DE G. CUVIER. LI
Normandie, an moment où il quittait Stuttgard, il se hâta de l'accepter, et il partit aussitôt pour Caen, où il arriva au mois de juillet 1788, âgé d'un peu moins de dix-neuf ans.
Dès ce moment sa passion pour F histoire naturelle prit une nouvelle vigueur. La famille d'Hérici , chez laquelle il était, alla bientôt résider dans une campagne du pays de Caux, à une petite lieue de Fécamp. C'est là que notre jeune naturaliste passa les années de 91 à 94, entouré, comme il le dit lui-même, des productions les plus variées que la mer et la terre semblaient lui offrir à l'envi, toujours au milieu des objets, presque sans livres, n'ayant personne à qui communiquer ses réflexions, qui, par là, n'en acquéraient que plus d'énergie et de profondeur.
C'est dès lors, en effet, que son esprit commence à s'ouvrir de nouvelles routes ; c'est dès lors qu'à la vue de quelques térébratules, déterrées près de Fécamp, il conçoit l'idée de comparer les espèces fossiles aux espèces vivantes ; c'est dès lors que la dissection de quelques mollusques lui suggère cette autre idée d'une réforme à introduire dans la distribution méthodique des animaux : en sorte que les germes de ses deux plus importants travaux^ la comparaison des espèces fossiles avec les espèces vivantes et la réforme de la classification du règne animal, remontent à cette époque.
C'est de cette époque que datent aussi ses premières relations avec M. Tessier, que les orages de la révolution retenaient alors à Fécamp, et qui depuis quelque temps y occupait l'emploi de médecin en chef de l'hôpital militaire.
M. Tessier ne put voir le jeune Cuvier sans être frappé de l'étendue de son savoir. Il l'engagea d'abord à faire un cours de botanique aux médecins de son hôpital; il écrivit ensuite à tous ses amis de Paris pour leur faire part de l'heureuse découverte qu'il venait de faire ; il en écrivit surtout à ses amis du Jardin des Plantes, qui eurent aussitôt l'idée d'y appeler et d'y attacher le jeune Cuvier en qualité de suppléant de Mertrud, alors chargé de l'enseignement de Vanatomie comparée,
« Je me suis sans cesse rappelé, dit à cette occasion a M. Cuvier, je me suis sans cesse rappelé une phrase (c de M. Tessier dans sa lettre à M. de Jussieu : Vous « vous souvenez^ disait-il, que c'est moi qui ai donné « Del ambre à V Académie; dans un autre genre, ce « sera aussi un Delambre. »
C'est donc à M. Tessier que l'Académie et les sciences ont dû Delambre et Cuvier. Un homme qui d'ailleurs n'aurait rendu que ces deux services aux sciences devrait compter à jamais sur le respect et sur la reconnaissance de tous ceux qui les cultivent. Mais combien de pareils traits touchent plus vivement notre âme, quand ils ornent une vie consacrée tout entière aux sciences, à leurs progrès, à leurs applications, et qui
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devait se prolonger en une suite si respectable de travaux utiles et de vertus !
Fontenelle a dit que c'était un bonheur pour les savants que leur réputation devait appeler à la capitale d'avoir eu le loisir de se faire un bon fonds dans le repos d'une province.
Le fonds de M. Cuvier était si bon que, quelques mois après son arrivée à Paris, en 1795, sa réputation égalait déjà celle des plus célèbres naturalistes, et qu'en effet dès cette année mêuie, qui est celle de la création de l'Institut national, il fut immédiatement nommé pour être adjoint à Daubenton et à Lacépède, qui formaient le noyau de la section de zoologie.
Dès Tannée suivante, il commença ses cours, devenus si rapidement célèbres , à l'école centrale du Panthéon.
En 1 799, la mort de Daubenton lui laissa une chaire beaucoup plus importante, celle d'histoire naturelle au Collège de France. Enfin, en 1802, Mertrud étant mort, M. Cuvier devint professeur titulaire au Jardin des Plantes.
On se souvient que les fonctions des secrétaires de l'Institut étaient d'abord temporaires. M. Cuvier fut appelé un des premiers à remplir ces fonctions dans sa classe; et bientôt après, en 1803, une nouvelle organisation de ce Corps savant ayant rétabli la perpétuité de ces places, il fut nommé secrétaire perpétuel
pour les sciences physiques ou naturelles, à la presque unanimité des voix.
Ce fut en cette nouvelle qualité de secrétaire perpétuel qu'il composa son mémorable Rapport sur les progrès des sciences naturelles depuis 1789. Delambre avait été chargé du rapport sur les sciences mathématiques; et chaque classe de l'Institut dut ainsi en présenter un sur les sciences ou sur les arts dont elle s'occupait.
On sait avec quel appareil l'empereur reçut ces rapports. Il exprima par un mot heureux la satisfaction particulière que lui fit éprouver celui de M. Cuvier. « Il m'a loué comme j'aime à l'être, » dit-il. « Ce- « pendant, ajoute M. Cuvier, je m'étais borné à Tin- « viter à imiter Alexandre, et à faire tourner sa puis- « sance aux progrès de l'histoire naturelle. »
Mais cette sorte de louange est précisément celle qui devait le plus flatter un homme qui avait compris tous les genres de gloire que peut ambitionner le fondateur d'un empire , et qui eût voulu ne demeurer étranger à aucun. Il est permis de croire, d'ailleurs, que la louange qui n'a d'autre but que de porter un souverain à faire de grandes choses n'est point indigne d'un philosophe.
A toutes ces occupations d'historien des sciences, de secrétaire perpétuel , de professeur au Muséum et au Collège de France, M. Cuvier en joignait plusieurs autres. Il avait été nommé membre du conseil de