HAÏ', ON DE GERÀNDO
blics, en appliquant avec mesure et célérité à tout ce qu'exigeait le bon ordre del'Élat, et à tout ce que réclamait le juste intérêt des particuliers, les règles que l'homogénéité du pays venait de rendre si uniformes et le progrès des idées si équitables. Avec une méthode qu'il porta des études philosophiques dans les matières administratives, et une sagesse qui lui inspirait la bienveillance dans la justice, M. de Gerando, dressant des projets, rédigeant des rapports, instruisant les affaires à fond, lesdécidant bien, les expédiant vile, évitant de son mieux l'arbitraire, tempérant autant qu'il était en lui l'autorité, sut tout à la fois bien mériter de l'État et des particuliers 1 . Ii passait ses jours et quelquefois ses nuits au travail, et l'on assure que, par un rare effort d'attention multiple et d'esprit partagé, il dictait à trois secrétaires à la fois, pendant qu'il écrivait lui-même , embrassant ainsi quatre objets divers, qu'il traitait sans embarras et suivait sans confusion.
Le gouvernement qui parlait, comme il agissait, cul, avait introduit l'usage de publier tous les
1 C'est à M. de Cerando qu'est due la création de 1" première caisst? de retraite .ni prolii des viens employés de l'administration. Il proposa et lit accepter tv.Hu juV-vuvjiiiIi' mesure, qui s'est successivement l'it'ii'lim depiii* du ministère de l'intérieur a tous les outres services de l'État.
ans un tableau général de la situation de l'empire. Entendu par le conseil d'État, lu au Corps législatif, inséré.dans le Moniteur, cet exposé était une sorle de compte annuel rendu à la France. Depuis Tannée 1805 jusqu'à l'année 1808, les tableaux de l'empire furent de plus en plus brillants, après tant d'utiles restaurations de la société et de signalés triomphes de la guerre; à la suite des prospérités intérieures renaissantes, aux lendemains d'Austerlitz, d'iéna et de Friedland ; entre la promulgation du Code civil et le traité de Tilsill. Tout y était le bien-être, la puissance, la grandeur, la gloire; il n'y manquait que la liberté, qui seule, par les généreux principes et les magnifiques ëans de la révolution, avait enfanté tout le reste, et qui seule aussi, par l'intervention régulière du pays et sa contradiction opportune, aurait pu le rendre durable.
L'un de ces derniers tableaux fut tracé par M. de Gerando, que M. de Champagny conduisit avec lui, lorsqu'il alla le soumettre à l'approbation de l'empereur en conseil d'État. Napoléon questionna longtemps et vivement le jeune secrétaire général sur les diverses parties de l'administration publique. Il interrogeait comme il commandait, et voulait dans la réponse la même rapidité que dans l'obéissance. Une méthode aussi impérieuse était fort capable de faire perdre la mémoire avec la présence d'esprit. M. de
ïï BAIIOS Ht GERANDO
Gcrando ne se troubla cependant point sous le feu de ce pénétrant regard et le saisissement de celte puissante parole : et, ce qui étonnera peut-être un peu de sa pari , à toutes les demandes il lit des réponses promptes, courtes, sûres, catégoriques. L'empereur, lut montrant alors un siùgeàcôlé du secrétaire d'État : « C'est bien, monsieur , lui dit-il ; asseyez-vous, n Peu de temps après, il lui envoya le brevet de mailre des requêtes; et l'introduisit dans le conseil d'État, où, durant un tiers de siècle, M. de Gcrando devait porter son savoir et son habileté, et d'où il ne devait plus sortir qu'à la mort.
Après avoir concouru au développement de l'administration française, M. de Gerando fut employé à l'organisation des pays annexés à la France. Déjà, lorsqu'on 1805 les républiques cisalpine et ligurienne avaient été transformées, l'une en royaume d'Italie, l'autre en province de l'empire, il avait rédigé à Milan le statut organique destiné à régir la haute Italie, et, avecM. de Champagny, il avait porté à Gènes nos nouvelles institutions civiles.
Les réunions territoriales ne s'étaient point arrêtées. Étendant nos frontières avec nos victoires ou notre puissance, sans trop d'égard à la géographie, ni même à la politique, nous faisions de l'Arno, du Tibre, de la Ségre et du Weser des fleuves français. Il
bap.os de gsrahdo 73 fallait constituer selon la loi du la France les pays qu'on ajoutait à son territoire. M. de Gerando, dont la capacité avait Été déjà éprouvée comme secrétaire général, reçut, comme mailrc des requêtes, la mission de porter dans plusieurs d'entre eux le mécanisme supérieur de notre administration et les avantages de notre ordre civil. Quand l'Étrurie fut incorporée à l'empire, il fut nommé membre de la junte d'organisation de Toscane, et de Florence il fut bientôt envoyé à Itome. Par un décret daté do Schœnbrunn, Napoléon avait supprimé, en 1809, la puissance temporelle du pape et réuni a l'empire les États du saintsiége ; le doux et vénérable Pie VII avait été enlevé du palais pontifical par un colonel de gendarmerie, et transporté à Savone. A l'œuvre violente du conquérant succéda l'œuvre pacifique du réformateur civil. Napoléon en confia l'accomplissement à une consulte extraordinaire de cinq membres, dont fit partie M. de Gerando. M. de Gerando aurait voulu refuser, mais il fallut obéir. Si l'on désapprouvait quelquefois, alors, on no résistait jamais. Investie des pouvoirs les plus étendus, la consulte détermina les circonscriptions administratives , institua les magistratures civiles, nomma les agents des autorités diverses, pour la commodité et l'instruction desquels M. de Gerando dressa un recueil méthodique de nos décrets et de nos lois.
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Tout en introduisant parmi les Romains les inslilu lions dues au génie purement humain d'un siècle philosophique, il fit maintenir sans leurs abus les institutions fondées par le génie religieux des temps catholiques. Il modéra la sécularisation des couvents, et fut le généreux appui des religieux consacrés à renseignement du peuple el au soulagement des malades. Sa délicate assistance monta même bien haut.
il y avait alors à Rome un prince d'antique et belliqueuse race, que le sort des armes et le souffle des révolutions avaient chassé de ses États. Charles-Emmanuel IV, ce beau-lrère infortuné du plus infortuné Louis XVI, lui qui, prophétisant la prochaine destinée de tant de rois et la sienne, avait dit en 1789 : a Que ceux qui en ont envie se hâtent de régner, » après avoir perdu le Piémont par l'invasion el la Sardaigne par l'abdication, s'était retiré dans la ville des grandes ruines et des suprêmes consolations, où tant de dominateurs onl fini, et où tant de rois étaient venus prier. Il y priait à son tour, partageant avec les pauvres le peu qui lui restait . Tout était épuisé, et il avait vendu jusqu'aux galons d'or de sa livrée, lorsque M. deGerando fut instruit de cette grande détresse. 11 accourut aussitôt auprès du monarque que la fortune avait renversé du trône, que la bienfaisance avait jeté dans la
fiARDS DE GERANDO 71 pauvreté, et, devançant les nobles générosités de la France, il lui fit accepter son offrande avec un respect qui le toucha, une délicatesse qui ne permettait pas le refus.
Mais ce fut surtout aux nouvelles nécessités de Rome que pourvut M. de Gerando. Il avait dans ses attributions l'instruction publique, les établissements d'utilité, les monuments des arts, les travaux des ponts et chaussées, et il accomplit beaucoup de bien en peu de temps. Les sœurs de charité appelées de France pour soigner des hospices, auxquels furent attachées des commissions administratives ; des bureaux de secours distribués par quartier ; des encouragements pécuniaires accordés à l'agriculture en souffrance ; des tentatives faites pour tirer l'industrie de son néant et la justice criminelle de sa confusion, attestèrent les vues utiles et les nobles efforts de M. de Gerando.
11 est une oeuvre à laquelle il aurait aussi voulu attacher son nom. La campagne de Rome, que les siècles et les peuples avaient désolée, traversée par des restes de voie romaine, surmontée d'aqueducs en ruine, entrecoupée d'eaux stagnantes descendues des montagnes, semée de hautes herbes et vide dhabii tants, était tout à la fois imposante et dangereuse, offrait dans sa morne solitude une incomparable grandeur, et répandait la mort jusque dans Rome par ses
Tfl HAROS DE CERASDO
meurtrières exhalaisons. M. de Gerando entreprit de la rendre salubre et féconde. Entouré d'habiles ingénieurs, il s'établit au milieu des marais pontins. Sur les lieux mômes, il détermina les alterrissements qui devaient en exhausser et en raffermir le sol tourbeux ; il traça les canaux à travers lesquels devaient s'écouler les eaux jusque-là sans issue.
Si le temps et la domination française manquèrent à la poursuite de celle œuvre difficile, H. de Gerando concourut à d'autres travaux avantageux aux intérêts ou précieux pour les arts. Les routes étaient dégradées et infestées de bandits ; il pourvut à leur réparation et à leur sûreté. Les monuments de la ville étemelle tombaient de plus en plus en ruine; il demanda et il obtint les moyens de les entretenir et de les conserver. 11 commença la restauration de la voie Appicnne, projeta de perfectionner la navigation du Tibre, déblaya le Cotisée, dont l'arène avait élé arrosée du sang des martyrs, provoqua des fouilles actives sur la colline que surmontai 11' ancien Capitule. C'est là qu'admis dans la fameuse Académie des Arcades, le 10 août 1810, fêle anniversaire du nouveau César dans la capitale des anciens empereurs, M. de Gerando, se servant de la langue qu'au même lieu Pétrarque avait fait entendre plus de quatre siècles auparavant, prononça un discours où, mêlant les leçons éternelles au* louanges
obligées, il recommandait la gloire au nom de la vertu.
Après avoir évoqué les grands souvenirs de Rome et du Capitole, exprimé l'émotion dont ils saisissent l'âme, rappelé les prodigieuses révolutions qu'attestent les monuments de lant d'âges différents réunis dans un étroit espace, il s'écrie : « Dans la mobilité a des vicissitudes humaines, il n'y a qu'une chose de « réelle, de durable, de perpétuelle, à savoir ce qui « est vraiment grand et beau. La gloire elte-mémc « n'en est que le rellet, et c'est pour cela qu'elle do- « mine les siècles. Les cités tombent, les empires dis- « paraissent, les monuments s'effacent, mais tout ce « qui se recommande à la mémoire et à la reconnaisn sance des générations humaines subsiste : les nobles « actions et les grandes œuvres, inséparables les unes h des autres. »
Aimé des Italiens comme un compatriote, M. de Gerando fut considéré par eux comme un hienfaiteur. Son nom n'était prononcé qu'avec un affectueux respect dans Turin, qui l'avait nommé membre de son Académie; dans Florence, où, à côté des réformes criminelles inspirées par le dernier siècle, il avait introduit les perfectionnements civils opérés par le nouveau ; dans Pérouse, dont la reconnaissance pour la fondation de son université lui avait offert un tableau du Pérugin, qui est aujourd'hui l'un des orne-
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ments du Louvre ; dans Rome, où il avait fait si souvent le bien avec l'art heureux d'y adoucir quelquefois le mal. A son départ, d'unanimes regrets le suivirent en France.
Arrivé à Paris, il fut mandé aux Tuileries. Napoléon l'interrogea sur la situation des États romains. M. de Gerando ne cacha point les fautes commises dans les affaires de Rome. Napoléon rompit brusquement l'entretien et s'éloigna. M. de Gerando, rentré chez lui, s'attendait à une disgrâce, lorsque, dans la nuit, un message inattendu vint apporter au maître des requêtes sa nomination de conseiller d'État. C'était la récompense de son habile conduite à Rome, û laquelle n'avait pas nui sa courageuse véracité à Paris.
Chargé d'une dernière et difficile mission, M. de Gerando fut envoyé au delà des Pyrénées pour y administrer, comme intendant, les deux départements nouveaux de la Sègrc et du Ter. Malgré les succès qu'obtenaient partout sa douceur adroite et son équité vigilante, il ne resta pas longtemps dans cette Catalogne soulevée , où l'administration devint bientôt impossible, et où l'action même des armes finit par être impuissante. Il revint à Paris, et il y assista à la chute de l'empire, à la restauration des Bourbons.
L'ancien volontaire de Lyon Tut maintenu dans le conseil d'ÉIat. Il y siégeait au retour de l'Ile d'Elbe, et
il y resta. M. de Gerando avait sans doute des préférences en fait de gouvernement, mais il n'avait pas d'exclusion, et il aimait à tel point le bien publie, qu'il consentait a y prendre part sous tous les régimes. 11 accepta donc pendant les Cent-Jours les pouvoirs de commissaire impérial dans les départements de l'Est, pour y organiser la défense du territoire.
Les Bourbons, remontés une seconde fois sur le trône, rayèrent cette fois son nom du conseil d'Etat. Mais ce ne fut pas pour longtemps. En 1815 même, un puissant ami de M. de Gerando, le duc Mathieu de Montmorency, obtint sa réintégration dons ce corps, qui, sous le régime de la charte, cessa d'être un conseil de gouvernement, la politique étant désormais concentrée dans le conseil responsable des ministres, et la discussion définitive des lois portées dans la libre enceinte des chambres. Mais le conseil d'État fut le grand régulateur de l'ordre administratif, de même que la cour de cassation était l'interprète supérieure de l'ordre civil. Soit comme simple membre de ce conseil, soit plus tard comme vice-président d'un comité, et de concert avec des hommes dont les services ainsi que les noms sont restés célèbres, M. de Gerando y porta de hautes lumières et une expérience consommée. L'un des arbitres du droit administratif an conseil d'État, il fut de plus son premier et philosophique
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interprète dans une chaire publique. En 1 818, il l'enseigna en le coordonnant avec le droit constitutionnel ; en 1827, il le renferma dans des Inslitvtes 1 qui Turent l 'exposé de ses principes et le code de ses règles.
M. de Gerando avait le goût du bien ; on peut môme dire qu'il en avait la vocation. Il était possédé de cet amour généreux de l'humanité dont la charité est la conséquence, et la bienfaisance l'application, sentiment en lui si ancien et si persévérant, qu'il respirait dans ses regards, se traduisait dans ses paroles, se manifestait dans ses gestes, et avait pris la forme presque invariable d'une habitude. Sa philanthropie s'exerça de bonne heure et de bien des façons. Saehant qu'instruire les hommes c'était les améliorer, il fut l'un des plus zélés promoteurs de l'enseignement parmi les classes laborieuses. Dés 1802, il avait créé avec Monfgolfier, Camille Jordan, Scipion Périor, Lasteyrie, Benjamin Delessert, Mathieu de Montmorency, la Société d'encouragement qui pourvoyait à l'éducation industrielle du peuple; en J815, il contribua à fonder la Société pour l'instruction élémentaire qui veillait a son éducation morale. Il travailla avec ardeur
1 Indépendamment des Inslitittcs ik tirait titlMitiistratif français en * volumes. M. de Gerando a liiil. à la Faciillé de droit de Paris, un Cours de tlroil puMit fios--ii\ d udminhlratif, dont le plan général a seul été publié en 18i9.