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beauté intellectuelle, où éclate le triomphe de l'esprit sur la matière, et enfin la beauté morale, qui offre ;'i notre admiration la force d'une âme maîtresse d'ellemême, sachant immoler l'intérêt el la passion au devoir, el déployer l'héroïsme du sacrifice.
M. Jouffroy voyait dans le beau le côté religieux du bien, comme dans la justice el la sympathie il en voyait le côté moral. Par tous les points de son système, ilaboulissait à Dieu créatcurde l'ordre universel; car, selon ses fortes expressions, le vrai, c'est l'ordre pensé; le bien, c'est l'ordre réalisé; le beau, c'est l'ordre exprimé. Ses idées à cet égard, déjà arrêtées en 1825, ont été exposées surtout dans son Cours île droit naturel 1 el dans son EstkétUjue*. Ces deux ouvrages ont conservé la forme de leçons, qui n'est pas toujours la meilleure pour composer des livres. Ils n'en sont pas moins l'un et l'autre ingénieux, savants et profonds. Le premier a été publié presque en entier par M. Jouffroy lui-même, et peut être regardé comme la plus importante de ses œuvres. Dans le second,
1 Cet ouvrage se compose de trois valûmes in-8". dont les deur premiers ont été publiés par M. Jouffroy lui-mèïne et dont le troisième l'a été par M. Damiron, de 1834 a 18*9. H. Dainiron en a donné, en 18«, une seconde édition, en deux forts volumes in-8'.
a Court d'Eilhélitpte , 1 volume in-8*, publié en (8*3, par $\. Ekuurron.
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M. Jouffroy développe, à travers des aperçus délicats et de fermes jugements, sa doctrine, à laquelle il n'a manqué quc.de recevoir de lui une forme plus éclatante pour devenir un monument aussi parfait qu'original. Ce précieux volume, tiré d'une rédaction ancienne, a été, après la mort île M. Jouffroy, publié avec d'autres ouvrages, par le savant philosophe et l'ami fidèle, qui durant sa vie a été placé si près de son cœur, a pénétré si avant dans son esprit, par M. Damïron, devenu, pour ainsi dire, le légataire aussi soigneux qu'éclairé de sa mémoire, et chargé de présider aujourd'hui votre séance, comme pour mieux consacrer un éloge auquel se môle si naturellement le sien.
M. Jouffroy n'était pas seulement un grand penseur; il était un habile et brillant écrivain. Fortement attaché aux conquêtes de la raison et aux droits de la liberté, il travaillait dans les journaux à les soutenir et ïi les étendre. Dans notre pays, où il y avait toujours eu de l'esprit, il y avait de plus alors de l'esprit public. Tout ne s'y réduisait pas au bien-être; gagner et jouir n'y étaient pas l'unique affaire d'une société civilisée. On y avait des désirs plus hauts : on y recherchait de plus nobles satisfactions : on y honorait ta pensée, on y aimait la liberté, on y tenait au droit. Ces beaux sentiments, qui animaient à peu près toute la jeunesse
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française, ce fut pour les faire prévaloir, en ce qu'ils avaient de plus élevé et de plus généreux, qu'avec un grand nombre de ses amis, la plupart exclus do l'Université el réfugiés tlons la presse, M. Jouffroy en opéra vers celte époque à un journal qui devint rapidement célèbre, te Globe. Ce journal occupe une place considérable dans l'histoire intellectuelle de la restauration. Il fut l'œuvre déjeunes gens pleins d'esprit, desavoir, de talent, de confiance, qui, libéraux dans les lettres comme dans la politique, admirant le beau sans préjugéd' école, croyant au droit sans exagération de parti, eurent l'ambition de concilier les doctrines littéraires en ce qu'elles contenaient de vrai, d'unir les principes sociaux en ce qu'ils avaient de nécessaire, d'être justes envers tous les pays sans rester moins attaché au leur, et d'avoir les idées de leur temps, tout en comprenant celles des autres. Ils s'y montrèrent novateurs avec retenue, érudits avec élégance, critiques avec verve, politiques avec élévation. Us y poursuivirent les plus nobles buts, dans ces jours de conviction et d'espérance, de lutte mesurée et d'honnêteté enthousiaste, ■ m la presse, contenue par la loi, était libre sans être subversive, éclairait l'opinion publique et ne l'égarait point, servait d'instruction aux uns et de frein aux autres, rendait tant de mauvaises choses impossibles et tant de bonnes obligatoires, ne laissait pas arriver
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au mépris de l'honnête ni persister dans la résistance à l'utile, el où l'on croyait avec bonheur que, la France s'cclairant de plus en plus, les progrés constants de ses idées assureraient des succès durables à ses institutions.
Ce remarquable journal, qui a compté depuis dans les diverses académies de l'Institut presque autant de membres qn'il avait alors de rédacteurs, dut à M. Jouffroy des articles trés-spiriluels. Les principaux de ces articles furent d'admirables petits traités sur des questions philosophiques, etdesmorceauiachevêsd'histoire générale qui ont mérité de survivre au moment où ils avaient été écrits, et d'être conservés dans les volumes de ses Mélanges ' comme des modèles de forte pensée et du plus beau langage. Le Globe fut en quelque sorte une vaste chaire du haut de laquelle M. Jouffroy prit le public même pour élève. Il lui adressa, vers ce temps, la trjduction de la Philosophie morale* dcDugald Stewart, précédée de la célèbre préface où parurent les grandes qualités de son esprit et les tranquilles éclats de son talent.
« Mélanges philosophiques, 1 volume în-8", 1833. — Outre te premier volume de Mélanges, H. Itomiron en a fait paraître en 18*4 un second, qui contient le Mémoire de M. Jouffrov sur TOrgaulsalion (les seU'iice^ /Jij'(<js-jfdn'.y«r< i-i m.iu Mniiuire sur ia Légitimité de In itixtiwith'ii il,'. In vnjt-lminqir- t.t de In physiologie.
1 faillisses de pliilo^npliie nwiale, île Ilityatd Slewari, 1 volume Ut*, 1820.
TH. JODFÏROï -29 Peu de temps après la publication de ce livre, M. JoufTroy fui rendu à l'enseignement auquel en n'aurai! jamais du l'enlever. En 1827 le pays, qu'en avait voulu ramener en arrière, se porta soudain en avant. Une majorité libérale sortit dos élections. La France signifia ses vœux par ses choix. Elle adopta pour en être le représentant principal, le noble philosophe, le généreux et sage politique qui, ami fidèle de la dynastie, défenseur persévérant de la lihcrlé, avait soutenu le droit en toute rencontre, repoussé l'arbitraire sous toutes les formes et montré, dans un langage devenu presque populaire quoique magnifique, l'inviolable force de l'égalité civile. Lorsque M. Itoyer-Collurd fut appelé à présider la chambre dont sept collèges électoraux l'avaient nommé membre ; lorsque le ministère réparateur de M. de Martignac rétablit les droits politiques dans leur sincérité, et s'attacha a faire vivre en un affectueux accord l'ancienne royauté et la nation nouvelle ramenées au respect commun de la charte, l'esprit ne fut plus traité en suspect. Il reprit les positions qu'il avait perdues. Ses sanctuaires fermés se rouvrirent; de grands talents furent entendus de nouveau dans ces chaires éloquentes d'où, retraçant la marche des théories philosophiques, l'histoire de la civilisation moderne, les destinées de la littérature nationale,
MM. Cousin , Guizot cl Yillemain répandirent bnl d'idées avec tant d'éclat. Tous les exilés de l'université y rentrèrent et M. Jouffroy parut comme professeur suppléant dans la vaste enceinte de la Sorbonnc
De ce moment il ne quitta plus l'instruction publique, où il ohlinl de solides et brillants succès. Devenu, après 1830, maître de conférences à l'École normale et nommé adjoint de M. Royer-Collard à la chaire d'histoire de la philosophie moderne, il parvint <fe plus, en 1832, par droit de mérite et par voie d'élection, à la chaire de la philosophie ancienne au collège de France. C'est dans la première, qu'il donna sur le droit naturel ces savantes et belles leçons qui, réunies aujourd'hui en un grand ouvrage, contiennent sous sa dernière forme la théorie morale de M. Jouffroy. Cest dans la seconde, qu'à l'occasion de la philosophie ancienne, il lit un vrai cours d'histoire générale, dont les vues fortes et vastes mériteraient, sous bien des rapports, d'être publiées.
M. Jouffroy avait le lalenl de l'historien, mais ilavait surtout l'esprit de l'histoire. Attiré par les grands spectacles que donnent les peuples sur la vaste scène du monde, où se déroule l'action longue et suivie dans laquelle chacun d'eux prend tour à tour son rôle, il en avait recherché le plan, étudié le théâtre, < observé et jugé les acteurs. Aussi ce drame de l'humât-
nité a-t-il essayé d'en expliquer la marche et la signification.
De puissants ou d'ingénieux devanciers l'avaient précédé en celle voie. Bossuel, du point de vue catholique, avait été, au dix-septième siècle, l'admirable interprète de la Providence, donl il a cherché, en son Histoire universelle, les desseins dans la succession des événements, la grandeur et la chute des empires. Cent cinquante ans plus toi, Machiavel, observateur attentif de la formation des souverainetés et du développement des républiques, dans son livre effrayant du Prince, et dans son ouvrage immortel des Décades, avait tiré de certains faits de l'histoire des règles pour la politique, en se rendant te théoricien trop peu moral de la conduite humaine. A une époque plus rapprochée de la nôtre, Vico, embrassant d'une pensée hardie, mais avec une connaissance insuffisante, la civilisation du genre humain, lui avait assigné, par des procédés hasardeux, des phases arbitraires. Presque en même temps Montesquieu, habile historien des lois, savanl appréciateur des gouvernements et des peuples, noble jurisconsulte de l'humanité, avait pénétré avec sagacilé dans l'arrangement des États, el donné souvent avec profondeur la raison de leurs institutions. Enfin, a moins de distance encore de nous, Herder, narrateur enthousiaste des idées du genre humain, a rattaché ces
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idées pardes dépendances Irop étroites à l'action extérieure de la nature sur l'homme, cl il a été tout à la fois trop poétique dans ses élans et un peu trop matérialiste dans ses explications.
Après ces beaux génies ou ces rares esprits, M. Jouffroy, qui a l'ambition de les dépasser parce qu'il a l'avantage de parlir du point mémo où ils se sont arrêtés, jette à son tour de grandes vues sur l'histoire générale. Appliquant à l'humanité ce qu'il a trouvé dans l'homme, il soumet l' espèce au* mêmes épreuves que l'individu, la fait agir d'abord par ses instincts, améliorer ensuite par ses idées, et il montre le progrés des sociétés dans leur succession. Les peuples ne se sont remplacés, après l'accomplissement de leur tâche et au moment de leur fatigue, que pour contribuer de plus en plus, par une collaboration héréditaire, quelquefois interrompue mais toujours reprise, à la réalisation de l'ordre universel. L'histoire le conduit ainsi aux mêmes conclusions que la philosophie.
laissant décote les civilisations de l'extrême Orient, qui sont restées isolées et imparfaites et n'ont point participé au mouvement progressif du monde, il étudie la civilisation qui s'est développée aux bords de la Méditerranée. Celte civilisation, quia continué en se perfectionnant sans cesse, dont les grande hommes par l'intelligence ont fourni les idées, dont les grands
hommes par l'action ont réalisé les progrès, que les penseurs devancent, que les politiques conduisent, que les lois constatent, que les arts expriment, à laquelle ie mélange des races apporte de nouveaux aliments et l'emploi des armes ouvre de plus vastes espaces, que les peuples policés ont répandue par la conquête chez les barbares, lorsqu'ils étaient les plus puissants, et que les barbares sont venus chercher chez les peuples policés lorsqu'ils les ont trouvés les plus faibles, M. Jouffroy en montre les destinées admirables, les défaillances et les retours, et, durant trente siècles, les phases diverses et les résultats prodigieux. Il la suit de lieu en lieu et pour ainsi dire de monde en monde- Il la fait voir, dans sa marche qui ne se ralentit jamais que pour s'accélérer, passant agrandie du monde grec au monde romain, du. monde romain au monde moderne, rendu supérieur par le christianisme et la science, occupant l'Europe, embrassant l'Amérique, enveloppant l'Afrique, s'étendant de tous les côtés en Asie, prenant position dans la Nouvelle-Hollande, possédant ou surveillant toutes les îles de la terre, et destiné à devenir le monde définitif, le monde de l'humanité.
H. Jouffroy parcourt ce vaste ensemble du vol rapide de sa pensée, qui ne s'arrête que sur les plus hauts sommets de l'histoire. Il ne descend jamais aux détails,
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qui ne sauraient arrêter un philosophe, mais qui gêneraient quelquefois un historien, ûanssoncours de 1855, très-fécond en grands aperçus, il a essayé de donner les explications et presque les lois de ces mouvements alternatifs et de ces progrès réguliers du genre humain. Fontenelle a dit de Lcibnitz, en parlant des travaux historiques, dans lesquels ce génie universel avait excellé comme en toutes choses : n Ce qui l'intéresse le H plus, c'est l'histoire de l'esprit humain et une suc- « cession de pensées qui naissent, dans les peuples, o les unes des autres, et dont l'enchaînement bien ob- « séné pourrait donner lieu à des espèces de prophén Ues. » C'est a l'aide de cet enchaînement, et par l'observation attentive du passé, que M. Jouffroy aurait ambitionné d'arriver a ces espèces de prophéties. ,
La succession des événements et des institutions s'expliquent parla succession des idées, dont ils ne sont que la traduction extérieure, il crut que la succession des idées pouvait a son tour être tirée des lois mêmes de l'intelligence. En poursuivant ses recherches, il renonça bientôt à la vanité trop peu philosophique de cette espérance. L'humanité, dans sa marche ascendante, ne décrit pas une orbite invariable, mais suit en quelque sorte une spirale indéfinie, et son action uture, venant d'elle-même, ne peut être ni déduite
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de mobiles qui n'existent pas encore, ni calculée dans des mouvements qui ne sont jamais identiques. On sait qu'elle avance, mais on ignore où elle va. Si les traces de son passé laissent entrevoiries directions de son avenir, elles ne permettent pas d'en mesurer les vitesses, d'en assigner les durées, encore moins d'en prévoir les effets lointains, destines a leur tour a devenir des causes. Celui qui a marqué le but s'est réservé la connaissance de la roule. Il a donné seulement a l'homme la lumière de l'intelligence pour s'y conduire de mieux en mieux, et la force de la volonté pour s'y avancer de plus en plus; et, tout en l'appelant à plus de clairvoyance par plus de science, il lui a voilé soigneusement l'avenir, pour lui conserver l'attrait de l'incertitude, l'effort de la liberté, le mérite de la décision, la récompense de la sagesse.
M. Jouffroy était appelé parmi vous à des titres nombreux et divers. Les trois sections d'histoire, de morale et de philosophie auraient pu le réclamer comme membre. Il appartint successivement aux deux dernières, et fit des travaux éminents pour toutes. Qui de vous ne se souvient du simple et émouvant récit du siège de Tripoli iza, qu'il lut, il y a quatorze ans, à la place même où je parle, et qui nous lit assister à l'un des épisodes les plus animes de la lutte héroïque d"où est sortie l'indépendance de la Grèce moderne? Qui de
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vous n'applaudit au beau rapport qu'il composa sur les écoles normales primaires, et n'y trouva, présentés avec une supériorité morale et une prévoyance politique également rares, les sentiments qui devaient inspirer les maîtres dans l'enseignement du peuple, et les maximes d'après lesquelles devait se diriger l'Étal dans le choix, l'éducation et la surveillance des maîtres? Enfin, qui de vous ne prit le plus vif intérêt au mémorable combat qu'en habile champion de l'âme il engagea en votre présence contre le plus célébrée! le plus valeureux champion du corps, et à la suite duquel, malgré les puissants efforts de M. Broussais, on peut dire que la psychologie triompha de la physiologie dans le champ clos philosophique?
M- Jouffroy descendit aussi dans une autre lice. La révolution de 1 850 lui avait ouvert l'accès de la carrière politique. Celte révolution, assurant la liberté sous la monarchie, avait conquis son assentiment et ému son patriotisme. Le gouvernement représentatif, qu'elle affermissait, lui semblait fait surtout pour un peuple que ses traditions rendaient monarchique, que ses idées rendaient libérai, et qui avait besoin de se régir avec indépendance et avec régularité, sous l'empire commun de ses principes et de ses habitudes. M. Jouffroy ne se contenta point de l'approuver, il voulut le servir. II entra, dès 1831, dans la chambre
Qigiiized by CiOOglc
des dêpulés; il y entra avec la plupart de ses amis, appartenant comme lui, a celte génération nourrie des plus saines doctrines, attachée aux plus hauts intérêts, qui a eu le rare mérite de respecter en étant au pouvoir tout ce qu'elle avait professé lorsqu'elle était dans l'opposition, d'y faire elle-même ce qu'elle avait réclamé d'autrui, el qui, appliquant les beaux principes et réalisant les vraies promesses de 1789, a donné à noire pays le plus grand bien-élrc dont il ait joui, la liberté la plus étendue qu'il ait encore exercée, le gouvernement le plus modéré qu'il ait jamais eu.
Pendantdix années M. Joulïro y s'associa quelquefois par ses discours, plus souvent par ses votes, aux utiles mesures qui furent adoptées dans ces chambres où se discutait le mérite des lois, et d'où se dirigeait la conduite des affaires. H y porta l'amour de la liberté et l'esprit de gouvernement. Ses généreux sentiments l'y rendirent l'objet d'une grande estime, et sa parole élevée l'y fil toujours écouter avec un véritable respect. Mais il n'y prit jamais un premier rôle; il n'en avait ni le désir ni le moyen, l'our dominer dans les assemblées libres, il faut celte rapidité d'esprit, celle ardeur de caractère, cette verve de talent qui font penser plus vite, vouloir plus fort, parler mieux que les autres, et permettent de les décider eu les éclairant, de les conduire en les devançant. Or, M. Jouffroy ne se hélait en
rien. Il avait besoin du temps, qu'il regardait comme seul capable de prévenir les erreurs dans les délibérations et les fautes dans les affaires. Il examinait les questions avec lenteur, pour les traiter avec sûreté. Accoutumé a ne parler qu'après avoir longtemps réfléehi, à instruire sans chercher a émouvoir, lorsqu'il paraissait à la tribune, c'était beaucoup plus en philosophe qu'en orateur, et il aimait mieux y exposer des principes qu'y soutenir des partis.
Vers la fin cependant, il s'engagea dans la politique active plus qu'il ne l'avait fait d'abord. Un moment même, contre les habitudes mesurées de son esprit, il prit part à des débals où l'on s'étonna de le voir entrer. Peu Tait pour ces luttes ardentes, auxquelles d'ailleurs de récents souvenirs, non moins que ses inclinations naturelles, auraient dû le rendre étranger, il en ressen lit plu s vivement qu'un autre les amertumes, £t dans les pénibles agitations de la politique il eut à regretter les travaux paisibles de la science.
Sans doute il se proposa de retourner alors aux grandes et sereines pensées dans lesquelles il trouvait les satisfactions de l'intelligence, le calme de l'âme, et la gloire de son nom. Mais sa santé, depuis longtemps ébranlée, s'altéra do plus en plus. Le mal nerveux qui l'avait ramené, bien jeune encore, au repos de ses montagnes s'élait porté sur la poitrine, et l'avait con-
TH. JOUFFROV 3'j Iraint dépasser l'hiver de 1856 en Italie, sous le doux climat de Pise, où, dans un accès de découragement, il fit sa préface un peu sceptique aux œuvres de Thomas Heid Il y avait été suivi par la femme dévouée à laquelle l'unissait un fendre attachement el qu'il venait de se donner pour compagne-
A son retour d'Italie, il avait essayé de reprendre son cours, sans avoir assez de force pour le continuer longtemps. Il se détacha en 1841 de la vie publique, comme il avait été contraint de renoncer en 1859 à l'enseignement. Quoique l'esprit fùlen lui plus perçant, plus étendu, plus vigoureux que jamais, le corps était défaillant et l'arac ressentait des tristesses mortelles. C'est dans cet état de mélancolique faiblesse qu'il alla visiter une dernière fois ses montagnes. 11 arriva aux Pontets le premier dimanche de juillet, fêle de son village, et il écrivit ensuite avec une émotion profonde el poétique qui le rappelle tout entier : « Tous les « souvenirs de mon enfance se mêlaient dans mon « esprit aux changements que le temps a produits dans a mon pays et dans ma famille... Sous le toit paternel, « plus de féte, plus de mouvement; mon frère y était « seul... >ous n'avons pas même dtné à la maison.
1 La traduction des Œuvre* iviHjiIcti:* à,' Thomas Htùl, en G volumes in-8*, avait Aie commencée en 1838, et tut terminée en 1830.
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o Nous sommes allés à Moothe, chercher mon oncle, « la seule personne qui pûl nous rappeler les jours o d'autrefois. Les autres dorment tous autour de l'é- « glise, La nature seule n'avait pas changé; elle étalait a devant nous son éternelle jeunesse. Le vallon était h comme une corbeille de fleurs. L'air était plein de n parfums; les abeilles y bourdonnaient aux rayons « d'un soleil étincelant. Les grands bois fumaient au « loin, et un profond silence y laissait la pensée libre k de s'éleverà Dieu etdesesouvenirdu passé. Ce passé, « nous n'en avons pas dit un mot; co mol nous fût fait « pleurer. Mous y pensions en parlant d'autre chose. Ce « jour a été le seul pour moi depuis que j'ai quitté « Paris; mais je ne regrette pas d'avoir fait cent lieues « pour le trouver. »
11 ne lui était plus réservé d'en voir de pareil. A peine rentré dans Paris, la maladie dont il était atteint prit un caractère plus grave. Le sang sortait souvent à Ilots pressés de sa poitrine alfaihlie. Condamné au repos et au silence, il se livrait aux plus hautes, comme aux plus religieuses méditations; il trouvait qu'au fond il n'y avait pas bien loin de ce monde à l'autre, et que Dieu, qui les contenait tous deux dans son sein, restait la patrie commune des vivants et des morts. Il puisait dans celle pensée de profondes consolations et d'ineffables douceurs, « Je ressens, écrivait-il le 20 décem-
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a Itre 1841, bien peu de lemps avant de mourir, lous « les bons effets de la solitude. En se retirant de son a cœur dans soi^ame, de son esprit dans son intelli- « gence, on se rapproche de la source de toute paix « et de toute vérité qui est au centre, et bientôt les « agitations de la surface ne semblent plus qu'un vain « bruit et une folle écume... La maladie est certainen ment une grâce que Dieu nous fait, une sorte de « retraite spirituelle qu'il nous ménage pour nous « reconnaître, nous retrouver, et rendre à nos yeux la « véritable vue des choses. »
Dans le mois même où il traçait ces dernières lignes, sentant que sa Un n'était pas éloignée, il fit venir des Pontets son frère pour arranger ses affaires de famille, et ne pas en laisser après lui lys embarras à sa compagne désolée, a ses chers et jeunes enfants. Il lui dit en présence de sa femme, qu'il voûtait préparer à sa mort . a Dieu ne serait pas injuste en me retirant sitôt de ce monde. Il m'a donné quarante-cinq ans de bonheur; peu d'hommes en ont eu autant. Il m'a fait sortir de mon village, où aucune route n'était tracée, pour me conduire à Paris, où tout m'a réussi, et où j'ai tout obtenu sans avoir jamais rien demandé. »
A mesure que son mal augmentait et que le terme fatal approchait, sa clairvoyance devenait pins vive, et il regrettaitde ne pouvoir écrire ce que l'esprit, déplus
en plus dûfaché du corps, lui révélait. Sa femme lui proposa de l'écrire sous sa dictée. — « Non, réponditil; je sens que parler me ferait mourir, et j'ai si peu de temps à vivre, que jene veux pasabrégerles instants que j'ai à passer encore avec vous. » Malgré sa faiblesse, il ne cessa pas de se lever jusqu'au 28 février 1842. Ce jour-là il dità son médecin : a C'est mon dernier jour. » Le lendemain, i" mars, après une nuit moins agitée qu'à l'ordinaire, il se réveilla en toussant à cinq heures du matin. Il dit à sa femme, accourue auprès de lui : « Ne trouvez-vous pas que ma figure se décompose? — Non, lui répondit-elle. — Je sens cependant que je me décompose, et je vois tout rouge. » — Un quart d'heure après, éprouvant un peu de gène dans la respiration, il se souleva pour dire quelques mots do tendresse et d'adieu à sa femme; puis, laissant retomber sa tète , il s'éteignit dans le plus grand calme.
La mort, en la frappant si jeune, a inspiré d'autant plus de regrets qu'elle a détruit plus d'espérances. Ayant à peine atteint sa quarante-sixième année, M. Jouffroy, dans la maturité de l'âge et la force de l'intelligence, aurait pu construire en entier le vaste édifice qu'il se proposait d'élever à la science et dont il ne laisse que de magnifiques fragments, lléllèchir était son besoin; connaître, son bonheur. Il portait
TH. JOUFFHOY « sur son visage les traces de celle méditation constante et heureuse. En l'apeitevanl, on élait d'abord frappé de la noblesse calme de ses traits et de leur repos lumineux. Son vaste front semblait le siège des plus hautes et des plus tranquilles pensées. Ses yeux doux et pénétrants étaient en quelque sorte tournés au dedans de lui-même, et leur transparence profonde laissait voir les objets purs et beaux sur lesquels se fixaient incessamment ses regards. Sa bouche fine et bienveillante exprimait les délicatesses de son esprit et lessympathiesde son cœur, et sa léteforlect sereine respirait comme un air d'intelligence satisfaite et de pureté réfléchie. Étranger par les inclinations au mal qu'il avait compris par les idées, en lui l'expérience de la raison n'avait en rien altéré cette innocence de sentiments qui est, pour ainsi dire, la chasteté de l'âme. A qui n'aurait pas connu la bonté de sa nature, la distinction un peu sévère de ses manières aurait pu parailre de la froideur, Des régions élevées qu'habitait sa pensée il semblait avoir rapporté et retenu une certaine hauteur de caractère, qui était de la dignité et non de l'orgueil. Esprit puissant, noble cœur, talent rare, ayant cherchèle vrai, voulu le bien, aimé le beau, ferme apôtre de la raison, poétique interprète de l'art, il s'est rendu respectable par ses actes, il demeure illustre par ses œuvres, et son souvenir, qui nous reste
H TH. JOUFFROÏ
si cher, vivra aussi longtemps qu'on admirera la grandeur de l'intelligence dans un philosophe, et qu'on honorera l'intégrité de la vie dans un homme de bien.
L'.'l J I : jû L' y
M. 1E BABON
DE GERANDO
NOTICE
Messieurs,
M. de Gerando appartient, par beaucoup de ses idées comme par sa naissance, à un siècle dont il est aujourd'hui de bon goût de condamner l'esprit, de maltraiter les efforts, de mépriser les espérances. Ce siècle a conquis la tolérance, recherché la justice, proclamé le droit, revendiqué l'égalité civile, recommandé la fraternité humaine, banni la cruauté de3 institutions pénales, repoussé l'arbitraire de l'ad-
H BARON DE GEtlANDO
ministralion publique, voulu faire de la raison le guide des intelligences, de la liberté la condition des gouvernements, du progrès l'ambition des peuples, de la loi la souveraine de tout le monde. L'ordre matériel ne lui doit pas moins que l'ordre moral. Si le génie élevé du dix-septième siècle a créé surtou ces sciences de l'espace, du mouvement et des nombres qui ont mieux fait connaître les deux et leurs lois; le génie analytique du dix-huitième siècle a fondé ces sciences des éléments, des corps et des êtres animés qui ont mieux fait connaître toutes les choses de la terre, et ont préparé une domination inattendue sur la nalure à l'homme, dont elles ont accru sans mesure la puissance et le hien-fitre. Assez d'autres parlent des erreurs d'un siècle auquel remontent tant d'heureux changements, insistent sur ses excès, le montrent sceptique avec emportement, subversif avec ignorance, utopiste avec crédulité ; ici et devant cette Académie, qui est l'une de ses créations, il n'est pas hors de propos de rappeler tout ce qu'il a donné ou promis, ses magnifiques voeux pour le genre humain, ses titres immortels à notre reconnaissance.
De ce siècle où il est né, M. de Gerando a pris les généreuses doctrines sans en suivre les regrettables écarts. Philosophe et chrétien, ses idées ne l'ont pas privé de ses croyances. Son esprit a été consacré à la
recherche de la vérité, comme sa vie à la pratique du bien. Le premier en France il a rectifié les théories de son temps par les théories des autres siècles, et il a éclairé la philosophie par l'histoire. Épris du bonheur général, il a travaillé, durant cinquante années, à rendre ses semblables plus éclairés et plus heureux, on répandant au milieu d'eux sous toutes les formes les idées les plus saines et les plus morales, et en y exerçant un infatigable apostolat de bienfaisance.
Marie-Joseph de Gerando naquit a Lyon le 20 février 1772. Son père était architecte de la ville, où il construisit l'église de la Charité et plusieurs des édifices les plus élégants de la place Bellecour. Sa mère, distinguée par l'esprit, était éminente par la bonté. Marie- Joseph ne laissa pas soupçonner d'abord ce qu'il serait un jour. Cachant une pénétration déjà forte et réfléchie sous une gravité précoce et une timidité silencieuse, il fut déclaré peu intelligent par ses premiers maîtres, pins frappés dece qui manquait a l'enfant que de ce qui annonçait l'homme. Cette sentence d'incapacité spirituelle fut bientôt cassée par des maîtres doues d'une sagacité plus judicieuse. Reçu au collège des Oratoriens de Lyon, il obtint des succès éclatants dans les études sérieuses. Déjà se déclarait la pensée domi-
Hante de sa vie. Dans une maladie dangereuse à laquelle il fui sur le point de succomber à l'âge de seize ans, il adressa à Dieu la prière de lui conserver une existence qu'il ne lui demandait que pour faire le bien. Afin de se rendre l'administra leur des secours divins et le pieux serviteur de l'humanité, il voulut d'abord entrer dans les ordres. Il fut donc admis au séminaire de Sain [-1 renée, où, après avoir achevé sa philosophie, il était prêt à partir pour la maison oratorienne de Sain t-Ma gloire à Paris, lorsque les événements qui changèrent la constitution de la France, et les décrets de l'Assemblée constituante, qui fermèrent les congrégations religieuses, donnèrent un autre cours à sa destinée.
Le séminariste se fit écrivain à l'âge de dix-neurans, et soldai à l'âge de vingt et un ans. D'abord la plume a la main, ensuite le mousquet au bras, il défendilles beaux principes de justice générale, de liberté religieuse et civile, qu'avaient invoqués les généreux esprits du dix-huitième siècle, et qu'avait eu pour objet d'établir la grande révolution de 1 789. Il entreprit cette double campagne de concert avec un de ses condisciples les plus distingués, avec Camille Jordan, qui devait honorer un jour la tribune française, et qu'une entière conformité de sentiments et une certaine diversité de caractère, l'accord dans les idées et la différence dans
Digiiized ûy Go
BARON DE GEIUSDO
les talents, des Épreuves subies d'un même courage pour la mémo cause, la plus tendre confiance elle dévouement le plus doux, unirent à lui d'une amitié inaltérable depuis le collège jusqu'à la tombe.
Les deux précoces publicistes, entrant dans le débat que provoquait la constitution civile du clergé, écrivirent en commun une suite de brochures pour réclamer une entière liberté de conscience, et, lorsque l'intrépide ville de Lyon se souleva contre les excès démagogiques, après les journées du 31 mai et du 2 juin 1793, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre dans la milice de leur quartier. Grand et frêle,' maladroit et brave, ayant l'ardeur nouvelle du citoyen et encore un peu de l'ancienne gaucherie du séminariste, le jeune de Gerando devint grenadier dans la compagnie de la rue du Buisson. II concourut aux préparatifs de défense delà ville insurgée, et il affronta les périls d'une guerre que les passions déchaînées devaient rendre sans merci. La Convention asservie mais impérieuse, déjà mutilée mais encore obéie, avait décrété le siège et la ruine de la cité rebelle. Ses commissaires hâtaient, dans les départements du voisinage, les levées destinées à en resserrer le blocus et à exécuter l'arrêt de proscription lancé contre elle. De leur côté, les Lyonnais parcouraient les pays d'alentour, avec leurs hardis détachements, afin de conduire des vivres dans leurs murailles,
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d'y transporter des munitions cl des armes, et d'étendre au loin l'insurrection libératrice.
Un de ces détachements, dont faisait partie M. de Gerando, avait été envoyé au delà du Rhône, dans les montagnes du Forez. Il y rencontra, le 28 septembre, les troupes de la Convention qui descendaient de l'Auvergne. Aprèss'étre quelque temps défendu, il fut accablé par le nombre. Atteint d'une balle à la jambe, M. de Gerando tomba sur le champ de bataille. Il y attendait la mort; mais le chef de la troupe viclorieuse, touché de sa jeunesse et poussé par un sentiment d'humanité, le couvrit de son corps, et dit à ses soldats, prfils à faire feu sur lui, qu'on n'arracherait la vie au blessé qu'en prenant la sienne.
11 n'était sauvé qu'à demi. Transporté sur la paille d'une charrette a Saint-Étienne, il fut jelé entre un aliéné et un assassin, dans un cachot infect, d'où il ne sortit au bout de trois mois que pour être jugé. Le tribunal militaire devant lequel il comparut se bornait à constater la rébellion, et, après l'avoir constatée, il la punissait de mort. Une seule question étail posée : — L'accusé a-t-il été pris les armes àla main? — Lorsque M. de Gerando eut été conduit devant l'expéditif tribunal, la question mortelle fut posée par le présU dent. La réponse ne semblait pas douteuse. Souffrant encore de sa blessure, pâle mais tranquille, portant
BAKOU LE GKRA3DO :a un regard résigné mais assuré sur ses juges, le prisonnier attendait ie redoutable oui qui devait l'envoyer n la morl, quand il vit s'avancer à la barre celui à qui sa garde avait été confiée, et qui, dans un noble élan de compassion, dit sans hésitation : Sou. Par ce mensonge généreux et inespéré, M. de Gcrando fut sauvé et redevint libre.
Mais que faire d'une liberté non moins embarrassante qu'incertaine en 1794? La ville de Lyon avait succombé. Ses habitants vaincus périssaient en foule par la main du bourreau, ou sous la mili-aille du canon, devenu un instrument de supplice; ses maisons étaient abattues par le marteau révolutionnaire, et elle avait perdu jusqu'à son nom. La prudence ne permettait pas à l'un de ses défenseurs si miraculeusement épargné de rentrer dans ses murs. 11 y aurait été infailliblement pris, et aurait exposé ses parents, qui, le croyant mort après la malheureuse expédition du Forez, avaient fait célébrer un service funèbre pour le repos de son âme. Dans les perplexités de celte dangereuse position, il chercha comme lant d'autres un refuge au milieu de l'armée. On pouvait y servir \,i France sans se rendre complice ou sans tomber victime des violences de la révolution. TJn régiment de chasseurs était dans le voisinage : de Geratido s'y enrôla.
Après avoir été, en moins de deux ans, séminariste
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par goût, publicistc par occasion, insurgé par devoir, le voilà chasseur de la république par nécessité. Il ne le lut pas longtemps. Au lieu d'être envoyé à la frontière, le régiment où il avait pris du service reçut l'ordre d'entrer dans Lyon. Le déguisement protecteur de son uniforme et le bruit répandu de sa mort ne dérobèrent pas longtemps M. de Gerando aux regards du parti victorieux. Il s'y livra en quelque sorte lui-même. 11 ne put résislcr au besoin d'embrasser sa mère, et un jour, de nombreuses victimes conduites au supplice passant devant sa compagnie sous les armes, il reconnut parmi elles plusieurs de ses amis et de ses proches. A ce douloureux spectacle, lui qui, deux fois, avait vu la mort de si près et sans aucun trouble, tomba évanoui au milieu des rangs. Dénoncé par sa défaillance, reconnu par ses ennemis, il fallut fuir ou périr. Son commandant lui-même facilita son évasion. Il l'envoya guérir sa blessure mal fermée en Savoie, d'où M. de Gerando rejoignit en Suisse Camille Jordan, qui s'y était réfugié après le siège de Lyon.
Les deux amis, éloignés de leur patrie, mais rapprochés l'un de l'autre, passèrent quelques mois dans les distractions de l'étude, les douceurs de l'intimité, et aussi dans ces espérances si faciles aux malheureux durant la jeunesse, et souvent si fondées pour les vain-
BAROK DE GKiUKDO BS eus pendant les révolutions. Ils parcoururent la Suisse à pied, vivant de peu, admirant beaucoup et la beauté variée des lieux, et la grandeur perpétuée des souvenirs et la tranquille liberté des habitants. Un jour cependant qu'ils traversaient ses hautes montagnes, ils furent enveloppés par le tourbillon d'une tourmente glacée. Le corps saisi par le froid et l'âme livrée au découragement, M. de Gerando tomba sur la neige. Il n'avait ni la force ni le désir de s'en relever. Camille Jordan le secoua, le ranima, le soutint et le conduisit jusqu'au village voisin. Les deux amis n'eurent pas même la consolation d'être toujours malheureux ensemble. L'insuffisance de leurs ressources les contraignit à se séparer. Chacun d'eux alla où il pou mit vivre. Camille Jordan se rendit a Londres, et y vil de près le gouvernement représentatif, qu'il devait admirer alors en Angleterre et défendre plus tard en France. De Gerando partit pour Naplcs, où l'un de ses parents avait une riche maison de commerce et le chargea de la tenue de ses comptes on qualité de commis.
C'est dansl'exil, et pour ainsi dire dans un comptoir, que M. de Gerando se forma aux plus hautes méditations, et qu'il acquit des connaissances étendues presque sans livres. De l'aube au déclin du jour, il appartenait à autrui, enregistrait, recevait, comptait pour gagner son pain. Mais, le soir venu, il s'appartenait à
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Jui-mêroe, cl le commis, devenant alors philosophe, consacrait le plus grande partie de ses nuits à la culture de son esprit. Monté au faite de la maison, dans tine petite chambre qui s'ouvrait sur une terrasse ornée d'orangers et de grenadiers, il se livrait à de fortes études, se posait des problèmes, se traçait des méthodes, portait sur la nature el sur l'homme un regard qui ne s'enfermait point dans l'horizon d'un système, une pensée qui ne s'assujettissait point à la parole d'un maître.
Las méditations nocturnes commencées sur la terrasse d'un marchand, M. de Gcrando alla même les poursuivre dans le réduit d'un ermite. Près du cratère du Vésuve, et presque au sommet de la montagne que le volcan couronne de ses feux el revêt de ses laves, s'élève un léger monticule que couvj-e un petit bois, que surmonte un élégant ermitage, el au pied duquel tient couler, en s'y divisant, le Douve enflammé. C'est dans cet crmil;i-c, ipiî soi i comme une île verte du sein d'une mer grisâtre, que s 'établit, durant plusieurs semaines. Jl. de Gerando à la place de l'ermite, qui guidait et secourait au besoin les voyageurs. « Rare- « meut, dit-il, j'ai été aussi heureux. Une petite hiblio- * Ihèque composée de livres choisis èlait à ma portée; « mais un livre plus sublime élail ouvert sous mes « yeux, el ses pages, pleines d'une instruction qui ne
BABOÏ GEiUSDU K> « se trouve nulle pari, me Fournissaient le sujet d'inta- « rissables méditations. Assis sous les tilleuls de l'cr- <i milage, je portais mes regards sur le spectacle qui « s'offrait à mes yeux. »
11 avait, en effet, devant lui d'imposants aspects de la nature, et de grands souvenirs de l'histoire. A peu de dislance, les bouches béantes du volcan ; sur les flancs de la montagne, les débris qu'il y avait amoncelés depuis vingt siècles; non loin de là, la ville infortunée de la Torre del Greto, qu'il avait engloutie un an auparavant, et dont le clocher dominait seul les couches fumantes encore ; un peu plus bas, Pompéi et llerculanum, ensevelies, depuis les temps de Néron et de Titus, sous des (lots de laveou des amas de cendres, et reparaissant tout d'un coup avec les restes conservés de la vie antique, comme si elles avaient été habitées la veille; prés du même sol, le riant palais dcPortici, avec ses jardins enchanteurs cultivés sur des tombeaux, et confinant dus deux côtés aux couches arrêtées du volcan et aux Ilots agilésde la mer; en face de l'immohile dévastation, l'amphithéâtre animé sur lequel se dressait la florissante ville de Naples, avec ses rues bruyantes, ses riches palais, ses joyeux habitants et son golfe magnifique.
Le jeune contemplateur, dont je ne fais ici que retracer les impressions et rappeler les pensées, peu de
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temps après être descendu de son ermitage passager du Vésuve, quitta aussi son aride comptoir et sa terrasse philosophique de Naples. La Convention, en déposant son orageuse dictature, avait proclamé, dans sa séance du 4 brumaire an IV, une amnistie générale qui permit à de Gerandoet a Camille Jordan de rentrer en France. Ils revinrent l'un et l'autre à Lyon, qui, aux élections de l'an V, nomma Camille Jordan membre du conseil des Cinq-Cents.
De Gerando suivit le nouveau député à Paris, où la majorité des conseils venait d'échapper au parti conventionnel, qui dominait encore dans le Directoire. Composée en général d'hommes favorables aux principes de 1789, mais contraires aux doctrines comme aux excès de 1793; conservant le regret de la royauté tout ett affectant le respect pour la république, il était difficile à cette majorité d'être juste sans devenir suspecte, et de modérer la révolution sans paraître la trahir. Par son talent aussi bien que par sa résolution, Camille Jordan se plaça au nombre de ses chefs. Organe d'une commission chargée de régler la police des cultes, il acquit, en défendant les idées qu'il avait soutenues en commun avec de Gerando quelques années auparavant, une célébrité qui ne pouvait manquer d'être bientôt dangereuse. Son rapport fil une sensation profonde et le désigna aux nouvelles proscriptions ré-
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volutionnaires lors du coup d'État du 1 8 fructidor. Ne doutant pas que son ami ne Tut au nombre des victimes, de Gerando, que Camille Jordan avait empêché de périr sous la neige en Suisse, déroba à son tour Camille Jordan a la meurtrière déportation dont il était menacé sous le climatde Sinnamari.Dans la nuit du 17 au 18 fructidor, il l'arracha, pour ainsi dire malgré lui, du lit où il aurait été surpris le malin, et le conduisit dans un asile sûr que lui avait préparé son amitié prévoyante. Le lendemain, Camille Jordan entendit sous ses fenêtres les crieurs publics faire retentir son nom parmi ceux des proscrits, et dut se résoudre, non sans péril, à une nouvelle expatriation. Les deux amis se réfugièrent en Allemagne, et passèrent ensemble la fin de l'année 1 797 et les commencements de l'année 1 79H dans la ville studieuse et hospitalière deTubingue.
Ce fut dans cet exil, de sa part volontaire, que M. de Gerando connut et nima une jeune fille appartenant à une noble famille de l'Alsace que la révolution avait fait tomber de l'opulence dans la pauvreté, mademoiselle Annette de Rathsamhausen, ornée des plus précieux dons de l'esprit, douée des qualités les plus élevées de l'Ame, joignant un grand charme à une force singulière, et qui devint alors sa fiancée, pour être un peu plus tard sa fidèle et utile compagne.
Rentré en France au printemps de 1798, époque
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où Camille Jordan se rendit une seconde fois en Angleterre, M. de Gerando reprit du service dans l'armée, et fut envoyé en garnison à Colmar, qu'habitait sa liancéc. Simple soldat dans le 6' régiment de chasseurs, le programme d'un concours ouvert par l'Institut tomba entre ses mains. La classe des sciences morales el politiques offrait en prix, depuis deux ans, cinq hectogrammes d'or à celui qui traiterait le mieux la question suivante : « Déterminer quelle a été l'influence des signes sur la formation des idées. »M. de Gerando, mettant à profil ses méditations, que n'avaient interrompues ni les disgrâces de l'exilé, ni les travaux du- commis, ni les fatigues du soldat, ni même les distractions plus en (rainantes du fiancé, entreprit de résoudre ce vaste el délicat problème. II y était parfaitement préparé. Instruit dans tes doctrines diverses, profondément réfléchi, infatigable au travail, capable, entre une évolution militaire et une garde montante, d'examiner un système et d'analyser une langue, penseur méthodique, écrivain cxpédilil, fort habile dans l'art des classifications sans ûlrc très-diflicilc sur les délicatesses dit style, il avait de plus cet âge heureux qui donne le courage d'oser et le moyen de réussir.
Le jeune chasseur en fit l'agréable épreuve. S'étant mis à l'oeuvre avec ardeur, mais lard, il n'aurait pas
fini son travail a temps s'il n'avait été aidé par trois charmantes jeunes filles qui lui survirent de secrétaires. Mademoiselle de Ralhsamhauscii, mademoi- « selle de Berkheim et mademoiselle lTeffel, compagnes inséparables, copièrent, ;'t mesure qu'il les composait, les pages métaphysiques auxquelles leur esprit ne devait pas comprendre grand 'cl ioso, mais qui offraient à leur amitié le plus grand des attraits, celui de rendre service à un philosophe de vingt-cinq ans. C'est écrit de leurs mains que le mémoire de M. de tierando fut soumis au jugement de vos prédécesseurs, parmi lesquels dominaient les doctrines du dernier siècle et siégeaient les fervents continuateurs de Condillac.
L'école philosophique de la sensation transformée régnait alors sans partage. Confinée dans l'expérience, resserrant trop l'observation, ramenant les opérations de l'intelligence aux impressions des sens, subordonnant en tout le fond à la forme, celle philosophie, que dans le moyeu âge on eût appelée numinalistc, devait, par un rigoureux- esprit de conséquence, trouver que les sciences n'étaient que des formules, cl que les idées se réduisaient a des mots , elle devait pi erulrc les occasions des phénomènes pour leurs principes, le signe d'un objet pour sa nature. Son accrédité fondateur avait soutenu que tout l'art de penser était dans les
instruments même créés en pensant, que les connaissnnces de l'homme n'étaient pas dans les lois des choses, mais dans les procédés qui les constatent et les transmettent. Fidèles à sa doctrine, ses confiants disciples, se proposant de déterminer l'action des signes sur les idées, demandaient qu'on cherchât le moyen de perfectionner toutes les sciences restées incertaines par le perfectionnement de leurs langues demeurées vagues, et d'ajouter par l'art d'exprimer à l'art de penser.
Ce n'est pas tout à fait ainsi que M. de Gerando traite cette question aussi étendue que profonde. Comment expose-t-ïl l'origine des signes, analyse-t-il leur diversité, apprécie-l-il leur influence? La faculté qu'a l'homme non-seulement de pousser des cris que l'instinct comprend, mais de former des sons que l'intelligence change en expressions convenues des idées; non-seulement de produire des gestes que le besoin suggère et traduil, mais d'inventer des signes que la réflexion et le souvenir marquent et reconnaissent comme les indications variées et intelligibles de tout ce qu'il voit, de tout ce qu'il senl, de tout ce qu'il pense, de tout ce qu'il imagine, de tout ce qu'il fait : cette faculté admirable est l'indispensable complément et le magnifique corollaire de la faculté de penser. L'homme parle, parce qu'il pense; parce qu'il
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pense, il donne aux sons qu'il profère une signification conventionnelle pour les oreilles, au* idées qu'il conçoit une forme compréhensible pour les yeui, et il compose ces belles langues qui, images fidèles et auxiliaires puissantes de son esprit, lui servent à la fois d'instruments pour se produire, de moyen pour se développer; transmettent ses pensées h travers l'espace par la parole, à travers le temps par l'écriture ; deviennent les dépôts abondants de toutes les richesses intellectuelles qu'il accumule de génération en génération, de pays en pays ; et faisant du génie des grands hommes morts, des découvertes des peuples disparus, de la civilisation des siècles écoulés, l'héritage de tous les hommes qui naissent, l'avance de tous les peuples qui surviennent, le point de départ de tous les siècles qui suivent, offrent de vastes enseignements, donnent des plaisirs perpétuels, et contribuent ainsi a l'éducation progressive et aux satisfactions permanentes du genre humain.
M. de Gerando, avant d'analyser le langage de l'homme, décompose son entendement, et n'arrive à la faculté d'exprimer qu'après s'être rendu compte de la faculté de concevoir. Tout en admettant que les idées ont pour origine la sensation interne ou externe, ce qui le laisse de l'école de Condillac, il se sépare de celte école en reconnaissant à l'âme des facultés ac-
tives dont les sensations provoquent l'exercice, dont les idées sont les résultats, qui précèdent les signes et les inventent. Au lieu de croire, comme les philosophes ses eontemporains et ses juges, que penser, c'est sentir, il déclare que penser est à l'âme ce qu'agir est au corps.
L'institution diverse des signes, leur variété, leur portée; les effets bornés mais vifs des gestes naturels qui s'adressent aux yeux; les impressions émouvantes de la musique et du langage, qui s'emparent de l'âme par l'ouïe; les influences plus vastes et plus durables de récriture, qui entretient le commerce lointain et fécond des intelligences, sont ingénieusement présentés et appréciés par M. dcGerando. Il suit les langues diverses dans leur formation, et il établit qu'elles sont les pures représentations des idées que l'esprit a des choses, et les méthodes dont il se sert pour en communiquer la connaissance. 11 combat avec autant de force que de succès ce paradoxe accrédité de Condtllac qui réduit toute science à un système de signes, qui déclare qu'une science bien étudiée est dans une langue bien faite. S' élevant contre cette manière mécanique et tout extérieure de considérer les sciences, il dit fort justement : « La perfection de la langue ne produit pas la perfection de la science, elle en résulte cl y ajoute le dernier trait. Elle ne fait pas
découvrir la vérité, mais elle la rend populaire.»
Les disciples de Condillac couronnèrent le mémoire de son contradicteur. On fut émerveillé en apprenant quec'étaitl'œuvred'un soldat. Cet obscur soldat étant un ingénieux et savant penseur, deux membres de l'Institut, Garai et François de Neufcliâteau, dont le premier siégeait dans le conseil des Cinq-Cents, et le second était ministre de l'intérieur, demandèrent son congé au ministre de la guerre, Scliêrer. Au commencement de l'an VII, l'armée se reposait encore dans une paix glorieuse sur la frontière de France qu'elle avait agrandie par d'éclatantes victoires, et Schêrer ne crut pas lui causer un grand dommage en la privant d'un philosophe. H accorda donc le congé du chasseur de Colmar, qui vint, d'étape en étape, recevoir le prix que lui décernait l'Institut.
M. de Gcrando fut à Paris l'objet d'un extrême empressement, et, ce qui valait mieux, d'une efficace sollicitude. On l'exempta du service militaire alin qu'il pût penser tout à son aise; mais, comme avant de penser il faut vivre, le ministre de l'intérieur le nomma bientôt secrétaire du bureau consultatif des arts et du commerce , dont le modeste traitement suffit à ses modiques besoins, et dont les attributions, alors assez bornées, ne devaient pas apporter beaucoup d'obstacle à la poursuite de ses travaux philosophiques. Ses juges
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devinrent ses amis, et, après l'avoir introduit dans la spirituelle société d'Auteuil, ils l'attachèrent comme correspondant à l'académie qui l'avait couronné. Plusieurs compagnies savantes se l'associèrent, et, dans la chaire du lycée où la Harpe professait la littérature, if enseigna la philosophie morale. M. Nccker et madame de Slaél mirent la belle résidence de Saint-Ouen à sa disposition, et ce fut là que son mémoire académique reçut les amples développements qui le transformèrent en un grand ouvrage. Les quatre volumes qu'il publia en 1800 sous ce titre : des Signes et de l'Art de penser, considérés dans leurs rapports mutuels, étendirent parmi les philosophes de l'Europe sa célébrité commencée auprès des philosophes de l'Institut. Sa renommée s'accrut bientôt par le succès d'un second livre qui était en quelque sorte !a suite du premier, sur la question si controversée de l'origine des connaissances, mise au concours, celte fois, par la savante et circonspecte Académie de Berlin.
Dans la solution d'un problème où il fallait tenir compte et de la raison qui connaît, et du monde qui est connu, et des lois intérieures conformément auxquelles la connaissance s'opère au dedans , et des moyens extérieurs à travers lesquels la connaissance arrive du dehors, M. de Gerando n'est ni un idéaliste pur renfermé dans l'esprit, ni un naturaliste étroit