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ÉLOGE DU CZAR PIERRE I

de sa compagnie. 11 devint sergent, après l'avoir mérité au jugement des officiers, qu'il aurait punis d'un jugement trop favorable; et il ne fut jamais avancé que comme un soldat de fortune, dont ses camarades même auraient approuvé l'élévation. Par là, il voulait apprendre aux nobles que la naissance seule n'était point un titre suffisant pour obtenir les dignités militaires; et à tous ses sujets, que le mérite seul en était un. Les bas emplois par où il passait, la vie dure qu'il y essuyait, lui donnaient un droit d'en exiger autant, plus fort que celui même qu'il tenait de son autorité despotique.

A cette première compagnie de cinquante hommes, il en joignit de nouvelles, toujours commandées par des étrangers, toujours disciplinées à la manière d'Allemagne, et il forma enfin un corps considérable. Comme il avait alors la paix, il faisait combattre une troupe contre une autre, on représentait des sièges de places; il donnait à ses soldats une expérience qui ne coûtait point encore de sang; il essayait leur valeur et préludait à des victoires.

Les strélitz regardaient tout cela comme unamusementd'un jeune prince, et se divertissaient eux-mêmes des nouveaux spectacles qu'on leur donnait. Ce jeu cependant les intéressait plus qu'ils ne pensaient. Le Czar, qui les voyait trop puissants et d'ailleurs uniquement attachés à la princesse Sophie, cachait dans le fond de son cœur un dessein formé de les abattre ; et il voulait s'assurer de troupes et mieux instruites et plus fidèles.

En même temps il suivait une autre vue aussi grande et encore plus difficile. Une chaloupe hollandaise, qu'il avait trouvée sur unlacd'une de ses maisons de plaisance, oii elle demeuraitabandonnéc et inutile, l'avait frappé ; etses pensées s'étaient élevées jusqu'à un projet de marine, quelque hardi q'u'il dût paraître, et qu'il lui parût peut-être à lui-même.

II fit d'abord consti'uire à Moscou de petits bâtiments par des Hollandais, ensuite <iual?'e frégates de quatre pièces de canon sur le lac de Pereslave. Déjà il leur avait appris à se battre les unes contre les autres. Deux campagnes de suite il partit d'Arkangelsurdes vaisseaux hollandais ou anglais, pour s'instruire par lui-même de toutes les opérations de mer.

Au commencement de iGOO, le Czar Jean moLirul, et Pierre, seul maître de Tempire, se vit en état d'exécuter ce qu'il n'eût pu avec une autorité ])arta^ée. L'ouverture de son nouveau règne fut le siège d'Azof sur les Turcs. Il ne le prit qu'en 1697, après avoir fait venir des Vénitiens pour construire sur le Don des galères qui en fermassent l'embouchure et empêchassent les Turcs de secourir la place.

Il connut ])ar là mieux que jamais l'importance d'une marine ; mais il sentit aussi l'exlrème incommodité de n'avoir des vaisseaux que des étrangers, ou de n'en construire que par leurs mains. Il voulut s'en délivrer ; et comme ce qu'il méditait était trop nouveau pour être seulement mis en délibération, et que l'exécution de ses vues, confiée à tout autre que lui, était plus qu'incertaine, ou du moins très lente, il prit entièrement sur lui une démarche hardie, bizarre en apparence, et qui, si elle manquait de succès, ne pouvait être justifiée qu'auprès du petit nombre de ceux qui reconnaissent le grand partout où il se trouve. En 1698, n'ayant encore régné seul que près de deux ans, il envoya en Hollande une ambassade, dont les chefs étaient le Fort, Genevois, qu'il honorait d'une grande faveur, et le comte Golowin. grand chancelier ; et il se mit dans leur suite incognito, pour aller apprendre la construction des vaisseaux.

Il entra à Amsterdam dans la maison de l'amirauté des Indes, et se fit inscrire dans le rôle des charpentiers sous le nom de Pierre Michaëlof, et non de Pierre Michaëlowitz, qu'il eût du prendre par rapport à son grand-père ; car dans la langue russe cette différence de terminaison marque un homme du peuple ou un homme de condition, et il ne voulait pas qu'il restât aucune trace de sa suprême dignité. Il l'avait entièrement oubliée, ou plutôt il ne s'en était jamais si bien souvenu, si elle consiste plus dans des fonctions utiles aux peuples, que dans la pompe et l'éclat qui l'accompagnent. Il travaillait dans le chantier avec plus d'assiduité et plus d'ardeur que ses compagnons qui n'avaient pas des motifs comparables aux siens. Tout le monde connaissait le Czar, et on se le montrait les uns aux autres avec un respect que s'attirait moins ce qu'il était que ce qu'il était venu faire. Guillaume III, roi d'Angleterre, qui se trouvait alorsen Hollande, et ([ui se connaissait en mérite

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personnel, eut pour lui toute la considération réelle qui lui était due; Yîncognilo ne trancha que la fausse et l'apparente.

Avant que de partir de ses états, il avait envoyé les principaux seigneurs moscovites voyager en ditTcrents endroits de l'Europe, leur marquant à chacun, selon les dispositions qu'il leur connaissait, ce qu'ils devaient particulièrement étudier; il avait songé aussi à prévenir par la dispersion des grands les périls de son absence. Quelques-uns obéirent de mauvaise grâce, et il y en eut un (jui demeura quatre ans enfermé chez lui à Yen se, pour en sortir avec la satisfaction de n'avoir rien vu ni rien appris. Mais en général l'expédient du Czar réussit; les seigneurs s'instruisirent dans les pays étrangers.et l'Europe fut pour eux un spectacle tout nouveau dont ils profitèrent.

Le Czar voyant en Hollande que la construction des vaisseaux ne se faisait que par pratique et par une tradition d'ouvriers, et ayant appris quelle se faisait en Angleterre sur des plans où toutes les proportions étaient exactement marquée.^, jugea cette manière préférable, et passa en Angleterre. Le rOi Guillaume l'y reçut encore ; et pour lui faire un présent selon son goût, et qui fût un modèle de l'art qu'il venait étudier, il lui donna un yacht magnifique.

D'Angleterre, le Czar repassa eu Hollande, pour retourner dans ses états par l'Allemagne, remportant avec lui la science de la construction des vaisseaux, acquise en moins de deux aus, parce qu'il l'avait acquise ])ar lui-même, et achetée courageusement par une espèce d'abdication de la dignité royale, prix qui aurait paru exorbitant à tout autre souverain.

Il fut rappelé brusquement de Vienne par la nouvelle de la révolte de quarante mille strélitz. Arrivé à Moscou à la fin de l'an 1699, il les cassa tous sans hésiter, plus sur du respect qu'ils auraient pour sa liaidiesse que de celui qu'ils devaient à ses ordres.

Dès l'année 1700, il eut remis sur pied tren e mille hommes d'infanteri(^ réglée, dont faisaient partie les troupes qu'il avait eu déjà la prévoyance de former et de s'attacher particulièrement.

Alors se déclara dans toute son étendue le vaste projet qu'il avait conçu. Tout était à faire en Moscovie. et rien à perfection-

ner. Il s'agissait de créer une nation nouvelle; et, ce qui tient encore de la création, il fallait agir seul, sans secours, sans instruments. L'aveugle politique de ses prédécesseurs avait presque entièrement détaché la Moscovie du reste du monde ; le commerce y était ou ignoré ou négligé au dernier point; et cependant toutes les richesses, et même cellesdel'esprit, dépendent du commerce. Le Czar ouvrit ses grands états jusque-là fermés. Après avoir envoyé ses principaux sujets chercher des connaissances et des lumières chez les étrangers, il attira chez lui tout ce qu'il put d'étrangers capables d'en apporter à ses sujets : officiers de terre et de mer, matelots, ingénieurs, mathématiciens, architectes, gens habiles dans la découverte des mines et dans le travail des métaux, médecins, chirurgiens, artisans de toutes les espèces.

Toutes ces nouveautés cependant, aisées à décrire par leseul nom de nouveautés, faisaient beaucoup de mécontents; et l'autorité despotique, alors si légitimement employée, n'était qu'à peine assez puissante. Le Czar avait affaire à un peuple dur, indocile, devenu paresseux par le peu de fruit de ses travaux, accoutumé à des châtiments cruels et souvent injustes, détaché de l'amour delà vie par une affreuse misère, persuadé par une longue expérience qu'on ne pouvait travailler à son bonheur, insensible à ce bonheur inconnu. Les changements les plus indifférents et les plus légers, tels que celui des anciens habits ou le retranchement des longues barbes, trouvaient une opposition opiniâtre et suffisaient quelquefois pour causer des séditions. Aussi, pour lier la nationà des nouveautés utiles, fallait-il porter la vigueur au delà de celle qui eût suffi avec un peuple plus doux et plus traitable; et le Czar y était d'autant plus obligé, que les Moscovites ne connaissaient la grandeur et la supériorité que par le pouvoir de faire du mal, et qu'un maître indulgent et facile ne leur eût pas paru un grand prince, et ù peine un maître.

En 1700, le Czar, soutenu de l'alliance d'Auguste, roi de Pologne, entra en guerre avec Charles XII, roi de Suède, le plus redoutable rival de gloire qu'il pût jamais avoir. Charles était un jeune prince, non pas seulement ennemi de toute mollesse, mais amoureux des plus violentes fatigues et de la vie

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la plus dure, recherchant les périls par goût et par volupté, invinciblement opiniâtre dans les extrémités où son courage le portait ; enfin, c'é ait Alexandre, s'il eût eu des vices et plus de fortune. On prétend que le Czar et lui étaient encore fortifiés par l'erreur spéculative d'une prédestination absolue.

11 s'en fallait beaucoup que l'égalité qui pouvait être entre les deux souverains ennemis se trouvât entre les deux nations. Des Moscovites qui n'avaient encore qu'une légère teinture de discipline, nulle ancienne habitude de valeur, nulle réputation qu'ils craignissent de perdre, et qui leur enflât le coui-age, allaient trouver des Suédois exactement disciplinés depuis longtemps, accoutumés à combattre sous une longue suite de rois guerriers, leurs généraux animés par le seul souvenir de leur histoire. Aussi le Czar disait-il, en commençant cette guerre : Je sais bien que mes troupes seront longtemps battues ; mais cela leur apprendra enfin à vaincre. Il s'armait d'une patience plus héroïque que la valeur même, et sacrifiait l'intérêt desagloireà celui qu'avaientses peuples de s'aguerrir.

Cependant, après que les mauvais succès des premiers commencements eurent été essuyés, il remporta quelques avantages assez considérables, et la fortune varia: ce qui honorait déjà assez ses armes. On put espérer de se mesurer bientôt avec les Suédois sans inégalité, tant les iMoscovites se formaient rapidement. Au bout de quatre ans le Czar avait dc^à fait d'assez grands progrès dans la Livonie et dans l'Ingrie, provinces dépendantes de la Suède, pour être en état de songer à bâtir une place dont le port, situé sur la mer Baltique, put contenir une flotte; et il commença en elfet le fameux Pétersbourg en 1704. Jamais tous les eflbrtsdes Suédois n'ont pu l'en chasser, et il a rendu Pétersbourg une des meilleures forteresses de l'Europe.

Selon la loi quïl s'était prescrite à lui-même, de n'avancer dans les dignités de la guerre qu'autant qu'il le méritait, il devait être avancé. A Grodno, en Lithuanie,oùse trouvaient le roi de Pologne et les principaux seigneurs de ce royaume, il pria ce prince de prendre le commandement de son armée. Quelques jours après il lui fit proposer en public, par le général moscovite Ogilvi, de remplir deux places de colonel vacan-

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tes. Le roi Aiiguslc répondit qu'il ne connaissait pas encore assez les offîciers moscovites, et lui dit de lui en nommer quelques-uns des plus dignes de ces emplois. Ogilvi lui nomma le prince Alexandre Menzicoff, et le lieutenant-colonel Pierre Alexiowitz, c'est-à-dire le Czar. Le roi dit qu'il connaissait le mérite de Menzicotï" et qu'il lui ferait incessanimcnt expédier le brevet; mais que pour l'autre il n'était pas assez informé de ses services. On sollicita pendant cinq ou six jours pour Pierre Alexiowitz, et enfm le roi le fit colonel. Si c'était là une espèce de comédie, du moins elle était instructive et méritait d'être jouée devant tous les rois.

Après de grands désavantages qu'il eut contre les Suédois depuis 1704, enfin il remporta sur eux, en 1709, devant Pultava, une victoire complète; il s'y montra aussi grand capitaine que l3rave soldat, et il fit sentir à ses ennemis combien ses troupes s'étaient instruites avec eux. Une grande partie de l'armée suédoise fut prisonnière de guerre; et on vit un héros tel que le roi de Suède fugitif sur les terres de Turquie et ensuite presque captif à Bender. Le Czar se crut digne alors de monter au grade de lieutenant général.

Il faisait manger à sa table les généraux suédois prisonniers ; et un jour qu'il but à la santé de ses maîtres dans l'art de la guerre, le comte de Rhinschild, l'un des plus illustres d'entre ces prisonniers, lui demanda qui étaient ceux à qui il donnait un si beau titre : Vous, dit-il, messieurs les généraux, — Votre Majesté est donc bien ingrate, répliqua le comte, d'avoir si maltraité ses maîtres. Le Czar, pour réparer en quelque façon cette glorieuse ingratitude, fit rendre aussitôt une épée à chacun d'eux. Il les traita toujours comme aurait fait leur roi, qu'ils auraient rendu victorieux.

Il ne pouvait manquer de profiter du malheur et de l'éloignement du roi de Suède. Il acheva de conquérir la Livonie et l'Ingrie, et y joignit la Finlande et une partie de la Poméranie suédoise. 11 fut plus en état que jamais de donner ses soins à son Pétersbourg naissant. 11 ordonna aux seigneurs d'y venir bâtir, et le peupla, tant des anciens artisans deMoscovie que de ceux qu'il rassemblait de toutes parts.

Il fit construire des galères inconnues jusque-là dans ces

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mers, pour aller sur les côtes de Suède et de Finlande, pleines de rochers et inaccessibles aux bâtiments de haut bord. 11 acheta des vaisseaux d'Angleterre et fit travailler sans relâche à en bâtir encore. Il parvint enfin à en bâtir un de quatre-vingtdix pièces de canon, où il eut le sensible plaisir de n'avoir travaillé qu'avec des ouvriers moscovites. Ce grand navire fut lancé à la mer en 1718, au milieu des acclamations de tout un peuple, et avec une pompe digne du principal charpentier.

La défaite des Suédois à Pultava lui produisit, par rapport à l'établissement des arts, un avantage que certainement il n'attendait pas lui-même. Près de trois mille officiers suédois furent dispersés dans tous ses états, et principalement en Sibérie, vaste pays qui s'étend jusqu'aux confins de la Chine, et destiné à la punition des Moscovites exilés. Ces prisonniers, qui manquaient de subsistances et voyaient leur retour éloigné et incertain, se mirent presque tous à exercer les différents métiers dont ils pouvaient avoir quelque connaissance, et la nécessité les y rendit promptement assez habiles. Il y eut parmi eux jusqu'à des maîtres de langues et de mathématiques. Ils devinrent une espèce de colonie qui civilisa les anciens habitants ; et tel art qui, quoiqu'établi à Moscou ou à Pétersbourg, eût pu être longtemps à pénétrer en Sibérie, s'y trouva porté tout d'un coup.

L'histoire doit avouer les fautes des grands hommes: ils en ont eux-mêmes donné l'exemple. Les Turcs ayant rompu la trêve qu'ils avaient avec le Czar, il se laissa enfermer en 1712 par leur armée sur les bords de la rivière de Pruth, dans un poste où il était perdu sans ressource. Au milieu de la consternation générale de son armée, la Czarine Catherine, qui avait voulu le suivre, osa seule imaginer un expédient; elle envoya négocier avec le grand visir, en lui laissant entrevoir une grosse somme d'argent. Il se laissa tenter, et la prudence du Czar acheva le reste. En mémoire de cet événement, il voulut que la Czarine instituât l'ordre de Sainte-Catherine, dont elle serait chef, et où il n'entrerait que des femmes. Il éprouva toute la douceur que l'on goûte, non seulement à devoir beaucoup h ce qu'on aime, mais encore à en faire un aveu éclatant et qui soit glorieux.

19'i FONTENELLE.

Le roi de Suède étant sorti enfin des états du Turc en 1713, après les actions qu'il fit à Bender, et qu'un Romain n'aurait osé feindre, le Czar se trouva ce formidable ennemi en tête; mais il était fortifie» de l'allianco du roi de Danemarck. Il porta la guerre dans le duché de Holstein, allié de la Suède; et en même temps il y porta ses observations continuelles et ses études politiques. Il faisait prendre par des ingénieurs le plan de chaque ville et les dessins des différents moulins et des machines qu'il n'avait pas encore; il s'informait do toutes les particularités du labourage et des métiers, et partout il engageait d'habiles artisans qu'il envoyait chez lui. AGottorp, dont le roi de Danemarck était alors maître, il vit un grand globe céleste en dedans et terrestre en dehors, fait sur un dessin de Tycho-Brahé. Douze personnes peuvent s'asseoir dedans autour d'une table, et y faire des observations célestes, en faisant tourner cet énorme globe. La curiosité du Czar en fut frappée ; il le demanda au roi de Danemarck, et fit venir exprès de Pétersbourg une frégate qui l'y porta. Des astronomes le placèrent dans une grande maison bâtie pour cet usage.

La Moscovie vit en 1714 un spectacle tout nouveau, et que le Czar était peut-être surpris de lui donner sitôt, un triomphe pour une victoire navale remportée sur les Suédois à Gango vers les côtes de Finlande. La flotte moscovite entra dans le port de Pétersbourg avec les vaisseaux ennemis qu'elle amenait et le contre-amiral suédois Ockrenskied, prisonnier, chargé de sept blessures. Les troupes débarquées passèrent avec pompe sous un arc-de-triomphe qu'on avait élevé; et le Czar, qui avait combattu en personne et qui était le vrai triomphateur, moins par sa qualité de souverain que par celle de premier instituteur de la marine, ne parut dans cette marche qu'à son rang de contre-amiral, dont il avait alors le titre. Il alla à la citadelle, oii le vice-czar Romanadofski, assis sur un trône au milieu d'un grand nombre de sénateurs, le fit appeler, reçut de sa main une relation du combat et, après l'avoir assez longtemps interrogé, l'éleva par l'avis du conseil à la dignité de vice-amiral. Ce prince n'avait pas besoin de l'esclave des triomphateurs romains ; il savait assez lui seul prescrire de la modestie à son triomphe.

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II y joignit encore beaucoup de douceur et do générosité, en traitant le contre-amiral suédois Ockrenskield comme il avait fait auparavant le général Rhinschild. Il n'y a que la vraie valeur qui aime à se retrouver dans un ennemi, et qui s'y respecte.

Nous supprimerons désormais presque tout ce qui appartient à la guerre. Tous les obstacles sont surmontés, et d'assez beaux commencements établis.

Le Czar en 1716 alla avec laCzarine voirie roi de Danemarck à Copenhague, et y passa trois mois. Là, il visita tous les collèges, toutes les académies, et vit tous les savants. Il lui était indiffèrent de les faire venir chez lui, ou d'aller chez eux. Tous les jours il allait dans une chaloupe avec deux ingénieurs côtoyer les deux royaumes de Danemarck et de Suède, pour mesurer toutes les sinuosités, sonder tous les fonds, et porter ensuite le tout sur des cartes si exactes, que le moindre banc de sable ne leur a pas échappé. Il fallait qu'il fût bien respecté de ses alliés pour n'êlre pas traversé par eux-mêmes dans ce grand soin de s'instruire si particulièrement.

Ils lui donnèrent encore une marque de considération plus éclatante. L'Angleterre était son alliée aussi bien que le Danemarck; et ces deux puissances ayant joint leurs flottes à la sienne, lui déférèrent le commandement en chef. Les nations les plus expérimentées sur la mer voulaient bien déjà obéir au premier de tous les Russes qui eût connu la mer.

De Danemarck il alla à Hambourg, de Hambourg à Hanovre et à Yolfembutel, toujours observant, et de là en Hollande, où il laissa la Czarine, et vint en France en 1717. Il n'avait plus rien d'essentiel à apprendre ni à transporter chez lui mais il lui restait à voir la France, un pays où les connaissances ont été portées aussi loin, et les agréments de la société plus loin que partout ailleurs; seulement est-il à craindre que l'on n'y prenne à la fm un bizarre mépris du bon devenu trop familier.

Le Czar fut fort touclié de la personne du roi encore enfant. On le vit qui traversait avec lui les appartements du Louvre, le conduisant par la main, et le prenant presque entre ses bras pour le garantir de la foule, aussi occupé de ce soin

1% FONTENELLK.

et d'une manière aussi tondre que son propre gouverneur.

Le 19 juin Mil, il fit l'honneur l'Académie des sciences d'y venir. Elle se para de ce qu'elle avait de plus nouveau et de plus curieux en fait d'expériences ou de machines. Dès qu'il l'ut retourne dans ses états, il fit écrire à M. l'abbé Bignon par Areskins, Ecossais, son premier médecin, (ju'il voulait bien être membre de cette compagnie; et quand elle lui en eut rendu grâce avec tout le respect et la reconnaissance qu'elle devait, illui en écrivit lui-même une lettre, qu'on n'ose appeler une lettre de remerciements, quoiqu'elle vînt d'un souverain qui s'était aooutumé depuis longtemps à être homme. Tout cela est imprimé dans l'histoire de 1720; et tout glorieux qu'il est à l'Académie, nous ne le répéterons pas. On était ici fort régulier à lui envoyer chaque année le volume qui lui était dû en qualité d'académicien, et il le recevait avec plaisir de la part de ses confrères. Les sciences en faveur desquelles il s'abaissait au rang de simple particulier doivent l'élever en récompense au rang des Auguste et des Charlemagne, qui leur ont aussi accordé leur familiarité.

Pour porter la puissance d'un état aussi loin qu'elle puisse aller, il faudrait que le maître étudiât son pays presque en géographe et en physicien, qu'il en connût parfaitement tous les avantages naturels et qu"il eût l'art de les faire valoir. Le Czar travailla sans relâche à acquérir cette connaissance et à pratiquer cet art. il ne son fiait point à des ministres peu accoutumés à rechercher si soigneusement le bien public : il n'en croyait que ses yeux; et des voyages de trois ou quatre cents lieues ne lui coûtaient rien, pour s'instruire par lui-même. Il les faisait accompagné seulement de trois ou quatre personnes, et avec cette intrépidité qui suffit seule pour éloigner les périls. Aussi le Czar possédait-il si exactement la carte de son vaste empire, qu'il conçut, sans crainte de se tromper, les grands projets qu'il pouvait fonder tant sur la situation en général que sur les détails particuliers des pays.

Comme tous les méridiens se rassemblent sous le pôle en un seul point, les Français et les Chinois, par exemple, se trou-

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veraient voisine du côté du septentrion, si leurs royaumes s'étendaient beaucoup davantage de ce côté-là. Ainsi la situation fort septentrionale de l'empire moscovite, jointe à sa grande étendue, fait que par ses parties méridionales il touche aux parties septentrionales de grands états fort éloignés les uns des autres vers le midi. 11 est le voisin d'une grande parti de l'Europe et de toute l'Asie : il a d'ailleurs de grandes rivières qui tombent en différentes mers: la Duvine dans la mer Blanche, partie de l'Océan; le Don dans la mer Noire, partie de la Méditerranée : le Volga dans la mer Caspienne. Le Czar comprit que ces rivières, jusque-là presque inutiles, réuniraient chez lui tout ce qu'il a de plus séparé, s'il les faisait communiquer entre elles, soit par de moindres rivières qui s'y jettent, soit par des canaux qu'il tirerait. Il entreprit ces grands travaux, fit faire tous les nivellements nécessaires, choisit lui-même les lieux oi^i les canaux devaient être creusés et régla le nombre des écluses.

La jonction de la rivière de Vokoua, qui passe à Pétersbourg, avec le Volga, est présentement finie; et l'on fait par eau à travers toute la Russie un chemin de plus de huit cents lieues, depuis Pétersbourg jusqu'à la mer Caspienne ou en Perse. Le Czar envoya à l'Académie le plan de cette grande communication, où il avait tant de part comme ingénieur; il semble qu'il voulut faire ses preuves d'académicien.

Il y a encore un autre canal fiiii qui joint le Don avec le Volga. Mais les Turcs ayant repris la ville d'Azof, située à l'embouchure du Don, la grande utilité de ce canal attend une nouvelle conquête.

Vers l'orient la domination du Czar s'étend dans un espace de plus de quinze cents lieues jusqu'aux frontières de la Chine et au voisinage des mors du Japon. Les caravanes moscovites qui allaient trafiquer à la Chine mettaient une année entière à leur voyage. C'était là une ample matière à exercer un génie tel que le sien; car ce long chemin pouvait être et abrégé et facilité, soit par des communications de rivières, soit par d'autres travaux, soit par des traités avec des princes tarlares qui auraient donné passage dans leurs pays. Le voyage pousail n'être que de quatn^ mois. Selon son dessein, tout devait

aboutir à Pétersbourg, qui par sa situation serait un entrepôt du monde. Cette ville, h qui il avait donné la naissance et son nom, était pour lui ce qu'était Alexandrie pour Alexandre son fondateur : et comme Alexandrie se trouva si heureusement située, qu'elle changea la face du commerce d'alors, et en devint la capitale à la place de Tyr, de même Pétersbourg changerait les routes d'aujourd'iiui, et deviendrait le centre d'un des plus grands commerces de l'univers.

Le Czar porta ses vues encore plus loin. 11 voulut savoir quelle était sa situation à l'égard de l'Amérique; si elle tient à la Tartarie, ou si la mer du septentrion donnait un passage dans ce grand continent, ce qui lui aurait encore ouvert le nouveau monde. De deux vaisseaux qui partirent d'Arkangel pour cette découverte, jusqu'à présent impossible, l'un fut arrêté par les glaces ; on n'a pas eu de nouvelles de l'autre, qui apparemment a péri. Au commencement de cette année, il a encore donné ordre à un habile capitaine de marine d'en construire deux autres pour le même dessein. 11 fallait que dans de pareilles entreprises l'opiniâtreté de son courage se communiquât à ceux qu'il employait.

La révolution arrivée en Perse par la révolte de Mahmoud, attira de ce côté-là les armes du Czar et du grand-seigneur. Le Czar s'empara de la ville de Derbent sur la côte occidentale de la mer Caspienne, et de tout ce qui lui convenait par rapport au projet d'étendre le commerce de Moscovie ; il fit lever le plan de cette mer; et, grâce à ce conquérant académicien, on en connut enfin la véritable figure, fort différente de celle qu'on lui donnait communément. L'académie reçut aussi du Czar une carte de sa nouvelle mer Caspienne.

La Moscovie avait beaucoup de mines, mais ou inconnues, ou négligées par l'ancienne paresse et le découragement général de la nation. Il n'était pas possible qu'elles échappassent à la vive attention que le souverain portait sur tout. Il fit venir d'Allemagnedes gens habiles dans la science des métaux, et mit en valeur tous ces trésors enfouis ; il lui vint de la poudre d'or des bords de la mer Caspienne et du fond de la Sibérie. On dit qu'une livre de cette dernière poudre rendait quatorze onces d'or pur. Du moins le fer, beaucoup plus nécessaire que l'or,

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devint commun en Moscovie, et avec lui tous les arts qui le préparent ou qui l'emploient.

On ne peut que parcourir les différents établissements que lui doit la Moscovie, et seulomontles principaux.

Une ini'anterie de cent mille hommes, aussi belle et aussi aguerrie qu'il y en ait en Europe, dont une assez grande parti,^ des officiers sont déjà Moscovites. On convient que la cavalerie n'est pas si bonne, faute de bons chevaux.

Une marine de quarante vaisseaux de ligne et de deux cents galères.

Des fortifications, selon les dernières règles, à toutes les places qui en méritent.

Une excellente police dans les grandes villes, qui auparavant étaient aussi dangereuses pendant la nuit que les bois les plus écartés.'

Une académie de marine et de navigation, où toutes les famille- nobles sont obligées d'envoyer quelques-uns de leurs enfants.

Des collèges à Moscou, à Pétersbourg et à Kief, pour les langues, les belles-lettres et les mathématiques; de petites écoles dans les villages, où les enfants des paysans apprennent à lire et à écrire.

Un collège de médecine et une belle apothicairerie publique à Moscou, qui fournit de remèdes les grandes villes et les armées. Jusque-là il n'y avait eu dans tout l'empire aucun médecin (jue pour le czar, nul apothicaire.

Des lerons publiques d'anatomie, dont le nom n'était seulement pas connu ; et, ce qu'on peut compter pour une excellente leçon toujours subsistante, le cabinet du fameux Ruisch, acheté par le Czar, oîi sont rassemblées tant de dissections si fines, si instructives et si rares.

Vn observatoire, où des astronomes ne s'occupent pas seulement à étudier le ciel, mais où l'on renferme toutes les curiosités d'histoire naturelle, qui ai)parcmmcnt donneront naissance à un long et ingénieux travail de recherches j)hysiques Un jardin de> plantes, où des botanistes qu'il a appelés rassembleront avec notre Europe connue tout le nord inconnu de l'Europe, celui de l'Asie, la Perse et la Chine.

-200 F(>.\TENELLE.

Des imprimeries dont il a changé les anciens caractères trop barbares et presque indéchifi'rables, à cause des fréquentes abréviations. D'ailleurs, des livres si difficiles à lire étaient plus rares qu'aucune marchandise étrangère.

Des interprètes pour toutes les langues des états de l'Europe, et de plus pour la latine, pour la grecque, pour la turque, pour la calmouque, pour la mongole et pour la chinoise; marque de la grande étendue de cet empire, et peut-être présage d'une plus grande.

Une bibliothèque royale, formée de trois grandes bibliothèques qu'il avait achetées en Angleterre. enHolstein et en Allemagne.

Après avoir donné à son ouvrage des fondements solides et nécessaires, il y ajouta ce qui n'est que de parure et d'ornement. Il changea l'ancienne architecture grossière et difforme au dernier point, ou plutôt il fit naître chez lui l'architecture. On vit s'élever un grand nombre de maisons régulières et commodes, quelques palais, des bâtiments publics, et surtout une amirauté, qu'il n'a faile aussi superbe et aussi magnifique que parce que ce n'est pas un édifice destiné à une simple ostentation de magnificence. Il a fait venir d'Italie et de France beaucoup de tableaux, qui apprennent ce que c'est que la peinture à des gens qui ne la connaissaient que par de très mauvaises représentations de leurs saints. Il envoyait à Gènes et à Livournedes vaisseaux chargés de marchandises, qui lui rapportaient du marbre et des statues. Le pape Clément XI, touché de son goût, lui donna une antique qu'il fit venir par terre à Pétersbourg, de peur de la risquer sur mer. Il a même fait un cabinet de médailles, curiosité qui n'est pas ancienne dans ce pays-ci. Il aura eu l'avantage de prendre tout dans l'état où l'ont mis jusqu'à présent les nations les plus savantes et les plus polies, et elles lui auront épargné cette suite si lente de progrès qu'elles ont eue à essuyer ; bientôt elles verront la nation russe arriver à leur niveau, et y arriver d'autant plus glorieusement, qu'elle sera partie de plus loin.

Les vues du Czar embrassaient si généralement tout, qu'il lui passa par l'esprit de faire voyager dans quelques villes principales d'Allemagne les jeunes demoiselles moscovites, afin

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