Voyez 1 Hist. de \ i] 2, p
curiosité sera plus piquée, et la curiosité n"a-t-elle pas ses besoins?
Dans les premiers temps de ses exercices du Jardin royal, il faisait et les démonstrations des parties qu'il avait préparées, et les discours qui expliquaient les usages, les maladies, les cures, et résolvaient les difficultés. Mais sa faiblesse de poitrine, qui se faisait toujours sentir, ne lui permit pas de conserver les deux fonctions à la fois. Un habile chirurgien choisi par lui faisait sous lui les démonstrations, et il ne lui restait plus ([ue les discours, dans lesquels il avait de la peine à se renfermer. C'est lui qui a le premier enseigné en ce lieu-là Tostéologie et les maladies des os.
De son cabinet, où il avait étudié des cadavres ou des squelettes, il allait dans les hôpitaux de Paris, oîi il étudiait ceux dont les maux avaient rapport à Tanatomie. Si la machine du corps disséquée et démontrée présente encore tant d'énigmes très difficiles et très obscures, à plus forte raison la machine vivante, où tout est sans comparaison moins exposé à la vue, plus enveloppé, plus équivoque. C'était Là qu'il appliquait sa théorie aux faits, et qu'il apprenait même ce que la seule théorie ne lui eut pas appris. En. même temps il était d'un grand secours, et aux malades, et à ceux qui en étaient chargés. Quoiqu'il fût docteur en médecine, il évitait de s'engager dans aucune pratique de médecine ordinaire, quelque honorable, quelque utile qu'elle pût être : il prévoyait qu'un cas rare de chirurgie, une opération singulière, lui aurait causé une distraction indispensable; et il s'acquittait assez envers le pubhc de son devoir de médecin, non seub^ment par les instructions générales qu'il donnait sur toute l'analomie, mais par l'utilité dont il était dans les occasions particulières.
Loin d'avoir rien à se reprocher sur cet article, il ne se reprochait que d'être trop occupé de sa profession. Il craignait que la religion, dont il avait un sentiment très vif, ne lui permît pas un si violent attachement, qui s'emparait de toutes ses pensées et de tout son temps. L'auteur de la nature, qu'il admirait et révérait sans cesse dans ses ouvrages si bien connus de lui, ne lui paraissait pas suffisamment honoré par
ce culte savant, toujours cependant accompagné du culte ordinaire le plus régulier. L'âge qui s'avançait, les infirmités qui augmentaient, contribuaient peut-être à ce scrupule, sans lui donner pourtant le pouvoir de s'y livrer entièrement.
Les mômes raisons l'empêchèrent pendant plusieurs années de paraître à l'Académie. 11 demanda à être vétéran, et sa place fut remplie par Petit, docteur en médecine. Il paraissait avoir oublié l'Académie, lorsque tout d'un coup il se réveilla à l'occasion de la réimpression de l'histoire naturelle des animaux, à laquelle il avait eu anciennement beaucoup de part. Il reprit à 80 ans des forces, de la jeunesse, pour revenir dans nos assemblées, où il parla avec toute la vivacité qu'on lui avait connue, et qu'on n'attendait plus. Une grande passion est une espèce d'âme immortelle à sa manière, et presque indépendante des organes.
Il ne perdait aucun des intervalles que lui laissaient des souffrances qui redoublaient toujours, et qui le mirent plusieurs fois au bord du tombeau. Il revoyait avec Vinslow son Traité de l'oreille, dont il voulait donner une seconde édition, qui se serait bien sentie des acquisitions postérieures. Il avait entrepris un ouvrage sur les insectes, qui l'obligeait à des soins très pénibles. Malgré son grand âge, par exemple, il passait des nuits dans les endroits les plus humides du jardin, couché sur le ventre, sans oser faire aucun mouvement, pour découvrir les allures, la conduite des limaçons, qui semblent en vouloir faire un secret impénétrable. Sa santé en souffrait, mais il aurait encore plus souffert de rien négliger. Il mourut le 10 septembre 1730, âgé de 82 ans.
Il était en commerce avec les plus grands anatomistes de son temps, Malpighi, Ruysch, Pitcarne, Bidloo, Hoerhaave. J'ai vu les lettres qu'il en avait reçues; et je ne puis m'empêcher d'en traduire ici une de Pitcarne, écrite en latin, datée de l'an 1712, à cause de son caractère singulier.
« Très illustre du Verney, voici ce que t'écrit un homme qui te doit beaucoup, et qui te rend grâce de ces discours divins qu'il a entendus de toi à Paris il y a 30 ans. Je te recommande Thomson mon ami et Écossais. Je t'enverrai bientôt mes dissertations où je résoudrai ce problème: Une maladie
étant donnée, trouver le remède. A Edimbourg, etc. » Celui qui s'élevait à de pareils problèmes, et dont effectivement le nom est devenu si célèbre, se faisait honneur de se reconnaître pour disciple de du Verney. On voit de plus par des lettres de 1098, que lui qui aurait pu instruire parfaitement dans Tanatomie un frère qu'il avait, il l'envoyait d'Angleterre à Paris, pour y étudier sous le plus grand maître.
En général, il paraît par toutes ces lettres, que la réputation de du Yerney était très brillante chez les étrangers, non seulement par la haute idée qu'ils remportaient de sa capacité, mais par la reconnaissance qu'ils lui devaient de ses manières oWigeantes. de l'intérêt qu'il prenait à leurs progrès, de l'affection dont il animait ses leçons. Ceux qui lui adressaient de nouveaux disciples, ne lui demandaient pour eux que ce qu'ils avaient éprouvé eux-mêmes. Us disent tous que son Traité de Vouie leur a donné une envie extrême de voir les traités des quatre autres sens qu'il avait promis dans celui-là. Ils l'exhortent à faire part à tout le public de ses richesses, qu'il ne peut plus tenir cachées après les avoir laissé apercevoir dans ses discours du Jardin royal. Ils le menacent du péril de se les voir enlever par des gens peu scrupuleux, et on lui cite même un exemple où l'on croit le cas déjà arrivé; mais il a toujours été ou peu sensible à ce malheur, ou trop irrésolu à force de savoir.
On lui donne assez souvent dans ces lettres une première place entre tous les anatomistes. Il est vrai que dans ce qu'on écrit à un homme illustre, il y entre d'ordinaire du compliment : on peut mettre à un haut rang celui qui n'est pas à un rang fort haut; mais on n'ose pas mettre au premier rang celui qui n'y est pas; la louange est trop dét(3rminée, et on ne pourrait sauver l'honneur de son jugement.
Il est du devoir de l'Académie de publier un bienfait qu'elle a reçu de lui. Il lui a légué par son testament toutes ses préparations anatomiques, qui sont et en grand nombre, et de ia perfection qu'on peut imaginer. Cela joint à tous les squelettes d'animaux rares que la compagnie a depuis longtemps dans une salle du Jardin royal, composera un grand cabinet
2ÔH rONTENELLK.
flanaLomie, moins estimable encore par la curiosité que par l'utilité dont il sera dans les recherches de ce genre.
Louis-Ferdinand Marsigli naquit à Bologne, le 10 juillet 1658, du comte Charles-François Marsigli, issu d'une ancienne maison patricienne de Bologne, et de la comtesse Marguerite Cicolani (1). Il fut élevé par ses parents selon qu'il convenait à sa naissance ; mais il se donna à lui-même, quant aux lettres, une éducation l)ien supérieure à celle que sa naissance demandait. Il alla dès sa première jeunesse chercher tous les plus illustres savants d'Italie; il apprit les mathématiques de Géminiano Montanari et d'Alphonse Borelli,ranatomie de Marcel Malpighi, Fhistoire naturelle des observations que son génie lui fournissait dans ses voyages.
Mais ils eussent été trop bornés, s'ils se fussent renfermés dans l'Italie. Il alla à Constantimple en 1679 avec le Bayle que Venise y envoyait. Comme il se dcslinail à la guerre, il s'informa, mais avec toute l'adresse et les précautions nécessaires, de l'état des forces ottomanes, et en même temps il examina en philosophe le Bosphore de Thrace et ses fameux courants. Il écrivit sur l'un et Fautie de ces deuv sujets. Le Traité du Bosphore pai'ut à Rome eu 168J, dédié à la reine Christine de Suède, et c'est le premier qu'on ait de lui. L'autre, intitulé : Del incremento, c decremento dcT imperio Otlomano, doit paraître présentement imprimé à Amsterdam avec une traduction française.
Il revint de Constantinople dès l'an 1680, et peu de temps après, lorsque les Turcs menaçaient d'une irruption en Hongrie, il alla à Vienne oifrir ses services à l'empereur Léopold, qui
(1) Sa vie, comme le dil Foiileiielle, esl un roman. Si ce n'élait un savant et un fondateur d'académie on serait tenlé de le prendre pour un aventurier ou un brillant officier de fortune, comme il y en eut un certain nombre à cette époque.
ÉLOGE \)l COMTE M AHSIGLI. 257
les accepta. Il lui lut aisé de prouver combien il était au-dessus d'un simple soldat, par son intelligence dans les fortifications et dans toute la science de la guerre. Il fit, avec une grande approbation des généraux, des lignes et des travaux sur \o Raab, pour arrêter les Turcs ; et il en fut récompensé par nue compagnie d'infanterie en 1683, ([uand les ennemis parurent pour passer celte rivière. Ce fut là qu'après une action assez vive, il tomba blessé et presque moulant entre les mains des Tarlares,. le 2 juillet, jour de la Visitation. Ce n'est pas sans raison que nous ajoutons le nom de cette fête à la date du jour (1). Il a fait de sa captivité une relation, où il a bien senti que l'art n'était point nécessaire pour la rendre touchante. Le sabre toujours levé sur sa tête, la mort toujours présente à ses yeux, des traitement plus que barbares, qui étaient une mort de tous les moments, feront frémir les plus impitoyables , et l'on aura seulement de la peine à concevoir comment sa jeunesse, sa bonne constitution, son courage, la résignation la plus chrétienne, ont pu résister à une si affreuse situation. 11 se crut heureux d'être acheté par deux Turcs, frères et très pauvres, avec qui il souffrit encore beaucoup, mais plus par leur misère que par leur cruauté: il comptait qu'ils lui avaient sauvé la vie. Ces maîtres si doux le faisaient enchaîner toutes les nuits à un pieu pkinté au milieu de leur chétive cal>ane, et un troisième Turc, qui vivait avec eux, était chargé de ce soin.
Enfin, car nous suppprimons beaucoup de détails, quoique intéressants, il trouva moyen de donner de ses nouvelles en Italie, et de se faire racheter; et le jour de sa liberté fut le 25 mars 1684, jour de l'Annonciation. Ses réflexions sur ces deux dates de sa caplivité et «le sa délivrance font la plus remarquable partie de son éloge, puis(|u'elles découvrent en lui un grand fonds de piété. 11 conçut, et ce sont ici ses paroles, que dans deux jours. oi!i l'auguste protectrice d(^y^ fidèles est particulièrement honorée, elle lui avait obtenu deux grâces du ciel : l'une consistait à le punir salutairement de ses fautes passées, l'autre à faire cesser la punition.
(1) Otj va le voir dans les règlemeiUs de son Insiilul de Bologne,
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Remis en liberté, il alJa à Bologne se montrer à ses concitoyens, qui avaient pleuré sa mort, et qui versèrent d'autres larmes en le revoyant ; et après avoir joui de toutes les douceurs d'une pareille situation, il retourna à Vienne se présenter à l'empereur et reprendre ses emplois militaires. Il fut chargé de fortiiier Strigonie et quelques autres places, et d'ordonner les travaux nécessaiies pour le siège de Bude que méditaient les [mpériaux. Il eut part à la construction d'un pont sur le Danube, ce qui lui donna occasion d'observer les ruines d'un ancien pont de Trajan sur ce même fleuve. 11 fut fait colonel en 1689.
En cette même année, l'empereur l'envoya deux fois à Rome, pour faire part aux papes Innocent XI et Alexandre VIII des grands succès des armées chrétiennes et des projets formés pour la suite.
Lorsqu'après une longue guerre , funeste aux chrétiens mêmes qui en remportaient l'avantage, l'empereur et la république de Venise d'une part, et de l'autre la Porte, vinrent à songer à la paix, et qu'il fut question d'établir les limites entre les états de ces trois puissances, le comte Marsigli fut employé par l'empereur dans une affaire si importante, et comme un homme de guerre qui connaissait ce qui fait une bonne frontière, et comme un savant bien instruit des anciennes possessions, et comme un habile négociateur qui saurait faire valoir des droits. Se trouvant sur les confins de la Dalmatie vénitienne, il reconnut à quelque distance de là une montagne, au pied de laquelle habitaient les deux Turcs dont il avait été esclave. Il fit demander dans le pays turc s'ils vivaient encore, et heureusement pour lui ils se retrouvèrent. 11 eut le plaisir de se faire voir à eux environné de troupes qui lui obéissaient ou le respectaient, et le plaisir encore plus sensible de soulager leur extrême misère et de les combler de présents. Il crut leur devoir encore sa rançon, parce que l'argent qu'ils en avaient reçu leur avait été enlevé par le commandant turc, sous ce prétexte extravagant que leur esclave était un fils ou un proche parent du roi de Pologne, qu'ils auraient dû envoyer au grand seigneur. Il fit encore plus pour eux, persuadé presque que c'étaient des libérateurs généreux, qui pour son seul
intérêt l'avaient tiré des mains des Tartares. L'emploi qu'il avait pour régler les limites le mettant à la portée d'écrire au grand vizir, il lui demanda pour un de ces deux Turcs un timariot, bénéfice militaire, et en obtint un beaucoup plus considérable que celui qu'il demandait. Sa générosité fut sentie par ce vizir, comme on aurait pu souhaiter qu'elle le fût par le premier ministre de la nation la plus polie et la plus exercée à la vertu.
Les différentes opérations d'une guerre très vive, suivies de toutes celles qui furent nécessaires pour un règlement de limites, devaient suffire pour occuper un homme tout entier. Cependant au milieu de tant de tumulte, d'agitation, de fatigues, de périls, Marsigli fit presque tout ce qu'aurait pu faire un savant qui aurait voyagé tranquillement pour acquérir des connaissances. Les armes à la main, il lovait des plans, déterminait des positions par les méthodes astronomiques, mesurait la vitesse des rivières, étudiait les fossiles de chaque pays, les mines, les métaux, les oiseaux, les poissons, tout ce qui pouvait mériter les regards d'un homme qui sait oi^i il les faut porter. 11 allait jusqu'à faire des épreuves chimiques et des anatomies. Le temps bien ménagé est beaucoup plus long que n'imaginent ceux qui ne savent guère que le perdre. Le métier de la guerre a des vides fréquents, et quelquefois considérables, abandonnés ou à une oisiveté entière, ou à des plaisirs qu'on se rend témoignage d'avoir bien mérités. Ces vides n'en étaient point pour le comte Marsigli : il les donnait à un autre métier presque aussi noble, à celui de philosophe et d'observateur, il les remplissait comme aurait fait Xénophon. 11 amassa un grand recueil, non seulement d'écrits, de plans, de cartes, mais encore de curiosités d'histoire naturelle.
La succession d'Espagne ayant rallumé en 1701 une guerre qui eml)rasa l'Europe, l'importante place de Brisach se rendit par capitulation à feu le duc de Bourgogne, le 6 septembre 1703, après treize jours de tranchée ouverte. Le comte d'Arco y commandait, et sous lui Marsigli, parvenu alors au grade de général de bataille. L'empereur persuadé que Brisach avait été en état de se défendre, et qu'une si prompte capitulation s'était faite contre les règles, nomma des juges pour connaître
^()0 FONTEiNELLE.
de cette grande affaire. Ils prononcèrent le 4 lévrier 1704 une sentence par laquelle le comte d'Arco était condamné à avoir la tète tranchée, ce qui fut exécuté le 18 du ménjo mois; et le comte Marsigli à « être déposé de tous honneurs et chai'ges, avec la rupture de l'épée ». Un coup si terrible lui dut faire regretter l'esclavage chez les Tartares.
Il est presque impossible que de pareils coups fassent la même impression sur le coupable et sur l'innocent : l'un est terrassé, malgré lui-même, par le témoignage de sa conscience ; l'autre en est soutenu et relevé. Il alla à Vienne pour se jeter aux pieds de l'empereur, et lui demander la revision du procès ; mais il ne put en huit mois approcher de S. M. I., grâce en effet très difficile à obtenir du prince le plus juste, à cause des conséquences ou dangereuses, ou tout au moins désagréables. Il eut donc recours au public, et remplit l'Europe d'un grand mémoire imprimé pour sa justification. Par bonheur pour lui, un anonyme, et ce ne fut qu'un anonyme, y répondit ; ce qui lui donna lieu de lever jusqu'aux moindres scrupules que son apologie aurait pu laisser. Le fond en est que longtemps avant le siège de Brisach, il avait représenté très instamment que la place ne pourrait se défendre, et il le fait voir par les états de la garnison, des munitions de guerre, etc., pièces dont on ne lui a pas contesté la vérité. On lui avait refusé, sous prétexte d'autres besoins, tout ce qu'il avait demandé de plus nécessaire et de plus indispensable. Il n'était point le commandant, et il n'avait fait que se ranger à l'avis entièrement unanime du conseil de guerre. Mais cette grande brièveté, à laquelle nous sommes obligés de réduire toutes ces raisons, lui fait tort ; et il vaut mieux nous contenter de dire que le public, qui sait si bien faire entendre son jugement, sans le prononcer en forme, ne souscrivit pas à celui des conseils impériaux. Les puissances mêmes alliées de l'empereur, intéressées par conséquent à la conservation de Brisach, reconnurent l'innocence du comte Marsigli, et la Hollande nommément permit qu'on en rendît témoignage dans les écrits qui furent publiés. Parmi tous ces suffrages favorables nous en avons encore un à compter, qui n'est à la vérité que celui d'un particulier; mais ce particulier est le
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maréchal de Vaiiban, dont l'autorité aurait pu étro opposée, s'il OUI fallu, à celle de toute l'Europe, comme l'autorité de Caton à celle des dieux. Sur le fond de toute celte affaire, il parut généralement qu'on avait voulu au commencement d'une grande guerre donner un exemple effrayant de sévérité, dt)nt on prévoyait les besoins dans beaucoup d'autres occasions pareilles. La lîiorale des états se résout pour de si grands in- ((M'éts à hasarder le sacrifice de quelques particuliers.
iMarsigli envoya toutes ses pièces justificatives à l'Académie comme à un corps dont il ne voulait pas perdre l'estime : et il est remarquable dans la lettre (ju'il lui écrivit, qu'après avoir parlé en peu de mots de sa malheureuse situation, il ne pense ])lus (ju'à des projets d'ouvrages, et les expose assez au long, principalement l'idée qu'il avait d'établir le véi'itable cours de la ligne des montagnes, «jui, commençant à la mer Noire, va parallèlement au Danube jusqu'au mont Saint-Gothard et continue jusqu'à la Médilerranée.
Dans l'impression de ses apologies, il met pour vignette une espèce de devise singulière qui a rapport à son aventure. C'est une première lettre de son nom, qui porte de part et d'autre entre ses deux jambes les deux tronçons d'une épée rompue avee ces mots : fraclus inlcjro. Eùt-il imaginé, eùt-il publié cette représentation affligeante, s'il se fût cru flétri ? et n'eùt-il pas cru l'être, si la voix publique ne l'eût pleinement rassuré?
11 chercha sa consolation dans les sciences, dont il s'était heureusement ménagé le secours, sans prévoir qu'il lui dût être un jour si nécessaire. Ce qui n'avait été pour lui qu'un lieu de plaisance devint un asile. 11 conserva la pratique d'étudier par les voyages, dont il avait contracté Thabitude, et c'est riM'llement la meilleure pour l'histoire naturelle, qui était son grand objet. 11 alla en Suisse oii la nature se présente sous un aspect si différent de tous les autres ; et ce pays l'intéressait particulièrement, parce qu'il voulait faire un traité de la structure organicpie de la terre, et que les montagnes sont peut-être des espèces d'os de ce grand corps. Il ^int ensuite à Paris oîi il ne trou\a pas moins de <iuoi exercer sa curiosité, ([uoiquc d'une manière différente. De là il parcourut la France, et s'arrêta à Marseille pour étudiei' la mer.
Étant un jour sur lo port, il reconnut un galérien turc pour être celui qui l'attachait toutes les nuits au pieu dont nous avons parlé. Ce malheureux, frappé d'un effroi mortel, se jeta à ses pieds pour implorer sa miséricorde, qui ne devait consister qu'à ne pas ajouter do nouvelles rigueurs à sa misère présente. Marsigli écrivit au comte de Pontchartrain pour le prier de demander au roi la liberté de ce Turc, et elle fut accordée. On le renvoya à Alger, d'ofi il manda à son libérateur qu'il avait obtenu du bâcha des traitements plus doux pour les esclaves chrétiens. 11 semble que la fortune imitât un auteur de roman qui aurait ménagé des rencontres imprévues et singulières en faveur des vertus de son héros.
Le comte Marsigli fut rappelé de Marseille, en 1709, par les ordres du pape Clément XI, qui, dans les conjectures d'alors, crut avoir besoin de troupes, et lui en donna le commandement, tant l'affaire de Brisach lui avait laissé une réputation entière, car la valeur et la capacité les plus réelles n'auraient pas suffi : il faut toujours dans de semblables choix compter avec l'opinion des hommes. Quand ce commcOidement fut fini par le changement de conjectures, le pape voulut retenir Marsigli auprès de lui par l'offre des emplois militaires les plus importants dont il disposât ; et même, pour n'épargner aucun moyen, par l'offre de la prélature, qui aurait pu le relever si glorieusement et le porter à un rang si haut; mais il refusa tout pour aller reprendre en Provence les délicieuses recherches qu'il y avait commencées. Il en envoya à l'Académie, en 1710, une assez ample relation dont nous avons rendu compte (1), et la belle découverte des fleurs du corail y est comprise. Cet ouvrage a été imprimé à Amsterdam en 1715, sous le titre d'Histoire physique de la mer. Des affaires domestiques le rappelèrent à Bologne, et là il commença l'exécution d'un dessein qu'il méditait depuis longtemps, digne d'un homme accoutumé au grand pendant tout le cours de sa vie.
Entre toutes les villes dltah'e, Bologne est célèbre par rapport aux sciences et aux arts. Elle a une ancienne Université pareille aux autres de l'Europe, une académie de peinture,
(1) Voyez l'Histoire de 1710, pag. 23, 48 et 69.
de sculpture et d'architecture, nommée Clémenline, parce qu'elle a o(é établie par Clément XI ; enfin, une académie dos sciences, qui s'appelle Facadémie des Inquiets, nom assez convenable aux philosophes modernes, qui, n'étant plus fixés par aucune autorité, cherchent etchercheront toujours. Le comte Marsigli voulut encore orner de ce côté-là sa patrie, quoique déjà si ornée. 11 avait un fonds très riche de toutes les différentes pièces qui peuvent servir à l'histoire naturelle, d'instruments nécessaires aux observations astronomiques ou aux expériences de chimie, de plans pour les fortifications, de modèles de machines, d'antiquités, d'armes étrangères, etc. ; le tout non seulement acquis à grands frais, mais transporté encore à plus grands frais de différents lieux éloignés jusqu'à Bologne : il en fit une donation au sénat de cette ville par un a(?te authentique du H janvier 1712, en formant un corps qui eut la garde de tous les fonds donnés et qui en fit, à Favantcigc du public, l'usage réglé par les conditions du contrat. Il nomma ce corps ÏInslitut des sciences et des arts de Bologne. Sans doute il eut des difficultés à vaincre de la part des compagnies plus anciennes, différents intérêts à concilier ensemble, des caprices môme à essuyer ; mais il n'en reste plus de traces, et c'est autant de perdu pour sa gloire, à moins qu'on ne lui tienne compte de ce qu'il n'en reste plus de traces. Il subordonna son institut à l'Université et le lia aux deux académies. De cette nouvelle disposition, faite avec toute l'habileté requise et tous les ménagements nécessaires, il résulte certainement que la physique et les mathématiques ont aujourd'hui dans Bologne des secours et des avantages considérables qu'elles n'y avaient jamais eus, et dont le fruit doit se communiquer par une heureuse contagion.
Le sénat donna à l'institut un palais tel que le demandaient les grands fonds reçus de Marsigli, qu'il fallait distribuer en dift'érents appartements, selon les sciences.
Dans ce palais habitent six professeurs, chacun dans le quartier de la science qui lui appartient. On croit voir l'Atlantide du chancelier Bacon exécutée, le songe d'un savant réalisé. Il sera facile de juger qu'on n'a pas oublié un observatoire. Il est occupé par Eustachio Manfredi, astronome de
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^'institut, si ce n'est paslui faire tort que de le designer par cette seule qualité, lui qui allie aux mathématiques les talents qui leur sont le plus opposés (1).
L'Institut s'ouvrit on 1714, par une harangue du P. Hercule Corazzi, religieux Olivétan, mathématicien de la nouvelle compagnie. Le comte Marsigli, qui n'avait pas voulu permettre que son nom parût dans aucun monument public, ne put échapper aux justes louanges de l'orateur. Comment séparer le fondateur d'avec la fondation ? Les louanges refusées savent bien revenir avec plus de force, et il est peut-être aussi modeste de leur laisser leur cours naturel, en ne les prenant que pour ce qu'elles valent.
En 1715, l'Académie des sciences ayant proposé au roi, selon sa règle, pour une place vacante d'associé étranger, deux sujets, qui furent le duc d'Escalonne, grand d'Espagne, et Marsigli, le roi ne voulut point faire de choix entre eux, et il ordonna que tous deux seraient de l'Académie, parce que la première place d'associé étranger qui vaquerait ne serait point remplie. N'eùt-il pas, sans hésiter, donné la préférence à un homme du mérite et de la dignité du duc d'Escalonne, pour peu qu'il fût resté de tache au nom de son concurrent, et cette tache n'eiit-elle pas été de l'espèce la plus odieuse aux yeux de ce grand prince ? Marsigli était aussi de la société royale de Londres et de celle de Montpellier. Ce n'était pas un honneur à négliger pour les différentes académies, que de compter parmi leurs membres le fondateur d'une académie.
Elle l'occupait toujours; et il se livrait volontiers à toutes les idées qui lui venaient sur ce sujet, quelques soins et quelques dépenses qu'elles demandassent. 11 mit sur pied une imprimerie, qui devait être fournie non seulement de caractères latins et grecs, mais encore hébreux et arabes, et il fit venir de Hollande des ouvriers habiles pour les fondre. Il eut des raisons pour ne pas donner ce grand fonds à l'institut directement, mais aux pères dominicains de Bologne, à condition que tous les ouvrages qui partiraient de l'Institut seraient imprimés en remboursant seulement les frais. 11 donna
(1) Voir pour plus de détails sur cet institut de Bologne le chapitre 14 de mon ouvrage sut l' Institut et les académies de province. In 12, HacheUe.
ÉLOGE DU COMTE MARSIGLI. itw
a cette imprimerie le nom d'imprimerie de Saint-Thomas d'Aquin, dont il invoquait la protection pour cet établissement t[ pour tout linstilut. Le protecteur était bien choisi; car suint Thomas, dans un autre siècle et d'autres circonstances était Descartes. Nous passons sous silence des processions, où il vouhiit que l'on portât huit bannières, qui auraient représenté les principaux événements de la vie du saint, et auxquelles on jugea à propos de substituer la châsse de ses reliques. La dévotion d'Italie prend assez souvent une forme qui n'est guère de notre goût d'aujourd'hui.
Ce qui en sera coi-tainoment davantage, c'est l'établissement qu'il lit d'un tronc dans la chapelle de l'institut, pour 1(> rachat des chrétiens, et principalement de ses compatriotes esclaves en Turquie. Il n'oublia rien pour animer cette charité : il se souNonait de ses malheui's utilement pour les autres malheureux. Par le même souvenir il ordonna une procession solennelle de l'institut tous les vingt-cinq ans, le jour de l'Annonciation. Ces fêtes, ces cérémonies, fondées sur la piété, pouvaient aussi avoir une politique sensée et légitime : elles liaient l'institut à la Religion et en assuraient la durée.
11 manquait encore à la collection de l'histoire naturelle dont linstitut était en possession quantité de choses des Indes; car ce qui y doininait c'était l'Europe, et il jugea qu'il ne pouvait avoir promptement ces curiosités qu'en les allant chercher en Angleterre et en Hollande. 11 s'embarqua à Livourne pour Londres, (iuoi({uc dans un âge déjà fort avancé; et il alla de Londres à Amsterdam finir ses savantes emplettes. Là, il donna à imprimer son grand ouvrage du Cours du Danube, dont il parut à La Haye, on 172G, une édition magnifique en six volumes in-folio, et il négocia avec les libraires un nombre de bons livres destinés à son institut. Quand toutes ses nouvelles acquisitions furent rassemblées dans Bologne, il en fit sa donation en 17:27.
Tout cela lini, tous ses projets heureusement terminés, il imita en quelque sorte Solon, qui après avoir été le législateur de son pays, et n'ayant plus de bien à lui faire, s'en exila. 11 alla, en 1728. reirouver sa retraite de Provence, pour y reprendre ses recherches de la mer et suivre en liberté ce
génie d'observation qui le possédait. Mais il eut, en 1729, une légère attaque d'apoplexie, et les médecins le renvoyèrent dans l'ail' natal. Il ne fit qu'y lan^mir jusqu'au V'^' novembre 1730, qu'une seconde attéique l'emporta. Tout Bologne fit parfaitement son devoir poui- un pareil citoyen, qui, à l'exemple des anciens romains, avait uni en même degré les lettres et les armes et donné tant de preuves d'un amour singulier pour sa patrie.
Etienne-François Geoffroy naquit à Paris, le 13 février 1G72, de Mathieu-François Geoffroy, marchand apothicaire, ancien échevin et ancien consul, et de Louise de Vaux, fille d'un chirurgien célèbre en son temps. Le bisaïeul paternel de Geoffroy avait été aussi premier échevin de Paris, et alors on ne choisissait que des bourgeois d'ancienne famille et d'une réputation bien nette, espèce de noblesse qui devait bien valoir celle dont la preuve ne consiste que dans les filiations.
Si nous disions que l'éducation d'un jeune homme a été telle, que quand il fut en physique, il se tenait chez son père des conférences réglées, où Cassini apportait ses planisphères, le P. Sébastien ses machines, Joblot ses pierres d'aimant ; oii du Verney faisait ses dissections, et Homberg des opérations de chimie; oii se rendaient, du moins par curiosité, plusieurs autres savants fameux et des jeunes gens qui portaient de beaux noms; qu'enfin, ces conférences parurent si bien entendues et si utiles, qu'elles furent le modèle et l'époque de l'établissement des expériences de physique dans les collèges, sans doute on croirait qu'il s'agissait de l'éducation d'un fils de ministre, destiné pour le moins aux grandes dignités de l'Église. Cependant tout cela fut fait pour le jeune Geoftroy, que son père ne destinait qu'à lui succéder dans sa profession. Mais il savait combien de connaissances demande la pharmacie
embrassée dans toute son étendue; il l'aimait et par goût, et parce qu'elle lui réussissait fort; et il croyait ne pouvoir luieux faire que de fournira son fils les moyens de poursuivre avec plus d'avantage la carrière où lui-même aurait vieilli.
Après cette première étude de physique générale, Geoffroy lit des cours particuliers de botanique, de chimie et même d'anatomie, quoique cette science ne fût pas de son objet principal. Il s'en écartait encore davantage dans ses heures de délassements, où l'on est le maître de choisir ses plaisirs. Il tournait, il travaillait des verres de lunettes; il exécutait des machines en petit; il apprenait l'italien de l'abbé Roselli, si connu parle roman de l'Infortuné Napolitain.
En 1G92, son père l'envoya à Montpellier, pour y apprendre la pharmacie chez un habile apothicaire, qui de son côté envoya son fils à Paris chez Geotfroy; échange bien entendu, puisque l'un et l'autre de ces jeunes gens, en laissant dans la maison paternelle ce qu'il était bien sûr d'y retrouver toujours, allait chercher dans une maison étrangère ce qu'il n'eût pas trouvé chez lui.
Geoffroy suivit les plus habiles professeurs de la fameuse école de Montpellier; et il vit presque naître alors dans cette ville un grand nom qui s'est toujours accru depuis, et qui par lui-même, et sans nul secours étranger, s'est élevé à la première place (1). Avant que de revenir à Paris, Geoff'roy voyagea dans les provinces méridionales du royaume et alla voir les ports de l'Océan; car il embrassait aussi ce qui n'était que de pure curiosité. Il en eût été peut-être bien puni à Saint- Malo, où il se trouva enfermé en 1693, dans le temps du bombardement des Anglais, si la terrible machine infernale, qui menaçait d'abîmer tout, n'eût manqué son effet. Le comte de Tallard, depuis duc, pair et maréchal de France, ayant été nommé au commencement de 1G98 à l'ambassade extraordinaire d'Angleterre, il choisit Geoff'roy, qui n'était point médecin, pour avoii' soin de sa santé; et il ne crut point (juc cette confiance, donnée au mérite dépourvu de titre, futtrop hardie.
(1) Il s'agit sans duute de Chirac, dont les cours avaient alors un grand succès à Montpellier, et qui depuis fut premier médecin du régent et du roi et membre de l'Académie des sciences.
2li8 FONTE.NELLK.
GeolFroy, qui savait voyager, ne manqua pas de profiler du séjour de Londres ; il gagna l'aniilié de la plupart des illustres d'un pays qui en produit tant, et principalement celle du chevalier Sloane; et en moins de six mois il devint leur conirère par une place qu'ils lui donnèrent dans la société royale.
De là, il passa en Hollande, où il vit d'autres savants, fil. d'autres observations, acquit de nouvelles connaissances. Il se présenta encore à lui l'o-xasion de l'aire un voyage agréable, celui d'Italie, où il alla, en 1700, avec l'abbé de Louvois, en qualité de son médecin, selon le langage de Geoffroy ; en qualité d'ami, selon le langage de cet abbé; car ils avaient tous deux le mérite de ne pas parler de même.
Le grand objet de Geoffroy était l'histoire naturelle et la matière médicinale, et il était d'autant plus obligé à porter ses vues de ce côté-Là, que son père avait dessein de lui laisser sa place et son établissement. Dès l(i93 il avait subi l'examen pour la pharmacie et fait son chef-d'œuvre ; cependant ce n'était point là le fond de son intention: il voulait être médecin et n'osait le déclarer. 11 faisait des études équivoques qui convenaient également au plan de son père et au sien ; telle était la matière médicinale, qu'un habile apothicaire ne saurait trop connaître et que souvent un habile médecin ne connaît pas assez.
Enfin, quand le temps fut venu de ne pouvoir plus soutenir la dissimulation et de prendre un parti décisif, il se déclara, et le père se rendit. Il avait destiné à la médecine son second fils, qui est aujourd'hui l'un des chimistes de cette académie; celui-là prit la pharmacie au lieu de son aîné. Cette légère transposition dut être assez indiff'érente au père ; mais enfin ce n'était pas là son premier projet; et il apprit combien la nature, qu'il n'avait pas assez consultée sur ses enfants, est jalouse de ses droits.
Geoff'roy se mit donc sur les bancs de médecine et fut reçu bachelier en 1702. Sa première thèse fut extrêmement retardée, parce que Fagon, premier médecin, qui devait y présider, et qui avait coutume de commettre pour la présidence, voulut présider en personne, honneur qui se fit acheter par des délais. Geoffroy, qui avait fait sa thèse lui-même, quoique, selon
ÉLOCIE DE GEOFFROY. 'l&J
l'usage établi, elle dût être l'ouvrage du président, avait choisi cette question : si le médecin est en même temps un mécanicien chimiste ? On sent assez qu'il avait intéi-êt de conclure pour l'affirmative, au hasard de ne pas comprendre tous les médecins dans sa définition. 11 composa pareillement ses deux autres thèses de bachelier, et à plus forte raison celles dont il fut président, après avoir été reçu docteur en 170i. 11 prenait toujours des sujets utiles ou intéressants. Celle où il demandait si riiomme a commencé par être ver piqua tellement la curiosité des dames, et des dames du plus haut rang, qu'il fallut la traduire en français, pour les initier dans des mystères dont elles n'avaienl point la théorie. On assure que toutes les Ihèses sorties de sa main n'ont pas seulement été regardées dans nos écoles comme des traités presque complets sur les sujets choisis, mais qu'elles se sont trouvées plus au goût des étrangers qu'un grand nombre d'autres, où ils se plaignent que le soin dominant a été celui de l'élégance du style et de la belle latinité.
Il ne se pressa point de se jeter dans la pratique dès qu'il en eut le droit; il s'enferma pendant dix ans dans son cabinet. et il voulut être sur d'un grand fonds de connaissances avant que de s'en permettre l'usage. Les médecins ont entre eux ce iju'ils appellent les bons principes; et puisqu'ils sont les bons, ils ne sont pas ceux de tout le monde. Les confrères de Geoffroy conviennent qu'il les possédait parfaitement. Son caractère doux, circonspect, modéré et peut-être même un peu timide, le rendait fort attentif à écouter la nature, à ne la pas troubler par des remèdes, sous prétexte de l'aider, et à ne l'aider qu'à propos et autant qu'elle le demandait. Une chose singulière lui fit tort dans les commencements; il s'affectionnait trop pour ses malades, et leur état lui donnait un air triste et affligé qui les alarmait : on en reconnut enfin le principe, et on lui sut gré d'une tendresse si rare et si chère à ceux qui souff'rent.
Persuadé qu'un médecin appartient également à tous les malades, il ne faisait nulle ditférence entre les bonnes pratiques et les mauvaises, entre les brillantes et les obscures. 11 ne recherchait rien et ne rejetait rien. De là, il est aisé de
conclure que ce qui dominait dans le nombre de ses pratiques c'étaient les obscures ou les mauvaises, et d'autant plus que ses premiers engagements lui étaient sacrés et qu'il n'eut pas voulu les rompre ou s'en acquitter légèrement pour courir aux occasions les phis flatteuses qui seraient survenues. D'ailleurs, souverainement éloigné de tout faste, il n'était point de ceux qui savent aider à leur propre réputation et qui ont l'art de suggérer tout bas à la renommée ce qu'ils veulent qu'elle répète tout haut avec ses cent bouches. Cependant le vrai avait percé à la longue, et Geoffroy était bien connu dans les grandes affaires de médecine; ceux qui s'étaient saisis des premiers postes l'appelaient presque toujours en consultation ; il était celui dont tous les autres voulaient emprunter les lumières. Cicéron conclut que les Romains étaient le plus vaillant peuple du monde, de ce que chaque peuple se donnait le premier rang pour la valeur et accordait toujours le second aux Romains. i
En 1709, le roi lui donna la place de professeur en médecine au collège royal, vacante parla mort de Tournefort. Il entreprit de dicter à ses auditeurs toute l'histoire de la matière médicinale, sur laquelle il avait depuis longtemps amassé de grandes provisions. Tout le règne minéral a été expédié, c'està-dire tous les minéraux qui sont en usage dans la médecine, et c'est ce qu'on a jusqu'à présent sur ce sujet de plus recherché, de plus certain et de plus complet. Il en était au règne végétal ; et comme il suivait l'ordre alphabétique, il en est resté à la ?)ie7me, qui, quoique assez avancée dans l'alphabet, laisse après elle un grand vide et beaucoup de regrets aux curieux de ces sortes de matières. Il n'avait point touché au règne animal; mais du moins tout ce qu'il a dicté s'est trouvé en très bon ordre dans ses papiers, et on espère que sa famille le donnera au public.
Fagon, qui était toujours demeuré titulaire de la charge de professeur en chimie au Jardin royal, la faisait exercer par quelqu'un qu'il choisissait. Saint- Yon, à qui il avait donné cet emploi, n'ayant pu le remplir en 1707 à cause de ses infirmités, GeoftVoy eut sa place et s'en acquitta si bien que dans la suite Fagon se démit absolument de la charge en sa faveur.
Cela arriva en 1712. Fagon, pour mettre en œuvre Geoffroy tout entier, lui demanda qu'aux leçons ordinaires de chimie il en joignît sur la matière médicinale, ce qui dans une même séance ajoutait deux heures, et quelquefois trois, à deux autres déjà employées. Geoffroy y consentit, emporté par son zèle et sans doute aussi par un certain sentiment de gloire qui agit et doit agir sur les âmes les plus éloignées de la vanité. Il était soutenu par le plaisir de voir que de si longues séances, loin de rebuter les auditeurs, ne les rendaient que plus assidus et plus attentifs; mais enfin il consulta trop peu les intérêts de sa santé, qui était naturellement faible et qui en souffrit.
La Faculté de médecine, qui se choisit tous les deux ans un chef, qu'on appelle doyen, crut en 1706 se trouver dans des circonstances oi^i il lui en fallait un qui, quoique digne de l'être, ne fît aucun ombrage à sa liberté et qui aimât mieux sa compagnie que sa place. Geoffroy fut élu : mais comme tous les membres d'une république ne sont pas également républicains, quelques-uns attaquèrent son élection par des irrégularités prétendues, et lui-même aurait été volontiers de leur parti ; mais l'élection fut confirmée par le jugement de la cour.
Ses deux années de décanat finies, il fut continué ; et cela par les suffrages mêmes qui auparavant lui avaient été contraires. On sentait un nouveau besoin qu'on avait de lui. 11 s'était élevé un procès entre les médecins et les chirurgiens, espèce de guerre civile qui divisait les citoyens d'un même état; et il fallait ou du zèle pour la soutenir, ou de la douceur pour la terminer; et même en la soutenant, il fallait toujours de la douceur avec le zèle. On lui fit un honneur singulier: il y a sous le doyen un censeur qui est son lieutenant, et ce censeur est toujours le doyen qui vient de sortir de place. On supprima le titre de censeur pour les deux années du nouveau décanat de Geoffroy, et on le laissa le maître de choisir ceux qu'il voudrait pour l'aider. Ces témoignages d'estime de la part de sa compagnie, qu'il n'avait pas recherchés par ambition, il les sentit vivement par un principe de reconnaissance d'autant plus fort, qu'on est plus dégagé de passions
27i FO.NTEiNELLE.
lumuUuouses. 11 se livra sans ménagement au.v travaux extraordinaires du second décanat, qui, joints à ceux qu'exigeaient sa profession et ses différentes places, ruinèrent absolument sa santé, et au commencement de 1730 il tomba accablé de fatigues. Il eut cependant le courage de mettre la dernière main à un ouvrage que ses prédécesseurs doyens avaient jugé nécessaire, mais qu'ils n'avaient pas fini : c'est un recueil des médicaments composés les plus usités, (juc les pharmaciens doivent tenir toujours prêts.
Nous ne l'avons point encore^ représenté connue académicien, parce que nos histoires imprimées font foi qu'il n'a pas rempli ce devoir avec moins d'exactitude que les autres, si ce n'est dans les quatre dernières années, où le décanat était une dispense assez légitime. Il donna en 1718 un système singulier et une table des affinités ou rapports des différentes substances de chimie. Ces affinités firent de la peine à quelques-uns, qui craignirent que ce ne fussent des attractions déguisées, d'autant plus dangereuses que d'habiles gens ont déjà su leur donner des formes séduisantes : mais enfin, on reconnut qu'on pouvait passer par-dessus ce scrupule et admettre la table de Geoffroy, qui, bien entendue et amenée à toute la précision nécessaire, pouvait devenir une loi fondamentale des opérations de chimie et guider avec succès ceux qui travaillent (1).
Il était entré dans cette compagnie dès Tan 1699, et il est mort le 6 janvier 1731.
F:loge de chiuac
Pierre Chirac naquit en 1650, à Conques en Rouergue, de Jean Chirac et de Marie Rivet, bourgeois de cette petite ville,
(1) Ces tables ont beaucoup d'iinpo-tance dans l'histoire de la chimie. Fonlenelle, grand ennemi des attractions et des afTinilés, a le tort de les traiter avec trop de légèreté et de défiance,
et dont la lortune était fort étroite. Quoique fils unique, il n'eut point de meilleur parti à prendre après ses études que de se destiner à l'église, qui lui parut une ressource presque absolument nécessaire. En étudiant la théologie, il ne laissa pas de s'appliquer par curiosité à la philosophie de Descartes, qui avait déjà pénétré jusque dans le Rouergue. Quand il s'en fut rempli autant qu'il l'avait pu sans aucun secours, il crut pouvoir sortir de Conques, et il alla à Montpellier, où cette même philosophie, naissante aussi, commençait à remuer les esprits. 11 fut bientôt connu dans cette ville, quoique accoutumée depuis longtemps à la science et au mérite.
Chicoineau, cliancelier et juge de l'université de Montpellier, prit chez lui, en 1078, Chirac, qu'il regardait déjà comme gi*and physicien, pour lui confier la direction des études de deux de ses fils qu'il destinait à la médecine. 11 fut si content du maître qu'il leur avail donné, qu'il voulut songer solidement à ce qui pouvait lui convenir : et comme il lui trouvait peu de véritable vocation pour l'état dont il portait l'habit, et d'ailleurs beaucoup d'acquis dans la physique, il le détermina d'en profiter pour embrasser la profession de médecin.
Chirac devenu membre de la Faculté de Montpellier en 1682, y enseigna, cinq ans après, les diffère i tes parties de la médecine. On sentit bien le prix des leçons qu'il dictait à ses auditeurs. Elles n'avaient pas le sort ordinaire de périr entre les mains de ceux qui s'étaient donné la peine de les écrire : on se les transmettait des uns aux autres, et c'était une faveur ; et encore aujourd'hui elles sont un trésor que l'on conserve avec soin. On recueillait avec le même empressement les discours qui en étaient l'explication, toujours plus étendus et encore plus approfondis que les leçons ; on rassemblait, on réunissait ce que différentes personnes en avaient retenu, et on travaillait à en faire un corps, tant on était animé par l'espérance d'une grande instruction.
Outre les leçons publiques, Chirac faisait chez lui des cours particuliers, plus instructifs encore pour ses disciples, et même pour lui, à cause de la liberté de la conversation ; les étrangers y couraient en foule, et Montpellier se remplissait d'habitants qu'il lui devait.
Quand il fut assez plein de théorie, il se mit dans la pratiiiiie. Barbcyrac y tenait alors le premier rang à Montpellier, et son nom vivra longtemps. Chirac le prit pour guide et pour modèle, avec les restrictions néanmoins qu'un grand homme meta l'imitation d'un autre, sans renoncer aux connaissances particulières qu'il pouvait avoir acquises, ni à des vues dont la nouveauté eût peut-être empêché Barbeyrac lui-même d'oser les approuver.
En 1G92, le maréchal de Noailles lui donna, de l'avis de Barbeyrac, Ja place de médecin de l'armée deRoussillon. 11 fut en 1693 au siège de Roses, après lequel une dyssenterie épidémiquo se mit dans l'armée. Le ministre de la guerre lui envoya de Paris de l'ipécacuanha, qui y était encore nouveau, et connu sous le nom de remède du médecin Hollandais. 11 en donna avec opiniâtreté et de toutes les façons, sans en pouvoir tirer aucun bon effet. A la fin, réduit à trouver sa ressource en lui-même, il donna du lait coupé avec de la lessive de sarment de vigne, et il eut le plaisir de voir presque tous ses malades guéris.
Quelques années après, il y eut à Rochefort une autre maladie épidémique, qu'on appelle de Siam, beaucoup plus cruelle que la dyssenterie, nouvelle dans nos climats et effrayante par le seul spectacle. Begon, intendant de cette ville, demanda au roi M. Chirac, déjà très célèbre, singulièrement pour les cas extraordinaires. Il eut recours à l'ouverture des cadavres, plus nécessaire que jamais dans un mal inconnu. Il en ouvrit peut-être cinq cents, travail énorme et qui demandait une violente passion de s'instruire. 11 vit le mal dans ses sources et s'en assura si bien, que comme il crut qu'il pourrait être attaqué lui-même, il composa un grand mémoire de la manière dont il voulait être traité en ce cas-là et de tout ce qu'il y avait à faire selon les différents accidents dont la maladie était susceptible ; car il prévoyait toutj il détaillait tout. 11 chargeait de l'exécution un chirugien seulj en qui il avait pris confiance, et priait instamment Begon de ne pas permetti'e qu'aucun autre s'en mêlât.
Pour l'honneur de Chirac, il fut attaqué de la maladie, traité selon ses ordres et guéri. Il lui en resta seulement la
suite ordinaire, une jaunisse, et sa convalescence fut très longue.
Ce lut pendant ce séjour à Rochefort, où il traita beaucoup de petites véroles, qu'il découvrit que dans ceux qui en étaient morts, il y avait inflammation de cerveau. 11 eût fallu les saigner du pied, pour faire une diversion ou révulsion du sang en bas. Mais saigner dans la petite vérole ! saigner du pied, surtout des bommes ! quelle étrange pratique! n'en meurt-on pas toujours ? Et en effet, la saignée du pied dans les bommes était presque toujours suivie de la mort, parce qu'on n'y avait toujours recours que trop tard et dans les cas désespérés. Un violent préjugé sur ce sujet, bien établi, bien enraciné chez le peuple, ne l'était pas moins cbez les médecins, qui de plus ne se voulaient pas laisser renvoyer à l'école. Ils ne l'accusaient que d'ignorance et de témérité, tandis que le peuple l'accusait d'un dessein formé contre les jours du genre bumain. 11 soutint couiageusement sa pratique, malgré les clameurs qui s'élevaient de toutes parts ; ses malades guérissaient, les autres mouraient, du moins en beaucoup plus grand nombre, et il n'était encore guère justifié.
C'est lui qui a réglé aussi, mais avec moins de contradiction, la manière généralement reçue dont on conduit aujourd'hui le remède d'une autre maladie du même nom. Les grands médecins sont ceux dont la pratique, fondée sur les principes d'expérience établis, est la plus sûre et la plus heureuse ; mais ceux qui établissent solidement de nouveaux principes sont d'un ordre plus élevé. Les uns portent l'art tel qu'ils le trouvent jusqu'où il peut aller ; les autres le portent plus loin qu'il n'allait. Aussi Silva, si bon juge en ces matières et si intél'cssé à ne pas soufl'rir des usurpateurs dans les premiers, a dit qu'il appartenait à Chirac d'être législateur.
Après s'être entièrement remis des fatigues et de sa maladie de Rochefort, il avait repris à Montpelher ses anciennes fonctions de professeur et de médecin. Là il eut deux contestations à essuyer, et même plus que des contestations, car elles devinrent des procès en justice. 11 s'agissait de la découverte de l'acide du sang avec Vieussens, célèbre docteur de la même faculté, et de la structure des cheveux avec Sorazzi, médecin
italien. Ni riin ni l'autre sujet n'étaient dignes de la chaleur qui s'y mit. On est assez persuadé de son propre mérite; cependant il ne nous rassure pas assez pour nous procurer quelque tranquilité quand on nous attaque. Le nom de Chirac ne laissait pas de croître de jour en jour : les provinces voisines profilaient souvent de la proximité ; on l'appelait pour les malades de distinction, et sa réputation contribuait beaucoup à affermir celle de la fameuse école de Montpellier.
En 1706, feu le duc d'Orléans partit pour aller commander l'armée de France en Italie. Il laissait son premier médecin à Paris; et comme il lui en fallait un aupi'ès de sa personne, le comte de Noce, qui avait fort connu Chirac à Montpellier, le proposa par zèle pour un prince à qui il était infiniment attaché. La voix publique parlait comme lui ; le choix fut fait et eut les suites les plus heureuses. Le duc d'Orléans au siège de Turin fut très dangereusement blessé au poignet et se trouvait sur le point d'en perdre le bj-as, lorsque Chirac imagina de lui mettre ce bras dans des eaux de Balai'uc qu'on fit venir. Ce remède si simple, et auquel il eut été si naturel de ne pas penser, produisit une parfaite et prompte guérison, presque miraculeuse. Il en a fait l'histoire dans une grande dissertation en forme de thèse sur les plaies, ouvrage qui par la solidité et l'abondance de l'instruclion, se fait pardonner sans peine une grande néghgence de style.
L'année suivante, ce prince mena encore avec lui en Espagne M. Chirac, que la grande réputation qu'il y avait acquise obligea d'y demeurer quelque temps après la campagne finie.
Au retour d'Italie et d'Espagne, il vint à Paris, et il en goûtait fort le séjour. Le duc d'Orléans, qui avait Homberg pour premier médecin et ne croyait pas que toute autre place fût digne de Chirac, voulut le renvoyer à Montpellier avec toutee les récompenses dues à ses services ; il craignait d'ailleurs qu'un homme de ce mérite ne fût pas vu de trop bon œil à Paris, et peut-être à la cour, qui n'avait pas été consultée sur ce choix. Mais Chirac avait tropbien senti les avantages de Paris; il obtint sans peine d'y demeurer, et il acheta le droit d'y exercer la médecine par une des charges de la maison du prince.
Il lui manquait assez de choses presque nécessaires en ce
ÉLOGE DE CHIHAC. 277
pays-ci. 11 parlait peu. sèchement et sans agrément. 11 ne laisait guère aux malades ces explications circonstanciées et détaillées de leurs maux, qu'ils ne sont pas ordinairement capables d'entendre et qu'ils écoutent pourtant avec une espèce de plaisir. 11 leur présentait dans les occasions l'idée désobligeante, quoique vraie, qu'il y avait de la fantaisie et de la vision dans leurs infirmités: il leur niait sans détour jusqu'à leur sentiment même : et combien les femmes principalement en devaient-elles être choquées? 11 se prêtait peu aux objections souvent puériles des malades ou de leurs familles, et on n'arlachait jamais de lui aucune complaisance, aucune modification à ses décisions laconiques. Heureux les malades, quand ils avaient pris le bon chemin I 11 n'était guère consolant et n'avait presque qu'un même ton [toui- annoncer les événements les plus opposés. De plus, il apportait des pratiques nouvelles, et cei'tainement il devait avoir quel({ues mauvais succès, qui plus certainement encore seraient bien mis en évidence et bien relevés.
Malgré tout cela, à i)eine fut-il fixé à Paris, qu'il y eut une vogue étonnante. Sa rue était incommodée delà quantité de carrosses ({u'on lui en\ oyait de tous côtés. On pcnit croire ([ue la nouveauté y avait quelque part, puisque Paris était le lieu di' la scène; mais il fallait au fond que de grandes et lares qualités eussent surmonté à ce point-là tout ce qui lui était contraire. En ellet, il avait ce que l'on ap[)elle le COU}) d'œil d'une justesse et d'une promptitude singulières, et peut-étr.^ uniques. C'était une espèce d'inspiration dont la clarté et la foice prouvaient la vérité, du moins pour lui. Par là, le plus difficile étant fait, il formait en lui-mèuie le plan de la cure et le suivait avec une constance inébranlable, ])arce ([u'il naiirait pu s'en d(''])ai1ir sans agir contre des lumières ([ui le frappaient si \ivement. Ceux qui n'en ont ({ue de moindres ou de moins \ives peuvent n'être pas si constants, et même ne le doivent pas. Les malades prenaient d'autant plus de confiance en lui, qu'ils se sentaient conduits par une main plus ferme; son inflexibilité leur assurait combien il comptait d'avoir pris le bon par;i, et ils s'encourageaient par ses ligueurs. Ils voyaient encore que si les occasions le
demandaient, il hasardait vraiment pour eux sa propre réputation. Lorsqu'il jugeait nécessaire un de ces coups hardis qui hii étaient particuliers, et que le malade était important, il savait qu'il se rendait responsai)le de l'événement et que, s'il était fâcheux, les cris d'une famille puissante soulevaient aussitôt le public contre lui : cependant il ne mollissait point, il ne préférait point la route ordinaire plus périlleuse pour le malade, mais moins pour le médecin ; et il voulait, à quelque prix que ce fût, avoir tout fait pour le mieux.
A la mort de Homberg, qui arriva en 1715, le duc d'Orléans, déjà régent du royaume, le fit son premier médecin, choix presque nécessaire qui lui donnait un nouvel éclat, et eût augmenté s'il eût été possible sa grande pratique de Paris. L'année suivante il entra dans l'Académie en qualité d'associé libre, et sans ses occupations continuelles et indispensables, on lui reprocherait d'avoir trop joui des privilèges de ce titre.
En 1718, il succéda à Fagon dans la surintendance du Jardin du roi. Il était à la source des grâces, puisque le prince régent en était le maître et qu'il aimait tant à en faire.
En 1720, Marseille l'ut attaquée d'une maladie d'abord inconnue, mais qui dès sa naissance faisait de grands ravages. Chirac offrit au Régent d'y aller, afin que la ville, qui se verrait secourue par le gouvernement, en prît plus de courage pour se secourir elle-même. Son offre ne fut pas acceptée ; il proposa en sa place Chicoineau et Yerny, célèbres médecins de Montpellier, dont il garantit le savoir, le zèle et l'intrépidité, et les ordres pour leur voyage furent donnés par S.A. R. Chicoineau était le même dont il avait été précepteur, et de plus c'était son gendre; car la fille unique du précepteur était devenue un assez bon parti pour épouser le disciple. Il était juste que la maison par oii il avait commencé sa fortune, et qui en avait ouvert la route, en profitât.
Chicoineau et Verny, arrivés à Marseille, trouvèrent la peste, accompagnée de toute la désolation, de toute la consternation, de toutes les horreurs qu'elle a jamais traînées après elle. La ville n'était presque plus habitée que pardescadavres qui jonchaient les rues, ou par des mourants abandonnés qui n'avaient pas eu la force de fuir. Nulles provisions, nuls vivres, nul argent.
Chirac fut, pour ainsi dire, le médecin général de Marseille, par le soin assidu dont il veillait à tous ses besoins auprès du régent, par les secours de toute espèce qu'il obtenait pour elle, par toutes les lumières dont il fortifiait celles des habiles gens qu'il y avait fait envoyer. Il procura encore à cette malheureuse ville quatre médecins de Montpellier, et ses amis, qu'il crut dignes d'une commission si honorable et si peu recherchée. Boyer, de qui je tiens celte i-elation, et qui aujourd'hui pratique avec succès à Paris, fut l'un d'entre eux. Ils rassurèrent d'abord le peuple par l'extrême hardiesse dont ilsabordaient les malades et par Fimpunité de cette hardiesse toujours heureuse. Peut-être, et cela ne diminuerait guère la gloire de l'héroïsme, était-il dans le sentiment de Chirac que la peste ne se communique pas par contagion. Quoi qu'il en soit de cette opinion si paradoxe, il serait difficile qu'elle fût plus dangereuse et plus funeste aux peuples que l'opinion commune.
Chirac avait conçu depuis longtemps une idée qui eût pu contribuer à l'avancement de la médecine. Chaque médecin particulier a son savoir qui n'est que pour lui ; il s'est fait, par ses observations et par ses réflexions, certains principes qui n'éclairent que lui. Un autre, et c'est ce qui n'arrive que trop, s'en sera fait de tous diff'érents, qui le jetteront dans une conduite opposée. Non seulement les médecins particuliers, mais les facultés de médecine semblent se faire un honneur et un plaisir de ne pas s'accorder. De plus, les observalitjns d'un pays sont ordinairement perdues pour un autre. On ne profite point à Paris de ce qui a été remarqué à Montpellier. Chacun est comme renfermé chez soi, et ne songe point à former de société. L'histoire d'une maladie qui aura régné dans un lieu, ne sortira pas de ce lieu-là, ou plutôt on ne l'y fera pas. Chirac voulait établir plus de communication de lumières, plus d'uniformité dans les pratiques. Vingt-quatre médecins des "plus employés de la Faculté de Paris duraient composé une académie i[u[ eût été en correspondance avec les médecins de tous les hôpitaux du royaume, et même des pays étrangers qui l'eussent bien voulu (1). Dans un temps où les
(4) Cette idée, qui fail honneur à Chirac, est à peu près réalisée aujourd'hui par l'Académie de undocine de Paris, qui est en rapport avec toute la province par ses correspondants et ses associés.
280 FOiMENELLE.
pleurésies, par exemple, auraient été plus communes, l'Académie aurait demandé à ses correspondants de les examiner plus particulièrement dans toutes les circonstances, aussi bien que les effets pareillement détaillés des remèdes. On auraitfait d(! toutes ces relations un résultat bien précis, des espèces d'aphorismes que l'on aurnit gardés cependant jusqu'à ce que les pleurésies fussent revenues, pour voir quels changements ou quelles modifications il faudrait apporter au premier résultat. Au bout d'un temps on aurait eu une excellente histoire de la pleurésie, et des règles pour la traiter aussi sures qu'il soit possible. Cet exemple fait voir d'un seul coup d'œil quel était le projet, tout ce qu'il embrassait, et quel en devait être le fruit. Le duc d'Orléans l'avait approuvé et y avait fait entrer le roi; mais il mourut lorsque tout était disposé pour l'exécution.
Par cette mort, que le plus grand nombre sentit douloureusement, Chirac perdait non seulement un prince de la famille royale, mais encore un premier ministre. Privé de ce maître et de ce protecteur, mais toujours attaché à son auguste maison, il quitti la cour et commença à se livrer absolument à la ville, qui regarda comme un bien pour elle le malheur d'un si grand médecin. On lui donnait la première place dans sa profession, et les plus illustres de ses confrères y consentaient sans prétendre même diminuer sa supériorité par l'avantage qu'il avait des années et de l'expérience. 11 dominait dans les consultations comme aurait fait Hippocrate; on l'aurait presque dispensé de raisonner et son autorité seule eût suffi.
11 obtint du roi en 1728 des lettres de noblesse, et enfin en 1730 le plus grand honneur où il pût arriver, la place de premier médecin vacante par la mort de Dodart. Tous les Français zélés pour les jours de leur maître, l'avaient nommé d'une commune voix, et pour cette fois seulement les intrigues de la cour n'eurent rien à faire.
11 attira aussitôt à la cour Chicoineau, son gendre, qui, indépendamment de ce titre, avait pour lui l'histoire de la peste de Marseille, une grande capacité en médei^ine, employée principalement au service des malades indigents. Le roi le mit auprès des enfants de France.
La nouvelle autorité de Chirac lui réveilla les idées de son académie de médecine. Les fonds nécessaires, article le plus difficile, étaient réglés et assurés; mais quand le dessein fut connnuniqué à la Faculté de Paris, il se trouva beaucoup d'opposition. Elle ne goûtait point que vingt-quatre de ses membres composassent une petite troupe choisie, qui aurait été trop fière de cette distinction et se serait crue en droit de dédaigner tout le reste du corps. Les plus employés devaient la former, et les plus employés pouvaient-il se charger d'occupalions nouvelles? N'étail-on pas déjà assez instruit par les voies ordinaires? Enfin, comme il est aisé de contredire, on contredisait, et avec force ; et le premier médecin, trop engagé d'honneur pour reculer, persuade d'ailleurs de l'utilité de son projet, tombait dans Tincertitude de la conduite qu'il devait tenir à l'égard d'un corps respectable. La douceur et la vigueur sont également dangereuses; etil sedéterminaitpour Icspartis de vigueur, lorsqu'il fut attaqué de la maladie dont il mourut le l*^"" mars 1732, âgé de quatre-vingt-deux ans. Il avait annoncé lui-niTme, pour pousser jusqu'au bout la science du pronostic, qu'il n'en pouvait échapper.
Il a laissé une fortune considérable, bien due à un travail aussi long, aussi assidu, aussi pénible, aussi utile à la société. Il lègue par son testament à l'université de Montpellier la somme de trente mille livres, qui seront employées à fonder deux chaires pour deux professeurs, dont l'un fera des leçons d'anatomie comparée, l'autre expliquera le Traité de Borelli, rJr moiu animalium, elles matières qui y ont rapport.
On peut juger par là combien il estimait l'anatomic; et puisqu'il l'estimait tant, on peut juger qu'il la possédait à fond. 11 allait encore plus loin: jusqu'à la chirurgie et à tous les détails de cet art, dont assez communément les médecins ne s'inquiètent pas. Convaincu ([uils ne devaient pas regarder les opérations manuelles comme indignes d'eux, et que toute leur gloire est de guérii-, il avait obtenu en 172G l'établissement de six places de médecins-chirurgiens entretenus par le roi, qui sciaient ivçus gratuitement dans la faculté de iMontpellier, à condition qu'ils exerceraient eux-mêmes la chirurgie dans l'hôpital démette ville. Mais ce dessein, qui à ])eine com-
mençait à s'exécuter, fut arrêté par des accidents étrangers ; et le préjugé contraire à la réunion dos deux professions, qui peut-être eût été ébranlé par cet exemple, demeura dans toute sa force. Du moins Chirac Tattaqua toujours par sa conduite autant qu'il le pouvait; il ne manquait pas d'opérer de sa main, lorsqu'il trouvait des malades sans sccouis ou avec de mauvais secours. Aussi les plus habiles chiruigions de Paris l'appelaient dans toutes les grandes occasions, ravis d'avoir un témoin et un juge si éclairé, qui se faisait un honneur d'être alors un d'entre eux. C'est à lui que Ton doit M. La Peyronie, qui était à la veille de prendre ses degrés de docteur en médecine à Montpellier, quand Chirac le détermina à prendre le parti de la chirurgie, qu'il aimait trop pour ne pas lui procurer un si grand sujet. Il accompagna môme ses conseils d'une prédiction de ce qui arriverait à son ami, et il a eu le plaisir delà voir accomplie (1).
ÉLOGE DE RESSONS
Jean-Baptiste Deschiens de Ressens naquit à Châlons en Champagne, le 2i juin 1G60, de Pierre Deschiens, secrétaire du roi, et de Marie Maurisset. Son père, qui était fort riche, le destina aux emplois, qui du moins conservent la richesse : mais la nature le destinait à un autre où le patrimoine est fort exposé, sans compter la vie. A dix-sept ans il se déroba de sa maison paternelle pour entrer dans les mousquetaires noirs; il en fut tiré par force, et ^le demeura chez son père qu'autant de temps qu'il lui fallut pour ménager une seconde évasion. Il se jeta dans le régiment de Champagne, oii il eut bientôt une lieutenance et d'où il fut encore arraché. Enfin, pour finir ce combat perpétuel entre sa famille et lui, en la
(1) Cette prédiction paraît se rapporter à la fondation, en 1731, de la Société de chirurgie, à laquelle La Peyronie eut une grande f)art.
ÉLOGE DE RESSONS. 283
mettant plus hors de portée de le poursuivre, il alla à Toulon et y fut roru dans la marine, en IG83, volontaire «à brevet.
Cette inclination invincible pour la guci're promettait beaucoup, et elle lint tout ce qu'elle promettait: une valeur signalée, de l'ardeur à rechercher les occasions, de l'amour pour les périls honorables. Il servit avec éclat dans les bombardements de Nice, Alger, Gênes, Tripoli, Roses, Palamos, Barcelone^ Alicante. Dès l'an 1093, dix ans après son entrée dans la marine, il était parvenu à être capitaine de vaisseau, élévation rapide où la faveur et l'intrigue n'eurent cependant aucune part.
Il y a une infinité de gens de guerre qui sont des héros dans l'action, et hors de là ne font guère de réflexions sur leur métier. En général le nombre des hommes qui pensent est petit, et l'on pourrait dire que tout le genre humain ressemble au corps humain, où le cerveau, et apparemment une très petite partie du cerveau, est tout ce qui pense; tandis que toutes les autres parties, beaucoup plus considérables par leur masse, sont privées de cette noble fonction et n'agissent qu'aveuglément. Ressens s'était particulièrement adonné à rarlillerie : il ne se contenta pas d'en pratiquer les règles dans toute leur exactitude, il en voulut approfondir les principes et examiner de plus près tous les détails ; et qnand un bon esprit pnmd cette route en quelque genre que ce soit, il est étonné lui-même de voir combii^i on a laissé encore à faire à ses recherches et à son industrie. Dans l'art de tirer les bombes, dont tant d'habiles gens se sont mêlés. Ressens conipta jusqu'à vingt-cinq défauts de pratique qu'il corrigea en ditférentes rencontres (1). Le duc du Maine, grand-maître de l'artillerie, voulut avoir dans ce corps qu'il commande un homme qui y convenait si bien. Il le détermina à quitter le service de mer ponr celui de terre sur la fin de 170 i, et fit créer en sa faveur une dixième charge de lieutenant-général d'artillerie sur terre. A tout ce qui l'animait auparavant, il se joignit ce choix si flatteur et les bontés d'un si grand prince. Ainsi nous supprimons tout le détail de sa vie militaire pen-
(1) Voyez les Mémoires de ni6, p. 19 et suiv.
284 FONTENELLK.
dant la guerre do la succession d'Espagne; il ne pouvait ni manquer d'occasions ni leur manquer.
Dans les temps de paix, cet homme, qui n'avait respiré que bombardements, qui ne s'était occupé qu'à l'aire forger ou à lancer des foudres, faisait ses délices de la culture d'un assez beau jardin qu'il s'était donné. Il avait assurément fait plus de ravages que ces premiers consuls ou dictateurs lomains, plus célèbres par leur retour aux fonctions du labourage après leurs triomphes que par leurs triomphes mêmes, Ces sortes de plaisirs si simples et si peu apprêtés, qu'on ne goûte que dans la solitude, ne peuvent guère être que ceux d'une àme tranquille et qui ne craint point de se voir et de se reconnaître. 11 faut être bien avec ceux avec qui l'on vit, et bien avec soi (juand on vit avec soi.
Ressens porta dans son jardin le même esprit d'observation et de recherche dont il avait fait tant d'usage dans Tartillerie ; et quand il fut entré, en 1716, dans l'Académie en qualité d'associé libre, tantôt il nous donna ce que nous avons déjà rapporté sur les bombes, ou de nouvelles manières d'éprouver la poudre (1); tantôt de nouvelles pratiques d'agriculture, comm(> celle de garantir les arbres de leur lèpre ou de leui* mousse (2); alternativement guerrier et laboureur ou jardinier, toujours citoyen.
11 avait des idées particulières sur le salpêtre; il en tirait de certaines plantes, et prétendait faire une composition meilleure que la commune et à meilleur marché. On dit que le prince régent, dont le suffrage ne sera ici compté, si l'on veut, que pour celui d'un habile chimiste, avait assez approuvé ses vues. L'Académie, accoutumée aux discussions rigoureuses, lui fit des objections qu'elle savait bien mettre dans toute leur force. Il les essuya avec une douceur qui aurait pu servir d'exemple à ceux qui ne sont que gens de lettres; mais il cessa de s'exposer à des espèces de combats auxquels il n'était pas assez exercé. Il a laissé un ouvrage considérable manuscrit sur le salpêtre et la poudre.
(1) Voyez l'iiisluire de 1720, p. 112.
(2) Voyez J'Hisloire de 1716, page 31.
ÉLOGE DE nOERlIAAVE. 285
Dans les dernières années de sa vie, il tomba dans un i^T-and atlaiblissenienl, qui ne fut pourtant, pendant un temps assez long, que celui de ses jambes, dont il ne pouvait plus se servir ; tout le reste était sain. Il n'avait point attendu l'àgc ou les infii-mités pour se tourner du côté de la religion; il en ('lait bien pénétré, et je sais de lui-même qu'il avait écrit sur ce sujet. Je ne doute pas que la persuasion et le zèle ne fuss(Mit ce qui dominait dans <'et ouvrage: mais si la religion pouvait se glorifier de ce que les hommes t'ont pour elle, peutèlre tirerait-elle autant de gloire des faibles efforts d'un homme de guerre en sa faveur, que des plus savantes productions d'un théologien. Il mourut le 31 janvier 173o, âgé de 75 ans, ayant fait tout le chemin qu'un bon officier devait iaire par de longs services; seulement peut-être un meilleur courtisan aurait-il été plus loin.
Son caractère était assez bien peint dans son extérieur ; cet air de guerre hautain et hardi, qui se prend si aisément, et qu'on trouve qui sied si bien, était surmonté ou même effacé par la douceur naturelle de son âme; elle se marquait dans ses manières, dans ses discours et jusque dans son ton. A peine toute la bienséance d'un état absolument différent du sien aurait-elle demandé rien de plus.
il avait épousé Anne-Catherine Berrier, fille de Jean-Baptiste Berrier de la Perrière, doyen des doyens des maîtres des l'oquètes, et d Marie Potier de Novion. Il en a eu deux enfants
tLOGE DE BOERHAAM
Herman Boerhaave naquit le dernier de décembre 1(368 à Noorhout, près de Leyde, de Jacques Boerhaave, pasteur de ce petit village, et d'Agar Paalder. Sa famille élait originaire de Flandre, anciemiement établie à Leyde, et dune fortune très médiocre, Dès l'âge de cinq ans. il perdit sa mère qui laissait
encore trois autres enfants. Un an après le père se remaria, et six nouveaux enfants augmentèrent sa famille. Heureux les pays où le luxe et des mœurs trop délicates n'en font point craindre le nombre ! Il arriva encore une chose qui serait assez rare dans d'autres pays et dans d'autres mœurs; le seconde femme devint la mère commune de tous les enfants de son mari, également occupée de tous, tendrement aimée de tous.
Le père, et par un amour naturel, et par une économie nécessaire, était le précepteur des garçons aussi longtemps qu'il pouvait l'être. Il reconnut bientôt dans Herman des dispositions excellentes, et il le destina à remplir une place comme la sienne. Son ambition ne prenait pas un plus grand vol. Il lui avait déjà appris à l'âge de onze ans beaucoup de latin, de grec, de belles-lettres ; et dans le môme temps qu'il lui formait l'esprit, il avait soin de lui fortifier le corps par quelque exercice modéré d'agriculture ; car il fallait que la bonne éducation ne coûtât pas.
Cependant, vers l'âge de quatorze ans, le jeune Boerhaave fut attaqué d'un ulcère malin à la cuisse gauche; il fut tourmenté pendant près de quatre ans et du mal et des remèdes : enfin, après avoir épuisé tout l'art des médecins et des chirurgiens, il s'avisa de se faire de fréquentes fomentations avec de l'urine où il avait dissous du sel, et il se guérit lui-même, présage si l'on veut de l'avenir qui l'attendait.
Cette longue maladie ne nuisit presque pas au cours de ses études. Il avait pour son goût naturel trop d'envie de savoir, et il en avait trop besoin par l'état de sa fortune. 11 entra à quatorze ans dans les écoles publiques de Leyde, passait rapidement d'une classe dans une plus élevée, et partout il enlevait les prix. Il n'avait que quinze ans quand la mort de son père le laissa sans secours, sans conseil, sans bien.
Quoique dans ses études il n'eût pour dernier et principal objet que la théologie, il s'était permis des écarts assez considérables vers une autre science extrêmement différente, vers la géométrie, qu'il aurait presque dû ne connaître que de nom Peut-être certains esprits faits pour le vrai savent-ils par une espèce d'instinct, qu'il doit y avoir une géométrie qui sera quelque chose de bien satisfaisant pour eux; mais enfin,
ÉLOGE DE 130ERHAAVE. 287
Boerhaave se sentit Ibrcc à s'y appliquer, sans aucune autre raison que celle du charme invincible (jui Taltirait. Heureusement ce fut là pour lui, après la mort de son père, une ressource qu'il n'avait pas prévue. Il trouva moyen de subsister à Lcyde. et d'y continuer ses études de théologie, en enseignant les mathématiques à des jeunes gens de condition.
D'un autre côté, la maladie dont il s'était guéri lui fit faire des réflexions sur l'utilité de la médecine, et il entreprit d'étudier les principaux auteurs dans ce genre, à commencer par Hippocrate, pour qui il prit une admiration vive et passionnée. Il ne suivit point les professeurs publics, il prit seulement quelques-unes des leçons du fameux Drelincourt; mais il s'atlacha aux dissections publiques, et en fit souvent d'animaux en son particulier, il n'avait besoin que d'apprendre des faits qui ne se devinent point et qu'on ne sait qu'imparfaitement sur le rapport d'autrui; tout le reste il se l'apprenait à luimôme en lisant.
Sa théologie ne laissait pas d'avancer, et cette théologie c'était le grec, l'hébreu, le chaldéen, la critique de l'Ancien et du Nouveau Testament, le s anciens auteurs ecclésiastiques, les commentateurs modernes. Comme on le connaissait capable de beaucoup de choses à la fois, on lui avait conseillé d'allier la médecine à la théologie; et, en elfél, il leur donnait la même application et se préparait à pouvoir remplir en même temps les deux fonctions les plus indispensablement nécessaires à la société.
Mais il faut aNouer (pie, quoique également capable de toutes les deux, il n'y était pas également propre. Le fruit d'une vaste et profonde lecture dans les matières théologiques avait été de lui persuader que la religion, très simple au sortir, pour ainsi dire, de la bouche de Dieu, était présentement défigurée par de vaines, ou plutôt par de vicieuses subtilités philosophiques , qui n'avaient produit que des dissensions éternelles et les plus fortes de toutes les haines. Il voulait faire un acte public sur cette question : Pourquoi le christianisme, prêché autrefois par des ignorants, avait fait tant de progrès, et en faisait aujourd'hui si peu, prêché par des savants? On voit assez où ce sujet, qui n'avait pas été pris ail
288 FlJ^TENELLE.
hasard, devait le conduire, et quelle cruelle satire du ministère ecclésiastique en gcnéi-al y était renfermée.
Pouvait-il, avec une façon de penser si singulière, exercer ce ministère tel qu'il le trouvait? Pouvait-il espérer d'amener un seul de ses collègues à son avis? N'était-il pas sur d'une guerre générale déclarée contre lui, et d'une guerre théologique ?
Un pur accident, où il n'avait rien à se reprocher, se joignit apparemment à ces réflexions et le détermina absolument à renoncer au ministère et à la théologie. Il voyageait dans une barque, où il prit part à une comersation qui roulait sur le spinosisme. Un inconnu, plus orthodoxe qu'habile, attaqua si mal ce système que Boerhaave lui demanda s'il avait lu Spinosa. Il fut obligé d'avouer que non ; mais il ne pardonna pas à Boerhaave. Il n'y avait j'ien de plus aisé que de donner pour un zélé et ardent défenseur de Spinosa celui qui demandait seulement que l'on connût Spinosa quand on l'attaquait; aussi le mauvais raisonneur de la barque ny iiianqua-t-il pas : le public, non seulement très susceptible, mais avide de mauvaises impressions, le seconda bien, et en peu de temps Boerhaave fut déclaré spino^iste. Ce spinosiste cependant a été toute sa vie fort régulier à certaines pratiques de piété, par exemple, à ses prières du matin et du soir. Il ne prononçait jamais le nom de Dieu, même en matière de physique, sans se découvrir la tête; respect qui. à la vérité, peut paraître petit, mais qu'un hypoci-ite n'aurait pas le front d'affecter.
Après son aventure, il se résolut à n'être désormais théologien qu'autant qu'il le fallait pour être bon chrétien, et il se donna entièrement à la médecine. Il n'eut point df ivgretdela vie qu'il aurait menée, de ce zèle violent qu'il aurait fallu montrer pour des opinions fort douteuses et qui ne méritaient que delà tolérance, de cet esprit de parti dont il aurait dû prendre quelques apparences forcées, qui lui auraient coûté beaucoup et peu réussi.
Il fut reçu docteur en médecine l'an 1()93, âgé de vingt-cinq ans, et ne discontinua pas ses 4eçons de mathématiques, dont il avait besoin, en attendant les malades qui ne viennent pas sitôt. Quand ils commencèrent à venir, il mit en livres tout