LA BELLE MORTE
Le jour où Lise, Mon Dieu, mon Dieu!
Le jour où Lise M'a dit adieu.
Comme elle souffrait, la chère âme !
Que son corps était amaigri!
Et pourtant elle m'a souri :
Un peu de flamme
Dans ses yeux d'or.
Un peu de flamme
Vivait encor.
Sa voix murmure, presque éteinte :
« Si tu m'aimais, ô mon galant.
Mets sur ma tombe un rosier blanc. »
Puis une plainte
Au fond du lit.
Puis une plainte.
Et tout est dit!
Tout est dit, mais la pauvre belle Me hante encore et me poursuit, Je la vois le jour et la nuit.
Oui, c'est bien elle Comme au vieux temps, Oui, c'est bien elle.
Et je l'entends.
LA BELLE MORTE l65
Le beau printemps se montre à peine Qu'il est déjà tout défleuri; Le ruisseau d'hier est tari.
Seule ma peine.
Hélas, hélas !
Seule ma peine
Ne s'en va pas!
Oh ! je voudrais pouvoir me taire, Je voudrais dormir à jamais Près de la blonde que j'aimais,
Et qu'on enterre
Tout mon souci.
Et qu'on enterre
Mon âme aussi.
A Anatole France.
Quand vient le temps des mûres, Que les galants sont doux !
Que de joyeux murmures A tous leurs rendez-vous!
Sur leurs bouches fleurissent Les roses de tout mois; Leurs baisers rafraîchissent Comme la fraise au bois,
Et leur voix est si tendre.
Notre bonheur si grand, Qu'on voudrait les entendre, L'éternité durant.
Comme ils apprennent vite Le chemin de chez nous !
A peine on les invite Qu'ils tombent à genoux.
Ah ! le moulin peut moudre.
N'importe : tout le jour Ils nous regardent coudre En nous parlant d'amour.
A chaque tour d'aiguille, Ils disent en riant:
« Oh! oh! la bonne fille, Et le minois friand!
Je suis pris à la chaîne
De ses beaux cheveux blonds. »
Et sur le coffre en chêne
Ils frappent des talons.
A chaque tour d'aiguille, Ils disent: « Tourne-toi, Tourne-toi, ma gentille, Ma mie, embrasse-moi. »
Et le soir, à la danse, A tous leurs compagnons Ils feront confidence De nos baisers mignons.
Nous, pauvres innocentes.
Nous croyons aux serments ; Nous allons, par les sentes.
Attendre nos amants.
l68 LA CHANSON DES REGRETS
Rien ne nous fait envie Que de les cajoler, Comme si pour la vie L'amour devait brûler,
O pauvres, pauvres sottes.
Et ce n'est bien souvent Qu'un feu de chènevottes.
Qui s'éparpille au vent!
Ah ! dis-moi, vent morose.
Qui souffles du chemin.
Qu'as-tu fait de la rose Que j'avais à la main ?
Qu'as-tu fait de mon âme, O vent malicieux?
Qu'as-tu fait de la flamme Que j'avais dans les yeux ?
J'ai mis à mon corsage Une fleur de souci.
Alors que j'étais sage.
Je n'étais pas ainsi.
Avec ma voix rieuse Et mes cheveux dorés, J'étais plus radieuse Que la reine des prés ;
Belle parmi les belles, Avec mes cheveux blonds.
J'avais des ribambelles D'amoureux aux talons.
Adieu, cousin, cousine.
Adieu, petits cadeaux!
Jusqu'à notre voisine Qui me tourne le dos ;
Et je me désespère.
Loin de mon beau galant, Seulette avec mon père Qui jure en me parlant.
Ah! cruel! Il oublie Comme nous étions bien.
Il disait : « Ma jolie.
Mets ton bras sur le mien.
Pas une ménagère Ne vaut ma Jeanneton.
Viens, tu seras bergère, Je serai le mouton. »
Et sur les deux fossettes, Il voulait m'embrasser.
Bonsoir aux amusettes !
Il n'y faut plus penser.
N'y plus penser? misère Qu'ai-je dit là, mon Dieu!
Eh quoi ! dans la rivière Jeter mon ruban bleu.
Pendre au clou, dans l'armoire, Ma robe de satin.
Perdre toute mémoire De ce joli matin
Où, le cœur dans l'attente.
Je me mis à pleurer, Où j'étais si contente, Sans le vouloir montrer !
Non, non. Qu'au cimetière On emporte mon corps, Et, du fond de ma bière.
Au son du glas des morts,
LA CHANSON DES REGRETS l'JI
J'entendrai, dans les roses, Le rossignol chanter, O Jésus ! tant de choses Qu'on ne peut répéter!
La petite hirondelle Revient toujours au nid, Et moi je suis fidèle A l'amour qui finit.
C'est lui qui m'accompagne, Quand je vais au jardin; Sur la verte montagne Il resplendit soudain.
La nuit, il me réveille.
Sa blessure au côté.
Pour me dire à l'oreille :
« Vois comme on m'a traité. »
Et je souffre de même Et nous nous ressemblons.
J'ai perdu ce que j'aime; Adieu, chers violons !
Il est temps de vous taire.
Pourrais-je encor danser?
Quand la fleur est à terre, Qui la veut ramasser?
i72 LA CHANSON DES REGRETS
Les moutons sont en plaine, L'été vient à grands pas.
La pauvre marjolaine Ne refleurira pas.
Mais si mon cœur ne change, Comment me repentir?
Le loup est dans la grange Et n'en veut pas sortir.
Si je ne me marie, Il faudra m'enfermer.
Hélas ! Vierge Marie, Empêchez-moi d'aimer!
A Léon Valade.
Avant-hier, la pauvre Lise, Sans crier gare, a trépassé.
Elle est au milieu de l'église, Sur un tréteau qu'on a dressé.
Elle est en face de la Vierge, Elle qui pécha tant de fois.
A ses pieds fume un petit cierge Dans un long chandelier de bois.
Les gens qui sortent de confesse Ont grand'hâte de s'en aller.
Et le curé bâcle sa messe, Son déjeuner pourrait brûler.
Aux malheureux courte prière.
Ça ne rapporte quasi rien.
Pas une âme autour de la bière ; On dirait qu'on enterre un chien.
Seul, à genoux près de la porte, Je regarde et je n'ose entrer.
Je pense aux cheveux de la morte Que le soleil venait dorer,
A ses yeux bleus de violette, Si doux alors que je l'aimais,
A sa bouche aujourd'hui muette Et qui ne rira plus jamais.
Toute ma vie est en déroute.
A chaque coup du glas des morts,
Comme un peuplier sur la route Mon âme tremble dans mon corps.
Ah! pauvre belle, au temps des fèves.
Comme tu m'embrassais pourtant !
Quelle misère ! Où sont les rêves Qui nous rendaient le cœur content ?
Toi qu'on disait la plus frisquette Des filles de Château-Gaillard,
Ta dernière chemise est faite De quatre planches de fayard.
Adieu, branle-bas et bombances, Adieu la fleur de nos chansons!
Tu n'iras plus, aux folles danses, Marcher sur le pied des garçons !
Ton bras plus ferme que l'ivoire.
Comme un chardon s'est desséché.
Ta gorge ronde est aussi noire Que l'image de ton péché ;
Tes lèvres, fleurant comme roses, Où l'amour menait si grand bruit.
Tes lèvres sont à jamais closes.
Tes yeux moqueurs sont dans la nuit.
Ta jeunesse s'est consumée
Comme un feu de pâtre en plein bois.
Tu t'en vas comme la fumée Qui s'éparpille autour des toits.
Dis-moi, pauvre âme abandonnée.
As-tu déjà vu le bon Dieu?
Au puits d'enfer es-tu damnée ?
As-tu mis la robe de feu ?
As-tu mis le camail de soufre Et la mitre de plomb fumant?
Parle, parle. Est-ce vrai qu'on souffre Mille morts xiternellement?
S'il ne te faut qu'une neuvaine Pour sortir du mauvais chemin,
Pour vêtir la cape de laine, Je n'attendrai pas à demain.
Traversant forêts et rivières,
Les pieds saignants, le cœur navré,
A Notre-Dame de Fourvières, Pénitent noir, je m'en irai.
Bienheureux le pauvre qui touche Les grains d'or de son chapelet !
Elle peut d'un mot de sa bouche Nous rendre blancs comme le lait,
Elle peut d'un signe de tête Effacer notre iniquité.
Je lui donnerai pour sa fête Manteau d'hiver, manteau d'été;
Et quand viendra la grande foire Je veux offrir à son Jésus
Un moulin aux ailes d'ivoire, Pour qu'il rie en soufflant dessus.