‹ Emailleurs et émaillerie de LimogesChapitre 11 sur 15 · SECONDE PERIODE · texte numérisé non relu

SECONDE PERIODE

ou DE LA RENAISSANCE.

Les émaux champlevés ou cloisonnés étant abandonnés vers 1379 , nos émailleurs adoptèrent générament, k cette seconde période, le procédé d'émaillerie sur plaques de cuivre mince, et légèrement bombées. Ils étendaient sur le métal préparé une feuille d'argent d'une extrême ténuité , pour ajouter k la transparence de la pâte vitreuse qui recouvrait la plaque. Ce procédé était aussi connu des Gaulois; on a pu voir sous l'émail des bijoux^antiques trouvés k Marsal une feuille d'or qui devait produire le même effet; elle avait aussi de

l'analogie avec le paillon, qui , employé habilement et sobrement, relevait si brillamment les étoffes changeantes , les broderies , les fleurs et les pierres précieuses qu'on voulait peindre. Les couleurs de ce clinquant, jaune doré, rouge, bleu, vert, violet, rendaient les peintures plus agréables k Fœil , mais nuisaient k leur solidité et k leur conservation ; la couche de verre fondu ne pouvait les incorporer tellement avec le cuivre qu'il ne restât entre eux un peu de vide. Le moindre contact d'une clef, d'une pièce de monnaie, ou autre objet, suffisait pour briser l'émail superposé au paillon : de Ik tant d'altérations dans cette partie , que tout l'art des restaurateurs n'a pu dissimuler. Les émailleurs repoussaient souvent leur cuivre avant de le peindre , pour lui donner l'apparence de la demi-bosse ; ils recouvraient plus fortement d'émail les joues, les bras, les mains, afin que certaines parties du corps parussent légèrement convexes. Us portèrent quelquefois l'épaississement de la pâte émail* lée k un point tel , qu'ils peignirent des figures en buste en véritable relief. Un médaillon de M. Muret de Pagnac, reproduit par le lithographe Tripon dans son Historique monumental, en offre un exemple assez laid, car l'exécution laisse beaucoup k désirer : il représente la sainte Vierge tenant l'enfant Jésus sur ses genoux. Cet emploi de la pâte épaisse fut continué par les Nouailher et les Laudin , comme encadrement

des émaux en médaillons ou carrés et des bénitiers ; ce sont ordinairement des fleurons aux angles, et des perles dans le contour en relief assez sensible. Soit qu'ils missent moins de verre dans leur émail , soit qu'ils supprimassent la feuille d'argent et que les couches de pâte fussent plus épaisses, nos derniers émailleurs ne donnèrent plus de transparence à leur peinture , qui , par ses couleurs mates , se rapprocha beaucoup de celle sur porcelaine.

Les émaux peints sur plaques minces sortirent en grand nombre des ateliers de Limoges vers la fin du xv« siècle, pendant tout le xvi®, époque de la grande concurrence qui fit naître les plus habiles maîtres , le XVII®, et la plus grande partie du xviii«, L'émaillerie s'éteignit alors, soit par la faute des peintres moins bien inspirés et moins soigneux , soit par suite des changements de la mode ; il semble que l'industrie de la porcelaine, qui lui succéda k Limoges, attendît pour commencer k briller que la première eût disparu. Les plus renommés émailleurs limousins du xvi*' siècle , comblés des faveurs royales, reçurent le titre de peintres du roi , ou, en récompense de leurs succès artistiques, furent honorés des charges consulaires dans leur ville natale. Ils méritaient cette distinction par la variété de connaissances dont leurs ouvrages font preuve, en histoire , mythologie , architecture, et quelquefois en littérature. Nous n'en doutons pas, ces belles pein^

tures dont les brillantes couleurs ornent encore les registres consulaires sont dues k leur pinceau.

Entre les émaux incrustés et ceux peints sur planques minces , il y eut des émaux de transition, peints sur plaques épaisses et lourdes, et dont la pàteémaillée est moins pure et moins transparente. On cite une mise au Tombeau, une Mère de douleur, de l'école de Limoges , première moitié du xy® siècle , qui se dis^ tinguent par la teinte violacée de l'époque. M. Ger-meau , ancien préfet de la Haute- Vienne, possède dans sa collection plusieurs sujets peints de cette manière : le duc d'Aquitaine et autres pairs de France; trois petits tableaux cintrés que je lui cédai, représen^ tant des épisodes du martyre de sainte Valérie, oii les noms des personnages étaient inscrits sur les pavés : celui de saint Martial, celui du houvrem Hortarius sur la lame de son sabre et sa cotte de mailles , et celui de sainte Valérie sur sa ceinture, tous en lettres d'or. Le mot de Valérien pour Valérie semble indiquer que cette peinture a été imitée d'une miniature flamande. J'ai vu un émail d'une plus grande dimension, oii le cantique A^tenc dimittis, écrit en lettres d'or, compose les broderies du vêtement sacerdotal du grand-prêtre Siméon, k qui l'enfant Jésus est présenté.

Un émail de cette époque de transition se voit dan?; le cabinet de M. Muret de Pagnac; le revers en est raboteux et de couleur olivâtre. C'est un médaillon de

9 centimètres de diamètre , fond bleu, entouré d'un chapelet de perles blanches et de rayons jaunes imitant des flammes , séparés par de minces lignes d'or effacé. Dans le champ, sur un payé vert divisé en carreaux par des lignes noires , saint Martial en aube blanche, tunique d*un rouge foncé, chasuble bleue, mitre d'or, donne la communion k sainte Valérie, vêtue d'une robe rouge sombre, d'un sarcot blaoc k mouchetures d'hermine et manches vertes , tenant sa tête dans ses mains. Saint Martial a sa tunique ouverte sur le côté et soulevée par une agrafe en pierre fine or et vert. En face du visage du saint est un ornement saillant, un quatre feuilles aussi vert et or effacé, peut-être le haut de sa crosse; sur une table rouge couverte d'une nappe blanche, un calice et sa patène rouge et or, une croix archiépiscopale d'or, sans bâton. Sur le second plan, un clerc tondu en dalmatique or et rouge; les visages et les mains sont relevés en bosse très plate.

On a attribué k un ancien Pénicaud (1) le petit tableau de 12 centimètres , légèrement courbe dans sa partie supérieure , qui a beaucoup de rapport avec les trois émaux cintrés de M. Germeau ; la plaque de cuivre et la pâte émaillée sont fort épaisses ; le style delà peinture, la couleur du revers , sont analogues.

(1) On a vu, dit-on, un monogramme N. P.

Il n'a dû pourtant être confectionné qu'en 1484, année où Ton a calculé k tort que Jean Pénicaud naquit, puisque c'est Luther dont il a fait le portrait qui avait quarante-huit ans en 1552 (1); k moins qu'il n'ait été commandé par Jean II de Montbas ou sa famille, ou peutêtre même parle chapitre de la cathédrale, en signe de respect et de reconnaissance pour sa mémoire. Un émail dumêmegenre, delacollectiondeM.Germeau, semble m être le pendant. II porte la date (véritable anachronisme) de 1267, qui correspond k celle de quelque bienfait du riche et libéral évêque Aymeric de La Serre ée Malemort. Sur un des côtés , la sainte Vierge est représentée tenant l'enfant Jésus; près d'elle, l'évêque tenant une croix , ou son patron ; k droite, sainte Catherine dont un ange suspend le martyre. Les figures se détachentsur fondbleu, lestêtessur des auréoles rouges. Voici la description du petit tableau cédé par moi au Musée, et fait en l'honneur de Jean I*'' Barton de Montbas, évêque de Limoges , nommé en 1484 k l'archevêché de Nazareth. Il est composé de huit figures ; la Vierge assise , avec l'enfant Jésus sur ses genoux ; saint Joseph debout près d'elle ; deux rois mages au second plan , présentant de la droite deux vases couverts , et montrant de la gauche l'étoile d'or qui brille au-dessus de l'étable de Bethléem ; ces mages sontcoiffés de bonnets ceints de couronneskfleurs de

(I) Luther naquit en effet en 1483.

lis, comme oellesdesrois Louis XI et Charles Vlil; Tuo d'eux a une foumire d'hermine sar ses épaules , l'autre une k son bonnet ; le troisième a la tête découverte, et offre k genoux k l'enfant Jésus , qui la prend de ses petites mains, une cassette fermée ; ce mage a une longue barbe et un manteau d'hermine. Les tuniques de ces trois personnages sont blaies , les autres vête«ments et la robe de saint Joseph, bruns ; les étoffes sont rdiaussées de filets d'or; le manteau bleu de la sainte Vierge est semé de roses d'or, celui du mage agenouillé est orné d'une agrafe en pierres précieuses; le mage debout près de la crèche porte au côté droit l'escarcelle pendue k sa ceinture.

Derrière le groupe des mages est placé un prie^ieu sur lequel est un livre ouvert, et présentant k sa face antérieure un écusson surmonté d'une crosse et d'une mitre d'or, pottant d'azur au cerf d'or à la reposée , au chef échiqueté d'or et de gueules. Ces armoi-^ ries de la maison Barton de Monlbas attestent que c'est bien l'évèque Jean l^* de ce nom qui est peint la mitre en tête et la crosse en main, prosterné k deux genoux , et les mains jointes. Sa chape , enrichie de broderies d'or, trainesur la terre au-delk de ses pieds ; le devant de cette chape est orné d'imitations de pierres précieuses rendues saillantes par l'émailleur au moyen du paillon , dont l'emploi lui paraît encore peu familier.

L'apôtre saint Jean; recoDnaissable k sob attribut ordinaire, le calice d*où s'échappe un serpent, est debout derrière l'évêque ; le saint évangéliste , d'une haute taille, semble le protéger par l'imposition de ses mains vers lui. La sainte Vierge et saint Jean ont seuls la tête entourée d'une auréole; au fond du tableau, queltfues arbres et de la verdure dont la teinte se confond avec l'azur verdàtre d'un ciel parsemé d'étoiles.

L'émailleur, par une allégorie commune en son temps, fait présenter et recommander par saint Jean son patron, k l'enfant Jésus et k sa mère, l'archevêque de Nazareth dans un des lieux les plus célèbres de son nouveau diocèse , Bethléem, oii naquit notre Seigneur Jésus-Christ.

On voit par ces descriptions que ces deux émaux avaient quelque rapport, et pouvaient être du même peintre.

La maison de Montbas était fort illustre, alliée aux Bourbon , Beaujeu , Nevers , aux Sully , aux Gontaut- Biron , aux Bonneval , etc. Jean Barton était fils du vicomte de Montbas, chancelier du Dauphiné, du Limousin et de la Marche ; trois évêques de ce nom avaient été doyens du chapitre , qui fit graver leurs armoiries pendant fort longtemps sur ses méreaux ; ces mêmes armoiries étaient sculptées en marbre sur la cheminée du grand salon du château d'isle , maison de plaisance de nos évêques, embellie aux frais de

Jean Barton. C'est probablement k cette époque, dont les artistes nous sont restés inconnus, que fut fait le retable de la chapelle-vicairie des Bastides, k Sainte Martial , dans le rond-point de cette basilique. Il se conoposait de dix-huit cadres émaillés ou étaient peints les prineîp^ix traits de la vie de saint Martial ; ces tableaux , qu'un prêtre dit, dans un écrit de sa tnain, avoir trouvésîfort curieux, étaient, suivant lui, d'un travail ancien ; il y en avait de semblables dans la chapelle souterraine ou crypte des tombeaux de saint Martial, de sainte Valérie et du duc Waifre (Thève le Duc), où la vie du saint apôtre d'Aquitaine était représentée sur plusieurs cadres.

On ignore aussi le nom de l'émailleur qui couvrit d'ornements le tombeau du cardinal Hugues de Rosier, fondateur du doyenné de Saint-Germain-les-Belles*- Filles , dont parle l'abbé Nadaud, curé de Teyjac*

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