ÉLOGE DU P. SÉBASTIEN TRUCHET
le commerce était si flatteur par sa bonté naturelle, et l'approbai ion si précieuse par ses grandes lumières.
Selon Tordre que le P. Sebastien avait reçu d'abord de Colbcrt de s'attacher aux hydrauliques, il posséda k fond la construction des pompes et la conduite des eaux : il a eu part à quelques aqueducs de Versailles, et il ne s'est guère fait ou projeté en France pendant sa vie de grands canaux de communication de rivières pour lesquels on n'ait du moins pris ses conseils; et l'on ne doit pas seulement lui tenir compte de ce qui a été exécuté sur ses vues, mais encore de ce qu'il a empêché qui ne le fût sur des vues fausses, quoiqu'il ne reste aucune trace de cette sorte de mérite. En général, le travail d'esprit que demandent ces entreprises est assez ingrat: c'est un bonheur rare que le projet le mieux pensé vienne à son entier accomplissement; une infinité d'inconvénrents et d'obstacles étrangers se jettent à la traverse. Nous commençons à sentir depuis un temps combien sont avantageuses les comumnications des rivières; et cependant nous aurons bien de la peine à faire dans l'étendue de la France ce que les Chinois, moins instruits que nous en mécanique, et qui ne connaissent pas l'usage des écluses, ont fait dans l'étendue de leur État presque cinq fois plus grande.
La pratique des arts, quoique formée par une longue expérience, n'est pas toujours aussi parfaite à beaucoup près qu'on ne le pense communément. Le P. Sébastien a travaillé à un grand nombre de modèles pour différentes manufactures ; par exemple, pour les proportions des filières des tireurs d'or de Lyon, pour le blanchissage des toiles à Sentis, pour les machines des monnaies de France ; travaux peu brillants et qui laissent périr en moins de rien le nom des inventeurs, mais par cet endroit-là même réservés aux bons citoyens.
Sur la réputation du P. Sébastien, Gunterfield, gentilhomme suédois, vint à Paris lui redemander, pour ainsi dire, ses deux mains, qu'un coup de canon lui avait emportées : il ne lui restait que deux moignons au-dessus du coude. Il s'agissait de faire deux mainr; artificielles, qui n'auraient pour principe de leur mouvement que celui de ces moignons, distribués par des lils à ses doigts qui seraient flexibles. On assure que l'of-
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ficicr suédois fut renvoyé au P. Sébastien par los plus habiles anglais , peu accoutumés cependant à reconnaître aucune supérioi'ité dans notre nation. Une entreprise si difficile, et dont le succès ne pouvait être qu'une espèce de miracle, n'effraya pas tout à fait lo P. Sébastien. 11 alla môme si loin, qu'il osa exposer ici aux yeux de l'académie et du public ses études, c'est-à-dire ses essais, ses tentatives et différents morceaux déjà exécutés, qui devaient entrer dans le dessein général. Mais feu Monsieur eut alors besoin de lui pour le canal d'Orléans et l'interrompit dans un travail qu'il abandonna peutêtre sans beaucoup de regret. En parlant, il remit le tout entre les mains d'un mécanicien dont il estimait le génie et qu'il connaissait propre à suivre ou à rectifier ses vues. C'est Duquel, dont l'Académie a approuvé diff'érentes inventions. Celui-ci mit la main artificielle en état de se porter au chapeau de l'officier suédois, de l'ôter de dessus sa tète et de l'y remettre. Mais cet étranger ne put faire un assez long séjour à Paris et se résolut à une privation dont il avait pris peu à peu l'habitude. Après tout, cependant, on avait trouvé de nouveaux artifices et passé les bornes où l'on se croyait renfermé. Peut-être se trompera-t-on plutôt en se défiant trop de l'industrie humaine qu'en s'y fiant trop.
Feu le duc de Lorraine, étant à Paris incognito, fit l'honneur au P. Sébastien de l'aller trouver dans son couvent, et il vit avec beaucoup de plaisir le cabinet curieux qu'il s'était fait. Dès qu'il fut de retour dans ses États, oii il voulait entreprendre diff'érents ouvrages, il le demanda au duc d'Orléans, régent du royaume, qui accorda avec joie au prince, son beaufrère un homme qu'il aimait et dont il était bien aise de favoriser la gloire. Son voyage en Lorraine et l'accueil qu'on lui fit renouvelèrent presque ce que l'histoire grecque raconte sur quelques poètes ou philosophes célèbres qui allèrent dans des cours. Les savants doivent d'autant plus s'intéresser à ces sortes d'honneurs rendus à leurs pareils, qu'ils en sont aujourd'hui plus désaccoutumés.
Le feu czar Pierre le Grand honora aussi le P. Sébastien d'une visite qui dura trois heures. Ce monarque, né dans une; barbarie si épaisse et avec tant de génie, créateur d'un peuple