‹ Eloges historiquesChapitre 14 sur 36 · SCHELL1NG · texte numérisé non relu

SCHELL1NG

Irait un concours d'étudiants plus nombreux qu'il nul autre moment de la journée. Jeunes et vii»ux, gens de lonl esprit et de tout étal, se rendaient en foule au cours de Schelling sur la philosophie de la nature. Qu elail-ce donc qui les y attirait si puissamment'.' Qu'il me soit permis de parler de ma propre expérience. L'impression que j'ai reçue de Schelling était tellement extraordinaire, qu'aucun de mes maîtres ne m'en a jamais Tait épi^uver de semblable. Schelling était encore un jeune homme parmi nous autres jeunes gens, et le respect avec lequel nous le considérions s'adressait en lui ù une dignité qu'exprimait tout son être et qui différait de celle dont l'âge environne une tête blanchie. Sa parole vivante rayonnait d'une force à laquelle ne pouvait se dérober aucune âme, pour peu qu'elle fût susceptible d'inspiration. Souvent, pendant qu'il parlait, nous croyions entendre le propliète d'un monde transcendant et caché qui n'est ouvert que pour des yeux sacrés. Son discours, mathématiquement précis et comme rédigé en style lapidaire, renfermait une matière inépuisable. Pénétré de la vérité interne de ses idées, il était si persuadé de ce qu'il avait saisi et conçu, que sa conviction se communiquait aux autres avec une puissance victorieuse. »

Le système qu'il développa si merveilleusement dans

ses cours, il l'avait déjà exposé en parlic dans ses livres. Il aborda les problèmes les plus mystérieux, en prenant pour méthode l'intuition intellectuelle, sorle d'inspiration réfléchie qui crée en quelque sorte les choses en les pensant. Afin d'apprécier le caractère el la portée de son effort, il faut connaître l'état de la philosophie contemporaine au moment où il construisit l'imposant édifice dont beaucoup de matériaux sont d'emprunt, mais dont l'ordonnance fut de génie.

L'Allemagne était dans le plus bel âge de son esprit. Au moment où les liens des États s'y relâchaient, ceux des intelligences s'y resserraient dans une sorte de fédération glorieuse, que formaient, d'un bout du pays à l'autre, l'épique Klopstock, le profond Lessing, le tragique Schiller, le spirituel Wicland, l'ingénieux Herder, l'universel Goethe, el cette foule variée de poètes, de critiques, de savants, parmi lesquels apparaissent avec grandeur trois philosophes qui ont laissé leur trace dans l'histoire de la pensée.

Il ne faut pas l'oublier, chaque nation a son génie propre dont l'originalité se remarque au milieu même de la diversité de ses œuvres. Chez les Allemands, l'imagination se fait jour dans la science en même temps qu'elle domine dans ia poésie, el elle pénétre dans la métaphysique comme elle se déploie dans l'art. Naïfs en étant profonds, mêlant le fantastique au réel,

SCnELLING 181

cl restant un peu vagues sans être toujours légers, ils suivent encore plus l'inspiration qu'ils ne s'astreignent à l'expérience. llsobservenl avec conjecture, concluent avec hardiesse, peignent avec excès, et, capables d'atteindre les vérités lus plus hautes par l'élan de la pensée, de parvenir aux découvertes les plus difficiles par la clairvoyance de l'imagination, ils peuvent tout à la ibis concevoir le chimérique système de l'harmonie préétablie cl inventer le puissant calcul de l'infini, comme l'a Tait Leibniz ; se livrer aux hypothèses d'une mystique rêverie et trouver les trois grandes lois mécaniques des sphires célestes, comme l'a Tait Kepler. Cet esprit contenu dans Kant, enhardi dans Fichte, éclate dans Scliellin», ces trois représentants d'une des grandes crises philosophiques de la pensée humaine.

On a comparé les philosophes allemands, allant à la recherche de la vérité, aux Israélites s'avançanl vers la terre promise, précédés d'une colonne de feu qui les guide dans la nuit, entourés d'une nuée qui les cache dans le jour. Pour apercevoir la lumière vers laquelle ils se dirigent, il faut traverser les ténèbres au sein desquelles ils s'enveloppent. Si l'on ne pénètre au milieu d'eux, on ne peut ni saisir ni suivre leur marche, et, lorsqu'on y entre, on court le risque, en participant à leur lumière, de tomber dans leur obscurité, devoir au dedans et de ne pas faire voir au dehors. Essayons

102 SCHELLISC cependant de percer la nuée, sans la laisser se «fermer après s'élre ouverte, el rendons, s'il se peut, les conceptions allemandes accessibles à des espritsfrançais.

Voulant combattre la doctrine alors dominante de la sensation qui rétrécissait lotit, et le scepticisme plus redoutable de Hume qui détruisait lout, Kant, en observateur idéaliste et en profond psychologue, prit la raison qui connaît et qui pense pour ie ferme appui de sa philosophie. Il la jugea d'abord dans sa nature, puis dans son action. Appliquant une rare puissance d'analyse à l'instrument même de la connaissance, à la raison pure, il en détermina l'essence, en assigna la portée. L'espace au milieu duquel la raison aperçoit les objets, le temps dans lequel se succèdent pour elle les actes de la connaissance, les caractères divers qu'elle leur trouve eu lus appréciant, parurent è Kant les conditions nécessaires du savoir el les forme? mêmes de l'intelligence.

Ces lois intérieures de la raison, qu'il décrit a vire une sagacité pénétrante et démontre avec une singulière vigueur, doivent-elles être transportées dans le monde extérieur et nous donner de ce qu'il est el de ce qui s'y passe une certitude conlbrme à l'impression que nous en recevons? Sont-elles autre chose que, la projection hors de nous de nos conceptions nécessai-

les'! Ont-elles une milité externe et, comme il 11 été dil depuis lors, objeclive? Peuvent- elles nous garantir l'existence du monde, reflet de notre pensâe ; celle de Dieu, conception de notre esprit ; notre propre existence même comme sujet permanent des phénomènes passagers dont nous avons conscience, ces trois idées de la raison pure élevées au-dessus de toute expérience? Sur toutes ces questions Kant nous a refusé une certitude scientifique, cl ce n'est qu'à l'aide de la notion du devoir, loi universelle et absolue de toute volonté intelligente, qu'affirmant la liberté humaine, il a établi l'immortalité de l ame, conclu l'existence de Dieu, et sauvé par la morale, dans l'examen de la raison pratique, les vérités compromises par la mélapliysique dans l'examen de la raison pure,

Fichtesuil Kant, en allant bien au delà. Afin d'échapper à sou conceplualisme sceptique, il se précipite dans un idéalisme outré. L'objet à connaître et le sujet qui connaît sont l'œuvre commune du moi créateur, principe à la fois de l'être et de la connaissance. Selon Kant, le inonde n'existe qu'au dedans de nous; selon Fichie, il ne se réalise qu'autant qu'il est pensé par nous.Dansles deux systèmes il garde un caractère idéal, puisque le premier en fait une conception de la raison, le second une création de l'intelligence.

Après le sévère observateur qui démontre la pensée

101 SCHBLLISG sans oser affirmer le monde, après le logicien liardi qui de la pensée déduit le monde dont il lui allribue la création par cela même qu'elle en a la connaissance, vient le poêle philosophe qui les identifie par un audacieux effort d'esprit et avec une grande beauté d'imagination. La distinction Établie par Kant entre les choses en soi et leurs phénomènes, Schelling la résout dans une égalité absolue que manifeste le développement parallèle des corps et des idées, développemeni qu'il expose dans deux ouvrages distincts, dans l'Esquisse d'un système de la philosophie de la Nature, el dans le système de Yltlàilismi- transcendantal.

A l'origine des choses, Schelling pose l'absolu. De ses muettes el obscures profondeurs où dorment confondus la pensée et l'être, sorlent par une expansion divine, et passent par des évolutions successives, la nature et l'intelligence, sa double manifestai ion. Identiques et inertes au sein de l'absolu, elles en partent comme d'un point central pour se déployer avec harmonie dana deux directions différentes. Conservant, dans leur déploiement distinct, leslraces de leur union primitive, elles se ressemblent et se reflètent. Dans le monde réel, l'idée se revêt de matière et apparaît sous une forme visible; dans le monde idéal, l'essence devient savoir cl prend une forme intellectuelle, l.u première évolution produit l'univers, la seconde produit

la connaissance. C'est ainsi que la pluralité vient de l'unité, que l'infini pénètre le fini, que l'identité se concilie avec le progrès, que !a nature et l'intelligence se rapprochent et s'accordent, la nature en s'organisaut par l'intelligence, l'intelligence en se réfléchissant dans la nature.

Depuis la pierre inerte composée d'après les lois chimiques de l'agrégation jusqu'aux astres infatigables qui roulent dans l'espace selnu les lois géométriques du mouvement : depuis le simple lichen, où l'organisation est ii peine indiquée, jusqu'à l'être le plus compliqué dans sa conlexlure et le plus élevé dans son existence, règne un seul el même principe d'action. Ce principe, luttant avec la matière brute, lui imprime des caractères plus ou moins bornés, analogues aux conceptions de notre esprit qu'ils tendent à reproduire indéfiniment.

Schelling suit pas à pas cette combinaison de l'esprit originairement infini et de la matière primitivement illimitée, qui se déterminent en se rencontrant, et procèdent par leur opposition comme par leur accord à la formation de l'univers. 11 décrit avec profondeur et subtilité l'organisation progressive de la nature, montre les deux puissances qui la composent, passant de sphère en sphère, montant de degré en degré, ramenées chaque fois, par l'influence d'une troisième, à

190 SCIIELLING une unité plus haute d'où procède une nouvelle évolution. 11 développe, aussi i n génie use m en l qu'il l'explique, la transformation graduelle de cette force, d'abord mécanique et chimique dans l'ordre inférieur des corps, inanimés, puis vitale dans l'ordre plus relevé des êtres organisés; enfin parvenant à sa plus haute puissance et à sa perfection suprême par l'avénement de l'homme el le progrès de l'humanité.

Avec l'homme apparaît la face idéale du système. A la suite des corps qui ont la propriété de s'organiser sans le savoir, au milieu des êtres qui ou! la faculté d'agir sans le vouloir, il en est un qui connaît les autres et qui dispose de lui-même, auquel a été accordé le pouvoir de varier ses procédés et d'améliorer ses œuvres, qui ne tourne pas mécaniquement comme les astres dans un cercle inflexible, qui n'obéit pas, comme les végétaux, à des impulsions périodiquement semblables et aveuglément organiques, qui ne suit pas comme les animaux des instincts invariables et ne se meut point pour contenter des appétits invincibles el grossiers ; mais qui, doue d'intelligence et de volonté, capable de comprendre l'arrangement de l'univers et d'y concourir, est la raison finie détachée de la raison suprême pour refléter les lois du monde. Les modes d'existence dans la nature se transforment en notions abstraites dans l'esprit de l'homme,

KCBEUING 197 ses objets s'y retracent en images, ses qualités s'y retrouvent en idées; en un mot, ce qui est en elle se sait en lui. Celte merveilleuse relation entre la substance, corporelle el to pensée spirituelle, cette admirable* harmonie de l'intelligence el de la matière qui permet à l'existence de devenir connaissance, l'homme qui vit et qui pense, en est à la fois le théâtre et le spectateur.

C'est ce qu'expose Schclling dans la philosophie transcenda n taie, contre-épreuve de la philosophie de la nature. Il y indique l'origine de la conscience inleltuellc, y décrit ses procédés , y raconte ses actes, y. R-li-ace l'poquis, y marque leur progrès su ccessil', avec non moins de développement et en y portant autant de rigueur arbitraire que dans la déduction du monde inorganique el du monde vivant. Le système s'achève dans la clarté naissante de celui que Schelling appelle l'identique -absolu. « Ce soleil éternel du « royaume des esprits, dit-il, qui se cache dans l'éclat « de sa resplendissante lumière, d'où émane la con- « formilè à la loi dans la liberté, et la liberté dans la <• soumission du monde moral à des lois, échappe s « la connaissance et ne peut être l'objet que de la « foi. » Mais l'histoire, dans son ensemble, en est une manifestation continue. Auteur des lois nécessaires qui régissent le monde, principe de la liberté iniclli-.

gente qui anime l'homme, l*ieu, médiateur perpétuel entre l'action abstraile de l'esprit et l'existence positive des corps, a conformé 1r pensée des êtres à lu réalité des choses et a maintenu leur indépendance dans leur concert. Ainsi qu'une trame savamment lissée par une main inconnue, l'ordre idéal se développe dans l'histoire où les hommes jouent leur rôle librement, selon le plan divin, et dont l'ordonnance a été conçue par un poêle qui a mis d'avance en accord la marche générale de l'ensemble et le libre arbitre de chacun. Manifestation progressive de Dieu, qui ne s'y réalise jamais complètement, l'histoire est le grand miroir de l'esprit universel, le poëmc de l'imaginalion éternelle.

Au terme de celle double et parallèle évolution du monde de la nature et du monde de l'histoire, il reste au moi à prendre conscience de l'identité du monde idéal cl dti monde réel, de la raison et de l'univers. C'est dans le produit de l'art, œuvre commune de l'inspiration involontaire et de la science réfléchie, que l'intelligence parvient enfin à découvrir la parfaite identité des deux activités nécessaire et libre qui se sont développées dans la nature et dans l'histoire, et à la reconnaître comme semblable à celle dont le principe est en elle-même. Cette œuvre peut seule réfléchir l'absolu qui, dans l'histoire, sous le nom de

destin , achève l'action imparfaite de la liberté humaine et réalise des Gris que l'homme n'avait pas en vue, et dans l'art, sons le nom de génie, inspire à l'artiste des productions dont la portée infinie le surpasse lui-même. L'art esi le seul et véritable organe d(ï la philosophie transcendant aie. « 11 ouvre, dit n Schelling , le sanctuaire où brûle en une flamme « unique, dans une union originelle et éternelle, ce n (jui eiiiste séparé dans la nature et dans l'histoire, * ce qui se fuit constamment dans la vie et dans l'in- ■i lelligence. four l'artiste comme pour le philosophe, n la nature n'est que le monde idéal apparaissant sans «cesse sous des formes finies, le pâle reflet d'un << monde qui n'a de réalité que dans sa pensée. »

Produit d'une spéculation transcendante et d'un raisonnement laborieux, ce système embrassait tout l'univers et en suivait le progrès dans tous les détails de l'ordre physique et de l'ordre intellectuel. Mais Schelling y confondit ce qu'il y a de divin dans l'existence du monde et dans l'esprit de l'homme avec Dieu lui-même. L'univers ne fut l'œuvre de Dieu qu'en élant une partie de son être. Dieu le créa en se développant lui-même. Il ne s'y manifesta point comme dans son image, il y subsista en quelque sorte comme dans sa forme.

L'audacieux penseur semble avoir assisté à la for-

million des mondes cl des existences. Il sait de quelle manière, à quels moments, par quels procédés, dans quel ordre, elle s'est produite. On dirait qu'il a vu Dieu sortir de sa solitude inerte el de son repos silencieux, pour apparaîti* sous ses deux faces, comme matière et comme esprit, dans la nature qui s'organise el dans l'intelligence qui s'éclaire graduellement avant de se révéler à elle-même comme divine dans l'homme.

En nieme temps qu'elles furent vivement admirées, les vastes conceptions de Sclielling furent vivement attaquées. Les objections ne manquent jamais aux systèmes. Aucuns n'y échappent, pas plus ceux qui étendent que ceux qui restreignent leurs explications. Dans les trop ambitieux on fait voir ce qu'il y a de chimérique, comme dans les trop étroits ce qu'il y ;i d' insuffisant. On s'éleva contre cet esprit de Dieu qui doit dans la pierre, qui rêve dans l'animal, qui s'éveille dans l'homme. Comment admettre que Dieu ait besoin de la vie pour se développer et de l'humanité pour se connaître; qu'il ne soit pas au commencement ce qu'il devient a la (in, et qu'il se perfectionne avec Sun œuvre? Sans doute Dieu révèle sa présence dans la nature, déploie son action dans l'humanité. L'ordre physique le rend visible el l'ordre moral le rend adorable. Sa puissance comme sa sagesse éclatent dans l'arrangeaient sans lui incompréhensible de l'u-

nivers. Mais île ce que Dieu esl par sa pensée dans le monde, il ne s'ensuit pas qu'il y soit par son essence : de ce que l'homme en esl l'image affaiblie, il ne faut pas en conclure qu'il en soit l'incarnation ; de ce que dans l'homme la connaissance est unie à l'existence, il n'y a pas lieu d'établir par leur union leur identité : elles s'accordent et ne se confondent pas. La coïncidence entre la vue de l'esprit et le spectacle du monde, entre les lois des choses et les pensées de l'entendement, est un fait dont l'évidence esl certaine et donl la raison est insaisissable. M. de Schelling ne la donne pas plus qu'un autre. Il affirme bien l'identité du connaissant et du connu, mais il ne la prouve point, et démontrât -il, ce qu'il suppose, que l'être qui con- Tiait dans l'esprit est l'être qui est connu dans la nature, il n'expliquerait pas mieux le moyen par lequel l'existence parvient à la connaissance.

Schelling, qui devait porter son enseignement dans les diverses parties de l'Allemagne, où ses livres répandaient son système et sa renommée, ne passa que cinq ans à léna. Dés 18UÔ, Maxim il k'ii r r , alors électeur et bientôt roi de Bavière, l'attira par lus offres les plus séduisantes dans la vieille capitale de la Francooie, dans la cité cléricale de Wurzbourg, dont il voulait rendre l'université célèbre et fréquentée. Ce premier souverain de la branche des Deux-Ponts, pen-

303 SCUELLISG

dant un long séjour dans notre pays,! avait puisé, avec les lumières généreuses du siècle, le goûl d'une culture intelligente et polie. Redevable à la France, dont il suivit longtemps la fortune, de son agrandissement territorial et de sa couronne royale, il devint le fondateur d'une dynastie éclairée qui a fait de Munich une grande école d'idées, un magnifique temple des arts, un lumineux foyer des sciences, son fils et son pelil-fils étant devenus, l'un avec une poétique imagination, l'autre avec un discernement élevé, les conlinuateuis de sa pensée et de ses œuvres. A Wurzbourg, où Maximilien avait appelé des mailres habiles, tels que Paulus et Hufeland, Schelling eut des flots d'auditeurs, et, tout en transformant un peu sa doctrine, il fut l'objet de la même admiration qu'à léna.

Mais lorsque, en 1805, celui que son irrésistible épèe rendait 1 arbitre souverain de l'Europe cul détaché Wnnbourg de la Bavière el l'eut donné à l'archiduc Ferdinand, grand-duc de Toscane et électeur de Salzbourg, l'intolérance y reparut et la philosophie en sortit. Schelling alla s'établir à Munich, où le nouveau roi avait libéralement réorganisé et magniliquemenl doté l'Académie des sciences, depuis lors digne émule de l'Académie de Berlin et de la Société royale de Gotlingue. Il en devint membre, et bientôt même ce qu'il avai) de ?;nûl délicat dans l'esprit et de grand

éclat dans le latent le fit nommer secrétaire général de l'Académie récemment fondée des Rcaux-Arls.

Schelling rencontra à Munich, dans le président même de l'Académie des sciences, dans le célèbre philosophe Jacobi, l'un de ses plus rudes et de ses plus éloquents adversaires. Cet ancien et ingénieux interlocuteur de Rousseau comme de Voltaire, qui avait correspondu avec l'allier tribun Mirabeau cl le sage publicisle Fcrguson, èlait ami des investigations libres mais réglées, dévoué à la science, mais à la science certaine. Il ne partageait pas l'avis trop paradoxal de Fonlenelle « que les opinions communes « sont la règle des opinions saines, pourvu qu'on les prenne à contre-sens. » Il repoussait les principes hardis affirmés au nom seul du génie spéculatif, et soutenait au contraire les témoignages du sentiment universel, de ce qu'il appelait la foi instinctive, le iredv primitif de l'Église invisible de l'humanité. Dans un livre qu'il publia sur les choses divines et leur manifestation, Jacobi, examinant avec une véhémente sévérité la doctrine de Schelling , l'accusa de panthéisme, et il attaqua vivement la conception d'un Dieu d'abord sans connaissance et toujours sans personnalité. « Si la raison, dit-il, s'élève à juste litre « contre ceux qui attribuent a Dieu !a forme humaine, « des passions humaines, un entendement humain, co

" qui (luit la révolter bien plus, c'est l'idée d'un Dieu s qui a l'ail l'œil el qui ne voit point, qui a fuit l'oreille h et qui n'entend point, qui, étant la source de l'in- « lelligence, est lui-même sans intelligence ; d'un Dieu « qui est tout el rien, plus semblable à un polypier « qu'à l'homme, et qui n'a conscience de lui que dans « la conscience humaine. »

Schelling ne resta point sans défense. Il poussa même la défense jusqu'à la plus hautaine agression, dans un écrit qu'il intitula avec une ironie superbe : Monument que s'est élevé M. F. H. Jaeobi dans son livre tien choses dieiites . Dans ce mémorable débat, Jaeobi soutint qu'on ne pouvait pas allier le théisme et le panthéisme, accorder Leibniz avec Spiuosa ; Schelling prétendit au contraire les unir sans effort par sa théorie, et, tout en plaçant Dieu dans la nature et dans l'intelligence, le reconnaître bien avant elles, l'élever bien au-dessus d'elles et en faire, comme il le disait, l'alpha el I omega de l'univers.

La gloire de M. de Schelling n'eul point à souffrir de ces luttes trop vives, el plus tard, après que Jacobi eul renoncé à la présidence de l'Académie, il y fut remplacé par son illustre adversaire. Déjà le roi Louis, ayant érigé en 1825, le lendemain de son avènement au troue de Bavière, une université dans la ville de Munich, y rappela Schelling, qui était allé professer

SCHBUISG HSS

dans la savante université d'Erlangen. 11 lui confia le haut enseignement de la philosophie et lui donna pour disciple son propre fils, le prince Masimilien, qui règne aujourd'hui on Bavière. SI. de Schelling exerça à Munich la même domination qu'à Icna; ses cours y eurent le plus grand éclat. Des auditeurs de toutes les nations venaient 1 y entendre, et l'on peut juger de leur enthousiasme par les vers de l'un d'entre eux, le comte Plalen, qui a exprimé leur admiration commune dans de poétiques sonnets :

Comme nom (Hiwis m-|u'iniiis ii les lèvres,

Comme chacun (11' ituus I ciMiitail avec avidité.

Tandis que tes éclairs immenses de ion génie

Péi liraient et se pressaient coup sur cou «dans notre ame !

Qui est toujours roi dans l'empire du Vrai Ne rommandi.-1-il pas aussi dans le royaume du lleau? Toi, lu les vois t,)iis les doux s'unir dans un n^ne suprême, Semblables à des sons qui se perdent les uns dans les autres.

La philosophie de Schelling était entrée alors dans sa dernière phase. Les contradictions du sens commun, les répugnances du sens moral, des études nouvelles et peut-être des scrupules anciens l'avaient conduit à la réformer en la complétant. Il l'avait rendue moins exclusivement idéale et plus religieuse. Ce grand changement s'était produit peu à peu dans ses ouvrages comme dans son esprit. La cosmogonie gêné-

ÏCtl SCllELLtKG raie qu'il avait exposée, ;i léna, dans ses cours el dans ses livres sur la philosophie delà nature, sur]' idéalisme transcendantal et sur l'âme du monde; qu'il avait expliquée par les idées divines dans ses dialogues du Bruno, sorte de Timée de ce nouveau Platon ; dont il avait suivi la déduction variée dans ses brillantes leçons sur la méthode des éludes académiques, s'était déjà tournée, à Wûribourg, en une théosoplàe physique, en une théogonie spirituelle, dans son bel ouvrage publié en 1 804 sous le nom de Philosophie et Religion, et il avait tenté, dès 1809, de sauver l'indépendance de la créature morale dans son important écrit sur la nature de la liberté humaine. Dans sa dissertation sur les tlioinités de Samolhrace en 1815, et surtout dans ses Méditations (1 Erlanger* après 1820, se rapprochant de plus en plus de son dernier et religieux système, il y arriva pleinement dans son cours sur les âges du monde, qu'il ouvrit à Munich vers 1827.

Le propre des grandes doctrines est d'exercer une influence étendue. A travers les degrés divers dn développement de la sienne, Schelling fut le souille qui agita une partie notable de ses contemporains en Allemagne. Penseurs, écrivains, archéologues, artistes, ijiii l'adiiiirèi'oiiL comme ceux qui le combattirent se ressentirent plus ou moins de ses idées dans leurs systèmes et dans leurs œuvres. Il ouvrit même

SCHBU1NG 9)7 de nouveaux aspects à la science, La théorie de l'identité l'avait conduit, dans l'organisation des corps animés, à la grande vue de i' unité de composition, déjà pressentie par IïuTfon, par Gœthe, et qu'un jeune savant français, le futur créateur de Ymiatomie philosophique, Etienne Geoffroy Saïnt-Hilaire, avait émise de son coté dans sa Théorie des analogues. Sclielling avait dit : k Ces transformations générales et constantes, que « la nature opère dans la production des diverses es- <• péces, proviennent d'un seul et même type fonda- « mental qui se répète sans cesse avec des rapports qui « changent toujours, n Une loi d'unité interne fut reconnue comme le caractère des forces universelles. Elle devint le principe suprême qui servit à expliquer la liaison des formations chimiques avec les développement organiques, les rapports étroits de l'anatomie et de la physiologie comparées. On observa le travail mystérieux de la nature et, comme s'exprimèrent les savants sortis de son école, le coté nocturne de la créalion. Le système de Sclielling fut Iransporté dans les sciences naturelles par des hommes dont les noms et les travaux n'unt pas été sans célébrité en Allemagne : par Oken dans la zoologie, par Steffens dans la géologie, par Dùllinger, Gûrres et Schubert dans la physiologie; par Marcus, Troxler, -lahn dans la pathologie. Il donna naissance à une physique spéculative et même

•iOR SCI1EU1KE à une médecine pratique. Toutes les deux étaient certainement fort hasardeuses, et peut-être eût- il été aussi peu sûr d'admettre les hypothèses de l'une que peu prudent de se confier aux remèdes de l'autre.

C'est surtout en philosophie que se fit sentir sa féconde influence. Des écoles diverses sortirent de son enseignement. Selon les époques et les aspects successifs de ses doctrines, itaul pour disciples des panthéistes décidés qui étudièrent la nature en identifiant Dieu et le monde, l'âme et le corps; des théistes savants à tendance un peu mystique, qui placèrent Dieu dans la nature tout en le reconnaissant au-dessus d'elle, cl qui recherchèrent les lois de la matière, où ils introduisi-

des êtres; enfin des chrétiens raisonneurs et érudits qui poursuivirent les solutions suprêmes à l'aide de la pensée mêlée aux saintes traditions. C'est encore à lui qu'il faut faire remonter en partie l'œuvre de Hegel, qui lui emprunta son premier système en l'exagérant.

La doctrine dcllégel, née de la sienne, metlait la dialectique à la place de l'imagination. Elle déduisait mieux enapparence etne hasardait pas moins. Bornée dans son principe, vaste dans ses développements, arbitraire sous un appareil fll^éliriijui:, séduisante par la hardiesse comme par l'universalité de ses conclusions,

elle avait gagné depuis quelque temps les esprits en Allemagne el s'y était établie. A l'identilé primitive de l'être et de la pensée dont Schelling fait la source commune de la nature el de l'humanité, llêgel, dans l'intérêt d'une unité plus rigoureuse, substitua l'idée absolue, l'idée pure, l'idée logique, qui, par sa propre et seule activité, devient successivement nature et esprit, monde physique et monde moral. Dans ce système, l'essence des choses élail dans leur connaissance, et l'idée produisait l'être.

Ramenant tout l'univers à une simple notion, liège) la poursuivit dans le cours de sou existence compliquée et de ses métamorphoses progressives, la montra passant, en vertu de sa force et comme de sa dialectique instinctive, d'une sphère inférieure à une sphère plus haute, d'une forme moins parfaite à une forme plus achevée. Cette notion se produit d'abord en sortant de Dieu, qui, avant de se réaliser par l'idée, est une pure abstraction, et elle va d'évolution en évolution jusqu'à ce qu'elle finisse par se perdre dans le muel abîme du néant originel d'où elle s'est tirée on ne sait comment et où, après une course aussi vainc que laborieuse, elle retourne on ne sait pourquoi, llégel en retraça néanmoins la marche a travers toutes les crises de la nature, toutes les phases de l'humanité, parmi tous les éléments comme sous les lois de la physique, entre les

SCHELLISG SU

dée Leibniz, et qui ne s'Était ouverte ni à Fichle ni à Hégel, le reçut parmi ses membres. Le public fui avide d'apprendre 3a doctrine, que Frédéric-Guillaume IV croyait destinée s;ms doute à arrêter 'le panthéisme triomphant. Après un bu^ silmu-e. Schdliiig reprit la parole an milieu d'auditeurs accourue puur contempler et pour entendre ce célèbre interprète de la nature, ce profond adorateur de Dieu qui, ie regard encore plein de feu sous une téte blanchie, allait livrer éloqucmmcnl le secret de ses dernières méditations.

« H y a aujourd'hui quarante ans. dit-il, que je suis « parvenu a tourner un nouveau feuillet de l'histoire » de la philosophie. Une seule page de ce feuillet est « actuellement remplie, et j'aurais vu avec plaisir « qu'un autre que moi, tirant de cette découverte tout « ce qu'un en peut tirer, eût écrit la page restée en n blanc. »On ne l'a pas fait, et, loin de compléter la philosophie, on l'a compromise : les libres recherches ont été rendues suspectes par des conclusions irréligieuses, et en ébranlant la morale on a déconsidéré la pensée. Il apporte à la philosophie les secours qu'elle a droit d'attendre de lui. o J'ai fait la moitié d'une « chose, ajoutait-il plus tard avec une ironie assez hait- «'laine, et Hégel l'a prise pour le tout. Dieu a deux « laces: j'ai donné la déduction logique de son èlre

213 SCHELUNG

r par le développement de son idée, il l'a prise pour la a démonstration eiïective de son essence mêtaphysi- « que. » Ce qu'un autre n'a pas entrepris, il va l'accomplir lui-même. Il achèvera ainsi la doctrine qui fut l'invention de sa jeunesse.

Transporté au milieu d'auditeurs dont la plupart, déjà gagnés a d'autres idées, doivent être moins accessibles aux siennes, il flatte leur patriotisme et les dispose à la persuasion en ménageant leur indépendance. Il assure que rien de ce qu'a acquis la véritable science depuis Kanl ne sera perdu. Son unique but est d'élcndre et de perfectionner la philosophie. Il la glorifie en la rattachant à l'histoire de son pays. Elle y est née, lorsque le grand acte de la délivrance spirituelle fut accompli par la réforma lion , et, en exaltant naguère le courage de la jeunesse aux jours des malheurs de l'Allemagne, elle a contribué à la délivrance nationale. Pour lui, Allemand par le cœur, ayant tour à tour ressenti les souffrances et les prospérités de la patrie, il conjurait les Allemands de ne pas laisser se dissiper et se perdre cet héritage de la science qui était leur honneur comme il avait fail leur salul ; il ajoutait avec non moins de bonheur que d'éloquence :

« Je suis venu au milieu de vous, n'ayant d'autre « arme que la vérité, ne prétendant à d'autre pro-

ci teclinn qu'à celle que la vérité offre par sa propre j force, ne demandant d'autre droit que celui que je .■ désire voir conserver à chacun de vous, le droit de « rechercher librement ce qu'il convient de croire, de u communiquer librement ce que j'aurai découvert... a Je me voue tout entier à la mission dont je me suis ii chargé : je vivrai pour vous, pour vous je ne cesserai « de travailler tant qu'il y aura en moi un souffle de n vie et tant que le permettra Celui, sans la volonté « duquel un cheveu ne saurait tomber de nos télés, « encore moins une parole piofondémenl senlie sortir «de notre bouche; Celui sans l'inspira Lion duquel h une idée lumineuse ne peut s'élever dans notre es- « prit, ni une pensée de vérité et de liberté éclairer <■ notre âme. u

La philosophie nouvelle que M. de Schelling professa à Berlin, il l'avait déjà exposée ii Munich. Parle système de l'identité, il avait conduit toutes choses vers Dieu; mais si Dieu y était proposé pour l'unité nécessaire, il n'y était pas compris dans la réalité de son existence, ni montré dans l'acte de la création. Dieu traversait tout et dépassait tout ; il était dans tout, sans demeurer en rien. Source de l'être et terme de la pensée, ce Dieu tombé dans l'imperfection de l'existence passagère, obscurci par les ténèbres de la connaissance bornée, ayant produit sans volonté, perfectionnant sans amour,

211 SCHILLING tantôt moins, tantôt plus que l'homme; ce Dieu qui avait un développement et non une providence, auquel on arrivait non par l'adoration, mais par la déduction, qui n'était pas le recours de l'âme, mais le but de la logique; ce Dieu impersonnel, ne pouvait pas plus suffire à la raison que contenter le sentiment du genre humain.

Sans renoncer a cette doctrine, Schclling la transforma. 11 s'arrangeait avec beaucoup d'art pour être fidèle à lui-même tout en se modifiant. Les conceptions ne coûtaient rien à sa facile fécondité, et il les plaçait savamment dans un accord harmonieux. C'est ainsi qu'il sut faire de la seconde phase de son système le complément de la première. Dans la première il n'obtenait, par l'esprit, qu'un Dieu abstrait, et il l'appela philosophie rat tonnelle ou iiéfiative, comme n'établissant rien que l'idéal; dans la seconde, qu'il nomma positive, il s'éleva au Dieu réel, placé non-seulement an delà, mais au-dessus de l'existence, dont il est plus que la fin, dont il est la cause.

La philosophie négative monte les degrés divers de l'existence et atteint, de progrès en progrès, à l'idée du dernier principe qui. n'étant plus une forme, mais la substance même de l'être, demeure la réalité absolue, puisqu'elle ne peut plus se résoudre en autre chose. L'homme parvient ainsi à Dieu par l'idée, et en Dieu il

trouve un idéal au moyen duquel il s'élève au-dessus de lui-même. Mais le principe retrouvé pur l;i est uniquement le produit de la pensée. Afin de le réaliser et d'en Taire la base vivante de la science, il faut passer ii la philosophie positive, qui se transporte, par un élan immédiat et direct, jusqu'au prius ahsolu, comme il l'appelle, descend ensuite de Dieu au monde, du Créateur à la création, de l'existence nécessaire à l'existence contingente.

Comment Schelling monlre-t-il le Dieu réel, prouvet-il le Dieu créateur? L'homme lui en offre le moyen. En acquérant la connaissance de soi-même, l'homme aperçoit en lui une opposition intérieure dont il ne saurait triompher tout seul ; il sent de plus que l'ordre de choses dans lequel il vit est accidentel et pouvait ne pas être. Libre vis-à-vis du monde, il comprend que le monde est librement produit. Le sentiment profond d'une incontestable liberté est la raison métaphysique qui le conduit a un Dieu, auteur volontaire du monde. La vue de son infirmité morale lui attestant sa séparation de celui en qui est le souverain bien, la pleine connaissance, la tranquille félicité, et lui faisant désirer avec ardeur sa réunion à lui, est la raison pratique qui le conduit à un Dieu personnel et libre. Ainsi le Dieu auquel Schdling arrive est un Dieu dont l'existence est antérieure à toute volonté, à toute

îlij SCUELLIItG

pensée; qui, en même temps qu'il est tout, contient

en soi le principe de tout.

Parvenu a cette notion véritable de Dieu, à ce profond théisme qui est letermede toute vraie philosophie. Scheltkig fit un pas de plus; i! devint philosophiquement chrétien. Sans s'éloigner de son ancien système, il exposa une interprétation originale et savante des anciennes religions et particulièrement du christianisme. Il enseigna ce qu'il a appelé une philosophie îles mythologie* et une philosophie de la révélation.

Selon M. de Schelling, l'homme en qui se sont concentrées les puissances divines pour former une nouvrllit unité, ayant comme espritune action libre, a pu se transporter dans un nouveau développement , y en- It-iiiner les puissances théogoniques elles-mêmes, se séparer arbitrairement de Dieu, et, avec lui, en sépai r i' ie monde. C'est alors que les puissances théogoniques qu'il a égarées cl auxquelles il reste assujetti, conservant encore quelque chose de leur nnture divine, produisent dans la conscience humaine une, strie de fausses images qui composent la succession des mythologies. Ces mylhologîcs, dont l'évolution est représentée par les divers peuples, ne sont pas seulement les produits de la pensée, elles sonl les ;cllets des puissances engagées dans la construction de la nature. Les conceptions religieuses se perfectionnent

ainsi graduellement moins à l'aide d'un savoir plus étendu découvrant mieux l'ordonnance du monde et en faisant mieux connaître l'auteur, que par l'action que ces puissances exercent sur l'intelligence el sur la foi des hommes. Avec elles M. de Sclielling avait composé le monde, par elles il fonde les religions • il montre et il explique la succession de celles-ci depuis le polythéisme qui fait illusion à l'homme jusqu'au christianisme qui l'éclairé et qui le sauve. Le christianisme est seul vrai el seul complet à ses yeux. En le consirant comme l'œuvre de la puissance théogonique spirituelle qui s'incarne el se sacrifie pour vaincre le mal dans le monde et ramener l'homme à Dieu, le philosophe un déduit spécula ti ventent la trinilé et en lire la rédemption terrestre et la vie future, en se rapprochant de son mieux, quoique bien arbitrairement, des textes évangéliques.

Dans celle philosophie de la révélation qui fai t suite à la philosophie de la nature, M. de Schelltiuj a déployé un savoir étendu, montré une originalité féconde, et, par des interprétations subtiles, développé des déductions spécieuses. Est -il aussi concluant qu'ingénieux? Malgré la rare habileté qu'on admire en lui, on ne saurait se laisser convaincre en des choses où il n'est guère possible que d'être persuadé. D'ailleurs Al. de Sclielling n'accommodc-l-il pas un peu trop les

SCHELLlKQ SU bla la paix de Schelling. Faite à son insu par l'infidélité d'un élève et la haine d'un adversaire, il s'en indigna comme d'un larcin, et la désavoua comme une contrefaçon. Mais, malgré sou désaveu, et quoique la vente en fût d'abord interdite en Prusse, cet ouvrage se répandit beaucoup, et servit à faire juger son système sans le faire complètement connaître.

La contradiction ne lui manqua point de la part des Hégéliens, en face desquels il était venu planter son drapeau. Appelé à Berlin pour les combattre, il ne souffrit point qu'on les empilchât de lui résister. L'un des plus fidèles comme des plus résolus disciples de Hégel l'attaquait tous les jours. Sclielling rerusa d'être protégé contre ses vives agressions : « Si l'on ôtc la parole à Marhcinekc, dit-il, je me tais. Jo ne veux pas qu'où m'appelle le philosophe du roi de Prusse. » Il souhaitait la liberté pour lui et la réclamait aussi pour les autres, ne croyant pas qu'on pût commander aux esprits, y introduire les idées par voie d'autorité ou les y étouffer sous la compression du silence.

.Il continua son enseignement jusqu'à un âge fort avancé. Alors le roi lui-même, malgré le prix qu'il attachait ù la propagation de sa doctrine parmi la jeunesse de l'université, le pria de garder sa belle position sans porter les charges trop fatigantes du professorat. Redevenu silencieux, mais resté méditatif,

m SCHELLISG

Schclling achevait laborieusement son œuvre, dont i! niellait d'accord les diverses parties, et qu'il considérait comme la première philosophie universelle, puisqu'elle embrassait dans ses explications Dieu et le monde, la nature et l'humanité, la science et l'histoire, les idées et les religions, l'existence actuelle et la vie future. Il préparait ces nombreux volumes que publie aujourd'hui la pieuse et savante sollicitude d'un lils non moins versé dans ses doctrines que dévoué à sa gloire.

Une modération réfléchie, une dignité sereine, l'ardeur avec la régularité, la tempérance dans la force, les belles satisfactions des sentiments de l'âme, les purs et grands exercices de l'intelligence, aidèrent M. de Schelling à atteindre de longs jours et à les remplir. Mais la mort attend les philosophes qui connaissent le plus la vie et qui eu usent le mieux, tout comme elle frappe ceux qui la traversent avec inexpérience et qui l'épuiseut sans discrétion. M. deSdiellirtg n'était pas loin de sa quatre-vingtième année. Les effets de I'àgc ne se remarquaient point dans son esprit, dont s'était conservée la vigoureuse intégrité. Mais !e corps s'affaissait depuis quelque temps, et, pour en remonter les ressorts, il allait d'ordinaire prendre les eaux de Carlsbad on de Pyrmonl. Dans l'été de 1854, se sentant de plus en plus affaibli, il se rendit aux eaux de Ragalï en

SCHELUNG Ï3I

Suisse, afin d'y chercher, sinon un remède, du moins un soulagement au mal de ta vieillesse qui ne se guérit pas. M Était accompagné de sa femme qui ne devait lui survivre que de quelques mois et d'un de ses fils, professeur de droit à iîrlangen. Une brusque inflammation d'entrailles l'enleva en quelques jours.

M. de Sclielling mourut le 20 août 1 854, loin des capitales qu'il avait remplies de sa parole et de sa renommée, cl ses restes furent déposés dans l'humble cimetière d'un petit village des Alpes. Au moment où la dépouille mortelle de ce grand philosophe, qui avait voulu montrer Dieu dans le monde et trouver le christianisme par la raison, l'ut rendue à la terre, les dissidences des cultes cessèrent sur sa tombe et les ministres de deux Églises en désaccord lui donnèrent les bénédictions de l'Église universelle. Un saye proïre. le doyen deRagatz, déclara qu'il n'hésitait point à accorder les prières catholiques j un pareil protestant, devint lequel devaient s'abaisser les barrières qui séparaient les confessions chrétiennes, et rappe la, e» la lui appliquant, la promefse évangèlique : Il n'y aura i/u'iwi »eul pasteur et qu'un seul troupeau. Un docte et pieux ministre du Wurtemberg, le (ils même de Sclielling, qui n'avait pu accourir asse* vile pourlui fermer les yeux, l'accompagna jusqu'à sa dernière demeure, et, dans sa trisiesseet sa soumission, il dit comme Job :

Le Seigneur l'avait donné, le Seigneur l'a ôlé, ave lu volonté du Seigneur soit faite! Avec une admiration émue et une foi reconnaissante, il parla rie ce que le suprême dispensateur des dons de l'esprit et des vertus de l'âme avait accordé à son glorieux père qui, après avoir été l'un des plus éclatants flambeaux allumés pour éclairer l'œuvre divine, était retourné là-haut pour s'éclairer complètement lui-même à la lumière éternelle. Singulier et bel exemple de concilïalion religieuse bien digne d'être donné sur la tombe de ce grand conciliateur qui, durant près de suivante années, avait cherché à tout unir en expliquant tout!

Celte tombe creusée au pied des montagnes, dans une vallée retirée que baignent les premiers lîols du Rhin et sur laquelle les cimes dos Alpes, étiitcelantes aux rayons du soleil, projettent soir et matin leurs rcllets d'or, semblait un lieu choisi tout exprès pour le repos de ce lumineux ami de la nature, de ce poétique interprète de l'univers. Une simple croix en marqua d'abord la place; mais bientôt, à coté de la croix du chrétien, le roi de Bavière Maxiirùlien II, eu prince des plus éclairés et en disciple reconnaissant, a fait ériger un monument au philosophe. Ce monument, que surmonte le buste de Scheiling, représente en un bas-relief animé l'éloquent professeur qui du haut de sa chaire communique ses idées à des auditeurs atten-

lils, parmi lesquels le roi lui-même écoute avec recueillement celui qu'il appelle son mailre chéri. On y lil la glorieuse inscription: Au premier penseur de l'Allemagne. . ■

M. Schclling est en effet un penseur aussi éclatant que profond. Il a saisi avec puissance et traité avec originalité les grands problèmes qui s'offrent à l'esprit avide de découvrir son origine, de connaître sa nature, de pénétrer sa destinée et qui le tourmentent d'âge en âge. On peut ne pas trouver ses explications concluantes, mais on ne saurait méconnaître ce qu'il y a de grand dans ses niées ; son yéuie qui s'élève vers les régions inaccessibles peut sembler téméraire, mais il surprend fit il enlève par la force de ses élans, il frappe par l'étendue de ses pénétrantes suppositions, il éblouit par la beauté de ses constructions majestueuses. S'il no parvient pas à convaincre, il émeut la pensée et l'enlratue à demi séduile dans ies mystérieuses contemplations de l'univers et deDieu.Scholling n'a vécu <]ue pour le perfectionnement de la science dont il avait le culte et dont il était comme le prophète. Il a fait du monde une œuvre d'art, de la philosophie une religion. S'il n'est pas de ces génies mesures et circonspects qui découvrent les vérités partielles par l'observation, il est de ces génies entreprenants et hasardeux qui s' clance ni vers la vérité universelle par l'inspiration, con-

$oivenl ce qui ne se démontre pas, entrevoient ce qui ne s'atteint pas, et parviennent à Dieu par la trace que Dieu a mise de ses desseins dans le monde et de son esprit dans l'homme. La diversité de ces génies aide également à la marche du genre humain : les uns, en l'éclairant d'une abondante et forte lumière sur quelques points de la roule; les autres en lui montrant les plus lointains horizons à travers de vacillantes mais magnifiques lueurs.

Page 1