XII INTRODUCTION
tiques, si on ne les regarde que comme des moyens d'arriver à la fortune (1)? » Il fallait vaincre non seulement la volonté paternelle, mais l'obstacle non moins grand de la pauvreté.
Poupart, venu jeune à Paris pour étudier la médecine, dut se charger de l'éducation d'un enfant pour subsister ; mais bientôt il y renonça pour donner tout son temps à l'étude : « Il aimait mieux étudier que subsister... Nous ne rougissons point, ajoute Fontenelle, d'avouer hautement la mauvaise fortune d'un de nos confrères, ni de montrer au public le sac et le bâton d'un Diogène, quoique nous soyons dans un siècle où les Diogènes sont moins considérés que jamais, et où certainement ils ne recevraient pas des visites des rois dans leur tonneau. »
En dépit de la pauvreté, en dépit des parents, ces prédestinés à la science apportent en eux des qualités insurmontables, suivant son expression, qui triomphent de tout. C'est la nature, dit-il, qui fait les savants comme les héros. L'amour de la science les soutient comme un feu intérieur qui les anime à travers toutes les plus pénibles épreuves de la vie, à travers la défaillance des forces physiques et la maladie, souvent jusqu'au seuil de l'extrême vieillesse. Quelle profonde vérité psychologique et morale dans cette belle pensée de Fontenelle : « Une grande passion est une espèce d'âme immortelle à sa manière et presque indépendante des organes (2) ! »
S'ils ont l'amour de la science et un naturel désintéressement, ils ont aussi l'amour de la patrie. Je remarque combien souvent Fontenelle insiste dans ses Éloges sur ce
(1) Éloge d'A mon tons.
(2) Éloge de du Vcrncy.
INTRODLXTION. xiii
sentiment de l'amonr de la patrie, et comme il se plaît à célébrer dans ses héros l'àme et les vertus du citoyen.
Dans l'éloge de Vauban, « le seul homme de guerre pour qui la paix ait été aussi laborieuse que la guerre même, » il loue le citoyen et le patriote à l'égal du savant et du guerrier. C'est un Romain « qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus beaux temps de la république » .
Le même sentiment patriotique domine dans l'éloge de Renau d'Élisagaray, grand ingénieur et intrépide marin, « espèce d'amphibie guerrier qui partageait sa vie et ses fonctions entre l'un et l'autre élément. Rien ne touchait tant son cœur que le bien public. » A quoi il ajoute, ce qui relève d'autant plus son héros, mais n'est pas en l'honneur de son époque ; « Il était citoyen comme si la mode et les récompenses eussent invité à l'être. » Tel aussi était Ressons, mathématicien et soldat, « alternativement guerrier et laboureur ou jardinier, et toujours citoyen », qui cultivait son champ, après avoir perfectionné l'artillerie, dans l'intervalle de ses campagnes sur mer et sur terre.
A l'amour de la patrie s'est joint le courage, même chez ceux qui n'étaient pas des guerriers de profession, mais seulement par occasion.
Valincour, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française, plus connu comme homme de lettres, comme ami de Racine et de Boileau, que par des actions de guerre, assistait à la bataille de Malaga, où il fut blessé à côté du comte de Toulouse, dont il était le secrétaire. Du Fay, un des fondateurs de la science de l'électricité; élevé également, dit-il, pour les sciences et pour les armes, s'était signalé dans les combats comme dans les laboratoires. Faye, mathématicien et ingénieur, essayait sous le feu de l'ennemi les machines qu'il avait inventées pour le transport de l'artillerie et le passage des rivières.