LAROMIGUIÈRE
Messieurs,
Il y a dix-huit années que vous avez perdu le philosophe ëminent et modeste dont je viens aujourd'hui prononcer au milieu de vous l'éloge un peu tardif. Cet éloge de l'un des penseurs les plus ingénieux de noire siècle, qui fut en même temps l'un de ses écrivains les plus purs et les plus accomplis, se serait déjà fait entendre sans doulc dans cette enceinte, si les portes de l'Académie française s'ouvraient a d'autres qu'à ceux qui y frappent. Le rare talent de M. Laromiguière l'y
Oi LABOHIGBIÈRE
appelait; mais, dans !a modération un peu fièredescs goûts, il se tint toujours éloigné des distinctions des lettres, comme des fonctions de l'État. Un moment la révolution le fil membre du Tribunal ; mais pendant le cours d'une longue vie il resta simplement professeur et fut toujours philosophe.
Son esprit philosophique, manifesté de bonne heure el avec éclal, l'associa deux fois aux travaux de l'Académie des sciences morales et politiques, en i795 et en 1852. Il fut, en!805, au. nombre de ces pensenrs indépendants cl obstinés que, sous le nom ti'idéolojiifs, poursuivit de sa hautaine intolérance un gouvernement issu d'une révolution produite par des idées. Ces hommes, qui n'entendaient pas soumettre l'intelligence à la force et que les excès de la révolution n'avaient pas détournés de ses principes, attendirent sans désespérer, el dans notre pays, où, depuis bientôt trois quarts de siècle, lout arrive, mais où tout passe, qui revient do tout, mais qui revient à tout, beaucoup d'entre eus purent reparaître, après trente années, dans le sanctuaire académique d'où la condamnation des idées philosophiques les avait fait sortir et où le retour aux idées libérales les fît rentrer. L'ami de Sièyes, de Daunou, de Tracy, le réformateur de Con* dillac, le séduisant classificaleur des facultés de notre intelligence et des puissances de notre volonté, le
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démonstrateur heureux de l'activité de l'âme, ie philosophe qui a porté le bon sens le plus discret dans la théorie, le sage qui a montré la modération la plus soutenue dans la vie, le spirituel et vénérable Laromiguière a siégé encore cinq ans au milieu de vous.
Né le 5 novembre 1 756 à t,évignac-lc-llaut, petite ville de l'ancienne province du Rouerguc, Pierre l.aromiguière fut élevé par la congrégation des doctrinaires, chargée surtout, comme la congrégalion de l'Oratoire, de l'instruction de la jeunesse. C'étaient deux corps enseignants d'origine tout à fait française, fondés dans cette première moitié du dix-septième siècle, si puissante par les idées, si glorieuse par les armes, si abondante en politiques supérieurs e( en esprits originaux, et qui avait uni la liberté sans laquelle rien ne se découvre à la règle, sans laquelle rien ne s'établit, l'une donnant la fécondité et l'antre assurant la durée. Animées de l'esprit qui soufflait sur leur pays et sur leur berceau, ces congrégations allièrent les lumières de la raison aux soumissions de la Foi. Descaries y pénétra de bonne heure au dix-septiéme siècle, et il suscita Malebranche parmi les oratoriens; Condillac s'y introduisit à son tour dans le dix-huitième, et il inspira, parmi les doctrinaires, l.nromïguière, qui devait réformer son système.
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Après avoir fait de fortes éludes au collège de Villeneuve-sur l'A veyron, Pierre Laromiguière entra dans la savante congrégation qui l'avait formé. Reportant ses souvenirs sur l'instruction qu'il avait reçue pour la transmettre, il parlait de son noviciat avec une verve spirituelle. « Nous étions ta, disait-il, vingt-quatre jeu- * nés gens qui, après avoir été bourrés de grec el de a latin pendant huit ans, commencions a nous exercer « à l'enseignement. Il fallait débuter par la plus basse « classe, el, deux années durant, être prêt ;'i toute « heure à répondre ii toutes les questions qu'il plaisait « à nus supérieurs de nous adresser. Souvent, au mu- « mentde manger la soupe, on entendait une voii grave « qui disait : Professeur de sixième, montez en cliaire « et expliquez-nous loutes les difficultés du que retranii ehé, exposez l'opinion de Port-Royal, expliquez la « prosodie latine, récitez le troisième chant de VEuéide « en commençant par le soixantième vers..., puis îles o chicanes à l'infini, et des efforts de mémoire surna- « lurcls. Des épreuves d'un autre genre attendaient « deux ans après le professeur des humanités. Enfin « celait le tour de la philosophie. Ndtjo consequen- « tiam; argummium in barbara; distinguo; et it fallait « parler latin constamment et sons solécisme, sous o peine d'exciter la risée des ornatissimi auditores. a Après quoi on nous donnait cent écus par an, la
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«jouissance d'une belle bibliothèque, cl nous étions n heureux comme des chanoines. »
Devenu bientôt maître à l'âge oii d'ordinaire l'on n'a pas cess-û d'i'lre ùli'-vc, M. L;n x>ini^uiuiv fui, de t\hsepl à vingt ans, régent de cinquième, de quatrième, de seconde, dans les collèges de Moissac et de Lavaur, elde troisième au grand collège de l'Esquille, dans la ville de Toulouse. La grammaire, ce travail instinctivement philosophique de l'esprit humain, celte logique mystérieuse des peuples, le conduisait peu à peu a la métaphysique, lorsque les ouvrages de Cnndillac. lui tombèrent entre les mains.
Les grandes aptitudes n'attendent qu'une heureuse rencontre pour se manifester. C'est l'étincelle qui embrase l'esprit et y allume la flamme de la vocation. A la lecture de Condillac, Laromiguière se sentit philosophe. Il fut séduit par l'attrayante clarté et l'enchaînement mathématique de ce limpide écrivain et de cet inflexible dialecticien qui avait soumis l'intelligence à l'analyse des chimistes, et cru démontrer par le procédé rigoureux des géomètres la formation des facultés humaines qu'il faisait nattre de la sensation, l'origine de toutes les connaissances qu'il tirait des sens. Aussi devint-il son disciple réservé, mais décidé.
En 1784, M. Laromiguière, qui (de 1777 à 1785) avait été professeur de philosophie à Carcassonne, à