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et les grands; voici une sorte de concession: « La vertu, dit-il dans l'éloge de Vauban, ne laisse pas de réussir quelquefois, mais ce n'est qu'à force de temps et de preuves redoublées. »
La peinture de deux amis, comme Malezieu et De Courf, ou Varignon et l'abbé de Saint-Pierre, lui est une occasion de remarquer, avec salinesse ordinaire, que l'amitié vit de contraste non moins que de ressemblance. Il dit des deux premiers, tous deux précepteurs du duc du Maine : « Il se trouvait entre leurs caractères toute la ressemblance, et de plus toute la différence qui peuvent servir à former une grande liaison, car leur amitié ne faisait qu'un seul homme en qui tout se trouvait dans un juste degré. » C'est une page exquise que celle où il a peint l'amitié non moins vive de Varignon et de l'abbé de Saint-Pierre, partageant fraternellement entre eux leurs minces ressources et vivant en commun dans une petite chambre de la rue Saint-Jacques, où il allait les visiter en qualité de compatriote. « Un goût commun pour les choses de raisonnement, soit physiques, soit métaphysiques, et des disputes continuelles furent le hen de leur amitié. »
Il distingue bien deux sortes de poUtesses. « Il méprisait, dit-il de Vauban, cette politesse superficielle dont le monde se contente et qui couvre souvent tant de barbarie ; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui composaient une autre pohtesse plus rare, qui était toute dans son cœur. » Il termine par la même louange l'éloge d'un Italien, associé étranger, Guglielmini.
Dans les éloges, qui sont assez nombreux, de médecins académiciens, il y aurait à recueillir plus d'une remarque piquante sur la médecine et sur les médecins. Le médecin, selon Fontenelle , doit savoir charmer par ses discours l'esprit des malades, en même temps qu'agir sur leur corps par les remèdes. Malheureusement cet art manquait, ce
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qui est un véritable défaut pour un médecin, à Littre et à Sauveur, qui n'avaient à aucun degré le don de l'éloquence, qui avaient même peine à parler.
(( Un médecin, dit-il à propos de Sauveur, a presque aussi souvent affaire à l'imagination de ses malades qu'à leur poitrine ou à leur foie, et il faut savoir traiter cette imagination qui demande des spécifiques particuliers. » La même pensée est plus développée dans Téloge de Littre. « Un médecin doit quelquefois parler sans autre but que de parler, car il a le malheur de ne traiter avec les hommes que dans le temps précisément où ils sont plus faibles et plus enfants que jamais. Cette puérilité de la maladie règne principalement dans le grand monde, et surtout dans une moitié de ce grand monde qui occupe le plus les médecins, qui sait mieux les mettre à la mode, et qui a souvent plus besoin d'être amusée que guérie. Un médecin peut agir raisonnablement avec le peuple, mais, en général, s'il n'a pas le don de parler, il faut qu'il ait le don de faire des miracles. »
Un autre grand médecin, Chirac, « parlait peu, sèche-ment et sans agrément. Il ne faisait guère aux malades ces explications circonstanciées et détaillées de leurs maux, qu'ils ne sont pas ordinairement capables d'entendre et écoutent pourtant avec une espèce de plaisir. » Dans l'éloge de Littre signalons encore en passant un curieux et vif tableau des diflicultés, des obstacles, des règlements de police, des préjugés que rencontre l'inclination pour l'anatomie, la plus difficile, dit-il, à satisfaire de toutes les inclinations qui ont une science pour objet. Qui n'est pas du corps des médecins, qui ont le privilège des dissections, « ne fait guère de grands progrès en anatomie qui ne soient en quelque sorte illégitimes; on est réduit à frauder les lois et à ne s'instruire que par artifice, par surprise, à force de larcins, qui sont toujours dangereux et qui ne sont
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jamais assez fréquents. Liltre étant à Paris éprouva les inconvénients de son amour pour Tanatomie. »
En fait d'éloge public, il semble qu'il n'y ait pas de matière plus ingrate que les géomètres ou les algébristes. Fontenelle sait aussi les rendre intéressants, même pour ceux qui ne sont pas mathématiciens, tant il y a de clarté et d'élégance dans ses analyses, tant on sent qu'il goûte le charme et les beautés, qu'il ne cesse de célébrer, de l'algèbre ou de la géométrie, et surtout cette certitude absolue qu'il ne trouve nulle part ailleurs ! Il a senti quelque chose de cette ivresse des mathématiques (ju'il leur attribue. D'ailleurs, à l'analyse de l'œuvre du savant se mêle toujours le portrait de l'homme. Fontenelle les fait revivre sous nos yeux, à l'Académie et dans leur intérieur, avec la naïveté de leurs mœurs, de leurs goûts et de leurs habitudes.
Quoi, par exemple, de plus intéressant, de plus attachant que l'éloge du mathématicien Carré, bien qu'il ne soit pas un savant de premier ordre ? 11 est vrai que Carré, en même temps que mathématicien, était un philosophe, un disciple convaincu, un propagateur zélé de la philosophie de Malebranche, qui l'a lui-même formé et qui l'a gardé sept ans auprès de lui. Il montrait en ville les mathématiques, mais il y joignait la philosophie de son maître chéri. Je ne sais, dit Fontenelle, par quelle destinée particulière il eut beaucoup de femmes pour disciples. De là quelques ingénieuses et justes réflexions sur l'esprit des femmes, sur leurs aptitudes, sur la retenue qui leur convient, non pour acquérir du savoir, mais pour n'en pas faire montre.
« En général, dit-il, il faisait cas de l'esprit des femmes, même par rapport à la philosophie, soit qu'il les trouvât plus dociles, parce qu'elles n'étaient prévenues d'aucune idée contraire et qu'elles ne cherchaient qu'à entendre et non à disputer, soit qu'il fût plus content de leur attachement pour ce qu'elles avaient une fois embrassa, soit enfin,
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ajoute-t-il, non sans quelque peu dinnocenle malice, que ce l'ond dinclination qu'on a pour elles agît en lui sans qu'il ^*en aperçût et les lui fît paraître plus philosophes, ce qui • tait la plus grande parure qu'elles pussent avoir à ses yeux, w Cn autre assaisonnement de son commerce avec elles, ditil encore, était le mystère, « car elles ne sont pas moins obligées à cacher les lumières acquises de leur esprit que les sentiments naturels de leur cœur, et leur plus grande science doit toujours être de conserver jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de l'ignorance. » Quelle plus délicate leçon pour les femmes savantes de tous les temps, philosophes, géomètres ou chimistes, que ces bienséances extérieures de l'ignorance qu'elles doivent conserver jusqu'au scrupule !
Depuis un professeur en ville comme Carré, jusqu'au Czar Pierre, depuis un botaniste comme l'anachorète Morin, jusqu'à un marin comme Renau, depuis un chirurgien comme Méry, jusqu'à un maréchal de France comme Vauban ou Talard, depuis un chimiste ou un géomètre comme Homberg ou Varignon, jusqu'à un lieutenant général de police comme d'Argenson, jusqu'à un philosophe comme Malel)ranche ou un mécanicien comme le P. Sébastien Trcchet, que de personnages divers, que de travaux, que de mémoires sur toutes les sciences un secrétaire perpétuel unique n'était-il pas obligé d'analyser et d'apprécier ! L'universalité était nécessairement requise. Avec le Czar Pierre V' il est obligé de toucher à l'histoire et à la politique. Ce sont de belles pages d'histoire que cellesoù, avant Voltaire, il faitle tableau de la Russie encore barbare, au commencement du XVIII® siècle, et des réformes opérées dans la législation, la religion et les mœurs, les forces militaires de ce vaste et nouvel empire par le génie et la vigueur de ce souverain, qui s'était, dit-il, depuis longtemps exercé à être homme, de cet académicien roi et conquérant auquel
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les contemporains et la postérité ont donné le surnom de Grand. Nul historien n'avait encore mieux pénétré dans sa politique, ni mieux rendu justice à ses travaux, à ses efforts en tout genre, pour porter la prospérité d'un Etat aussi loin qu'elle peut aller.
Il y a une excellente leçon pour tous les hommes d'État dans cet éloge de Golbert et de la protection qu'il a accordée aux lettres, par politique et par inclination naturelle: « Il savait que les arts et les sciences suffisent seuls pour rendre un règne glorieux, qu'ils étendent la langue d'une nation, peut-être plus que des conquêtes, qu'ils lui donnent l'empire de l'esprit et de l'industrie, également llatteur et utile, qu'ils attirent chez elle une multitude d'étrangers qui l'enrichissent par leur curiosité, prennent ses inclinations et s'attachent à ses intérêts (1). »
Il sait déjà apprécier la difficulté de mettre en équilibre les dépenses et les recettes pubhques; de là l'ingénieuse plaisanterie algébrique avec laquelle il loue d'Argenson, ministre des finances, d'être arrivé un jour à réaliser cet équilibre : « Dans cette même année il égala la recette et la dépense, équation, pour parler la langue de cette Académie, plus difficile à établir que toutes les autres. »
La philosophie, qui était alors plus étroitement unie aux sciences, surtout aux sciences mathématiques et physiques, qu'elle ne l'est aujourd'hui, tient une assez grande place dans les Éloges pour qu'il soit nécessaire d'en dire ici quelque chose. Fontenelle a loué Malebranche, Leibnitz, Régis, des mathématiciens cartésiens et malebranchistes, et Newton qui renversait la physique de Descartes. D'après quelle règle juge-t-il les uns et les autres, et quelle est à luimême sa propre philosophie ?
On dirait que Fontenelle, en philosophie, appartient à deux
(1) Eloge de l'abbé Gallois.
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siècles différents : il est, pour la physique, du xvu^ siècle; pour la métaphysique , il est du win*^. En métapliysique il incline à l'école de Locke et à la philosophie expérimentale. De l'ancienne philosophie, qui n'avait pas, dit-il, toujours tort, il se plaint qu'on n'ait pas conservé la maxime : que toutes les idées viennent des sens. La sensation et le travail de la réflexion sur les données de la sensation : voilà, selon Fontenelle comme selon Locke, Torigine de toutes nos idées sans exception. Il combat les idées innées; l'idée de l'infini n'est pour lui qu uneampliationde celle du fini, et les axiomes ne sont que des vérités tirées d'une expérience qui n'a pas besoin d'être répétée. Enfin, pour ne rien laisser subsister d'inné dans l'àme, il convertit, comme Gondillac, l'instinct en habitude. Aussi à l'égard des questions de haute métaphysique, telles qu'il les rencontre dans Malebranche ou Leibnitz, il affecte plus particulièrement de se borner au rôle de simple rapporteur. Il n'y touche qu'avec une grande réserve, avec une certaine teinte de scepticisme et d'ironie qui n'est pas assez dissimulée, quelque fine et légère qu'elle soit, pour tromper ceux qui l'écoutont. Il invoque même l'autorité et l'usage do l'Académie pour justifier ce ton de neutralité sceptique à regard de tout ce qui s'élève au-dessus de l'expérience.
11 s'abstient, dit-il, de juger ces hautes spéculations parce qu'elles échappent à toute expérience et en conséquence à toute critique. Tel est aujourd'hui exactement le langage de l'école positiviste, a L'Académie des sciences, dit-il encore, s'abstient totalement de la métaphysique parce qu'elle paraît trop incertaine ou contentieuse, ou du moins d'une utilité trop peu sensible (I). »
Il n'est pas moins opposé à Descartes sur la nature des bêtes que sur celle de l'àme humaine. On sait avec quelle
(1) Éloge de Malebranche.
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vivacité cette question a été agitée au xvii'' siècle. l*ar un excès contraire à celui de la philosophie empirique, Descartes et ses disciples avaient rabaissé les bêtes jusqu'à les réduire à de simples machines ou à des automates. Entre les partisans et les adversaires de l'automatisme, la lutte a été vive (1); Fontenelle est de ces derniers. L'abbé ïrublet, son ami , raconte, dans ses mémoires, l'anecdote suivante. Un jour, entrant à l'Oratoire avec Malebranche, il se montra quelque peu ému des cris arrachés au chien de la maison par la façon brutale dont le grand philosophe de l'Oratoire avait repoussé ses caresses. Eh quoi ! s'écria MalebranchC; vous en êtes encore là, vous croyez que cela sent? Non seulement Fontenelle en était encore là, mais aussi plus d'un partisan, d'ailleurs zélé, de Descartes, comme Régis, qui n'osait suivre le maître jusqu'à l'automatisme.
Par contre Fontenelle est cartésien en physique, et même cartésien opiniâtre, à une époque où déjà les tourbillons avaient passé de mode et où Newton comptait plus de partisans que Descartes dans le sein de l'Académie des sciences. Autant il a de goût pour la nouvelle géométrie des infiniment petits, autant il en a peu pour la physique nouvelle de l'attraction et du vide. Quelle n'est pas son admiration pour le génie de l'auteur de cette grande physique des tourbillons! On ne peut apprécier plus justement et plus haut l'iniluence de la philosophie de Doscartes, non pas seulement sur les sciences mathématiques et physiques, mais sur tous les ouvrages de l'esprit, sur les belles-lettres, sur les progrès généraux de l'entendement humain et sur l'art même de raisonner. Dans les Éloges, comme dans les deux belles préfaces de Y Histoire de l'Académie des sciences^ il attribue à Descartes le renouvelle-
(1) Voir mon Histoire de la philosophie cartésienne, 3iû« édition, Delagrave, l^r vol., chap. vu.
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ment des mathématiques et de la pliysiquc. C'est lui, ditil, qui en a liai avec cette physique stérile qui, depuis plusieurs siècles, en était toujours au même point; c'est lui qui a enlin substitué le règne des choses à celui des mots et de la raison à l'autorité. Il dit dans Téloge de Varignon: c( La géométrie le condui'sit aux ouvrages de Descartes, et il fut frappé de cette lumière qui de là s'est répandue sur tout le monde savant. » Quelle que soit son admiration pour Newton, quelle que soit la haute impartialité avec laquelle, dans son éloge, il apprécie son génie et ses découvertes, il ne dissimule nulle part sa préférence pour les tourbillons. Sans cesse il oppose l'idée claire de Timpulsion, la seule que les tourbillons réclament, à cette attraction obscure que Newton veut lui substituer. La lutte est pour lui, comme pour tous les savants restés fidèles à Descartes, entre cette idée claire de l'impulsion et l'attraction (jui leur semble un retour mal déguisé à ces qualités occultes qu'on pouvait croire, depuis Descartes, à jamais bannies de la science. Partout il cherche à mettre les esprits en garde contre la séduction du newtonianisme. Quelle plus forte et plus concise critique que celle-ci : « On est au péril de croire qu'on l'entend. » Il gémit de voir ébranlé ce grand édifice céleste qu'on aurait cru inébranlable.
Il est aussi l'auteur de deux ouvrages spéciaux en faveur de la physique de Descartes : l'un est de sa jeunesse et l'autre des dernières années de sa longue vie. Il a publié à 29 ans les Entretiens sur la pluralité des mondes, chef-d'œuvre de clarté, d'esprit et d'élégance, qui ont été à Descartes ce que devaient être à Newton les Eléments de la physique de Voltaire; il a fait paraître à Oo ans les RéjkoGions sur les tourbillons, sans y mettre son nom , à cause du grand nombre de partisans de Newton dans l'Académie , et avec une préface de Fal-