CLASSIFICATION DES ÉMAUX
Si j*avais plus d'autorité en cette matière , je sim-^ plifierais la classification des procédés d'émaillerie , en ne formant que deux divisions : la première, les émaux sur cuivre solide ou plaques épaisses; la seconde, sur cuivre mince ou feuiHes légères et un peu bombées. On pourrait ensuite subdiviser : les plus anciens , en émau>œ incrustés et peints en niellure ; les plus récents, en émaux peints de couleurs transparentes ou mates.
Un savant anglais, M. A. W. Franck, k qui les termes d'émaux champlevés et cloisonnés ne paraissent pas exprimer assez clairement le procédé d'émaillerie par cloisons métalliques fixes ou mobiles, préfère les nommer émaux incrustés dans le filigrane.
M. Franck applique aussi k Yémail le mot
eledrum de saint Jérôme, que citent mon vieux livre de recettes et M. de Laborde.
Le moine Théophile, Yhumilis presbyter, dans un extrait de son Sehedula diversarum artium, publié par ce docte Anglais, dit qu il ornait ses calices alternativement de perles ou de pierres précieuses, et à*électra, qui étaient des émaux sur feuilles d'or. Le terme A' émail même se trouve dans le texte ; et il y parait placé avec d'autant plus de raison que l'emploi du cuivre , du verre , que sa fusion et ses préparations, décrites par Théophile, se rapprochent beaucoup de celles en usage chez nos émailleurs ; ce qui justifie parfaitement le nom d'or mtreux de Yéhctrum de saint Jérôme.
M. Adolphe de Théis, habile dessinateur, pendant que le baron Alexandre son père résida comme préfet à Limoges , s'était occupé, avec le goût et la sagacité qui distinguent sa famille , k former une collection de nos émaux , alors plus abondants en cette ville. Il rédigea et m'a laissé une petite classification , résultat de nos études communes, sur les anciens émaux incrustés ou en simples plaques épaisses.
Il plaçait au premier degré d'ancienneté Une plaque de 22 centimètres de long sur 13 de hauteur,' pesant 75 décagrammes.- Elle représente la Résurrection de Jésus-Christ. Le fond en est 'doré, et d'une ciselure vermiculée. Le corps duJI Christ est émaillé en blanc j
sa barbe est noire ; les veines et les^lignes de ce corps divin sont en) enivre doré|;'^la] pierre du tombeau est verte et bordée d'un semis de points rouges ; le tombeau , de même couleur, repose sur huit arches formées par des demi-cercles rouges, bleus foncé et clair, verts et blancs , qui vont en s'agrandissant h mesure qu'ils s'éloignent du centre.
11 classait au second degré une autre plaque du même poids et des mêmes dimensions, sur laquelle on voyait trois morts sortant de leurs sépulcres. Les figures saillantes sont vissées sur un fond émaillé; une inscription, incomplète sans [doute , se lit dans la bordure : leslettres.en sont formées d'émail fondu dans des creux burinés sur le cuivre. Elle est ainsi conçue : PROPOSITO. FIXO. CRVCIFIXVS. CVM. CRVCI- FIXO, vers hexamètre latin, léonin; les caractères en sont inégaux, les sont ovales, et le jambage des T se recourbe comme celui d'un J. Les corps des ressuscites , leurs tombeaux et leurs couvercles sont d'un relief très saillant , les tètes presque entièrement détachées du fond ; les clous qui fixent les figures k la plaque sont ornés de ciselures , et retenus par un écrou en dedans. Les trous disposés pour les clous sont ménagés dans l'émail, et entourés d'un cercle d'or. Les fleurs qui ornent cette plaque ;sont des lis h longue tige.
Un grand crucifix incrusté , appartenant k M. Cha-
tenet, maître d*hôtel. Au pied de la croix était figuré le tombeau d'Adam ; au sommet une double inscriptioD en langues grecque et latine. — Un joli petit candélabre à pied triangulaire et un peu contourné, k émaux incrustés , lui paraissaient les types des émaux incrusn tés ou cloisonnés, comme on les a appelés depuis.
Il faisait une subdivision de ee système de deux jolis fragments de châsse que je possédais. Sur uq fond bleu d'azur éclatant, au milieu de riches arabesques dorées, étaient tissés deux personnages en ronde-bosse , couronnés et tenant des instruments de musique, qu'il était facile de reconnaître pour des vieillards de l'Apocalypse. Le relief en était si saillant que les genoux de ces célestes musiciens avaient perdu leur dorure , très épaisse partout. Aux quatre coins des plaquettes, les trous des clous étaient ménagés dans l'émail bleu , et entourés d'un cercle d'or.
La collection de M. Adolphe de Théis a été pieu-* sèment conservée , et probablement augmentée , par M. Charles de Théis , son frère , consul de France a Anvers; elle renfermait, entre autres émaux précieux pour notre ville, Técusson aux armes de Limoges anciennement placé dans la salle du Consulat , et un beau portrait-médaillon de François !«', par Léonard Limousin, son protégé; un charmant porte-dieu en poivrière , parfaitement conservé. Je conserve comme souvenir de cet excellent officier, si regretté de tous
ceux qai Tont connu, un dessin colorié et doré de cette boite aux hosties, ornéedans sa partie inférieure d'étoiles blanches à huit rayons sur fond d'or, inscrites dans un cercle bleu de ciel ; le reste est bleu foncé, enrichi de légères tiges dorées ressortant des incrustations. Le cône du couvercle; ciselé sans profondeur, a sa pointe se termine par huit feuilles dorées surn^ontées d'une boule d'or portant un lis ouvert ou une fleur analogue*
Je regrette toujours de n'avoir pu acquérir, pas plus que lui, un reliquaire en forme de bahut , d'une grande simplicité de forme , dont les pieds étaient formés par les encoignures des plaques latérales rivées aux plaques antérieure et extérieure. C'était pour nous uo parfait modèle de ce qu'on pourrait appeler la meilure monochrome , puisqu'il n'y avait d'autre couleur qu'un bleu asse^ terne. Les épisodes de la légende de notre sainte martyre Valérie y étaient tracés par une gravure très faible; les personnages étaient dorés y et le fond d'un azur grisâtre.
Un autre bahut fut aussi enlevé h Limoges par les brocanteurs. 11 était orné de figures en demi-bosse , vissées sur le cuivre émaillé , comme celles des vieil^ lards de l'Apocalypse; Dieu le Père y paraissait ciselé en buste au milieu d'un cercle d'or, entre Y Alpha et Y Oméga, tenant un livre de la main gauche, et tendant la droite. Aux quatre angles étaient gravées dans des cercles d'or les têtes d'un ange , d'un lion , d'un
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aigle et d*un bœuf, symboles des quatre Evàngélistes. Au-dessous y un Christ crucifié soutenait sur chaque bras un ange ailé couronné de rayons, l'autre portant un croissant sur la tête , emblèmes du soleil et delà lune.
Un petit chandelier fut aussi exporté par nos brocanteurs : il était incrusté d'un émail bleu clair ; lin lézard a figure humaine avec deux mains et deux pattes y était vissé ; cet animal tenait un bouclier ; sa queue était terminée en fleur blanche et bleue. Le piédestal était en forme de trépied], et la bobèche, si je puis parler ainsi, était une tulipe k trois feuilles jaunes et vertes.
La belle crosse que je possédais alors, et que je cédai k M. Du Sommérard pour le Musée de Gluny, peut être regardée , dans la partie qui n'est pas ciselée, comme une œuvre de niellure monochrome , puisqu'il n*y a d'autre couleur employée qu'un bleu imitant la peau du serpent ou de la salamandre, les ornements de la pomme plate qui joint la douille h la courbure de la crosse , et la douille elle-même , étant composés de ces animaux ou de lézards en petite dimension, et la crosse proprement dite formant le corps d'un long serpent dont la tête de cuivre doré a des yeux d'émail. Dans la circonférence de cette crosse. Dieu le Père, le front ceint d'une couronne, et assis, couronne la sainte Vierge, également assise devant hii. Le bâton épiscopal peut appartenir autant h l'art du ciseleur qu h celui de
rémailleur (1), comme le Christ bénissant» assis au milieu des quatre animaux symboliques; les scènes de la passion ; les saints en cuivre repoussés et dorés , rivés sur des plaques taillées en forme de portes rondes par le haut , et ornées d'émaux incrustés dans leiir champ, et les reliquaires composés d'une Vierge assise sur un tronc dont elle se détache , en cuivre repoussé comme son corps, qui n'appartiennent k l'émaillerie que par les imitations de turquoises des couronnes de l'enfant Jésus et de sa sainte mèr», et les yeux noirs de leurs visages.
EMAUX INCRUSTES.