‹ Éloges de FontenelleChapitre 6 sur 21 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

connet (1). Il ne méconnaît pas les difficultés inhérentes aux tourbillons, mais il en voit de plus grandes encore du côté de l'attraction. Il invite à faire les derniers efforts pour résoudre ces difficultés; il espère qu'elles le seront et que la science y reviendra, malgré l'injuste discrédit où ils sont tombés. Quelques réponses heureuses d'un mathématicien cartésien, de Saurin, l'enhardissent à dire: ^< Que tout commence à s'éclaircir, et qu'il est permis de croire que l'univers cartésien, violemment ébranlé et étrangement défiguré, se rafTermira et reprendra sa forme. »

Cette espérance de Fontenelle n'est-elle pas justifiée par le triomphe du mécanisme dans la physique contemporaine? N'y a-t-il pas aujourd'hui urfe véritable renaissance de la physique cartésienne? Il fait honneur à la méthode et aux leçons de Descartes, même des objections que lui adressent ses adversaires. C'est à Descartes, dit-il, qu'on emprunte les armes dont on se sert pour le réfuter. Il loue Bernoulli d'avoir tiré de cet excellent auteur assez de force pour le combattre. Notre intention n'est nullement d'entrer dans un si grand débat, et nous n'en avons dit que ce qui nous a paru nécessaire pour faciliter l'intelligence de certaines parties des Éloges.

Il nous reste encore à apprécier la forme et les qualités littéraires des Éloges. Déjà on a pu voir par le ton simple et familier des nombreuses citations que nous avons faites, combien ils dilTèrent des discours académiques d'aujourd'hui, que je ne veux d'ailleurs aucunement déprécier.

(1) a II est curieux, dit Flourens, de comparer ces trois ouvrages de l'âge fort et de la vieillesse de Fontenelle. Tous les trois nous offrent le même esprit, le même art, dont les ressources sont presque infinies, la même sagacité merveilleuse, mais le ton en est assez différent. L'enjouement domine dans le premier, une raison supérieure dans le second, un peu d'humeur chagrine dans le troisième. Le ton y suit la fortune des tourbillons ; ils rognaient d'abord sans partage, puis ils luttaient contre lattraction, puis ils étaient vaincus. »

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Fontenellc lui-même leur donne le nom de vies ou d'histoires, qui leur convient mieux que celui d'éloges. Ces éloges, dit-il, ne sont qu'histori([ues, c'est-à-dire vrais (1). Il ne veut pas même qu'on les accuse d'être flatteurs. « Tant nos éloges, dit-il en terminant la vie de Tournefort, sont loin d'être flatteurs ! »

L'équité, non pas sans doute exempte de bienveillance, mais plus encore de toute trace d'aigreur, même quand il s'agit d'adversaireS; une haute impartialité sont la règle de tous ses jugements sur les grandes controverses scientifiques de l'époque, et sur ceux qui, dans un camp ou dans un autre, y ont joué le principal rôle. Point de traits amers de satire. Les travers et les défauts sont quelquefois indiqués, mais de la façon la plus discrète et comme pour faire mieux ressortir les mérites et les qualités.

Comme il se défend de la flatterie, il se défend de viser à l'éloquence. Il le fait bien spirituellement dans une réponse au secrétaire de la Société royale de Montpellier, qui venait d'être incorporée à l'Académie des sciences. Le secrétaire de Montpellier s'informe auprès de son confrère de Paris des charges et devoirs inhérents à ses fonctions et surtout des discours à faire en séance publique; il déclare qu'il veut le prendre pour modèle autant qu'il le pourra. « Je ne suis point par ma place, lui répond Fontcnelle, orateur né, je le suis encore moins par caractère... On ne fait point de discours oratoires aux assemblées publiques; l'éloquence n'est point reçue chez nous qu'autant qu'elle soit bien déguisée (2). » A la fin de Téloge de Carré, il raconte que celui-ci, la veille de sa mort, par un sentiment d'humilité et de piété chrétienne, lui avait manifesté le désir de n'être l'objet d'aucun discours acadé-

(1) Éloge de Malebranche.

(2) Voir mon ouvrage sur VInsiiiut et les Académies de province, cbap. m. Libr. Hachette, in-12.

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mique. « Il fallait, ajoute-t-il, que sa modestie fût bien délicate pour craindre un éloge aussi sincère, aussi simple et où l'art est aussi peu employé. » Ce n'est pas à dire qu'on n'y rencontre quelques traits éloquents, mais ils sont en quelque sorte déguisés sous la simplicité des paroles et du tour.

Comme Carré, des Billcttes aurait voulu, par esprit d'humilité, se dérober à cet éloge funèbre. « En effet, il a si bien, dit Fontenelle, caché sa vie, que du moins la brièveté de l'éloge répondra à son intention. » Remarquons que la brièveté, du moins par comparaison avec les discours académiques d'aujourd'hui, est, comme la simplicité, un caractère général, et j'oserai dire unméritedeccs éloges. Le plus long de tous est celui de Leibnitz, qui méritait bien cette exception à cause de la grandeur de son génie et de l'universalité des connaissances qu'il a embrassées. Point d'écarts ou de digressions inutiles, point de vains ornements qui allongent le discours, sans rien ajouter à l'éloge et au portrait de l'homme et du savant.

Rien n'y ressemble à ce qu'on appelle en rhétorique un exorde, non plus qu'à une péroraison. La date, le lieu de la naissance, la famille, l'éducation reçue, voilà l'entrée en matière, le début presque uniforme, et sans autre préambule, de tous les Éloges, à l'exception cependant de celui du Czar Pierre P', qui exigeait plus de solennité et qui naturellement est tiré de la dignité souveraine de cet académicien extraordinaire: « Comme il est, dit-il, sans exemple, que l'Académie ait fait l'éloge d'un souverain en faisant, si l'on ose le dire, celui d'un de ses membres, nous sommes obligé d'avertir que nous ne regarderons le feu Czar qu'en qualité d'académicien, mais d'académicien roi et empereur qui a établi les sciences et les arts dans les vastes États de sa domination, et quand nous le regarderons comme guerrier et comme conquérant, ce ne sera que parce que l'art de la guerre est un de ceux dont il a donné l'intelligence à ses

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sujets. )) Ici même la dignité et l'élévation n'excluent pas la simplicité.

S'il commence simplement il tinit plus simplement encore. Péroraison, comme exorde, sont ici des termes également impropres. Il semble que, loin de chercher, suivant la coutume, l'applaudissement de la lin, il ait à cœur de l'éviter. Point de périodes à elFct, point d'ambitieuses sentences sur les hommes et les choses du temps, sur la politique et l'histoire, sur la marche de l'esprit humain ; rien enfin qui ressemble à bon nombre de nos discours académiques. Il se contente le plus souvent de terminer par la date de la mort, du mariage, de l'entrée à l'Académie, par le nombre des enfants morts ou vivants. S'il y ajoute quelque chose, ce ne sont le plus souvent que deux ou trois épithètes, qui achèvent de peindre les qualités morales, la générosité, le désintéressement, la charité de son héros. Quelquefois il nous laissera sous l'impression de quelque réilexion morale d'une finesse exquise; voici, par exemple, comment il termine l'éloge de Tschirnhausen : « Il n'était point philosophe par des connaissances rares et homme vulgaire par ses passions et par ses faiblesses, la vraie philosophie avait pénétré jusqu'à son cœur et y avait établi cette délicieuse tranquillité qui est le plus grand et le moins cherché des biens. » Combien ces deux mots en disent long sur le peu de sagesse des hommes ! C'est une pensée à peu près semblable qui termine l'éloge de Homberg : « Une philosophie sâine et paisible le disposait à recevoir sans trouble les dilïerents événements de la vie et le rendait incapable de ces agitations dont on a quand on veut tant de sujet. A cette tranquillité d'àme tiennent nécessairement la probité et la droiture ; on est hors du tumulte des passions, et quiconque a le loisir d'y penser ne voit rien de mieux à faire que d'être vertueux. »

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11 semble que Fontcnelle se soit représenté lui-môme dans cette âme qui fuit toutes les agitations, «dont on a tant de sujets quand on veut », comme aussi dans cette préférence donnée, même par le calcul, à la vertu. La pensée qui termine l'éloge du botaniste 3iorin est fort inattendue. Morin avait toute sa vie vécu comme un véritable anachorète, consacrant toutes ses ressources à ses recherches et à ses collections scientifiques. « Il laissa, dit-il, une riche bibliothèque, un médailler, un herbier. Son esprit sans comparaison lui avait coûté plus à nourrir que son corps (1). » Nous n'augmentons pas ces exemples, qui feraient double emploi avec quelques-unes des pensées déjà citées.

Si le mérite des Éloges n'est pas dans cette éloquence d'apparat dont Fontenelle se défend si fort, où donc est-il? Mettons au premier rang la clarté, l'agrément même répandus sur les questions, les méthodes et les controverses scientifiques les plus discutées pendant la première moitié du xvni^ siècle; ajoutons la simplicité même du ton, une élégante familiarité, le charme, le piquant, la finesse des traits et des pensées, la vérité des portraits, une moralité enjouée, sans être moins vraie ni moins profonde, l'esprit enfin, joint au goût, qui est partout, qui fait tout ressortir et tout valoir jusqu'aux plus petits détails.

Peut-être paraîtra-t-il que je me complais dans un paradoxe en louant la simplicité d'un auteur qui passe généralement pour le plus recherché des beaux esprits, pour un bel esprit de profession, et que La Bruyère aurait peint dans Cydias. Mais il y a un mauvais et un bon Fontenelle, comme a dit M. Nisard ; or, nous n'avons ici que le bon. Nous laissons, en effet, de côté ses autres ouvrages pour ne juger que ses éloges académiques, où brillent au plus haut degré les qualités de son esprit, et où il n'y a presque plus de

(1) C'est lui qui disait : Quand on vient me voir, on me fait de l'honneur; quand on ne vient pas, on me fait plaisir.

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traces des défauts do railleur des Dialogues des morts ou des Pastorales. La simplicité n'est pas la banalité; elle exclut l'emphase, la recherche, l'affectation, l'apprêt, le précieux, mais non l'esprit et la finesse, ni même les contrastes imprévus, les traits piquants, s'ils viennent naturellement du sujet, s'ils ont pour effet d'éveiller l'attention sur quelque fait important, sur quelque vérité bonne à méditer et à retenir. J'oserai même dire qu'en fait de traits et de contrastes la recherche serait souvent peut-être moins dissimulée dans Montesquieu, ou même La Bruyère, que dans les Éloges de Fontenelle.

Ces contrastes imprévus, ces traits piquants, que si souvent on y rencontre, ne sont pas de simples jeux d'esprit, mais des vérités morales sous une forme piquante et d'une exquise finesse. Ainsi, dans l'éloge du Czar Pierre, après avoir raconté que pour s'instruire dans les constructions navales et fonder une marine dans ses États, il travaillait comme un ouvrier dans les chantiers d'Amsterdam, il dira : « Il ne voulait pas qu'il lui restât une seule trace de sa suprême dignité, il l'avait entièrement oubliée, ou plutôt il ne s'en était jamais si bien souvenu, si elle consiste plus dans des fonctions utiles au peuple que dans la pompe et l'éclat qui l'accompagnent. » Un de ces contrastes le plus souvent cités se trouve dans le compliment de réception au cardinal Dubois : « Vous mettez ce jeune monarque dans le secret des cours étrangères; vous lui portez sans réserve toutes vos connaissances acquises par une expérience éclairée; vous vous rendez inutile autant que vous le pouvez (1). » Voici encore un autre de ces contrastes ingénieux dans l'éloge de Dodart, à propos d'une expérience que ce savant avait faite sur la déperdition de son

(1) Le seul homme, dit Flourens, qu'il ait eu le tort de louer (Éloge historique de Fontenelle,. Flourens oublie que Fontenelle, comme directeur, était obligé de complimenter ce puissant [)ersonnoge.

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