‹ Eloges historiquesChapitre 12 sur 36 · I. A K AN A I · texte numérisé non relu

I. A K AN A I

SOIICE

Messieurs,

« Les sciences, » écrivait M. de Laplacc après les jours lamentables de 17fl3 et de 170-t, u sauront transmettre à la postérité les noms de ceux qui, dans la crise qu'elles viennent d'éprouver, onl constamment lutté contre la barbarie, et celui de Lakunat sera l'un des plus distingués. » Ce témoignage rendu, il y a -«iïante-qualre ans, à M. Lakanal par un aussi illustre interprèle des sciences reconnaissantes; cette recommandation adressée en son honneur à la postérité

par un homme de génie ayant auprès d'elle le crédit immortel de sa propre gloire,, nous avons aujourd'hui a les exprimer au nom de l'Académie, dans laquelle M. Lakanal est enlr.'' en 1705, et j'ose ajouter, au nom de l'Institut, dont il a été le premier organisateur, et dont, à sa mort, il était resté le doyen. Je viens dès lors moins encore prononcer un éloge qu'acquitter tardivement une dette.

La vie de M. Lakanal est Irés-courle pour l'histoire, élue compterait point dans la science s'il n'avait esercé sur elle une action utile quoique indirecte. M. Lakanal n'a paru qu'un moment sur la scène politique, au milieu du plus terrible bouleversement social. Il n'a pas fait de découvertes et n'a pas laissé de livres, mais il a rendu des services à l'esprit humain. Le dernier des membres de l'Académie qui aient siégé à la Convention, il a, dans celle assemblée dont les idées étaient aussi immodérées que les passions, et dont les décrets furent aussi lormidabk'S que les acles, il a, dis-je, élé au nombre de ces. hommes inexpérimentés et audacieux qui, épris de la liberté et condamnés à la plus agitée des servitudes, exercèrent avec excès lous les pouvoirs et subirent avec faiblesse toutes les oppressions, condamnèrent le descendant de trente et un rois, délièrent lous les monarques du continent, levèrent douze armées, créèrent des généraux, commandèrent et obtïn-

rent la victoire, portèrent la France agrandie jusqu'au Rhin el jusqu'aux Alpes, aspirèrent a rendre tous les peuples libres et tous 1rs hommes frères, rompirent eniin avec le passé du monde, dont ils dédaignèrent les traditions, brisèrent les formes, rejetèrent les croyances et repoussèrent jusqu'à la manière de compter le temps, comme pour assigner une ère nouvelle à une nouvelle li umani té. M. I.akanal y concourut aux fortes mesures qui rendirent au dehors la révolution victorieuse, et aussi il y céda à quelques-uns des plus funestes entraînements. Mais un même lumps il prit dans la Convention un rôle qui me permet en ce jour de le louera l'Académie : il s'y lit l'énergique défenseur des monuments exposés aux ravages d'une ignorante brutalité, le vigilant protecteur des savants négligés par l'ingratitude populaire, le sauveur intrépide et le promoteur lieureux de nos principaux établissements scientifiques, et, après avoir concouru peut-être plus qu'aucun autre à restaurer les éludes abandonnées et à l'émettre les lettres en honneur, il y couronna sou leuvre en contribuant à la grande fondation de l'Institut. Voilà, messieurs, les titres qui, en -1793, appelèrent M. Lakanal, par une juste reconnaissance et à la suite d'une libre élection, dans la classe des sciences morales et politiques, et qui, en 1857, fourniront surtout la matière de son éloge. Depuis qu'il eut déposé

su part de souveraineté, il rentra pendant un demisiècle dans une obscurité volontaire. Durant l'Empire, dont il ne voulut rien recevoir, il redevint ce qu'il avuit été, professeur. A la restauration des Bourbons, sous l'autorité desquels il ne lut convint pas de vivre, il alla se faire planteur aux Etats-Unis-, et, après la révolution dejuillet, il revint saluer son pays, reprendre son siège à l'Institut, et mourir en paix au milieu de vous.

.luseph La ka n al naquit le li juillet i7oîi, à Serres, dans les Pyrénées. Sa famille apparlenait à la bourgeoisie du Midi, qui avait une existence plus libre que celle du Nord. Un de ses oncles, engagé dans les ordres, devint, au commencement de la Révolution, èvéquc constitutionnel de Pamiers. Lui-même fui élevé dans la congrégation enseignante des Pères de la Doctrine chrétienne. Il y lit des études brillantes. Il puisa dans celle corporation l'esprit de libellé religieuse, comme il devait respirer bientôt dans l'atmosphère enivrante du siècle l'esprit de liberté philosophique.

JI. Lakanal se consacra de bonne heure il l'instruction, sans se vouera la prêtrise. Hélait latiniste habile à l'âge de quinze ans, lorsque ceux qui l'avaient élevé l'admirent à eu élever d'autres et Krenl de lui leur col-

légne. Ite régent de cinquième, modeste début de son •■nseignemenl, il devint par degrés régent de quatrième ;i Moissac, de troisième à Gimonl, de seconde à Caslelimudary, et professeur de rhétorique a l'érigucux et ii ISonrges. Kntin, après s'être fait recevoir docteur és arts à l'université d'Angers, il enseignait la philosophie ù Moulins, lorsque le choix de ses concitoyens du département de PAriége l'appela à siéger dam la Convention nationale.

Il avait alors trente ans. Il partageait les idées les plus extrêmes du temps. Il croyait la France, malgré son étendue et ses traditions, capable de se gouverner avec la liberté la plus absolue dans l'égalité la plus nouvelle, et il vola l'établissement de la république. Il regardait l'autorité monarchique comme une inconséquence aux yeux de la raison et comme un attentat envers le peuple, et il en vota l'abolition. Le malheureux Louis XV! lui parut coupable par ce qu'il avait été roi, fl traitre envers la Hévolution pour en avoir réprouvé quelques entreprises ou pour l'avoir sourdement menacée, bien qu'il l'eût si faiblement combattue, et il vola sa mort. Vole à jamais déplorable, qui frappa du même coup la vraie liberté avec la monarchie, et la justice avec le monarque ; voie ingrat envers celle grande race des conquéranls nationaux et des organisateurs populaires de la France, qui, après lui

avoir donné l'unité territoriale la plus forte, la législation civile la plus perfectionnée, lui reconnaissaient les droits politiques les plus étendus; vole cruel et inhabile, qui, par le meurtre royal, devait conduire à tant d'autres meurtres, et livrer la Révolution ensanglantée à l'anarchie el au despotisme.

M. Lakana) aurait voulu cependant rendre la république régulière et la démocratie éclairée. En entrant à la Convention, il fit partie du comité de l'instruction publique : ses travaux antérieurs et la sage modestie de ses désirs l'y appelèrent également. Durant trois années consécutives, l'Assemblée le nomma chaque mois membre de ce comité, el, avec la même persévérance, ce comité le choisit pour son président. M. Lakanal y eut des collègues illustres, tels que Sieyès, Chénier, Daunou, Grégoire, Boissy d'Anglas, David; mais aucun d eux ne s'y montra aussi actif, n'y devint aussi accrédité el n'y fui aussi utile que lui. Il l'anima des idées les plus généreuses, qu'il porta, avec un courage toujours ferme et quelquefois heureux, à la trihune de la Convention, où se décrétait trop souvent la morl des vaincus et la dévastation du passé.

Celle ignorante el systématique fureur des barbares nouveaux, à laquelle il ne craignit pas de donner le nom de vandalisme, s'exerçait contre les monuments des arts, les établissements delà science, les souvenirs

LAKAlMt ■>!

de l'histoire, et prétendait effacer, avec les traces des grandeurs monarchiques et des croyances chrétiennes, la mémoire des choses passées. M. Lakanal l'attaqua intrépidement, et il essaya de la réprimer. Au commencement de 1793, il la dénonça au nom du comité de l'instruction publique. « Des chefs-d'œuvre sans « prix, u dit-il, u sont chaque jour brisés ou mutilés; « les arts pleurent des perles irréparables. Il est temps « que la Convention arrête ces funestes excès, a Et il fit décréter, le 0 juin 1795, la peine de deux ans de fers contre quiconque dégraderait les monuments dos ;irls dépendant des propriétés nationales. Ce décret diminua les dévastations en intimidant les dévastateurs.

Les ennemis du passé, qui le poursuivaient dans se< œuvres, ne devaient le respecter dans aucune de ses institutions. Les Académies restaient encore debout. Ces petites et glorieuses républiques avaient été fondées pour le service on l'ornement de l'esprit humain, en l'honneur on à l'avantage delà civilisation, et dans leur sein des hommes supérieurs, en s 'élisant les tins les autres et en vivant sous la même loi, avaient donné le premier exemple de la liberté pendant la monarchie et de l'égalité au milieu des distinctions héréditaires. La royauté n'avait pas trouvé leur constitution trop républicaine, la république trouva leur existence trop aristocratique. Leur perte fut résolue.

sèment non moins utile que célèbre et également me' nacé. Le jardin des Planles, consacré par Louis à l'instruction des étudiants en médecine el longtemps placé sous la surintendance du premier médecin delà cour, avail eu autrefois l'honneur et avait en ce moment le loii du s'élro appelé le jardin du Roi. Ce jardin, qu'avaient illustré les leçons de Tourneforl el de Jussieu; nue Bufïbn avait administré quaranle-ncuf ans, où il avait élevé le plus magnifique monument ii l'élude de la nalure et à la gloire de la France, où professaient encore trois collaborateurs de ce grand homme : Daubenton, qui y avait commencé un incomparable cabinet d'histoire naturelle et jeté les vastes fondements de l'anatomie comparée des animaux : Thouin, qui y avait réuni les plantes de presque lotîtes les parties du globe; Laurent-Antoine de Jussieu, qui y avait distribué ces belles familles végétales d'après tes règles de la mélbode naturelle; ce jardin de la science, qui faisait l'admiralion de l'Europe, allait être transformé par la commune de Paris en un champ de pommes de terre. M. Lakanal l'apprit et voulut épargner ce déshonneur ù la Révolution . II courut au jardin des Plantes, réunit Daubenton, Thouin, Desfontaines, reçut d eux de précieuses communications, el dans la nuit même il écrivit un rapport qu'il lut le lendemain, 10 juin, à la Convention. La Convention,

adoptant, le même jour, le vaste plan qu'il lui soumit, conserva le jardin des Plantes en l'agrandissant, el le transforma en Muséum d'histoire naturelle. Ce Muséum, dépôt des richesses variées du globe, école des diverses sciences relatives à l'organisation de la matière el aux lois des êtres, réunil en un seul lieu toutes les connaissances de la nalure, comme l'Institut concentra plus tard en un seul corps toutes les forces de l'esprit humain. Son nouveau fondateur, ainsi i|ue l'appelait la juste reconnaissance des professeurs dont il avait sauvé l'asile et étendu l'enseignement, M. Lakanal en fît un établissement qui était sans modèle et cjui est rcslô sans rival. Du modeste réduit qu'il habitait obscurément au milieu des jardins de la rue des Kossi-s-Sainl-Marcel, où il se reposait à la vue des plantes, cl presque dans la paix des champs, des fatigues du comité el des orages de la Convention, il visitait souvent ses amis du Muséum, et il allait oublier dans leurs doux et savants entretiens les scènes terribles et les farouches ignorances du temps.

M. I.akanal ne détendit pas seulement les monuments des arts el les sanctuaires de la science : il concourut à donner un instrument de plus à l'Etat pour agir vite, à la civilisation pour s'étendre au loin, en faisant adopter une découverte qui n'aurait pas réussi sans lui, et qui, de la France, a passé dans tous les

autres pays. Un homme inventif, M. Chappe, perfectionnant l'art des signaux, était parvenu à en faire un véritable langage. A l'aide d'une machine ingénieuse, il transmettait de distance en dislance, par des mouvements exécutés à la vue de tout le monde sans être compris par personne, des signes qui avaient la précision d'un alphabet, et qui acquéraient presque la célérité aujourd'hui alteinte de la pensée. Ce langage communiqué à travers les airs, à la fois visible et secret, qui pouvait, en quelques heures, apporter des Frontières au centre de l'Étal la connaissance des faits, et transmettre du centre aux frontières les volontés du gouvernement, était le télégraphe. M. Chappe l'avait offert à l'Assemblée législative, qui l'avait dédaigné, et ù la Convention, qui, sans le repousser, ne se hùhul point de l'admettre. Parmi les commissaires que celle dernière assemblée avait choisis pour vérilîcr la découverte, les uns ia croyaient chimérique, les autres la regardaient comme inutile ou la rejetaient corn m» trop dispendieuse. M. Lakanal seul en sentit toute l'importance et en désira vivement l'adoption. k Si « vous n'étiez point là, » lui écrivait M. Chappe, « je « désespérerais entièrement du succès. Vous lèverez. h tous les obstacles qu'oppose le comité des finances, <[ si peu favorable à tout ce qui intéresse les sciences ■ et les lettres. J'espère fortement en vous, et n'es-

Illt UKARU h pète qu'en vous. » Il avait raison de compter sur H. Lakanal, qui l'aida, avec non moins d'adresse que d'opiniâtreté, à triompher de l'incrédulité par des expériences décisives, à vaincre le refus d'argent par des raisons d'utilité publique. Après avoir entendu sou habile rapport, h Convention, persuadée et satisfaite accepta le 2j juillet 179") cette belle découverte, et chargea thappr, nommé ingénieur, d'en diriger l'application. Trente-six jours après, elle entendît avee enthousiasme la leclure d'une dépêche qui, en apprenant l'entrée de nos troupes le matin même dans la place recouvrée de Coudé, inaugurait palriotiquemenl la première ligne télégraphique par l'annonce d'une victoire.

Passionné pour la grande cause de la civilisation, 11. Lakanal voulut faire consacrer, dans toute son élendue, le rcspccl de la propriété, qui en est le fondement principal, et assurer le droit de l'intelligence qui en développe les progrès. 11 proposa donc le décret du 19 juillet 1795, qui garantit aux auteurs pendant leur vie, à la famille des auteurs dix ans après leur mort, la disposition exclusive de leurs œuvres. Par celte déclaration des droits tin génie, ainsi qu'il l'appelle hardiment lui-même, la propriété de toutes les productions intellectuelles fut reconnue dans son principe, et même admise dans sa transmission par la lté-

publique, en cela plus conservai ri ce encore que ne lavait été la monarchie.

M. Lakanal aurail voulu également donner à la Révolution un système d'enseignement public, o La « République française, » disait-il, « ne peut se main- « tenir et prospérer que par l'instruction. La liberté « sans les lumières ne fut jamais qu'une bacchante n effrénée. » Il proposa divers plans nu nom du comité de l'instruction publique ; la pensée en fut admise et l'exécution ajournée. Dans ce tragique moment, toutes les idées comme tous les efforts se dirigeaient au dehors contre l'Europe, qu'il fallait vaincre pour n'en être pas envahi, et au dedans se tournaient vers des luttes acharnées, suivies d'alternatives oppressions. Aussi dans cette Convention, qui était tout à la fois le grand conseil de guerre du pays et l'arène sanglante des factions, est-on étonné, non que M. Lakanal échoue quelquefois, mais qu'il réussisse si souvent. On n'éprouve pas un moindre sentiment de surprise lorsque, en relisant dans le Moniteur les terribles pages encore animées des passions de l'époque, on y rencontre des discours de cet ami de la science, de ce défenseur de l'esprit, qui parle avec enthousiasme des besoins éternels de l'humanité, et qui veut, à l'aide des idées, rendre digne de posséder la liberté un peuple que des idées ont préparé à l'acquérir.

Il fallut néanmoins céder au temps. Le comité de l'instruction publique n'avait plus rien à conserver et ne pouvait encore rien rétablir. Pour servir son pays et sa cause, M. Lakanal accepta nue mission dans les départements du sud-ouest. Il fut envoyé avec des pouvoirs illimités dans le Lot, le Lot-et-Garonne, la Gironde, la Dordogne. Avant de partir pour une de ces redoutables missions où tant d'hommes se souillèrent de sang, où les faibles, s'cxaltant par la peur, comme les fanatiques par la passion, n'étaient pas toujours les moins cruels, et où s'exerçait sans retenue el sans pilié une enivrante diclalurc, M. Lakanal reçut du principal chef de la Montagne, sur la conduite à tenir dans celle partie naguère si agitée de la France, un conseil violent donné dans ur> langage grossier'. Il eut le courage et le bonheur de ne pas le suivre.

Il sut être utile et rester humain . Il établit à Bergerac une manufacture d'armes où se fa briquèrent vingt mille fusils; il réunit, près de la même ville, un dépôt de quatre mille chevaux, et de l'autorité extraordinaire dont il était investi il se servit d'une façon quelquefois dictatoriale, jamais injuste; dans un langage souvent étrange, mais avec un sentiment honnête. En rendant compte de ses actes à la Convention, il l'entre-

1 ftiïiton lui dit. au moment de son dt-part, ce mot vulgaire et Ua-rible : Tnpcd'ir!

limait do moyen asseï singulier dont il avait fait usage pour réparer les grands chemins dégradés el devenus presque impraticables. « Le commerce languissait,» écrivait-il, « les convois militaires se traînaient avec lenteur, les défenseurs de la patrie usaient dans les fatigues des voyages ces forces qui commandent à la victoire. Les formes routinières étant insuffisantes, j'ai dit aux fiers enfants de la Dordogne : » Traitons les a grandes routes révolutionnai rem en t. Levons-nous en « famille, et improvisons nos chemins. La bêche à la « main, je marcherai à voire léte.... Nous honorerons « le travail, nous consacrerons l'égalité. Ici, point dex- « ception ; la patrie met en fonction tous les citoyens. » J'ai été entendu, ajoutait-il, el il énumérait complaisamment tout ce qu'avait produit en quelques jours cette corvée nationale.

Il semblait aussi difficile qu'il était irrégulier d'ordonner la conciliation de tous les différends judiciaires. M. Lakanal osa le tenter avec «ne pensée sans contredit fort pacifique, mais sous une forme irèsbiiarre. Le 21 pluviôse an II, il publia à Bergerac un arrêté en six articles, dans lequel il prescrivait aux habitants assez litigieux de ce pays de mettre fin, avant un mois, à toutes les contestations qui, par leurs frais el leur durée, ruinaient les plus pauvres d'entre eux. « Au nom de la patrie en larmes, > leur disait-il, « au

« nom de l'amour que j'ai voué à mes frères delà Dor- « dogne, je les invite tous à terminer, par In voie de « l'arbitrage, les procès qui tes diviseni, et ce, avant « le 20 ventôse prochain, jour auquel doit être célé- « brée, dans ce département, la fêle auguste de l'Ami- « lié. » Le commissaire tout-puissant de la Convention réussit-il dans cette naïve et impérieuse tentative de concorde enlre les intérêts en lutte? Si le sentiment de peur qui poussait alors à l'obéissance lit cesser un moment tous les procès, l'esprit de contention intiérent à la nature humaine ne dut point larder ii les faire renaître ; mais il faut convenir qu'on ne pouvait pas exercer la dictature révolutionnaire plus innocemment.

M. bahanal n'ordonna pas une seule arrestation. Il N'en vantait alors, non sans courage, et, jusqu'à la fin de ses jours il le rappelait avec une fière et profonde satisfaction. En effet, s'il prononça quelquefois des paroles extraordinaires, il ne commit pas un acte cruel. Il en fit même de généreux. Ayant connu, dans sa tournée, le lien où se cachait un prêlrenon assermenté qui avait appartenu à la congrégation do l'Oratoire, il alla l'y chercher lui-même, pour le conduire à la ironli.'Te cl le sauver en s' exposant.

Il fut l'objet d'une ilénonciBliun adressée de l'érigueux au comité de salut public et que le comité de

salut public lui renvoya, après en avoir reconnu la fausseté. M. Lakanal se vengea noblement de son dénonciateur. «J'avais reçu, » lui écrivil-il, « la mission « expresse de te faire arrêter, parce que tu avais signé « une pétition calomnieuse contre moi ; mais lorsque « Lakanal est juge dans sa cause, ses ennemis sont « assurés de leur triomphe : il ne sait venger nue les « injures de la pairie. Je t'obligerai lorsque je lepourii rai. . . Tu as cinq enfants devant l'ennemi ; c'est une « belle offrande à !a liberté. Je te décharge de la taxe « révolutionnaire. » Se montrer clément lorsqu'on est «ffensé, s'autoriser du pouvoir qu'on a pour ajouter même une faveur au pardon, est rare toujours et l'était encore plus alors. Toutefois ces beaux sentiments n'auraient rien perdu à élrc plus simplement exprimés. Mais, si l'exaltation emphatique du temps, qui se retrouve dans lés meilleures choses, ne permil pas à M. Lakanal d'être assez simple, elle ne l'empêcha pas du moins d'être fort généreux.

Après la chute de Robespierre et le renversement du parli qui avait fail de la Révolution la tyrannie de quelques-uns et l'asservissement de tous, M. Lakanal vint reprendre sa place dans l'assemblée redevenue libre et dans le comilé de l'instruction publique rendu à ses travaux. A la période. de la lutte allait succéder la période de l'organisation, et la Convention, qui avait

lotit détruit, avait tout à rèèdih'cr. Avec ses collègues du comité, M. Lakanal prépara la restauration intellectuelle de la France.

Une sociéiè systématiquement dissoute allait être théoriquement refaite, Détachée de ses traditions par ses idées, séparée de son état passé par une révolution de quelques jours plus qu'elle n'eût pu l'être par les changements successifs de plusieurs siècles, il lui fallait des institutions qui, répondant à son étal nouveau, ui donnassent des formes rajeunies et devinssent comme les organes de sa vie future. Il lui fallait : dans l'ordre politique, une constitution qui fondai les pouvoirs publics conformément aux principes populaires : dans l'ordre civil, des codes établissant pour tous le droit privé le plus équitable, el veillant d'un soin égal à la sûreté commune; dons l'ordre intellectuel, des établissements d'instruction publique qui, par un enseignement varié, fissent des hommes éclairés et des citoyens honnêtes. Ces besoins de la France renouvelée, auxquels on a depuis pourvu bien des fois et fort différemment, selQn la diversité des temps et des pouvoirs, on eut alors l'ambition el aussi l'espérance d'y satisfaire. Quatre membres de la Convention, qui tous les quatre ont été membres de cette Académie, Daunou, Cambacérès, Merlin, Lakannl, apportèrent à l'assemblée, dans l'espace de quelques mois, la constitu-

I, ARASAI. 113 lion directoriale de l'an III, loul un projet de code civil, le code pénal et le code d'inslruciion criminelle de brumaire an IV, enfin les lois fond a mental es de l'enseignement public dans les écoles primaires, les écoles centrales et les écoles normales.

Parmi les problèmes que la Révolution s'était posés et devait résoudre, l'un des plus difliciles était la sécularisation de renseignement. Enlevé aux ancienne." corporations détruites, l'instruction de l'enfance et de la jeunesse devenait une des fonctions de l'État, non moins délicale qu'obligatoire. A qui, dans quelle étendue, comment, par qui la donner? Les projets s'étaient jusque-là succédé, alors les lois commencèrent . Distribuer l'enseignement a tout le monde en proportion des besoins de chacun ; l'approprier à la diversité des âges et des destinations dans des établissements d'un ordre varié; former, d'après les meilleures métliodes, ceux qui devaient le donner, afin que l'accès en fut plus facile et l'utilité plus grande pour ceux qui devaient le recevoir; réunir trop peut-être des études qu'on a depuis trop séparées ; joindre l'éducation des sentiments à l'instruction des intelligences; dans l'enfant préparer un homme et dans l'homme un citoyen : tels furent l'esprit et le but de celte première organisation.

Sur la proposition de M. Lakanal, la Convention vota, le 18 novembre 1 71)4, l'établissement de vingt-

quatre mille écoles primaires. Placées dans les anciens presbytères, ces écoles offraient un enseignement trop exclusif par le caractère politique «le ses directions, trop complexe par la multiplicité de ses objets. On devait y apprendre à lire et à écrire dons la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ; a se bien conduire, d'après les principes de morale républicaine; ajouter u l'étude de la langue française, du calcul, de l'arpentage, celle des principaux phénomènes de la nature et de ses productions les plus usuelles; en mû me temps que les éléments de l'hisloire et de la géographie, étudier les procédés des arts et le mécanisme des métiers ; mêler enfin à tous les exercices propres à développer le corps toutes les pratiques capables d'élever l'âme. De pareilles écoles étaient plus faciles à imaginer qu'à établir, a prescrire qu'à faire durer.

l/enseignement n'était pas distribué avec une générosité moins prodigue dans les écoles centrales, dont le plan fut également soumis a la Convention par M. Lakanal, au nom des comités de l'instruction publique et des finances. Ces. écoles, réparties par groupes de population de trois cent mille âmes et fondées dans les principales villes, étaient consacrées à des études plu lût supérieures que secondaires. Sans préparation suffisante, et dans un espace de temps trop limité, on devait s'y instruire de tant île choses qu'on ne pouvait

y en apprendre sérieusement aucune. Les langues anciennes et les mathématiques ; l'histoire naturelle et la grammaire générale; la physique, la chimie expérimentale et les belles-lettres; l'histoire philosophique des peuples et les langues vivantes; la logique et l'hygiène ; l'économie politique cl le dessin ; la législation «t les arts et métiers y avaient des professeurs, sans être hien assurées d'y former des élèves.

M. Lakanal, qui fonda plus lard, soit a Paris, soit <lans les départements, dix-neuf de ces écoles, couronna l'édifice alors élevé à l'instruction de la France, «n présentant le projet de ces écoles normales destinées à donner des maîtres à toutes les autres écoles. 11 y a quelquefois des idées grandes et souvent un beau langage dans le rapport du M. Lakanal qui, à travers son exaltation démocratique, laisse percer les lueurs d'une orageuse expérience. — « La Convention nationale, diln il, n'a pas pu et n'a pas du s'occuper en même temps « du soin d'éclairer la Franceet du soin de la faire triom- « pher. Lorsqucdu milieu de tant de crises, de tant d'ex- « périences morales si nouvelles, il sortait Ions les jours « de nouvelles vérités, comment songera poserparl'in- « slruction des principes immuables? Les hommes de - l'âge le plus mùr, les législateurs eux-mêmes, devei nus les disciples de cette foule d'événements qui ■ éclairaient àcliaqueinstantcommedfs phénomènes,

« et qui avec toutes les choses changeaient foules les « idées, les législateurs ne pouvaient pas se détourner « de l'enseignement qu'ils recevaient pour en organi- « ser un à l'enfance et à la jeunesse... Le temps, qu'on « a appelé la grand maître de l'homme ; le temps, devenu « si fécond en leçons terribles et mieux écoutées, devait « être en quelque sorte le professeur unique et univer- « sel delà république... Aujourd'hui l'Europe se sou- « met à la puissance de la république, et la république « se soumet à la puissance de la raison. »

M. Lakanat propose d'appeler de toutes parts à Paris les trois cents jeunes gens qui se seront le plus distingués par leur mérite, afin qu'après s'y être instruits aux Irais de l'État et sous les plus grands maîtres, ils aillent fonder dans les départements des écoles normales secondaires, et répandre une instruction uniforme d'un bout de la France à l'autre. — « Dans ces « écoles, » ajoute-il, a ce n'est pas les sciences qu'on « enseignera, mais l'art de les enseigner; au sortir de « ces écoles, les disciples ne devront pas être seule- « ment des hommes instruits, mais des hommes capa- « bles d'instruire... Pour la première fois les hommes o les plus éminenls en tout genre de sciences et de h talents, les hommes qui jusqu'à présent n'ont été « que les professeurs des nations et des siècles, les « hommes de génie vont donc être les premiers maîtres

UK.15AL 1;.7 « <l'écnie il' un peuple; car vous ne ferez entrer dons « ces écoles que ces hommes qui y sont appelés par « l'éclnt non contesté de leur renommée dans l'Eu-

II désigna alors à la Convention, qui n'eut qu'à on agréer le choix et à y applaudir, les plus grands noms dans les sciences el dans les lettres. Lagrange et Laplace, pour les mathématiques; Monge, pour In géométrie descriptive; Herlliollet, pour la cliimie; Haûy, pour la physique; Daubenton, pour l'histoire naturelle; Hallé, pour l'hygiène; Garât, pour la philosophie; Bernardin de Saint- Pi erre, pour la morale ; Volney, pour l'histoire; Buai'hc et Mentclle, pour la ^éonraphie ; l'abbé Sicard, pour la grammaire générale; La Harpe, pour la littérature, occupèrent les chaires dû-magnifique élablissement à la grandeur duquel ils ajoutèrent leur célébrité, Lakanalel Sieyès inaugurèrent, au nom de la Convention, cet enseignement supérieur que vinrent recevoir des auditeurs choisis dans toute la France, et que donnèrent avec profondeur ou avec éclat quelques hommes de génie et beaucoup d'hommes de talent.

En passant sur cette institution, donl le principe était excellent et l'application démesurée, comme la plupart des trop vastes conceptions de cette époque, le temps en a fait disparaîtra ce qu'il y avait d'impar-

|3ti LAKàKAl lait ou d'impraticable. In homme qu'on n'accusern point d'avoir été chimérique, et qui s'est montré à lant d'égards l'organisateur le plus profond et le plus pratique, en a emprunté l'idée première, qu'il a rendue féconde dans un établissement durable. Eu créant l'Université, Napoléon, en cela fidèle à l'esprit de la Révolution, a repris en 1808 la grande pensée dont M. Lakanal avait été l'organe en 179S, et il a institué cette École normale devenue le séminaire laïque de la France intellectuelle, restée dépositaire des saines méthodes et des fortes études, qui u donné à la jeunesse lant de maîtres habiles, aux lettres tant d'écrivains célèbres, et à l'institut quelques-uns des plus illustres de ses membres.

Associé aux plus belles fondations de celte époque, M. Lakanal fut encore le vrai créateur du Bureau des longitudes, chargé, dans le double intérêt de la science et de la navigation, de recueillir les observations célestes et météorologiques, de perfectionner la théorie des tahlcs astronomiques et les méthodes de longitude, el de publier la Connaissance des temps. Ce bureau, qui eut sous sa direction l'Observatoire de Paris et sous sa surveillance tous les observatoires des départements, compta pour ses premiers membres, avec les deux plus grands géomètres du lemps, les quatre astronomes célèbres Lalande, Cassini, Méchain, Delambre,

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isl les deux savants navigateurs Borda et liouga inville. On ne pouvait pas èlre appelé à devenir plus utile en riant plus illustre.

Secourable prolecteur des savants cl des hommes de lettres dans leurs moments de détresse et de péril, M. Lakanal contribua noblement alors à les faire rentrer dans les Académies, ces patries de leur esprit d'où ils avaient été comme exilés depuis deux années. Il participa à la plus grande fondalion intellectuelle du temps et à la plus durable, à la fondation de l'Institut, qui fut créé par la Convention la veille même du jour où la Convention termina sa tumultueuse existence. A trois membres de noire compagnie revient le principal honneur de cet incomparable établissement, où l'esprit humain, représenté tout à la fois dans l'unité de sa nature et dans la variété de son action, reçut de la loi et eut dans l'Etat la mission de recueillir toutes les découvertes et de perfectionner à la fois les arts et les sciences. Ces (rois membres sonl: H, de Talleyrand, nui le proposa dès l'Assemblée constituante ; M. Daunou, qui le fit décréter par la Convention ; M. Lakanal, qui l'organisa sous le Directoire.

Depuis 1793, M. Lakanal n'avait pas cessé de travailler a la formation de cette assemblée représenta live de la science, de la pensée, île l'imagination et de la parole humaines. C'est le témoignage que lui rendit

IKO LAKANAL

solennellement Lalande, le jour même de l'inauguration de l'instilnt, comme interprète, disait-il, de la reconnaissance des savants. M. Lakanal eut de plus l'honneur de designer les quarante-huit premiers membres qui durent élire tous les autres. La fécondité intellectuelle de la France était encore si grande qu'il put proposer des noms acnmiliis avec unlhousiasme et admirés du monde entier. En tète de son éclatante liste apparaissaient Lygrange, Laplace, Monge, llaiiy, Fourcroy, Darect, Jussieu, llaubenton, Lacépède, Adanson, Thouin, farmentier, Sicyés, Bernardin de Saintl'ierre, Daunou, Garât, Delille, I-ebnm, Houdon, Grétry, etc., ([ni s'adjoignirent bientôt Cuvier, Rcrthollet, Cabanis, Cliénicr, Sicard, David, La Harpe, et nommèrent à son toiTr Lakanal, chargé, avec Sicyés, d'être le législateur réglementaire de l'Institut. M. Lakanal ne fut poinL élu pour ses livres, mais pour ses actes. Il est vrai que ses aclcs avaient été, ou de notables services rendus à l'esprit humain, ou d'utiles pensées transformées en institutions.

Envoyé, parle choix de cinq départements, au conseil des Cinq-Cents, M. Lakanal y siégea jusqu'au 21) mat 1797. Après y avoir fait adopter la nouvelle organisation de l'Institut, accorder des encouragements et des récompenses aux auteurs de livres élémentaires demandés sous la Convention et achevés

Oigiitzod B y Goo gle

sous le Directoire, rétablir l'ancien observatoire du collège îles Qualre-N"a lions, el instituer une chaire d'astronomie pour Lalande, il crut sa mission terminée. « Mon unique ambition, » dil-il, « fut toujours de servir mon pays en défendant la cause des lettres. » Son pays était victorieux de l'Europe, les lettres se dégageaient de la barbarie, il résolut d'abandonner la vie publique. Il refusa doue le mandat léeislalïf qui lui fut encore décerné par le département de Seîne-et- Oise. Réélu malgré sa résistance, il refusa île nouveau

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du

«peuple; aujourd'hui que les Alpes, les Pyrénées <e s'aplanissent sous la marche triomphale des années « françaises, je me relire à l'écart avec mes livres el « quelques amis, les seuls biens dont mon cœur soit n avide. »

Mais bientôt de nouveaux dangers l'appelèrent à de nouveaux dévouements. Dans la désastreuse année de 1799, lorsque l'Italie était évacuée et perdue, lorsque les Anglais débarquaient en Hollande, les Russes pénétraient en Suisse, les Autrichiens marchaient sur le Var et sur le Rhin, el que notre territoire était menacé de toutes parts, M. Lakanal l'ut envoyé par le Directoire à la frontière du nord, en qualité de commissaire géné-

Iflï [.A K ANAL

rai de la République. Il accepta. Placés sous ses ordres, les quatre nouveaux départements de la rive gaucho du Rhin que (a vicloirc cl les traités avaient réunis à la France furent délivrés des déprédateurs et défendus contre les ennemis. M. Lakanal les administra fortement, et y poursuivit avec une inexorable intégrité cens qu'il appelait les pillards, c'est-à-dire d'indignes fonctionnaires qui indisposaient le pays en le pressurant, de cupides fournisseurs qui exposaient l'armée en la nourrissant mal. 11 destituait les uns par des arrêtés qui les couvraient d'ignominie, et jetait les marchandises avariées des autres dans le Rhin. Un jour il lit répandre lanl de pièces de vin frelaté dans le tleuve, que ses eaux en furent un moment rougi es sous Ma yen ce. Les habitants de cette ville menacée, pleins de confiance dans son activité et dans son énergie, ne se reposèrent que sur lui du soin de leur défense, cl demandèrent au Directoire que M. Lakanal eût le droil d'assister aux séances du conseil de guerre, et le pouvoir de s'opposera ses décisions.

Sentinelle de la Révolution dans ce poste avance de la France, M. Lakanal y resta tant que l'intérêt du pays l'y retint. .Mais après que Masséna eut défait les Russes à Zurich, que Rrune eut repoussé les Anglais ru Hollande, que le vainqueur de l'Italie et le conquérant de l'Égyple, devenu maître de l'État au dix-huit

UKAKAL |i.3 brumaire, eul assuré de nouveau le triomphe de la Révolution au dehors, en rendant fort incertaine ht durée de in République nu dedans, M. Lakanal se retira pour toujours des affaires. Il ne méconnaissait pas les mérites du gouvernement nouveau, mais il eu redoutait les desseins. Provoqué par le désordre public, fondé par la force, recommandé par la gloire, ce gouvernement qu'exerçait avec génie, qu'imposait avec autorité le plus incomparable des capitaines, abattait l'anarchie, mais, dans In même étreinte, étouffait la liberté; organisait savamment la France, mais, du même coup, l'asservissait irrésistiblement. S'il accomplissait des choses utiles, aux jeux de M. Lakanal il en détruisait de nécessaires ; il sacrifiait les principes politiques de la Révolution à ses résultats civils, et de la volonté périlleuse d'un grand homme faisait trop l'unique régie d'un grand pays. N'approuvant pas tout, M. Lakanal ne voulut Être rien. Celui qui, lors de son avènement au consulat, lui avait écrit: « Les services o importants que vous avez rendus vous mériteront « dans tons les temps des droits à l'estime des hom- « mes, » aurait confié de hautes fonctions à M. Lakanal, pour peu que M. Lakanal eût été disposé a les accepter. Mais dans cet abandon des principes pour les intérêts, il n'entendit pas être, comme beaucoup de ceux qui avaient pensé avec autant d'exaltation et agi

quelquefois avec moins Je retenue que lui, ni sénateur, ni conseiller d'État, ni préfet, ni comte. Fidèle à ses vieilles convictions, il redevint modestement professeur. Sans croire s'abaisser en travaillant pour vivre, il enseigna les langues anciennes à l'école centrale de la rue Saint-Antoine, et il resta dans l'Université jusqu'en 1800. Il en sortit à cette époque, cl jusqu'en 1S14 il surveilla, en qualité d'inspecteur général des poids et mesures, l'application du nouveau système métrique. Hurant ces longues années, il préféra sa pauvreté et son indépendance à d'inconséquentes grandeurs, et, en parlant de lui et de ceux qui avaient exercé avec le même désintéressement que lui le suprême pouvoir sous la République, il employait les mots que Quinte ("urée met dans la bouche des soldats d'Alexandre : Omnium virlores, omnium inopes tumus; — vainqueurs de tous, nous manquons île tout.

Lorsque la chule de l'Empire et l'invasion de ta France curent ramené les Bourbons sur le trône, M. Lakanal perdit la place qui le faisait vivre, et même son siège à l'Institut. On l'élimina en 1815 de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dont il était membre depuis que l'Académie des sciences morales et politiques avait été supprimée en 1805. Il comprit alors qu'il ne convenait plus a un juge inexorable des rois,

il un ami obstiné de la République, de rosier en France. Il partit pour les Étals-Unis d'Amérique, avec des rois dupussédér., des générum proscrits, dus conventionnel? menaces, cl lous ensemble ils allèrent demander un asilo à la république lointaine qui devait accorder à des Français une pari dû la liberté que lui avaient procurée, treille années auparavant, les efïorls généreux de la France.

Il se rendit doue au milieu de ce peuple moins éclairé mais plus entreprenant que les nations fatiguées du «eus monde; qui avait su proclamer sa souveraineté sans lu compromettre par la licence ni la démentir par un retour à l'assujettissement; qu'un grand homme honnête dans l'exercice de la puissance, simple dans la possession de la gloire et dont la mémoire chère et admirée vivait dans lous les cœurs comme ses prévoyantes recommandations éclairaient encore tous les esprits, avait sauvé par les armes et aidé à se constituer par les lois; qui, unissant l'ambition de s'éLendre au mérite de se gouverner, incorporait d'immenses contrées dans ses cadres sans les rompre, pouvait s'adjoindre tout ce qui lui venait du reste du monde sans en ôlre altéré, et devenait la plus gigantesque des républiques, la mieux ordonnée des démocraties, la colouie perpétuellement agrandie et démesurément libre de l'Europe.

m LAKANAL

M. Lakanal arriva à New -York quand les Étals-Unis étaient encore gouvernes par ces illustres disciples de la civilisation européenne, par ces hardis enfants de la liberté britannique, qui avaient contribué à les défendre et à les constituer. Madison terminait les huit années de sa double présidence, cl l'un des valeureux soldats de la guerre de l'indépendance, Mouron, devait le remplacer dans cette suprême magistrature à laquelle il lui était aussi réservé d'être porté deux fois, comme l'avaient été le vertueux Washington et !e populaire Jefferson. Ce dernier achevait doucement sa noble carrière dans sa ferme de Monlicello. H. Lakanal alla l'y visiter. Il trouva dans ce correspondant de l'Institut de France les lumières du vieux monde, et dans ce chef confiant de la démocratie américaine les plus hautes espérances sur les destinées du nouveau. Tant que vécut Jefferson, M. Lakanal resta en commerce de lettres avec lui, tout comme il noua des relations d'amitié avec l'éloquent Henry Claye, qui était l'orateur habituel de la chambre des représentants à Washington, et dont la belle plantation était voisine de sa modeste demeure dans le Kenlucky.

C'est au Kenlucky. démembrement de la Virginie, à l'ouest des monts Alleghanys et vers les contins de la foret éternelle, que s'établit d'abord H. Lakanal. II avait lu, daus un livre que le voyageur M. Michaux

avait publié en 1808 sur celle «mirée: « J'envisage « les bords de l'Ohio depuis l'iltsbnrg jusqu'à l.ouiso viltecomme devant être d'ici à vingt ans la partie des « Étals-Unis la plus peuplée el ];i plus commerçante ; « c'est aussi celle à laquelle je n'hésiterais pas à don- « ncr la préférence pour y fixer mon séjour. » Avant de quitter Paris, M. Lakanal avait voulu interroger sur le Kenluckv le consul américain, M. Warden, et M. Waitlen s'était écrié à plusieurs reprises : bemt }ui\ih! beau pays! Il franchit donc avec confiance les Alleghanys, descendit l'Ohio jusqu à Port-Williams, chef-lieu du comté de Gai la tin, et sur les bords de la Belle-Rivière, comme l'avaient nommée les naturels du pays, il acheta un petit domaine en état de culture. 11 croyait, d'après les prévisions eni:nina;.'can tes de M. Michaux et les exclamations enthousiastes de M. Warden, y trouver en quelque sorte les orangers en plein champ, et, selon son expression, y être relu du climat. Bien que se défiant des descriptions poétiques de M. de Chateaubriand, il ne s'attendit pas plus, disait-il, à apercevoir près des rives de l'Ohio que des rives du Mississipi des ours se balancerau-dessus des berceaux de vigne, et s'enivrer de raisins, il espérait tout au moins y rencontrer la vigne. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque sur celte terre privilégiée il ne récolta que le mais, le chanvre et certaines céréales, sans pouvoir y faire

prospérer un seul cep venu d'Europe; lorsque, sous ce climat si vanté, il subi! des hivers de sep! mois, el vil le thermomètre atteindre même vingt-trois degrés Réaumur au-dessous de zéro ! Pour surcroil de désenchantement, le seul grand marché ouvert à la vente des produits de sa plantation était i\ trois cents lieues de là, dans la ville opulente de la Nouvelle-Orléans. Il fallait s'y rendre en descendant l'Ohio cl le Mississipi, hi Betie-RUiiire et le Père des Eaux. Mais la llelle-Rivière était barrée à l.ouisville par une chaîne de rochers appelés 1rs /{(//iti/e.î, qui eu arrêtaient sur un point la navigation, cl le retour devait avoir lieu péniblement par terre, à travers les tribus sauvages des Chikssaw* et des Chocklaws. ,

M. I.akanal vécut néanmoins longtemps dans ces régions reculées, en planteur et en sage, avec quelques vieux livres, au milieu des grands spectacles d'une natun; nouvelle et des rapides ilévduppemmils d'un peupie jeune. Il y resta jusqu'en 1822, époque à laquelle l'IClal de la Louisiane lui cimtïa la direction de l'université décime de h Xonvelle-Orléiiiis. Il releva rapidement teséludes de cette université, et la laissa en pleine prospérité quand, après plusieurs années, il s'établit sur une terre qu'il acheta, du prix de l'ancienne, dans le voisinage de la Mobile, non loin du grand delta du Mississipi. Dans l'Alabama, comme dans le Kcnlucky,

il cultiva les lettres et les champs, observa les mœurs, et fit la llore (in pays, préférant de beaucoup la nature à la société américaine.

C'est là qu'il apprit tout d'un coup la révolution de juillet. Son cœur en tressaillit ; la r'rancc lui était rouverte. Mais sa joie s'accrut encore quand l'Académie renaissante des sciences morales et politiques, instruite par le savant M. Geoffroy Saint-llilairu, avec lequel M. Lakanal éiait resté en commerce de lettres comme en relation d'amitié, instruite, dis-je, qu'un de ses plus anciens membres vivait encore dans les contrées du nouveau monde, l'appela à siéger au milieu d'elle avec Sieyés et Merlin, fkederer et Dounou, à la place qu'y laissait vacante la mort de Garai. En recevant l'extrait du proccs-verbal de celte seconde élection, il y inscrivit ces vers touchants que l'exil avait inspirés dix-imit siècles auparavant à Ovide sur les bords du Ponl-Euxin :

ftocio ona natale solura dnteedine ciinclas Itucir, el immemores non sinit esse rai.

« Je ne sais par quelle douceur le sol natal nous al- « tire tous, et ne nous permet pas de l'oublier. »

En attendant qu'il revint dans sa patrie, M. Lakanal vous adressa un mémoire curieux, plein d'observations

tines et de saillies originales sur le pays qu'il avait habité vingt ans. 11 ne s'y montrait pas, il faut le dire, épris de la démocratie américaine. Il y peignait d'un esprit peut-être un peu chagrin celle civilisation qu'il trouvait à la fois grossière et dégénérée, où, selon lui, les avidités de la corruption s'ajoutaient aux violences de la barbarie, cl oi'i, dans un mouvement sans repos et :ivi:c un nryniMl pluis Imrncs, l'homme entreprenant et audacieux se mettait souvent au-dessus des règles, no. se laissait point arrêter par les revers, et s'attachait bien plus à dompter la nature avec laquelle il était aux prises qu'à perfectionner la société. En voyant les Américains trop adonnés à la poursuite des intérêts matériels qui avaient alors un attrait si grand pour eux, et trop négligents des choses de 1" intelligence qui conservaient toujours un si haut prix pour lui, il disait avec une pointe d'esprit et d'amertume qui manquerait certainement d'à-propos comme de justice aujourd'hui.; « Je ne tardai pas à. m apercevoir que les seules lettres qui eusenl auprès d eux une valeur réelle étaient les lettres de change. »

Ce fut en 1857 qu'il les quitta, et sans regret. Un jour je vis arriver chez moi, avec le vieil uniforme de l'Institut, tel qu'on le portait sous le Directoire, un homme qui avait la stature encore droite, des cheveux abondants et noir?, dont le visage était grave, le regard

conlcnu, la bouche sévère, les manières diicidées el polies, le langage spirituel el sentencieux, et semblait appartenir à un autre temps. C'était M. Lakanal. Cet énergique vieillard, alors âge de soixante-quinze ans, ne paraissait pas en avoir soixante. Une intelligence Terme, des habitudes lempéranles, une constitution robuste qui avait résisté aux solitudes âpre ou énervante du Kentucky et de l'Alabama, tout comme aux secousses convulsivesdc la Révolution, et qu'avait entretenue l'activité dans la modération, lui avaient conservé la santé du corps et la vigueur de 1 àme. Il disait, avec autant de vérité que d'esprit : « Mon extrait « de baptême est vieux, mais non pas moi, et quand « on me donne un grand âge, je réponds comme Mon-

crifà Louis XV : On me le donne, mais je ne le prends « pas. » 11 le prenait si peu qu'il se maria el eut un lils à soixante-dix-sept ans, el qu'il célébra le quatre-vingtième anniversaire île sa naissance eu partant à pied, le 14 juillet ISi'-i, de la rue Ilovale-Sainl-Anloine, pour aller herboriser sur les coteaux de Montmorency, comme l'avaient fait son maître J. J. Rousseau et son ami Bernardin de Saint-Pierre.

Égaré, pour ainsi dire, parmi des générations inconnues, le savant et rigide vieillard se plaisait surtout dans les deux grands établissements qu'il avait concouru à fonder, et où il trouvait les sentiments d'une

longue reconnu issa née et d'une naturelle confraternité. Dès son retour, une clef (in jardin des Plantes lui avait été remise, d'après une délibération expresse de tous les professeurs, avec celle inscription : Le Muséum d'histoire naturelle à M. Lakanal. L'instilul l'honorai! comme son organisateur et son doyen. Vos séances étaient devenues ie dernier intérêt de son esprit. 11 n'en manquait aucune. Il y communiquait quelquefois les souvenirs de son expérience agitée et les observations

l'existence intérieure de la Convention et sur l'étal moral de l'Amérique dans deux ouvrages qu'il avait depuis longtemps composés, et qui, malheureusement, ne se sont point retrouvés après sa mort. Vous l'avez touché profondément lorsque, dans la dernière année de sa vie, vous lui avez décerné, presque à l'unanimité, la présidence de l'Académie, que son âge l'empêcha

se taire. Pourtant sou esprit était encore si ferme, sa voix si forte, que nous espérions le conserver longtemps."

Mais, eu sortant, au mois de décembre 1844, d'une de vos séances, le froid le saisit et glaça ce qui lui restait de vie. 11 vil approcher sa lin sans trouble et sans regret. La sérénité de son esprit et la fermeté sloique

i!c son âme se conservèrent jusqu'au boni. 11 disail à noire confrère M- Lèlut, qui était son médecin cl son ami: « Vos soins no me sauveront pas : je sons qu'il « n'y a plus d'huile dans la lampe. » Quelques heures avant d'expirer, il désira voir les nouveaux amis auxquels il s'élait attaché après avoir perdu les anciens, MM. Isidore Geoffroy Saint -Hilaitv, Hlariqni, David d'Angers, pour leur adresser un dernier adieu. Élevant sa pensée confiante vers le Créateur des êtres, et jetant un regard encore obscurci sur le monde futur, il citait de sublimes paroles de Cicéron et de saint Àu- L'iKlin, et il ilisail paisihkineul : a Je. vais mrnjui- « raitre, les mains pures el sans crainte, devant cette « Providence que je ne comprends pas, mais que je « sens. » C'est avec ces haules espérances et après avoir prononcé ces belles paroles que M. Lakanal s'éteignit, le 17 février 18ia, à l'âge de quatre-vingtdeux ans.

Les hommes sont ce que les disposent à devenir leur nalure et leur temps; heureux ceux que leur temps grandit et ne brise ou ne corrompt pasl M. Lakanal n'élail point destiné au rôle qu'une révolution violente lut donna. Dans cette révolution dont il partagea encore plus les idées que les passions, et les passions que les excès, il se consacra principalement à défendre les deux grandes causes de l'indépendance nationale et de

l'intelligence humaine que menaçaient l'Europe coalisée et la barbarie démagogique. Il parla quelquefois avec exaltation, comme pour se ménager le moyen d'agir avec douceur. M. Lakanal n'élail pas dépourvu d'adresse dans son inflexibilité, et ce qu'il avait voulu d'honnéle ou accompli de généreux, il ne s'en souvenait pas sans orgueil et ne l'apprenait pas aux aulres sans quelque ostentation. Il joignait beaucoup de bienveillance à beaucoup d'énergie. Fidèle jusqu'au dernier jour à ce double caractère, il conservait aussi des travaux de sa jeunesse un parfum de lu docle antiquité, qu'il citait avec un spirituel el gracieux à-propos. Il aimait à ûlre agréable: on était lotit surpris d'entendre des paroles douces et flatteuses sortir de celte bouche sévère et de trouver un si grand goût de plaire avec un visage si sérieux et sous un regard si déliant. L'expression contenue de son visage venait îles temps terribles où il avait vécu, et ce qu'il laissait percer d'aimable ou de bon à travers sa gravité ou sa rudesse venait de sa nature.

M. Lakanal avait cru à la république, et il y croyait encore : on n'a pas deux fortes convictions en sa vie. Les esprits ardents gardent leur premier enthousiasme, et les cœurs généreux ne se donnent bien qu'une fois; aussi les espérances déçues de sa jeunesse iestérenl les rêves mélancoliques de ses vieux jours. Il

mourut sans revoir la république, et peut-être que s'il l'avait revue il l'eût moins regrettée, en apprenant une fois de plus les périls qu'elle fait courir parmi nous à la liberté.

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