COUTE PORTA LIS
Anciens, où l'avait fait entrer son âge. II y avait exercé taule l'influence que donne dans une assemblée la raison quand elle sait Sire éloquente. S'élcvant avec succès contre des lois iniques et des mesures inhumaines, il lit rejeler la spoliation des ascendants des émigrés, qui était un attentat aux droits sacrés de la nature; il combattit l'immorale facilité des divorces, qui dissolvait les familles, élément fondamental de l'État; il s'opposa au dangereux rétablissement des sociétés populaires, capables de perdre les républiques aussi bien que de renverser les monarchies; il repoussa le bannissement cruel des prêtres non assermentés, auxquels l'intolérance refusait l'exercice de leur culte et la proscription enlevait leur patrie ; il sauva de la morl ces naufragés de Calais, tristes épaves de l'émigration, que la violence de la tempête avait jetés sur les cèles de la France, et que la barbarie de la loi envoyait à lcchafaud. Réputé contre-révolutionnaire, parce qu'il n'avait pas été inhumain, Iraité en conspirateur royaliste, parce qu'il s'était montre législateur libéral, il fut compris dans le coup d'État du 18 fructidor. Il n'échappa que par la fuite ù la déportation.
Retiré d'abord à Zurich, puis dans un obscur village du Ilrisgau, il se trouvait trop près de la main menaçante du Directoire!, qui s'emparait alors de la
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Suisse. 11 se disposai! à descendre avec son fils en Italie, lorsqu'un autre proscrit de fructidor, le général Mathieu Dumas, réfugié dans le llolslein, l'invita, au nom du comte Frédéric do Reveotlau, à se rendre au château d'Emckendorff, où des bannis comme lui recevaient la plus sûre et la plus gracieuse hospitalité. Ce château, situé au milieu d'tm pays agréable, à coté d'un beau lac, non loin d'une vaste forêt, offrit au père une douce retraite et au fils une résidence charmante aussi bien qu'instructive. Il devint pendant leursêjour une sorte d'académie européenne. Le comte de Reventlau, ancien ministre de Danemark dans plusieurs des grands États de l'Europe, avait l'esprit très-cultivé, et sa femme, la comtesse Julie, unissait a l'âme la plus noble l'imagination la plus délicate. Épris du talent, charmés par le savoir, empressés pour l'infortune, ils avaient attiré auprès d'eux plusieurs des hommes célèbres deJ'Allemagne et quelques-uns des proscrits distingués de France.
Leurs illustres et poétiques parents, les comtes Christian et Léopold de Slolbcrg, y venaient de leur terre de Tremsbûttei ; leur ami, l'éloquent philosophe Jacob i, y faisait de longs séjours; avec le fameux voyageur Niebuhr, dont le fils devait accroître la renommée por l'originalité de ses travaux historiques, ils y recevaient les savants professeurs de l'université voi-
sine de Kiel el surtout le fécond historien Hegewisch ; Klopslock, alors plein d'ans et de gloire, s'y rendait souvent de Hambourg, et le plus pénétrant comme le mieux instruit des historiens du dernier siècle sur les peuples el les Ktatsdu Nord, Augusle-l.ouis Schlôsser y arrivait quelquefois de Giitlingue. Au nombre des Français qu'ils y accueillirent ou, pour mieux dire, qu'ils y appelèrent, se trouvaient le général Mathieu Dumas, dont l'esprit était aussi ferme que l'âme, et qui, après avoir été l'invariable défenseur des principes delà Révolution, l'adversaire résolu de ses excès, devait être le narrateur tempéré de ses grandes guerres; Qoatremère de Quincy, l'un des persécutés du Direcloireet le futur auteur du Jupiter Olympien.
C'est dans celle charmante demeure, au milieu d'une société si éclairée, que vécurent les deux Portais pendant la durée de l'exil que la proscription avait imposé à l'un et l'amour filial commandé à l'autre. C'est là que le père, déjà presque aveugle, dicla au fils son remarquable ouvrage sur l'Usage et l'abus de /Y.ijjjif vhiluïtijrhitjitt: au dir-iiuitinnc wc/<'. C'est que le iils Iraila lui-même avec succès un sujet de haute littérature historique. L'Académie royale des inscriptions et belles-lettres de Stockholm avait proposé la question suivante : « Du devoir qu'a l'historien de bien considérer le génie de chaque siècle, en
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jugeant les grands hommes qui y ont vécu; » à vingt ans il eut l'ambition de ia résoudre.
Dans son ouvrage, qui futeouronné par l'Académie de Stockholm, on reconnaît le disciple assidu de Montesquieu. 11 y montre un savoir aussi solide que varié, et l'on n'y trouve pas sans surprise les vues élevées ou ingénieuses d'un esprit qu'a mûri la réflexion, et qui par la sagacité supplée à l 'expérience. Ce juge précoce des grands hommes ne laisse voir sa jeunesse qu'il son enthousiasme. H célèbre avec éclat les beaux actes accomplis, les utiles découvertes opérées en l'honneur ou au profit du genre humain par ceux qui ont eu la glorieuse mission de le conduire et de l'éclairer. Ses aperçus dénotent un penseur et son style annonce un écrivain. Quelquefois seulement, trop de subtilité lui donne un air de recherche, et il se livre à des mouvements d'éloquence qui ne sont pas assez éloignés de la déclamation. Ses jugements, tout en étant Irés-phitosophiques, sont trop oratoires: heureux défaut d'une noble intelligence ouverte aux belles choses, excusable intempérance de la louange envers le génie qui sert l'humanité. M. Porlalis, en se passionnant pour la grandeur, ne la sépare pas de la justice, et il ne ressent que des admirations honnêtes.
11 n'obtint pas seulement à EmckendorlT son pra-
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mier succès littéraire, il y trouva la plus grande félicite de sa vie. Le comte ef la comtesse de Revcntlau avaient auprès d'eux une nièce qu'ils avaient adoptée comme leur fille. La jeune comtesse fna de Ilolk, descendant d'une illustre famille dont a parle Schiller dans son Histoire île la guerre de Trente mis el dans sa tragédie de Wallemtein, avait une beauté noble, un esprit élevé, une douceur charmante, les agréments qui attirent et les mérites qui attachent. M. l'ortalis sut lui inspirer les tendres sentiments qu'il ressentit pour elle, el il épousa bientôt cette femme rare, qui lui donna près d'un demi-siècle de bonheur.
La chuie de Robespierre avait rendu Etienne Portons à la liberté, le renversement du Directoire le rendit à sa patrie. Après le 18 brumaire, il fut rappelé en France, au moment où devait enfin s'y accomplir, dans l'ordre civil, la réforme la plus étendue et la plus heureuse qui se soit encore opérée en aucun temps et en aucun pays. Besoin irrésistible d'un grand peuple, celle réforme fut l'œuvre durable d'un grand homme. Le général Bonaparte se fit en cela l'exécuteur civil de la Révolution de 178!}, dont il méconnut les principes politiques, qui devaient reparaître après lui et survivre à sa puissance, condamnée à se perdre faute d'être contredite et contenue.
M. Porlalis fut, en ce beau travail de la reconstruc-
tion sociale, l'un de ses plus habiles coopéra leurs. En quatre mois, il acheva (oui un Code civil, de concert avec le profond Tronchct et le judicieux Bigot de Préamencu. Fidèle représentant de cette loi romaine qui avait constamment régi le pays de sa naissance, à laquelle avait été donné le nom mérité de raison écrite, il en accorda la vieille sagesse avec l'esprit généreux de la Révolution française, qui, ayant pour principe l'égalité humaine, devait avoir pour conséquence l'équité civile, et, visant au triomphe du droit, devait aboutir à l'établisse m en I de la régie la plus juste comme la plus utile. Aussi dans le grand édifice légal auquel il mil si fortement la main, il fit entrer les matériaux les meilleurs venus des temps anciens ou trouvés dans les temps modernes, et il unit la législation avec la morale, qui n'est au fond que la perfection de la justice. En effet, la justice la plus pure et la plus haute présida aux dispositions du Code qui fondait l'état et les droits des personnes, déterminait la nature, l'acquisition, la jouissance, la transmission, le partage des biens, fixait les formes et les conditions des contrats, d'après une équité souveraine, lirait les rapports des hommes de la loi même des choses, et donnait le droit le plus beau à la société la plus perfectionnée. Principal rédacteur de ce vasle Code, M. Portalis en présenta, avec une sorte de grandeur
2(0 Cf) HTË POItTAJ.IS
et une simplicité élégante, le magnifique ensemble
dans le discours préliminaire qui en est la théorie
éloquente, discours qui obtint l'admiration et qui la
conserve.
Après avoir été l'interprète de l'équité naturelle et de la raison civile, il concourut à la pacification des croyances. Pieux et politique, en même temps qu'il gardait à la religion chrétienne la plus entière fidélité, M. Porlalis avait le plus ferme allaebement ù l'Etal, et il savait avec précision ce que réclamait la liberté de l'une et ce qu'exigeait la souveraineté de l'autre. Il éclair;i les grands instincts 'du premier consul des sûres lumières de sa science dans celle négociation du concordat de 1 801 , qui fut le traité du gouvernement fiançais avec le gouvernement pontifical pour la restauration de l'Église callioliquc. La conclusion de ce mémorable ;iecord fut suivie d'une loi qui constituait l'existence publique des cultes chrétiens. Œuvre de M. Porlalis, celte loi, connue sous le nom d'Articles oryiiiiiqiies, réglait les conditions de leur exercice placé sous l'autorité de l'Etal, qui nommait ou confirmait leurs ministres, pourvoyait à leur subsistance, respectait en eux les droits religieux sans souffrir de leur part des usurpations politiques.
Outre les œuvres importantes auxquelles .M. Portalis eut la gloire d'attacher son nom, il eut le mérite