‹ Eloges historiquesChapitre 11 sur 36 · IM LAROMIGUIÈRE · texte numérisé non relu

IM LAROMIGUIÈRE

vant le corps législatif, auquel toute délibération était interdite, et qui, après avoir entendu les plaidoiries contradictoires des orateurs du conseil d'État avocats du gouvernement, cl des orateurs du tribunat avocats du peuple, donnait silencieusement ses votes. Au-dessus de ce mécanisme politique était placé, pour en remonter et pour en soutenir les ressorts,, un sénat conservateur, chargé surtout de maintenir la constitution qu'il fut' plus tard particulièrement employé à détruire.

M. Laromiguièrc, pour la première et la dernière fois de sa vie, prit part aux affaires publiques en entrant dans l'une de ces assemblées. Il aurait pu être nommé sénateur ; il préféra devenir tribun. Il fut élu, des premiers, membre du tribunat, qui restait le seul défenseur de la liberté publique en étant le dernier organe de la contradiction légale. Ce droit de contradiction, bien que nécessaire chez un peuple qui avait voulu être libre et dans tout Étal bien réglé, paraissait alors intempestif, il était même importun. Il arrêtait cependant fort peu le premier consul, qui, accomplissant à celte époque les plus grandes et les plus utiles restaurations de la société civile, enchantait la France en la dirigeant, et se préparait à la maîtriser en l'organisant. M. Laromiguière exerça ce droit avec une discrétion judicieuse. Il ne tut point un tribun bruyant;

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il fut encore moins un ambitieux empressé. Invariablement attaché à des principes que sa raison avait admis et que sa modération avait conservés, il était plus disposé à contester la puissance d'un maitre qu'a la servir. Aussi, après trois ans, fut-il éliminé du tribunal avec tous ceux dont la présence y déplaisait au premier consul, qui, se plaignant à l'un d'entre eux de leur opposition, en avait reçu cette réponse spirituelle et profonde ; « Citoyen premier consul, on ne s'appuie bien que sur ce qui n'sïsle.-o L'élimination était le moyen alors employé pour se débarrasser de ceux en qui l'on eût trouvé de trop fermes appuis.

Tout se tient. Exclue des assemblées publiques, la liberté le fut bientôt des réunions particulières. Des hommes d'un esprit généreux et de talents divers, conservant encore les pensées du dix-huitième siècle et les aspirations de 1789, croyant à la raison malgré ses défaillances, aimant la liberté malgré ses égarements, les uns philosophes, les autres publicisles, poêles, critiques, savants, presque tous sénateurs opposants el tribuns éliminés, se réunissaient dans la maison qu'Helvétius avait occupée à Auteuil el qu'habitait alors Cabanis. Ils y formaient cette célèbre Société d' Auteuil, où M. Laromiguiére rencontrait Tracy, Chénier, Garât, Andrieux, Daunou, Jacquemont, Ginguené, Thurot, Benjamin Constant, el où le goût des lettres, les

problèmes de la philosophie, les intérêts toujours chers mais alors fort compromis de la liberté, animaient, charmaient, attristaient les entreliens. Transportées d'Auleuil à Paris, ces réunions se tinrent plusieurs fois par semaine dans la rue du Bac, et ne tardèrent pas à exciter des ombrages qui en empêchèrent la continuation, bien que la politique qu'on y mêlait à la littérature et à la philosophie fût la politique inoffensive des stériles regrets et des lointaines espérances.

Le premier consul ne tolérait pas plus la métaphysique que l'opposition. 11 se réservait de penser comme d'agir pour tout le monde. Ceux qu'il appelait dédaigneusement des idéologues étaient, à. ses yeux, des contradicteurs, et il supprima la classe des sciences morales et politiques de l'Institut, où ils restaient cantonnés cl dans laquelle il trouvait trop d'indépendance d'esprit. 11 en dispersa les membres dans les autres classes, qui, sous des noms nouveaux, reprirent la forme et reçurent les atlribulions des anciennes académies. M. de Talleyrand, en vrai diplomate, se résigna à son sort et se laissa, comme il le disait spirituellement, déporter dans l'Académie des Insaiptions, qu'il respectait beaucoup, mais où il était véritablement étranger. SI. Laromiguière, en cessant d'être associé non résidant de la classe détruite, devint aussi cor-

respondanl de ciitle Académie alors rétablie sous le tïlre de classe d'histoire et de littérature ancienne. Il subit ce changement sans s'y sou m élire, el, bien qu'il honorât iiiûuiment la savante compagnie à laquelle une désignation arbitraire l'avait attaché, il n'y parut jamais. De la bibliothèque du Prylanée, dont-il Tut cl dont il resta jusqu'à la fin de sa vie le paisible conservateur, il poursuivit ses méditations philosophiques.

En 1797, M. Laromiguière avait publié, en le terminant, un livre singulier que Condillac n'avait pas eu le temps d'achever avant de mourir. Ce livre original el systématique s'appelait la langue des calculs. Le puissant logicien qui avait consacré toutes les forces de son esprit à mettre le fond des choses dans leur forme et les idées dans leurs signes, comme il voyait les facultés actives de l'homme dans le choc extérieur des sensations, proposait, cians celle œuvre suprême, la langue exacte et rigoureuse de l'algèbre en modèle a toutes les outres. Pure de lout arbitraire, la langue de l'algèbre est,- aux yeux de Condillac, la seule langue bien faite, la seule qui à l'aveugle et capricieuse autorité de l'usage substitue la règle sûre et fixe de l'analogie. Le raisonnement n'étant qu'un calcul, el le calcul n'étant lui-même qu'une opération mécanique, au lieu que les méthodes restent l'instrument de l'homme, nous voyons ici l'homme devenir en quelque sorte

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l'instrument des méthodes, car : c'est proprement l;i méthode qui invente, dit CondiUac, comme ce sont les télescopes qui découvrent. Le progrès des sciences est pour ainsi dire rétrograde. 11 consiste uniquement dans la résolution do toutes les idées dans une seule, par l'intermédiaire d'une série de substitutions qui manifestent celte idée fondamentale avec une clarté et une évidence toujours croissantes.

Cette langue des calculs « que l'Europe doit à la France et que la France doit à CondiUac, » comme le dit avec enthousiasme M. Laromiguière, surprit quelque peu, et persuada médiocrement. Étonné d'un accueil qui annonçait moins de dédain que de défiance, M. Laromiyuière publia, en 1805, un écrit auquel il donna ie titre piquant de Paradoxes de CondiUac. S'y montrant d'abord incertain avec adresse, il se porta habilement au secours de la doctrine compromise qu'il avait embrassée, il en anima et en colora l'exposition, on pourrait dire la défense, de toute la vie et de tout le charme de son imagination. Mais le talent de l'avocat ne suffit pas toujours au succès d'une cause, et la raison sévère résiste aux plus engageantes séductions. Si brillante que soit l'argumentation de M. Laromiguière, si pénétrantes que soient les insinuations de son adresse, l'inflexible raison lui répond : Non, ce ne sont pas les instruments de l'esprit qui découvrent la vérité, c'est

l'esprit lui-même, par un élan sp on la né, et comme par une prise immédiate et directe. Les télescopes et les leviers, qui ajoutent ii la puissance de l'œil et de la main, servent l'astronomie et la mécanique, mais ne les fondent pas. La langue ne fait pas plus la science que les mots ne créent les idées. Ce n'est pas du même au même que va l'intelligence quand elle passe du connu à l'inconnu, et c'est au delà des formules qu'elle trouve les réalités.

M. Laromiguière fut plus heureux dans la défense de la philosophie. En 1808, M. de Fontanes, chargé par l'Empereur d'organiser la nouvelle Université, eu avait omis l'enseignement dans le plan d'études qu'il avait présenté au conseil de l'instruction publique. M. Laromiguière, dans une lettre admirable, le revendiquait pour le pays où l'étroite et permanente alliance de la philosophie et des lettres avait fait la force de l'esprit comme l'élévation du talent, rendu les grands écrivains de grands penseurs, et il voyait dans son abandon, avec l'affaiblissement inévitable de la pensée, la dégradation imminente du goût et la stérilité prochaine de la science. Sa réclamai ion aussi spirituelle qu'éloquente, adressée au nom de ce que la France avait eu de plus illustre et produit de plus glorieux, eut un plein succès, et des chaires de philosophie furent établies dans les lycées.

l'eu de temps après, ii fui appelé lui-même îi professer, et à l'École normale et à la Faculté des lettres de Paris, cette science dont il venait de faire triompher la cause. Dans sa chaire publique, il perla tout h la fois une doctrine nouvelle et un nouveau mode d'enseignement. Débarrassant la philosophie de ses obscurités el la tirant de ses profondeurs, il lui donna, avec une solidité instructive, un rare agrément, cl la rendit île l'accès le plus attrayant comme le plus facile. La plupart de ses leçons offraient l'intérêt d'un drame. M. Laromiguièru y faisait comparaître les divers svstèmt-s à côlé du sien, et il entrait en discussion avec les plus grands maîtres de la pensée, sans jamais manquer de respect à leur génie, mais sans montrer de soumission à leur autorité. Théoricien ingénieux et argumentateur agile, chez lui l'artifice des procédés ne semblait jamais être que la marche naturelle de l'esprit. Il conduisait ainsi les autres comme il allait lui-même, par une voie prudente, s'avancant avec sûreté et faisant voir, dans la suite régulière des choses, leur génération nécessaire. Quel art dans celle aimable simplicité! quelle grâce dans ce ferme bon scnsl quelle charmante imagination dans ces déductions savantes! Le travail de sa pensée ne se trahissait par aucun effort, et une habileté infinie se dérobait sous un naturel incomparable. Aussi pénétrait-il de ses clarlés, enve-

LMlOXIGUIÈItK 113 loppait-il de ses raisonnement, enchanfait-i! par ses talents et gagnait-il à ses doctrines les auditeurs de plus en plus nombreux et ravis, qui accouraient entendre tout ce qui sortait de cette bouche d'or, comme l'appelait l'abbé Sicard. Le cours de M. Laromiguîère fut un événement dans le monde intellectuel et le réveil de l'esprit philosophique.

Quelle est la philosophie que M. Laromiguiérc exposa avec un art si accompli et un charme si soutenu'.' Pour le présenter dans ce qu'il a d'original en même tempsquedanseequi lui reste d'emprunté, car il n'est réservé qu'à de rares génies d'ouvrir à l'esprit des voies où personne ne les précède et où tout !c monde les suit, nous devons remonter un peu plus haut. Au dix-septième siècle, pendant que la philosophie tout à la fois hardie eL tempérée de Descaries aboutissait après lui à des doctrines extrêmes et que la raison et la liberté humaines allaient, sous les auspices de Malebrancheet de Spinosa, se perdre et s'évanouir dans l'abîme dévorant de l'intelligence et de la substance divines, il s'êlail élevé en Angleterre une philosophie rivale qui, se Dallant d'éviter recueil où s'étaient brisés les continuateurs de Descaries, devait échouer sur l'écueil opposé, poussée à son tour par cette logique inflexible, qui ne permet pas aux principes exclusifs de se dérober à leurs inévitables conséquences. Recon-

114 UROSIGCIÉRE naissant, comme Descartes, la raison pour première el souveraine autorité, comme lui encore c'est la conscience que Locke interroge, cl c'est de son témoignage qu'il s'appuie. 11 part de l'expérience, cl il reconnaît deux sources d'idées : la sensation qui avertit l'âme de tout ce qui se passe en elle et hors d'elle, et la réflexion qui, opérant sur les idées que lui livrent les sens, les associe, les compare, les abstrait, les généralise. Toutes les idées que la réflexion n'a pu tirer des sens demeurent nécessairement exclues de la doctrine de Locke, ou, si elles y entrent, c'est dénaturées et par le bénéfice d'une inconséquence nui l'ail honneur au bon sens de l'homme en compromettant le système du philosophe.

Après Locke vient Condiltac, qui, des deux sources de connaissances que Locke avait reconnues, eu supprime une, la réflexion. Ramenant tout à un principe unique, il charge la sensation de suffire ;'i tous les actes comme de présidera Ions les progrès do l'intelligence. Locke s'était attaché surtout à rechercher l'origine des idées, le principe des cou naissances. Coridillac va plus loin : c'est le principe des facultés elles-mêmes, c'est l'origine des opérations de l'âme qu'il poursuit. Le premier, il imagine de séparer les facultés des idées qu'elles produisent. Plusieurs philosophes avaient déjà lait sortir les idées des sensations; lui en fait sortir

les facultés. Dans son système, la inculte de sentir renferme et enveloppe d'abord toutes tes facultés qui s'en dégagent une à une, apparaissent comme autant de transformations plus ou moins variées d'une faculté primordiale et génératrice qui finit par devenir la pensée, comme en algèbre l'équation fondamentale passe par différentes transformations pour devenir l'équation finale qui résout le problème. En assimilant l'homme à une statue qu'affecte, éveille, anime une série de sensations venues du dehors, Condillac ne reconnaît pas en lui de centre interne où réside une force spirituelle capable de réagir sur les sensations. L'âme n'est donc pas nécessaire à sou système. Mais si sa théorie logique la repousse, son raisonnement moral la reconnall. 11 fonde l'immatérialité de l'âme sur la liberté de l'homme qui, rendant l'éminente créature que Dieu a douée d'intelligence et de volonté ca pable de mérite et de démérite dans celte vie, exige pour elle la récompense du bien comme la punition du mal dans une autre existence. Le philosophe de la sensation échappait ainsi, par une conclusion inattendue, aux influences mortelles de son principe fondamental, et sa morale démentait heureusement sa métaphysique.

Deslutt de Tracy et Cabanis avaient continué Condillac. L'un n'avait vu dans la pensée et la volonté qu'un

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résultat désorganisation, et avait réduit l'intelligence à n'êlre, comme il le disait lui-même, qu'une dépendance delà physique humaine; l'outre, en étudiant l'action réciproque du physique et du moral, avait confondu pour ainsi dire les fonctions di! l'âme et du corps, et il avait chargé le cerveau, siège de la sensibilité, de digérer les impressions et de sécréter la pensée. La philosophie ne pouvait demeurer ainsi asservie a la physiologie : celle qui affranchit tout ne devait pas tarder à s'affranchir elle-même.

M. Laromiguiére fut le principal auteur de cette émancipation intellectuelle. C'est à lui surtout qu'appartient l'honneur d'être sorti l'un des premiers de la doctrine étroite de la sensation. Sans son système qui embrasse les moyens et les procédés de l'entendement, les mobiles et les actes de la volonté, la nature et la formation des idées, il étudie, à son tour, l'homme dont il décompose les puissantes facultés et les opérations fécondes. Ce privilégié de la création, ce dominateur des autres êtres par l'esprit, ce maître de la nature par la science, outre les merveilleux organes du corps qui, par toutes les porles des sens, font arriver jusqu'à lui les impressions du monde extérieur et lui fournissent, avec les matériaux de ses connaissances, les instruments de son action, a été doué d'une intelligence forte et d'une volonté libre. Par son inlel-

L.UiOMIGtllÈHE ligence qui s'accroil sans cesse, il étend son savoir; par sa volonté qui s'éclaire de plus en plus, il améliore sa vie. Il va de la confusion à l'ordre, el de la connaissance de l'ordre à son observation. Placé par son corps périssable dans le monde fini, il aborde par son esprit immortel l'éternité et l'immensité. Il ne connaît pas seulement celle terre qu'il parcourt dans son étendue, pénétre dans ses profondeurs, dont il s'approprie et dirige les forces, féconde les productions, qu'il couvre de sociétés variées qui doivent perfectionner leur organisation ù mesure qu'il se perfectionne lui-même dans ses idées et dans ses sentiments; il atteint encore, par les instruments qu'il a découverte et par les méthodes qu'il a inventées, ces globes multipliés qui roulent dans l'espace, il en mesure le volume, en détermine la forme, en pèse la densilé, en suit les mouvements, en annonce les révolutions. Ce qui est hors de la portée de ses sens n'en tomhe pas moins sous l'action de son esprit. La nature des êtres, les rapports des choses, les lois du monde el de l'humanité, sont les aliments perpétuels de sa pensée; il les saisit par l'intelligence, et, là où la certitude lui manque encore, il conçoit des hypothèses qui le conduisent plus tard à des sciences.

C'est à l'aide d'un petit nombre de facultés que l'homme acquiert ses admirables connaissances el satisfait ses besoins variés. M. Laromiguière les réduit à

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six, dont trois intellectuelles et trois morales. Il assigne leurplace dans l'Ame, à laquelle il restitue sa puissante activité et les attributs de son essence immatérielle. L'une et l'autre avaient été méconnues par le système de la sensation, qui Taisait de l'esprit lu dépendance du corps et le rendait comme l'écho servile et sourd de la nature extérieure. Là où s'arrête le pouvoir involontaire de la sensation qui, par l'impression des objets sur les orguiit», ébranle le cerveau et parvient à l'âme, M. Laromiguïére fait apparaître dans l'âme même une force qui réagit sur le cerveau et par le cerveau sur les organes, force que la conscience nous atteste, que l'expérience nous affirme, et qui, profondément distincte des impressions subies, se manifeste au dehors par les merveilleux et libres effels de l'intelligence et de la volonté. Ce rétablissement de l'activité intellectuelle et de la liberté morale constitue l'originalité de M. Laromiguïére en philosophie.

Les facultés, non acquises mais innées, qui forment l'essence de 1 âme, demeurent inertes et confuses jusqu'à ce que les premières impressions reçues, les premiers sentiments éprouvés les éveillent et servent à les distinguer en elle. L'âme, à ce moment encore passive, n'a que la capacilè de sentir. Mais lorsque, déployant sou énergie propre, elle opère sur les matériaux que lui fournissent les impressions eNlérieures

ou les sentiments intérieurs, elle devient active, et, à t'aide de ses facultés intellectuel les, elle conçoit et combine graduellement toutes les idées. Par l'attention qui concentre l'activité sur un objet unique, par la comparaison qui la partage entre divers objets, par le raisonnement qui la divise encore et qui, des rapports comparés des clioscs, conduit jusqu'à leurs principes pour redescendre de ces principes à leurs dernières conséquences, elle arrive à tout comprendre et à tout découvrir. Pour M. Laromiguicre, ces facultés s'en ■ gendrent les unes les autres ; de l'attention, source des perception?, nail la comparaison, source des jugements, comme de la comparaison sort le raisonnement, source des systèmes cl des sciences. Par le raisonnement, inslujment merveilleux de celte raison qui est le signe divin de sa nature privilégiée, l'homme perce le voile transparent de la nature, par delà les faits atteint les lois qui les gouvernent, et s'élève aux nobles connaissances qui font sa grandeur. Les sciences comme les idées, les langues comme les lois, ne sont que des suites de raisonnement. C'est en raisonnant sans cesse sur lui-même et sur le monde qui l'enveloppe que le genre humain a de plus en plus perfectionné ses rapports et amélioré sa condition; c'est en raisonnant mieux que les autres que de puissants génies l'ont doté de leurs découvertes. I.e progrès du

inonde est un raison netneol suivi de l'humanité par ses plus grands hommes.

M. Laromiguièrc s'enthousiasme pour le raisonnement, qui est le principal ressort Je son système : « C'est, dit-il, par la faculté de raisonner que l'homme « se sépare de tout ce qui a vie et sentiment sur la « terre; qu'il s'élève continuellement au-dessus de lui- « même, et que son intelligence peut recevoir des ach croisse me ni s sans lin. Qui pourrait en assigner les « bornes? Ce que les inventions de l'optique ou de la « mécanique ajoutent à la puissance de l'œil ou de la « main, le raisonnement l'ajoute à la force de l'espril. » C'est un microscope qui nous rend l'objet que sa pe- » titesse dérobait à nos sens ; c'est un télescope qui le " rapproche quand il est trop éloigné; c'est un prisme « qui le décompose quand nous voulons le connaître « jusque dans ses cléments; c'est le foyer d'une puîs-

santé loupe qui resserre et condense les rayons sur -i un seul point; c'est enlin le levier d'Arcbimède qui « remue le système planétaire tout entier, quand c'est « ia main de Copernic ou de Newton qui le dirige. »

Mais il ne suffit pas à l'homme de connaître, il veut être heureux. Une secrète inquiétude le tourmente, et l'aine, dans le besoin qu'elle ressent, se porte, avec la fougue aveugle du désir vers l'objet dont la possession promet de lui rendre le calme, en la satisfaisant. Tou-

lefois il peut arriver que deux objets difiérenls sollicitent à la fois son inclination : ce partage ne saurait durer longtemps, et l'âme ne larde pas à en choisir un vers lequel elle se porte toul entière. I.n préférence nait ainsi du désir. Cette préférence est-elle accompagnée d'un regrel, l'expérience nous a-t-elle inspiré le repentir de noire choix en nous en montrant l'erreur'.' Nous saurons désormais «entier un plaisir présent par la crainte d'une douleur à venir, et nous priver d'un bien que le mal doit suivre. Nous nous déterminerons après examen, nous choisirons avec connaissance. — Ci'tte détermination réfléchie, ce choix délibéré, constitue la liberté, fondement de ta moralité humaine.

Ainsi, aux. trois facultés de l 'entendement, à l'attention, à la comparaison, au raisonnement, qui nous conduisent à toutes nos connaissances, correspondent le désir, la préférence cl la liberté, ces trois facultés de la volonté qui nous rendent les arbilres de noire destinée. Ce système est si harmonieusement lié, que les facultés intellectuelles et les facultés morales y sont disposées dans un ordre rigoureux et avec la plus attrayante symétrie. Outre qu'il les balance avec tant d'habileté, M. Laromïguiéicles fait naître les unes des autres par une transformation progressive qu'il espose avec l'art le plus séduisant. A propos d'une théorie

qui miuiliuil les germes des (leurs emboîtés les uns dans les nuire», do lelle sorte que toutes les tulipes étaient •onloniics lions un premier oignon, et en sortaient Miitcswcmenl pnr une gênr-ratton qui n était .-m fond qu'un déploiement, I oulencllc dirait : « Ce a Fyslcmu est fort vraisemblable; mais, de plus, il est <■ jn!i cl fait plaisir à croire, » On serait tenté d'en diic autant de relui de M. Uromiguïôre.

Ou le serait d'autant plus qu'avec ce système, passant de la llièoriedes facultés a la formation des idées, M. Inromiguièrc y porte le même enchaînement et la mémo vraisemblance. Selon lui, l'idée n'est qu'un sentiment rendu distinct. Quand les objets extérieurs agissent sur quelques-uns de nos sens, par la sensation qu'ils produisent 1 Yune est avertie à la fois de leur présence et de son existence: elle sent qu'elle est et comment elle est. Après avoir d'abord fait spontanément usage des organes du corps, elle s'empare de leur direction, les fixe sur des objets particuliers, et avec des sensations distinctes elle acquiert des niées sensibles. Toujours active, même dans le repos du corps, elle a le sentiment de l'exercice de ses propres facultés, sentiment qui engendre un nouvel ordre d'idées, celles des facultés de l'âme. Les différentes idées ont entre elles des rapports de ressemblance on de dissemblance, et donnent ainsi naissance au sentiment et aux idées

ATtôxHiinÈn \-a de rapport. Enfin, quand nous apercevons ou seulement quand nous supposons dans un Cire, qui agit sur nous ou sur nos semblables, une iniention et une volonté Hures, et par conséquent une responsabilité, le sentiment moral s'éveille en nous, et avec lui les idées inorales du juste et de l'honnête. Ces quatre espèces d'idées, qui naissent des quatre manières différentes de sentir, ont chacune leur nature propre, cl concourent ensemble à former l'intelligence humaine dans toute son étendue el avec toute sa perfection. Absolues ou relatives, particulières ou générales-, correspondant à un objet réel on exprimant un rapport abstrait, elles sont toutes produites par l'action des trois facultés de l'entendement qui les fait jaillir du sentiment, source commune de toutes nos connaissances. Ecoulez M. Laromiguiére : « La nature a dit aux hommes : Je vous « fais présent du sentiment; cultivez ce germe pré- « deux ; il se développera en rameaux féconds, il pron duira pour vous l'arbre de la science. Tout ce qui n'a « passes racines dans le sentiment sera interdit à votre « intelligence ; qu'il le soit à votre curiosité. Ne-chcr- « chez donc pas la raison de ce qui est hors du senli- « ment lui-même. Je me suis réservé les principes - premiers; c'est mon secret. Et ne vous plaignez pas « que je me montre envers vous trop peu libérale; les « conquêtes du génie et les travaux des siècles n'e-

<> puiseront jamais les trésors que recèle le senti- « ment. »

Docile ù cet avertissement qu'il croit recevoir de la nature, M. I.aromiguière se garde de cette curiosité intempérante qui cherche la raison de toute! pose sans lin des questions insolubles. I! conseille à l'homme de se contenter de ce qu'il lui est permis d'atteindre, et il trouve son partage assez vasle ; par l'admirable don du raisonnement, il parvient de plus en plus de ce qu'il sait à ce qu'il ignore. Du sentiment de sa faiblesse et de sa dépendance, il s'élève à l'idée de la souveraine indépendance et de la souveraine puissance; du sentiment que produit sur lui l'ordre entier de la nature, à l'idée d'un ordonnateur suprême; du sentiment de ce qu'il l'ait lui-même quand il dirige l'aclion de son esprit vers un but, à l'idée d'une intelligence infinie; du sentiment de la force qui se meut en lui par une énergie propre et de l'idée de cause qu'il puise dans celle force, ù l'idée d'un premier moteur immobile et d'une cause première qui, dans son universalité, embrasse toute la nature; enfin, du sentiment du juste et de l'injuste, à la notion d'un juge infaillible dont la conception prête à la morale un appui nécessaire, en fortifiant les décisions souvent incertaines de la conscience humaine, de l'immuable autorité de la loi divine. Ainsi, dons M. l.aromiguière, la sensibilité tout .

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entière tend vers la Divinité, et) convertie en intelligence, s'en approche pur !e raisonnement, lu contemple dans ses œuvres, lui obéit dans ses lois, et place en elle ses espérances immortelles.

Qui n'admirerait l'harmonieuse simplicité du système de M. Lare-miguiére, et ne serait séduit par son élégante exposition'.' Toutefois, dans ce système, dont le savant artifice imite de sou mieux la nature, M. Lammiguiére ne prend-il p;is quelquefois de simples procédés de l'esprit pour des facultés fondamentales de l'âme, et n'esl-il pas trop disposé à confondre comme ayant la même origine loulce qui concourt à 1a même action? Ne transforme-t-il pas arbitrairement les unes dans les autres des facultés qui peuvent se mêler et non s'engendrer? Ainsi l'on ne saurait comprendre que l'attention multipliée devienne le raisonnement, et il est encore plus difficile d'admettre qu'une faculté comme la liberté puisse, même par l'intermédiaire d'une préférence involontaire, naître du désir essentiellement aveugle et passif, qui se développe fatalement sous l'action d'inlluenees extérieures et alisoloment indépendantes de nous. Outre la génération contestable des facultés, M. Laromiguière n'en a-l-il pas omis ou altéré d'essentiel les*.' Que devient, par exemple, danssLi théorie, le jugement primitif, ce que, dans une autre doctrine, on appelle l'intuition immé-

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diate, celte opération de l'esprit qui, par un acte spontané et indélibéré, atteint les réalités spirituelles et matérielles, et en dehors, ainsi qu'au-dessus de toute contestation, place ces conceptions premières, fondement et terme de la science, comme elles sont la lumière et la substance de l'intelligence?

Quoi qu'il en soit, le système dans lequel M. Laromiguière, réformant Condillac, assigne un principe unique à l'entendement dont il décompose les ressorts et à la volonté dont il analyse les opérations, ce système, avec toutes les idées que son ingénieux auteur en dérive et y rattache, enchanta tous ceux qui entendirent ses entraînantes leçons et bientôt après tous ceux qui les lurent.

Dès 1815 M. Laromiguière discontinua son cours, pour ne plus le reprendre. Mais, en renonçant à la parole, il poursuivit sous une autre forme son enseignement. Les leçons qu'il avait adressées à un auditoire, il les recueillit pour les offrir au public. Son cours devint un livre, livre consacré, comme l'a si bien dit un grand juge qui est lui-même un grand maître. Chefd'œuvre d'esprit et de langage où l'on peut apprendre tout à la fois à bien penser et à bien écrire, ce bel ouvrage eut le succès le plus étendu. M. Laromiguière vit s'épuiser rapidement cinq éditions qu'il en donna luimême, et des traductions nombreuses le portèrent

LÀnOHlGClftiîE I« dans divers pays où dominaient d'autres systèmes et où elles répandirent sa renommée, sans l'aire prévaloir sa doctrine. Il reçut de tous côtés des expressions d'assentiment, des témoignages d'admiralion. Parmi ces derniers, il en est un que je me hasarde à citer; il ne vient pas d'un philosophe, mais d'un personnage chez lequel l'esprit, dans un certain moment, loucha presque au génie, de Dumouriez, qui, Ircnlc années auparavant, avait joué un si grand rôle dans noire pays et qui conservera une page immortelle dans noire histoire. Le général audacieux qui avait sauvé la révolution en 1792, dans les défilés de t'ArgonnCf et, le premier, l'avait rendue victorieuse sur les hauteurs de Valmy et dans les plaines de Jemmapes, recon naissait M. Laromiguière pour son maître. Alors réfugié en Angleterre et non loin du terme de ses jours, Dumouriez lui écrivait : « J'ai suivi avec délices voire cours de vraie philosophie. Si j'avais eu le bonheur de renconlrer un pareil maître il y a quarante ans, je vaudrais mieux que je ne vaux, car, en agrandissant mon àme par le développement ordonné de ses facultés, il aurait purifié ses sensalinns. Laissons les rcgrcls inutiles 1 Même à quatre-vingts ans vous rajeunissez et ennoblissez mon sentiment et vous me failes grand bien... » Après l'avoir remercié avec effusion de l'utile beauté de son ouvrage, il le suppliait avec instance de

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le compléter en y joignant les deux cours qu'il avait annoncés de logique et de morale, el il ajoulait : a En attendant que vous ayez accompli ce vœu, et j'ose dire cette injonction de votre élève octogénaire, ce beau livre incomplet devient mon manuel. Vous devez juger combien il m'attache à son auteur. Je ne regrette que d'être devenu trop tard votre admirateur, votre élève et votre ami 1 . »

M. I.aromiguiére ne remplit pas le vœu de son tardif et glorieux disciple, qui était aussi le vœu du public. Qui mieux que l'auteur du discours sur le raisonnement aurait pu faire un traité régulier de logique, si, après avoir signalé les im perfections des systèmes sortis des autres écoles, il eût évité les défauts des procédés trop mathématiques de la sienne? Qui mieux surtout que cet homme sage et bon, si profondément versé dans la connaissance du devoir, si exercé dans la pratique du bien, eût donné un excellent traite de morale? Il l'eût rendu austère et touchant, élevé et

1 Kous devons a un ami de M. Laromijwière la communies! ion d. 1 celle Icllru el d'antres documents Miipurl.-ints. Nous lui t'n lènioigiions notre reconnaissance sincère, et nous regrettons qu'il ne nous permetle pas de le nommer. Cet ami est le même qui fm chargé par l'illustre professeur de revoir la cinquième édition des Li-çoiii. : II. Laromignière lui légua en mourant le soin des

sin a lait un si complet et si juste éloge dans la séance de l' Académie Qrs Siinu:iv. i:jr.i"ilcs -A ]iuliln(iif3 ilu ïï juills! 1 8 i ! .

persuasif, celui qui avoit prononcé dans son cours ces belles paroles où l' homme de bien parait dans le philosophe, et où les plus noliles préférences de l'âme stinl comme la conséquence des plus rigoureuses analyses de fa science : « Plaisirs des sens, plaisirs il« « l'esprit, plaisirs du cœur; voilà, si nous savons en « user, les biens que la nature a répandus avec prolu- « sion sur le chemin de la vie. El qu'on se garde de u mellre en balance ceux qui viennent du corps et « ceux qui naissent du fond de l'âme. Rapides el fugi- « (ifs, les plaisirs des sens ne laissent après eux que du « vide, et tous les hommes en sonl dégoûtés avec l'âge, n Les plaisirs de l'esprit ont un attrait toujours non- « veau ; lame est toujours jeune pour les goûter, et le « temps, loin de les affaiblir, leur donne chaque jour « plus de vivacité. Kepler ne changerait pas ses règles « contre la cunronno des plus grands monarques. Ksl- <• il des jouissances au-dessus de telles jouissances ? « — Oui, messieurs, il en est de plus grandes. Quels « que soient les ravissements que fait éprouver la dé- « couverte de la vérité, il se peut que Newton, rassasié « d'années el de gloire, Newton qui avait décomposé « la lumière et trouvé la loi de la pesanteur, se soil dit o en jetant un regard en arrière : Vanité ! tandis que « le souvenir d'une bonne action suffit pour embellir « les derniers jours delà plus extrême vieillesse cl nous

« accompagne jusque dans la tombe. Combien s'alm- « sent ceux qui placent la suprême félicité dans les- <i sensations! Ils peuvent connaître te plaisir, ils n'ont « pas idée du bonheur! »

Ce qu'il disait si m'en, il ie faisait encore mieux. C'est pour M. l.aromiguiére que semble avoir été écrit ce vers de la Fontaine ;

Le bon iici:ur fui d»'/ lui compagnon du liait sens.

Il avait cette suprême bonté dans laquelle Kossuel reconnaît excellemment te propre caractère de la nature divine, et la marque de la main bienfaisant? dont mus not ions. Il ressi'iilail l;i giln-s iiimalile bienveillance pour les jeunes gens dont il pouvait encourager les travaux, et témoignait la plus louchante compassion aux malheureux qu'il pouvait soulager par ses libéralités. Dans une position et avec une aisance fort modestes, il n'allait pas seulement au secours de l'infortune, il venait encore en aide au talent : en voici un exemple parmi tant d'autres. Un homme de beaucoup desavoir, mais de peu d'industrie, candide el original, ayant dépensé durant bien des années tout ce qu'il possédait à préparer et à écrire un bon livre, el n'ayant plus rien pour le publier, cherchait un éditeur et n'en trouvait pas. Ce livre était l'histoire des Français des divers états dans les cinq derniers siècles, que SI. Alexis

Mo ii tel 1 avait retracée avec érudition, et ;'i laquelle il croyait avoir donné l'intérêt d'un drame. De cet ouvrage que la savante Académie des inscriptions el belles-lettres a jugé deux fois digne d'un pris, H. Monteil attendait sa renommée el espérait peut-être sa Fortune; mais aucun libraire n'avait la même conliancc que lui. Accourant auprès de M. Laroiniguiêre, son compatriote et son ami, il lui fit part, avec désolation, de ses espérances et de sa déconvenue. « Vous n'avez pas d'éditeur, lui dit M. Laromiguiéi e avec simplicité, je me charge de l'être; laissez-moi votre manuscrit. » Il le fut en effet, en avançant au libraire les frais d'impression de ce livre curieux que sa générosité donna au public le moyen de connaître, et à M. Monleil la satisfaction de publier.

il. l-aromiguiére avait la délicatesse de l'urne comme la finesse de l'esprit. Si les beaux, sentiments et les louables actions donnent le bonheur, on peut dire qu'il fut heureux. 11 eut une vieillesse douce et honorée. L'Académie des sciences morales et politiques avant été rétablie en 1852, l'ancien associé de 1705 y reparut alors, comme membre titulaire, à l'âge de soixanteseize ans. Il y était assidu sans avoir besoin de s'y montrer laborieux. Son nom était surtout une parure pour la compagnie.

Celui qui diiait en 1805, dans un écrit auquel il

135 UnOMlGClÈRE n'attachait pas son nom : a Je ne cherche pas à nie cacher, mais je n'aime pas à me montrer, » fuyait encore plus le bruit et l'éclat après 1850. La vie môme perdait pour lui son prix en approchant de son terme, l'eu de temps avant de mourir, il écrivait â l'un de ses plus anciens disciples qui se plaignait à lui du déclin de l'acre : n Si votre corps commence à vieillir, « votre esprit est toujours jeune. Pour moi, corps cl <i ;\me, (ont s'en va. Souvenez-vous qu'il y a cinquante- « cinq ans, je faisais le petit Aristote, sur ma chaire « de professeur à Tarbes, dans un collège que les gens « du pays soutiennent être de marbre. Adieu, mon « cher ancien élève, l'honneur de mon professo- « rat; pour un vieux malade accablé d'infirmités, je « me porle assez bien. Mais, jeunes ou vieux, sains u ou malades, convenez que ce n'est pas grand'chose « que la vie. Sur ce néant, je vous embrasse en réalité « avec une tendre amitié. »

Parmi les infirmités dont il se plaignait si doucement, et qui au milieu des angoisses ne l'empêchaient pas d'écrire des lettres spirituelles et gracieuses, était une maladie des plus opiniâtres et des plus douloureuses : une inflammation intermittente de la vessie. Les crises en devinrent bientôt rapprochées et alarmantes. Après des souffrances cruelles supportées avec la force qu'il tirait de sa nalure et la sereine rési-

Diïtuoa Ey Cl!

UltOHlGUIÊRE ir.3 gnalion qu'il puisait dans sa philosophie, il y succomba le 12 août 1857, à l'âge de quatre-vingt-un ans.

M. Lnroiniguière a traversé l'époque la plus agitée du monde sans prendre part a ses agitations, el il n'y a pas d'aussi longue vie plus dénuée d'événements. S'il s'est tenu étranger à tout ce qui s'est passé de son temps, il n'y est point resté insensible. Son âme ne s'est point retirée et glacée dans les hautes régions d'une pensée solitaire et indifférente. Mais sa modéralion répugnait à tous les excès, qu'ils vinssent de tous ou d'un seul, el sa fierté repoussait lous les jougs. Ha peint en lui l'homme et le philosophe tout ensemble quand il a dit : « Dans ia science, l'arbitraire déplaît aux bons esprits, autant que dans la république il déplaît aux bons citoyens, n L'œuvre de M. Laromiguière ressemble à sa vie. Toutes deux sont pures et modestes : elles ont plus de prix encore que d'éclat. D'un pareil homme, les travaux se pèsent et ne se comptent pas. Il n'a Tait qu'un livre, mais ce livre exquis, destiné à charmer ceux même qu'il ne convaincrait pas toujours, restera, par le mérite du fond et la beautéde la forme. M. Laromiguiére y a répandu les connaissances les plus variées, traduites de leur langue dans la langue usuelle, avec une clarté et une élégance incomparables. L'ordre y est géométrique sans que le tour soit moins naturel. Une imagination discrète y relève une correc-

lion soutenue, et la transparence du style laisse apercevoir la profondeur de la pensée. Chez M. I.aromiguière, le philosophe était supérieur et l'homme excellent. Il faisait une bonne action aussi simplement qu'il exprimait une idée juste, cl la délicatesse de son âme semblait ajouter à la perfection de son esprit. La douce et line expression de son visage révélait à la fois le charme et l'élévation de sa nature. Toute la sagacité de son intelligence brillait dans son pénétrant regard, et la grâce de sa bonté souriait sur ses lèvres. Inflexible sur les principes, M. Laromiguière fut indulgent pour les hommes, et il sut se concilier l'affection et la vénération universelles. Il a honoré la philosophie par la haute distinction de son esprit, par la constante dignité de son caractère, par l'irréprochable pureté de sa vie, par l'éminenle honte de son cœur, et, pour recommander sa mémoire à la postérité, il a laissé tout ensemble des modèles et des exemples dans la perfection de ses oawages et l'excellence morale de ses actions.

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