A HENRI CAZALIS
Pauvre bonhomme champêtre, En buvant le vin du cru J'ai maintes fois rêvé d'être Un petit Chinois ventru,
Un vrai magot de potiche, Comme on les fait à Canton, Gai, railleur, et qui se fiche De tous les qu'en dira-t-on ;
Non pas un de ces fantoches Aux visages grimaçants, Si terribles aux mioches Qui sont désobéissants,
De ces gaillards à panache, Guerriers ou gros mandarins, Qui portent, d'un air bravache, Un soleil au bas des reins.
Mais un lettré sans malice.
Excepté pour le sonnet.
Avec un teint de réglisse Et des yeux de sansonnet,
Un bon diable bien tranquille De l'empire du milieu, Qui s'en irait par la ville.
En costume rose et bleu,
loi
Grassouillet comme un chanoine, Et l'esprit tout occupé Des couleurs d'une pivoine Ou d'un vers de Li-Tai-Pé !
Avoir toujours tasse pleine, Bonne table et ventre plein, Vivre dans la porcelaine, L'émail et le kaolin.
Branler doucement la tête En regardant couler l'eau.
Passer tout le jour en fête, Et le soir, comme un tableau
Peindre quelque belle strophe Sur de lin papier de riz, Quel sort pour un philosopiie Aux pensers toujours fleuris !
Puis, qui sait? — A l'heure douce Où le dragon de minuit Aux vieux toits, couverts de mousse, Montre sa corne qui luit.
Dans la paix du clair de lune.
Je sentirais bien parfois S'émouvoir pour quelque brune Mon cœur de petit Chinois.
Belle fille de mon rêve, 0 fleur d'ingénuité, Voici que l'amour se lève De grâce apporte le thé.
lo4 CHINOISERIES.
Ta chère figure est jaune Comme un pain de Ghàtillon, Changeante cojiime la Saône, Folle comme un oisillon.
Tes cheveux de fine soie Qu'un farfadet a tressés, Tes noirs cheveux font ma joie Quand je les tiens embrassés ;
Tes yeux, fendus en amande, Me parlent si tendrement Que ma peine serait grande De ne plus vivre en t'aimant ;
Ta gorge naissante embaume Les branches de l'éventail, Et plus douces que le baume.
Sont tes lèvres de corail !
eu donc à la méchante Qui m'ensorcela jadis ; J'ai cueilli la fleur qui chante, Je m'en vais en paradis !
Regarde, enfant : la nuit claire, Sur sa robe en velours bleu Vient de passer, pour nous plaire, Son collier d'or et de feu.
Ne veux-tu pas que je tienne Tes petits pieds dans ma main ?
Mets ta bouche sur la mienne, Et tous deux, jusqu'à demain,
Oublions l'heure sévère Et l'empereur illettré, Tandis que dans notre verre Pétille le vin sucré.
Il est, au pays des roses, Un jardinet parfumé Dont les portes, toujours closes, Ne s'ouvrent qu'au bien-aimé.
Une maisonnette peinte Est au fond de ce jardin ; Entends la cloche qui tinte :
Din, din, din, drelin, din, din.
Les murailles sont d'ivoire.
Le toit est en diamant.
Les celliers ont de quoi boire Jusqu'au dernier jugement.
C'est là, sous une tenture D'argent clair et de velours, 0 ma divine aventure, Que tu passeras tes jours
A regarder, loin du monde Trembler, parmi les coussins, Un peu de lumière blonde A la pointe de tes seins.
Un nain, en simarre bleue.
T'apportera mes cadeaux Très humblement, et sa queue Frétillera sur son dos.
Alors, d'un geste de reine, Tu diras : Qu'il entre! — Et moi, Soulevant ta lourde traîne, J'embrasserai, plein d'émoi.
La belle dont le caprice Me rend maussade ou joyeux, Ma mignonne impératrice, Ma maîtresse aux petits yeux..
— 0 la perle des cachettes, Que le ciel te soit clément, Que tes milliers de clochettes Bourdonnent allègrement :
Maison de ma fantaisie, Filet de mon papillon.
Que toujours la poésie T'illumine d'un rayon I
Sous tes blanches colonnades.
Nous écouterons la nuit Conter à nos cœurs malades Son inexprimable ennui*
Et, par l'étroite fenêtre, Nous regarderons longtemps Apparaître et disparaître La lune sur les étangs.
YEXT D'AUTOALXE
Sur la place un orgue roulant Glapit quelque refrain dolent ; Tout autour, pauvres et pauvresses Vont soufflant sur leurs maigres doigts ; Le soleil meurt dans les cieux froids.
Bonsoir aux dernières tendresses !
Moi cependant près de mon feu Je rêvasse. Au pays du bleu, Comme une abeille vagabonde, Ma pensée aime à voyager, Et je m'égare, sans bouger.
En des rêves de l'autre monde.
VENT d'automne. 161
Soudain s'approche en tapinois Le vent hargneux, le vent sournois.
Il est humble ; sa voix caresse.
On dirait un pauvre amoureux Que le matin surprend, peureux, A la porte de sa maîtresse.
« Bon chrétien sous l'âtre abrité, Ouvre, dit-il, par charité. »
Le voilà qui geint et grelotte.
Il fait des génuflexions, Comme un prêtre aux processions, Comme à l'église une dévote.
Puis, s'il trouve le bon endroit, Il saute d'un bond sur le toit, Tombe au fond de la cheminée, Remonte, court, fait les cent coups ; Au ras des murs entendez-vous Se traîner sa plainte obstinée?
162 VENT d'automne.
La place est prise. Trahison !
D'un bout à l'autre la maison Tremble comme une feuille morte.
La girouette en fer battu Grince au sommet du puits tortu ; Le marteau bat contre la porte.
Le vent lui, dans ce grand fracas, Est à l'aise et prend ses ébats ; C'est un maître sur son domaine.
Il va des combles aux celliers Par le chemin des écoliers, Gomme un bourgeois qui se promène.
Hou, hou, hou, hou ! — Pas un recoin Qu'il ne visite avec grand soin, Pas d'armoire à peine entr'ouverte Qu'il n'y fourre aussitôt le nez ; Et, du long rire des damnés, Il rit à chaque découverte.
VENT d'automne. 163
Dieu ! Savez-vous ce qu'il a dit?
Qu'est-ce donc qu'il a, le maudit ?
Comme il sait trouver la blessure Qui saigne encore sur nos fronts, Et remuer les vieux affronts Dont on garde la flétrissure !
Rêves de gloire inassouvis, Mirages en vain poursuivis, Espoirs trahis, amours trompées, Avec la voix du vent moqueur, Tout cela vous remonte au cœur, Y plonge comme autant d'épées.
Tout y passe, tout à la fois.
Tout, jusqu'aux hontes d'autrefois Qu'on se croyait seul à connaître.
Dans la nuit d'un cœur désolé
Oh ! quel lugubre délilé !
Mais chut! L'aurore va paraître.
164 VENT d'automne.
Au loin, à l'horizon changeant, Noyé dans un brouillard d'argent Où les hiboux lui font cortège, Voici venir, vieillard tremblant, L'hiver avec son i)àton blanc Et sa souquenille de neige.
0 rêve trop vile effacé.
Voix caressantes du passé.
Résurrection mensongère !
L'amour défunt revient et rit, Et sur mon cœur qui s'attendrit Pot-e, en chantant, sa main légère.