ÉPITAPHE
Mais il a tant biberonné,
Si haut chanté, si bien dîné.
Qu'il est mort « à la fleur de l'âge. »
Bonnes gens, plaignez notre ennui.
On parlera longtemps de lui Entre la poire et le fromage.
Ami, le jour est proche où nous irons, en frères, Nous pavaner gaîment aux vitres des libraires, Dorés sur chaque tranche et reliés en veau. Ce ne sera qu'Avrils, soleils, printemps, gazelles ; Cachés sous l'oreiller des jeunes demoiselles, Nous leur ferons au cœur chanter le renouveau.
Puis, qui sait? — La fortune est d'humeur si légère ! Pourquoi n'irions-nous pas trouver cette bergère? On prétend qu'elle est fille à s'en laisser conter. Qu'elle s'en vienne à nous, secouant, la fantasque, Nos vers alexandrins dans son tambour de basque; Rien qu'avec un sourire elle nous peut tenter.
Pourquoi n'aurions-nous pas au soleil notre place Et de beaux écus d'or sonnant dans la besace? Il n'est que de savoir à point flairer le vent. On voit aux lampions où se donne la fête. Nous avons bon jarret, bon œil et bonne tête ; A suivre la musique on s'en va loin souvent.
Songe donc : nous voilà tout vifs dans la gazette, Du coin du feuilleton les dieux nous font risette; Ce sera merveilleux et neuf en vérité ! Pour nous avoir à table on fera des bassesses. Et nous dirons des vers aussi chez les princesses. Oui, mais que deviendra notre vieille gaité?
Nous en souviendrons-nous, de ces claires fontaines Oiî but notre caprice à l'ombre des grands chênes? Le temps sera passé de l'amour et du bleu. Pauvre ami, nous serons comme ces cacochymes Qui, la tête couverte, et bredouillant des rimes. Hument leur lait de poule au coin d'un petit feu.
Les beaux dîners qu'on fait avec une gastrite ! Nous n'irons plus cueillir au pré la marguerite, Nous aurons le teint jaune et des rides au front. Adieu la treille verte avec son jeu de quilles, Et la gaîté qui mousse au cœur des belles filles ! Comme à des sénateurs les dents nous branleront.
Comme à des sénateurs ! Oh ! la plaisante histoire I Nous aurons cave pleine et ne saurons plus boire. Hélas ! qu'aurons-nous fait de tous ces chers printemps Qui se seront enfuis, gais ou mélancoliques ? Nous resterons, parés comme châsse aux reliques, Regrettant, vieux goutteux, nos jambes de vingt ans.
Puis, s'il faut se signer comme font les dévotes, Faire la révérence et mettre des culottes. Un grand merci, l'ami ; je passe mon chemin. Je suis un oiseau franc que rend muet la cage. Restons fiers et debout, mon Jule, et bon courage ; Marchons la tête haute et la main dans la main.
A JULES L... i49
J'ai rêvé. Grâce à Dieu, l'air qui fraîchit m'éveille,
Je vois à l'horizon poindre l'aube vermeille
Et ne suis ni perclus, ni riche, ni valet.
Ma foi, tant mieux ! — Holà, lève-toi, camarade,
Le matin babillard va nous donner aubade ;
Laissons courir Perrette avec son pot au lait.
Vois : d'ici les pierrots nous regardent écrire,
Et la bonne nature est en humeur de rire.
C'est à nous ce ciel rose et ces lointains pourprés,
A nous tout ce qui chante et tout ce qui verdoie.
N'avons-nous pas vingt ans ? Quand le cœur est en joie,
Pauvrets, qu'irait-on faire aux râteliers dorés?
Donc vive la jeunesse et nargue aux vieilles lunes. Vive le clair soleil qui rend les filles brunes ! Pour la gloire, elle est prude, elle fait des façons, Il lui faut un plumet avec des sabretaches. Nous qui sommes petits et manquons de moustaches, Disons : Bonsoir, la belle, et vivent les chansons!