A ANATOLE FRANCE
Quand vient le temps des mûres, Que les galants sont doux!
Que de joyeux murmures A tous leurs rendez-vous !
Sur leurs bouches fleurissent Les roses de tout mois ; Leurs baisers rafraîchissent Comme la fraise au bois,
Et leur voix est si fendre, Notre bonheur si grand, Qu'on voudrait les entendre, L'éternité durant.
Comme ils apprennent vite Le chemin de chez nous !
A peine on les invite Qu'ils tombent à genoux.
Ah ! le moulin peut moudre.
N'importe : tout le jour Ils nous regardent coudre En nous parlant d'amour.
A chaque tour d'aiguille.
Ils disent en riant :
« Oh ! oh ! la bonne lille,
Et le minois friand !
Je suis pris à la cliaino De ses beaux cheveux blonds. »
Et sur le coffre en chêne Ils frappent des talons.
A chaque tour d'aiguille, Ils disent : « ïourne-toi, Tourne-toi, ma gentille, Ma mie, embrasse-moi. »
Et le soir, à la danse, A tous leurs compagnons Ils feront confidence De nos baisers mignons.
Nous, pauvres innocentes, Nous croyons aux serments ; Nous allons, par les sentes^ Attendre nos amants*
Rien ne nous fait envie Que de les cajoler, Gomme si pour la vie L'amour devait brûler,
0 pauvres, pauvres sottes, Et ce n'est bien souvent Qu'un feu de chènevottes, Qui s'éparpille au vent!
Ah 1 dis-moi, vent morose, Qui souffles du chemin, Qu'as-tu fait de la rose Que j'avais à la main?
Qu'as-tu fait de mon àme, 0 vent malicieux ?
Qu'as-tu fait de la flamme Que j'avais dans les yeux?
J'ai mis à mon corsage Une fleur de souci.
Alors que j'étais sage, Je n'étais pas ainsi.
Avec ma voix rieuse Et mes cheveux dorés, J'étais plus radieuse Que la reine des prés ;
Belle parmi les belles.
Avec mes cheveux blonds, J'avais des ribambelles D'amoureux aux talons.
Adieu, cousin, cousine, Adieu, petits cadeaux; Jusqu'à notre voisine Qui me tourne le dos ;
Et je me désespère.
Loin de mon beau galant, Seulette avec mon père Qui jure en me parlant.
Ah ! cruel ! Il oublie Comme nous étions bien.
Il disait : « Ma jolie, Mets ton bras sur le mien.
Pas une ménagère
Ne vaut ma Jeanneton.
Viens, tu seras bergère,
Je serai le mouton. »
Et sur les deux fossettes, 11 voulait m'embrasser.
Bonsoir aux amusettes!
Il ny faut plus penser.
N'y plus penser, misère
Qu'ai-je dit là, mon Dieu !
Eh quoi ! dans la rivière Jeter mon ruban bleu,
Pendre au clou, dans l'armoire.
Ma robe de satin, Perdre toute mémoire Do ce joli matin
OÙ, le cœur dans l'attente, Je me mis à pleurer, Où j'étais si contente, Sans le vouloir montrer !
Non, non. Qu'au cimetière On emporte mon corps, Et, du fond de ma bière, Au son du glas des morts,
J'entendrai, dans les roses.
Le rossignol chanter, 0 Jésus ! tant de choses Qu'on ne peut répéter!
La petite hirondelle Revient toujours au nid, Et moi je suis fidèle A l'amour qui Unit.