AVERTISSEMENT
aux grands actes de l'histoire œnlemporaiue.
Tous du reste, quels qu'aient été leur pays et leur rôle, qu'ils soient philosophes, moralistes, jurisconsultes, économistes, historiens, politiques, appartiennent à la grande cause du progrès intellectuel et de la liberté publique, qui peut bien être exposée à des revers passagers, mais dont le triomphe est certain, car il est l'inévitable lui de la civilisation du monde. »
Ce qui alors était dit des mis peut en grande partie être appliqué maintenant aux autres. Ils ont été mêlés uu\ événements el aux idées de leur temps. Ils ont cultivé avec grandeur ou appliqué avec art les belles sciences qui ont pour objet non la matière mais l'intelligence, non la nature mais l'humanité. Toutes ces vies, par leur ensemble et dans leur variété, composeront un recueil qui, je l'espère, ne sera pas sans intérêt pour l'histoire, ni sans utilité pour la fcîence.
ÉLOGES
HOTICE
IDE DJHi LA iflICl rOI.KJOE iSSVELLÏ DIT 1S ICI* 111!
Messieurs,
Tous les temps ne sont pas également favorables aux travaux Je fa pensée. Il en est où la philosophie, qui Fait la force de l'esprit humain, est en honneur et porte dans tous les sens ses pénétrantes recherches. Alors les méthodes se perfectionnent, les vérités se multiplient, les rapports de la vie s'étendent, et les mystères de l'univers s'éclairent à des profondeurs
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toujours plus éloignées. A chaque grand mouvement de l'esprit humain, la connaissance humaine fait un pas et la condition humaine s'améliore d'un degré. Les règles civiles des sociétés, les productions des arls, les découvertes des sciences se rattachent par une dépendance étroite aux croyances intellectuelles des peuples qui ne sont, n'agissent, ne se développent qu'en vert» de ce qu'ils pensent. Là où il n'y a pas de philosophie, il n'y a pas de civilisation; là où il n'y a plus de philosophie, la civilisation dépérit et l'humanité s'affaisse. Il ne faut pas même supposer que le mouvement de lu science puisse de beaucoup survivre àl'ardeurde la pensée. La pensée est la séve qui vivifie le grand arbre de l'esprit humain. Si clic cesse de monter de ses racines à ses rameaux, la branche de la science s'y dessèche bientôt elle-même, elle ne garde pas longtemps les fruits qu'elle avait portés, et elle attend le retour de la séve philosophique pour en produire d'autres. C'est là, messieurs, ce que la réflexion nous apprend et ce que l'histoire nous atteste.
Si l'on touchait à un de ces moments où l'intelligence fatiguée tombe dans l'inaction, où l'humanité énervée n'aspire qu'à se reposer et à jouir, où la science, passant surtout des théories aux applications, s'expose □ perdre sa force inventive en laissant éteindre le souffle spirituel qui la lui avait donnée, où les systèmes faux
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ont compromis les idées vraies, où, pour avoir voulu des droits excessifs, on abandonne les droits nécessaires, où la philosophie et la liberté sont comme tombées en disgrâce, il est cependant un lieu qui devrait rester inaccessible à de semblables lassitudes et où il faudrait conserver le culte persévérant de la pensée. Ce lieu est l'enceinte de l'Institut, qui est comme le sanctuaire de l'esprit humain. Aussi ne scra-t-il peut-être pas sans à-propos de vous entretenir aujourd'hui d'un philosophe qui a consacré sa forte intelligence et sa vie trop courte h l'étude de l'Ame ; d'un observateur ingénieux delà nature morale; d'un démonstrateur puissant des vérités invisibles, qui, avec un talent rare et dans un beau langage, accordant ensemble les plus hautes conceptions de la métaphysique et les notions impérissables du sens commun, s'est rendu l'un des interprèles philosophiques de l'humanité et le théoricien religieux de l'ordre universel.
Théodore-Simon Jouffroy naquit, le C juillet! 796, au village des Pontets, dans la partie la plus haute des montagnes du Jura. Ce village, situé non loin de la source du Doubs, et auquel on n'arrivait alors que par des sentiers étroits et sinueux, était habité depuis des temps fort reculés par sa famille, qui y menait
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une existence patriarcale. Le père du jeune Jouffroy dirigeait la culture de ses champs en même temps qu'il était percepteur de la commune, dont son oncle était le notaire. Laissant entre eux les propriétés indivises, les deux frères et les deux familles vivaient dans la communauté des biens et l'union des cœurs. Théodore Jouffroy eut dans son oncle un autre père qui, avec le curé du village, donna les premiers soins à son esprit. 11 montra une intelligence précoce et sérieuse. Dès l'âge de cinq ans, YISstoire romaine de Rollin étant tombée entre ses mains, il y trouva son plus vil' amusement. Ce livre le passionna à tel point, qu'il ne pouvait pas s'en séparer, et qu'au déclin même du jour il allait en poursuivre la lecture aux lueurs vacillantes du loyer palernel. Il se plaisait déjà aux récits animés de la vie humaine, dont il suivait alors le drame cl dont il devait pénétrer plus tard la signification. Il jouissait aussi de la vue des grands spectacles que la nature avait mis sous ses yeux. Il se rendait souvent sur un plateau élevé d'où il apercevait la vaste chainedes Alpes qui se déroulait devant lui avec ses vallées profondes et ses pics élancés, et la chaîne plus humble mais plus riante du Jura, dont les lianes couverts de bois de sapins et coupés d'agréables vallées descendaient en amphithéâtre jusqu'aux plaines fécondes de la Bourgogne. Ces lieux qu'il fallut quitter pour aller puiser dans les
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villes l'instruction qu'il ne pouvait pas recevoir au village, il y revint toujours avec la fidélité du montagnard et l'émotion du poôte. Il en aimait l'air libre, les horizons lointains, les neiges éclatantes, les forêts vertes, et il y puisa ces belles et fortes teintes qui lui servirent, a revêlir ensuite d'un langage naturel et coloré des idées étendues el profondes.
Mis en pension à Nozcroi en 1805, le jeune J ou ffroy fut envoyé de 1807 à 1811 au collège de l.ons-le-Saunier, où l'un de ses oncles, l'abbé Joufîroy, était professeur, el il alla achever ses études classiques au lycée de Dijon. Partout il se distingua par l'ardeur dosa curiosité, la facilité de son esprit, la constance de ses succès. Ses parents le destinèrent à l'enseignement public, seul moyen laissé aux jeunes gens pourvus de mérite plus que de fortune, d'échapper à la loi dévorante alors de la conscription militaire. Examiné en 1813 par l'inspecteur général de l'université, M. Roger, Théodore Jouffroy conquit avec éclat sa place à l'École normale et fut envoyé à Paris à l'âge de dixsept ans.
Il y avait peu de temps que cette grande instilution était fondée. L'École normale de l'empire était un vrai séminaire laïque où les élèves les plus distingués des divers lycées venaient apprendre à devenir des maîtres dans l'enseignement inséparable des lettres et des
sciences. L'entreprenant politique qui, à cette époque, gouvernait la France était un incomparable organisateur, et il portait dans ses établissements civils le bon sens libéral et prévoyant qu'on n'apercevait pas toujours dans ses autres entreprises. Ces! ainsi qu'il avait habilement résolu le grave et difficile problème de l'instruction donnée par l'État à tous ses membres, sans distinction de condition ni de culte. A une société dans laquelle l'esprit avait été sécularisé et l'égalité de droit introduite, il fallait un enseignement général qui lût distribué au nom de tous à chacun, par une corporation civile et une sorle de sacerdoce intellectuel. Cette œuvre, que la révolution avait conçue et tentée, l'empire la réalisa. Une grande université laïque, avec son savant conseil d'administrateurs et déjuges, son École normale de professeurs, ses lycées où se donnait l'instruction commune, ses facultés où se puisait l'instruction spéciale, ses inspecteurs qui y surveillaient à la fois les études eL les mœurs, devint l'institutrice opportune d'une société aspirant depuis 1789 à se diriger par la raison et a ne vivre que sous la loi. Lorsque M. Jouffroy futadmisà l'École normale, d'où sont sortis tant de solides talents et d'éclatantes renommées, il y trouva des hommes qui ont contribué, comme lui, à l'illustration de France.
11 s'y plaça bien vite au premier rang. Aimant les
grandes œuvres de l'esprit et recherchant les sûres explications de la science, entraîné par un penchant également vil vers ce qui était fait avec art et ce qui était conçu avec profondeur, il pouvait se consacrer indifféremment à l'enseignement de la littérature ou de la philosophie. La philosophie l'emporta. Deux causes décidèrent de la vocation de M. Jouffroy, l'ascendant d'un homme et le besoin d'une croyance raisonnée.
Le mouvement philosophique, longtemps interrompu, venait de recommencer presque sans bruit dans l'intérieur des écoles. Deux hommes rares, par l'esprit et divers par la doctrine, enseignaient la philosophie dans les salles de la Sorbonnc. Fidèle aux traditions du dix-huitième siècle, Laromiguière reproduisait, en unlangagcadmirabledeclartécf d'élégance, les théories métaphysiques de Condillac, qu'il avait ingénieusement réformées. Non loin de lui, M. Royer- Collard, avec une ferme intelligence et une incomparable logique, portait des coups mortels au système encore dominant de la sensation, et il exposait a quelques auditeurs distingués les théories pleines de hou sens et de sagesse de l'école écossaise.
Un jeune disciple de ces deux maîtres, préférant la doctrine la plus vaste à la plus bornée, la théorie rajeunie de la raison a la théorie épuisée de la sensa-
tion, avait transporté à son tour cet enseignement à l'École normale, dans une conférence qui lui avait été confiée. Il y professait à un âge où d'ordinaire on apprend encore. Doué d'une intelligence puissante et étendue, animé d'une curiosité universelle, éruditavec discernement, dogmatique avec choix, éloquent avec familiarité, M. Cousin, que nous avons vu pendant plus de trente années historien infatigable des idées, critique sans égal des systèmes, parcourir toutes les théories sans se contenter d'aucune, demander la vérité à tous les temps, suivre ainsi l'œuvre de l'humanité dans le travail de tous les grands hommes, el avec les débris épars des constructions des philosophes élever l'édifice môme de la philosophie; M. Cousin, alors penseur déjà éminent et professeur persuasif, ayant le double don de produire des idées et de susciler des esprits, communiqua à M., louffrcj l'ardeur qu'il ressentait lui-même, et l'enrôla dans cette armée entreprenante qu'il mit au service de la raison et de l'histoire, où M. Jouffroy combattit glorieusement a ses côtés, sous la bannière relevée du spiritualisme, pour la défense des grandes vérités de l'ordre moral.
M. Jouffroy ne chercha pas seulement dans la philosophie l'origine des idées el les facultés de l'entendement humain; il lui demanda sur Dieu et ses œuvres, sur l'univers etses fins, surl'bomme et sa destination,
sur la vie et son but, sur la mort et ses suites, les grandes solutions sans lesquelles la pensée erre dans le vague, L'ârae reste dans le trouble, la conduite est dénuée de régie, l'existence est dépourvue d'avenir. Introduit dans les voies profondes et sures de la psychologie, il parcourut peu à peu, en les éclairant, les vastes espaces de l'univers moral. Il avait tout ce qu'il fallait pour cela. Son intelligence était pénétrante et étendue. Elle avait peut-être moins d'élan que de persévérance, arrivant jusqu'au houl des choses, non d'un seul bond, mais pas a pas. Il possédait à un degré èminent deux qualités qui ne se rencontrent pas toujoui-s ensemble, la finesse de l'observation et la vigueur du raisonnement, ce qui le rendait tout à la fois capable d'analyser avec discernement cl de conclure avec sûreté. Il ne manquait pas non plus de celte forte imagination qui, aussi utile dans la science que nécessaire dans l'art, a provoqué peut-être autant de découvertes qu'elle a enfanté do chefs-d'œuvre, entraînant la raison où souvent la raison ne serait point parvenue toute seule, et la conduisant à vérifier ce qu'elle-même ne pouvait qu'entrevoir. Mais il avait par-dessus tout une puissance extraordinaire de réûexion et d'induction qui lui permettait de s'absorber, des journées entières, dans la poursuite des vérités invisibles et de les unir par leurs rapports nécessaires. Alliant la logique au
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bon sens, dans les effets trouvant les causes, par les moyens assignant les tins, il devait aller du principe spirituel qui anime l'homme aux destinées immortelles qui l'attendent, des conditions de sa nature aux règles de sa conduite, des faits de son histoire aux progrès de son développement, et remonter jusqu'au divin auteur des choses, jusqu'au père bienfaisant des êtres, jusqu'à Dieu, partout inaccessible et partout présent, voilé dans son essence, mais visible dans ses desseins, dont les phénomènes du monde expriment les idées, et qui, après avoir tout créé par un acte de sa volonté, dirige tout par les lots de sa providence.
M. Jouffroy entra dans la carrière de la philosophie et des lettres au moment où l'empire venait de finir, et où cette carrière s'ouvrait sous des auspices nouveaux. Pendant bien des années, un homme que son génie et ses armes avaient rendu le maître de la France et le dominateur de l'Europe avait en quelque sorte pensé, voulu, agi pour le monde entier. Fils favorisé d'une révolution produite elle-même par l'esprit humain, il avait imposé silence à l'esprit humain. Apres avoir fondé sur la lassitude publique son absolue autorité, n'entendant plus la contradiction étouffée des hommes, et ne rencontrant pas encore la résistance cachée des choses, il s'était abandonné, ainsi qu'il arrive, aux ardeurs de sa vaste imagination et à !a
m JOUFFnOÏ ii fougue de ses volontés. Comme la révolution avait espéré changer par ses idées la forme intérieure des sociétés, lui avait cru renouveler par ses victoires la face extérieure du monde. Mais il luttait contre la vérité des choses et le besoin des temps; aussi, malgré les prodiges de son génie et par les excès mêmes de sa force, ayant sacrifié la liberté, outré la grandeur, usé la gloire, fatigué même l'ambition, il tomba encore plus rapidement qu'il ne s'était élevé.
Dans notre pays, qui changes! souvent de pensées, ie dégoût des choses en suit presque toujours l'usage, parce que l'usage se sépare rarement de l'abus. Aussi, après l'empire, passa-t-on soudainement de la soumission silencieuse à la liberté éloquente. Un esprit nouveau s'éleva de toutes parts. La plus vaste communication entre les peuples amena le plus merveilleux rapprochement entre les idées. Le contact des nations fnt suivi du contact des siècles. Les systèmes furent confrontés comme les temps. 11 s'établit un immense éclectisme. La recherche du vrai dans toutes les théories, le goût du beau sous toutes les formes, la jouissance du droit conquis par la raison publique et consacré par la loi commune, l'application rapide de toutes les découvertes utiles et l'échange des productions multipliées de l'univers, devinrent en philosophie, en littérature, en politique, en industrie, le
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travail, l'ambition, le partage de l'heureuse génération à laquelle appartenail M. Joufïroy.
Ce fut sous ces influences qu' acheva de se former le jeune et libre philosophe. La plupart des idées qu'il développa plus tard, il les entrevit alors. Il les poursuivait avec une obstination singulière. Après avoir donné, soit à l'École normale, où d'élève il élaitdevenu maître, soit au collège Bourbon, où il avait été nommé professeur, ses leçons qui roulaient sur la psychologie, sur la morale et sur les méthodes, dont il se servait déjà avec une extrême habileté, il restait des journées et des nuits entières livré a ses recherches philosophiques, et s'y plongeait à Ici point, qu'il y perdait tout sentiment des choses du dehors. « Quand j'y revenais, dit-il, pour boire et manger, il me semblait que je sortais du monde des réalités et passais dans celui des illusions et des fantômes. » 11 acquit un empire extraordinaire sur son intelligence, dont il disposait à son gré; mais, à force de penser, il se rendit presque incapable de vivre. Atteint d'une maladie nerveuse et frappé par une grande affliction, la mort de son père, il alla chercher le repos de l'esprit et les consolations de la famille dans ses montagnes du Jura. 11 y passa deux années, et c'est la qu'abordant les grands problèmes des existences et des destinées, il devint un hardi métaphysicien et un grave
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moraliste. « Ces deux années de retraite, dit-il, ont été les plus fécondes et les plus heureuses de ma vie philosophique, quelques souffrances physiques et morales qui les aient remplies. Dèharrassé de loul devoir et de toute contrainte, ma pensée put s'attacher librement aux choses qui la troublaient depuis si longtemps, et, avec loule la force et l'expérience qu'elle avait acquises, s'en rendre un compte net, et autant qu'il élait possible les éclaircir. u
Lorsqu'il revint à Paris vers la fin de 1822, il avait perdu la chaire du collège Bourbon, et le gouver nement de la restauration venait de dissoudre l'École normale. M. Jouftroy, rejeté avec plusieurs de ses habiles compagnons d'étude de la carrière où il était entré sous la garantie même de l'État, alla, comme eux, grossir l'armée de l'opposition iihéraie. Il écrivit dans les journaux, el, ne pouvant plus professer en public, il ouvrit chez lui des cours particuliers.
Cet enseignement ne fut ni sans éclat, ni surtout sans effet. Dans une petite chambre presque nue de la rue du Four Saint-Honoré, M. Jouffroy exposa pour la première fois ses doctrines en présence de quelques auditeurs choisis, pas trop nombreux, de peur qu'en vertu des articles 191 el 192 du Code pénal, un cours de philosophie ne fût assimilé à un complot contre le gouvernement. Lorsque les vingt assistants
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légaux, car il n'en fallait pas vingt el un, étaient armés et que la porte s'était fermée pour ne plus s'ouvrir, on se rangeait en cercle autour du jeune maître. Lui, debout et adossé à la cheminée, commençait les leçons qui, conservées par des mémoires fidèles, el transcrites par des mains habiles, ont toutes passé sou3 mes yeux. Rien n'est plus difficile que de parler bien et longtemps en présence de quelques personnes d'une intelligence cultivée el d'un goût délicat, qui comprennent sans qu'on développe, et semblent tout à la fois exclure par la sévérité de leur esprit les apprêts de l'art, et se refuser par leur petit nombre aux pures émotions de la pensée. M. Jouffroy triompha de ces difficultés du lieu et de l'auditoire.
Un de ceux qui l'ont entendu à celte époque avec ravissement, son condisciple à l'École normale, son . collaborateur dans la presse, plus tard son collègue ù la Chambre des députés et dans le conseil royal de l'Université, et jusqu'au dernier jour son tendre ami et son vif ad mi ni leur, le noble, le spirituel M. Dubois, me le représentait après trenle ans, et non sans en être encore ému, à celte époque féconde pour le génie philosophique de M. Jouffroy, et décisive pour son talent littéraire. Rappelez-vous, me disait-il, ce mélancolique jeune homme, dont la ligure grave et belle avait des expressions si douces et si fières, si sereines et si
TH. JOL'FFBOY iS tristes, dont les yeux d'un bleu pâle et d'une lenteur réfléchie ne se laissaient pas détourner des contemplations intérieures, et dont les joues amaigries étaient creusées par !e mal qui consumait déjà une vie destinée à finir si vite. Dominant de sa haute taille l'auditoire assis, la tete un peu inclinée, le regard calme et profond, il parlait d'abord d'une voix lente et légèrement accentuée. Puisant en lui-même l'inspiration qu'il ne pouvait pas recevoir des autres, il exposait dans leur enchaînement suivi, et avec une merveilleuse limpidité, ses idées, qui naissaient et se développaient pour ainsi dire sous les yeux avides et intelligents de ses auditeurs charmés. Peu à peu, la parole s'élevait, un souille éloquent en animait et en variait les indexions; quelquefois même le regard s'illuminait, la lèvre tremblait, la pensée se produisait avec grandeur, et dans ce petit auditoire couraient des frissons comme il en descendait autrefois de la tribune politique dans la vaste assemblée où s'entretenait l'intelligence et où battait le cœur du pays.
Ceux auxquels M. Joulïroy adressait son enseignement philosophique se sont distingués presque tous depuis dans les lettres et la politique. Beaucoup d'entre eux, après avoir fait partie des grands corps de l'État sous la monarchie constitutionnelle, être entrés même dans les conseils de la couronne, siègent aujourd'hui
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à l'Institut. Us achevèrent do former leur esprit à celle école libre mais sage où M. Joiiflïoy, les entretenant de l'ame, du devoir, de l'art, de Dieu, leur exposa, durant quatre années, les résultats philosophiques auxquels il était parvenu, et qui, bien que modifiés ou agrandis plus lard sur quelques points, composèrent le fond de son système.
Ce système, quel était-il? Si on lui trouve quelque analogie avec des théories antérieures ou contemporaines, il ne faul l'attribuer à aucune imitation. Ce que M. Jouffroy semblerait avoir emprunté à d'autres, il l'a découvert lui-même ; car il n'a jamais bien su ce qu'il avait déjà appris qu'en l'inventant de nouveau, et en l'inventant il y ajoutait.
M. Jouffroy distingue soigneusement dans l'homme le principe spirituel du principe vital, qui sont l'objet de deux sciences diverses, la psychologie et la physiologie. Tout en reconnaissant l'union temporaire de ces deux principes et les points de contact de ces deux sciences, il les sépare fortemenl, et détruit par des observations certaines et des raisonnements invincibles les prétentions des physiologistes disposés a les confondre. Il établit la simplicité de l'être spirituel au milieu des éléments multiples de la matière, son identité persévérante parmi les changements de l'organisation corporelle. Il fait de la sensation, à laquelle
l'école de Condillac avait tout ramené en philosophie, le lien des deux natures de l'homme. Transmise par les sens et perçue par L'esprit, communiquant à l'âme les impressions et les besoins du corps, portant au corps les pensées et les volontés de l'âme, elle nous met en rapport avec le monde extérieur des phénomènes, et elle nous introduit dans le monde intérieur de la conscience.
Ce dernier monde est celui que M. Jouffroy a le plus habité et le mieux connu. Contemplateur assidu de l'âme humaine, il signale et détermine, d'après une analyse déli&Ue et puissante, ses tendances et ses facultés, les besoins divers de sa naLure cl les lins laborieuses de sa destinée. 11 trouve en elle la sensibilité, qui établit ses rapports avec le reste de l'univers; l'intelligence, qui lui sert à saisir les vérités contingentes par l'observation et les vérités nécessaires par la raison; la volonté, à l'aide de laquelle son action s'exerce, soit sur les choses, soit sur les Êtres animés ; enfin la puissance motrice, qui lui permet de disposer du corps, devenu le serviteur adroit de ses désirs et le docile instrument de ses œuvres.
M. Jouffroy est pleinement spirilualiste ; il l'est même quelquefois trop. Ne se bornant point à rétablir contre les physiologistes l'indépendance de l'âme, il l'exagère, comme le prouve l'explication originale
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mais outrée qu'il a donnée do son action pendant le sommeil. Cet élat, tout à la fois si ordinaire et si étrange, durant lequel, la vie extérieure étant suspendue, commence une vie imaginaire qui présente des souvenirs sans rapport el des événements sans suite, qui fait perdre l'appréciation des temps, le sentiment des distances, le discernement des impossibilités; où la mémoire rappelle tout et ne distingue rien, cl où l'esprit, ne sachant plus ni combiner ni vouloir, se laisse culminer par des impressions qui se succèdent dans des situations qui se contredisent , sans s'étonner de la succession invraisemblable des unes, sans .Mre arrélé par la contradiction choquante des autres, M. Jouffroy le décrit fort ingénieusement, et le considère, avec Bacon, comme le retour de l'esprit vivant en lui-même. Tandis que les physiologistes font servir le sommeil au triomphe du corps, lui y voit la domination exclusive de l'âme. C'est elle qui veille pendant que son serviteur se délasse ; c'est elle qui, toujours attentive à ce qui se passe extérieurement, se montre insensible à un grand bruit qu'elle connaît, mais se trouble a un bruit dont elle n'a pas l'habitude, et réveille le corps pour vérifier le danger et au besoin s'en garantir ; c'est elle qui mesure le temps pendant la nuit, cl quelquefois interrompt le sommeil au moment précis fixé dans les projets de la
veille ; c'est elle enfin qui, par un effort senti au dedans avant de parvenir au dehors, rappelle les sens à leurs fonctions lorsqu'ils ont réparé leurs force» épuisées. Sun action ne cesse donc jamais; elle se transforme. Sa fatigue venant de la pensée, elle prend son repos dans le rêve. Ce genre de repos, elle ne se le donne pas seulement dans la nuit, mais dans le jour, et alors le rêve s'appelle rêverie. L'esprit, entraîné par l'apparition irréfléchie dns objets ou par le souvenir non combiné des impressions et des sentiments, se laisse aller au courant mobile de ses libres et fantastiques imaginations aussi bien dans la rêverie qui est le songe du jour, que dans le songe qui est la rêverie delà nuit.
Si M. Jouffrov s'égare un peu à la recherche trop ardente et trop subtile de l'âme pendant le sommeil, il la retrouve avec ses délicats et vrais sentiments dans la théorie qu'il a donnée de l'art et les grandes règles qu'il a assignées à la vie. Comme tous les philosophes, il a composé des traités sur le bien et sur le beau, il a laissé une morale et une esthétique. Nulle part il n'a été aussi éminent que dans la première, aussi original que dans la seconde.
La morale de M. Jouffroy est, pour l'homme, la loi de sa conduite tirée des fins mêmes de sa nature. Tout être créé a une fin à laquelle il tend invinciblement.
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Mais, entre les créatures inintelligentes et les créatures intelligentes et libres, il y a celte différence fondamentale, que les unes y vont sous l'impulsion fatale d'un instinct aveugle, tandis que les autres y marchent à la lumière de la raison et par un choix délibéré. La fin de l'homme, quelle est-elle? De connaître en cherchant le vrai, d'aimer en aspirant au beau, d'agir en accomplissant le bien, de s'éclairer par le développement de plus en plus étendu de son intelligence, de se perfectionner par l'effort de mieux en mieux réglé de sa volonté. Une tendance primitive et irrésistible le pousse d'abord à suivre les impétueux mobiles de ses aveugles désirs. Mais il s'aperçoit bientôt que ses instincts trop écoulés sont trompeurs, que ses facultés mal employées l'exposent à des périls, que ses connaissances imparfaitement acquises l'entraînent dans des fautes, que ses sentiments inhabilement dirigés lui apportent des douleurs. 11 apprend ainsi à éviter tout ce dont il a souffert. A l'état naturel en succède un autre dont le calcul est le caractère, et qui place les satisfactions humaines dans l'intérêt bien entendu.
Savamment appropriée à son utilité personnelle, la conduite de l'homme devient plus habile ; mais la pratique de l'intérêt ne saurait être pour lui la règle de la morale, et le calcul de l'égoïsme ne fonde pas la
TH. JutîKFHOÏ ':l loi du devoir. Ce n'est qu'à l'aide d'une raison plus haute, et par une compréhension à la fois plus vaste et plus désintéressée du bien, que l'homme parvient à l'état vraiment moral, qu'il participe à la connaissance de la vérité et ù la pratique de la vertu par l'intelligence et l'observation de l'ordre divin. Ne pas séparer son bien du bien universel, ne rien faire pour soi qui puisse nuire à autrui, suivre, dans ses intenlions comme dans ses actes, la grande et belle lot de l'ordre qui est l'expression de la pensée de Dieu et la règle des êtres, l'observer pour soi comme pour les autres, en vue de la justice et non de l'intérêt, et au besoin jusqu'au sacrifice, c'est arriver à l'étal moral, c'est être élevé d'intelligence, capable de vertu, digne de récompense. Kri comprenant que ce monde est un lieu d'épreuve où il se développe par les obstacles et se forme par les efforts qu'il met a les surmonter, en réalisant ses lois après les avoir comprises, l'homme se prépare à un autre monde ; il remplit la destination passagère qui le dispose à sa destination éternelle, il conquiert par son perfectionnement sa béatitude.
Cet autre monde, M. Jouffroy n'en fonde pas seulement l'existence sur l'immortalité de l'Ame déduite de sa spiritualité ; il n'y croit pas seulement d'après le désir de tous les peuples et l'affirmation de tous les temps qui en font une notion nécessaire de l'humanité,
ï! TH. JODFFROÏ
el par cela même le droit immanquable de l'homme, ear, s'il en élait autrement, il y aurait une idée générale sans objet et un besoin universel sans réalisation, ce à tjuoi s'opposent el la véracité de Dieu et l'ordre du monde; mais il y arrive encore, comme Kant, par ta voie sûre et ferme de l'obligation morale. Après avoir établi la règle selon laquelle doit se conduire Pliomme, il indique l'avenir auquel l'homme est réservé par suïle des dons si rares qu'il a reçus, des besoins si variés ci si hauts qui lui ont été donnés. De l'impuissance où il est d'exercer complélcment les uns et de satisfaire absolument les autres pendant le eours de la vie actuelle, M. Jouffroy, avec autant de sagacité que de force, conclut l'existence d'une vie future. Possédé (in désir de savoir, cul rainé par te besoin d'aimer, l'homme ne goûte aucune affection dans sa plénitude, ne parvient à aucune connaissance dans loute sa réalité et dans toute son étendue. Les bornes que rencontre son intelligence, les déceptions qu'éprouve sa sensibilité, la vérité qu'il poursuil sans l'atteindre, le bonheur qu'il demande sans l'oblenir, l'ordre qu'il entrevoit sans le réaliser, la justice dont il a la notion et dont il n'a pas toujours la pratique, tout prouve que cette vie est un début et n'est pas une lin, sert d'épreuve cl non de lennc à l'homme. Son esprit s'y forme, son âme s'y perfectionne pour
qu'il se rende digne de posséder plus tard lout ce qu'il désire à présent. Le drame de l'existence humaine, qui serait incomplet s'il s'achevait sur cette terre, a son exposition ici et son dénoùment ailleurs.
Telle est la morale que M. Jouffroy établit a l'aide de sa psychologie. Après avoir tiré de l'âme l'idée qu'il se fait du bien, il en tire également l'idée qu'il se forme du beau. D'après la théorie de M. Jouffroy, la beauté, c'est l'essence spirituelle des choses apparaissant dans la matière qu'elle anime, s'y déployant avec plénitude, s'y exerçant avec aisance, et lui communiquant graduellement le caractère de sa propre perfection. C est ce que l'âme humaine fait dans le corps ; c'est ce que les diverses forcés qui président aux arrangements de la matière font dans la nature. Les formes des objets ou des êtres sont les manifestations de ces forces innombrables qui, s'élevant de règne en règne, s'enrichissent, à chaque degré de l'échelle vivante, d'attributs plus hauts, plus riches, plus variés, et par lesquelles l'univers entier devient un symbole animé que l'âme humaine interprèle. AHirèpar tout ce qui reproduit à ses yeux quelques-uns des trails qui le constituent lui-même, l'homme sent en lui naître l'intérêt, s'éveiller la sympathie, éclater l'amour en présence de tout ce qui vit ; il les sent s'accroitre à mesure qu'au dehors il peut reconnaître plus dis-
21 TH. JOCKFBOY
tincle par sa forme, plus libre dans son aclion, plus accomplie dans son développement, cette force, qui, départie à tous les êtres à des degrés différents, arrive en nous à sa plus haute puissance et à sa dernière expression.
L'agréable, lebeau, le sublime, ces sentiments divers que la nature éveille indistinctement en nous tous, il est des hommes qu'ils émeuvent plus profondément, et qui, lundis que les autres en laissent s'affaiblir et bientôt disparaître en eux l'impression, la retiennent fidèlement, l accruissent par l'ardeur même avec laquelle ils la ressentent, et fixent pour des siècles l'émotion fugitive, qui a rempli un moment de leur éphémère existence. Telle est l'œuvre des artistes et des poètes, qui vont poursuivant et adorant partout les reflets épars de l'éternelle beauté. Mais ils ne se conlcntent pas delà représenter comme elle leur apparaît dans ces symboles obscurs, qui la voilent en même temps qu'ils la manifestent. Repoussant une imitation servile, ils la reproduisent, en lui donnant ce je nesais quoi d'achevé que suggèrent les règles secrètes de l'idéal, cette loi souveraine de l'art. C'est par là qu'ils atteignent lous les ordres de beauté qui peuvent nous toucher : et la beauté physique, qui présente dans leur splendeur les manifestations de la vie, et la beauté de sentiment, qui exprime les mouvements du cœur, et la