DE G. CUVIER. XLI
Sans doute il serait injuste de laisser entendre ici que toutes les preuves de cette grande histoire ont été recueillies par M. Cuvier; mais il n'est pas jusqu'aux découvertes que d'autres ont faites après lui qui n'ajoutent encore à sa gloire, car c'est en marchant sur ses traces qu'on les a faites.
On peut même dire que plus ces découvertes sont précieuses, que plus toutes celles que l'on fera par la suite seront importantes, plus sa gloire s'en accroîtra, à peu près comme on a vu grandir le nom de Colomb, à mesure que les navigateurs venus après lui ont fait mieux connaître toute l'étendue de sa conquête.
Ce monde inconnu, ouvert aux naturalistes, est sans contredit la découverte la plus brillante de M. Cuvier.
Je n'hésite pourtant pas à placer à côté d'elle cette autre découverte, à mes yeux non moins importante, de la vraie méthode en histoire naturelle.
Le besoin des méthodes naît également pour notre esprit, et du besoin qu'il a de fe^m^w^r pour connaître, et du besoin qu'il a de généraliser ce qu'il connaît, pour pouvoir embrasser et se représenter nettement le plus grand nombre possible de faits et d'idées.
Toute méthode a donc un double but, savoir, la distinction et la généralisation des faits.
Or, jusqu'à M. Cuvier la méthode s'est bornée à démêler et à distinguer ; c'est lui qui en a fait, comme je l'ai déjà dit, un instrument de généralisation : par où il a rendu un service éternel, non-seulement à l'histoire ^
XLIl ÉLOGE HISTORIQUE
naturelle, mais, j'ose le dire, à toutes les sciences.
Car la méthode, j'entends la vraie, est essentiellement une. Son objet est partout de s'élever jusqu'aux rapports les plus généraux, jusqu'à l'expression la plus simple des choses; et de telle sorte que tous ces rapports naissent les uns des autres, et tous des faits particuliers qui en sont l'origine et la source.
C'est là ce qu'entendait Bacon, quand il disait que toutes nos sciences ne sont que les faits généralisés : mot qui peint admirablement la marche suivie par M. Cuvier.
C'est, en effet, par cette puissante générahsation des laits qu'il a créé la science des ossements fossiles ; qu'il a renouvelé dans leur ensemble la zoologie et l'anatomie comparée ; qu'il n'a jamais abandonné un ordre de faits sans remonter jusqu'à leur principe, et à leur principe le plus élevé : conduisant la classification zoologique jusqu'à son principe rationnel, la subordination des organes; fondant la reconstruction des animaux perdus sur le principe de la corrélation des formes; démontrant la nécessité de certains intervalles, de certaines interruptions dans l'échelle des êtres, par l'impossibilité même de certaines co-existences, de certaines combinaisons d'organes.
C'est dans cette habitude de son esprit de remonter, en toute chose, jusqu'à un principe sûr et démontré, qu'il faut chercher le secret de cette clarté si vive qu'il répand sur toutes les matières qu'il traite. Car la clarté résulte partout de Tordre des pensées et de la chaîne continue de leurs dépendances.
DE G. CUVIER. XLIH
C'est dans cette habilude encore que se trouve la raison pour laquelle ses opinions, en tout genre, sont si fermes, si arrêtées; c'est qu'il ne se borne jamais à quelques rapports isolés, fortuits ; c'est qu'il remonte jusqu'aux rapports nécessaires, et qu'il les embrasse tous.
Deux choses frappent également en lui : l'extrême précocité de ses vues ; car c'est dès son premier mémoire sur la classe des vers de Linnseus, qu'il réforme toute cette classe, et par elle la zoologie entière ; c'est dès son premier cours d'anatomie comparée, qu'il refond toute cette science et la reconstitue sur une nouvelle base ; c'est dès son premier mémoire sur les éléphants fossiles, qu'il jette les fondements d'une science toute nouvelle, celle des animaux perdus : et cet esprit de suite, de persévérance, cette constance à toute épreuve, par lesquels il a développé, fécondé ses vues ; consacrant une vie entière à les établir, à les démontrer, à les mûrir par l'expérience, à les transformer enfin, de simples vues, fruits d'une conception hardie, d'une inspiration soudaine, en vérités de fait et d'observation.
Si je suis cet homme célèbre dans les routes diverses qu'il s'est tracées, je retrouve partout ces qualités dominantes de son esprit, l'ordre, l'étendue, l'élévation des pensées ; la netteté, la précision, la force des expressions.
Je retrouve toutes ces qualités unies à un style plus animé, plus varié, plus vif, dans ces Éloges historiques qui ont fait pendant longtemps une si grande partie du
charme et de l'éclat de vos réunions publiques.
On a beaucoup loué dans ces Éloges, et l'on ne peut trop y admirer sans doute, cette verve, ce feu qui y répandent tant de mouvement et de vie ; cet art de raconter une anecdote, un trait, d'une manière si piquante ; cette vigueur de conception qui lie toutes les parties du discours en un ensemble si fortement construit qu'il semble avoir été créé d'un seul jet -, cette singulière aptitude enfin à s'élever aux considérations les plus variées et à peindre tant de personnages divers d'une manière également juste et frappante.
Ce qu'une observation un peu plus attentive y fait remarquer, avec peut-être plus de plaisir encore, c'est la même sagacité d'observation, la même finesse de rapprochements, le même art de comparer, de subordonner, de remonter à ce que les faits ont de plus général, porté dans un autre champ ; et , par-dessus tout, ces traits lumineux, profonds, qui saisissent tout à coup le lecteur, et le transportent dans un grand ordre d'idées.
M. Cuvier semble avoir été destiné à donner un nouveau caractère à tous les genres qu'il a cultivés. C'est lui qui a porté dans l'enseignement de l'histoire naturelle ces vues philosophiques et générales, qui jusque-là n'y avaient point pénétré encore.
Dans ses éloquentes leçons, l'histoire des sciences est devenue l'histoire même de l'esprit humain ; car, remontant aux causes de leurs progrès et de leurs erreurs, c'est toujours dans les bonnes ou mauvaises routes