II ALLAI
Les fondions qu'il exerçait au bureau dii timbre l'excluaient du parlement. Ce n'est point qu'il préférai conserver l'opulente rétribution de cet office sans éclat, car, lorsque de lui-même il le résigna plus tard, il ne tenta pas davantage d'arriver au parlement, dont l'accès lut aurait été rendu facile par sa belle renommée et les plus illustres amitiés. Il était en accord d'idées et uni de sentiment avec les chefs du parti wliig qui, depuis 1830, ont presque toujours dominé dans la Chambre des communes et le plus souvent dirigé le gouvernement de l'Angleterre. Mais il avait trop peu d'ambition pour aspirer a conduire les autres et trop d'indépendance pour consentir à être conduit. Quand l'autorité réside dans les assemblées, il s'y forme des partis qui en recherchent la possession pour l'exercer d'après des vues qui ne sont pas tout à fait les mêmes ou dans des intérêts qui sont assez différents, et sous la bannière desquels les hommes politiques s'enrôlent, manœuvrent, combatlent, parlent, votent surtout avec un concert obéissant. M. Ilallam n'aurait pas su se soumettre à celte discipline des opinions et (les votes; il n'aurait pu penser toujours avec déférence, adhérer quelquefois sans approbation, en aucun cas sacriiier l'indépendance de son esprit, sur aucun point renoncer a l'impartialité de son jugement.
Il s'intéressait néanmoins en bon citoyen ii l'habile gestion des affaires de son pays et au sage ménagement de ses libertés. I.'hisloricn de la constitution anglaise craignit même un moment que les bases n'en Tussent ébranlées par les mains généreuses mais peu prudentes de ses amis. C'était en 1 851 . La révolution qui venait île faire prévaloir le régime représentatif en France et devait communiquer peu à peu une impulsion libérale au reste de l'Europe, avait ramené le parti whig au pouvoir d'où il était éloigné depuis plus d'un quart de siècle. Le cabinet, que ce parti avait formé sous la présidence de l'éloquent et inflexible lord Grey, entreprit des réformes considérables. La principale consistait dans un changement vaste cl profond du système électoral, qui pouvait altérer la composition du parlement et donner à la longue, avec un autre esprit, une autre forme au gouvernement de l'Angleterre. C'est ce que redoutait M. llallam, et ce qu'il exprima avec beaucoup de force à l'un des membres les plus respectés et les plus influents du cabinet nouveau, en présence du due de Broglie, leur ami commun, qu'une mission délicate avait conduit a Londres, et qui fut singulièrement frappé de cet entretien entre un juge expérimenté des institutions de son pays et un partisan dès longtemps éprouvé de la liberté politique : « Se. suis whig ainsi que vous,
302 UAL LIE
« disait M. Hatlara à son illustre interlocuteur : une « réforme me parait néce-saire, mais celle que vous « tentez est excessive. Il faudrait perfeclionncr, il ne « Faudrait pas transformer. Sans doute il est conforme « au sens de nos libres institutions, et ii peut cire utile a au développement de nos publiques destinées de « supprimer certains abus du régime électoral et « d'étendre le droit d'élire; mais il serait dangereux « de l'accroître sans mesure. Ce droit ne saurait ap- « partenir à tout le monde. En l'accordant avec une « profusion périlleuse, on s'expose à altérer la vieille « constitution anglaise et à troubler la bienfaisante <i harmonie des pouvoirs due a l'habileté de nos pères « et à leur bonheur. C'est dans la Chambre des com- « munes que s'opère aujourd'hui le rapprochement i dos trois pouvoirs, de la couronne, des lords, du « peuple, que se préparc leur action concertée, que « se fait, en un mol, leur équilibre. Cet équilibre esl « le gouvernement même de l'Angleterre. Si l'on « change trop la composition de la Chambre des comh munes en rendant l'élection trop démocratique, on o court le risque de le rompre, et de donner à l'État n des impulsions irrégulières en y introduisant des n éléments nouveaux. Une fuis le principe du bill « admis, les conséquences s'en étendront : les change- « menls succéderont aus changements, et la réforme
il A I. LA 11 503 « d'aujourd'hui eu provoquera une autre domain. « Alors, peu à peu, le gouvernement passera de la u Chambre des communes sur la place publique. Les v élusde la démocratie chercheront de quel cùlé souffle « le venl de la multitude pour en suivre les incon- « s tantes directions, el, livrée à la mobilité populaire, a la politique anglaise sortira de ses voies comme la «constitution anglaise sera remuée dans ses fonde- « ments. »
Étranger, autrement que par ses pensées et ses sollicitudes, aux affaires de son pays, M. Ilattam eut une vie remplie de travaux, mais dépourvue d'événements. Quelques voyages en rompirent seuls la studieuse monotonie, et de grandes douleurs en troublèrent à plusieurs reprises la douce sérénité. M. llallam s'était marié assez jeune. Il avait épousé en 1807 la fille ainée du baronnet sir Abraham Elton, du comté de Somerset. De celte union il avait eu onze enfants, dont quatre seulement avaient survécu. Son fils aîné, Arthur-Henry llallam, faisait sa joie et son orgueil. Doué d'une belle intelligence et de la plus noble figure, ce jeune homme unissait beaucoup de maturité à beaucoup de grâce, et, avec un savoir précoce, il avait une imagination charmante. U élaii fiancé à la sœur de son condisciple et de son ami le poêle Tennysson, à qui était réservé, après Wordsworlh, le titre de
30t H ALLA M
poète lauréat de l'Angleterre, et qui devait continuer la glorieuse liste sur laquelle étaient inscrits depuis trois siècles tant de noms célèbres. Dans l'été de 1855, M. Hallam et son fils visitèrent ensemble l'Allemagne. Ils s'arrélèrent à Vienne, où le jeune Arthur parut fatigué. Cette fatigue cachait un mal profond qui devait avoir bientôt une issue funeste. Un jour M. Hallam sortit seul en laissant son fils endormi, et, lorsqu'il rentra, il le trouva mort. Il s'était éteint sans agitation et sans souffrance, a la même place où il semblait reposer. Le désolé M. Hallam porta les restes de cet enfant bien-aimé, des bords du Danube sur les bords de la Saverne, au berceau de sa famille, dans le cimetière de l'église de Clavcdon, situé sur une colline solitaire qui domine le canal de Drisiol.
C'est dans cette sépulture, où il devait être bientôt rejoint par sa mère, par sa sœur, et un peu plus tard par le second de ses frères, qu'Arthur Hallam fut déposé au milieu des regrets de l'affection, des plaintes de la poésie. Celui dont il devait être le frère, Tennysson, dédia à sa mémoire une suite d'élégies immortelles. Dans une pathétique allusion, le poêle s'écrie :
a Le Danube a donné fi la Saverne ce cœur qui ne n bat plus. Ils l'ont étendu sur la côte riante et à portée « d'entendre la vague. »
HALL AN S05 « Les grands vaisseaux -s'avancent vers le port caché
« sous la colline ; mais où est le conlact de celle main
« qui est devenue insensible, et le son de celle voix
« qui s'est éteinte?
« Brise, brise, brise-toi aux pieds de les rochers,
« û mer I mais la tendre grâce du jour qui est passé
« ne reviendra plus pour moi...
« Je ne le reverrai plus, jusqu'à ce que soit achevée
« ma course solitaire, celui qui m'élait cher comme
« une mère l'est à son fils, plus cher pour moi que ne
« le sont mes propres frères. »
Le père infortuné exhala son affliction dans un écrit qui ne fut pas destiné à devenir public ot auquel il donna le titre pieux de Remaim. Il s'y nourrissait, en effet, des souvenirs de ce tils de ses prédilections dans une des œuvres les plus touchantes qui aienl jamais été consacrées à une affection détruite et a une espérance brisée. Un peu plus taiti M. Hallam publiait, en se hâtant, le dernier de ses ouvrages, auquel il se croyait désonnais moins en état de donner l'étendue nécessaire et la perfection désirable, cl il disait avec une irrésistible tristesse : « J'ai d'autres avertissements de ramasser et de lier mes gerbes, tandis mie je le puis encore : ce sont nies années avancées et la réunion dans le ciel de ceux qui m'attendent. »
n ALLAH
Quelles Étaient ces gerbes que M. Ha lia m lenailà
du génie humain pendant les derniers siècles. M. Hallam, qui avaiL porté ses recliercltcs sur les institutions des Étals, les avait étendues aux opinions des peuples, et, en même temps qu'il avait retracé leur histoire politique, il avait étudié leur histoire littéraire. Il n'avait pas suivi la réorganisation delà société européenne sans examiner avec une curiosité réfléchie et sans s'expliquer avec une sagacité savante la conduite de l'esprit humain à travers les âges et parmi la diversité des nations.
M. TIallam retrace l'histoire de h littérature de l'Europe pendant le quinzième, le seizième et le dix-septième siècle, en la faisant précéder d'un examen succinct des idées comme des travaux du moyen âge. 11 entre dans celle région ténébreuse, et il en sort, pour ainsi dire, sous la conduite des deux grands papes Grégoire I" et Nicolas V. Le premier, auquel l'esprit chrétien fait prendre en mépris l'esprit profane, détourne le monde de l'étude des letlres et de la culture des sciences, et commence l'ère où la foi sera plus nécessaire que la raison, où l'on croira presque sans penser, et où il n'y aura guère, sur la terre envahie d'autre refuge qu'auprès des autels, et dans la vie bouleversée d'autre
recueillir pendant qu'il le p moisson aussi abondante que
C'était la les fruits
consolation qu'en Dieu. Le second, admirateur de l'antiquité retrouvée, recueille au Vatican l'immense trésor de cinq mille volumes manuscrits, fait élégamment traduire la plupart dos ouvrais grecs, encourage les progrès dos lettres renaissante?, récompense
d;tns laquelle l'esprit, se relevant par le savoir, reprendra peu à peu la domination de l'univers, soumettra tout a ses recherches, étudiera [a nature, s'étudiera lui-même, renouvellera L'art, agrandira toutes les connaissances, et en perfectionnant la pensée des hommes améliorera la condition de l'humanité. En plaçant ainsi aux contins de l'antiquité et des temps modernes Grégoire I" cl Nicolas V, M. Hallam dit avec une heureuse imagination : a Ces « grandes figures, semblables aux statues de la Nuit a et du Matin par Michel-Ange, apparaissent debout « aux deux portes du moyen âge, emblèmes et pré- « curseurs du long sommeil de l'esprit Immain et de h son réveil. »
L'ouvrage entrepris par M. Nallam n'était ni de petite dimension, ni d'exécution facile. Il fallait, pendant trois siècles, suivre l'intelligence européenne dans les roules multipliées qu'elle a parcourues, dans les diverses œuvres qu'elle a produites. Comment connaître tout ce qui a été pensé, sentir également le
MB 11 A 1,1. A ïl
beau sous toules les formes, saisir fortement le vrai dans toutes les langues, être en quelque sorte universel par le savoir et le jugement? Si l'on n'omet rien, n'esl-il pas à craindre qu'on ne devienne prolixe en restant superficiel? Si l'on ne dit pas tout, n'encourt-on pas le reproche d'être incomplet, sans éviter môme toujours celui de paraître sec?
M. ïïallam n'a pas échappé toujours aux difficultés de ce périlleux sujel , qu'il s'efforça d'embrasser dans un espace restreint en le traitant sous son aspect philosophique. Cependant il est court plus qu'il n'est aride, et il est substantiel dans sa brièveté. Chez lui l'historien aide le critique. Le génie général de l'Europe civilisée, il l'a étudié a fond ; le génie particulier de chaque peuple, et, chez chaque peuple, l'apparition des grands hommes qui font de grandes œuvres, souvent il les explique avec sagacité les caractérise avec justesse. Ce livre considérable, où l'érudition abonde et où le goût ne manque pas, exact malgré son étendue, intéressant malgré sa rapidité, dans lequel, tout en désirant quelquefois des développements plus profonds et des décisions plus fortes, on ne saurait méconnaître la variété des connaissances cl l'élévation des vues, est fort instructif pour ceux qui veulent apprendre, et peut même être agréable à ceux qui aiment à se souvenir, l'our les temps qu'il embrasse
H ALLAH 309 et les pays qu'il parcourt, c'est presque l'histoire sommaire de l'esprit humain.
Apres la publication de cet ouvrage particulièrement estime en Angleterre, M. flallam ne ût plus rien d'important. Il avançait en âge, et il avait atteint, par des succès continus, une haute renommée. Il était l'ornement de plusieurs sociétés savantes qui le comptaient avec orgueil dans leurs rangs. Trésorier de la Société de statistique qu'il avait contribué à fonder en Angleterre, pour recueillir les faits sociaux dont la politique peut s'éclairer et l'histoire se servir; vice-président en quelque sorte perpétuel de la Société des antiquaires de Londres, aux lointaines recherches de laquelle il concourait par son habile érudition ; membre éminent de la célèbre Société royale des sciences, dont il avait d'abord rerusé d'être pensionnaire pour accepter ensuite l'office honoraire et gratuit de son historien, il était glorieux d'appartenir à l'Institut de France par le grand litre d'associé étranger. Lorsqu'il visitait le continent et qu'il traversait notre pays, ii assistait à vos séances. Il parut au milieu de vous, en se rendant en Italie, à la veille du dernier malheur qui l'y attendait.
Un seul fils lui restait. Cet enfant de son âge mûr, auquel son vénérable ami, le marquis de I.ansdowne, avait servi de père devant l'Église et donné son