ÉLOGE DU CZAR PIERRE I
d'agir nettes, tranches, loyales en toute occasion, exemptes de tout soupçon d'intérêt indirect et caché, auraient seules suffi pour justifier la province dont il était des reproches qu'elle a d'ordinaire à essuyei*: il n'en conservait qu'une crainte extrême de se commettre, qu'une grande circonspection à traiter avec les hommes, dont effectivement le commerce est toujours redoutable. Je n'ai jamais vu personne qui eût plus de conscience, je veux dire qui iïit plus appliqué à satisfaire exactement au sentiment intérieur de ses devoirs, et qui se contentât moins d'avoir satisfait aux apparences. Il portait la vertu de reconnaissance au plus haut degré ; il faisait le récit d'un bienfait reçu avec plus de plaisir que le bienfaiteur le plus vain n'en eût eu à le faire, et il ne se croyait jamais acquitte par toutes ces compensations dont on s'établit soimême pour juge. 11 était prêtre et n'avait pas besoin de beaucoup d'efforts pour vivre conformément à cet état. Aussi sa mort subite n'a-t-elle point alarmé ses amis.
Il m'a fait l'honneur de me léguer tous ses papiers par son testament. J'en rendrai au public le meilleur compte qu'il me sera possible. La nouvelle mécanique est en assez bon état, et va paraître au jour; j'espère que les lettres la suivront. Du reste, je promets de ne rien détourner à mon usage particulier des trésors que j'ai entre les* mains, et je compte que j'en serai cru : il faillirait un plus habile homme poiir faire sur ce sujet quelque mauvaise action aNec quelque espérance de succès.
ÉLOGE DU CZAR PIERRE l^^
Comme il est sans exemple ([uc l'Académie ait fait l'éloge d'un souveiain, en faisant, si on ose le dir(!. celui d'un de ses membres, nous sommes obligé d'avertir que nous ne regarderons le feu Czar ([u'cn (jualité d'académicien, mais d'académicien roi et empereur, (^ui a établi les sciences vi les arts dans les vastes états de sa domination; et quand nous le regar-^
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derons comme guerrier et comme conquéi'arit, ce ne sera que parce que l'art de la guerre est un de ceux dont il a donné rintcUigence à ses sujets.
La Moscovie ou Russie «îtait encore dans une ignorance et dans une grossièreté presque pareilles à celles qui accompagnent toujours les premiers âges des nations. Ce n'est pas que l'on ne découvrît dans les Moscovites de la vivacité, de la pénétration, du génie et de l'adresse à imiter ce qu'ils auraient vu; mais toute industrie était étouffée. Les paysans, nés esclaves et opprimés par des seigneurs impitoyables, se contentaient qu'une agriculture grossière leur apportât précisément de (|uoi vivre; ils ne pouvaient ni n'osaient s'enrichir. Les seigneurs eux-mêmes n'osaient paraître riches; et les arts sont enfants des richesses et de la douceur du gouvernement. L'art militaire, malheureusement aussi indispensable que l'agriculture, n'était guère moins négligé : aussi les Moscovites n'avaienl-ils étendu leur domination que du côté du nord et de l'orient, oij ils avaient trouvé des peuples plus barbares ; et non dii côté de l'occident et du midi, où sont les Suédois, les Polonais et les Turcs. La politi(iue des Czars avait éloigné de la guerroies seigneurs et les gentilshommes, qui en étaient venus à regarder comme une exemption honorable cette indigne oisiveté; et si quelques-uns servaient, leur naissance les avait faits commandants et leur tenait lieu d'expérience. On avait mis dans les troupes plusieurs officiers allemands, mais qui, la plupart, simples soldats dans leur pays et officiers seulement parce qu'ils étaient en Moscovie, n'en savaient pas mieux leur nouveau métier. Les armées russes, levées par force, composées d'une vile populace, mal disciplinées, mal commandées, ne tenaient guère tête à un ennemi aguerri; et il fallait que des circonstances heureuses et singulières leur missent entre les mains une victoire qui leur était assez indifférente. La principale force de l'empire consistait dans les strélitz, milice à peu près semblable aux janissaires turcs, et redoutable, comme eux à ses maîtres dans le même temps qu'elle les faisait redouter des peuples. Un commerce faible et languissant était tout entier entre les mains des marchands étrangers, que l'ignorance et la paresse des gens du pays n'invitaient
Kl.iHiK |)L (ZAK PIEUHK l". IK.)
que trop à les tromper. La mer n'avait jamais vu de vaisseaux moscovites, soit vaisseaux de guerre, soit marchands, et tout l'usage du port d'Arkangel était pour les nations étrangères.
Le christianisme même qui impose quelcjue nécessité de savoir, du moins au clergé, laissait le clergé dans des ténèbres aussi épaisses que le peuple ; tous savaient seulement qu'ils T'iaient de la religion grecque, et qu'il fallait hnïr les Latins. Nul ecclésiastique n'était assez habile pour prêcher devant des auditeurs aussi peu redoutables; il n'y avait presque pas de livres dans les plus anciens et les plus riches monastères, même à condition de n'y être pas lus. Il régnait partout une extrême dépravation de mœurs et de sentiments, qui n'était pas seulement, comme ailleurs, cachée sous ces dehors légers de bienséance, ou revêtue de quelque apparence d'esprit et de quelques agréments superficiels. Cependant ce même peuple était souverainement fier, p'ein de mépris pour tout ce qu'il ne connaissait point; et c'est le comble de Tignorance que d'être orgueilleux. Les Czars y avaient contribué, en ne permettant point que leurs sujets voyageassent ; peut-être craignait-on qu'ils ne vinssent à ouvrir les yeux sur leur mallieureux état. La nation moscovite, peu connue, que de ses plus proches voisins, faisait presque une nation à part, qui n'entrait point dans le système de l'Europe, qui n'avait que peu de liaison avec les autres puissances et peu de considération chez elle.^. et dont à peine était-on curieux d'apprendre de temp.5 en temps quelques révolutions importantes.
Tel était l'état de^a Moscovie, lorsque le prince Pierre naquit, le 11 juin 1672, du Czar Alexis Michaëlowitz etdeNatalie Kirilouna Nariskin, sa seconde femme. Le Czar étant mort en i()7(i. Fedor ouTlK'odore, son fils aîné, lui succéda, et mourut en 1082, après six ans de règne. Le prince Pierre, âgé seulement de dix ans, fut i»roclani:; Czar en sa plactT, au préjudice de Jean, quoicjue aîné, dont la sauté était fort faible et l'esprit imbécile. Les strélitz, excités par la princesse Sophie, qui espérait plus d'autorité sur Jean, son frère de père et de mère, et incapable de lout, se révoltèrent en faveur (h' Jean : et.
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pour éteindre la guerre civile, il fut réglé que les deux frères régneraient ensemble.
Pierre, déjà Czar dans un âge si tendre, était très mal élevé, non seulement par le vice général de l'éducation moscovite, par celui de l'éducation ordinaire des princes, que la flatterie se hAte de corrompre dan; 1(; temps même destiné aux préceptes et à la vérité, mais encor-' plus par les soins de l'ambitieuse Sophie, qui déjà le connaissait assez pour craindre qu'il ne fût un jour trop grand prince et trop difficile à gouverner. Elle l'environna de tout ce qui était capable d'étouffer ses lumières naturelles, de lui gâter le cœur, de l'avilir par les plaisirs. xMais ni la bonne éducation ne fait les grands caractères, ni la mauvaise ne les déliuit. Les héros en tout genre sortent tout formés des mains de la nature, et avec des qualités insurmontables. L'inclination du Czar Pierre pour les exercices militaires se déclara dès sa première jeunesse: il se plaisait à battre le tambour; et, ce qui man{ue bien qu'il ne voulait pas s'amuser comme un enfant, par un vain bruit, mais apprendre une fonction de soldat, c'est quil cherchait à s'y rendre habile; et il le devint eftectivement au point d'en donner quelquefois des leçons à des soldats qui n'y réussissaient pas si bien quelui.
Le Czar Fedor avait aimé la magnificence en habits et en équipages de chevaux. Pour lui, quoique blessé dès lors de ce faste, qu'il jugeait inutile et onéreux, il vit cependant avec plaisir que ses sujets, qui n'avaient été jusque-là que trop éloignés de toute sorte de magnificence, en prenaient peu à peu le goût.
Il conçut (pi'il pouvait employer à de plus nobles usages la force de son exemple. Il forma une compagnie de cinquante hommes, commandée par des officiers étrangers, et qui étaient habillés et faisaient leurs exercices à l'Allemande. Il prit dans cette troupe le moindre de tous les grades, celui de tambour. Ce n'était pas une représentation frivole qui ne fît que fournir à lui et à sa cour une matière de divertissement et de plaisanterie. Il avait bien défendu à son capitaine de se souvenir qu'il était Czar : il servait avec toute l'exactitude et toute la soumission que demandait son emploi ; il ne vivait que de sa paie, et ne couchait que dans une tente de tambour à la suite