PORTALIS
NOTICE
Messieurs,
n II y a, dit Cicéron, une loi véritable, la droite raison, conforme à la nature, universelle, invariable, éternelle..., qui n'est pas autre dans Rome, autre dans Athènes, autre aujourd'hui, autre demain, qui s'impose à toutes les nations et à tous les temps, » la loi morale que M. li tienne Porlalis, exprimant d'un mot heureux la belle pensée du grand orateur
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romain, a appelée le droit commun de l'univers. (Je droit général, qui domine les législations particulières, doit être le guide des peuples, et à la longue devenir la règle du genre humain. Tiré du fond même de l'humanité, exposé comme doctrine parles philosophes, prescrit comme obligation par les législateurs, ce droit, vers le développement duquel s'avancent les générations à mesure qu'elles s'éclairent, que les sociétés observent de mieux en mieux en se polissant de plus en plus, est le type divin de l'équité humaine, dont les arrangements civils doivent se rapprocher toujours davantage en se perfectionnant.
La morale dans la loi n'étant pas autre chose que la justice dans la société, la Révolution française, dont il ne faut pas ici rappeler les violences, mais considérer les principes, a eu le dessein de recourir à l'une pour faire prévaloir l'aulre. Ce beau dessein s'est en partie réalisé de nos jours et sous nos yeux. Deux hommes qui ont siégé dans cette enceinte, et qui se sont illustrés par leurs travaux comme par leurs talents, ont eu leur part dans celle œuvre, en contribuant a l'accomplir ou à l'étendre cl à la conserver. Jurisconsultes philosophes et moralistes civils, les deux Portails se ressemblent et se continuent. Le second a suivi, en les dépassant quelquefois, les
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grandes traces du premier, dont il n'élail pas seulement le fils, mais le disciple. Us avaient tous deux un esprit éminent, le père plus facile, le fils plus profond. La mémoire de l'un était prodigieuse comme la science de l'autre, et rien n'égalait l'aisance élégante du premier, si ce n'est la forte réflexion du second. Savants et penseurs, cherchant la raison du droit dans la condition des choses, s'en inspirant, l'un pour faire, l'autre pour interpréter la loi, l'un pour donner la règle, l'autre pour rendre la justice, ils ont offert le rare spectacle de deux générations consacrées à la même œuvre et dirigées vers le même but, avec des diversités dans le rôle, mais sans infériorité dans l'esprit.
Joseph-Marie Portalis naquit à Aixle ll)févrierl778. Par son père et par sa mère, il appartenait à deux familles importantes de la bourgeoisie de Provence. Les Siméon, l'un son aïeul et l'autre son oncle maternels, s'étaient héréditairement distingués comme habiles avocats au barreau d'Aix, et ils avaient conduit, comme administrateurs élus, les affaires d'une province qui, cunservanl encore la plupart de ses vieilles libertés, se gouvernait presque en république sous la monarchie. Ainsi qu'eux, son père Étienne Portalis
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en avait dirigé avec Éclat l'administration pendant deux années, en qualité de consul et d'assesseur du pays. Versé dans la science des lois, doué d'une forte raison qu'ornait une brillante parole, il était grand jurisconsulte et orateur séduisant. Son esprit, pénétrant et étendu, s'élevait haut sans cesser de voir de près. Rien de ce qui y entrait n'en sortait, et M. Portais se souvenait toujours de ce qu'il avait appris une Fois. Sa mrmoire était comme un immense dépôt de faits et d'idées où il puisait sans embarras ce qu'il y avait déposé sans confusion. Beaucoup savoir l'aidait à bien conclure, et il pouvait écrire avec élégance en pensant avec promptitude.
Il avait clé singulièrement précoce. N'ayant encore que dix-sept ans, il avait publié sur l'Emile de i. i. Rousseau et sur les préjugés deux écrits, dans lesquels i! s'élevait avec bon sens contre un système d'éducation éloquemment chimérique et prouvait avec esprit qu'il ne suffisait pas toujours qu'une chose fût ancienne pour être mauvaise et transmise pour être fausse. S'il repoussait des innovations outrées, il se déclarait en faveur de réformes nécessaires. Il fit, il l'âge de vingt-quatre ans, sur les mariages des protestais, mis depuis plus de trois quarts de siècle hors de la sociélé civile par l'intolérance religieuse, une consultation étendue, dans laquelle le droit était
rendit si certain avec une habileté si touchante, que le défenseur de Calas et de Sirven, le vieux Voltaire émerveillé écrivit eu marge du manuscrit précieusement conservé dans les archives de la famille Portalis : — « Ce n'est pas une consultation; c'est un traité de philosophie, de législation et de morale. » — Imprimé partout en 1 770 et partout applaudi, ce traité contribua à former l'opinion publique qui disposa la royaulé a reconnaître, par ledit de 1788, l'existence légale des prolestants, dont M. Portalis eut la gloire de constituer, trente et uu ans après, l'existence religieuse.
Premier avocat du barreau de Provence, qui comptait alors des membres si éminenls et où il se montra l'adversaire spirituel du mordant Beaumarchais, et l'antagoniste heureux de l'éloquent Mirabeau, M. Portalis fut lui-même l'instituteur de son fils. Il développa de bonne heure son intelligence et l'instruisit surtout en le faisant réfléchir. Il l'èleva au milieu des affaires et, pour ainsi dire, dans le culte du droit. Montesquieu était l'objet de son admiration, il le lui donna pour guide. A l'Age de dix ans, le jeune Portalis analysait l'Esprit des Lois. Ce grand livre Tut comme la Bible de la famille juridique des Portalis; il était le texte des leçons que le père donnait au fds. Celui-ci en saisissait avec justesse les pensées, lors même
qu'il ne les rendait pas dans toute leur grandeur. Ainsi qu'il le dil ingénieusement, ses extraits reproduisaient l'Esprit des Lois, comme une lunette d'approche, dont on se servirait à l'envers, reproduit un paysage. Sous une aussi forte discipline son esprit mûrit de bonne heure : il n'eut presque pas d'enfance, et ne devait jamais sentir le déclin.
Il entrait dans sa douzième année, lorsque survint la Révolution de 1 789 qui bouleversa bientôt loulc l' existence de son pi re. Obligé de quitter la ville d'Aix, parce qu'il n'y était plus en sûreté, Etienne Portalis se relira avec sa famille, en 1790, dans sa terre héréditaire des Pradeaux, au village du Beausset, non loin de Toulon. Menacé de mort dans celle retraite, où il continuait l'éducation de son fils et où il écrivait un ouvrage sur les sociétés politiques, il chercha, en 1792, un asile à Lyon. Après le siège de celle ville infortunée, prise par l'année de la Convention et livrée aux exécutions les plus sanglantes, M. Porlalis, ne voulant pas émigré r comme il l'aurait pu, eut, au plus fort de la Terreur, l'étrange hardiesse de se réfugier à Paris. 11 y avait élé précédé par une dénonciation de la nouvelle commune de Lyon, qui invitait toutes les autorités de la République à se saisir de Jean-Etienne Portalis, homme de loi et contrerévolutionnaire échappé à la vengeance des lois. 11 ne