MACAULAY
ande, cnlG8S, le libérateur de 1" Angleterre, en 1097,
le modérateur de l'Europe.
M. Macaulay, qui fait la part de chacun dans les événements, donne a Guillaume celte part principale qui revient à sa forte pensée ou à son action prépondérante. On voit, on sent , on trouve partout celui auquel le superbe Louis XIV, traversé durant plus de vingt années dans tous ses desseins, accorde le nom de grand homme, et que l'austère M. llallam appelle le magnanime Guillaume III. Il n'y cul rien de plus périlleux que ce qu'il entreprit, de plus difficile que ce qu'il exécuta. Taire une révolution et régler un gouvernement ; montrer en toute renconLrc la valeur héroïque du soldat et le génie puissant du politique; soutenir par une âme ardente un corps débile ; être sans enivrement dans les succès et sans abattement dans les revers; avoir l'entreprenante énergie de l'ambitieux et la forte sagesse du fondateur; recevoir la couronne et la transmettre ; arriver avec simplicité à la grandeur et s'y tenir jusqu'au bout comme à sa place : voilà ce qui explique l'enthousiasme reconnaissant de l'historien anglais pour Guillaume III, et ce qui mérite à Guillaume III la juste admiration de l 'histoire.
Dans cette belle histoire dont le mouvement est épique et la forme éclatante, il. Macaulay démêle les événements d'un pénétrant regard, les expose avec un
MACAUUV
talent supérieur, les juge en ferme politique. Ses récits entraînent par la vie qu'il y met, ses tableaux saisissent par la couleur qu'il y répand. Il anime tout ce qu'il raconte, et au savoir qui aide ù être exact il joint l'art qui permet d'être intéressant. 11 fait apprécier en même temps qu'il fait connailre, et en général sa juslice est au niveau de sa clairvoyance. Tout en passionnant l'histoire, M. Macaulay ne l'égaré pas. Est-ce à dire cependant que ses jugements soient sans erreur et qu'il n'y ait aucun excès dans son talent? Un goût austère put trouver que ce magnifique édifice n'offrait pas des proportions toujours harmonieuses. La critique, que n'arrèla pas l'admiration, reprocha à M. Macaulay de présenter, en quelques rencontres, les faits dans un ordre un peu arbitraire, de les développer ou de les restreindre selon ses vues, tanlé-t en donnant beaucoup de place à de simples épisodes pour produire plus d'effet, lanlû-t en réduisant à des mentions bien séehcs des événements auxquels l'importance manquait moins que l'éclat. Elle indiquait quelques erreurs, échappées à son minutieux savoir, et contestait même dans certains moments l'impartialité de sa justice, l'accusant d'avoir porté quelquefois dans le jugement des lulles politiques l'esprit d'un wliig, dans l'appréciation des controverses religieuses les pensées d'un prolestant, dans le récit des guerres conlinen-
Oigiiized ûy Googk
500 M & cm LAI
laïcs les préjuges d'un Anglais. Elle cherchait même des fâches à son œuvre, où la forme semblait trop constamment éclatante et dont le langage, de temps à autre, s'éloignait de la noble simplicité du style historique par des familiant^ vulgaires ou dus magnificences outrées.
Sans doute M. Macaulay est tantôt fort développé, tantôt extrêmement bref dans ses récits; souvent il disserte au lieu de raconter, d'autres fois il offre le drame des événements avec toutes ses péripéties et met les hommes en scène jusqu'à répéter ce qu'ils disent en les montrant dans ce qu'ils font. Mais celte forme donnée à l'histoire n'en altère point le fond. Elle répond au dessein de l'historien, qui expose succinctement ce qu'il n'est pas nécessaire de retracer avec étendue, et qui présente des relations animées lorsqu'il faut tout reproduire pour tout apprendre. Selon le besoin de son sujet, il décrit, il explique, il raconte, il fait voir, et presque toujours il entraîne par le mouvement qu'il a su répandre dans son œuvre, on même temps qu'il éclaire par la vive lumière qu'il y a portée.
Ecrivain de beaucoup d'éclat, M. Macaulay est en général un juge de beaucoup d'équité. Il est attaché au droit, non en wliig, mais en Anglais; il ne condamne pas les méchantes actions cl les violences ty-
HACACLAÏ 5M
ranniqucs par des motifs de parti, mais par des raisons de justice; il poursuit surtout le mal qu'il hait, en vue du bien qu'il aime, et c'est uniquement par droiture qu'il s'élève contre la duplicité, par honneur qu'il flétrit la perfidie. Il prononce les peines et distribue les blâmes de l'histoire, sons ménager aucune passion tépréliensible, sans excuser aucune faute, sans épargner aucune indignité, qui que ce soit qui l'éprouve ou la commette. Jamais indifférent sous prêtes te d'être impartial, il considère les faits dans leurs rapports soit avec l'ordre moral, soit avec l'utilité publique. Il ne porte que des sentiments généreux dans l'étude du passé, d'où il lire de nobles leçons tout comme il y montre d'intéressants spectacles. 11 ne cherche pas seulement a saisir l'imagination, il éclaire la raison, et s'il plail avec art, il instruit avec honnêteté.
Le succès de son livre en égala l'éclatant mérite. Il Tut extraordinaire. Dans les six mois de sa publication, il eut à Londres cinq éditions consécutives, et il en fut vendu au delà de dix-huit mille exemplaires. Les fils de l'Angleterre dans les États alors unis d'Amérique le reproduisirent à de tels nombres qu'il en fut acheté, en quelques jours, vingt-cinq mille exemplaires stéréotypés de l'une des trois éditions qui parurent dans la seule ville de Philadelphie. Il ne se répandit pas uni-
358 BACMJUY quemenl dans tous les pays où se parlait la tangue anglaise, il fut traduit, lu, loué partout où une prompte célébrité le lit parvenir, où son rare agrément le fit ad-
La gloire acijuise par M. Macaulay fut comme un sujet de confusion pour la ville d'ftdimbonrg. Celle ville lettrée, qui s'appelait un peu ambitieusement la moderne Athènes, après avoir disgracié le politique, rendit sa faveur à l'historien. Aux élections générales de 1852, elle le choisit de nouveau pour mandataire, sans qu'il eût exprimé un désir, fait une visite, écrit une lettre, paru dans une assemblée, dépensé un shelling. M. Macaulay alla reprendre son siège au Parlement, où il lit entendre encore sa voix si longtemps applaudie. Le sujet sur lequel i! prononça son discours de rentrée semblait de médiocre importance. Il s'agissait de savoir si le maître des rôles , cet ancien magistral de la cour de !a chancellerie, pouvait 6lre élu membre de la chambre des Communes. Un bill proposait de le rendre désormais inadmissible au Parlement, en lui appliquant l'interdiction qui frappait déjà d'autres juges. Approuvé sans difficulté aux deux premières lectures, ce bi!l allail Ira verser non moins heureusement sa troisième épreuve. M. Macaulay le combattit. 11 sut donner, en invoquant l'histoire, de la grandeur à relie question, et le bill, prêt à èlre
accepté par tout le monde avant qu'il parlât, fut rejeté, à une très-forte majorité, après qu'il eut été entendu. Ce fut )e dernier succès de son éloquence. La maladie qui devait l'enlever quelques années plus tard lui faisait déjà ressentir ses profondes et douloureuses otleinlcs. « Bien préparé, le grand orateur, dit un journal en rendant comple de cette séance, parla avec un art parfait, avec une habileté consommée. A la fin il poussa son discours avec une rapidité qui s'accroissait à chaque pensée, jusqu'à ce qu'il devint un torrent des plus riches paroles, entraînant ses auditeurs arec lui sans leur laisser même le temps d'applaudir. Mais, après son triomphe, il s'assit comme épuisé sur son siège. Sa face trouhlée portait les traces de ses émotions oratoires, sa léle tombait sur sa poitrine, et, dans le fort ébranlement qu'il avait reçu, i! semhlait insensihie à l'admiration qui éclatait autour de lui. Évidemment M. Macaulay a des raisons d'être silencieux dans la chambre, comme l'a élé l'historien Gihhon, et nous devons penser qu'il le sera, s'il finil son histoire pour sa renommée et noire plaisir. »
C'est ce que lit M. Macaulay. Ses forces qui déclinaient ne lui permettaient pas d'assislcr longtemps aux fatigantes séances de nuit, encore moins de s'exposer aux agitations des longs discours. Il se démit
380 K.KAUI.AY
en 1856 de son mandai législatif pour se livrer an pressant travail do son histoire, lin on après, il publia les deux nouveaux volumes qui embrassent depuis la révolution décisive de IMS jusqu'à la paix de Ryswyk en 1697. M. Macaulay y raconte, durant ces dix années non moins agitées que fécondes, le régne de Guillaume III, ses établissements en Angleterre, ses victoires en Irlande, ses difficultés eu Ecosse, ses guerres sur !e conlinenl, et partout ses dangers si habilement surmontés, ses triomphes si savamment obtenus. Dans ce troisième et ce quatrième volumes, le bel ouvrage de M. Macaulav, plus sohrcment conçu et plus simplement écrit, offro lu même intérêt avec une perfection supérieure, et le génie de l'historien y acquiert une solidité qui n'ote rien à son éclat.
Les plus grands honneurs qui puissent être accordés aux grands talents, soit dans les lettres soit dans l'État, allèrent alors le chercher. Parmi les témoignages qui le n'altèrent le plus hors de son pays fut l'élection que vous fîtes de lui comme associé étranger de l'Institut de France. En Angleterre, il recul une dignité extraordinaire. Le premier ministre lord Palmerston, au nom de la reine et avec l'applaudissement de la notion, créa M. Macaulay membre de la chambre des Lords.
Il no devait pas jouir longtemps de cette grande
distinction, et s'il parut quelquefois dans la honte assemblée, il n'y prit jamais la parole. La carrière de l'éloquence et de la politique qu'il avait volontairement quittée en sortant de la chambre des Communes, ne pouvait pas se rouvrir devant lui par la chambre des Lords où il n'était admis que pour sa gloire. Le peu d'années qu'il avait à vivre, le reste de force qu'il conservait, il les consacra à l'histoire. Il conduisit jusqu'à son terme le règne de Guillaume III, dans un dernier volume entièrement préparé par lui et qui ne fut publié qu'après lui, mais avec une fidélité pieuse, par sa sœur lady Trcveljan. Lord Macanlay finît sa vie en Unissant d'écrire celle de son héros, cl la mort arrêta sa main au moment où s'achevait le vaste et beau monument qu'il avait élevé à la liberté anglaise.
Depuis plusieurs années lord Macaulay souffrait d'un mal profond qui i'avait vieilli avant l'âge. Il avait une maladie de cœur dont les accès, répétés de loin en loin, reparurent, au commencement de décembre 1859, avec une violence plus menaçante, li se remit cependant de nouveau. Il put, le 25 décembre, célébrer la fête de Noël avec sa famille et quelques amis, dans son agréable résidence d'Holy Lodge, à Kensinglon, non loin de cette belle demeured'Holland- Ilouse où s'étaient passés, dans la compagnie de ce qu'il y avait de plus noble par les sentiments et de