‹ Éloges de FontenelleChapitre 14 sur 21 · ELOGE DL CZAR PIERRE I · texte numérisé non relu

ELOGE DL CZAR PIERRE I

qu'elles prissent une politesse et des manières dont la privalion les défigurait entièrement. Il avait vu ailleurs combien Part des agréments aide la nature à faire des personnes aimables, et combien même il en fait sans elle. Mais les inconvénients de ces voyages se présentèrent bien vite ; il fallut y renoncer, et attendre que les hommes devenus polis fussent en état de polir les femmes : elles surpasseront bientôt leui's maîtres. Le changement général comprit aussi la religion, qui à peine méritait le nom de religion chrétienne. Les Moscovites obser- > aient plusieurs carêmes, comme tous les Grecs: et ces jeunes, pourvu qu'ils fussent très rigoureusement gardés, leur tenaient lieu de tout. Le culte des saints avait dégénéré en une superstition honteuse; chacun avait le sien dans sa maison pour en avoir la protection particulière; et on prêtait à son ami le saint domestique dont on s'était bien trouvé : les miracles ne dépendaient que de la volonté et de l'avarice des prêtres. Les pasteurs, qui ne savaient rien, n'enseignaient rien à leurs peuples ; et la corruption des mœurs, qui peut se maintenir jusqu'à un certain point malgré l'instruction, était infiniment favorisée et accrue par l'ignorance. Le Czar osa entreprendre la réforme de tant d'abus, sa politique même y était intéressée. Les jeunes, par exemple, si fréquents et si rigoureux, incommodaient fort les troupes et les rendaient souvent incapables d'agir. Ses prédécesseurs s'étaient soustraits à l'obéissance du patriarche de Constantinople et s'en étaient fait un particulier. Il abolit cette dignité, quoique assez dépendante de lui ; et par là se trouva plus maître de son église. Il fit divers règlements ecclésiastiques sages et utiles, et, ce qui n'arrive pas toujours, tint la main àl'exécution. On prêche aujourd'hui en moscovite dans Pétersbourg : ce nouveau prodige suppléera ici aux autres. Le Czar osa encore plus: il retrancha aux églises ou aux monastères trop riches l'excès de leurs biens et l'appliqua à son domaine. On n'en saurait louer que sa politique, et non pas son zèle de religion, quoique la religion bien épurée put se consoler de ce retranchement. Il a aussi établi une pleine liberté de conscience dans ses états, article dont le pour et le contre peut être soutenu en général et par la pohtique et par la religion.

Il n'avait que cinquante-deux ans lorsqu'il mourut, le 28 janvier 17:25, d'une rétention d'urine, causée par un abcès dans le col de la vessie. Il souffrit d'extrêmes douleurs pendant douze jours et ne se mit au lit que dans les trois derniers. Il quitta la vie avec tout le courage d'un liéros et toute la piété d'un chrétien. Comme il avait déclaré par édit, trois ans auparavant, ({u'il était maître de disposer de sa succession, il la laissa à la Czarine. sa veuve, qui fut reconnue par tous les ordres de l'État souvei'aine impératrice de Russie. Il avait toujours eu pour elle une vive passion, qu'elle avait justifiée par un mérite rare, par une intelligence capable d'entrer dans toutes ses vues et de les seconder, par une intrépidité presque égale a la sienne, par une inclination bienfaisante, qui ne demandait qu'à connaître des malheureux pour les soulager.

La domination de l'impératrice Catherine est encore affermie par la profonde vénération que tous les sujets du Czar avaient conçue pour lui. Ils ont honoré sa mort de larmes sincères; toute sa gloire leur avait été utile. Si Auguste se vantait d'avoir trouvé Rome de brique et de la laisser de marbre, on voit assez combien, à cet égard, l'empereur romain est inférieur à celui de la Russie. On vient de lui frapper des médailles où il est appelé Pierre le Grand; et sans doute le nom de Grand lui sera confirmé par le consentement des étrangers, nécessaire pour ratifier ces titres d'honneur donnés par des sujets à leur maître.

Son caractère est assez connu par tout ce qui a été dit; on ne peut plus qu'y ajouter quelques particularités des plus remarquables. Il jugeait indigne de lui toute la pompe et tout le faste qui n'eût fait qu'environner sa personne, et il laissait le prince Menzicoff i eprésenter par la magnificence du favori la grandeur du maître. Il l'avait cliargé des dehors brillants, pour ne se réserver que les fonctions laborieuses. Il les poussait à tel point, qu'il allait lui-même aux incendies qui sont en Moscovie très communs et font beaucoup de ravage, parce que les maisons y sont ordinairement de bois. Il avait créé des officiers obligés à porter du secours; il avait pris une de ces charges, et, pour donner l'exemple, il montait au haut des maisons en feu, quel que fût le péril ; et ce que nous admire-

ÉLOGE DU CZ.AJl PIERRE 1er. âOâ

rions dans un officier subalterne était pratiqué par Fempereur. Aussi les incendies sont-ils aujourd'hui beaucoup plus promplement éteints. Nous devons toujours nous souvenir de ne pas prendre pour règle de nos jugements des mœurs aussi délicates, pour ainsi dire, et aussi adoucies que les nôtres; elles condainn;>raient trop vite des mœurs plus fortes et plus vigoureuses. Il n'était pas exempt d'une certaine dureté naturelle à toute sa nation, et à laquelle l'autorité absolue ne remédiait pas. Il s'était corrigé des excès du vin, très ordinaires en Moscovie, et dont les suites peuvent être terribles dans celui à qui on ne résiste jamais. La Czarino savait l'adoucir, s'opposer à propos aux emportements de sa colère ou fléchir sa sévérité; et il jouissait de ce rare bonheur, que le dangereux pouvoir de l'amour sur lui, ce pouvoir qui a déshonoré tant de grands hommes, n'était employé qu'a le rendre plus grand. Il a publié avec toutes les pièces originales la malheureuse histoire du prince Alexis, son fils; et la confiance avec laquelle il a fait l'univers juge de sa conduite prouve assez qu'il ne se reprochait rien. Les traits éclatants de clémence à l'égard de personnes moins chères et moins importantes font voir aussi que sa sévérité pour son fils dut être nécessaire'. Il savait parfaitement honorer le mérite; ce qui était l'unique moyen d'en faire naître 'dans ses étals et de l'y multiplier. Il ne se contentait pas d'accorder des bienfaits, de donner des pensions, faveurs indispensables et absolument dues selon les desseins qu'il avait formés; il marquait par d'autres voies une considéraLioQ plus flatteuse pour les personnes, et quelquefois il la marquait encore après leur mort. Il fit faire des funérailles magnifiques à Areskins, son premier médecin, et y assista portant une torche allumée à la main. Il a fait le nirme honneur à deux Anglais, l'un contre-amiral de sa flotte, l'autre interprète des langues.

Nous avons dit en 1 710, page 134 (1), qu'ayant consulté sur ses grands desseins l'illustre Leibnitz, il lui avait donne un titre d'hoimeur et une pension considérable qui allaient chercher dans son cabinet un savant étranger, à qui l'honneur d'avoir

(i) Des histoires de l'Académie,

204 FOiNTEiNELLE.

«ité consulté eût suffi. Le Czar a composé lui-même des traités de marine, et l'on au^^mentera de son nom la liste peu nombreuse des souverains qui ont écrit. 11 se divertissait à travailler au tour ; il a envoyé de ses ouvrages à l'empereur de la Chine, et il a eu la bonté d'en donner un à Donsembray, dont il jugea le cabinet digne d'un si grand ornement. Dans les divertissements qu'il prenait avec sa cour, tels que quelques relations nous les ont exposés, on peut trouver des restes de l'ancienne Moscovie ; mais il lui suffisait de se relâcher l'esprit, et il n'avait pas le temps de mettre beaucoup de soins à raffiner sur les plaisirs. Cet art vient assez tôt de lui-même après les autres.

Sa vie ayant été assez courte, ses projets, qui avaient besoin d'une longue suite d'exécution ferme et soutenue, auraient péri presque en naissant, et tout serait retombé par son propre poids dans l'ancien chaos, si l'impératrice Catherine n'avait succédé à la couronne. Pleinement instruite de toutes les vues de Pierre le Grand, elle en a pris le fil et le suit; c'est toujours lui qui agit par elle. Il lui avait particulièrement recommandé, en mourant, de protéger les étrangers et de les attirer. Delisle, astronome de cette académie, vient de partir pour Pétersbourg, engagé par les grâces de l'impératrice-. Nicolas et Daniel Bernoulli, fils de Jean, dont le nom sera immortel dans les mathématiques, l'ont devancé de quelques mois; et ils ont été devancés aussi par le célèbre Hermann, dont nous avons de si beaux ouvrages. Quelle colonie pour Pétersbourg! La sublime géométrie des infiniment petits va pénétrer avec ces grands géomètres dans un pays où les éléments d'Euclide étaient absolument inconnus il y a vingt-cinq ans. Nous ne parlerons point des autres sujets de l'Académie de Pétersbourg; ils se feront assez connaître, excités et favorisés comme ils le seront par l'autorité souveraine. LeDanemarck a eu une reine qu'on a nommée la Sémiramis du nord ; il faudra que la Moscovie trouve quelque nom aussi glorieux pour son impératrice ^1).

(1)IJ esta remarquer que ce beau tableau de la Russie et du règne de Pierre le Grand est antérieur à l'Histoire de la Russie de Voltaire.

ELOGE DE DELiSLE. 205

(îuillaume Delisle naquit à Paris, le dernier février 1675, de Claude Delisle, homme très célèbre par sa grande connaissance de l'histoire et de la géographie, et qui les enseignait dans Paris avec beaucoup de succès à tous ceux qui, faute de loisir, ou pour s'épargner de la peine, ou pour aller plus vile, avaient besoin d'un maître. Tous les jeunes seigneurs de son temps, et Iieureusement son temps a été très long, ont appris de lui. Feu le duc d'Orléans fut son disciple; et comme il se cormaissait dès lors en hommes, il conserva toujours pour lui une bienveillance particulière. Delisle n'était i)as de ces maîtres ordinaires, qui n'en savent qu'autant qu'il faut pour débiter à un écolier ce qu'il ne savait pas; il possédait à fond les sciences dont il faisait profession, et je l'ai assez connu pour assurer qu<' la candeur de son caractère était telle qu'il n'eût osé enseigner ce qu'il n'eût su que superficiellement.

Le père reconnut l)ieiitùt dans son fils toutes les dispositions ([uil pouvait souliaiter, et il était impossible que l'éducation manquât à la nature. Delisle presque enfant, à l'âge de huit ou neuf ans, avait déjà dressé et dessiné lui-même sur l'histoire ancienne des cartes que Freretavues, car il est bon d'avoir pour cette espèce de prodige un témoin illustré par une grande érudition. Ce fut vers la géographie que Delisle tourna toutes SCS études, déterminé de ce côté-là par son inclinaison, aidé de toutes les connaissances et conduit avec toute l'affectiop d'un père.

Communément on n'a guère d'idée de ce ({ue c'(>st qu'une raite géogiaphique, et de la manière dont elle se fait. Pour peu qu'on lise on voit assez la différence d'une histoire à une autre du même sujet, et on juge les historiens ; mais on ne regarde pas de si près à des cartes de géograpliie, on ne les compare point, on croit assez qu'elles sont toutes à peu près

20G PONTENELLE.

la inèiiic chose, que les modernes ne sonl qu'une répétition des anciennes ; et si dans Tusage on en préfère quelques-unes c'est sur la foi d'une réputation dont on n'a pas examiné les fondements. Les besoins ordinaires ne demandent pas dans les cartes une grande exactitude II est vrai que pour celles qui appartiennent à la navigation, il enfant une qui ne peut être trop parfaite ; mais il n'y a que les navigateurs qui senlent cette nécessité, il y va de leur vie.

Si lorsqu'un géographe entreprend de faire une carte de l'Europe, par exemple, il avait devant lui un gros recueil d'observations astronomiques bien exactes de la longitude et de la latitude de chaque lieu, la carte serait bientôt faite ; tout viendrait s'y placer de soi-même à l'intersection d'un méridien et d'un parallèle connus. Jamais cette carte n'aurait besoin de correction, à moins qu'il n'arrivât des changements physiques qu'elle ne garantissait pas. Mais on a jusqu'ici très peu d'observations des longitudes des lieux. On ne peut guère en avoir que depuis que feu Cassini a calculé les mouvements des satellites de Jupiter, et que l'on observe à l'académie des éclipses fixes par les planètes ; car avant cela on n'avait pour les longitudes que des éclipses de lune, qui sont rares, qui jusqu'à l'invention des lunetles n'étaient pas assez bien observées, et qui même encore aujourd'hui ne donnent pas aisément des déterminations assez précises. On a toujours pu observer les latitudes, et les observations pourraient être en grande quantité ; mais il faut des observateurs, et il n'y en a que depuis environ deux cents ans, et en très petit nombre, semés dans quelques villes principales de l'Europe. On n'a donc pour la carte qu'on en ferait que quelques points déterminés sûrement par observation astronomique; et où prendre tous les autres en nombre infini? On ne peut avoir recours qu'aux mesures itinéraires, aux distances des lieux, répandues en une infinité d'histoires, de voyages, de relations, d'écrits de toute espèce, mais peu exactement ; et, ce qui est encore pis, différemment presque dans tous. 11 faut peser l'autorité de cette multitude de différents titres, et on ne le peut qu'avec le secours de beaucoup d'autres connaissances subsidiaires ; il faut accorder les contradictions qui ne sont qu'apparentes ; il

faut faire un choix bien raisonné, quand elles sont réelles. Enfin les mesures comme les lieues, qui varient tant, non seulement d'un état à un autre, mais d'un petit pays du même état à un autre voisin, doivent être si bien connues du géographe, qu'il les puisse comparer toutes entre elles et les rapporter à une mesure commune, telle que la lieue commune de France. Tout cela est d'un détail immense, et capable de lasser la patience la plus opiniâtre. On ne plaindrait pas ceux qui emploieraient autant de temps et de travail à quelque théorie brillante, et peut-être inutile ; ils seraient récompensés et par le plaisir de la production et par un certain éclat qui frapperait le public.

Les parties des cartes qui représentent les mers, ou seulement les côtes, ont encore leurs difficultés particulières. On ne peut trop ramasser, trop comparer de journaux de pilotes et de routiers , les distances y sont marquées selon les riimbs de vent (1), auxquels on ne peut se fier s'ils ont été pris sans la boussole, et qu'il faut corriger si la variation de l'aiguille n'a pas été alors connue, ou ne l'a pas été exactement. Quelle ennuyeuseet fatigante discussion ! Il faut bien être né géographe pour s'y engager.

Aussi n'avait-on pas pris jusqu'à présent toutes les peines nécessaires, et peut-être ne savait-on pas même assez bien toutes celles qu'il y avait à prendre. Nicolas Sanson a été dans le siècle passé le plus fameux de nos géographes ; cette science lui doit beaucoup : cependant ses cartes étaient fort imparfaites, soit par la faute de son siècle, soit par la sienne. Il n'avait pas encore assez d'observation, et il n'avait pas assez approfondi ni assez recherché. Lorsque le temps amena de nouvelles connaissances, il aima mieux les négliger que de corriger ses premiers ouvrages par les derniers, et de mettre entre eux une discordance qui le blessait. La source de son Nil fut toujours sous le troj)iquc du Capricorne, à 35 degrés de tlistance d«* sa véritable position, parce qu'il en avait cru Ptolémée qui en avait jugé ainsi. Sa Chine, sa Tartarie, sa

(1) Un runib est la quantité angulaire comprise entre deux des 32 aires de vent de la boussole.

'2m FONTENEI.LK.

loiTC dYeoo s'obslinaicnl à domoiircr mal placées et mal disposées contre le témoignage de relations indubitables.

Dclisle vint dans ,1c temps oii tout semblait annoncer que la géograpliie allait changer de face. Le zèle de la religion et l'amour des richesses, principes bien opposés, s'accordaient à augmenter tous les jours le nombre des découvertes dans les climats lointains ; et l'astronomie, beaucoup plus parfaite que jamais, fournissait de nouveau les longitudes par les satellites de Jupiter, d'autant plus sûrement que les lieux étaient plus éloignés. Plusieurs points de la terre prenaient enfin des places qu'ils ne pouvaient plus perdre, et auxquelles les autres devaient s'assujettir.

A la fin de 1699, Dclisle, âgé de vingt-cinq ans, donna ses premiers ouvrages: une mappemonde, quatre cartes des quatre parties de la terre et deux globes, l'un céleste, l'autre terrestre, dédiés à S. A. R. feu le duc d'Orléans; le tout, et principalement les globes, avait été fait sous les yeux et sous la direction de feu Cassini, ce qui seul aurait répondu de la bonté et de l'exactitude du travail.

L'ouverture du siècle présent se fit donc k l'égard de la géographie par une terre presque nouvelleque Dclisle présenta. La Méditerranée, cette mer si connue de tout temps par les nations les plus savantes, toujours couverte de leurs vaisseaux, traversée dans tous les sens possibles par une infinité de navigateurs, n'avait que huit cent soixante lieues d'occident en orient, au lieu de onze cent soixante qu'on lui donnait, erreur presque incroyable. L'Asie était pareillement raccourcie de cinq cents lieues; la position delà terre d'Yeco (i) changée de dix-sept cents. Vno infinité d'autres corrections moins frappantes et moins sensibles ne surprenaient que les yeux savants; encore Dclisle avait-il jugé à propos de respecter jusqu'à un certain point les préjugés établis, et de ne pas user à toute rigueur du droit que lui donnaient ses découvertes : tant le faux s'attire d'égards par cette ancienne possession où il se trouve toujours.

Los globes et les cartes eurent une approbation générale, et un homme qui avait le titre de géographe du roi voulut en

(I • Il s'agit fie lile Yeso, qui fait pnriio de l'Empire du Japon.

KLOfiE HE DEÏ TS;l,E. 200

parlager le fruit i)ar une mappemonde en quali'e feuilles qu'il publia aussitôt après, fort semblable à ce qui venait de paraître. Delisle, muni d'un privilège, se plaignit en justice d'avoir été enlièrement copié, à l'exception des fautes qu'on avait mises dans la nouvelle mappemonde, ou par ignorance, ou pour déguiser le larcin. Le conseil d'Etat privé du roi nomma deux experts en cette matière, où il y en a peu, feu Sauveur et Chevalier, tous deux de cette académie. Le détail de l'exactitude scrupuleuse qu'ils apportèrent à cette affaire est imprimé; ils se convainquirent parfaitement que l'adversaire de Delisle était un plagiaire. L'arrêt du conseil fut conforme à leur avis, mais le procès dura six ans. Delisle perdit à s'assurer ce qui lui était dû une grande partie de ces six années, qu'il eût employées entières à s'enrichir utilement pour le publi'\ Il usa généreusement de sa victoire; il avait droit par l'arrêt de faire casser les planches du géographe condamné : il lui en laissa tout ce qui n'appartenait pas précisément à la géographie, des ornements assez agréables, des cartouches recherchés, qui pouvaient faire ailleurs l'effet de prévenir etd'amuser les yeux de la plupart du monde.

La MéJiterranée, ])lus courte de [)lu.s d'un quart qu'on ne l'avait cru jusque-là, avait fort étonné, et quelques-uns ne se rendaient pas encore aux observations astronomiques. Delisle, pour ne laisser aucun doute, entreprit de mesurer toute cette mer en détail et par parties, sans employer ces observations, mais seulement les portulans (1) et les journaux de pilotes, tant de routes faites de cap en cap en suivant les terres, que . de celles qui traversaient d'un bout à l'autre ; et tout celaévahu' avec toutes les précautions n('cessaires, réduit et mis ensemble, s'accordait à donner à la Méditerranée la même étendue que les observations astronomiques dont on voulait se défier.

Il devait publier une Introduction à la géographie, dans laquelle il eût rendu compte de tous les changements dont il était l'auteur. Il ne l'a point publiée, occupé par d'autres travaux, et cependant on s'était accoutumé peu à peu à prendre en lui une confiance qui eut pu le dispenser de ce grand appa-

(1) Livre qui c «nlienl la doscTiplion diUailli'O d'un port do mor.

reil de preuves. 11 est vrai qu'en plusieurs occasions particulières il en avait donné qui marquaient tant de capacité et d'exactitude, tout ce qui sortait de ses mains était si bien d'accord avec ce qui en était déjà sorti, que cette confiance du public ne pouvait passer pour une gi'âcc.

Peut-être penserait-on que l'extrême difficulté des discussions géographiques et le peu d'apparence que des critiques s'y embarquent, donnent à un géographe une liberté assez ample de régler bien des choses à son gré. Mais sur les matières les moins maniées par le gros des savants, il y a toujours, du moins si on prend toute l'Europe, un petit nombre de gens à craindre, et qui n'attendent qu'un sujet de censure, même léger. D'ailleurs un véritable savant prend un amour pour l'objet perpétuel de ses recherches, et se fait à cet égard une conscience qui ne lui permet pas d'imposer. On pouvait compter que Delisle était singulièrement dans cette disposition, il avait la candeur de son père.

Des mappemondes, des cartes générales de l'Europe, de l'Asie, de lAfrique, de l'Amérique, ne sont que des ébauches de la représentation de la terre. Les cartes particulières demandent une nouvelle étude, et une étude d'autant plus pénible qu'elles sont plus particulières. L'objet croît toujours à mesure qu'il est regardé de plus près, et il y faut voir ce que l'on n'y considérait pas auparavant. Le nombre des matériaux nécessaires devient toujours plus accablant pour le géographe ; et s'il se pique de précision, tous ceux qu'il peut recouvrer lui sont nécessaires.

Encore une difficulté qui n'appartient guère qu'à la géographie, c'est d'être fort changeante. Je ne parle pas des changements physiques, ils sont peu considérables. Que les mers s'éloignent de leurs rivages ou gagnent sur les terres, que de grandes rivières se fassent d'autres embouchures, qu'il naisse de nouvelles îles, un médiocre savoir embrasse sans peine ce petit nombre d'événements rares ; mais les limites civiles des royaumes, des provinces, des gouvernements, des diocèses, sont sujettes à de grandes variations dans certains intervalles de temps, et de plus la langue de la géographie change presque absolument ; tout prend de nouveaux noms, et c'es

ÉLOGE DE OEIJSLE. 211

nialhoureusement dans les siècles les plus ténébreux, les plus dépourvus de bons auteurs. Il n'y a personne qui n'en sache un petit nombre d'exemples ; mais qu'est-ce que ce petit nombre, en comparaison de ce qu'un géographe en doit savoir? Les conquêtes des barbares du nord dans l'Europe, colles des Arabes et des Tartares dans l'Asie, défigurèrent les anciens noms, ou les effacèrent, et leur en substituèrent d'autres ; et Ptolémée ne reconnaîtrait qu'à peine, aujourd'hui, sur nos cartes, l'empire Romain.

Delisle a embrassé la géographie dans toute son étendue ; il l'a suivie dans toutes ses branches, et l'a prouvé au public par des cartes de toutes les espèces, qui sont au nombre de qiiatre->ingt-dix. Nous en indiquerons seulement quelquesunes de chaque sorte, qui serviront d'exemples.

Une carte intitulée : Le Monde connu aux anciens, et celle de l'Italie et de la Grèce, etc. Nous avons rapporté en 1714 (I) qu'il avait fait voir combien les mesures itinéraires des Romains étaient justes et conformes aux observations astronomiques qu'on a eues depuis, et combien l'Italie et la Grèce étaient différentes de ce qu'elles paraissaient sur toutes les autres cartes. Par là se justifiaient certaines choses que les anciens avaient avancées, et que les modernes rendaient par leur faute trop absurdes et trop incroyables.

Une carte des évêcliés d'Afrique, qui a paru au-devant d'une nouvelle édition d'Optot de Milève (2). Elle avait toutes les difficultés de la géographie ancienne et de la géographie la plus particulière, car il y avait en Afrique plus de six cents évêchés, dont une partie n'étaient que de gros bourgs, et même des châteaux ; il n'y a pas jusqu'à leurs noms qu'il ne soit souvent très mal aisé de déterminer sûrement.

Une carte de l'empire grec du moyen âge, tirée de la description qu'en fit Constantin Porphyrogénète dans le dixième siècle. C'est là i)lus que partout ailleurs qu'on trouve une langue toute nouvelle. L'empire est divisé en thèmes, expression inouïe jusque-là; et tout est une espèce d'énigme qui

(i) Pages 80 cl suiv. des Histoires.

(2) Evéque de Milève en iNumidie au iv« siècle.

-2\i FONTENELLK.

semble lai Le pour le sui)i)lice des géographes. Après cela il ne faut presque pas compter d'autres cartes du moyen âge, comme celle du diocèse de Tout, nomme alors Civitas Lencorum.

Une carte de la Perse absolument nouvelle et très détaillée. On y retrouvait enfin ce grand pays, qui jusque-là n'avait ressemblé ni aux histoires des anciens, ni aux relations des modernes. On n'avait point encore la véritable étendue ou figure de la mer Caspienne, que l'on doit aux conquêtes et aux découvertes du feu Czar (1) ; mais Delisle en avait approché, autant qu'il était possible, par ses seules conjectures et par son art singulier de mettre en œuvre et de combiner tous ses différents matériaux.

Vne carte d'Artois pour mettre au-devant des commentaires de Maillart sur la coutume de cette province. Qui croirait que dans les cartes d'un petit pays si proche de nous et si connu il y avait des rivières omises, et, en récompense, d'autres supposées ; quarante villages créés, ou du moins transportés de si loin, et avec des noms tellement défigurés qu'ils ne pouvaient être reconnus par ceux qui demeuraient sur les lieux ?

Delisle entra dans l'Académie, en 1702, élève en astronomie du grand Cassini, quoiqu'il ne fût ni ne voulût être observateur ; mais on compta que l'usage qu'il savait faire des observations lui devait tenir lieu de celles qu'il ne faisait pas; et, quoique dans le plan de l'Académie il n'y eût point de place de géographe, on lui en laissa occuper une, qui, selon les apparences, devait redevenir après lui place d'astronome, faute d'un géographe tel que lui. Il passa ensuite au grade d'associé ; mais le plus glorieux événement de sa vie a été d'être appelé pour montrer la géographie au roi. Alors il commença à faire des cartes uniquement par rapport à l'étude que ce jeune prince ferait de l'histoire. 11 en dressa une générale du monde en 1720, où les cartes générales par où il avait débuté en 1700 étaient déjà rectifiées, tant parce qu'il avait acquis de nouvelles lumières que parce qu'il avait

U) Voy. VHisl. de 1725, pages 121 el suiv, Cnole de Fontenelle),

acquis aussi plus de liardiesse à ne point ménager les préjugés ordinaires, et en même temps plus d'autorité. Les auteurs, ainsi que ceux qui gouvernent, doivent un peu se régler sur l'opinion qu'ils sentent que l'on a d'eux. La carte de la fameuse retraite dos dix mille, nécessaire pour entendre l'histoire que Xénophon en a écrite, parut en 17:21. Elle lui produisait une difficulté très considérable, qu'il ne pouvait lever <iue par une supposition liardie, que nous avons déjà exposée au i)ublic (1). Quelquefois les savants ne sont pas fâchés de se trouver dans ces sortes de détroits, d'où ils ne peuvent sortir qu'à force de savoir.

Dès l'an 1718, il fut honoré par brevet du titre de premier géographe du roi, que personne n'avait encore porté ni ne porte encore après lui. Sa Majesté y joignit une pension.

Il avait entrepris plusieurs ouvrages pour le roi : une carte de l'empire d'Alexandre, dont il rendait l'étendue beaucoup moindre, et par conséquent plus vraisemblable par ce môme principe, paradoxe dont il se servait pour la retraite des dix mille; l'empire des Perses sous Darius, l'empire Romain dans sa plus grande étendue, la France selon toutes ses différentes divisions, tant sous les Romains que sous les trois races de ses rois. Toutes ces cartes, particulièrement destinées à l'histoire et aux histoires les plus intéressantes, étaient des secours et des avantages qui de l'éducation du roi devaient passer à celle des particuliers ; mais ces travaux, quoique apparemment fort avancés, ne sont pas finis.

On croit aussi qu'il a fort avancé une carte de la Terre- Sainte, théâtre des plus grands événements qui aient jamais été et qui puissent jamais être. Il y travaillait depuis longtemps avec un soin si sciupuleux et si difficile à contenter, qu'il semble que la religion y eût part. Il joignit à la Terre- Sainte l'Egypte, pays très fameux et très peu connu.

Il ne paraissait presque plus d'histoire ou de voyage que l'on ne voulût orner d'une carte de Delisle. Ces sortes de modes prouvent (lu moins les grandes réputations. Il avait promis une carte à l'abbé de Vertot pour son histoire de Malte qui

i|» Vov. 17/(,s7. (le nu, pages 78 ol suiv.

allait paraître : il la finit le 25 janvier 1726 au matin ; et étant sorti l'après-dmée, il fut frappé dans la rue d'une apoplexie, dont il mourut le môme jour, sans avoir repris connaissance.

Quoique le nom d'un savant ait bien du chemin à faire pour aller jusqu'aux oreilles des têtes couronnées, et même seulement jusqu'à celles de son maître, le nom de Delisle avait frappé les puissances étrangères. Le roi de Sardaigne, alors roi de Sicile, fit examiner par d'habiles gens la carte de la Sicile publiée par cet auteur, et elle fut trouvée si exacte et si correcte, que Sa Majesté l'honora d'une lettre accompagnée d'un présent que la lettre rendait presque inutile. L'ambassadeur qui lui remit l'an et l'autre avait ordre en même temps de faire tous ses efforts pour l'engager à passer dans les états de ce prince, où il aurait tous les avantages et tous les agréments qu'il demanderait ; mais l'amour de la patrie le retint, et peut-être aussi l'espérance qu'elle n'aurait pas l'ingratitude assez ordinaire à toute patrie. D'autres puissances lui ont fait le mêmes sollicitations. Le Czar allait le voir familièrement pour lui donner quelques remarques sur la Moscovie, et plus encore pour connaître chez lui, mieux que partout ailleurs, son propre empire.

Deux de ses frères, tous deux de cette académie et astronomes, ont été appelés à Pétersbourg. Un autre avait pris l'histoire pour son partage. Tl est rare qu'un père savant ait quatre fils qui le soient aussi et avec succès. Cette inclination n'a pas couiume de se communiquer tant, et encore moins le génie.

KLOGE DE MALEZIEU.

Nicolas de Malezieu naquit à Paris, en lOoO, de Nicolas de Malezieu, écuyer, seigneur de Bray, et de Marie des Forges, originaire de Champagne. Il était encore au berceau lorsqu'il

perdit son père, et il demeura entre les mains d'une mère qui avait beaucoup d'esprit ; elle ne fut pas longtemps à s'apercevoir que cet entant méritait une bonne éducation. 11 la prévenait même; et, dès l'âge de quatre ans, il avait appris à lire et à écrire presque sans avoir eu besoin de maître. 11 n'avait que douze ans quand il finit sa philosophie au collège des jésuites à Paris. De là il voulut aller plus loin, parce qu'il entendait parler d'une philosophie nouvelle qui faisait beaucoup de bruit. 11 s'y appliqua sous Kohault, et en même temps aux mathématiques, dont elle emprunte perpétuellement le secours, qu'elle se glorifie d'emprunter.

Ces mathématiques, qui souffrent si peu qu'on se partage entre elles et d'autres sciences, lui permettaient cependant les belles-lettres, l'histoire, le grec, l'hébreu, et même la poésie, plus incompatible encore avec elles que tout le reste. Toutes les sortes de sciences se présentent à un jeune homme né avec de l'esprit; mille hasards les font passer en revue sous ses yeux, et c'est quelque inclination particulière, ou plutôt quelque talent naturel, source de l'inclination, qui le détermine à un choix: on préfère ce que l'on sent qui promet plus de succès. De Malezieu ne fit point de choix, et il embrassa tout; tout l'attirait également, tout lui promettait un succès égal.

Feu l'évêque de Meaux le connut à peine âgé de vingt ans, et il n'eut pas besoin de sa pénétration pour sentir le mérite du jeune homme. Ce n'était point un mérite enveloppé qui perçât difficilement au travers d'un extérieur triste et sombre; sa facilité à entendre et à retenir lui avait épargné ces efforts et cette pénible contention, dont l'habitude produit la mélancolie; les sciences étaient entrées dans son esprit comme dans leur séjour naturel, et n'y avaient rien gâté; au contraire elles s'étaient parées elles-mêmes de la vivacité qu'elles y avaient trouvée. M. de Meaux prit dès lors du goût pour sa conversalion et pour son caractère.

Des affaires domestiques l'appelèrent en Champagne. Comme il était destiné à plaire aux gens de mérite, il entra dans une liaison étroite avec M. de Vialart, évêque de Châlons, aussi connu par la beauté de son esprit que par la pureté de ses mœurs ; et il se fortilia par ce connnerce dans des u-entimenls

216 FOMENELLE.

de religion et de piété qu'il a conservés toute sa vie. Il se maria à vingt-trois ans avec demoiselle Françoise Faudellc de Faveresse; et ({uoiquc amoureux, il fit un bon mariage. Il passa dix ans en Champagne dans une douce solitude, uni<iuement occupé de deux passions heureuses; car on juge bien que les livres en étaient une. C'est un bonheur pour les savants que leur réputation doit amener à Pai'is, d'avoir eu le loisir de se faire un bon fonds dans le repos d'une province : le tumulte de Paris ne permet pas assez qu'on fasse de nouvelles acquisitions, si ce n'est celle de la manière de savoir.

Le feu roi ayant chargé le duc de Montausier et l'évêque de Meaux de lui chercher des gens de lettres propres à être mis auprès du duc du Maine, qui avait déjà le savant Chevreau pour précepteur, ils jetèrent les yeux sur de Malezieu et de Court. Tous deux furent nommés par le roi, et une seconde fois en quelque sorte par le public, lorsqu'il les connut assez. Il se trouvait entre leurs caractères toute la ressemblance, et de plus toute la différence qui peuvent servir à former une grande liaison ; car on se convient aussi par ne se pas ressembler. L'un vif et ardent, l'autre plus tranquille • et toujours égal, ils se réunissaient dans le même goût pour les sciences et dans les mêmes principes d'honneur, et leur amitié n'en faisait qu'un seul homme en qui tout se trouvait dans un juste degré. Ils rencontrèrent dans le jeune prince des dispositions d'esprit et de cœur si heureuses et si singulières, qu'on ne peut assurer qu'ils lui aient été fort utiles, principalement à l'égard des qualités de l'âme, qu'ils n'eurent guère que l'avantage de voir de plus près et avec plus d'admiration. Le roi les admettait souvent dans son particulier à la suite du duc du Maine, lorsqu'il nétait question que d'amusements ; et ces occasions si flatteuses étaient extrêmement favorables pour faire briller la vivacité, le génie et les ressources de génie de Malezieu.

La cour rassemblait alors un assez grand nombie de gens illustres par l'esprit: Racine, Despréaux, la Bruyère, Malezieu, de Court ; M. de Meaux était à la tête (1). Ils formaient une

(1) Les courtisans appelaient « allée des Philosophes » une allée du parc de Versailles où liS avaieui coutume de se pionieuer»

espèce de société particulière, d'autant plus unie qu'elle était plus séparée de celle des illustres de Paris, qui ne prétendaient pas devoir reconnaître un tribunal supérieur, ni se soumettre aveuglément à des jugements, quoique revêtus de ce nom si imposant de jugenii nts de la cour, et Paris même ne se croyait pas toujours assez fort pour en appeler.

M. le prince, M. le duc, le prince de Conti, qui brillaient beaucoup aussi par l'esprit, mais qui ne doivent être comptés qu'à pai't, honoraient Malezieu de leur estime et de leur atfection. 11 devenait l'ami de ({uiconque arrivait à la cour avec un mérite éclatant. Il le fut, et très particulièrement, de l'abbé de Fénelon, depuis archevêque de Cambrai, et il n'en conserva pas moins l'amitié de M. de Meaux, lorsque ces deux grands prélats furent brouillés par une question subtile et délicate, qui ne pouvait guère être une question que pour d'hal)ilcs tliéologiens. On dit même que ces deux respectables adversaires le prirent souvent pour arbitre de plusieurs articles de leurs différends. Soit qu'il s'agît des procédés ou du fond, quelle idée n'avaient-ils pas ou de ses lumières, ou de sa droiture ?

Quand le duc du Maiue se maria, Malezieu entra dans une nouvelle carrière. Une jeune princesse, avide de savoir et propre à savoir tout, trouva d'abord dans sa maison celui qu'il lui fallait pour apprendre tout^ et elle ne manqua pas de se l'altacher particulièrement, par ce moyen infaillible que les princes ont toujours en leur disposition, par l'estime qu'elle kii fit sentir. Souvent, pour lui faire connaître les bous auteurs de l'antiquité, que tant de gens aiment mieux aduiirer que lire, il lui a traduit sur-le-champ, en présence de toute sa cour, Virgile, Térence, Sophocle, Euripide; et depuis ce temps-là les traductions n'ont plus été nécessaires que pour une partie de ces auteurs. Il serait fort du goût de cette académie (juc nous parlassions aussi des sciences plus élevées où elle voulut être conduite par le nième guide ; mais nous craindrions de révéler les secrets d'une si grande princesse. 11 est vrai ({u'on devinera bien les noms de ces sciences, mais on ne devinera pas jusqu'où elle y a pénétré. Malezieu eut encore aupi'ès d'elle une fonction très ditîerente,

et qui ne lui réussissait pas moins. La princesse aimait à donner chez elle des fêtes, des divertissements, des spectacles; mais elle voulait qu'il y enlrut de Tidée, de l'invention, et que la joie eut de l'espril. Malezicu occupait ses talents moins sérieux à imaginer ou à ordonner une fête, et lui-même y était souvent acteur. Les vers sont nécessaires dans les plaisirs ingénieux ; il en fournissait qui avaient toujours du feu, du bon goût et même de la justesse, quoiqu'il n'y donnât que fort peu de temps, et ne les traitât, s'il faut le dire, que selon leur mérite. Les impromptu lui étaient assez familiers, et il a beaucoup contribué à établir cette langue à Sceaux, oii le génie et la gaieté produisent assez souvent ces petits enthousiasmes soudains. En môme temps qu'il était chef des conseils du duc du Maine, à la place de d'Aguesseau etdeFieubet, conseillers d'État, qui étaient morts, il était chancelier de Dombes, premier magistrat de cette souveraineté (1). L'esprit même d'affaires ne s'était pas refusé à lui.

En 1696, feu le duc de Bourgogne étant venu en âge d'apprendre les mathématiques, M"^® de Maintenon porta le roi à confier cette partie de son éducation à Malezieu, tandis qu'il donnerait à Sauveur les deux autres enfants de France. Malezieu a,ssez délicat pour craindre qu'un si grand honneur ne s'accordât pas parfaitement avec l'attachement inviolable qu'il devait à M. et à M'"'^ du Maine, et rassuré par eux-mêmes sur ce scrupule, demanda du moins en grâce que pour mieux marquer qu'il ne sortait point de son ancien engagement, il lui fut permis de ne point recevoir d'appointements du roi.

Parmi tous les Éléments de géométrie qui avaient paru jusque-là, il choisit ceux de M. Arnauld, comme les plus clairs et les mieux digérés, pour en faire le fond des leçons qu'il donnerait au duc de Bourgogne. Seulement il fit à cet ouvrage quelques additions et quelques retranchements. Il remarqua bientôt que le jeune prince, qui surmontait avec une extrême vivacité les difficultés d'une étude si épineuse, lombait aussi quelquefois dans V inconvénient de vouloir passer à côté, quand il ne les emportait pas d'abord. Pour le fixer davantage, il lui proposa

(1) 11 y avait à Trévoux un petit parlement, le parlement de Dombes.

d'ccrircdc aa inani au commcnccmoit d'une Ivçun ce qui lui avait clé enseigné la veille. 'ïowiQ^ ces leçons, écrites par le prince pendant le cours de quatre ans, et précieusement rassemblées, ont fait un corps que Boissière, bibliothéca^ire du duc du Maine, fit imprimer, en 171o, sous le titre cVEléinenls de géométrie de monseigneur le duc de Bourgogne. L'éditeur les dédie au prince même qui en est l'auteur, et n'oublie pas tout ce qui est dCi au savant maître de géométrie. 11 y a à la fin du livre quelques problèmes qui n'appartiennent point à des éléments résolus par la méthode analytique, et qui, selon toutes les apparences, sont de Malezieu. Ilestditsur ce sujet, qu'Archimcde et les grands géomètres anciens ont dû avoir noire analyse ou quelque méthode équivalente, parce qu'il est moralement impossible qu'ils eussent suivi, sans s'égarer, des routes aussi composées que celles qu'ils proposent. Mais par la on leur ôte la force merveilleuse qui a été nécessaire pour suivre, sans s'égarer, des routes si tortueuses, si longues et si embarrassées ; et cette force compense le mérite moderne d'avoir découvert des chemins sans comparaison plus courts et plus faciles. On veut que, pour causer plus d'admiration, ils aient caché leur secret, quoiqu'en le révélant ils eussent causé une admiration du moins égale et qu'ils eussent en même temps infiniment avancé les sciences utiles. On veut qu'ils aient été tous également fidèles à garder ce secret, également jaloux d'une gloire qu'ils pouvaient changer contre une autre, également indifierents pour le bien public.

Au renouvellement de l'Académie en 1G99, Malezieu fut un des honoraires, et en 1701 il entra à l'Académie française. On ne sera pas étonné qu'il tut citoyen de deux états si différents.

11 faisait dans sa maison de Chatenay, près de Sceaux, des observations astronomi(pies selon la même méthode qu'elles se font à l'observatoire, oîi il les avait apprises de Cassini et de Maraldi, ses amis particuliers, et il les comnluniquait à l'académie. Une personne du plus haut rang avait part àcesobservations, aussi bien qu'à celles qu'il faisait avec le microscope, dont nous avons rapporté la plus singulière en 1718 (1). S'il

(i) Pag. 9 des Uiitoircs»

no FO>iTE.\ELLE.

n'eût pas été assez savant, il eût été obligé de le devenir toujours de plus en plus pour faire sa cour et pour suivre les progrès de qui prenait ses instructions.

Son tempérament robuste et do feu, joint à une vie réglée, lui a valu une longue santé, qui ne s'est démentie que vers les 76 ans; encore ce n'était que par un dépérissement lent et presque sans douleur. 11 mourut d'apoplexie, le 4 mars 1727, dans la soixante-dix-septième année desonàge.ct lacinquantequatrième d'un mariage toujours heureux, où l'estime et la tendresse mutuelles n'avaient point été altérées. La double louange qui en résulte sera toujours très rare, même dans d'autres siècles que celui-ci.

Il a laissé cinq enfants vivants, trois garçons, dont l'aîné est évéque de Lavaur, le second brigadier des arn)écs du roi et lieutenant général d'artillerie, et le troisième capitaine de carabiniers ; et deux filles, dont l'une est mariée à M. deMessimy, premier président du parlement de Dombes, et l'autre au comte de Guiry, lieutenant général du pays d'Aunis et mestre de camp de cavalerie.

ÉLOGE DE NEWTOX

Isaac Newton naquit le jour de Noël de l'an 16 i2, à Volstrope, dans la province de Lincoln. Il sortait de la branche aînée de Jean Newton, chevalier baronnet, seigneur de Volstrope. Cette seigneurie était dans la famille depuis près de 200 ans. Messieurs Newton s'y étaient transportés de Westby dans la même province de Lincoln; mais ils étaient originaires de Newton dans celle de Lancastre. La mère de Newton, nommée Anne Ascough, était aussi d'une ancienne famille. Elle se remaria après la mort de son premier mari, père de Newton.

Elle mit son fils, Agé de douze ans, à la grande école de Grantham, et l'en retira au bout de quelques années, afin qu'il

ÉLOGE DE NEWTON. i2l

s'accoutumât de bonne heure à prendre connaissance de ses affaires et à les gouverner lui-même. Mais elle le trouva si peu occupé de ce soin, si disirait par les livi-os, ([u'elle le renvoya à Granthatn pour y suivre son goût en liberté . Il le satisfit encore mieux en passant de là au collège de la Trinité, dans l'université de Cambridge, où il fut reçu en 1660 à l'àgo de 18 ans.

Pour apprendre les matliéniatiiiues, il n'étudia point Euclide. (pii lui parut trop clair, trop simple, indigne de lui prendre du temps; il le savait presque avant que de l'avoir lu, et un coup d'œil sur Ténoncé des théorèmes les lui démontrait. Il sauta tout d'un coup à des livres te's que la géométrie de Descartes et les opti(iuos de Kepler. On lui pourrait appliquer ce que Lucain a dit du Nil, dont les anciens ne connaissaient point la source, qu'il na pas été permis aux hommes de voir le \il faible et ^laissant. Il y a des preuves que Newton avait fait à 2i ans ses grandes découvertes en géométrie et posé les fondements de ses deux célèbres ouvrages les Principes et VOpfique. Si des intelligences supérieures à l'homme ont aussi un progrès de connaissances, elles volent tandis que nous rampons; elles suppriment des milieux que nous ne parcourons qu'en nous traînant, lentement et avec effort, d'une vérité à une autre qui y touche.

Nicolas Mercator, né dans le Holstein, mais qui a passé sa vie en Angleterre, i)iil)lia en H'A)S sa Logarithmotechnie, où il donnait par une suite ou série infinie la quadrature de l'hyperbole. Alors il parut pour la pi-emière fois dans le monde savant une suite de cette espèce, tirée de la nature particulièie d'une courbe, avec un art tout nouveau et très délié. L'illustre Barrow, qui était à Cambridge, où était Newton, Agé de 26 ans, se souvint aussitôt d'avoir vu la môme théorie dans les écrits du jeune homme, non pas bornée à l'hyperbole, mais étendue par des formules générales à toutes sortes de courbes, même mécani(pies. à leurs (juadratures, à leurs rectifications, à leurs centres de gravité, aux solides formés par leurs révolutions, aux surfaces de ces solides : de sorte que quand les déterminations étaient possibles, les suites s'arrètai^'iU à un certain point, ou si elles ne s'arrêtaient pas, on en

222 FOiNTENELLE.

avail. les sommes par règles; que si les déterminations précises étaient impossibles, on en pouvait toujours approclier à l'infini, supplément le plus heureux et le plus subtil que l'esprit humain pût trouver à l'imperfection de ses connaissances. C'était une grande richesse pour un géomètre de posséder uno théorie si féconde el si générale; c'était une gloire encore plus grande d'avoir inventé une théorie si surprenante et si ingénieuse; et Newton, averti par le livre de Mercator que cet habile homme était sur la voie, et que d'autres s'y pourraient mettre en le suivant, devait naturellement se presser d'étaler ses trésors pour s'en assurer la véritaljle propriété qui consiste dans la découverte. Mais il se contenta de la richesse, et ne se piqua point de la gloire. Il dit lui-môme dans une lettre du Commercium epistolicum qu'il avait cru que son secret était entièrement trouvé par Mercator^ ou le serait par d'autres, avant qu'il fût d'un âge assez mur pour composer. Il se laissait enlever sans regret ce qui avait dû lui promettre beaucoup de gloire et le flatter des plus douces espérances de cette espèce; et il attendait l'âge convenable pour composer ou pour se donner au public, n'ayant pas attendu celui de faire les plus grandes choses. vSon manuscrit sur les suites infinies fut simplement communiqué à Collins et à mylord Brounker, habiles en ces matières, et encore ne le fut-il que par Barrow, qui ne lui permettait pas d'être tout à fait aussi modeste qu'il l'eût voulu.

Ce manuscrit, tiré en 1669 du cabinet de l'auteur, porte pour titre : Méthode que j'avais trouvée autrefois, etc. Et quand cet autrefois ne serait que trois ans, il aurait donc trouvé à 24 ans toute la belle théorie des suites. Mais il y a plus : ce même manuscrit contient et l'invention et le calcul des fluxions ou infiniment petits, qui ont causé une si grande contestation entre Lcibnitz et lui, ou plutôt entre l'Allemagne et l'Angleterre. Nous en avons fait l'histoire en 1716 (1) dans l'éloge de Leibnitz ; nous y avons si exactement gardé la neutralité d'historien, que nous n'avons présentement rien de nouveau à dire pour Newton. Nous avons marqué expressé-

(i) Page 109 et suivantes.

ment que Newton était certainement inventeur, que sa gloire était en sûreté, et qu'il n'était question que de faire savoir si Leibnifz avait pris de lui cette idée. Toute l'Angleterre en est convaincue, quoique la société royale ne l'ait pas prononcé dans son jugement, et l'ait tout au plus insinué. Newton est constamment le premier inventeur, et de plusieurs années le premier. Leibnitz. de son côté, est le premier qui ait publié ce calcul; et s'il l'avait pris de Newton, il ressemblait du moins au Prométhée de la fable, qui déroba le feu aux dieux pour en faire part aux hommes.

En 1687, Newton se résolut enfin à se dévoiler et à révéler ce qu'il était : les Principes mathématiques de la j^hilosophie naturelle parurent. Ce livre, où la plus profonde géométrie sert de base à une physique toute nouvelle, n'eut pas d'abord tout l'éclat qu'il méritait et qu'il devait avoir un jour. Comme il est écrit très savamment, que les paroles y sont fort épargnées, qu'assez souvent les connaissances y naissent rapidement des principes, et qu'on est obligé à suppléer de soi-même tout Tentre-deux, il lallait que le public eût le loisir de l'entendre. Les grands géomètres n'y parvinrent qu'en l'étudiant avec soin; les médiocres ne s'y embarquèrent qu'excités par le témoignage des grands; mais enfin, quand le livre fut suffisamment connu, tous ces suffrages qu'il avait gagnés si lentement éclatèrent de toutes parts et ne formèrent qu'un cri d'admiration. Tout le monde fut frappé de l'esprit original qui brille dans l'ouvrage, de cet esprit créateur qui, dans toute l'étendue du siècle le plus heureux, ne tombe guère en partage qu'à trois ou quatre hommes pris dans toute l'ét'.mdue des pays savants.

Deux théories principales dominent dans les Principes mathématiques, celle des forces centrales et celle de la résistance des milieux au mouvement, toutes deux presque entièrement neuves et traitées selon la sublime géométrie de Fauteur. On ne peut plus toucher ni à l'une ni à l'autre de ces matières sans avoir Newton devant les yeux, sans le répéter ou sans le suivre; et si on veut le déguiser, quelle adresse pourra empêcher qu'il ne soit reconnu?

Le rapport trouvé par Kepler entre les révolutions des corps

célestes et Jeurs distances à un centre commun de ces révolutions, règne constamment dans tout le ciel. Si l'on imagine, ainsi qu'il est nécessaire, qu'une certaine force empêche ces grands corps de suivre pendant plus d'un instant leur mouvement naturel en ligne droite d'occident en orient, et les retire continuellement vers un centre, il suit de la règle de Kepler que cette force, qui sera centrale, ou plus particulièrement centripète, aura sur un même corps une action variable selon les différentes distances à ce centre, et cela dans la raison renversée des carrés de ces distances; c'est-à-dire, par exemple, que si ce corps était deux fois plus éloigné du centre de sa révolution, l'action de la force centrale sur lui en serait quatre fois plus faible. 11 paraît que Newton est parti de là pour toute sa physique du monde pris en grand. Nous pouvons supposer aussi ou feindre qu'il a d'abord considéré la lune, parce qu'elle a la terre pour centre de son mouvement.

Si la lune perdait toute l'impulsion, toute la tendance qu'elle a pour aller d'occident en orient en ligne droite, et qu'il ne lui re :tàt que la force centrale (|ui la porte vers le centre de la terre, elle obéirait donc uniquement à cette force, en suivrait uniquement la direction et viendrait en ligne droite vers le centre de la terre. Son mouvement de révolution étant connu, Newton démontre par ce mouvement que dans la première minute de sa descente elle décrirait 15 pieds de Paris. Sa distance de la terre est de CO demi-diamètres de la terre : donc si la lune était à la surface de la terre, sa force serait augmentée selon le carré de 60, c'est-à-dire qu'elle serait 3,G00 fois plus puissante, et que la lune dans une minute décrirait 3,000 fois 15 pieds.

Maintenant, si l'on suppose que la force qui agissait sur la lune soit la môme que celle que nous appelons pesanteur dans les corps terrestres, il s'ensuivra du système de Galilée que la lune, qui à la surface de la terre parcourait 3,G00fois quinze pieds en une minute, devrait parcourir aussi quinze pieds dans la première soixantième partie, ou dans la première seconde de cette minute. Or, on sait par toutes les expérien'es, et on n'a pu les faire qu'à très petites distances de la surface de la terre, que les corps pesants tombent de quinze pieds

dans la première seconde de leur chute. Ils sont donc, quand nous éprouvons la durée de leur chute, dans le même cas précisément que si ayant fait autour de la terre, avec la même force centrale (jUt^ la lune, la même révolution, et à la même distance, ils se trouvaient ensuite tout près de la surlace de la terre ; et s'ils sont dans le cas où serait la lune, la lune est dans le même ca^ où ils sont et n'est attirée à chaque instant vers la terre ({ue par la même pe.;anteur. Une conformité si exacte d'etïets, ou plutôt cette parfaite identité, ne peut venir que de celle des causes.

Il est vrai que dans le système de Galilée, qu'on a suivi ici, la pesanteur est constante, et que la force centrale de la lune ne l'est pas dans la démonstration même qu'on vient de donner. Mais la pesanteur peut bien ne paraître constante, ou, pour mieux dire, elle ne le paraît dans toutes nos expériences, qu'à cause ({ue la plus grande hauteur d'où nous puissions voir tomber des corps n'est rien par rapport à la distance de 1,500 lieues où ils sont tous du centre de la terre. 11 est démontré qu'un boulet de canon tiré horizontalement, décrit dans l'hypothèse de la pesanteur constante une parabole terminée à un certain point par la rencontre de la terre; mais, ([uc s'il était tiré d'une hauteur qui pût rendre sensible l'inégalité d'action de la pesanteur, il décrirait au lieu de la parabole une ellipse, dont le centre de la terre serait un des foyers, c'est-à-dire qu'il lerait exactement ce (|ue fait la lune.

Si la lune est pesante à la manière des corps terrestres, si elle est portée vers la terre par la même force ({ui les y porte, si, selon l'expression de Newton, elle pèse sur la terre, la même cause agit dans tout ce merveilleux assemblage de corps célestes, car toute la nature est une: c'est partout la même disposition, partout des ellipses décrites par des corps dont le mouvement se rapporte à un corps placé dans des foyers. Les sateUites de Ju])itcr pèsent sur Jupiter conniie la lune sur la terre, les satellites de Saturne sur Saturne, toutes les planètes ensemble sur le soleil.

On ne siiit point en quoi consiste la pesanteur, et Newton lui-même l'a ignoré. Si la pesanteur agit par impulsion, on conçoit qu'un bloc de marbre (lui tombe, peut être poussé

vers la terre sans que la terre soit aucunement poussée vers lui ; et en un mot tous les centres auxquels se rapportent les mouvements causés par la pesanteur pourront être immobiles. Mais si elle agit par attraction, la terre ne peut attirer le bloc de marbre sans que ce bloc n'attire aussi la terre. Pourquoi cette vurtu atlractive serait-elle plutôt dans certains corps que dans d'autres ? Newton pose toujours l'action de la pesanteur réciproque dans tous les corps, et proportionnelle seulement à leurs masses; par là il semble déterminer la pesanteur à elre réellement une attraction. Il n'emploie à chaque moment que ce mot pour exprimer la force active des corps ; force, à la vérité, inconnue, et qu'il ne prétendait pas définir ; mais si elle pouvait agir aussi par impulsion, pourquoi ce terme plus clair n'aurait-il pas été préféré? Car on conviendra qu'il n'était guère possible de les employer tous deux indifféremment; ils sont trop opposés. L'usage perpétuel du mot d'attraction, soutenu d'une grande autorité, et peut-être aussi de l'inclination qu'on croit sentir à Newton pour la chose même, familiarise du moins les lecteurs avec une idée proscrite par les cartésiens, et dont tous les' autres philosophes avaient ratifié la condamnation ; il faut être présentement sur ses gardes pour ne lui pas imaginer quelque réalité : on est exposé au péril de croire qu'on l'entend.

Quoi qu'il en soit, tous les corps, selon Newton, pèsent les uns sur les autres ou s'attirent en raison de leurs masses ; et quand ils tournent autour d'un centre commun, dont par conséquent ils sont attirés, et qu'ils attirent, leurs forces attractives varient dans la raison renversée des carrés de leurs distances à ce centre ; et si tous ensemble avec leur centre commun tournent autour d'un autre centre commun à eux et à d'autres, ce sont encore de nouveaux rapports qui font une étrange complication. Ainsi chacun des cinq satellites de Saturne pèse sur les quatre autres, et les quatre autres sur lui; tous les cinq pèsent sur Saturne, et Saturne sur eux : le tout ensemble pèse sur le soleil, et le soleil sur ce tout. Quelle géométrie a été nécessaire pour débrouiller ce chaos de rapports ! 11 parait téméraire de Tavoir entrepris ; et on ne peut voir sans étonnement que d'une théorie si abstraite, formée de

plusieurs théories particulières, toutes très difficiles à manier, il naisse nécessairement des conclusions toujours conformes nux faits établis par l'astronomie.

Quelquefois même ces conclusions semblent deviner des faits auxquels les astronomes ne se seraient pas attendus. On prétend depuis un temps, et surtout en Angleterre, que quand .lupiler et Saturne sont entre eux dans leur plus grande proximité, qui est de 165 millions de lieues, leurs mouvements ne sont plus de la môme régularité que dans le reste de leur cours ; et le système de Newton en donne tout d'un coup la cause qu'aucun autre système ne donnerait. Jupiter et Saturne s'attirent plus fortement l'un l'autre, parce qu'ils sont plus proches; et par 1\, la régularité du reste de leur cours est sensiblement troublée. On peut aller jusqu'à déterminer la et les bornes de ce dérèglement.

La lune est la moins régulière des planètes ; elle échappe assez souvent aux tables les plus exactes, et fait des écarts dont on ne connaît point les principes. Halley, que son profond savoir en mathématiques n'empoche pas d'être bon poète, dit. dans des vers latins qu'il a mis au devant des Principes de Newlon, que la lune jusque-là ne s'était point laisse assujettir au frein des calculs et n'avait été domptée par aucun astronome ; mais qu'elle l'est enfin dans le nouveau système. Toutes les bizarreries de son cours y deviennent d'une nécessité qui les fait prédire ; et il est difficile qu'un système où elles prennent cette forme ne soit qu'un système heureux, surtout si on ne les regarde que comme une petite partie d'un tout, qui embrasse avec le même succès une infinité d'autres explications. Celle du flux et du reflux s'offre si naturellement par l'action de la lune sur les mers, combinée avec celle du soleil, que ce merveilleux phénomène semble en être dégradt».

La seconde des deux grandes théories sur lesquelles roule le livre des Principes, est celle de la résistance des milieux au mouvement, qui doit entrer dans les principaux phénomènes de la nature, tels que les mouvements des corps célestes, la lumière, le son. Newton étabht à son ordinaire sur une très protonde g/'ométrie ce qui doit résulter de cette résistance.

^28 FO.MEXELLE.

selon toutes le:i causes qu'elle peut avoir, la densité du milieu, la vitesse du corps mù, la grandeur de sa surface ; et il arrive entin a des conclusions qui détruisent les tourbillons de Descartes et renversent ce grand édifice céleste qu'on aurait cru inébranlable. Si les planètes se meuvent autour du soleil dans un milieu quel qu'il soit, dans une matière éthérée qui rem> plittout, et ainsi qu'il est démontré, comment les mouvements des pianotes n'en sont-ils pas perpétuellement et même promptement affaiblis ? Surtout comment les comètes traversent-elles les tourbillons librement en tous sens, quelquefois avec des directions de mouvements contraires aux leurs, sans en recevoir nulle altération sensible dans leurs mouvements de quelque longue durée qu'ils puissent être ? Comment ces torrents imnienses et d'une rapidité presque incroyable n absorbent-ils pas en peu d'instants tout le mouvement particulier dun corps qui n'est qu'un atome par rapport à eux, et ne le forcent-ils pas à suivre leur cours ?

Les corps célestes se meuvent donc dans un grand vide, si ce n est que leurs exhalaisons et les rayons de lumière, qui forment ensemble mille entrelacements différents, mêlent un peu de matière à des espaces immatériels presque infinis. L attraction et le vide, bannis de la physique de Descartes, et bannis pour jamais selon les apparences, y reviennent ramenés par Newton, armés d'une force toute nouveUe dont on ne l^es croyait pas capables, et seulement peut-être' un peu déguises. * '■

Les deux grands hommes qui se trouvent dans une si grande opposition ont eu de grands rapports. Tous deux ont été des gemes de premier ordre, nés pour dominer sur les autres espri s et pour fonder des empires. Tous deux, géomètres excellents ont vu la nécessité de transporter la géomélrie dans la physique. Tous deux ont fondé leur phvsique sur une géométrie qu-ils ne tenaient presque que de ^ leurs propres umieres. Mais l'un, prenant un vol hardi, a voulu se placer à la source de tout, se rendre maître des premiers principes par quelques idées claires et fondamentales, pour n'avoir plus qu a descendre aux phénomènes de la nature comme à des conséquences nécessaires. L'autre, plus timide ou plus mo-

de>te. a commencé sa marche [mv s'appuyer sur les phénomènes pitur remonter aux principes inconnus, résolu de les admettre, quels que les pût donner l'enchaînement des con.^cquences. L'un part de ce qu'il entend nettement pour trouver la cause de ce qu'il voit ; l'autre part de ce qu'il voit pour en trouver la cause, soit claire, soit obscure. Les principes évidents de l'un ne le conduisent pas toujours aux phénomènes Iris ([u'ils sont ; les idiénomènes ne conduisent pas toujours l'autre à des principes assez évidents. Les bornes qui dans ces deux routes contraires ont pu arrêter deux hommes de cette espèce, ce ne sont pas les bornes de leur esprit, mais celles de l'esprit humain (I).

Kn même temps que Newton travaillait à son grand ouvrage des Principes, il en avait un autre entre les mains, aussi original, aussi neuf, moins général par son titre, mais aussi étendu par la manière dont il devrait traiter un sujet particuher. C'est VOptique ou T.raité de la lumière et des couleurs, qui parut pour la première fois en 1704. 11 avait fait pendant le cours de trente années les expériences qui lui étaient nécessaires.

L'art de faire des expériences porté à un certain degré, n'est nullement commun. Le moindre fait (^ui s'offi-e à nos yeux est compliqué de tant d'autres faits qui le composent ou le modifient, qu'on ne peut sans une extrême adresse démêler tout ce qui y entre, ni même sans une sagacité extrême soupçonner tout ce qui peut y entrer. Il faut décom[)oser !e fait dont il s'aL;it on d'autres qui ont eux-mêmes leur composition ; et quehiuefois, si l'on n'avait bien choisi sa route, on s'engagerait dans des labyrinthes dont on ne sortirait pas. Les faits primitifs et élémentaires semblent nous avoir été cachés par la nature avec autant de soin que les causes; et quand on parvient à les voir, c'est un si)ectacle tout nouveau et entièment impiévu.

L'objet [)erpétuel de /■Oy^/Zf/wc de Newton est l'anatomie de la lumière. L'expression n'est poini trop liardi(\ ce n'est que

(I; Ce beau et éiuiLable parallète ne fut pas goûté en Angleterre, où l'on n..* voulait pas que le génie de Descaries pût être comparé à ci-lui do Xewlon.

la chose même. Un très petit rayon de lumière qu'on laisse entrer dans une chambre parfaitement obscure, mais qui ne peut ôtre si petit qu'il ne soit encore un faisceau d'une infinité de rayons, est divisé, disséqué, de façon que l'on a les rayons élémentaires qui le composaient séparés les uns des autres, et teints chacun d'une couleur particulière qui, après cette séparation, ne peut plus être altérée. Le blanc dont était le rayon total avant la dissection résuUait du mélange de toutes les couleurs particulières des rayons primitifs. La séparation de ces rayons était si difficile, que quand Mariette l'entreprit sur les premiers bruits des expériences de Newton, il la manqua, lui qui avait tant de génie pour les expériences et qui a si bien réussi sur d'autres sujets.

On ne séparerait jamais les rayons primitifs et colorés, s'ils n'étaient de leur nature tels qu'en passant par le même lieu, par le même prisme de verre, ils se rompent sous différents angles, et par là se démêlent quand ils sont reçus à des distances convenables. Cette différente réfrangibilité des rayong rouges, jaunes, verts, bleus, violets, et de toutes les couleurs intermédiaires en nombre infini, propriété qu'on n'avaitjamais soupçonnée et à laquelle on ne pouvait guère être conduit par aucune conjecture, est la découverte fondamentale du Traité de Newton. La différente réfrangibilité amène la différente réflexibilité. 11 y a plus : les rayons qui tombent sous le même angle sur une surface, s'y rompent et réfléchissent alternativement; espèce de jeu qui n*a pu ôtre aperçu qu'avec des yeux extrêmement fins et bien aidés par l'esprit. Enfin, et sur ce point seul, la première idée n'appartient pas à Newton ; les rayons qui passent près des extrémités d'un corps sans le toucher ne laissent pas de s'y détourner de la ligne droite, ce qu'on appelle inflexion. Tout cela ensemble forme un corps d'optique si neuf, qu'on pourra désormais regarder cette science comme presque entièrement due à l'auteur.

Pour ne pas se borner à des spéculations, qu'on traite quelquefois injustement d'oisives, il a donné dans cet ouvrage l'invention et le dessin d'un télescope par réflexion, qui n'a été bien exécuté que longtemps après. On a vu ici que ce télescope n'ayant que deux pieds et demi de longueur, faisait au-

tant d'effet ((ii'un bon télescope ordinaire de huit ou neuf pieds; avantage très considérable, et dont apparemment on connaîtra mieux encore à l'avenir toute l'étendue.

Une utilité de ce livre, aussi grande peut-être que celle qu'on tire du grand nombre de connaissances nouvelles dont il est plein, est qu'il fournit un excellent modèle de Fart de se conduire dans la philosophie expérimentale. Quand on voudra interroger la nature par les expériences et les observations, il la faudra interroger, comme Newton, d'une manière aussi adroite et aussi pressante. De.; choses qui se déi'obent presque a la recherche pour être trop déliées, il les sait réduire à souifrir le calcul, et un calcul qui ne demande pas seulement le savoir des bons géomètres, mais encore plus une dextérité particulière. L'application qu'il fait de sa géométrie a autant de fmesse que sa géométrie a de sublimité.

11 n'a pas achevé son Optique, parce que des expériences dont il avait encore besoin furent interrompues, et qu'il n'a pu les reprendre. Les pierres d'attente qu'il a laissées à cet édifice imparfait ne pourront guère être employées que par des mains aussi habiles que celles du premier architecte. Il a du moins mis sur la voie, autant qu'il a pu, ceux qui voudront continuer son ouvrage, et même il leur trace un chemin pour passer de l'optique à une physique entière. Sous la forme de doutes ou de qupstions à cdaircir, il propose un grand nombre de vues qui aideront les philosophes à venir, ou du moins feront l'histoire toujours curieuse des pensées d'un grand philosophe.

L'attraction domine dans ce plan abrégé de physi(|ue. La force, qu'on appelle dureté des corps, est l'attraction mutuelle de leurs parties. (|ui les serre les unes contre les autres; et si elles sont de ligure à se pouvoir toucher par toutes leurs faces sans laisser d'interstices, les corps sont parfaitement durs. Il n'y a de cette espèce que de petits corps primordiaux et inaltérables, éléments de tous les autres. Le*s fermentations ou etVervescences chimi<pies, dont le mouvement est si \'\olent qu'on les pourrait ({uelquefois comparer à des tempêtes, sont des effets de cette puissante attraction, (pii n'agit entre les petits corps qu'à de petites distances.

En i;énéial, il conçoit que l'attraction est le principe agissant de toiUe la nature et la cause de tous les mouvements. Car si une certaine quauLilé de mouvement une lois imprimée par les mains de Dieu ne faisait ensuite que se distribuer différemment selon les lois du choc, il paraît qu'il périrait toujours du mouvement par les chocs contraires sans qu'il en pût renaître, et que l'univers tomberait assez promptement dans un repos qui serait la mort générale de tout. La vertu de l'attraction (oujoui's subsistante, et qui ne s'affaiblit point en s'exerçant, est une ressource perpétuelle d'action et de vie. Encore peut-il arriver que les effets de cette vertu viennent enfin à se combiner de façon cpie le système de l'univers se déréglerait et qu'il demanderait, selon Newton, une main qui Y retouchât. *

Il déclare bien nettement qu'il ne donne cette attraction que pour une cause quïl ne connaît point, et dont seulement il considère, compare et calcule les effets; et pour se sauver du reproche de rappeler les qualités occultes des scolastiques, il di^ qu'il n'établit que des qualités manifestes et très sensibles par les phénomènes ; mais qu'à la vérité les causes de ces qualités sont occultes, et qu'il en laisse la recherche à d'autres philosophes. Mais ce que les scolastiques appelaient qualités occultes n'étaient-ce pas des causes? Ils voyaient bien aussi les effets. D'ailleurs, ces causes occultes que Newton n'a pas trouvées, croyait-il que d'autres les trouvassent? S'engagerat-on avec beaucoup d'espérance à les chercher?

Il mit à la fm de l'Optique deux traités de pure géométrie, l'un de la quadrature des courbes, l'autre un dénombrement des lignes qu'il appelle du troisième ordre. Il les en a retranchés depuis, parce que le sujet en était trop différent de celui de l'optique; et on les a imprimés à part en 1711 avec une Ana^ lyse par les équations infinies et la Méthode différentielle. Ce m serait plus rien dire que d'ajouter ici qu'il brille dans tous ces ouvrages une haute et fine géométrie qui lui appartient entiè-j rement.

Absorbé dans ces spéculations, il devait naturellement etr indiffèrent pour les affaires et incapable de les traiter. Cepen dant lorsqu'en 1687, année de la publication de ses Principes,^

ÉLOfiE DE ISEWTON. 233

les privilèges de runiversité de Cambridge., où il était professeur en mathématiques dès Tan 1669, par la démission de Barow en sa faveur, furent attaqués par le roi Jacques II, il fut un des plus zélés à les soutenir, et son université le nomma pour être un de ses délégués pardevant la cour de fiuite-coinmission. Il en fut aussi le membre représentant dans le parlement de convention en 1688, et il y tint séance jusqu'à ce qu'il fût dissous.

Kn 1()9(k le comte de Halifax, chancelier de l'Echiquier, et grand protecteur des savants, car les seigneurs anglais ne se piquent pas de Thonneur d'en faire peu de cas, et souvent le sont eux-mêmes, obtint du roi Guillaume de créer Newton (farde des monnaies; et dans cette charge il rendit des services importants à l'occasion de la grande refonte qui se fit en ce temps-ln. Trois ans après il fut maUre de la monnaie, emploi d'un revenu très considérable, et qu'il a possédé jusqu'à sa mort.

On pourrait croire que sa charge de la monnaie ne lui convenait que parce qu'il était excellent géomètre et physicien ; et en effet cette matière demande souvent des calculs difficiles et quantités d'expériences chimiques ; et il a donné des preuves de ce qu'il pouvait en ce genre, par sa Table des essais des monnaies étrangères, imprimée à la fin du livre du docteur Arbuthnolt. Mais il fallait que son génie s'étendit jusqu'aux affaires purement politiques et où il n'entrait nul mélange des sciences spéculatives. A la convocation du parlement de 1701, il fut choisi de nouveau membre de cette assemblée poui' luuiversité de Cambridge. Après tout, c'est peut-être une ei'reur de regarder les sciences et les afi'aires comme si incompatibles, principalement pour les hommes d'une ceitaine trempe. Les affaires politiques bien entendues se réduisent elles-mêmes à des calculs très fins et à des combinaisons délicates, que les esprits accoutumés aux hnutes sp('culalions saisissent plus f-icilemcnt et plus sûrement, dès ({u'ils sont instruits des faits et fournis des matériaux nécessaires.

Newton a eu le bonheur singulier de jouir pendant sa vie de tout ce qu'il nK'rilail, bien différent de Descartes, qui n'a reçu que des honneurs posthumes. Les Anglais n'en honorent pas

moins les grands talents, pour être nés chez eux. Loin de chercher à les rabaisser par des critiques injurieuses, loin d'applaudir à l'envie qui les attaque, ils sont tous de concert à les élever; et cette grande liberté qui les divise sur les points les plus importants ne les empêche point de se réunir sur celuilà. Ils sentent tous combien la gloire de l'esprit doit être précieuse cà un état ; et qui peut la procurer à leur patrie leur devient infiniment cher.

Tous les savants d'an pays qui en produit tant mirent Newton à leur tcte par une espèce d'acclamation unanime : ils le reconnurent pour chef et pour maître: un rebelle n'eût osé s'élever, on n'eût pas soufif'ert même un médiocre admirateur. Sa philosophie a été adoptée par toute l'Angleterre ; elle domine dans la société royale et dans tous les excellents ouvrages qui en sont sortis, comme si elle était déjà consacrée par le respect d'une longue suite de siècles. Enfin, il a été révéré au point que la mort ne pouvait plus lui produire de nouveaux honneurs : il a vu son apothéose. Tacite qui a reproché aux Romains leur extrême indifférence pour les grands hommes de leur nation, eut donné aux Anglais la louange tout opposée. En vain les Romains se seraient-ils excusés sur ce que le grand mérite leur était devenu familier; Tacite leur eût répondu que le grand mérite n'était jamais commun, ou que même il faudrait, s'il était possible, le rendre commun par la gloire qui y serait attachée.

En 1703, Newton fut élu président de la société royale, et l'a été sans interruption jusqu'à sa mort,pendant vingt-trois ans : exemple unique et dont on n'a pas cru devoir craindre les conséquences.

La reine Anne le fit chevalier en 1705; titre d'honneur qui marque du moins que son nom était allé jusqu'au trône, où les noms les plus illustres en ce genre ne parviennent pas toujours.

Il fut plus connu que jamais à la cour sous le roi George. La princesse de Galles, aujourd'hui reine d'Angleterre, avait assez de lumières et de connaissances pour interroger un homme tel que lui et pour ne pouvoir être satisfaite que par lui. Elle a souvent dit publiquement qu'elle se tenait heureuse

ÉLOGE DE NEWTOX, 235

de vivre de son temps et de le connaître. Dans combien d'autres siècles et dans combien d'autres nations aurait-il pu êtj'C placé sans y retrouver une princesse de Galles?

Il avait composé un ouvrage de chronologie ancienne, qu'il ne songeait point à publier ; mais cette princesse, à qui il confia les vues principales, les trouva si neuves et si ingénieuses, qu'elle voulut avoir un précis de tout Fouvrage, qui ne sortirait jamais de ses mains et qu elle posséderait seule. Klle le garde encore aujourd'hui avec tout ce qu'elle a de plus précieux. 11 s'en échappa cependant une copie : il était difficile que la curiosité, excitée par un morceau singulier de Newton, n'usât de toute son adresse pour pénétrer jusqu'à ce trésor; et il est vrai qu'il faudrait être bien sévère pour la condamner. Cette copie fut apportée en France par celui qui était assez heureux pour l'avoir, et l'estime qu'il en faisait l'empêcha de la garder avec le dernier soin. Elle fut vue, traduite et enfin imprimée.

Le point principal du système chronologique de Newton, tel qu'il paraît dans cet extrait qu'on a de lui, est de rechercher, en suivant avec beaucoup de subtilité quelques traces assez faibles de la plus ancieime astronomie grecque, quelle était au temps de Cliiron le centaure la position du colure des équinoxes par rapport aux étoiles fixes. Comme on sait aujourd'hui que ces étoiles ont un mouvement en longitude d'un degré en soixante-douze ans, si on sait une fois qu'au temps de Chiron le colure passait par certaines fixes, on saura, en prenant leur distance à celles par où il passe aujourd'hui, combien de temps s'est écoulé depuis Chiron jusqu'à nous. Chiron était du fameux voyage des Argonautes, ce qui en fixera l'époque, et nécessairement ensuite celle de la guerre de Troie, deux grands événements d'où dépend toute l'ancienne chronologie. Newton les met de cin(i cents ans plus proche de l'ère chrétienne que ne font ordinairement les autres chronologistes. Le système a été attaqué par deux savants français. On leur reproche en Angleterre de n'avoir pas attendu l'ouvrage entier et de s'être pressés de critiquer. Mais cet empressement même ne fait-il pas honneur à Newton ? Ils se sont saisis le plus promptement qu'ils ont pu de la gloire da-

236 FONTEiNELLE.

voir un j)arpil adversaire. Ils en vont trouver d'autres en sa plare. Le célèbre Ilalley, premier astronome du roi de la Grande-Bretagne, a déjà écrit pour soutenir toute l'astronomique du syst'''me ; son amitié pour Tillustre mort et ses grandes connaissances dans la matière doivent le rendre redoutable. Mais enfin, la contestation n'est pas terminée: le public, peu nombreux qui est en état de juger ne l'a pas encore fait; et quand il arriverait que les plus fortes raisons fussent d'un côté, et de l'autre le nom de Newton, peut-être ce public serait-il quelque temps en suspens, et peut-f'tre serait-il excusable.

Dès que l'Académie des sciences, par le règlement de 1699, pul choisir des associés étrangers, elle ne manqua pas de se donner à Newton. Il entretint toujours commerce avec elle, en lui envoyant tout ce qui paraissait de lui. C'étaient ses anciens travaux, ou qu'il faisait réimprimer, ou qu'il donnait pour la première fois. Depuis qu'il fut employé cà la monnaie, ce qui était arrivé déjà quelque temps auparavant, il ne s'engagea plus dans aucune entreprise considérable de mathématiques ni de philosophie. Car, quoique Ton piit compter pour une entreprise considérable la solution du fameux problème des trajectoires, proposé aux Anglais comme un défi par Leibnitz pendant sa contestation avec eux, et recherché bien soigneusement pour l'embarras et la difficulté, ce ne fut presque qu'un jeu pour Newton. On assure qu'il reçut ce problème à quatre heures du soir, revenant de la monnaie fort fatigué, et ne se . coucha point qu'il n'en fût venu à bout. Après avoir servi si utilement dans les connaissances spéculatives toute l'Europe savante, il servit uniquement sa patrie dans des affaires dont Futilité était plus sensible et plus directe, plaisir touchant pour tout bon citoyen : mais tout le temps qu'il avait libre, il le donnait à la curiosité de son esprit, qui ne se faisait point une gloire de dédaigner aucune sorte de connaissance et savait se nourrir de tout. On a trouvé de lui, après sa mort, quantité d'écrits sur l'antiquité, sur l'histoire, sur la théologie môme, si éloignée des sciences par où il est connu. Il ne se permettait, ni de passer des moments oisifs sans s'occuper, ni de s'occuper légèrement et avec une faible attention.

Sa santé l'ut toujours ferme et égale jusqu'à i'ài>e de quatrevingts ans, circonstance très essentielle du rare bonheur dont il a joui. Alors il commença à être incommodé d'une incontinence d'urine; encore dans les cin({ années suivantes qui précédèrent sa mort, eut-il de grands intervalles de santé, ou d'un état fort tolérable, qu'il se procurait par le régime et par des attentions dont il n'avait pas eu besoin jusque-là. 11 fut obligé de se reposer de ses fonctions à la monnaie sur M. Conduilt. qui avait épousé une de ses nièces; il ne s'y résolut que parce qu'il était bien sur de remettre en bonnes mains un dépôt si important et si délicat. Son jugement a été confirmé depuis sa mort par le choix du roi, qui a donné cette place à Conduitl. Newton ne souffrit beaucoup que dans les derniers vingt jours de sa vie. On jugea sûrement qu'il avait la pierre et qu'il n'en pouvait revenir. Dans des accès de douleur si violents que les gouttes de sueur lui en coulaient sur le visage, il ne poussa jamais un cri ni ne donna aucun signe d'impatience; et dès qu'il avait quelques moments de relâche, il souriait et paiiait avec sa gaieté ordinaire. Jusquelà il avait toujours lu ou écrit plusieurs heures par jour. 11 lut les gazettes le samedi 18 mars, au matin, et parla longtemps avec le docteur Mead, médecin célèbre. 11 possédait parfaitement tous ses sens et tout son esprit, mais le soir il perdit absolument la connaissance et ne la reprit plus, conmie si les facultés de son àme n'avaient été sujettes qu'à s'éteindre totaleiuent et non pas à s'atfaiblir. Il mourut le lundi suivant, iO mars, âgé de quatre-vingt-cinq ans.

Son corps fut exposé sur un lit de parade dans la chambre de Jérusalem, endroit d'où l'on porte au lieu de leur sé[)ulture les personnes du plus haut rang et quelquefois les tètes coulonnées. On le porta dans l'abbaye de Westminster, le poèle étant soulenu par mylord gi-and chancelier, par les ducs de Montrose et Koxburgh et i)ar les comtes de Pembrocke, de Sussex et de Maclesli-dd. Ces six pairs d'Angleterre qui tirent cette fonction solennelle font assez juger quel nombre de personnes de distinction grossirent la pompe funèbre. L'évoque de Uochester lit le ser\ice, accompagné de tout le clergé de l'église. Le corps fut enterié près de l'entrée du chœur. Il

238 FOiNTENELLE.

faudrait presque remonter chez les anciens Grecs, si Ton voulait trouver des exemples d'une aussi grande vénération pour le savoir. La famille de Newton imite encore la Grèce de plus près par un monument qu'elle lui a fait élever, et auquel elle a employé une somme considérable.

Le doyen et le chapitre de Westminster ont permis qu'on le construisit dans un endroit de l'abbaye qui a souvent été refusé à la plus haute noblesse. La patrie et la famille ont fait éclater pour lui la même reconnaissance que s'il les avait choisies.

Il avait la taille médiocre, avec un peu d'embonpoint dans ses dernières années, l'œil fort vif et fort perçant ; la physionomie agréable et vénérable en même temps, principalement quand il ôtait sa perruque et laissait voir une chevelure toute blanche, épaisse et bien fournie. 11 ne se servit jamais de lunettes, et ne perdit qu'une seule dent pendant toute sa vie. Son nom doit justifier ces petits détails.

Il était né fort doux et avec un grand amour pour la tranquillité. Il aurait mieux aimé être inconnu que de voir le calme de sa vie troublé par ces orages littéraires que l'esprit et la science attirent à ceux qui s'élèvent trop. On voit par une de ses lettres du Commercium epistolicum que son Traité d'optique étant prêt à imprimer, des objections prématurées qui s'élevèrent lui firent abandonner alors ce dessein. « Je me reprocherais, dit-il, mon imprudence de perdre une chose aussi j réelle que le repos pour courir après une ombre. » Mais cette ombre ne lui a pas échappé dans la suite; il ne lui en a pas coûté son repos qu'il estimait tant, et elle a eu pour lui autant de réalité que ce repos môme.

Un caractère doux promet naturellement de la modestie, et on atteste que la sienne s'est toujours conservée sans altéra- ■■ tion, quoique tout le monde fût conjuré contre elle. Il ne parlait jamais ou de lui ou des autres; il n'agissait jamais d'une manière à faire soupçonner aux observateurs les plus malins le moindre sentiment de vanité. Il est vrai qu'on lui épargnait assez le soin de se faire valoir; mais combien d'autres n'auraient pas laissé de prendre encore un soin dont on se charge si volontiers et dont il est si difficile de se reposer sur per-

sonne ! Combien de grands lioiunies généralement applaudis ont gâté le concert de leurs louanges en y mêlant leurs voix.

Il était simple, affable, toujours de niveau avec tout le monde. Les génies de premier ordre ne méprisent point ce qui est au-dessous d'eux, tandis que les autres méprisent même ce qui est au-dessus. Il ne se croyait dispensé, ni par son mérite ni par sa réputation, d'aucun des devoirs du commerce ordinaire de la vie ; nulle singularité, ni naturelle, ni affectée ; il savait n'être, dès qu'il Icf fallait, qu'un homme du commun.

Quoiqu'il fût attaché à l'Eglise anglicane, il n'eût pas persécuté les non-conformistes pour les y ramener. Il jugeait les hommes par les mœurs, et les vrais non-conformistes étaient pour lui les vicieux et les méchants. Ce n'est pas cependant qu'il s'en tint à la religion naturelle : il était persuadé de la révélation ; et parmi les livres de toute espèce qu'il avait sans cosse entre les mains, celui qu'il lisait le plus assidù/nent était la Bible.

L'abondance où il se trouvait, et par un grand patrimoine et par son emploi, augmentée encore par la sage simplicité de sa vie, ne lui offrait pas inutilement les moyens de faire du bien. Il ne croyait pas que donner' par son testament, ce fût donner : aussi n'a-t-il point laissé de testament, et il s'est dépouillé toutes les fois qu'il a fait des libéralités ou à ses parents ou à ceux qu'il savait dans quelque besoin. Les bonnes actions qu'il a faites dans l'une et l'autre espèce n'ont été ni rares ni peu considérables. Quand la bienséance exigeait de lui en certaines occasions de la dépense et de l'appareil, il était magnifique sans aucun regret et de très bonne grâce. Hors de là, tout ce faste qui ne parait quelque chose de grand qu'aux petits caractères était sévèrement retranché, et les fonds réservés à des usages plus solides. Ce serait effective* ment un prodige qu'un esprit accoutumé aux réflexions, nourri de raisonnements et en même temps amoureux de cette vaine niagniiicence.

11 ne s'est point marié, et peut-être n'a-t-il pas eu le loisir d' penser jamais: abîmé d'abord dans des études profondes et continuelles pendant la force de l'âge, occupé ensuite d'une

charge importante, et même de sa grande considération, qui ne lui laissait sentir ni vide dans sa vie, ni besoin d'une société domestique.

Il a laissé en biens meubles environ 32,000 livres sterling, c'est-à-dire sejt cent mille livres de notre monnaie. Leibnitz, son concurrent, mourut riche aussi, quoique beaucoup moins, et avec une somme de réserve assez considérable. Ces exemple.i rares, et tous deux étrangers, semblent mériter qu'on ne les oublie pas.

ÉLOGE DU P. SÉBASTIEN TRUCHET, Carme.

Jean Trucliet naquit à Lyon, en 1657, d'un marchand fort homme de bien, dont la mort le laissa encore très jeune entre les mains d'une mère pieuse aussi, qui le chérissait tendrement et ne négligea rien pour son éducation. Dès l'âge de dix-sept ans, il entra dans l'ordre des Carmes et prit le nom de Sébastien; car cet ordre est de ceux où l'on porte le renoncement au monde jusqu'à changer son nom de baptême. 11 n'a été connu que sous celui de frère ou de père Sébastien ; et il le choisit par aflection pour sa mère, qui se nommait Sébastiane. J

Ceux qui ont quelque talent singulier peuvent l'ignorei quelque temps, et ils en sont d'ordinaire avertis par quelque petit événement, par (juelque hasard favorable. Un homme destiné à être un grand mécanicien ne pouvait être placé pai le hasard de la naissance dans un lieu oli il en fût ni plus promptement ni mieux averti qu'à Lyon. Là était le fameu}< cabinet de Servière, gentilhomme d'une ancienne noblesse, qui, après avoir longtemps servi, mais peu utilement pour Scj fortune, parce qu'il n'avait songé qu'à bien servir, s'était retir couvert de blessures et avait employé son loisir à imaginei et à exécuter lui-même un grand nombre d'ouvrages de tour." nouveaux, de différentes horloges, de modèles d'invention^

ÉLOGE DU P. SÉBASTIEN TRUCHKT. :2'.l

propios pour la guerre ou pour les arts. Il n'y avait rien de plus célèbre en France que ce cabinet, rien que les voyageurs et les étrangers eussent été plus honteux de n'avoir pas vu. Ce fut là que le P. Sébastien s'aperçut de son génie pour la mécanique. La plupart des pièces de Servière étaie:it des énigmes dont il s'était réservé le secret : le jeune homme devinait la construction, le jeu, Fartifice ; et sans doute l'auteur était mieux loué par celui qui devinait, et dès Là sentait le prix de Linvcntion, que par une foule d'admirateurs, qui, ne devinant rien, ne sentaient que leur ignorance, ou tout au plus la surprise d'une nouveauté.

Les supérieurs du P. Sébastien l'envoyèrent à Paris, au collège royal des Carmes de la place Maubert, pour y faire ses études en philosophie et en théologie. 11 n'y eut guère que la physique qui fût de son goût, toute scolastique qu'elle était, toute inutile, toute dénuée de pratique ; mais enfin elle avait quelque rapport éloigné aux machines. Il leur donnait tout le temps que ses devoirs laissaient en sa disposition, et peut-être, sans s'en apercevoir, leur abandonnait-il quelque petite partie que les autres études eussent pu réclamer. Le moyen que le devoir et le plaisir fassent entre eux des partages si justes?

Charles II, roi d'Angleterre, avait envoyé au feu roi deux montres à répétition, les premières qu'on ait vues en France. Elles ne pouvaient s'ouvrir que par un secret; précaution des ouvriers anglais pour cacher la nouvelle construction et s'en assurer d'autant plus la gloire et le profit. Les montres se dérangèrent et furent remises entre les mains de Martineau, iiorloger du roi, qui n'y put travailler faute de les savoir ouvrir. 11 dit à Colbert, et c'est un trait de courage digne d'être reman^ué. qu'il ne connaissait qu'un jeune Carme capable d'ouvrir les montres; que s'il n'y réussissait pas, il fallait se résoudre à les renvoyer en Angleterre. Colbert consentit qu il les donnât au P. Sébastien, qui les ouv;it assez promptement, et de plus, les raccommoda sans savoir qu'elles étaient au roi, ni combien était important par ces circonstances l'ouvrage dont on l'avait chargé. Il était déjà habile en horlogerie et ne demandait que des occasions de s'y exercer. Quelque temps après, il vient de la part de Colbert un ordre au P. Sébastien

de le venir trouver à sept heures du matin d'un jour marqué : nulle explication sur le motif de cet ordre; un silence qui pouvait causer quelque terreur. Le P. Sébastien ne manqua pas à l'heure ; il se présente interdit et tremblant : le ministre, accompagné de deux membres de cotte académie, dont Mariotte était l'un, le loue sur ses montres et lui apprend pour qui il a travaillé ; l'exhorte à suivre son grand talent pour les mécaniques, surtout à étudier les hydrauliques , qui devenaient nécessaires à la magnificence du roi ; lui recommande de travailler sous les yeux des deux académiciens, qui le dirigeront;! et pour l'animer d'avantage , et parler plus dignement en ministre, il lui donne 000 hvres de pension, dont la première année, selon la coutume de ce temps-là, lui est payée le mêmei jour. 11 n'avait alors que dix-neuf ans; et de quel désir de ^ bien faire dut-il être enflammé! Les princes ou les ministres qui ne trouvent pas des hommes en tout genre, ou ne savent pas qu'il faut des hommes, ou n'ont pas l'art d'en^ trouver.

Le P. Sébastien s'appliqua à la géométrie absolument néces-! saire pour la théorie de' la mécanique. Que le génie le plus heureux pour une certaine adresse d'exécution, pour l'inven-, tion même, ne se flatte pas d'être en droit d'ignorer et de mé-î priser les principes de théorie, qui ne sauraient que trop bien s'en venger. Mais après cela, le géomètre a encore beaucoup à apprendre pour être un vrai mécanicien ; il faut que la connaissance des différentes pratiques des arts, et cela est presque immense, lui fournisse dans les occasions des idées et des expédients; il faut qu'il soit instruit des qualités des métaux, des bois, des cordes, des ressorts, enfin de toute la matière machinale, si l'on peut inventer cette expression à l'exemple de matière médicinale; il faut que de tout ce qu'il emploiera dans ses ouvrages il en connaisse assez la nature, pour n'être pas trompé par des accidents physiques imprévus qui décon-^ certeraient les entreprises. Le P. Sébastien, loin de rien négU-j ger de ce qui pouvait lui être utile par rapport aux machinesj allait jusqu'au superflu, s'il y en peut avoir ; il étudiait l'anatomie, il travaillait assidûment en chimie dans le laboratoire de Homberg, ou plutôt dans celui de feu le duc d'Orléans, dont

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