‹ Éloges de FontenelleChapitre 16 sur 21 · ÉLOGE DU P. SÉBASTIEN TRLCHET · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU P. SÉBASTIEN TRLCHET

nouveau, ne pouvait se rassasier de voir dans le cabinet de cet liabile homme tant de modèles de machines, ou inventées ou perfectionnées par lui; tant d'ouvrages, dont ceux qui n'étaient pas recomniandables par une grande utilité l'étaient au moins par une extrême industrie. Après la longue application que ce prince donna à cette espèce d'étude, il voulut boire et ordonna au P. Sébastien, qui s'en défendit le plus qu'il put, de boire après lui dans le même verre, où il versa lui-même le vin, lui à qui le despotisme le plus absolu aurait pu persuader ([ue le commun des hommes n'était pas de la même nature qu'un empereur de Russie : on peut même penser qu'il fit naître exprès une occasion de mettre le P. Sébastien de niveau avec lui.

Ceux d'entre les seigneurs français qui ont eu du goût ef de rintelligence pour les mécaniques, ont voulu être en haison particulière avec un homme qui les possédait si bien. Il a imaginé pour le duc de Noaiiles, lorsqu'il faisait la guerre en Catalogne, de nouveaux canons qui se portaient plus aisément sur les montagnes et se chargeaient avec moins de poudre; il a fait des mémoires pour le duc de Chaulnes, sur un canal de Picardie. 11 a été appelé pour cette partie aux études des trois enfants de France, petits-fils du feu roi, et il a souvent travaillé pour le roi même. C'est lui qui a inventé la machine à transporter de gros arbres tout entiei's sans les endonnnager : de sorte que du jour au lendemain Marly changeait de face et était orné de longues allées arrivées de la veille.

Ses tableaux mouvants ont été encore un des ornements de Marly : il les lit sur ce qu'on en avait exposé de cette espèce au public et que le feu roi lui demanda s'il en ferait bien de pareils. 11 s'y engagea et enchérit beaucoup sur cette merveille dans deux tableaux qu'il présenta à Sa Majesté.

Le premier, que le roi appela son petit opéra, changeait (■hn[ fuis de décoration h un coup de sifflet; car ces tableaux axaient la propriété d'être résonnants ou sonores. Une petite boule (pii était au Ikis de la I)ordure, et que l'on lirait un peu, donnait le coup de sifflet et mettait tout en mouvement, parce que tout était réduit à un seul princi[)e. Les cinq actes du petit opéra étaient représent('*s par des (igures (ju'on pou\ait

regarder comme les vraies pantomimes des anciens; elles ne jouaient que par leurs mouvements ou leurs gestes, qui exprimaient les sujets dont il s'agissait. Cet opéra recommençait quatre fois de suite sans qu'il fût besoin de remonter les ressorts ; et si on voulait arrêter le cours d'une représentation à quelque instant que co fut, on le pouvait par le moyen d'une petite détente cachée dans la bordure : on avait aussitôt un tableau ordinaire et fixe; et si on retouchait la petite boule, tout reprenait où il avait fini. Ce tableau,, long de seize pouces six lignes sans la bordure et haut de treize pouces quatre lignes, n'avait qu'un pouce trois lignes d'épaiss(>ur pour renfermer toutes les machines. Quand on les voyait désassemblées, on était effrayé de leur nombre prodigieux et de leur extrême déhcatesse. Quelle avait dû être la difficulté de les travailler toutes dans la précision nécessaire et de lier ensemble une longue suite de mouvements, tous dépendants d'instruments si minces et si fragiles ? N'était-ce pas imiter d'assez près le mécanisme de la nature dans les animaux, dont une des plus surprenantes merveillesestlepeu d'espace qu'occupent ungrandnombre de machines ou d'organes qui produisent de grands effets? Le second tableau, plus grand encore et plus ingénieux, représentait un paysage oi^i tout était animé. Une rivière y coulait; des tritons, des sirènes, des dauphins nageaient de temps en temps dans une mer qui bornait l'horizon ; on chassait, on péchait: des soldats allaient monter la garde dans une citadelle élevée sur une montagne ; des vaisseaux arrivaient dans un port et saluaient de leur canon la ville : le P. Sébastien lui-même était là qui sortait d'une église pour aller remercier le roi d'une grâce nouvellement obtenue ; car le roi y passait en chassant avec sa suite. Cette grâce était quarante pièces de marbre qu'il donnait aux Carmes de lap'ace Maubert pour leur grand autel. On dirait que le P. Sébastien eût voulu rendre vraisemblable le fameux bouclier d'Achille pris à la lettre, ou ces statues à qui Vulcain savait donner du mouvement et même de l'intelligence (1).

(1) Ce sont l;"i, comme dit M. Bertran 1 dans son Histoire de l'Académie des 6'c!ence5, quelques-unes de ces merveilleuses inutilités dans lesquelles s'était révélé son génie. Truchet devait avoir dans Vaucanson un successeur digne de lui,

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