouvrir la porte, se i)résenta. parla et apaisa tout. U savait quel est le i)oiivoir d'un magistrat sans armes; mais, on a beau le savoir, il faut un grand courage pour s'y fier. Cette action fut récompensée ou suivie de la dignité de conseiller d'Ktat.
11 n'a pas seulement exercé son courage dons des occasions où il s'agissait de sa vie autant que du bien i)ublic, mais encore dans celles où il n'y avait pour lui aucun péril que volontaire. 11 n'a jamais manqué de se tnjuver aux incendies, et d'y arriver des premiers. Dans ces moments si
iGG i'OMK.NKI.Ll'^.
[)ressanls et dans celte atïVeuse confusion, il donnait les ordres pour le secours, et en même temps il en donnait l'evemple, ([uand le pônl était assez granfl pour le demander. A l'eml)rasement des chantiers de la })orte Saint-Hernard, il iallait, pour prévenir un embrasement général, traverser un espace de chemin occupé par les flammes. Les gens du port et les détachements du régiment des gardes hésitaient à tenter ce passage. D'Argenson le franchit le premier, et se fit suivre des plus braves, et l'incendie fut arrêté. Il eut une partie de ses habits brûlés, et fut plus de 20 heures sur pied dans une action continuelle. Il était fait pour être Romain, et pour passer du sénat à la tète d'une armée.
Quelque étendue que fût l'administration de la police, le feu roi ne permit pas que d'Argenson s'y renfermât entièrement; il l'appelait souvent à d'autres fonctions plus élevées et plus glorieuses, ne fût-ce que par la relation immédiate (qu'elles donnaient avec le maître, relation toujours si précieuse et si recherchée. Tantôt il s'agissait d'aecr)mmodement entre personnes importantes, dont il n'eût jias été à propos que les contestations éclatassent dans les tribunaux ordinaires, et dont les noms exigeaient un certain respect auquel le public eût manqué. Tantôt c'étaient des affaires d'Etat qui demandaient des expédients prompts, un mystère adroit et une conduite déliée. Knfin d'Argenson Nint à exercer règlement auprès du roi un ministère secret et sans titre, mais qui n'en était que plus, flatteur, et n'en avait même que plus d'autorité.
Comme la juridiction de la police le rendait maître des arts et jnétiers que l'Académie a entrepris de décrire et de perfectionner, ce qui la mettait dans une relation nécessaire avec lui pour les détails de l'exécution, et (pie d'ailleurs il avait pour les sciences tout le goût, et leur accordait toute la protection que leur devait un homme d'autant d'esprit et aussi éclairé, la compagnie voulut se l'acquérir, et elle le nomma en 1716 pour un de ses honoraires. Bientôt après, comme si une dignité si modeste en eût dû annoncer de plus brillantes, le régent du royaume, qui avait commencé par l'honorer de k' même confiance et du même ministère secret
ELOGE iJE i) ARGENSUN. Ib"?
que Jt' l'Hi roi. le lil eiiU'er dans les j)lus im[K)iLaiiles affaires: et entin, au comuiencement de 1718, le Ht garde des sceaux et président du conseil des finances. Il avait été lieutenant de police vingt-un ans, et depuis longtemps les suffrages des bons citoyens le nommaient à des places plus élevées : mais la sienne était trop difficile à remplir ; et la réputation singulière qu'il s'y était acquise devenait un obstacle à son élévation. Il fallait un effort de justice pour le récompenser dignement.
Il fut donc cliargé à la fois de deux ministères, dont chacun demandait un grand homme, et tous ses talents se trouvèrent d'un usage heureux. L'expédition des affaires du conseil se sentit de sa vivacité; il accorda ou refusa les grâces qui dépendaient du sceau, selon sa longue habitude de savoir placer la douceur et la sévérité; surtout il soutint avec sa vigueur et sa fermeté naturelles l'autorité royale, d'autant plus difficile à soutenir dans les minorités, que ce ne sont pas toujours des malintentionnés qui résistent. Sa grande application à entrer dans le produit ett'ectif des revenus du roi le mit en état de faire payer, dès la première année qu'il fut à la tôte des finances, seize millions d'arrérages des rentes de la ville, sans préjudice de Tannée courante; et outre le crédit qu'il redonnait aux affaires, il eut le plaisir de marquer bien solidement aux habitants de Paris l'affection qu'il avait prise pour eux en les gouvernant. Dans cette même année, il égala la recette et la dépense; équation, pour parler la langue de cette académie, i)lus difficile que toutes celles de l'algèbre. C'est sous lui «[u'on a appris à se passer des traités à forfait et à établir des régies qui font recevoir au roi seul ses revenus, et le dispensent de les partager avec des espèces d'associés. Enfin, il avait un projet certain pour diminuer par des remboursements effectifs les dettes de l'Etat: mais d'autres vues, et qui paraissaient plus brillantes, traversèrent les siennes (1); il céda sans peine aux conjonctures, et se démit des finances au commencement de 17:^0.
Rendu tout entier à la mngistrature. il ne ]r fut encore que
t ' Il : ayil <lu >y8li,'iiio (le Law
16K FONTENELLK.
pour [H'u <!«• Innps ; inuis ce peu rlr temps valut ù l'état un rè^'lenienL ulile. Les l)én(''lie«'s tomlx-s une fois entre les mains de réguliers, y circulaient ensuite perpétuellement à la faveur de certains artifices inj^énieux. (jui trompaient la loi en la suivant à la lettre. D'Argenson remédia à cet altiis [)ar deux déclarations qui préviennent, si cependant on ose l'assurer, surtout en cette matière, tous les stratagèmes de l'intérêt.
Le bien des affaires générales, qui changent si souvent de face, parut demander qu'il remît les sceaux; il les remit au conuîiencement de juin 1720. 11 conservait pleinement l'estinir et l'affection du prince dont il les avait reçus, et il gagnait (\ila tranquillité pour les derniers temps de sa vie. 11 n'eut pa^ besoin de toutes les ressources de son courage pour soutenir ce repos; mais il employa, pour en bien user, toutes celles de la religion. Il mourut le 8 mai 1721.
Il avait une gaieté naturelle et une vivacité d'esi)rit heureuse et féconde en traits, qui seuls auraient fait une réputation à un homme oisif. Elles rendaient témoignage qu'il ne gémissait pas sous le poids énorme ({u'il portait. Quand il n'était question que de plaisir, on eut dit qu'il n'avait étudie toute sa vie que l'art si difficile, quoique frivole, des agréments et du badinage. Il ne connaissait itoint à l'égard du travail la distinction des jours et des nuits; les affaires avaient seules le droit de disposer de son temps, et il n'en donnait à tout le reste que ce qu'elles lui laissaient de moments vides, au hasard et irrégulièrement. Il dictait à trois ou quatre secrétaires à la fois, et souvent chacjue lettre eut mérité par sa matière d"ètre faite à part, et semblait l'avoir été. Il a({uelquefoisacconmiode à ses propres dépens des procès, même considérables ; et un Irait rare en fait de finances, c'est d'avoir refusé à un renouvellement de bail cent mille écus qui lui étaient dus par un usage établi : il les fit porter au trésor royal, pour être employés au paiement des pensions les" plus pressées des officiers de guerre. Quoi([ue les occasions de faire sa cour soient toutes, sans nulle distinction, infiniment chères à ceux qui approchent les rois, il en a ]"ejet(3 un grand nond»re, parce qu'il se lut exposé au péril de nuire plus que les fautes ne méritaient.
ÉLO(iE DE COUPLET. IbU
11 il sumeiil éptiigné des événements désui^réables à iiiii n'en savait rien, et jamais le récit du service n'allait mendier de la reconnaissance. Autant par sa sévérité, ou plutôt l)ar son apparence de S('>vérité, il savait se rendre redoutable au peuple dont il faut être craint, autant par ses manières et par ses bons offices, il savait se faire aimer de ceux que la crainte ne mène pas. Les personnes dont j'entends parler ici sont en si £>rand nombre et si importantes, (jue j'affaiblirais son éloge en y faisant entrer la reconnaissance que je lui dois, et que je conserverai toujours pour sa mémoire (1).
Il avait épousé dame Marguerite leFèvrc deCaumartin, dont il a laissé deux fils, l'un conseiller d"Etat et intendant de Maubeuge, l'autre son successeur dans la charge de la police: et une fille mariée à M. de Colande, maréchal de camp, et commandeur de Tordre de Saint-Louis.
ELOGE DE COLPLET
Claude-Antoine Coujdet naquit à Paris, le iO avril 16i"2, d'Antoine Couplet, l)ourgeois de Paris. Son père le destina au barreau, sans consulter, et apparemment sans connaître ses talents et son goût, qui le portaient aux mathématiques, et principalement aux mécani(iues. Elles lui causèrent beaucoup de distraction dans ses études. Cependant il fut reçu avocat; mais il quitta bientôt cette profession forcée, et se donna entièrement à celle que la nature lui avait choisie.
11 chercha de l'instruction et du secours dans le commerce de Buhot. cosmograi)lie et ingénieur du roi, qui, après avoir reconnu ses dispositions, se lit un plaisir de les cultiver ; il
(1) n"Argenso:i avait prolégé Fontenelle contre le P. LcTellier (lui avait dénonce au roi, coninic une alUique à la religion, la relation de l'Ile de Bornéo, allégorie de qiiflques paçes qu'on trouve à la fm du 2" volume de rédilion de 18Î0, en trois volumes in-s».
170 FU.NTENELLK.
voulut iiiùine sciivj- j»ar une allianco k liai. ou ([ue la science avait commencée entre eux; et, en4(i65, il lit éjKjuser sa bellelille à son élève, âgé alors do 24 ans.
Va\ KiCBlut formée l'Acarlémie des sciences. Buhot futchoisi par Colbert pour en être, et quelque temps après, Couplet y entra : on lui donna un logement à l'Observatoire et la garde du cabinet desmacliines.il semble qu'un certain respect doive être attaclié aux noms de ceux ([ui ont les premiers composé cette compagnie.
En 1670, Couplet acheta de Buhot la charge de professeur de mathématiques de la grande écurie. Il était obligé d'aller souvent à Versailles, et dans ces temps-là le leu roi y fit faire ces grandes conduites d'eau qui l'ont tant embelli. La science des eaux et des nivellements fut perfectionnée au point qu'elle en devint presque toute nouvelle; et Couplet, qui ne demandait (^u'à s'instruire et à s'exercer, en eut des occasions à souhait. Nous avons parlé en 1699 (pages 112 et suiv.) d'un niveau qu'il s'était en quelque manière rendu propre, en le rendant d'une exécution beaucoup plus facile.
Employé souvent à des ouvrages de particuliers, il s'y conduisait toujours d'une manière dont sa famille seule pouvait se plaindre; il ne voulait que réussir, et il mettait de son propre argent pour hâter ou pour perfectionner les travaux : loin de faire valoir ses soins et ses p(îin<'s, il en parlait avec une modestie qui enhardissait à le récompenser mal; et ce n'était jamais un tort avec lui que le peu de reconnaissance.
Ce qu'il a fait de plus considérable a été à Coulanges la Vineuse, petite ville de Bourgogne, à trois lieues d'Auxerre. Coulanges est riche en vins, et de là vient son épithète, qui lui convient d'autant mieux, qu'elle n'avait que du vin, et point d'eau. Les habitants étaient réduits à des mares; et, comme elles étaient souvent à sec, ils allaient fort loin chercher un puits qui tarissait aussi et les renvoyait à une fontaine éloignée de là d'une lieue. Afin que l'on ne manquât pas d'eau dans les incendies, chaque habitant était obligé, par ordonnance de police, à avoir à sa porte un tonneau toujours plein ; et, malgré cette précaution, la ville avait eu trois grands incendies en trente ans. et à l'un on avait été obligé de jeter du vin sur
i:l()(;k de œirrET. iti
lo i't'ii. Ils avaiiMil, ol>leMii vn 1710 un anvL du ronscil qui leur permettait de lever, sur chaque pièce de vin qui sortirait de leur territoire, un impôt dont le produit serait employé à chercher de l'eau, et à toutes h's dépenses nécessaires ; mais tousles ingénieurs (]ui avaient tenté cette entreprise l'avaient tentée sans succès, quoique vivement animés et par l'utilité, et par la gloire.
D'Aiîuesseau. alors procureur général, et aujourd'Jnii chancelier de France, ayant acquis le domaine de cette ville, voulut faire encore un effort, ne liit-ce que pour s'assurer qu'il n'en fallait pîusfaire ; et, en nOil, il s'adressa à Couplet, qui partit pour Coulanges au mois de septembre. Ce mois est ordinairement un des plus secs de toute l'année : 1705 fut une année fort sèche; et si l'on pouvait alors trouver de l'eau, il n'était pas à craindre qu'on en manquât jamais.
En une infinité d'endroits de la terre, il court des veines d'eau qui ont effectivement quelcjue rapport avec le sang (pii cojile dans nos veines. Si ces eaux trouvent des terres sablonneuses, elles se filtrent au travers, et se perdent; il faut des fonds qui les arrêtent, tels que sont des lits de glaise. Elles sont en plus grande quantité selon la disposition des terrains. Si, par exemple, une grande plaine a une pente vers un coteau, et s'y termine, toutes les eaux que la plaine recevra du ciel seront déterminées à couler vers ce coteau, qui les rassemblera encore, et elles se trouveront en abondance au jûed. Ainsi la recherche et la découverte des eaux dépend d'un examen de terrain fort exact et assez fin: il faut un coup d'œil juste et guidé par une longue expérience.
Couplet arrivé à quelque distance de Coulanges, mais sans lîi voir encore, et s'étant seulement fait montrer vers quel endroit elle était, mit ton tes ses connaissances en usage, et enfin proniil hardiment cette eau si désirée, et (jui s'était dérobée à tant d'auti-es ingénieurs. 11 marchait son niveau à la main; et dès qu'il [)ut voir les maisons de la ville, il assura (juo l'oan serait plus haute. Quel(iues-uns des principaux hal)itants, qui jtar impatience ou par curiosité étaient allés au-devant de lui, ••oururent jmrter cctt»'. nouvelle à leurs concitoyens, ou pour It'iir a\an<'er la joie, ou ponrsc dcnnt^r une ««spèce de part à lu
\li FOXTRXEI.LK.
gloire de la découverte. Cependant Couplet continuait son chemin en marquant avec des ])i([uets les endroits où il fallait fouiller, cten prédisantdansie même temps à quelle profondeur précisément on trouverait l'eau; et au lieu (pi'un autre eut [)u prendre un air imposant de divination, il expliquait naïvement les principes de son art et se privait de toute apparence de merveilleux. Il entra dans Coulantes, où il ne vit rien qui traversât les idées qu'il avait prises; et il repartit jmur Paris après avoir laissé les instructions nécessaires pour les travaux qui se devaient laire en son absence. Il restait à conduire l'eau dans la ville par des tranchées et par des canaux, à lui ménager des canaux de décharge en cas de besoin, et tout cela emportait mille détails de pratique sur quoi il ne laissait rien à désirer; il promit de revenir au mois de décembre pour mettre à tout la dernière Jiiain.
11 revint en effet; et enfin le 21 décembre l'eau arriva dans la ville. Jamais la plus heureuse vendange n'y avait répandu tant de joie. Hommes, femmes, enfants, tous couraient à cette eau pour en boire, et ils eussent voulu s'y pouvoir baigner. Le premier juge de la ville, devenu aveugle, n'en crut ({ue le rapport de ses mains, qu'il y plongea plusieurs fois. On chanta un Te Deum, ol\ les cloches furent sonnées avec tant d'emportement que la plus grosse fut démontée; l'allégresse publique fit cent folies (1). La ville, auparavant toute défigurée par des maisons brûlées qu'on ne réparait point, a pris une face nouvelle: on y bâtit; on vient même s'y établir, au lieu qu'on .| l'abandonnait peu à peu; et pour tout cela Couplet n'a pas fait 3,000 livres d(^ dépense à cette même ville qui aurait été ravie I de se charger d'un impôt perpétuel: aussi crut-elle bien lui devoir une inscription et une devise. L'inscription est ce distique latin :
Non erat anth flitcns populis silienlibus uriJa ; Axl dédit œlernas arte Ciipletus aqua.s.
La devise représente un Moïse qui tire de l'eau d'un rocher entouré de ceps de vigne, avec ces mots: ^itile dulcl.
(1) Cesl une joie -emblable à celle des Arabes dans le déserl en face de leau jaillissant d'un puits artésien.
AuxiM'iv ctCourson. qui sont dans le voisinage de Coulanges, se sentirent aussi de son voyage; ildonnaà Auxerre les moyens d'avoir de meilleure eau, et à Courson ceux de retrouver une source perdue.
C'est dans ces sortes de fonctions et dans celles qu'il devait à l'académie et à sa charge (ju'il a passé une vie toujours occupée et toujours laborieuse. Une complexion d'une force singulière le soutenait dans ses fatigues. Enfin, âgé de soixante-dix-neuf ans, il eut une première attafjue d'apoplexie, et quelque temps après une seconde, auxquelles succéda une paralysie, qui tomba particulièrement sur la langue et sur l'œsophage, de sorte qu'il ne pouvait ni parler ni avaler sans beaucoup de peine. Il fut deux ans à languir, mais avec courage. 11 employa toujours à des prières et à des discours édifiants le peu qui lui restait d'usage de la parole, et il mourut le 25 juillet 1722, âgé de quatre-vingt-un ans.
Ce qu'on appelle précisément bonté était en lui à un haut point, et avec cet avantage qu'elle était sensiblement marquée dans sa physionomie, dans son air, dans ses manières; on se fût fié à lui sans autres garants que ceux-là. Heureuses, du moins par rapport aux effets extérieurs, les vertus dont 'a preuve estcourte etprompte(l) ! Il était trésorier de l'Académie, titre trop fastueux et assez impropre : il était plutôt le contraire d'un trésorier: il n'avait point de fonds entre les mains, mais il faisait des avances assez considérables par rapport à sa fortune, et ne les retirait pas sans peine. Il a laissé un fils, (jui lui a succédé dignement dans cette [)lace.
ELOGE DE VAKIGNON
Pierre Varignun naquit à Caen, en 1654, d'un architecte entrepreneur, dont la fortune était fort médiocre. Il avait deux
(1) Couplet, quoique fort honnèle, n'était rien moins qu'un modèle de comptable. Voir l'Académie des Science» par Bertrand, les financea de l'académie.
frères qui suivirent la profession du père, et il étudia pour ôtre ecclésiastique.
Au milieu de cette éducation commune qu'on donne aux jeunes gens dans les collèges, tout ce qui peut les occuper un jour plus particulièrement vient par différents hasards se présenter à leurs yeux, et s'ils ont <iuelqnt' inclination naturelle bien déterminée, elle ne manque pas de saisir son objet dès qu'elle le rencontre. Comme les architectes, et quelquefois les simples maçons savent faire des cadrans, Varignon en vit tracer de bonne heure, et ne le vit pas indifféremment. Il en apprit la pratique la plus grossière, qui était tout ce qu'il pouvait apprendre de ses maîtres ; mais il soupçonnait que tout cela dépendait de quelque théorie générale, soupçon qui ne servait qu'à l'inquiéter et à le tourmenter sans fruit. Un jour, pendant qu'il était en philosophie aux Jésuites de Caen, feuilletant par amusement différents livres dans la boutique d'un libraire, il tomba sur un Euclide et en lut les premières pages, qui le charmèrent non seulement par l'ordre et l'enchaînement ^des idées, mais encore par la facilité qu'il se sentit à y entrer. Comment l'esprit humain n'aimerait-il pas ce qui lui rend témoignage de ses talents ? Il emporta l'Euclide chez lui, et en fut toujours plus charmé par les mêmes raisons. L'incertitude éternelle, l'embarras sophistique, l'obscurité inutile et quelquefois affectée de la philosophie des écoles, aidèrent encore à lui faire goûter la clarté, la liaison, la sûreté des vérités géométriques. La géométrie le conduisit aux ouvrages de Descartes ; et il fut frappé de cette nouvelle lumière, qui de là s'est répandue dans tout le monde pensant. 1 1 prenait sur les nécessités absolues de la vie de quoi acheter des livres de cette espèce, ou plutôt il les mettait au nombre ' des nécessités absolues ; il fallait môme, et cela pouvait encore irriter la passion, qu'il ne les étudiât qu'en secret ; car ses parents, qui s'apercevaient bien que ce n'était pas là les' livres ordinaires dont les autres faisaient usage, désapprouvaient beaucoup, et traversaient de tout leur pouvoir f l'application qu'il y donnait. 11 passa en théologie ; et quoique l'importance des matières et la nécessité dont elles sont pour un ecclésiastique le fixassent davantage, sa
kl()(;r de VARir.Nox. 175
passion dominanlo no leur fui pas onlii'^-omont sacrifiée.
Il allait souveiit disputor à des tlirses dans les classes de philosophie, et il brillait fort par la qualité de bon argumentateur, à laquelle concouraient et le caractère de son esprit et sa constitution coi'{)orelle ; beaucon[» de force et de netteté de raisonniMnent d'un côté, et de l'autre une excellente poitrine et une voix éclatante. Ce fut alors que l'abbé de Saint Pierre, qui étudiait en philosophie dans le même collège, le connut. Un goût connnun pour les cboses de raisonnement, soit physi({ues, soit métaphysiques, et des disputes continuelles furent le lien de leur amitié. Ils avaient besoin l'un de l'autre ])our approfondir et pour s'assurer que tout était vu dans un sujet. Leurs caractères différents faisaient un assortiment conqdet et beureux : l'un par une certaine vigueur d'i«l(';ps. par une vivacité profonde et par une fougue de raison: l'autre par une analyse subtile, par une précision scrupuleuse, par une sage et ingénieuse lenteur à discuter tout.
L'abbé de Saint-Pierre, pour jouir plus à son aise de Varignon. se logea avec lui; et enfin, toujours plus touché de son mérite, il résolut de lui faire une fortune qui le mît en état de suivre pleinement ses talents et son génie. Cependant cet abbé, cadet de Normandie, n'avait que mil huit cents livres de rente; il en détacha trois cents, (ju'il donna par contrat à Varignon. Ce peu, qui était beaucoup par rapport aux biens 'lu donateur, était beaucoup aussi par raj)port aux besoins t'I -lux désirs du donataire. L'un se trouva riche, et l'autre Hiicore plus d'avoir enrichi son ami.
L'abbé, persuadé qu'il n'y avait pas de meilleur séjour que Paris pour des pliilosophes raisonnables, vint, en 1080, s'y établir avec Varignon dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques. Là, ils pensaient chacun de son coté, car ils n'étaient plus tant en communauté de pensées. L'abbé, revenu des subtilités inutiles et fatigantes, s'était tourné principalement du cAté des réflexions sur l'homme, sur les mœurs et sur les principes du gouvernement. Varignon s'était totalement enfoncé dans les mathématiques. J'étais leur comj)atriote et j'allais les voir assez souvent, et quelquefois passer deux ou trois jours avec eux : il y avait encore de la place
[toiii- un survenant, cl mrmc pour un second, sorti de la même province, aujourd'luii J'iin des firincipaux membres de l'Académie des belles-lettres, et jaiïieux [)ar les histoires qui ont paru de lui. Nous nous rassemblions avec un extrême plaisir, jeunes, pleins de la première ardeur de savoir, fort unis et, ce que nous ne com[)li()ns peut-être pas alors pour un assez grand bien, peu connus. Nous parlions à nous (juatre une bonne partie des différentes langues de l'empire des lettres, et tous les sujets de cette petite société se sont dispersés de là dans toutes les académies.
Yarignon, dont la constitution était robuste, au moins dans sa jeunesse, passait les journées entières au travail; nul divertissement, nulle l'écréation, tout au plus quelque promenade à laquelle sa raison le forçait dans les beaux jours. Je lui ai ouï dire que, travaillant après souper, selon sa coutume, il était souvent surpris par des cloches qui lui annonçaient deux heures après minuit, et ([u'il était ravi de se pouvoir dire à lui-même que ce n'était pas la peine de se coucher pour se relever à quatre heures. 11 ne sortait de là ni avec la tristesse que les matières pouvaient naturellement inspirer, ni même avec la lassitude i[\ie devait causer la longueur seule de l'application : il en sortait gai et vif, encore plein des plaisirs ({u'il avait i)ris, impatient de recommencer. 11 riait vol(jn tiers en ])ai'lant de géométrie, et à le voir on eut cru qu'il la fallait étudier pour se bien divertir. Nulle condition n'était tant à envier que la sienne; sa vie était une possession perpétuelle, et parfaitement paisible, de ce qu'il aimait uniquement. Cependant si on eut eu à chercher un homme heureux, on l'eût été chercher bien loin de lui et bien plus haut; mais on ne l'y eût pas trouvé.
Dans sa solitude du faubourg Saint-Jacques, il ne laissait pas de lier commerce avec plusieurs savants, et des plus illustres, tels que du Hamel, du Verney, de la Hire.
Du Verney lui demandait assez souvent ses lumières sur ce qu'il y a en anatomie, qui appartient à la science des mécaniques : ils examinaient ensemble des positions de muscles, leurs i)oints d'appui, leurs directions, et du Verney apprenait beaucoup d'anatomie à Varignon, qui l'en payait
par des raisonnements mathématiques, appliqués à l'anatomie.
Knfin, en 1687, il se fit connaître du public par son Projet liiine nourelle mécanique, dédiée à l'Académie des sciences. Elle était nouvelle, en ertet. Découvrir des vérités, et en découvrir les sources, ce sont deux choses qui peuvent d'abord paraître inséparables, et qui cependant sont souvent séparées, tant la nature a été avare de connaissances à notre égard. En niécaniijue dont il s'agit ici, on démontrait bien la nécessité de l'équilibre dans les cas où il arrive ; mais on ne savait pas précisément ce qui le causait. C'est ce que Varignon aperçut par la théorie des mouvements composés, et ce qui fait tout le sujet de son livre. Les principes essentiels une l'ois trouvés, les vérités coulent avec une facilité délicieuse pour l'esprit; leur enchaînement est plus simple, et en même temps plus étroit; le spectacle de leur génération, qui n'a plus rien de forcé, en est plus agréable, et cette môme génération, plus légitime en quelque sorte, est aussi plus féconde.
La nouvelle mécanique fut reçue de tous les géomètres avec ai)plaudissement, et elle valut à son auteur deux places considérables : l'une de géomètre dans cette académie en 1()88, l'autre de professeur en mathématiques au collège Mazar.ii, On voulait donner du relief à cette chaire, qui n'avait point encore été remplie, et il fut choisi.
11 mit au jour en 1090 ses Nouvelles conjectures sur la pesanleur. Il conçoit une pierre posée dans l'air, et il demande jiouniuoi elle tombe vers le centre de la terre. L'air est un liquide dont par consé({uent les différentes parties se meuvent en tous les sens imaginables; et une direction quelconque étant déterminée, il n'est pas possible ([u'il n'y en ait un grand nombre qui s'accordent à la suivre. On peut imaginer toutes celles qui s'accordent dans une même direction, comme ne faisant (ju'une même colonne. La pierre est donc frappée par des colonnes (jui la poussent d'orient en occident, d'occident en orient, de bas en haut, de haut en bas. Les colonnes ({ui la ])Oussent lat(''ralement d'orient en occident, ou au contraire, sont ('gah's en longueur, et par consé([uent en force, et il n'en résulte à la pierre aucune impression. Mais celles iiui la
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poussent de haul en Ixïs sont beaucoup plus longues que celles <[ni la poussent de bas en haut, et cela à ({uelciue distance do la terre où la pierre ait jamais pu être portée. Elle sera donc portée avec plus de Ibrce de haut en bas que de bas en haut, et elle tombera vers le centre de la terre, ou, ce qui est le même, perpendiculairement à sa surface, parce que les colonnes latérales égales en force l'empêchent do s'écarter ni à droite, ni à gauche. Si la pierre était à une égale distance et de la terre et de la dernière surface de l'air, elle demeurerait en repos; plus loin, elle monterait. Ce qu'on a dit de l'air, on le dira de même de la matière subtile et de tout autre li(tuide où des corps seront posés. Telle est en général l'idée de Yarignon sur la. cause de la pesanteur. Plusieurs grands hommes ont prouvé par l'inutilité de leurs efforts l'extrême difficulté de cette matière, et j'avoue qu'il pourrait bien aussi l'avoir prouvée. Du moins ce système a-l-il peu de sectateurs ; et quoique simple, bien lié, bien suivi, il est vrai qu'un physicien, même avant la discussion, ne se sent pas porté à le croire. L'auteur l'aurait plus aisément défendu que persuadé. Aussi ne l'a-t-il pas donné avec cette confiance et cet air l?*iomphant qui ont accompagné tant d'autres systèmes. Le Ulre modeste de conjectures répondait sincèrement à sa pensée : il ne croyait point qu'en matière de physique, et principalement sur les premiers principes de la physique, on put passer la conjecture; et il semblait être ravi que sa chère géométrie eût seule la certitude en partage.
Dans ces recherches mathématiques, son génie le portait toujours à le rendre les plus générales qu'il fût possible. Un paysage dont on aura vu toutes les parties l'une après l'autre n'a pourtant point été vu ; il faut qu'il le soit d'un lieu assez élevé, où tous les objets auparavant dispersés se rassemblent sous un seul coup d'œil. 11 en va de même des vérités géométri({ues : on en peut voir un grand nombre dispersées çà et là, sans ordre entre elles, sans liaison; mais, pour les voir toutes ensemble et d'un coup d'œil, on est obligé de remonter bien haut, et cela demande de l'effort et de l'adresse. Les formules générales algébriques sont les lieux élevés où l'on se place pour découvrir tout à la fois un grand