SCHELLING
NOTICE
lie t il (livci fuai.ioit imiitui or 7 mot nu
Messieurs,
L'imagination n'est pas étrangère aux philosophes. IJuelques-uns d'entre eux sont de grands poètes qui raisonnent. L'inspiration seconde en eux la réflexion. Elle leur iait entrevoir ce que l'expérience ne saurait leur faire atteindre. Le monde n'est-il pas un sublime poème en même temps qu'une admirable machine, et, si l'observation attentive doit en découvrir les ressorts compliqués, ne fiiut-il pas que l'induction hardie cherche à en dévoiler tout le dessein'.' A côté des observa-
leurs exncls -gui décomposent i't'spril el qui étudient savamment l'univers, apparaissent des contemplateurs profonds qui entraînent au loin l'inlel licence humaine et la font pénétrer for! avant dans l'œuvre divine. Les ailes de Platon le transportent bien au delà des raisonnements sévères d'Arislole, et l'imagination ravie de Malcbranche lui ouvre des régions au seuil desquelles s'arrête la raison puissante mais discrète de Descaries.
C'est à la séduisante famille des grands esprits inventifs, moins lidèles à l'observation qu'adonnés à l'hypothèse, cl néanmoins introduisant la logique dans l'imagination, qu'appartient le philosophe original el fécond dont j'ai à vous entretenir aujourd'hui. De vastes travaux, un beau génie, une glorieuse renommée avaient fait dès longtemps, de M. Scliellîng, l'un des cinq associés étrangers de l'Académie des Sciences morales cl politiques. 11 est l'auteur d'un système dont on peut contester la solidité, non la grandeur; et, comme l'a dit un philosophe français, M. Cousin, juge éloquent des plus mémorables conceptions de l'esprit humain : « Les premières années du dii-rien- « vième siècle ont vu naître ce grand système. L'Eu- « rope le doit à l'Allemagne el l'Allemagne à Schel ■ « ling. »
Frédèric-Guillaume-Joscph Schclling naquit le 27 janvier 1770. a Léonberg, à trois lieues <\c Stultgavt, dans l'ancien duché du Wurtemberg. C'est au presbytère de celle jolie petite ville adossée il une montagne, surmontée d'une gl ande tour féodale, au pied de laquelle une gaie rivière serpente à travers une vallée -lacieiiseEiicut sinueuse el se perd dans des perspectives a lia chantes, que vit le jour et passa ses premières années le futur el poétique auteur de la philosophie de la nature ; son père y était pasteur. Au ministère de l'Évangile il joignait le culte de la science, et n'èlail pas moins distingué par des connaissances profondes que par une haute dignité de caractère. Orientaliste original, il s'était fait un nom en enseignant l'hébreu, non plus seulement au moyen des vieillie ('urines l'abbiniqnes, méthode alors encore en usage, mais en le comparant avec les autres dialectes sémitiques. Philosophe chrétien, il avait consacré des écrits' remarqués à l'antique sagesse des Hébreux. Avant d'être élevé, comme i! le fut plus laid, à la prélaiure dans l'Église luthérienne, il mil été appelé au collège de Uebenhausen, où se formaient les futurs ministres de l'Évangile.
l,è jeune Schelling vint suivre ses docles leçons, lorsqu'il eut achevé ses premières études dans l'école latine de Nûrtingen. Il avait à peine atteint l'âge de
douze ans, et les maîtres, dont il avait épuisé la science, le renvoyèrent à son père en déclarant qu'ils n'avaient plus rien à lui apprendre. Avec une plus forte possession des langues anciennes, il acquit à Itebenhausen la connaissance de l'hébreu et de l'arabe. A quinze ans, ayant encore épuisé l'instruction donnée dans ce collège supérieur, il alla faire ses cours de philosophie et de théologie à l'université de Tubingue, où on ne les commençait d'ordinaire qu'à un âge plus avancé; mais son père, qui te présenta, selon sa naïve et fort exacte expression, comme un esprit précoce, preeox ingenivm, l'y fit recevoir contre l'usage, au-dessus duquel le plaçait en effet la précocité de son savoir et de son intelligence.
Un vaste institut, sous la forme et avec le titre de séminaire, s'élevait sur la parLie la plus agréable du coteau au pied duquel coule le Neckar et que couvre comme un riant amphithéâtre la ville de TubingirÊ, dont l'université, unissant au respect des traditions une certaine hardiesse d'enseignement, semblait avoir gardé la vieille devise de la Souabe : Fidèle et libre. De fermes théologiens, tels que Slorr et Flatt, y maintenaient l'orthodoxie luthérienne. La doctrine de Leibniz, rédigée un peu pédantesquemenl par Christian Wolf, après y avoir eu pour organe , jusqu'en 1790, i'ingénieux logicien et l'habile mathématicien Pion-
quel, y t'Hait professée par un autre François d'origine. Frédéric A bel, dont plus tard Schelling ne parlait jamais qu'avec une respectueuse reconnaissance. C'est dans cet Institut et sous ces maîtres en christianisme et en philosophie que le jeune Schelling reçut des idées religieuses ineffaçables et se forma aux grands exercices de la pensée.
Au nombre îles étudiants qui se préparaient comme lui au ministère ëvangelique se trouvait un jeune homme que son esprit subtil et puissant réservait aussi à une vaste célébrité, Bégel, avec lequel Schetlin^' se lin d'une étioitc amitié. I.rs deux amis ne s occupèrent pas uniquement de leurs hautes éludes ecclésiastiques, ils y lirent, pour ainsi dire, un cours de droit public sous l'enseignement de la France, qui était alors l'institutrice des nations. Ils se passionnèrent pour les principes immortels qu'aux applaudissement de tout ce qui pensait dans le monde venait de proclamer la grande Assemblée constituante, d'après lu philosophie tout humaine du dix-huitième siècle. L'affranchissement politique de In société moderne, l'égalité civile, la liberté de la pensée et de la parole, les droits de la conscience individuelle, reconnus comme fondamentaux et inviolables, excitèrent des transports dans leurs âmes généreuses. Ils avaient même formé un club dans le séminaire, et l'on ra-
IS2 SCIIELUSG conle qu'un dimanche malin , par un beau jour de printemps, ils allèrent, dans une prairie voisine, planter un arbre de la liberté. On montre encore à Tubingue les deux cellules qu'occupaient les deux séminaristes luthériens, devenus plus lard de si entreprenants philosophes, et tl'où ils sortirent pour accomplir tour à tour une révolution intellectuelle en Allemagne.
Des l'Age de dix-sept ans, Schelling, attire par un îles plus graves problèmes du monde moral, prenait pour sujet de sa thèse de docteur l'ancienne tradition de la Genèse sur l'origine du mal. Il s'attacha. Tannée suivante, a expliquer, dans une ingénieuse dissertation, l'esprit philosophique que l'antiquité avait renfermé dans les mythes et les légendes historiques. Cet écrit remarquable, que suscitèrent les brillants travaux de Herder sur la philosophie de l'histoire, est comme le germe de sa doctrine postérieure sur les mythologies. Mais bientôt, prenant un plus grand essor, il eut l'ambition de perfectionner les théories de deux grands philosophes qu'il devait continuer sans leur ressembler.
Formé comme toute sa génération dans l'étude de Kant, il devint disciple respeclueuit et indépendant de Ficlite, cl l'un de ses premiers écrits sur le moi comme jwinri/ie de la philosojihie fut consacré an dève-
loppemcnl de la doctrine de cet illustre mailre. Avce une audace précoce, il laisse déjà entrevoir dans cet ouvrage ce qu'il avouera bientôt, I idéalisation do la nature et In déification de Ib pensée. « Le temps csl « venu, dit-il, dans son enlhousiasl confiance, de a proclamer la gratklem: de la raison: Ce n'est qu'en a prenant le sentiment de ce qu'il est et de tout ce
■ i|u'il iaul i\\i<: 1 linnune deviendra tout ce •[> i il doit « titre. Son essence est la liberté atisnluc. C'est ■ la ■■ toi de la lïlieité <pic l'humanité tout entière doit « finalement obéir. \ quelque avenir reculé que soil
■ réservée la (/luire d'accomplir cette grande espéa rance, il nous appartient d'en préparer nu moins « l'heureux avènement dans I histoire. Lt crépuscule " habitue les «OU ii l'éclat du jour. Déjà l'aube man linale blanchit le ciel d'Orient. Les basses contrées i sont couvertes d'un voile de vapeur, mais sur les n hauteurs les cieux brillent d'une vive clarté. L'an- « rore s'est levée, et le soleil ne saurai! tarder à pa- « railre. m
En attendant cette apparition, Srhclliny se livra a de nouvelles études. Instruit dans les langues anciennes et nrienlabïs à Nurlingen rt à Hebonhau?en, versé à Tubiiigue dans les travaux de l'histoire, les dogmes de la religion et les systèmes de la philosophie, i! avait bc-oin de connaître les sciences des corps
1fi SCIIELLIKG après celles des idées. Sa bonneforluncluifil accompagner, à Leipsig, deux jeunes étudiants d'une ancienne el noble famille, les barons de Riedesel, dont il avait a diriger l'éducation, tout en terminant la sienne. Là, sous un habile professeur, sous Plâtrier, qui avait heureusement allié les recherches de la physiologie à lu connaissance de la métaphysique, Schellïng étudia avidement les phénomènes du monde extérieur et sonda avec admiration les beaux cl attachants mystères de la vie organique.
C'était le moment où se faisaient les plus belles découvertes dans ces sciences naturelles qui lui semblaient à !a fois un complément et un correctif de l'idéal philosophique. Lavoisier avait trouvé depuis peu cet air de la vie qui entrelient l'existence des êtres, s'incorpore à la matière inanimée pour en varier les combinaisons , sert aux combustions des corps d'où il dégage la chaleur cl fait éclater laflomme, et auquel il avait donné le nom d'oxygène. Scheele, De lue, Grccn, Girtanner, avaient recherché les effets chimiques de la lumière, sans laquelle rien ne se perfectionne et tout dépérit dans L'univers. Le puissant lluide dont Franklin avait naguère Établi l'identité avec la foudre, Galvani venait d'en reconnaître l'action sur le système nerveux, el l'électricité, source du feu céleste, semblait être la cause de l'impulsion vi-
liilc qu'elle ranimait dons les membres déjà paralysés par la mort. Les récentes merveilles du magnélisme, qu'on croyait toucher aux ressorts les plus intellectuels de l'organisation, s'ajoutaient aux anciens prodiges de l'attraction, dont la force, calculée depuis plus d'un siècle, produit les plus vastes ainsi que les plus petites agglomérations de la matière, explique les affinités des corps aussi bien que les mouvements réguliers el l'équilibre harmonieux des mondes.
En même temps que les sciences démêlaient les éléments de l'univers, elles en découvraient le développement progressif. Celte grande idée d'un perfectionnement graduel dans les œuvres de la création et dans la marche du monde, conçue d'abord par Leibniz, élait la foi savanle du dix-huilièmc siècle finissant. Turgot l'avait émise d'une manière générale; Condorce! en faisait la lui de l'esprit et l'espérance du genre humain; Wcrner l'avait appliquée à la lenle formation de la terre, el par elle avait fondé la géologie; Kiclmeyer s'en élait servi pour dresser l'échelle ascendante des êtres, tandis que Herdcr el Lessing, la cherchant dans l'histoire, avaient essayé de marquer h sa lumière les étapes spirituelles et morales qu'a parcourues l'humanité.
Ces découvertes physiques qui suscitèrent de chimériques attentes, celte pensée de genèse et de pro-
ISG 3CIIELLIHG grés (jui planait dans l'air du temps et devenait, pour ainsi dire, le souille commun des intelligences, Schilling s'en empara avec imagination et en fit usage avec originalité. Au moyen des unes il construisit matériellement le monde el il employa l'autre à le développer idéalement, en partant de Dieu, dont le monde serait la révélation successive el qui, origine identique des réalités passagères et des idées éternelles, se déploierait dans la nature, poëme Je son existence, et se perfectionnerait dans l'esprit humain, résidence de sa pensée. Sclielling avait déjà exposé en partie ce système dans ses Lettres philosophiques sur le dogmatisme de l'ichle et le critïàsme de Kant, dans ses Dissertations sur l'idéalisme et la théorie de la science, el notamment dans ses Idées pour servir à une philosophie de la nature, lorsqu'il fut appelé sur un théâtre alors célèbre, par Gœlhe, livre aux mêmes études que lui et frappé de la grandeur de ses vues non moins que de la beauté de son talent.
Le pénétrant et tranquille génie qui comprenait sans effort, aimait sans trouble, créait sans enthousiasme ; dont la limpide intelligence reflétait avec éclat toutes les idées de l'humanité et s'ouvrait avec ardeur à toutes les connaissances de la nature, excellant dans l'art et se plaisant dans la science, diversifiant ses œuvres comme ses goûts, l'auteur origi-
SCIIELLUG «7 nal Je Goëts de Herlichingen, louchant de Werther, agréable de WUhem Meisler, profond de Faust; l'observateur ingénieux de la métamorphose des plantes, qui avait annoncé le premier l'identité originelle de tous les organes des végétaux ; le savant admirateur de ces affinités électives par lesquelles les éléments mêmes de la matière semblent obéir à des attraits mutuels en s'unissanl, l'investigateur hardi des phénomènes de la lumière qui , par sa théorie des couleurs, osait se séparer de Newton; celui dans lequel ses compatriotes voyaient leur Voltaire et trouvaient leur Shaltspeare, le grand, l'heureux G<r!he était déjà le chef intellectuel de son temps et comme le monarque des lettres allemandes.
Il avail, avec le spirituel Wicland, la direction suprême de l'université d'iéna, en ce moment la première des hautes écoles d'Allemagne. Cette université dépendait de la cour de Weimar-Eisenach , où une femme d'une âme élevée et d'un esprit délicat, la yrande-duchessc Anne-Amélie, avait appelé les hommes les plus èminenls dans les lettres et dans les arts, et avait entouré ses fils d'un cercle brillant dont faisaient partie Gœthe et Schiller, llerder et Wieland. L'université d'Iéna était digne de la cour de M eimar. Schiller y enseigna l'histoire; Iteïnhold, Tennemann et Ficlite y professèrent la philosophie; Dôderlein,
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Kichorn, Griesbach, Paul us, Sctiûti y ouvrirent des cours de savante littérature et de haute théologie. C'est dans une chaire d'Iéna que Gœlhe fil monter, en 1 798, Schelling, qui ajouta bien vite à la célébrité de celte grande école. Il y parut d'abord à côté de Fichle, dont il balança la renommée, et lorsque Fichle, peu de temps après, quitta Icna pour Iterlin, Schelling y domina seul. « Une étoile se couche, » disait GœLhe, « une autre se lève. »
Il se leva en effet avec splendeur sur l'horizon de la philosophie, cet astre nouveau. Si de sa flamme généreuse Fichle avait échauffé les âmes, Schelling, par son celai an le lumière, allait éblouir les esprits. Il devait entraîner à sa suite ceux qui l'écoulaient, séduits par les attraits d'une imagination créatrice et rassurés par les explications plausibles d'une haute science. Autour de sa chaire se trouvaient des auditeurs d'un grand esprit, destinés eux-mêmes, après avoir reçu de lut l'impulsion philosophique, à produire des systèmes célèbres: Krause, Steffcns et surtout Hegel, qui vtnl s'asseoir aux pieds de son ancien condisciple devenu son maître. L'un d'entre eux, l'aimable et pieux Schubert, retrace les effets destin enseignement en une vive peinture.
« Qui traversait dans ce temps-là, » dit-il, « le mar- « ché d'Iéna à l'heure tardive de l'après-midi, rencon-