ÉLOGE DU P. SÉBASTIEN TRUCHET
En même temps que le roi donna à l'Académie le règlement de IG99, il nomma le P. Sébastien pour un des honoraires. Son titre ne l'ohlii^eait à aucun travail réglé, et d'ailleurs il était fort occupé au dehors : cependant, outre quelques ouvrages qu'il nous a donnés, comme son élégante machine du système de Galilée pour les corps pesants, ses combinaisons des carreaux mi-partis, qui ont excité d'autres savants à cette recherche, il a été souvent employé par l'Académie pour l'exaluen des machines, qu'on ne lui apportait qu'en trop grand nombre. Il en faisait très promptement l'analyse et le calcul, et même, sans analyse et sans calcul, il aurait pu s'en fier au coup dVeil. qui en tout genre n'ap|)artient qu'aux maîtres, et non pas même à tous. Ses critiques n'étaient pas seulement accompagnées de toute la douceur nécessaire, mais encore d'instructions et de vues qu'il donnait volontiers : il n'était point jaloux de garder pour lui seul ce qui faisait sa supériorité.
Les dernières années de sa vie se sont passées dans des infirmités continuelles; enfin il mourut le 5 février 1729.
11 arrive quelquefois que des talents médiocres, de faibles connaissances, que l'on ne compterait pour rien dans des personnes obligées par leur état à en avoir du moins de cette espèce, brillent beaucoup dans ceux que leur état n'y oblige pas. Ces talents, ce.^ connaissances font fortune par n'être pas à leur place ordinaire. Mais le P. Sébastien n'en a pas été plus estimé comme mécanicien ou comme ingénieur, parce qu'il était rehgieux. Quand il ne l'eût pas été, sa réputation n'y aurait rien perdu. Son mérite personnel en a même paru davantage: car, quoique fort répandu au dehors, presque incessamment dissipé, il a toujours été un très bon religieux, très fidèle à ses devoirs, extrêmement désintéressé, doux, modeste et, selon l'expression dont se servit feu le prince, en parlant de lui au roi, aussi siwplcqw ses machines. Il conserva toujours dans la dernière rigueur tout l'extérieur convenable à son habit : il ne prit rien de cet air que donne le grand commerce du monde, et que le monde ïf^ manque pas de désapprouver et de railler dans ceux même à qui il l'a d(»nn(''. ([uand ils ne sont pas faits pour l'avoir. Ktconnnenteùt-ilmauquc' aux bienséames d'un habit qu'il n'a jamais voulu quitter, quoique des
2^i8 FONTENELLE.
personnes puissantes lui offrissent de l'en défaire par leur crédit, en se servant de ces moyens que l'on a su rendre légitimes ? Il ne prêta point l'oreille à des propositions qui en auraient apparemment tenté beaucoup d'autres, et il préféra la contrainte et la pauvreté où il vivait à une liberté et des commodités qui eussent inquiété sa délicatesse de conscience.
Guichard-Joseph du Verney naquit à Feurs en Forez, le 5 août 1648, de Jacques du Yerney, médecin de 'la même ville, et d'Antoinette Pittre. Ses classes faites, il étudia en médecine à Avignon pendant cinq ans, et en partit en 16G7 pour venir à Paris, où il se sentait appelé par ses talents.
A peine arrivé dans cette grande ville, il a'ia chez le fameux abbé Bourdelot, qui tenait des conférences de gens de lettres de toutes les espèces. 11 leur fit une anatomie du cerveau, et d'autres ensuite chez Denys, savant médecin, où l'on s'assemblait aussi. 11 démontrait ce qui avait été découvert par Stenon, Svvammcrdam, Graaft et les autres grands anatomistes; et il eut bientôt une réputation.
Outre ses connaissances, déjà grandes et rares par rapport! à son âge, ce qui contribua beaucoup aie mettre promptement en vogue, ce fut l'éloquence avec laquelle il parlait sur ces matières. Cette éloquence n'était pas seulement de la clarté, de la justesse, de l'ordre, toutes perfections froides que demandent les sujets dogmatiques, c'était un feu dans les expressions, dans les tour.-, et jusque dans la prononciation, qui aurait presque suffi a un orateur. 11 n'eut pas pu annoncer indifféremment la découverte d'un vaisseau ou un nouvel usage d'une partie; ses yeux en'^brillaient de joie et toute sa personne s'animait. Cette chaleur ou se communique aux auditeurs, ou du moins les préserve d'une langueur involontaire qui aurait pu les gagner. On peut ajouter qu'il était
jeune et d'une figure assez agréable. Ces petites circonstances n'auront lieu, si l'on veut, qu'à l'égard d'un certain nombre de dames, qui furent elles-mêmes curieuses de l'entendre.
A mesure qu'il parvenait à être plus à la mode, il y mettait l'anatomie, qui, renfermée jusque-là dans les écoles de médecine ou à Saint-Côme, osa se produire dans le beau monde, présentée de sa main.
Je me souviens d'avoir vu des gens de ce monde-là qui portaient sur eux des pièces sèches préparées par lui, pour avoir le plaisir de les montrer dans les compagnies : surtout celles qui appartenaient aux sujets les plus intéressants. Les sciences ne demandent pas à conquérir l'univers; elles ne le peuvent ni ne le doivent : elles sont à leur plus haut point de gloire quand ceux qui ne s'y attachent pas les connaissent assez pour en sentir le prix et l'importance.
Il entra en 1070 dans l'Académie, qui ne comptait alors que dix années depuis son établissement. On crut réparer par lui la perte que la compagnie avait faite de Gayent et Pecquet, tous deux habiles anatomistes, mais le dernier plus fameux par la découverte du réservoir du chyle et du canal thoracliique. Du caractère dont était du Verney, il n'avait pas besoin de grands motifs pour prendre beaucoup d'ardeur. Il se mit à travailler à riiistoire naturelle des animaux, qui faisait alors une partie des occupations de l'Académie , et il tient beaucoup de place dans l'histoire latine de du Hamel.
Quand (*eu\ (iiii étaient chargés de l'éducation du dauphin, aïeul du roi. songèrent à lui donner des connaissances de physique, on fit riionneur à l'Académie de tirer de son corps ceux qui auraient cette fonction; et ce furent Rœmer pour les expériences générales, et du Verney pour l'anatomie. Celui-ci préparait les parties à Paris et les transportait à Saint-Germain ou à Versailles. Là il trouvait un auditoire redoutable: le dauphin environné du duc de Montausier, de Tévèque de Meaux, de Iluet, depuis évét[ue d'Avranches, de Cordcmoy, qui tous, en ne comptant i)Our rien les titres , quoiqu'ils fassent toujours leur impression, étaient fort savants et fort capables déjuger même de ce cpii leur eût été nouveau. Les démonstrations d'analomie réussirent si bien auprès du jeune
prince, qu'il offrit quelquefois de ne point aller n la chasse si on lea lui pouvait continuer après son dîner.
Ce qui avait été fait chez lui se recommençait chez M. de Meauxavec plus d'étendue et de détails (1). Il s'y assemblait de nouveaux auditeurs, tels que le duc de Chevreuse, le P. de la Chaise, Dodart, tous ceux que leur goût y attirait et qui se sentaient dignes d'y paraître. Du Yerney fut de cette sorte, pendant près d'un an, l'anatomiste des courtisans, connu de tous et presque ami de ceux qui avaient le plus de mérite. Ses succès de Paris l'avaient porté à la cour, et il revint à Paris avec ce je ne sais quoi de plus brillant que donnent les succès de la cour.
Les fatigues de son métier, très pénible par lui-même, et . plus pénible pour lui que pour tout autre, lui causèrent un mal de poitrine si violent, qu'on lui crut un ulcère au poumon. Il en revint cependant, bien résolu à se ménager davantage à l'avenir. Mais comment exécuter cette résolution? Comment résister à mille choses qui s'offraient et qui forçaient ses regards et ses recherches à se tourner de leur côté? Comment leur refuser ses nuits, même après les jours entiers? Souvent l'anatomie ne souffre pas de délais; mais quand elle en eût souffert, en pouvait-il prendre?
En 1679, il fut nommé professeur d'anatomic au Jardin . royal, et il alla en basse Bretagne pour y faire des dissections de poissons, envoyé dans cette vue avec Lahire, qui devait, avoir d'autres occupations. Ils furent envoyés tous deux l'année suivante sur la côte de Bayonne pour les mêmes desseins. Il entra dans une anatomie toute nouvelle ; mais il ne put qu'ébaucher la matière, et depuis son retour la seule structure des ouïes de la carpe lui coûta plus de temps que tous les poissons qu'il avait étudiés dans ses deux voyages.
Il mit les exercices anatomiques du Jardin royal sur un pied oii ils n'avaient pas encore été. On vit avec étonnement la foule d'écoliers qui s'y rendaient, et on compta en une année jusqu'à cent quarante étrangers. Plusieurs d'entre eux, retournés dans leur pays, ont été de grands médecins, de
(0 On peut voir que Bossuet avait bien profité de ses leçons, par sa description du corps humain dans la Connaissance de Dieu et de soi-même.
grands chirurgiens, et ils ont semé dans toute l'Europe le nom et les louanges de leur maître. Sans doute ils ont souvent fait valoir son autorité et se sont servis du fameux ii l'a dit. Nous avons rapporté dans l'éloge de Lemery (1), qu'il faisait ici en même temps des cours de chimie avec le même éclat. Une nation qui aurait pris sur les autres une certaine supériorité dans les sciences s'apercevrait bientôt que cette gloire ne serait pas stérile, et qu'il lui en reviendrait des avantages aussi réels que d'une marchandise nécessaire et précieuse dont elle ferait seule le commerce.
11 publia en 1083 son Traité de l'organe de Vou'ie, qui fut Iraduit en latin dès l'année suivante et imprimé à Nuremberg. Cette traduction a été insérée dans la bibliothèque anatomique de Manget. On sera surpris que ce soit là le seul qu'ait donné du Verney, vu le long temps qu'il a vécu depuis ; mais quand on le connaîtra bien, on sera surpris au contraire qu'il l'ait donné. Jamais il ne se contentait pleinement sur un sujet, et ceux qui ont quelque idée de la nature le lui pardonneront. Il faisait d'une partie qu'il examinait toutes les coupes différentes qu'il pouvait imaginer : pour la voir de tous les sens il employait toutes les injections; et cela demande déjà un temps infini, ne fût-ce qu'en tentative inutile. Mais il arrivait ce qui arrive presque toujours, des discussions poussées dans un grand détail; elles ne lèvent guère une difficulté sans en faire naître une autre : cette nouvelle difficulté qu'on veut suivre produit aussi sa difficulté incidente, et on se trouve engagé dans un labyrinthe. De plus, un premier travail, qui aurait voulu être continué, est interrompu par un autre, que quelques circonstances, ou, si Ton veut, la simple curiosité, rendent indispensable. Une connaissance acquise comme par hasard aura une espèce d'eftet rétroactif qui détruira ou modifiera beaucoup de connaissances précédentes qu'oti croyait absolument sûres. Ajoutez à ce fond d'embarras que produit la nature de l'anatomie, une peur de se méprendre, une frayeur des jugements du public, qui ne peut guère être excessive, et l'on concevra sans peine qu'un très habile ana-
(1) Voyez IHist. de 17H5, p. 74 et 75. • •
totnistc peut n'avoir pas imprimé. 11 faut pourtant avouer qu'un trop grand amour de la perfection ou une' trop grande délicatesse de gloire feront perdre au public une infinité de vues et d'idées, qui, pour être d'une certaine utilité, n'auraient pas eu besoin d'une entière certitude ou d'une précision parfaite.
Du Verney fut assez longtemps le seul anatomiste de l'Académie, et ce ne fut qu'en 1684 qu'on lui joignit Méry (1). Ils n'avaient rien de commun qu'une extrême passion pour la même science et beaucoup de capacité; du reste presque entièrement opposés, surtout à l'égard des talents extérieurs. Si l'on pouvait quelquefois craindre que par le don de la parole du Verney n'eût la facililé de tourner les faits selon ses idées, on était sûr que Méry ne pouvait que se renfermer dans une sévère exactitude des faits, et que l'un eût tenu en respect l'éloquence de l'autre. Le grand avantage des compagnies résulte de cet équilibre des caractères. On remarqua que du Verney prit un nouveau feu par cette espèce de rivalité. Elle n'éclata jamais davantage que dans la fameuse question de la circulation du sang du fœtus dont nous avons tant parlé. Elle le conduisit à examiner d'autres sujets qui pouvaient y avoir rapport, la circulation dans les amphibies, tels que la grenouille; car le fœtus, qui vit d'abord sans respirer l'air, et ensuite en le respirant, est une espèce d'amphibie. Ceux-là le conduisaient à d'autres animaux approchants, sans être amphibies, comme le crapaud; et enfin aux insectes, qui font un genre à part et offrent un spectacle tout nouveau. i
Aussi excellait-il dans l'anatomie comparée, qui est l'ana-' tomie prise le plus en grand qu'il soit possible et dans une étendue où peu de gens la peuvent embrasser. 11 est vrai que pour nous et pour nos besoins la structure du corps humain paraîtrait suffire ; mais on le connaît mieux quand on connaît aussi toutes les autres machines faites à peu près sur le même dessin. Après celles-là il s'en présente d'autres d'un dessin fort différent : il y aura moins d'utilité à les étudier, à cause de la grande differenc ; mais par cette raison-là môme la