‹ Éloges historiquesChapitre 16 sur 28 · DE C. CUVIER. XLV · texte numérisé non relu

DE C. CUVIER. XLV

suivies par l'esprit humain, qu'il trouve ces causes.

C'est là qu'il met, pour me servir d'une de ses expressions les plus heureuses^, c'est là qu'il met r esprit humain en expérience : démontrant, par le témoignage de l'histoire entière des sciences, que les hypothèses les plus ingénieuses, que les systèmes les plus brillants ne font que passer et disparaître, et que les faits seuls restent; opposant partout aux méthodes de spéculation, qui n'ont jamais produit aucun résultat durable, les méthodes d'observation et d'expérience, auxquelles les hommes doivent tout ce qu'ils possèdent aujourd'hui de découvertes et de connaissances.

Eh ! dans quelle bouche ces grands résultats tirés de l'histoire des sciences, cette théorie expérimentale de l'esprit humain, si je puis ainsi dire, auraient-ils pu avoir plus d'autorité que dans la sienne ? Qui s'est montré plus constamment attaché à l'observation, à l'expérience, à l'étude rigoureuse des faits, et qui néanmoins a jamais enrichi son siècle de vérités plus neuves et plus sublimes?

Depuis que les hommes observent avec précision et font des expériences suivies, c'est-à-dire depuis à peu près deux siècles, ils devraient avoir renoncé, ce semble, à la manie de chercher à deviner au lieu d'observer; car, d'abord, on devrait se lasser, à la longue, de deviner toujours maladroitement ; et ensuite, c'est qu'on devrait avoir fini par reconnaître que ce qu'on imagine est toujours bien au-dessous de ce qui existe, et qu'en un mot, et à ne considérer même que le côté brillant de nos théo-

XLVI ÉI.OGE HISTORIQUE

ries, le merveilleux de rimagination est toujours bien loin d'approcher du merveilleux de la nature.

Le débit de M. Guvier était en général grave, et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons ; mais bientôt ce débit s'animait par le mouvement des pensées; et alors ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l'inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage, tout cet ensemble opérait sur son auditoire l'impression la plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé, moins encore par ces idées grandes, inattendues, qui brillaient partout, que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole puissante semblait tour à tour éveiller ou faire pénétrer dans les esprits.

Il a porté dans la carrière du professorat le même caractère d'invention que dans la carrière des recherches et des découvertes. Après avoir créé l'enseignement de Vanatomie comparée au Jardin des Plantes, il a fait au Collège de France, d'une simple chaire d'histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences : deux créations qui peignent son génie^ et qui, aux yeux de la postérité, doivent honorer notre siècle.

M. Cuvier a laissé des mémoires sur sa vie, destinés, comme il l'a écrit lui-même, à celui qui aurait à prononcer son éloge devant cette Académie.

Ce soin qu'il a pris pour vous, Messieurs, me fait

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un devoir d'ajouter ici quelques détails empruntés à ces mémoires.

« J'ai fait tant d'éloges historiques, dit-il en commence çant^ qu'il n'y a rien de présomptueux à croire qu'on a fera le mien, et sachant par expérience tout ce qu'il « en coûte aux auteurs de ces sortes d'écrits pour être « informés des détails de la vie de ceux dont ils ont à « parler, je veux éviter cette peine à celui qui s'occu- « pera de la mienne.

(( Linnseus, Tenon, et d'autres peut-être, n'ont pas « cru que cette attention fut au-dessous d'eux, et ils « ont rendu par là service à l'histoire des sciences. Ce « sont des exemples respectables, continue-t-il, et que « je puis opposer à ceux qui me taxeraient sur ce point « d'une vanité minutieuse. »

Il ne prévoyait pas que les détails de sa vie étaient destinés à devenir si populaires, que celui qui aurait l'honneur de prononcer son Éloge devant vous oserait à peine les reproduire.

Georges Guvier est né le 23 août 1 769, à Montbéliard, ville qui appartenait alors au duc de Wurtemberg, mais qui depuis a été réunie à la France.

Sa famille était originaire d'un village du Jura, qui porte encore le nom même de Guvier. A l'époque de la réforme elle s'établit dans la petite principauté de Montbéliard, où quelques-uns de ses membres ont occupé des charges distinguées.

Le grand-père de M. Guvier était d'une branche pau-

vre ; il fut greffier de la ville. De deux fils qu'il eut, le second s'engagea dans un régiment suisse au service de France; et devenu, à force de bonne conduite et de bravoure, officier et chevalier de l'ordre du mérite, il épousa à cinquante ans une femme encore assez jeune, et dont le souvenir sera cher à la postérité, car elle a été la mère de Cuvier, et, de plus, son premier maître.

Femme d'un esprit supérieur, et mère pleine de tendresse, l'instruction de son fils fit bientôt toute son occupation. Bien qu'elle ne sût pas le latin, elle lui faisait répéter ses leçons ; elle le faisait dessiner sous ses yeux ; elle lui faisait lire beaucoup de livres d'histoire et de littérature; et c'est ainsi qu'elle développa, qu'elle nourrit dans son jeune élève cette passion pour la lecture et et cette curiosité de toutes choses qui, comme M. Cuvier le dit lui-même dans les mémoires qui me sont confiés, ont fait le ressort principal de sa vie.

On remarqua de bonne heure dans cet enfant cette prodigieuse aptitude à tous les travaux de l'esprit, qui a fait plus tard un des traits distinctifs de son génie. Tout réveillait, tout excitait son activité.

Un exemplaire de Buffon qu'il trouve, par hasard, dans la bibliothèque d'un de ses parents, allume tout a coup son goût pour Thistoire naturelle. Il s'applique aussitôt à en copier les figures, et, travail qui révèle encore mieux jusqu'où va déjà son goût naissant^ à les enluminer d'après les descriptions.

Le séjour du jeune Cuvier à l'Académie de Stuttgard

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est trop connu pour que je m'y arrête beaucoup ici.

Le souverain d'un petit État, Charles, duc de Wurtemberg, semblait s'être proposé de montrer dès lors à de plus grandes nations ce qu'elles pourraient faire pour l'instruction de la jeunesse.

Il avait réuni dans un magnifique établissement plus de quatre cents élèves, qui y recevaient des leçons de plus de quatre-vingts maîtres. On y formait tout à la fois des peintres, des sculpteurs, des musiciens, des diplomates, des jurisconsultes, des médecins, des militaires, des professeurs dans toutes les sciences. Il y avait cinq facultés supérieures : le droit, la médecine, l'administration, l'art militaire et le commerce.

Le cours de philosophie terminé, les élèves de Stuttgard passaient dans une des cinq facultés supérieures. Cuvier choisit l'administration ; et le motif qu'il en donne doit être rapporté : « C'est, dit-il, que dans cette « faculté on s'occupait beaucoup d'histoire naturelle, et « qu'il y aurait par conséquent de fréquentes occasions » d'herboriser et de visiter les cabinets. »

Tout intéresse dans la vie d'un grand homme, mais on y recherche avec une sorte d'avidité ce qui peut jeter quelque jour sur la marche de ses travaux. On voudrait le suivre dans tous les progrès par où il a passé pour changer la face des sciences; on voudrait démêler jusque dans ses premiers pas quelque chose de la tournure de son esprit et du caractère de ses pensées.

Oa vient de voir comment, dès les premières figures

d'histoire naturelle qui lui tombent entre les mains, notre naturaliste, encore enfant, conçoit tout à coup l'heureuse idée de les enluminer d'après les descriptions.

Étant à Stuttgard, un de ses professeurs, dont il avait traduit les leçons en français, lui f\nt présent d'un Linnaeus. C'était la dixième édition du Systè7ne de la Nature; et ce livre fait à lui seul, pendant plus de dix ans, toute sa bibliothèque d'histoire naturelle.

Mais, à défaut de livres, il avait les objets; et cette étude directe, exclusive, des objets les lui gravait bien mieux dans la tête que s'il avait eu, je me sers de ses propres expressions, que s'il avait eu à sa disposition beaucoup d'estampes et de descriptions. N'ayant d'ailleurs ni ces figures ni ces descriptions, il les faisait lui-même.

Cependant toutes ces excursions dans l'histoire naturelle n'avaient point nui aux études prescrites; il avait remporté presque tous les prix; il avait obtenu l'ordre de chevalerie, qui ne s'accordait qu'à cinq ou six parmi tous ces jeunes gens ; et, selon toutes les apparences, il devait promptement ohtenir un emploi.

Mais, fort heureusement pour lui, et plus heureusement encore pour l'histoire naturelle, car ces deux destinées sont désormais inséparables, la position de ses parents ne lui permettait pas d'attendre.

Il lui fallut donc prendre un parti : une place de précepteur lui ayant été offerte dans une famille de

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